‹ En flanant a travers l'AlsaceChapitre 20 sur 33 · MARIA OD1LIA BEER · texte numérisé non relu

MARIA OD1LIA BEER

Francisci Joseph Bartman satrapœ

In Bersch

Çonjux dilectissima.

Là-dessus, j'ai quitté Bœrsch; j'ai passé sous la vieille porte du quatorzième siècle; je me suis retourné pour voir encore une fois les débris des remparts émergeant de la verdure. A ce moment, j'ai croisé une vigneronne qui, la hotte au dos, passait sur la route. « C'est une descendante de satrape », me dit l'aimable Alsacien qui

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m'a fait les honneurs de Bœrsch. Et je songe que, il y a un siècle et demi, le satrape, lui aussi, devait aller à ses vignes, la hotte au dos. Rien ne change en Alsace, ni les maisons, ni les gens. . . Mais qui a bien pu imaginer de traduire bailli par satrape ? Est-ce un chanoine de Strasbourg qui avait dans les veines un peu de sang provençal ? Est-ce le curé de Bœrsch, qui pensait flatter le chapitre en le comparant au roi des Perses P1

Saint-Léonard. — Jadis, une collégiale se dressait sur le petit coteau tapissé de vignes au pied duquel le ruisseau de l'Ehn coule parmi les saules. Autour d'elle se groupaient les maisons des chanoines qui, dès le moyen âge, avaient remplacé en cet endroit les moines bénédictins. La Révolution supprima le chapitre et rasa l'église. Quelques épaves de la collégiale furent recueillies dans la chapelle des capucins d'Ober-

1 Depuis, on a mis sous mes yeux une très intéressante étude de M. Paul Albert Helmer sur les Manufactures d'armes blanches d'Alsace. (Ces manufactures étaient établies à Klingenthal, sur le territoire de Bœrsch). J'y ai trouvé une décision du Grand Chapitre de Strasbourg (28 mars 1733) soumettant les habitants de Klingenthal à la juridiction du bailli de Barsch : conclusum fuerit satrape memorati loci Bœrsch, etc.. L'appellation était donc consacrée. Elle est tout de même extraordinaire.

nai. Quant aux maisons, elles furent les unes démolies, les autres vendues. Depuis, le petit hameau de Saint-Léonard n'a point dépassé les limites de l'ancienne clôture, et il a gardé une apparence presque canoniale. Au milieu des grands vignobles, on dirait un îlot heureux où tout invite à goûter la grâce de la campagne et la magnificence des horizons.

Ici finit la plaine. Une demi-lieue plus loin, ce sont les brusques escarpements des Vosges, les vallées étroites et profondes, les sommets couronnés de châteaux en ruine, et, au fond d'un large hémicycle de forêts, le mont Sainte- Odile. C'est de Saint-Léonard qu'apparaissent, dans toute leur perfection, le dessin et les formes harmonieuses de cette montagne prédestinée, par sa beauté, à devenir le lieu sacré de l'Alsace.

Dans ce hameau habite M. Charles Spindler, aujourd'hui le plus célèbre des artistes alsaciens. Depuis l'Exposition universelle de 1900, où ses œuvres furent tant admirées, son nom est connu du public français. Il est peintre et dessinateur. Il a exécuté pour les Oberlé de M. Bazin une suite de touchantes images. Les compositions qu'il fit naguère pour illustrer l'émouvante ballade de M. Jacques Flach, le Chevalier du Rosemont, témoignent qu'il sait traduire la poésie des vieilles légendes de son

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pays. Mais il consacre le meilleur et le plus original de son talent à dessiner, construire et décorer des meubles. L'art où il est passé maître, c'est la marqueterie.

Il est l'émule souvent heureux de Galle et de Majorelle. Il assortit avec un coup d'œil presque infaillible les nuances des pièces qu'il assemble. Il excelle à utiliser, soit pour le fond de ses tableaux, soit pour le ciel de ses paysages, les dessins naturels du bois, les caprices des veines et des fibres. C'est la matière même qui, délicatement étudiée, lui fournit les effets les plus heureux de ses panneaux. Virtuosité admirable, mais qui produirait seulement de précieux bibelots, si le goût n'obéissait ici à une forte discipline.

Cette discipline fut pour Spindler la conscience et le respect de la tradition alsacienne, de cette tradition dont j'ai tenté de montrer la survivance en pénétrant dans quelques logis de paysans. La force de l'artiste a résidé dans son attachement à sa patrie, dans sa tranquille obstination à demeurer alsacien.

Il est né, à quatre pas d'ici, dans un vieux logis de Bœrsch. Il vit à Saint-Léonard, dans sa petite maison canoniale. C'est un homme simple, réfléchi et blond, parfait exemplaire de sa race dont il a les yeux clairs, la démarche lente et la bonhomie contenue. lia réuni et formé quelques

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artisans qui rabotent et menuisent dans un grand atelier. Là il m'a conté en peu de mots ses essais et ses procédés; il m'a parlé de ses travaux pour l'Amérique, et cela semblait un invraisemblable paradoxe dans cette retraite silencieuse, au pied du mont Sainte-Odile ! Mais celui-là peut sans péril travailler pour l'Amérique. On le devine si puissamment enraciné dans sa terre natale qu'on ne redoute pas pour lui les séductions de l'exotisme.

Il ne s'est point contenté d'emprunter à la flore et aux paysages de l'Alsace les motifs de ses marqueteries. Il s'est inspiré de l'art populaire de son pays. Il a ajouté la grâce d'un décor plus raffiné, d'un goût plus rare aux formes qu'il avait sous les yeux. Mais il est bien le continuateur de ces menuisiers de village qui ont, depuis des siècles, maintenu à la maison alsacienne son immuable et charmante beauté. Je disais tout à l'heure qu'il créait et construisait des meubles. Le mot n'est pas tout à fait exact. L'intérieur alsacien — je l'ai décrit dans un précédent article — comporte très peu de meubles, à proprement parler : seulement une table et quelques escabeaux. La longue banquette et toutes les armoires adhèrent à la boiserie qui tapisse toute la pièce, M. Spindler s'efforce de conserver cet aménagement qui, je l'avoue, s'adapterait mal à nos appartements,

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véritables campements de nomades, mais qui, par son caractère de durée et de fixité, convient à un logis héréditaire.

Cette fidélité à la tradition Ta sauvé du grand péril qu'ailleurs ne surent éviter des artistes, peut-être mieux doués, peut-être plus cultivés que lui, mais sans défense contre les surprises de la mode. Le « style moderne » a échoué contre le bon sens solide et narquois de l'Alsacien. Il a pu parfois influer très légèrement sur les premières œuvres de Spindler : on y pourrait découvrir quelques-unes de ces lignes grêles et indécises qui sont le propre de l'école du tortillage. Mais cette semence de folie ne pouvait germer dans le salubre climat de Saint-Léonard. M. Spindler construit des chaises où l'on peut s'asseoir tout entier, des tables robustes qui sont solidement établies sur leurs quatre pieds et de loyales armoires où l'on peut ranger linge et vaisselle. Quant au décor, il faut avoir vu dans les quartiers neufs de Strasbourg les échantillons du « style moderne » germanique, ces effarantes combinaisons du bric-à-brac altdeutsch et du tœnia belge, pour comprendre la véritable originalité de M. Spindler... et de l'art alsacien.

Ottrott. — Gomme j'entrais dans le village

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d'Ottrott, je vis exposé, devant la porte de Tauberge du Cygne, le cercueil d'un officier français. On avait placé sur la bière son képi de capitaine d'artillerie, son sabre, sa croix de la Légion d'Honneur, sa médaille militaire, ses médailles de Crimée et d'Italie.

Quelques instants plus tard, le cortège funèbre se déroulait dans la longue rue montante, précédé de la croix et du prêtre. Sauf quelques forestiers en uniforme gris et vert, et l'employé de la poste, sanglé dans sa tunique, coiffé du casque à pointe, les hommes qui suivaient le cerceuil portaient, tous, le chapeau haute forme et la redingote noire. Puis venaient, sur deux files régulières, les femmes en grand deuil. Les hommes étaient très graves et n'échangeaient aucune parole entre eux ; les femmes pleuraient.

Parvenu à l'église qui se dresse sur une haute terrasse, le convoi gravit lentement la pente, sous les arbres, toujours dans le même ordre, toujours du même pas, et disparut sous le porche. La solennelle observance des rites donnait à cette scène une indicible grandeur.

Toute la marmaille d'Ottrott entassée sur la place se taisait en regardant le vieux képi, le sabre, les médailles...

J'ai voulu savoir qui était cet officier dont on portait ainsi la dépouille au cimetière d'Ottrott,

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trente-trois ans après qu'Ottrott a cessé d'être terre française. On m'a répondu : « Il s'appelait M. de Boxtel et avait servi dans l'artillerie ; il avait fait la campagne de Grimée, la campagne d'Italie, la campagne de 1870 : plus tard, lorsqu'il eut pris sa retraite comme capitaine, il revint en Alsace et se retira à Ottrott où son frère avait une pension de brigadier forestier. Il épousa la fille d'une aubergiste. Lorsque sabelle-mèrefutmorte ce fut sa sœur qui tint l'auberge du Cygne, et il demeura dans la maison. Le capitaine, comme nous l'appelions, ne paraissait dans la salle d'auberge que pour y faire une partie de piquet avec quelques vieux amis. Il était touchant de voir avec quel soin il cherchait à sauvegarder sa dignité d'ancien officier. Il n'avait rien d'un gentilhomme cabaretier, et les étrangers pouvaient le prendre pour un client du Cygne. Nous Festimions et nous l'aimions beaucoup... C'est un débris de la vieille Alsace qui disparaît. »

Sainte-Odile. — C'est une grande tristesse de revenir dans un lieu que l'on a autrefois admiré et de le retrouver saccagé par la sottise des hommes.

Si vous avez jamais goûté l'émouvante beauté de cette grande terrasse de Sainte-Odile d'où,

comme d'une falaise, la vue s'étend sur toute la plaine d'Alsace jusqu'à la flèche de Strasbourg, conservez cette image dans votre souvenir et ne cédez pas à la tentation de la raviver par un nouveau pèlerinage. Déjà, depuis quelques années, le couvent s'était transformé en hôtellerie, puis l'hôtellerie en pension de famille, et tout cet appareil de villégiature troublait un peu la paix et le recueillement que l'on eût souhaités, près du sanctuaire de l'Alsace, devant le sublime horizon. Cependant, Fan dernier un passant pouvait encore écrire : « On a vite secoué cette fâcheuse impression sur la terrasse, la merveilleuse terrasse d'où Ton domine un véritable chaos de forêts, et d'où l'on aperçoit, dit-on, vingt villes et trois cents villages.., » C'est fini. Cette année le même passant n'a point reconnu la merveilleuse terrasse. Sur l'un des côtés on a construit une immense baraque qui intercepte la vue, une effroyable salle de restauration germanique avec des carreaux de couleur ! La vénérable plate-forme, consacrée par la légende est transformée en une affreuse guinguette. Qui a bien pu décider les religieuses-hôtelières à un pareil sacrilège?1

1 Depuis lors, la profanation a continué. Dans la cour du couvent on a édifié un grand hôtel dont la muraille revêtue de zinc offusqua la vue, d'aussi loin qu'on aperçoit le sommet de Sainte-Odile. Sur la terrasse, la salle de la restauration a été changée de place et n'en est pas moins horrible. Et je ne

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Je suis descendu à travers les bois jusqu'au fond d'un large vallon. Là, au milieu de la prairie, se dressent les débris du couvent de Niedermùnster. L'arc roman de l'église ruinée encadre un site tranquille et mélancolique. C'est un paysage fait à souhait pour la songerie, et j'y pense aux jours que je viens de passer à parcourir l'Alsace, et durant lesquels j'ai subi si docilement son charme. Car sa séduction est irrésistible, et on ne saurait la quitter sans lui laisser quelque chose de soi-même.

Elle plaît par le contraste de ses grands aspects : aperçu de la plaine, le dessin des Vosges sur l'horizon est un chef-d'œuvre de noble, et fière élégance; plus admirable encore, le spectacle que l'on découvre des pentes de la montagne, l'immensité de la plaine sur laquelle on voit, tour à tour, flotter des brumes d'argent et courir l'ombre tragique des nuages. Elle plaît en même temps par la fine ordonnance des tableaux qui s'offrent d'eux-mêmes au revers des coteaux, aux détours des vallées, à la lisière des forêts. Elle plaît par la perfection de son paysage, la douceur tremblante de sa lumière, la fraîcheur de son vin parfumé.

Elle possède l'attrait singulier d'un pays où

dis rien des écriteaux qui, de toutes parts, signalent aux pèlerins les chapelles, les points de vue et le reste. Les Alsaciens ne sont pas les derniers à protester contre ces abominations.

la vie du présent se confond avec la vie du passé. On ne la peut comprendre si Ton n'interroge l'histoire. Pour découvrir la raison de ses destinées il faut sans cesse remonter le cours des ans et même des siècles. Ailleurs, les monuments d'autrefois n'évoquent souvent que des traditions abolies et des mœurs disparues ; ils ne sont plus bons qu'à exciter la sentimentalité du poète ou la curiosité de l'antiquaire. Ici rien ne meurt. Il est passionnant de déchiffrer le secret d'aujourd'hui, peut-être celui de demain, dans des vieilleries qui ailleurs seraient pâture d'archéologue. L'Alsace nous intrigue et nous retient encore par l'originalité de son tempérament et de sa culture. Parfois on n'a voulu voir dans son génie qu'un composé du caractère français et du caractère allemand. On a dit que sa sensibilité était germanique et son intelligence française; qu'elle pensait en français et chantait en allemand ; que sa vie publique la rapprochait de nous, tandis que sa vie sentimentale la rapprochait de ses voisins d'outre-Rhin. Ily a quelque vérité dans cette façon de marquer certaines nuances et certaines oppositions. Mais quand nous écoutons les Alsaciens et considérons leurs façons d'être, de sentir et de penser, la même remarque nous vient cent fois à l'esprit : « Gela n'est ni allemand, ni français ». Je n'oserais définir toutes les particularités qui sont proprement alsaciennes : chemin

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faisant, j'ai pu seulement en pressentir quelquesunes. Mais la pensée que Ton va pénétrer dans un « petit monde » inconnu donne ici à toute promenade, à toute causerie, un intérêt extraordinaire.

Tout cela, qui enchanterait les yeux, l'imagination et la curiosité de n'importe quel étranger, devient, pour nous Français, une cause de trouble et d'émotion. Nous ne saurions parcourir l'Alsace en touristes indifférents et amusés : il y a entre elle et nous de l'ineffaçable, de Findissoluble. En face d'elle, notre premier sentiment est de tristesse et de confusion. La vue de tant de richesse et de tant de beauté réveille la douleur de l'inguérissable blessure, et nous rougissons de notre peu de mémoire devant ces hommes qui n'ont rien oublié. Combien d'entre nous ont été détournés de visiter l'Alsace, se demandant s'il ne serait pas pour eux aussi cruel de la voir obstinée dans ses souvenirs que de la trouver ralliée à ses nouveaux maîtres ! Ils ont eu tort. Longtemps elle a cru que la France allait venir la délivrer et la reprendre. Si cette conviction n'avait pas été au fond de tous les esprits, le nombre des émigrés eût été bien plus élevé encore dans les années qui suivirent l'annexion. La France n'est pas venue, et l'Alsace a vécu sa vie sous la domination allemande, repliée sur elle-même, n'attendant plus rien que de sa

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propre énergie et des hasards de l'histoire. Du moins elle réclame de nous cette fidélité du cœur qu'elle nous a si bien gardée, et prétend que nous ne feignions pas de l'ignorer. Ses yeux ne nous reprochent plus rien. Elle nous accueille d'un sourire, et retrouve au fond de sa mémoire ce parler français que les maîtres d'école allemands ne sont pas parvenus à lui faire désapprendre. Un vieil Alsacien me disait, l'autre jour, pour excuser son terrible accent : « Depuis trente ans, il ne me passe par la gorge que des mots carrés ! » Et voilà, je crois, ce qui est pour nous le charme suprême de l'Alsace : ici, dans tous les regards, nous lisons un souhait de bienvenue et une assurance d'amitié.

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