‹ En flanant a travers l'AlsaceChapitre 29 sur 33 · NOTRE-DAME DE GUEBWILLER · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE GUEBWILLER

lach de Neubourg et de Marmoutier reçoivent des boiseries précieuses. Celles de Marmoutier et de Neubourg dont j'ai parlé ailleurs sont les plus belles et les plus célèbres.

L'Alsace possède aussi des monuments complets de l'art religieux du dix-huitième siècle, comme l'église d'Ebersmunster, la chapelle des Jésuites de Golmar, l'église de Guebwiller.

Du grand monastère d'Ebersmunster il reste seulement quelques bâtiments insignifiants. Mais l'église demeure debout avec ses trois clochers. L'extérieur est simple, d'un goût sobre. L'intérieur, avec ses voûtes couvertes de fresques et ses vastes galeries qui forment une sorte de terrasse au-dessus des bas côtés, présente un aspect grandiose, un peu théâtral. Mais les diverses parties de Fédifice sont parfaitement équilibrées. Les autels s'harmonisent bien avec l'architecture. Quant aux peintures plafonnantes de la nef, de la coupole et du chœur, elles appartiennent à l'art facile et rapide de ces décorateurs nomades qui parcouraient alors l'Europe, peignant ici une église, là une résidence princière. L'un de ceux qui travaillèrent à Ebersmunster s'appelait Mages qui peignit aussi à Stuttgard et à Augsbourg. Des autres, on a seulement su déchiffrer les signatures, et c'est tout ce que l'on connaît d'eux. Dans de tels édifices, il serait dangereux de s'attarder aux

2i)0 A TRAVERS L ALSACE

détails ; mais l'ensemble laisse dans la mémoire le souvenir d'un tableau somptueux et brillant. Les Jésuites avaient à Golmar un établissement célèbre qui est aujourd'hui le lycée. La chapelle en a été conservée. Par l'aisance du dessin, par la grâce et la souplesse de ses courbes harmonieuses, par la justesse de ses proportions, par l'originalité et la finesse du décor qui souligne ses arcs et encadre ses ouvertures, cette chapelle est un des monuments les plus délicats et les plus achevés que le dix-huitième siècle nous ait laissés. Dans la nef, sur une pierre tombale, on lit une épitaphe latine dont voici la traduction : « Moi, Jean* Jacques Sarger de Strasbourg, architecte de ce temple, je repose ici où jamais je ne me suis reposé. Seigneur, qui m'as donné dans mon temple un repos passager, donne-moi dans ton temple le repos éternel. L'an 1752. » Qui était ce Sarger? Dans leurs Mémoires, les RR. PP. Jésuites du collège de Golmar racontent que M. Sarger, architecte de la ville, s'offrit luimême pour donner le dessin et diriger les travaux de l'église, sans demander aucun salaire ; son seul objet était de se faire connaître et de rendre service aux Jésuites. Chaque année, cependant, on lui fit un présent de cent livres. On lui donna même une fois une écuelle en vermeil de la valeur de deux cent trente livres.

Après quoi on exigea de lui une décharge et une quittance, « précaution qu'on a jugé convenable, ajoute le rédacteur des Mémoires, contre ses héritiers, ayant été attaqué par les héritiers d'autres bienfaiteurs moins considérables ». D'après ces mêmes Mémoires, Sarger serait probablement mort à Strasbourg. En réalité, il mourut à Golmar le 9 avril 1752. M. André Waltz, le savant bibliothécaire de Colmar, m'a communiqué l'acte de décès qu'il a retrouvé dans les registres de l'état civil. Voilà tout ce que nous savons de Sarger. Nous ignorons s'il a construit quelque autre monument. Du moins, il est intéressant de savoir que l'édifice, peutêtre le plus parfait de l'art du dix-huitième siècle en Alsace, est l'œuvre d'un architecte Alsacien.

L'église de Guebwiller appartient à un style assez différent. Elle a été construite un peu plus tard, par le prince abbé de Murbach, Casimir de Rathsamhausen. Elle ne fut jamais achevée et n'a qu'une tour, ce qui trouble l'ordonnance de sa noble façade classique. Mais sa colonnade n'est point dépourvue d'élégance. L'intérieur est d'une singulière beauté avec ses sveltes colonnes, sa coupole gracieuse et sa décoration d'une harmonie si parfaite qu'on y devine dans tous les détails l'inspiration de l'architecte lui-même. Nous éprouvons l'impression, si rare dans un

2gi A TRAVERS L ALSACE

édifice moderne, de sentir que tout ici fut subordonné à la décision du « maître de l'œuvre » . A Guebwiller, les plans furent d'abord dressés par un constructeur bizontin appelé Benque. Mais celui-ci fut relevé de ses fonctions. Le monument fut repris et continué par un autrichien, Gabriel-Ignace Ritter, qui dirigea les travaux et conçut l'idée des décorations. Pour exécuter les sculptures, il employa une famille d'artistes allemands fixée à Guebwiller : les Sporrer. Le père, Fidel Sporrer, sculpta le groupe compliqué, tumultueux et charmant de l'Assomption qui occupe le fond du chœur ; le fils, Joseph, les deux hauts reliefs qui encadrent le maître-autel ; la fille Hélène, les boiseries du chœur. C'est un beau spécimen du style grécoromain qui fut en faveur à la fin du dix-huitième siècle, mais on y découvre des traces de germanisme plus accentuées que dans d'autres édifices alsaciens.

Page 1