JADIS
dans les drogues pour les enfants, personne ne voudrait la prendre telle qu'elle est.
Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux. Elle murmura :
— Oh ! grand'mère, grand'mère, on ne peut aimer qu'une fois.
L'aïeule leva au ciel ses mains tremblantes, comme pour évoquer encore le Dieu défunt des galanteries. Elle s'écria indignée :
— Vous êtes devenus une race de vilains, une race du commun. Depuis la Révolution le monde n'est plus reconnaissable. Vous avez mis des grands mots dans toutes les actions, et des devoirs ennuyeux à tous les coins de l'existence ; vous croyez à l'égalité et à la passion éternelle. Des gens ont fait des vers pour nous dire qu'on mourait d'amour. De mon temps on faisait des vers pour apprendre aux hommes à aimer toutes les femmes. Et nous !... Quand un gentilhomme nous plaisait, fillette, on lui envoyait un page. Et quand il nous venait au cœur un nouveau caprice, on avait vite fait de congédier le dernier amant... à moins qu'on ne les gardât tous les deux...
La vieille .souriait d'un sourire pointu : et dans son œil gris une malice brillait, la malice spirituelle et sceptique de ces gens qui ne se croyaient point de la même pâte que les autres et qui vivaient en maîtres pour qui ne sont point faites les croyances communes.
La jeune fille, toute pâle, balbutia :
— Alors les femmes n'avaient pas d'honneur.
La grand'mère cessa de sourire. Si elle avait gardé
dans l'âme quelque chose de l'ironie de Voltaire, elle avait aussi un peu de la philosophie enflammée de Jean-Jacques.
— Pas d'honneur ! parce qu'on aimait, qu'on osait le dire et même s'en vanter ? Mais, fillette, si une de nous parmi les plus grandes dames de France était demeurée sans amant, toute la cour en aurait ri. Celles qui voulaient vivre autrement n'avaient qu'à entrer au couvent. Et vous vous imaginez peut-être que vos maris n'aimeront que vous dans toute leur vie. Comme si ça se pouvait, vraiment. Je te dis moi, que le mariage est une chose nécessaire pour que la société vive, mais qu'il n'est pas dans la nature de notre race, entends-tu bien ? Il n'y a dans la vie qu'une bonne chose, c'est l'amour. Et comme vous le comprenez mal, comme vous le gâtez, vous en faites quelque chose de solennel comme un sacrement ou quelque chose qu'on achète comme un robe.
La jeune fille prit en ses mains tremblantes les mains ridées de la vieille.
- Tais-toi, grand'mère, je t'en supplie.
Et, à genoux, les larmes aux yeux, elle demandait au ciel une grande passion, une seule passion éternelle, selon le rêve des poètes modernes, tandis que l'aïeule, la baisant au front, toute pénétrée encore de cette charmante et saine raison dont les philosophes galants saupoudrèrent le xvme siècle, murmurait :
— Prends garde, pauvre mignonne ; si tu crois à des lolies pareilles, tu seras bien malheureuse.
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D'Infirme
Cette aventure m'est arrivée vers 1882.
Je venais de réinstaller dans le coin d'un wagon vide, et j'avais refermé la portière, **K l'espérance de rester seul, quand elle se rouvrit brusquement, et j'entendis une voix qui disait :
- Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des lignes ; le marchepied est très haut.
Une autre voix répondit :
Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les
poignées.
Puis une tête apparut coiffée d'un cnapeau rond, et deux mains s'accorchant aux lanières de cuir et de drap suspendues des deux côtés de la portière, hissèrent lentement un gros corps, dont les pieds firent sur le marchepied un bruit de canne frappant le sol.
Or, quand l'homme eut fait entrer son torse dans le compartiment, je vis apparaître dans l'étoffe flasque du pantalon, le bout peint en noir d'une jambe.de bois, qu'un autre pilon pareil suivit bientôt.
Une tête se montra derrière ce voyageur, et demanda :
— Vous êtes bien, monsieur ?
— Oui, mon garçon.
— Alors, voilà vos paquets et vos béquilles.
Et un domestique, qui avait l'air d'un vieux soldat, monta à son tour, portant en ses bras un tas de choses, enveloppées en des papiers noirs et jaunes, ficelées soigneusement, et les déposa, l'une après l'autre, dans le filet au-dessus de la tête de son maître. Puis il dit :
— Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq. Les bonbons, la poupée, le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.
— C'est bien, mon garçon.
— Bon voyage, monsieur.
— Merci, Laurent ; bonne santé !
L'homme s'en alla en repoussant la porte, et je regardai mon voisin.
Il pouvait avoir trente-cinq ans, bien que ses cheveux fussent presque blancs ; il était décoré, moustachu, fort gros, atteint de cette obésité poussive des hommes actifs et forts qu'une infirmité tient immobiles
Il s'essuya le front, souffla et regardant bien en face :
— La fumée vous gêne-t-elle, monsieur ?
— Non, monsieur.
Cet œil, cette voix, ce visage, je les connaissais. Mais d'où, de quand ? Certes, j'avais rencontré ce garçon-là, je lui avais parlé, je lui avais serré la main. Cela datait de loin, de très loin, c'était perdu dans cette brume où l'esprit semble chercher à tâtons les souvenirs et les poursuit, comme des fantômes fuyants, sans les saisir.
l'infirme 57
Lui aussi, maintenant, me dévisageait avec la ténacité et la fixité d'un homme qui se rappelle un peu, mais pas tout à fait.
Nos yeux, gênés de ce contact obstiné des regards se détournèrent ; puis, au bout de quelques secondes, attirés de nouveau par la volonté obscure et tenace de la mémoire en travail, ils se rencontrèrent encore, et je dis :
— Mon Dieu, monsieur, au lieu de nous observer à la dérobée pendant une heure, ne vaudrait-il pas mieux chercher ensemble où nous nous sommes connus ?
Le voisin répondit avec bonne grâce :
— Vous avez tout à fait raison, monsieur Je me nommai :
— Je m'appelle Henry Bonclair, magistrat.
Il hésita quelques secondes ; puis, avec ce vague de l'œil et de la voix qui accompagne les grandes tensions d'esprit :
— Ah ! parfaitement, je vous ai rencontré chez les Poincel, autrefois, avant la guerre, voilà douze ans de cela !
— Oui, monsieur... Ah ! ah !... vous êtes le lieutenant Revalière ? .
— Oui... Je fus même le capitaine Revalière jusqu'au jour où j'ai perdu mes pieds... tous les deux d'un seul coup, sur le passage d'un boulet.
Et nous nous regardâmes de nouveau, maintenant que nous nous connaissions.
Je me rappelais parfaitement avoir vu ce beau garçon mince qui conduisait les cotillons avec une furie agile
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et gracieuse et qu'on avait surnommé, je crois, « la Trombe ». Mais derrière cette image, nettement évoquée, flottait encore quelque chose d'insaisissable, une histoire que j'avais sue et oubliée, une de ces histoires auxquelles on prête une attention bienveillante et courte, et qui ne laissent dans l'esprit qu'une marque presque imperceptible.
Il y avait de l'amour là-dedans. J'en retrouvais la sensation particulière au fond de ma mémoire, mais rien de plus, sensation comparable au fumet que sème pour le nez d'un chien le pied d'un gibier sur le sol.
Peu à peu, cependant, les ombres s'éclaircirent et une figure de jeune fille surgit devant mes yeux. Puis son nom éclata dans ma tête comme un pétard qui s'allume : Mlle de Mandai. Je me rappelais tout, maintenant C'était, en effet, une histoire d'amour, mais banale. Cette jeune fille aimait ce jeune homme, lorsque je l'avais rencontré, et on parlait de leur prochain mariage. Il paraissait lui-même très épris, très heureux.
Je levai les yeux vers le filet où tous les paquets, apportés par le domestique de mon voisin, tremblotaient aux secousses du train, et la voix du serviteur me revint comme s'il finissait à peine de parler.
Il avait dit :
— Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq : les bonbons, la poupée, le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.
Alors, en une seconde, un roman se composa et se déroula dans ma tête. Il rossemblait d'ailleurs à tous ceux que j'avais lus où, tantôt le jeune homme, tantôt
l'infirme 59
la jeune fille, épouse son fiancé ou sa fiancée après la catastrophe, soit corporelle, soit financière. Donc, cet officier mutilé pendant la guerre avait retrouvé, après la campagne, la jeune fille qui s'était promise à lui ; et, tenant son engagement, elle s'était donnée.
Je jugeais cela beau, mais simple, comme on juge simples tous les dévouements et tous les dénouements des livres et du théâtre. Il semble toujours, quand on lit, quand on écoute, à ces écoles de magnanimité, qu'on se serait sacrifié soi-même avec un plaisir enthousiaste, avec un élan magnifique. Mais on est de fort mauvaise humeur, le lendemain, quand un ami misérable vient vous emprunter quelque argent.
Puis, soudain, une autre supposition, moins poétique et plus réaliste, se substitua à la première. Peut-être s'était-il marié avant la guerre, avant l'épouvantable accident de ce boulet lui coupant les jambes, et avaitelle dû, désolée et résignée, recevoir, soigner, consoler soutenir ce mari, parti fort et beau, revenu avec les pieds fauchés, affreux débris voué à l'immobilité, aux colères impuissantes et à l'obésité fatale.
Etait-il heureux ou torturé ? Une envie, légère d'abord, puis grandissante, puis irrésistible, me saisit de connaître son histoire, d'en savoir au moins les points principaux, qui me permettraient de deviner ce qu'il ne pourrait pas ou ne voudrait pas me dire.
Je lui parlais, tout en songeant. Nous avions échangé quelques paroles banales ; et moi, les yeux levés vers le filet, je pensais : « Il a donc trois enfants : les bonbons sont pour sa femme, la poupée pour sa petite fille, le
tambour et le fusil pour ses fils, ce pâté de foies gras pour lui. »
Soudain, je lui demandai :
— Vous êtes père, monsieur ?
Il répondit :
— Non, monsieur.
Je me sentis soudain confus comme si j'avais commis une grosse inconvenance et je repris :
— Je vous demande pardon. Je l'avais pensé en entendant votre domestique parler de jouets. On entend sans écouter, et on conclut malgré soi.
Il sourit, puis murmura :
— Non, je ne suis même pas marié. J'en suis resté aux préliminaires.
J'eus l'air de me souvenir tout à coup.
— Ah !... c'est vrai, vous étiez fiancé, quand je vous ai connu, fiancé avec Mlle de Mandai, je crois.
— Oui, monsieur, votre mémoire est excellente. J'eus une audace excessive, et j'ajoutai :
— Oui, je crois me rappeler avoir aussi entendu dire que Mlle de Mandai avait épousé monsieur... monsieur...
Il prononça tranquillement ce nom : «
— M. de Fleurel.
— Oui, c'est cela ! Oui... je me rappelle même à ce propos, avoir entendu parler de votre blessure.
Je le regardais bien en face ; et il rougit.
Sa figure pleine, bouffie, que l'afflux constant de
ang rendait déjà pourpre, se teinta davantage encore.
Il répondit avec vivacité, avec l'ardeur soudaine d'un
homme qui plaide une cause perdue d'avance, perdue
l'infirme 61
dans son esprit et dans son cœur, mais qu'il veut gagner devant l'opinion.
— On a tort, monsieur, de prononcer à côté du mien le nom de Mme de Fleurel. Quand je suis revenu de la guerre, sans mes pieds, hélas ! je n'aurais jamais accepté, jamais, qu'elle devînt ma femme. Est-ce que c'était possible ? Quand on se marie, monsieur, ce n'est pas pour faire parade de générosité : c'est pour vivre, tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, toutes les secondes à côté d'un homme ; et, si cet homme est difforme, comme moi, on se condamne, en l'épousant, à une souffrance qui durera jusqu'à la mort ! Oh ! je comprends, j'admire tous les sacrifices, tous les dévouements, quand ils ont une limite, mais je n'admets pas le renoncement d'une femme à toute une vie qu'elle espère heureuse, à toutes les joies, à tous les rêves, pour satisfaire l'admiration de la galerie. Quand j'entends sur le plancher de ma chambre le battement de mes pilons et celui de mes béquilles, ce bruit de moulin que je fais à chaque pas, j'ai des exaspérations à étrangler mon serviteur. Croyez-vous qu'on puisse accepter d'une femme de tolérer ce qu'on ne supporte pas soi-même ? Et puis, vous imaginez-vous que c'est joli, mes bouts de jambes?... »
Il se tut. Que lui dire ? Je trouvais qu'il avait raison. Pouvais-je la blâmer, la mépriser, même lui donner tort, à elle ? Non. Cependant ? Le dénouement conforme à la règle, à la moyenne, à la vérité, à la ressemblance, ne satisfaisait pas mon appétit poétique. Ces moignons héroïques appelaient un beau sacrifice qui me manquait,
et j'en éprouvais une déception. Je lui demandai tout à coup :
— Mme de Fleurel a des enfants ï
— Oui, une fille et deux garçons. C'est pour eux que je porte ces jouets. Son mari et elle ont été très bons pour moi.
Le train montait la rampe de Saint-Germain. Il passa les tunnels, entra en gare, s'arrêta.
J'allais offrir mon bras pour aider la descente de l'officier mutilé quand deux mains se tendirent vers lui, par la portière ouverte :
— Bonjour ! mon cher Revalière.
— Ah ! bonjour, Fleurel.
Derrière l'homme, la femme souriait, radieuse, encore jolie, envoyant des « bonjours ! » de ses doigts gantés. Une petite fille, à côté d'elle, sautillait de joie, et deux garçonnets regardaient avec des yeux avides le tambour et le fusil passant du filet du wagon entre les mains de leur père.
Quand l'infirme fut sur le quai, tous les enfants l'embrassèrent. Puis on se mit en route, et la fillette. par amitié, tenait dans sa petite main la traverse vernie d'une béquille, comme elle aurait pu tenir, en marchan à son côté, le pouce de son grand ami.
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On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges : rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement favorables à l'amour.
Gontran, qui se taisait, fut consulté.
— C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous ne nous attendons point à en rencontrer ; mais on n'en rencontre vraiment de rares qu'à Paris.
Il se tut quelques secondes, puis reprit :
— Cristi ! c'est gentil ! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh ! le joli, le joli, joli spectacle ! On sent la violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les marchandes.
Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, commes elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces matins-là !
On la voit venir de loin, on la distingue et on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit : « Attention, en voilà une », et on va au-devant d'elle en la dévorant des yeux.
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l'église ou qui va chez son amant ? Qu'importe ! La poitrine est ronde sous le corsage transparent. — Oh ! si on pouvait mettre le doigt dessus ? le doigt ou la lèvre. — Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde ? Qu'importe ! L'effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle qu'on a rencontrée ainsi ! Certes, j'ai bien gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça ? c'est assez drôle ! On aperçoit de temps en temps des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris,
LINCONNUK 67
j'ai des crises de rage à me pendre. Où sont-elles ? Qui sont-elles ? Où pourrait-on les retrouver ? les revoir ? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du bonheur, eh bien ! mo' je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair fraîche.
Roger des Annettes avait écouté en souriant. Il répondit :
— Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune grasse, avee des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve à des bois aimés en voyant .un bouquet sur une table. Elle avait la taihV très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un défi, offerte comme une tentation. L'œil était pareil à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un œil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on entrait en elle. Oh ! l'étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau !
J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon pe'i gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai
frappé par la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli.
J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix ; et je sentis, en l'apercevant, une secousse au cœur comme lorsqu'on retrouve une maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.
Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
Je fus un an sans la retrouver ; puis, un soir, au coucher du soleil, vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des Champs-Elysées.
L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.
Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de lui dire l'émotion qui m'étranglait.
Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau, en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé, rue de la Paix.
Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. Je me décidai alors à
l'inconnue 69
interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre : « Ça doit être une visite », dit-il.
Et je fus encore huit mois sans la revoir,
Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.
Je voulus m'excuser. C'était elle !
Je demeurai d'abord stupide de saisissement ; puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement :
— Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce pas ? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous voir.
Elle me regardait fixement, de son œil étrange et mort, et elle répondit en souriant :
— Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
Je fus tellement stupéfait aue ie dus le laisser pa-
raitre. Mais je ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées.
Je balbutiai, redevenu hardi : (
— Quand vous verrai-je ?
Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps ; puis elle murmura : — Dimanche matin, voulez-vous ?
— Je crois bien que je veux.
Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et endormir leurs proies.
Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec elle.
Devais-je la payer ? Comment ?
Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, sur la cheminée.
Et je l'attendis, après avoir mal dormi.
Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus galant, car je n'avais point de temps à perdre.