‹ En familleChapitre 2 sur 11 · JADIS · texte numérisé non relu

JADIS

Et Berthe commença. C'était une histoire de vitriol. Une femme, pour se venger d'une maîtresse de son mari, lui avait brûlé le visage et les yeux. Elle était sortie des assises acquittée, innocentée, aux applaudissements de la foule.

L'aïeule s'agitait sur son siège et répétait :

— C'est affreux, mais c'est affreux cela ! Trouve-moi donc autre chose, mignonne.

Berthe chercha ; et, plus loin, toujours aux tribunaux, se mit à lire : « Sombre drame. » Une demoiselle de magasin, déjà mûre, s'était laissée choir entre les bras d'un jeune homme ; puis pour se venger de son amant, dont le cœur était volage, elle lui avait tiré un coup de revolver. Le malheureux resterait estropié. Les jurés, gens moraux, prenant parti pour l'amour illégitime de la meurtrière, l'avaient acquittée honorablement.

Cette fois, la grand'mère se révolta tout à fait, et, la voix tremblante :

— Mais vous êtes donc fous aujourd'hui ? Vous êtes fous ! Le bon Dieu vous a donné l'amour, la seule séduction de la vie ; l'homme y a joint la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y mêlez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d'Espagne.

Berthe ne paraissait pas comprendre l'indignation de son aïeule.

— Mais, grand'mère, cette femme s'est vengée. Songe donc, elle était mariée, et son mari la trompait,

La grand'mère eut un soubresaut.

— Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres jeunes filles, aujourd'hui ?

Berthe répondit :

— Mais le mariage, c'est sacré, grand'mère ! L'aïeule tressaillit en son cœur de femme née encore

au grand siècle galant.

- C'est l'amour qui est sacré, dit-elle. Ecoute, fillette, une vieille qui a vu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le mariage et l'amour n'ont rien à voir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme des familles pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille en est un anneau. Tour souder ces anneaux-là on cherche toujours les métaux pareils.

Quand on se marie il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l'intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu'une fois, fillette, parce que le monde l'exige, mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage, c'est une loi, vois-tu, et l'amour c'est un instinct qui nous pousse tantôt à droite tantôt à gauche.

On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le fallait ; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on ne devrait pas trop leur résister, puisqu'ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne viennent que des hommes.

Si on ne parfumait pas la vie avec de l'amour, le plus «i'ajnour possible, mignonne, comme on met du sucre

Page 1