ENVIRONS DE STRASBOURG
de ménage, jouets, vêtements, etc.. Et ce n'est point là un musée de reliques bon pour amuser la curiosité bibelotière ou sentimentale des amateurs : je vous ai montré tout à l'heure que ce passé revit dans le présent. Groupés dans la jolie maison que la Société du musée vient d'acheter sur le quai Saint-Nicolas, à deux pas de la célèbre et charmante hôtellerie des Corbeaux, tous ces objets donneront aux étrangers la notion et aux Alsaciens la conscience d'une belle et puissante tradition nationale.
Pour avoir ainsi poursuivi depuis cinq années cette œuvre de dévouement et de patriotisme, il faut que ces jeunes Alsaciens aient été d'accord avec le sentiment intime de leurs compatriotes, qu'ils aient vraiment accompli le vœu secret de tous les cœurs. Les épreuves et les embarras ne leur sont point ménagés. Je ne parle ni des conseils et exemples de prudence qui leur sont donnés d'une façon plus ou moins désintéressée, ni de la mauvaise humeur de la police allemande, toujours active et tracassière malgré l'abolition delà dictature. Les grandes tristesses leur sont venues d'ailleurs. Ils ont vu l'Alsace divisée contre elle-même, les querelles politiques envenimées par la discorde religieuse, l'œuvre d'union compromise par les rivalités confessionnelles, le clergé catholique exaspéré par les actes du gouvernement français et prêt à
140 A TRAVERS i/ALSACE
abandonner ce qu'il considérait, la veille encore, comme la dignité même de l'Alsace, les esprits égarés et les courages abattus au milieu de la confusion des partis. Ils ontcependantpersévéré, convaincus que ces orages n'agitent point l'âme alsacienne jusque dans ses profondeurs. D'ailleurs ils connaissent une douleur, plus amère encore que celle d'assister aux déchirements de leur pays, le jour où un Français, traversant Strasbourg, vient les interroger sur «les progrès de la germanisation » et accueille le récit de leurs admirables efforts d'un sourire poli et ironique.
Rosheim. — La longue rue passe sous trois vieilles portes à clocheton pointu ; devant la maison de ville, le puits porte sa jolie couronne à triple pinacle ; les auvents des pignons abritent les fines balustrades des galeries extérieures. C'est le décorde la bourgade alsacienne ; les éléments en paraissent partout semblables ; mais les caprices des hommes, du site et de la lumière le diversifient à l'infini.
L'église Saint-Pierre et Saint-Paul est un bel édifice roman ; le grès jaune dont elle est bâtie lui donne une physionomie originale parmi toutes les églises rouges de l'Alsace. Sa triple nef se termine par un chevet irrégulier ; tandis que la nef du Nord et la nef centrale aboutissent à deux absides arrondies, celle du Midi se prolonge par une construction rectangulaire qui, peut-être, fut la base d'une tour inachevée; et les restaurateurs ont eu le goût de ne point bâtir à la place une troisième abside. L'intérieur
lL\* A TRAVERS l'àLSACE
est faiblement éclairé ; l'ombre y dissimule les décorations modernes que Ton y a prodiguées, et elle accroît encore la majesté des robustes colonnes à larges chapiteaux.
D'étranges sculptures racontent la légende de cette église : au bord de la toiture, quatre loups de pierre tiennent chacun un enfant entre leurs pattes; un aigle se dresse surl'acrotère du fronton dominant le pignon de la façade ; un chevalier apparaît sur la couverture du chœur, et un personnage tenant une bourse à la main est accroupi au pied du clocher qui s'élève à la croisée de la nef et du transept. Voici l'explication du rébus : un certain comte de Salen avait quatre enfants, qui, tous les quatre, furent mangés par les loups ; comme la pensée de n'avoir plus d'héritier lui causait une grande peine, il consulta un saint ermite : celui-ci lui promit que sa femme lui donnerait de nouveaux enfants, lorsqu'il aurait élevé une église dans le lieu que lui indiquerait un oiseau de la forêt; or, le comte vit un jour un aigle qui tournoyait autour de lui et, à cette place, il entreprit de bâtir une église. La suite est mystérieuse : l'ermite avait-il fait de fausses promesses ? ou bien le comte, ayant vu ses souhaits exaucés, se pariura-t-il en n'accomplissant point son vœu jusqu'au bout? Bref, la construction fut interrompue faute d'argent, et, pour achever l'édifice, l'archi-
tecte dut aller demander l'aumône aux bons chrétiens : c'est lui-même qui, assis sur le toit de son église, sa bourse de quête à la main, reproche, depuis sept siècles, au comte de Salen, sa crédulité... ou bien sa félonie.
L'histoire de Rosheim présente une série effroyable de pillages, d'incendies et de massacres ; elle est pareille à celle de toutes ces petites villes d'Alsace qui, depuis le jour où Arioviste passa le Rhin, jusqu'à la paix de Nimègue, ont vécu, sans connaître vingt années de trêve, au milieu des horreurs de la guerre. C'est en lisant le récit de ces incessantes catastrophes que je suis tombé sur une page admirable tirée de la Chronique de Sénones et où le moine Richer conte une scène d'ivrognerie et de carnage dont Rosheim fut le théâtre au commencement du treizième siècle. C'est un chef-d'œuvre de vie, de couleur et qui respire vraiment la passion lorraine. Je veux le transcrire, d'abord à cause de sa pittoresque beauté, mais aussi parce que le tableau s'encadre à merveille, même aujourd'hui, dans le site de Rosheim : les vieilles portes et la vieille église sont encore debout, et les vieilles caves sont encore pleines du généreux Kielber dont se soûlèrent les soldats lorrains.
L'empereur avait repris Rosheim au duc de Lorraine après le lui avoir donné en gage. Le fils du duc franchit la vallée de la Bruche et le
144 A TRAVERS i/ALSACE
grand maître de sa maison, Lambyrin, conduisit sa troupe jusqu'à Rosheim... « et parce que là contre le val n'y avait aucune deffence, entra subitement en la ville. Quoy voyans, les habitants du lieu se retirèrent en leur église, et ainsy Lambyrin avec ses gens occupa la ville, et iceux ayant trouvé beaucoup de munitions, comme vins et autres viandes, chacun en prit à sa volonté. Iceux voyans que nul ne les contredisoit, entrèrent aux caves et les trouvèrent pleines de vin, s'assirent, mangèrent et burent tant qu'ils voulurent. Et comme cette sorte de gens rustiques a de coutume, ayant trouvé quantité de vin, de s'enivrer d'autant qu'en leur logis ils en boivent peu souvent, ceux-ci s'enivrèrent tous, et chancelans à toutes démarches se heurtaient partout et tombaient parterre. Ce qu'ayant aperçu quelque gentil soldat, nommé Otton, qui était de la ville mesme, et ayant assemblé la plus grande partie de ces cobourgeois, leur dit : « Courage, amis, voyez-vous pas ces rustiques tous morts ivres. Prenez donc vos armes, car sans difficulté nous les estrillerons bien. » Iceux donc tous forcenés (comme les Allemans ont cette façon de faire) sortans de leurs maisons, sejettèrentsur les rustiques qui pensans mettre la main aux armes, ne purent, d'autant qu'ils ne savaient seulement se tenir debout. Quelquesuns pensans se gaigner à pied, tombaient lour-
VERS SAINTE-ODILE l45
dément à terre. Les autres voulans se rendre à leur mercy, beguayoient si fort qu'à peine pouvaient-ils proférer un bon mot. Et pour ce que les Allemands ne scavent pardonnera aucuns sur les quels ils ont le dessus, commencèrent à ravager si impétueusement sur eux, que comme ivrognes ils les outrèrent et massacrèrent de leurs coutelas jusques au nombre de sept vingts. »
Bœrsch. — En i328, Berthold, évêquede Strasbourg — ceci fut gravé dans la pierre — transforma en une cille le village de Bœrsch. Le signe d'une telle métamorphose, c'était toujours une ceinture de remparts et de tours crénelées. Bœrsch eut donc ses remparts, ses tours, ses portes, et il les possède encore — un peu ébréchés. Mais, malgré tout, il a gardé la mine d'un village, d'un gentil village à qui ses vieilles défenses donnent un air présomptueux et charmant. D'ailleurs, quelle singulière place de guerre ! Elle est nichée au creux d'un vallon étroit et, de toutes parts, les coteaux dominent ses vaines fortifications. Il est donc probable que, si les évêques de Strasbourg voulurent ainsi protéger Bœrsch, c'était moins pour le garer de l'assaut que pour défendre contre les maraudeurs
les tonneaux alignés dans les celliers des vignerons.
Derrière leurs remparts, ces vignerons étaient riches et fiers. Ils avaient un bel Hôtel de Ville ; ils aimaient à décorer les poutres de leurs demeures et à faire sculpter sur le linteau de leur porte les emblèmes de leur état. Quand nous nous arrêtons devant un joli puits, ou bien que nous entrons dans la cour d'un vieux logis, sans s'étonner de notre curiosité, un paysan nous dit en souriant : « Ah ! vous venez voir les anciennetés de Bœrsch ! »
Et maintenant, écoutez l'histoire du satrape de Bœrsch! Car cette ville a eu un satrape, que dis-je?une dynastie de satrapes.
Le bailliage appartenait au grand chapitre de Strasbourg. Au dix-huitième siècle, les fonctions de bailli furent exercées de père en fils, par une famille Bartman. Or, sur la muraille méridionale de l'église, on peut lire l'épitaphe de Charles Bartman qui, âgé de soixante-dix sept années, remit son âme à son Sauveur, L'inscription célèbre, dans un latin médiocre, mais touchant, les vertus de cet honnête homme, sa sollicitude pour les pauvres et les veuves, son courage à défendre les orphelins, sa piété, son intrépidité dans la maladie, et l'amour qu'il inspirait à son peuple. Comme il fallait aussi indiquer sa fonction et traduire en latin le mot de bailli, amtmann
on trouva toparcha... Mais, après la mort du toparque, François-Joseph Bartman lui succéda. Gomme il était en fonctions, il perdit sa femme Marie-Odilie Behr. Celle-ci fut enterrée dans l'église et on lui composa une épitaphe. On la loua, elle aussi, de son amour pour les pauvres et de sa fermeté dans la maladie. Mais lorsqu'on dut écrire à côté de son nom, le nom et le titre de son époux, on jugea que ce mot de toparque, malgré la majesté que lui communique son origine hellénique, ne convenait pas encore à la gloire et à la dignité d'un bailli. On chercha ; on fouilla les dictionnaires ; peut-être même en référa-t-on au chapitre de Strasbourg. Et voici — enfin — ce que Ton écrivit sur les murs de l'église :
Suh hoc tumulo requiescit in Domino