ROBERT DE COTTE
Gravure de Drevet, d'après une peinture de Rigaud.
des éclaircissements. Rien n'est donc plus facile que de retrouver et d'utiliser les manuscrits qui concernentla construction du château des Rohan *.
Grâce à ces documents, nous tenons la preuve que l'auteur des plans du château est de Cotte. On a souvent attribué l'édifice à l'architecte Massol. Nous verrons quel a été le rôle de celui-ci. Mais c'est sur les dessins de Robert de Cotte que la construction a été élevée ; c'est Robert de Cotte qui a choisi les entrepreneurs et vérifié les devis.
Lorsqu'il fut chargé par le cardinal de Rohan de dresser les plans du nouveau palais épiscopal de Strasbourg, Robert de Cotte touchait à la fin d'une carrière glorieuse ; il avait près de soixante-quinze ans.
Il était né à Paris vers i656, fils et petit-fils d'architecte. Son grand-père, Fremin de Cotte, avait été employé comme ingénieur au siège de la Rochelle et avait écrit un ouvrage intitulé : Explication brève et facile des cinq ordres d'architecture. Robert apprit dans l'atelier paternel les premiers éléments de son art, puis devint l'élève de Jules-Hardouin Mansart, l'architecte de Versailles. Une étroite amitié le lia
1 Je dois ajouter que des documents très intéressants qui se trouvent à Strasbourg dans les archives départementales et municipales me furent signalés par Seyboth, le conservateur du musée de Strasbourg, aujourd'hui décédé, et par son collaborateur, M. Iung.
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bientôt à son maître dont d'ailleurs il n'était le cadet que de dix années. Il épousa Catherine Bo~ din, sœur d'Anne Bodin, la femme de Mansart. Pendant la première moitié de sa vie, il ne fit que travailler sous les ordres de Mansart, dont il interprétait les plans et surveillait les constructions. Ce fut ainsi qu'il collabora aux deux chefs-d'œuvre de son maître : l'église des Invalides et la chapelle de Versailles. Après la mort de Mansart, il hérita du poste de son beau-frère et devint premier architecte du roi, intendant de ses bâtiments et directeur de la Monnaie des médailles. Parmi ses ouvrages, on peut citer, à Versailles, la colonnade ionique de Trianon, à Paris, le chœur de Notre-Dame et de nombreux hôtels particuliers parmi lesquels l'hôtel de La Vrillière (aujourd'hui la Banque de France), l'hôtel d'Estrées, l'hôtel du Lude, en province, l'évêché deChâlons et celui de Verdun, à l'étranger, l'hôtel de la Tour et Taxis à Francfort, le château de Bonn pour l'Electeur de Cologne... « Il était doué, dit d'Argenville dans la Vie des fameux architectes, d'une imagination facile, vive et réglée par un jugement sain et un travail assidu.., » C'est bien l'homme dont Rigaud a fait l'admirable portrait que Ton peut voir au Louvre, portrait dont Drevet a exécuté une si charmante gravure. Observez la délicatesse du visage, la liberté du geste, la flamme
du regard. Cette figure reflète à la fois de la raison, de l'esprit, de la passion. Ce ne sont pas les traits du génie, mais l'aisance, la sûreté, la finesse d'un artiste inventif et prudent, d'un homme de ressources, adroit, laborieux et surtout très spirituel. Il causait, dit-on, avec agrément et avait de plaisantes réparties, comme celle qui lui valut la faveur de Louis XIV. Un jour, dans le parc d'une des maisons royales, de Cotte avait fait percer une allée nouvelle. Mansart excellait à créer ainsi des points de vue charmants. De Cotte avait voulu l'imiter, mais il se trompa dans le dessin du plan, et son allée déboucha sur un moulin, un vulgaire moulin à vent. Louis XIV, étant venu se promener dans le parc, laissa voir sa surprise devant cette perspective trop rustique. Mais, de Cotte prévint le mécontentement du roi : « Sire, rassurezvous, lui dit-il, Mansart le fera dorer ! »
Avec Boffrand, Oppenort, Lassurance, Robert de Cotte a été l'un des créateurs du style que l'on a appelé souvent d'une façon trop étroite le style de la Régence, et qui fut en réalité le style de toute la décoration française de 1 700 à 1750 ; ne disons pas de l'architecture, car les lignes extérieures des constructions sont restées à peu près les mêmes durant le dix-septième, le dix-huitième et même le dix-neuvième siècle; l'emploi des ordres unifie toute l'architecture
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française depuis la Renaissance. Mais, dans les premières années du dix-huitième siècle, tout a soudain changé dans l'ornementation et dans Faménagement des intérieurs.
Une pensée de Vauvenargues marque d'un mot le principe du style nouveau : « Quelques auteurs traitent la morale, comme on traite la nouvelle architecture, où Ton cherche avant toutes choses la commodité. » Au dix-septième siècle, à l'imitation des palais italiens, les maisons françaises ne présentaient que de vastes appartements, des salles spacieuses, « des galeries à perte de vue, des escaliers d'une grandeur extraordinaire ». Point de dégagements. Rien n'est accordé à l'agrément ni, comme on dit aujourd'hui, au confortable. Tout est donné au goût de la représentation ; tout s'inspire de Versailles, et semble se conformer aux rigueurs de l'étiquette royale. C'est contre cet art majestueux et grandiose, mais qui s'accorde mal avec les exigences de la vie privée, que le goût français commence de réagir vers 1700. Les architectes et les décorateurs s'efforcent alors de distribuer les intérieurs d'une manière plus commode et de les orner d'une manière moins pompeuse. « Ce changement dans nos intérieurs, écrit l'architecte Patte, qui, une cinquantaine d'années plus tard, contait cette transformation du goût, fit aussi substituer à la gravité des
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ornements dont on les surchargeait toutes sortes de décorations de menuiserie légères pleines de goût, variées de mille façons diverses... On supprima les solives apparentes des planchers et on les revêtit de ces plafonds qui donnent tant de grâce aux appartements et que Ton décore de frises et de toutes sortes d'ornements agréables. Au lieu de ces tableaux et de ces énormes bas-reliefs que Ton plaçait sur les cheminées, on les a décorées de glaces qui, par leurs répétitions avec celles qu'on leur oppose, forment des tableaux mouvants qui grandissent et animent les appartements, et leur donnent un air de goût et de magnificence qu'ils n'avaient pas. » Ce besoin de commodité entraîne une autre innovation, qui sera la caractéristique du style Louis XV. Partout les lignes onduleuses remplacent les lignes droites du siècle précédent. Partout les angles sont abattus, et la demeure devient plus habitable. Avec un délicat instinct de l'harmonie, les menuisiers, les dessinateurs, les bronziers comprennent que ces sinuosités doivent se retrouver dans toutes les parties du décor et du mobilier, dans la forme des meubles, des cheminées, des girandoles, des boutons de porte et d'espagnolette. Mais en même temps, les architectes restent scrupuleusement fidèles aux règles éternelles de toute architecture ; ils ne souffrent pas que l'on
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détruise l'équilibre général du décor, la symétrie des lambris. Les créateurs du style nouveau ne sont pas responsables des aberrations où tombèrent, hors de France, leurs imitateurs maladroits. Les fantaisies barbares, — et parfois délicieuses, — du rococo ne sont que la contrefaçon de leurs ingénieuses élégances.
Tel fut l'art pratiqué, avec une rare virtuosité, par Robert de Cotte, et de cet art on ne peut voir modèle plus parfait que le « grand appartement » du château de Strasbourg.
Robert de Cotte n'est point venu à Strasbourg. Les architectes français qui, au dix-huitième siècle, travaillaient pour des princes étrangers se déplaçaient rarement. Le cadinal de Rohan fit adresser un plan du terrain à de Cotte. Celuici envoya de Paris les plans et les dessins de l'édifice ; il laissa à un constructeur de son choix le soin de diriger les travaux et pourvoir aux détails de la construction, mais on lui communiqua les tarifs des entrepreneurs, et ce fut lui qui établit les devis. Nous trouvons dans ses papiers plusieurs mémoires relatifs aux prix des matériaux et de la main-d'œuvre en Alsace.
Parmi ces mêmes documents, il y a une lettre
d'un de ses élèves, Le Chevalier, qui était à Strasbourg en 1780, au moment où de Cotte venait d'envoyer ses plans au cardinal, lettre que je veux citer tout entière, car elle nous renseigne sur les relations des architectes avec leurs élèves au dix-huitième siècle, en même temps qu'elle met en scène un curieux personnage d' « arriviste ».
Monsieur,
Sur la permission que vous avez eu la bonté de me donner, j'ai l'honneur de vous rendre compte de la conduite que j'ai tenue depuis que je suis arrivé ici.
M. de Brou [le maréchal de Brou était l'intendant du roi en Alsace] du quel j'ai entièrement les protections et qui prétend d'une façon ou d'autre contribuer à ma fortune a eu la bonté de me présenter lui-même à tous les principaux de la ville, après qu'il m'a procuré le prince de Birkenfeld pour lui faire les projets d'un hôtel sur un terrain à lui appartenant situé sur le quai que Ton appelle Birkenfeld, vis-à-vis de l'intendance. Ce terrain est très irrégulier. Cependant j'y ai fait toute l'attention que j'ai pu à faire un plan qui a plu au prince, à la princesse et à tous les seigneurs qui l'ont vu. Cet ouvrage m'a attiré une certaine confiance de leur part qui les a engagés à m'arrêter ici.
Après ce projet j'en ai fait pour M. le préteur [il s'agit du préteur royal] sur deux terrains différents desquels j'attends de lui le choix de l'un ou de l'autre pour l'exécution... [Ce Le Chevalier, comme on le voit, n'avait pas perdu son temps, depuis qu'il était à Strasbourg].
M. de Brou a eu la bonté de me mener à Saverne et
m'a fait l'honneur de me présenter à Mgr le Cardinal. Je lui ai montré les plans du prince de Birkenfeld, dont il fut très content. Il engagea M. de Ravannes à me faire voir son palais... [L'abbé de Ravannes jouait un rôle important dans la maison du cardinal ; c'était une sorte d'intendant préposé à la réception des hôtes et au soin du garde-meuble, et je renvoie à la jolie page que le marquis de Valfons lui a consacrée dans ses Souvenirs.]
Il engagea M. de Ravannes à me faire voir son palais dans lequel j'ai trouvé de si belles choses, extérieur et intérieur, que je demandai à Son Altesse la permission d'y revenir pour en conserver un plus ample resouvenir. Je retournai un second voyage avec M. de Brou. Son Altesse me fit voir un projet de vous pour le pavillon de ses bains. [De Cotte avait déjà été consulté par le cardinal au sujet de divers embellissements dans le château de Saverne.] Son intention était que ce pavillon ne fût que de la largeur de l'allée. Elle m'engagea jointement avec M. de Brou d'en faire un projet suivant cette intention [Combien ici la situation de Le Chevalier devenait délicate ! il ne pouvait désobéir au cardinal et, d'autre part, il avait l'air d'entrer en concours avec son maître. Il se tira assez adroitement de cette position difficile.]
Je fis le projet, par obéissance et non pour vous déplaire, ne croyant pas même que son Altesse s'arrêtât en aucune façon à ce projet. J'ai été très surpris quand elle m'a fait l'honneur de me dire qu'elle vous l'avait envoyé. Je prendrai la correction que vous voudrez bien faire sur le plan, comme une marque de bonté de votre part, à laquelle je me ferai honneur de me conformer, ayant une vénération parfaite pour tout ce qui viendra de vous, et pour principal but l'ambition de faire exécuter quelques-uns de vos projets et vous en rendre un exact et fidèle compte.
Son Altesse m'a remis vos plans pour son palais épiscopal [Après cette phrase si formelle, on ne peut pas nier que de Cotte ne soit bien l'auteur des plans conservés à la Bibliothèque nationale], lesquels j'étudie tous les jours pour, lors de leur exécution, être en état de les faire construire aussi parfaitement qu'ils le méritent.
M. le comte d'Hanau allait faire exécuter un plan que M. Perdrigué, second ingénieur, lui avait fait. Tous ses seigneurs s'y sont charitablement opposés, et Mgr le Cardinal dit en pleine compagnie que ce plan n'avait ni rime ni raison, et que, s'il le faisait exécuter, il y ferait descendre la police. Il a eu en même temps la bonté et M. le maréchal [le maréchal de Brou] de me présenter à M. le comte, pour lequel je vais faire bâtir; mais il n'est point encore déterminé sur le plan : je le mettrai toujours dans le bon chemin. [Ce Le Chevalier était décidément favorisé parla chance. Et ce n'est pas tout encore.]
Monseigneur l'archevêque de Vienne [Henri-Oswald de La Tour d'Auvergne, archevêque de Vienne, était grand doyen du chapitre de Strasbourg] ma donné ordre de faire un plan pour allonger à ses frais, du consentement des chanoines, le chœur de la cathédrale. Le sieur Saussard m'a remis un plan de vous qui ne peut s'exécuter, ne vous ayantpas envoyé le plan de l'église. Les escaliers viennent donner directement dans un pilier et boucher la porte de la sacristie, comme il se voit par le plan ci-joint. [Pareilles mésaventures ne devaient pas être rares lorsque les architectes travaillaient ainsi à distance.] J'ai fait faire en planches l'allongement du chœur, les marches et les autels, comme elles sont marquées sur votre plan... Mgr le Cardinal doit officier le jour de la Toussaint qui en verra mieux l'effet que sur le plan ; si ces messieurs veulent augmenter ou diminuer sur ce projet, je leur laisserai faire par qui bon leur semblera...
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Si vous voulez, Monsieur, contribuer à ma fortune, vous obligerez un homme d'honneur qui sera toute sa vie reconnaissant. Vous n'avez qu'à prendre la peine d'écrire : je connais Le Chevalier, c'est un bon sujet. M. de Brou va à Paris qui vous en marquera la reconnaissance. J'ai l'honneur d'être avec un profond respect votre obéissant serviteur.
Le Chevalier.
Strasbourg, ce 28 octobre 1730.
Que se passa-t-il ? Robert de Cotte trouva-t-il son élève bien prompt à réformer ses projets? Jugea-t-il qu'il était superflu de contribuer à la fortune d'un homme aussi entreprenant? Il semble n'avoir pas écrit le mot de recommandation sollicité par Le Chevalier; car, quelques mois après, les dessins et les devis de Robert de Cotte étaient entre les mains d'un autre architecte, appelé Massol, qui dirigea les travaux. Celui-ci a d'ailleurs travaillé à la construction de plusieurs édifices à Strasbourg. Le cardinal de Rohan, dit-on, lui reconnaissait infiniment plus de goût qu'aux architectes allemands.
Et il ne fut plus question de Le Chevalier.
La construction du château fut commencée en i^3 1, sous la direction de Massol, d'après les plans de Robert de Cotte. Ces plans sont conservés à la Bibliothèque nationale. Que Ton s'y reporte, et que Ton considère l'édifice dans son
état présent, on voit que la conception primitive n'a subi que deux modifications.
La première date du temps même de la construction. Le cardinal de Rohan voulut qu'on ajoutât au palais un corps de bâtiment pour y loger la chapelle et la bibliothèque : c'est un pavillon accolé au château, et dont la haute fenêtre cintrée s'ouvre sur l'Ill. La grâce et l'aisance avec lesquelles se raccordent les lignes des deux édifices, montrent l'adresse de l'architecte. Robert de Cotte fut étranger à cette adjonction, car on n'en trouve nulle trace dans ses papiers. Puis, il faut noter ici une curieuse particularité d'architecture. Dans la rue du Musée, au-dessus d'une porte basse, le mur latéral de la bibliothèque présente une sorte de logette en encorbellement : sans aucun doute, c'est un ressouvenir de ces charmants oriels qui décorent les façades de toutes les vieilles maisons de Strasbourg. De Cotte, qui jamais ne vint en Alsace, n'aurait rien imaginé de semblable. Cette partie du château semble donc tout entière de l'invention de Massol, qu'un long séjour à Strasbourg avait familiarisé avec les formes de l'architecture alsacienne.
Un autre changementfut apporté au plan primitif dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Des deux côtés de la cour s'élevait une muraille percée d'une large baie qui donnait accès, à
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droite à la cour des communs, à gauche à celle des écuries; sur le reste de la paroi étaient figurées de fausses arcades. Or, en arrière de ces murailles, on a élevé des constructions surmontées de terrasses et les fausses arcades ont été remplacées par des fenêtres. Ce travail n'a point altéré le dessin charmant de la cour d'honneur, mais il a rapetissé, étriqué la cour des écuries.
Nous ignorons ce que coûta la construction. Nous possédons deux devis : l'un monte à 274.968 livres, l'autre à 316.926 livres. Mais ils ne comprennent ni la menuiserie, ni les glaces, ni les sculptures, ni les peintures, ni les dorures, ni les marbres, ni les vitres. Ils avaient été établis avant le commencement des travaux; donc ils devaient être dépassés. Ils le furent et de beaucoup. En 1740, rien n'était encore achevé, les dépenses s'élevaient déjà à plus de 700.000 livres et le cardinal devait demander pour six années la prolongation de la taxe annuelle de 12.000 livres que ses diocésains payaient depuis 1730 pour la construction du palais épiscopal.
Nous n'avons pu découvrir les noms de tous les collaborateurs de Robert de Cotte et de Massol. A l'intérieur, certaines peintures furent, dit-on, exécutées par Parrocel. Quant aux sculptures elles sont toutes, ou presque toutes, de Robert Le Lorrain.
KOKERT LE LORRAIN
Gravure de Nicolas Tardieu, d'après une peinture de Nonotte.
Il existe aux archives départementales du Bas-Rhin une pièce fort intéressante qui porte ce titre : Description des ouvrages de sculpture que feu M. Lelorrain, professeur de V Académie royale de peinture et de sculpture, a fait pendant plusieurs années au château de Saverne, finies en 1723, et au palais épiscopal de Strasbourg en 1735, 1736, 1737, ouvrages dignes d'être admirés et d'honorer la mémoire de ce grand homme. Les œuvres de Le Lorrain énumérées et décrites dans ce document sont : les clefs des arcades sur la façade de la principale entrée (ce sont des masques admirables représentant les traits de quelques personnages de l'Ancien Testament); les deux belles figures de la Religion et de la Clémence qui surmontent l'entablement du portail (le visage de la Clémence est d'une grâce inexprimable) ; les Groupes d'enfants et les cassolettes qui décorent le même entablement; la Charité qui orne le tympan du pavillon à droite de l'entrée (le dessin seul est de Le Lorrain, la sculpture fut exécutée par un sieur Paulé); les clefs des neuf fenêtres de la façade du château sur la cour; les trophées qui décorent le fronton triangulaire de l'édifice sur la cour et les figures qui les surmontent, la Force et la Prudence (la Force a été complètement refaite, il y a quelques années) ; les deux anges qui couronnaient la grande fenêtre de la
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bibliothèque (exécutés en cuivre, ils furent envoyés à la fonderie, en 1793).
Dans cette énumération, on ne voit figurer ni les clefs des arcades du rez-de-chaussée de la façade sur 1*111 (elles sont exquises, surtout l'adorable masque de femme d'une grâce presque gothique, sculpté sur le bâtiment de la chapelle), ni les têtes de chevaux qui ornent les murs des communs et des écuries. Néanmoins, ces sculptures sont dans la manière de Le Lorrain; elles ont été sans doute oubliées par l'auteur de la description, à moins qu'elles n'aient été exécutées par un élève, sur les dessins et après la mort de son maître.
Comme cet art de Le Lorrain s'accordait bien avec celui de Robert de Cotte ! Même facilité, même élégance, même esprit. Ces deux Parisiens de Paris étaient faits pour s'entendre.
Les successeurs d'Armand-Gaston de Rohan, François-Armand de Rohan-Soubise-Ventadour, Louis-Constantin de Rohan-Guéménée-Montbazon et Louis-Edouard de Rohan-Guéménée habitèrent le palais épiscopal, chaque fois qu'ils vinrent à Strasbourg. Ils n'y vinrent pas très souvent. Lorsqu'ils étaient en Alsace, ils préféraient Saverne, qui, avec ses jardins, ses eaux, ses chasses, ses vastes écuries et ses nombreux appartements, convenait mieux à la vie de cour.
Le dernier des cardinaux de Rohan, le car-
LES CHATEAUX DES CARDINAUX DE ROHAN 'l'jS
dinal de l'affaire du collier, surpassa en faste et en prodigalité tous les prélats qui l'avaient précédé à Strasbourg. 11 émerveilla la baronne d'Oberkirch par le luxe de ses vêtements, la magnificence de son domestique, la bonne grâce de sa conversation, et les Mémoires de cette femme d'esprit sont à lire, si l'on veut évoquer la vie d'autrefois dans le grand appartement du château de Strasbourg. « Son Eminence nous reçut dans son palais épiscopal digne d'un souverain. Il menait un train de maison ruineux et invraisemblable à raconter. Je ne dirai qu'une chose, elle donnera l'idée du reste. Il n'avait pas moins de 14 maîtres d'hôtel et de 25 valets de chambre. Jugez! II était trois heures de l'après-midi, la veille de TOctave de la Toussaint ; le cardinal sortait de sa chappelle en soutane de moire écarlate et en rochet d'Angleterre d'un prix incalculable. Le cardinal portait à la main un missel enluminé, meuble de famille d'une antiquité et d'une magnificence uniques; les livres imprimés n'étaient pas dignes de lui. Il vint au-devant de nous avec une galanterie et une politesse de grand seigneur que j'ai rarement rencontrées chez personne... » Et qu'elles sont vivantes et dramatiques, les scènes où, dans ce même château de Strasbourg, la baronne nous montre l'empire que Cagliostro exerçait sur le crédule cardinal!
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Le cardinal de Rohan protesta à l'Assemblée constituante contre tous les décrets relatifs aux biens ecclésiastiques, puis passa le Rhin et se réfugia à Ettenheim. Le 8 août 1791 , le château fut vendu comme bien d'émigré. La commune de "Strasbourg Tacheta 129.000 livres pour en faire une mairie. Mais les meubles restèrent encore deux années dans les appartements. La commune demandait qu'on les enlevât; elle écrivait aux administrateurs du district : « Nousmêmes, nous n'attachons aucune valeur à des meubles somptueux qui contrastent avec la simplicité républicaine et répugnent à l'économie que la municipalité doit mettre dans son administration. » Néanmoins, lors de la vente, la Ville eut soin de racheter les objets qui formaient le décor même du palais : les glaces, les peintures, les tapisseries, les bustes antiques, des vases de Chine et du Japon, les armoires de la bibliothèque. Malheureusement, la Révolution laissa derrière elle quelques dommages irréparables. Les portraits des évêques, qui ornaient un des salons, furent brûlés. Les deux Anges en cuivre, qui surmontaient la grande fenêtre de la bibliothèque, furent envoyés à la fonte. L'écusson de Rohan, sculpté sur le portail, fut brisé. Il est vrai que sur l'entablement de ce même portail, le 12 fructidor an II, on érigea une Liberté du sculpteur mayençais, Etienne Malade.
En 1806, la ville donna le château à l'Empereur, et ce fut dans ce palais impérial que résida Napoléon, à son retour d'Allemagne. Des fêtes furent alors célébrées dont le programme rappelle celui des fêtes jadis données à Louis XV. Le souvenir en a été conservé dans une suite d'estampes d'après les dessins au trait de Zix qui ne manquent ni de finesse ni d'esprit. Un d'eux représente le défilé des corporations de Strasbourg sur la terrasse de l'Ill. Napoléon a remplacé Louis XV à la fenêtre du château.
En i832, l'ancien palais épiscopal, devenu palais impérial, puis palais royal, fut détaché de la liste civile et revint à la ville qui, de nouveau, s'en débarrassa, sous le second Empire, en le donnant à Napoléon III. De 187 1 à 1895, il abrita la bibliothèque de l'Université dont l'installation causa de grands dégâts aux plafonds et aux boiseries.
Aujourd'hui le musée de peintures et le cabinet des estampes occupent le premier étage du château. Quant au grand appartement des cardinaux, le seul dont la décoration soit précieuse, il sert à des expositions diverses.
Une partie du château a été envahie par le service des monuments historiques qui y a établi ses bureaux et ses magasins. Non seulement il a encombré la cour de débris romains, mérovingiens et carlovingiens qui font la plus
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sotte figure au milieu des bâtiments du dixhuitième siècle, mais il a envahi les deux plus belles salles du palais, la bibliothèque et la chapelle, et les a transformées en un dépôt de briques et de vieilles pierres, et il faut avouer que voilà une assez plaisante façon d'entendre la conservation des monuments historiques.
Ce château est un des exemplaires les plus merveilleux et les plus achevés d'une résidence princière, bâtie en pleine ville, sans le décor d'un jardin.
La porte qui s'ouvre sur la place du château, avec ses vantaux de bois sculptés, la galerie intérieure qui conduit aux deux pavillons, la forme de la cour et ses justes dimensions, la noble façade du palais avec son fronton et ses deux statues allégoriques, le degré qui, aux angles de la cour, précède les deux vestibules la majestueuse façade qui domine le cours de rill, le choix même des matériaux, la pierre grise des façades principales qui s'harmonise si bien avec le grès rose employé dans les autres parties de l'édifice, tout offre ici un incomparable caractère de grandeur et de perfection. L'édifice est à peu près conservé dans ses parties essentielles.
Mais quelle désolation quand on pénètre dans l'intérieur du château, dans les magnifiques appartements du rez-de-chaussée! L'œuvre de
l'architecte y est intacte: le vestibule avec ses lignes doucement arrondies, la grande salle du Synode avec ses arcades, la longue enfilade des salons, l'admirable bibliothèque communiquant avec la chapelle, tout cet appartement d'une beauté vraiment royale nous émerveille encore, malgré l'état lamentable où il est abandonné. Mais des boiseries sont éventrées, d'autres pourrissent, des plafonds sont troués, des volets sont brisés et portent les traces du bombardement de Strasbourg ; des peintures ont été arrachées et des panneaux entiers sont en ruine !
Le cardinal Egon de Furstemberg avait entrepris la construction du château de Saverne sur les plans d'un Italien, Thomas Gomacio. Son successeur, le premier des cardinaux de Rohan, celui qui a bâti le château de Strasbourg, résolut d'achever Fédifice, et là aussi il fit travailler Le Lorrain. Celui-ci sculpta les bas-reliefs du grand salon et deux sphinx plus grands que nature, « Fun coiffé à la grecque et l'autre à l'allemande » qui étaient posés de chaque côté des degrés par où du château l'on descendait vers les jardins. De ces sculptures, comme du palais qu'elles ornaient, il ne reste rien : un incendie a détruit, en 1779, le château de Saverne.
Pour nous représenter les dehors du château
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incendié, nous n'avons qu'une estampe. Mais les contemporains nous ont laissé des relations enchanteresses de la vie que menaient les hôtes de Saverne. Écoutons d'abord le marquis de Valfons qui fut reçu par le cardinal en 1 741 •
L'immensité de l'édifice lui causa une grande surprise, car on y comptait 700 lits. Il y avait 180 chevaux dans les écuries et 9 des calèches à volonté. » La plus grande liberté régnait dans le château et chacun y vivait selon sa fantaisie. « Avec un pareil maître de maison, tout est bonheur ; aussi le temple ne désemplissaitpas, et il n'était femme ou fille de bonne maison qui ne rêvât Saverne. Je remarquai que tout y était de bon conseil, jusqu'au-dessus des portes, où il y avait pour légende un mot latin, suadere, qui veut dire persuader. Chacun y travaillait, et souvent le succès suivait le désir. J'y ai vu les plus belles chasses : 600 paysans rangés avec des gardes de distance en distance formant une chaîne d'une lieue, parcourant un terrain immense devant eux, en poussant des cris, battant les bois et les buissons avec des gaules. »
Ne dirait-on pas de petits tableaux composés par Lancret pour être logés dans le cadre sinueux d'une boiserie Louis XV?
« On faisait trois battues comme cela jusqu'à une heure après midi, où la compagnie, femmes et hommes, se rassemblait sous une belle
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tente au bord d'un ruisseau, dans quelque endroit délicieux; on y servait un dîner exquis assaisonné de beaucoup de gaîté; et comme il fallait que tout le monde fût heureux, il y avait des ronds et des tables creusés dans le gazon pour tous les paysans... La halte finie, le chaud un peu passé, chacun allait reprendre de nouveaux postes, et la battue recommençait. On choisissait son terrain pour se mettre à l'affût, et de crainte que les femmes n'eussent peur étant seules, on leur laissait toujours l'homme qu'elles haïssaient le moins pour les rassurer. Il était extrêmement recommandé de ne quitter son poste qu'à un certain signal, afin d'éviter les accidents de coups de fusil; tout était prévu, car, avec cet ordre, il devenait impossible d'être surpris. Il m'a paru que les femmes à qui j'avais entendu le plus fronder le goût de la chasse, aimaient beaucoup celle-là. La journée finie, on payait bien chaque paysan, qui ne demandait qu'à recommencer, ainsi que les dames. »
Un poète, commensal de l'évêque, va nous faire entrer dans l'intimité de cette petite cour plus mondaine qu'ecclésiastique. Ce poète, c'est l'abbé Grandidier, qui fut plus tard l'austère historien de l'église de Strasbourg1. Mais, alors, il a vingt ans. On le trouve, à Saverne,
1 Grandidier poète, par A. -M. -P. Ingold. [Revue alsacienne illustrée. Octobre 1903.)
« le plus aimable, le plus instruit et le plus beau des hommes ». Toutes les femmes en raffolent : la marquise de Salle, Christine de Saxe, abbesse de Remiremont, la princesse de Rohan-Rochefort, pour laquelle il rime une fable charmante, une certaine Mme de P..., à qui est adressée cette galante prière :
En faveur de ma jeunesse Vous n'avez que trop vanté Des chansons que la paresse Me dicta pour la beauté.
Vous affligez ma tendresse En flattant ma vanité, Vous augmentez ma détresse Blâmant ma sincérité.
Le laurier peut-il me plaire!
Je vous aime et j'ai vingt ans.
Parez ma muse légère, Enchaînez-moi de rubans.
Pour mes vers soyez sévère :
Mais des festons du printemps Et du myrthe de Cythère Couronnez mes jeunes ans.
La gloire est triste à mon âge Et l'amour est enchanteur.
Louez un peu moins l'ouvrage, Aimez un peu plus l'auteur.
Et Grandidier, ayant été exaucé, remerciait par ce quatrain :
A la même sur un baiser qu'elle avait donné à Vauteur après la lecture de cette chanson.
Alain Chartier dormait, si l'on en croit l'histoire, Lorsqu'il dut au hasard un baiser pour sa gloire. Pour le prix de mes vers j'eus un baiser plus doux ; Mais je ne dormais pas quand je l'obtins de vous.
Mme de P... était, paraît-il, d'un âge qui rendait ce badinage innocent. On veut aussi, pour la même raison, ne voir que fantaisie de rimeur dans les Réflexions d'un jeune antiquaire adressées à Mme la comtesse de Brionne :
Donc, avec art découvrant les trésors, Les Phidias à Tenvi l'un de l'autre, En modelant jadis de si beaux corps, Semblaient mouler tous les contours du vôtre.
Ainsi, princesse, en l'âge des amours, Quand le plaisir préside à nos beaux jours, En vous voyant comme un modèle unique, J'admire en vous les beautés de l'Antique.
N'est-il pas vrai que le seul accent des petits vers du petit abbé suffit à évoquer toutes les images galantes, toutes les mythologies dont les peintres et les statuaires des Rohan avaient orné les jardins, les appartements et les galeries de Saverne?
Après le Français de Valfons et l'Alsacien Grandidier, voici un Allemand.
Un beaujour d'été de l'année 1770, trois jeunes
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étudiants qui prenaient leurs degrés à l'Université de Strasbourg firent le projet d'aller visiter Saverne. Deux d'entre eux étaient de la Basse- Alsace et le troisième venait de Francfort. Plus tard, ce dernier racontait ainsi ses impressions : « Avec deux de nos convives, mes bons amis Engelbach et Weyland, tous deux enfants de la Basse-Alsace, je me rendis à cheval à Saverne, et, par le temps qu'il faisait, cette gracieuse petite ville nous sourit très agréablement. Nous admirâmes l'aspect du château épiscopal ; l'étendue, la grandeur et le luxe d'une nouvelle écurie attestaient la richesse du possesseur; la magnificence de l'escalier nous surprit ; nous parcourûmes les chambres et les salles avec respect ; mais la personne du cardinal faisait contraste : c'était un petit homme caduc. Nous le vîmes dîner. La vue sur le jardin est superbe, et un canal de trois quarts de lieue, tiré au cordeau dans la direction du centre de l'édifice, donne une haute idée de l'intelligence et du pouvoir des anciens maîtres. Nous nous promenâmes au bord, et nous parcourûmes plusieurs parties de ce domaine, bien situé à l'extrémité de la magnifique plaine d'Alsace, au pied des Vosges. Après avoir observé avec plaisir cet avant-poste ecclésiastique d'une puissante monarchie et nous être promenés à loisir dans les environs, nous atteignîmes le lendemain »
Le petit homme caduc, c'était le prince Louis- Constantin, le troisième des cardinaux de Rohan. Le jeune étudiant qui parcourait les galeries du château avec respect, et assistait au dîner du prélat, c'était Gœthe.
Après l'incendie de 1779, le cardinal Louis- Edouard de Rohan Guéménée fit bâtir un édifice nouveau par l'architecte Salins de Montfort. C'est celui qui subsiste encore aujourd'hui, mais combien défiguré !
Les travaux n'étaient pas tout à fait achevés au moment de la Révolution. Le 10 juin 1790, une bande de six cents paysans envahit les jardins du château, et abattit les arbres séculaires. Saverne, « autrefois le repaire du druide Rohan », tombe au pouvoir des Jacobins : le 28 septembre 1792, on plaça sur le fauteuil du cardinal l'effigie de Louis XVI, et on la promena dans toutes les rues de la ville « au grand déplaisir des aristocrates, qui avaient soigneusement fermé leurs fenêtres et qui, sans doute, faisaient de ferventes prières pour la délivrance des prisonniers du Temple. Le soir, la ville a été illuminée, et il y a eu des danses et des festins1 ». Le Directoire du département du Bas-Rhin
1 Courrier de Strasbourg, Ier octobre 1792. — J'emprunte ce détail — comme beaucoup d'autres — à une très intéressante compilation de Le Roy de Sainte-Croix : Les Quatre cardinaux de Rohan en Alsace,
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sauva la bibliothèque de Rohan et fit transporter à Strasbourg les magnifiques volumes dont les reliures, frappées aux armes cardinalices, portaient la mention : Ex bibliotheca Tabernensi. Ils ont été brûlés dans l'incendie de la bibliothèque de Strasbourg, allumé le 24 août 1870 par les bombes allemandes.
Le château était, sous le Consulat, très délabré. La ville de Saverne, qui l'avait acquis, en fit abandon à l'administration de la Légion d'Honneur. Celle-ci, au lieu de le consolider, vendit le cuivre, le plomb et les ardoises des toitures. L'édifice n'était plus qu'une ruine. La ville en réclama de nouveau la propriété, l'obtint, fit les réparations les plus urgentes. Le vieux palais devint une halle, une mairie, une caserne, jusqu'au jour où le prince Louis- Napoléon le convertit en un asile pour les veuves des hauts fonctionnaires civils ou militaires morts au service de l'Etat. On rebâtit les façades, on aménagea de nouveau les appartements. Depuis 1870, le palais est redevenu caserne.
Une première fois, m'étant présenté pour visiter l'ancien château, je fus éconduit. Depuis, j'ai été plus heureux. On m'a laissé parcourir tous les étages, et j'ai pu me convaincre qu'il ne restait pas un vestige des magnificences d'autrefois. On ne peut même plus imaginer la
disposition des anciennes salles; tout l'aménagement intérieur a été bouleversé.
Ce qui subsiste, c'est les deux façades, telles que les avait construites l'architecte Salins de Montfort. La façade tournée vers la ville a été défigurée par l'adjonction d'une aile immense et disgracieuse ; les toitures ont été surélevées ; le palais est couronné d'une abominable petite lanterne en verre de couleur. L'autre façade, du côté des jardins, a conservé toute sa majesté avec ses immenses pilastres qui montent du rez-de-chaussée jusqu'à l'attique, et son grandiose péristyle soutenu par des colonnes corin. thiennes.
Les Rohan avaient donc donné à l'Alsace deux superbes modèles de l'architecture française appliquée à la construction d'une résidence princière.
Les grandes abbayes de l'Alsace avaient été ruinées par la guerre de Trente ans. Elles commençaient de se relever, quand les campagnes de Louis XIV contre l'Europe coalisée bouleversèrent de nouveau la province. Ce fut seulement après la paix de Ryswyck que, la province respirant enfin, les moines et les chapitres purent rebâtir leurs couvents et leurs églises. Alors on vit refleurir les monastères qui, dix siècles auparavant, avaient christianisé et défriché l'Alsace : Marmoutier, le plus ancien de tous, Murbach, Ebersmunster, Andlau, Neuwiller, Altorf, Neubourg, Niederhaslach et bien d'autres.
Les religieux qui, au dix-huitième siècle, peuplent ces couvents sont les uns des indigènes, les autres des Allemands : mais tous reconstruisent leurs églises dans le goût français.
A Neuwiller, on rebâtit une tour; à Altorf, le chœur et le transept. Les chœurs de Niederhas-