‹ En flanant a travers l'AlsaceChapitre 14 sur 33 · WISSEMBOURG · texte numérisé non relu

WISSEMBOURG

Il est de petites cités mélancoliques dont les hasards de l'histoire ont brisé la destinée. On plaint leur disgrâce, mais on aime leurs airs lointains et leur visage pensif. En elles, comme dans une eau dormante que ride un frisson de brise, nous voyons vaciller et trembler les images du passé.

Wissembourg est un de ces lieux désolés et charmants. Les vivants y étouffent le bruit de leur voix et de leurs pas pour ne point mettre en déroute le peuple des fantômes.

Ce fut d'abord une des plus puissantes abbayes de l'Alsace; elle était souveraine d'un vaste canton, affranchi de toute redevance et riche en prairies, forêts et vignobles ; elle exerçait le droit de frapper monnaie ; ses moines étaient les maîtres d'une école célèbre dans tout le pays rhénan ; son abbé portait le titre de prince de l'empire... Maintenant, de l'illustre abbaye, il reste seulement l'admirable église et les galeries d'un cloître délicat.

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Wissembourg fut aussi une place de guerre. Au moyen âge, une ville s'éleva autour du monastère, ville libre qui se ceignit de tours et de murailles pour défendre ses franchises contre les bandes de l'électeur palatin, les séditions religieuses et les paysans révoltés. Plus tard, les défenses effondrées qui avaient mal protégé la place contre les calamités de la guerre de Trente ans, furent relevées par les Français : ceux-ci, au dix-huitième siècle, construisirent des fortifications modernes, à la Vauban. On sait ce qu'il advint le 4 août 1870... Aujourd'hui, Wissembourg est démantelé : vers le Midi, les remparts présentent une belle terrasse toute chargée de pampres, et le fossé n'est plus qu'un long verger; vers le Nord, de grands arbres ont poussé sur les pentes des talus et ombragent une fraîche promenade, que dominent, ici, une tour basse et trapue, là, le débris d'un bastion ; la ligne des vieux ouvrages de guerre forme ainsi une riante couronne de verdure autour de la pauvre ville taciturne et déchue.

La déchéance date de loin, du seizième siècle. Mais ce fut l'annexion à l'Allemagne qui donna à Wissembourg cet aspect d'émouvante désolation. En 1870, la petite sous-préfecture vivait encore de cette vie particulière aux villes de la frontière qu'anime le mouvement des militaires, des voyageurs et des trafiquants. La fraîcheur

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de sa campagne, le bouquet de ses vins, le charme de ses vieux logis attiraient et retenaient chez elle de vieilles gens désireux de faire la retraite. Devenue allemande, elle s'est brusquement dépeuplée. Aucune cité d'Alsace n'étaitplus étroitement liée au passé de la France militaire. Depuis un siècle ses fils étaient soldats. (Aujourd'hui encore, il y a, dans notre armée, plus de cinquante officiers supérieurs d'origine wissembourgeoise.) Toutes les maisons de la bourgeoisie se vidèrent. Quelques Allemands remplacèrent les émigrés. Mais, après trente-quatre ans, la ville semble toujours en deuil de ses enfants disparus.

Et pourtant, nulle part, le vainqueur ne montra autant de prudence qu'à Wissembourg. Pendant les dix années qui suivirent la conquête, le Kreisdirector Stichaner s'efforça de traiter avec douceur et humanité la ville pour laquelle il s'était pris d'une véritable affection. Il tempérait les ordres rigoureux qu'il recevait de Berlin, et tâchait de désarmer les haines par une sage administration. 11 aimait Wissembourg, son histoire, ses souvenirs et savait flatter l'orgueil alsacien. De tous les fonctionnaires allemands qui régnèrent sur la malheureuse province, il est à peu près le seul dont la mémoire ne soit pas restée odieuse au peuple d'Alsace. On lui a élevé un monument à la porte de la

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ville et un vieux Wissembourgeois m'a dit devant le médaillon de Stichaner : « Celui-là fut vraiment notre ami... » Mais si la présence de cet homme pitoyable et bienveillant rendit la domination prussienne moins accablante pour ceux qui étaient demeurés au foyer, elle ne ramena pas à leur patrie ceux qui Pavaient quittée pour toujours.

Combien le départ dut être cruel à ces exilés ! Comme ils devaient chérir la touchante beauté de leur ville, ses rues proprettes et pittoresques, sa magnifique abbatiale, ses vieilles maisons, ses jolis vergers, ses pignons élégants !

On retrouve à Wissembourg quelque chose de la grâce de ces petites cités flamandes où les hasards heureux de la lumière et du temps composèrent, pour la joie des yeux, des tableaux divers et charmants : les tours de l'église surgissent entre deux arbres ou bien entre deux pignons pointus ; les gazons et les verdures du vieux rempart s'encadrent au fond d'une ruelle entre deux larges auvents de tuiles ; les frondaisons d'un jardin débordent une haute muraille de grès rouge ; la Lauter parcourt la ville avec maints détours, ici baignant le pied des maisons, là contenue par des quais minuscules.

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La belle église de Saint-Pierre et Saint- Paul, la cathédrale, comme l'on dit à Wissembourg, est flanquée d'une tour romane, grandiose et robuste. Le chœur et le transept du treizième siècle, la nef, peut-être un peu postérieure, sont de l'art ogival pur, délicat et sobre. Néanmoins, la pierre des Vosges a je ne sais quoi de grave et de tragique qui paraît mieux convenir aux créations de Fart roman. Sur les murailles de l'église on découvrit, il y a quarante ans, cachées par une couche de badigeon, des fresques dont l'âge semble incertain. Leur dessin grossier, presque barbare, s'efface chaque jour; mais, dans la brume qui maintenant enveloppe ces vestiges, on découvre encore des expressions de visage naïves et émouvantes. Au-dessus de la croisée du transept s'élevait une tour dont la flèche périt au dix-septième siècle ; on l'a naguère reconstruite et recouverte d'ardoises sans prendre garde que ce clocher gris, allait, comme une fausse note, troubler l'harmonie merveilleuse des toitures sombres et rouges qui de toutes parts se pressent autour de l'église.

Çà et là, de vieilles, de très vieilles demeures. Une masure présente encore de fines ogives. Ailleurs, c'est un beau palais du seizième siècle, la maison Vogelsberger. Puis un grand nombre de ces jolies maisons alsaciennes, enguirlandées

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de vignes, dont la galerie extérieure s'encadre de poutres sculptées et dont l'escalier de pierre en forme de vis s'abrite dans une gracieuse tourelle. Pas un logis qui n'offre, inscrit sur le linteau de sa porte, le millésime de sa construction, et la ville conte ainsi aux passants l'histoire de ses destinées...

Mais il faut aller chercher ces précieux vestiges de la Renaissance alsacienne dans des rues écartées. Wissembourg fut presque tout entier rebâti au dix-huitième siècle, et c'est ce qui lui donne un caractère inoubliable. Entre toutes les villes d'Alsace, celle-ci porte, plus qu'aucune autre, l'empreinte clu goût français. Sur la grande place, dans la grande rue, s'alignent de petites façades décorées de masques et d'écussons de style Louis XV. L'Hôtel de Ville élevé en 1741 servit de modèle aux bourgeois. Mais regardez les logis qu'ils élevèrent alors et, à la sobriété des ornements, à l'expression populaire de certaines sculptures, vous reconnaîtrez avec quel bon sens et quelle bonhomie ces Alsaciens accommodèrent les fantaisies de la mode à la parure de leur petite ville. Ah ! nous sommes ici loin du rococo germanique.

Qu'il est joli ce décor de Wissembourg! Que de gentilles façades ! Que d'aimables sculptures ! Que d'admirables ferronneries aux fenêtres, aux portes, aux escaliers des perrons !

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