WISSEMBOURG I
Nulle part, en France, on ne saurait trouver une ville qui ait si bien gardé la physionomie du dix-huitième siècle. On est heureux — et triste — de découvrir pareil spectacle en pleine Alsace. Mais cette tristesse, elle estici, au fond de toutes nos admirations !
Ce fut à Wissembourg que se déroulèrent les scènes les plus dramatiques de l'extraordinaire roman de Stanislas Leszcynski. Ce fut là que le roi de Pologne vint un jour échouer, chassé de son royaume, chassé de la principauté de Deux- Ponts, traînant avec lui sa famille et les débris de sa cour. Comme ses biens avaient été confisqués, il subsistait des aumônes de la France et du duc de Lorraine. Il avait obtenu du régent de se fixer dans une des villes de l'intendance d'Alsace et avait choisi Wissembourg. Tout en fumant sa pipe, il poursuivait des songes ambitieux et attendait un retour de la fortune : c'était une âme chevaleresque, chimérique et puérile.
Ces souvenirs me poursuivent, tandis que je me promène à travers la ville dont la mélancolie s'accorde si bien avec cette histoire d'un roi en exil. Je veux voir la maison où vécut Stanislas, et d'où « la Polonaise » partit pour devenir reine de France.
Ii8 A TRAVERS l'aï/SACE
Cette maison est encore debout. Elle appartenait à un certain Weber qui l'abandonna au roi de Pologne. Depuis, elle a été modifiée, augmentée et souvent on en a changé la destination. Durant la Révolution française, la franc-maconnerie y célébra son culte. Naguère on y avait installé un collège. Maintenant elle est l'hôpital de Wissembourg. Mais la construction a gardé son aspect ancien, sa haute toiture de tuiles et son bel escalier à balustrades de bois.
Au moment de gravir cet escalier, je note la date gravée sur la muraille : 1722. Or, ce fut trois ans auparavant que Stanislas vint à Wissembourg. La maison a-t-elle donc subi une transformation, tandis qu'il l'habitait? ou bien Stanislas, avant de s'y installer, logeait-il ailleurs ? D'autres résoudront ce petit problème. Ce qui demeure certain, c'est qu'en 1725, à l'heure décisive de leur destinée, le roi et sa fille vivaient entre ces murs.
C'était là que Stanislas avait logé sa femme Catherine Opalinska. sa vieille mère Anne Jablonowska, son représentant auprès des cours étrangères le comte Tarlo, son maréchal du palais le baron de Meszxeck, son premier gentilhomme de la Chambre Wimpff, son secrétaire intime Biber, les cinq officiers qui lui étaient demeurés fidèles, et les trois dames d'honneur de la reine. En se tassant un peu, cette cour modeste pouvait résider dans la maison de Weber.