VOLTAIRE EN ALSACE
trop au sérieux quand il écrit à Mme de Fontaines : « Peignez-vous d'après le nu, Madame, et avez-vous des modèles ? Quand vous voudrez peindre un vieux malade emmitouflé, avec une plume dans une main et de la rhubarbe dans l'autre, entre un médecin et un secrétaire, avec des livres et une seringue, donnez-moi la préférence. » Néanmoins, le climat de l'Alsace est pour lui trop rigoureux. Il passe quelques jours à Luttenbach, dans la vallée de Munster, quelques semaines dans les Vosges et à Plombières ; le reste du temps, il demeure claquemuré dans son petit appartement de la rue des Juifs, souffrant de la goutte, mais travaillant sans relâche.
Au mois de décembre 1703, il écrit à Mme de Pompadour : « Le roi de Prusse est bien né pour mon infortune. Je ne parle pas des tendresses inouïes qu'il avait mises en usage pour m'arracher à ma patrie. Il a fallu encore qu'un manuscrit informe, que je lui avais confié en 1739, ait été pris, à ce qu'il dit, dans son bagage, à la bataille de Sohr, par les housards autrichiens ; qu'un valet de chambre l'ait vendu à Jean Néaulme, libraire de la Haye et de Berlin, qui imprime les ouvrages de Sa Majesté prussienne ; et qu'enfin ce libraire l'ait imprimé et défiguré. Cependant, Madame, le roi est très humblement supplié de considérer que ma nièce
à Paris est mourante... Le roi est plein de clémence et de bonté ; il daignera peut-être songer que j'ai employé plusieurs années de ma vie à écrire l'histoire de son prédécesseur et celle de ses campagnes glorieuses ; que, seul des académiciens, j'ai fait son panégyrique traduit en cinq langues. » Et Voltaire demande qu'il lui soit permis de venir à Paris pour arranger ses affaires et « assurer du pain à sa famille ». En rédigeant sa supplique, il sait bien qu'elle ne sera point exaucée et qu'on ne le laissera pas venir à Paris; mais il veut établir qu'il désavoue l'édition de Y Abrégé de l'Histoire universelle publié sous son nom par le libraire de la Haye et de Berlin, car dans cette édition contrefaite il n'y a pas que des inepties et des fautes de copie, il y aussi des interpolations et des suppressions habiles, qui, modifiant la pensée de l'auteur, doivent faire le désespoir de ses protecteurs et la joie de ses ennemis.
Le danger n'est pas imaginaire. Les Jésuites sont puissants en Alsace. Quatre ans auparavant, sur la place de Golmar, on a brûlé le Dictionnaire de Bayle, et un avocat général a lui-même jeté son exemplaire dans le bûcher. Voltaire connaît l'anecdote. Il sait aussi qu'un certain Jésuite, le P. Mérat, intrigue contre lui. Pour écarter le péril, il jugepolitique d'écrire une lettre assez plate à un autre Jésuite, le P. Menoux.
VOLTAIRE EN ALSACE 6g
Celui-ci ne croit pas un mot des protestations de Voltaire, se moque de lui, et termine ainsi sa réponse : « Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime ! » La situation devient critique. Ce n'est plus seulement le P. Mérat qui réclame l'expulsion de l'hérésiarque. Le P. Kroust et le P. Ernest, mortels ennemis de Voltaire, sont du complot ; le prince-évêque de Bâle lance contre lui les Jésuites de son collège... Mais brusquement la tempête s'apaise, et, au mois d'avril 1754, espérant désarmer pour toujours les Jésuites qui sont à ses trousses, Voltaire fait mander un capucin, s'enferme avec lui, et va faire ses Pâques.
Quelle église de Golmar fut le théâtre du sacrilège ? L'église paroissiale de Saint-Martin ou la chapelle du couvent des Capucins? Collini, le secrétaire fidèle, ne nous l'a pas dit ; mais il nous a laissé sur ce sujet dix lignes qui font tableau : <c J'avoue que je profitai d'une occasion aussi rare pour examiner la contenance de Voltaire pendant un acte aussi important. Dieu me pardonnera cette curiosité et ma distraction. Au moment où il allait être communié, je levai les yeux au ciel comme pour l'implorer, et je jetai un coup d'œil subit sur le maintien de Voltaire ; il présentait sa langue et fixait les yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connaissais ces regards-là. En rentrant, il envoya
aux Capucins douze bouteilles de bon vin et une longe de veau » *.
Cette « première communion » fit un grand scandale et n'arrêta pas la persécution. Six mois après, Voltaire dut quitter l'Alsace, n'ayant point trouvé le sûr asile qu'il rêvait pour sa vieillesse. Il alla d'abord à Lyon, puis gagna la Suisse.
A Colmar, il avait achevé les Annales de C Empire et écrit Y Orphelin de la Chine. Les Annales ne sont pas le meilleur de ses ouvrages historiques. 11 Orphelin n'est pas le meilleur de ses drames. Cela d'ailleurs importe assez peu aux vignerons de Riquewihr. Ceux-ci sont fiers que leurs vignes aient garanti les créances de Voltaire, et que les revenus de leurs clos aient peut-être servi à satisfaire les fantaisies de Mmo Denis2.
Schlestadt. — Schlestadt a la mélancolie des villes déchues. Entre toutes les villes libres d'Alsace, elle se distingua jadis par sa passion de l'indépendance et de la guerre. Au temps de
1 Mon séjour auprès de Voltaire, par son secrétaire Corne- Alexandre Collini (Paris, 1807).
2 M. Heid, dans une conférence qu'il fit à Munster le 24 avril 1897, a tracé un joli tableau du séjour de Voltaire en Alsace [Bulletin de la Société des sciences, agriculture et arts de la Basse-Alsace. Fascicule n° 8, octobre 1897).