‹ En flanant a travers l'AlsaceChapitre 30 sur 33 · CHAPELLE DU LYCEE DE COLMAR · texte numérisé non relu

CHAPELLE DU LYCEE DE COLMAR

Les châteaux des Rohan et les églises des abbayes furent les modèles qui familiarisèrent le goût alsacien avec les styles nouveaux. Mais si ces styles devinrent à ce point populaires qu'aujourd'hui encore, ils donnent à la plupart des villes leur aspect caractéristique, il faut en chercher la raison dans de grands événements historiques qui, au dix-huitième siècle, remuèrent l'imagination de l'Alsace,

LouisXV, Marie LeszcinskaetMarie-Antoinette ont traversé l'Alsace. Les fêtes que l'on célébra sur leur passage excitèrent la curiosité et l'enthousiasme de la multitude. La vue des cortèges, des costumes, des toilettes, des carrosses, de tout le luxe déployé autour de ces grandes cérémonies, inspira à la noblesse et aux bourgeois opulents la pensée d'imiter ces fastueuses élégances ; et l'impression de ces spectacles fut d'autant plus profonde qu'en ces occasions l'Alsace n'assista pas à ces pompes magnifiques comme à un simple

divertissement; elle les regarda avec un peu de fierté et un peu de tendresse.

Lorsque, le 4 juillet 1725, le roi Stanislas et sa fille Marie pénétrèrent dans Strasbourg, salués par les salves de l'artillerie et les sonneries des cloches, escortés par les carabiniers de Parabère et de Pardaillan, lorsqu'ils reçurent l'hommage des magistrats, défilèrent entre des haies de soldats, et écoutèrent les compliments du cardinal de Rohan, entouré de son clergé et de tous les corps de l'Etat, ce fut vraiment le dénouement d'un conte de fées. Le 1 5 août, quand les carrosses royaux traversèrent la ville par les rues enguirlandées, quand, au son des tambours, des timbales et des trompettes des gardes du corps, vêtue d'une étoffe de brocart d'argent garnie de dentelles d'argent et semée de roses et de fleurs artificielles, Marie Leczinska entra dans la cathédrale de Strasbourg pour y devenir l'épouse du roi de France, le peuple d'Alsace qui s'écrasait sur les places, contemplait avec un joyeux attendrissement cette scène extraordinaire, comme si ce fût lui-même qui eût donné cette reine à son roi. Car tout le monde^ dans cette foule, savait l'histoire douloureuse des Polonais exilés, leur vie médiocre et silencieuse dans la petite maison de Wissembourg, où ils subsistaient des aumônes de la France, leurs espoirs, leurs transes, leurs anxiétés, la bonhomie de Stanislas, grand rêveur

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et grand fumeur de pipes, l'humeur douce et compatissante de Marie, la détresse noblement supportée de cette famille infortunée... Et cette étrange aventure qui, à Paris, excitait la raillerie des libellistes, émouvait et enchantait FAlsace. Dix-neuf ans plus tard, la France célébrait la convalescence de Louis XV. De toutes parts, dans toutes les villes, dans tous les villages, on se livrait à de grandes réjouissances. Quand le roi, après avoir quitté Metz et traversé Lunéville, s'achemina vers l'Alsace d'où il devait se rendre au siège de Fribourg, le peuple de Strasbourg montra la plus touchante allégresse. On se rappelait les fêtes par lesquelles, dixneuf années auparavant, Strasbourg avait accueilli l'exilée de Wissembourg devenue reine de France. Et ce qui redoublait peut-être l'enthousiasme de la foule, c'était la nouvelle partout répandue de la réconciliation du roi et de la reine. On ignorait encore dans le public la revanche que Richelieu et Mme de Ghâteauroux. avaient déjà prise.

Les fêtes durèrent cinq jours. Elles ont été représentées dans une suite de charmantes gravures par le dessinateur alsacien Weis. Grâce à ces estampes si vivantes et si spirituelles, nous assistons aux transports de la foule, aux illuminations et aux feux d'artifices, aux défilés des corporations et aux jeux du populaire. Et, comme

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le château devenu la demeure du roi est le centre des réjouissances, nous avons sous les yeux tous les aspects de l'édifice.

Ces fines compositions sont accompagnées d'une relation des fêtes que Weis a encadrée de dessins d'une délicieuse fantaisie, d'un style tout pareil à celui des ornements qui décorent les salles du château des Rohan. Le texte de cette relation est rédigé dans une langue pure et spirituellement cérémonieuse . D'ailleurs , architectures de Robert de Cotte, sculptures de Le Lorrain, compositions de Weis, prose du narrateur anonyme, tout cela respire la même noblesse, la même élégance et le même esprit.

La nouvelle de la convalescence du roi a déjà mis le peuple en liesse. Au bruit des salves d'artillerie et de mousqueterie, un Te Deum a été chanté dans la cathédrale. On a distribué à la foule du pain et de la viande. Le vin a coulé des fontaines. Le cardinal a, dans son château, donné une fête dont « Féclat et la somptuosité répondaient à la magnificence du lieu et à la dignité du maître ». Il y a eu un souper chez l'intendant et un feu d'artifice devant la maison du préteur royal... Le 5 octobre, le roi lui-même se rend à Strasbourg.

Les Strasbourgeois endossent, tous, des costumes militaires pour faire cortège au souverain. On forme parmi les jeunes gens de la ville une

compagnie, habillée en Cent-Suisses, « d'an uniforme de camelot bleu, chargé sur toutes les tailles de rubans de soie rouges et blancs, avec la fraise, la hallebarde, le chapeau, la plume et le reste de l'ajustement à la suisse », et une compagnie de hussards « habillés d'écarlate avec des boutons et des agréments d'argent ». L'élite de la bourgeoisie se partage en quatre escadrons de cavalerie et trois bataillons d'infanterie. (J'abrège la longue et minutieuse description des costumes ; mais je note en passant que cette façon de « jouer au soldat » est significative, et qu'elle nous révèle le tempérament militaire de l'Alsace.) « Chaque corps d'infanterie et de cavalerie avait un drapeau et un étendard blanc, semé, d'une part, de fleurs de lis brodées en or, et de l'autre, une représentation de la Vierge en broderie, qui est l'ancien étendard de la ville de Strasbourg, lequel marchait à la tête de toutes les villes libres de l'empire, aux entrées solennelles que les empereurs faisaient autrefois dans Rome... Un timbalier avec ses timbales garnies de tabliers de damas cramoisi aux armes de la ville brodées en or, et les trompettes habillées en écarlate, galonnées d'or en brandebourgs précédaient la cavalerie. Chaque bataillon d'infanterie avait à sa tête quatre hautbois et autant de cors de chasse, ce qui pour les trois bataillons faisait vingt-quatre instruments dont seize étaient

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en habits bleus et les huit autres en écarlate, tous avec des brandebourgs d'or. »

Le préteur, à la tête des troupes bourgeoises, attend le roi, hors la porte de Saverne. Il présente à Louis XV trois clefs de vermeil et lui fait un compliment. A l'extrémité du faubourg se dresse un arc de triomphe chargé d'allégories, d'emblèmes, de devises et de magnifiques inscriptions latines. Plus loin, on a élevé une statue équestre de Louis XV, puis des pyramides qui portent des écussons et un globe ceint de lauriers. Par les rues sablées et jonchées de fleurs, entre les maisons décorées de tapisseries, le roi marche vers la cathédrale. Alors, on voit s'avancer « huit jeunes bergers et huit bergères choisis dans ce que la jeunesse de Strasbourg a de plus beau et de mieux fait. Ils étaient en habits de soie bleue ornés de guirlandes de fleurs et de rubans couleur de rose, les cheveux bouclés et flottants, les houlettes peintes et dorées... Les bergères portaient de petites corbeilles fort proprement remplies de toutes sortes de fleurs, elles présentèrent au roi leurs hommages innocents sous le symbole de ces fleurs qu'elles lui offrirent et qu'elles répandirent sur son passage. »

Un peu plus loin étaient « vingt-quatre filles

1 L'encadrement et le cul-de-lampe qui ornent la couverture du présent volume sont empruntés à l'ouvrage de Weis.

de quinze à vingt ans des familles les plus distinguées de la bourgeoisie, habillées d'étoffes superbes, suivant les différentes modes allemandes de Strasbourg, les cheveux tressés et pendants ; leur ajustement était relevé par leurs grâces et leurs charmes naturels, Elles exprimèrent de la même manière les vœux et la joie publique..* Un pareil nombre de personnes choisies du même sexe, habillées à la française et placées à cent pas de là, s'acquittèrent des mêmes devoirs ». Le tableau est charmant, et Ton ne peut s'empêcher de remarquer au passage le libéralisme adroit et politique qui avait réglé les épisodes du cortège.

Le roi fait sa prière à la cathédrale, puis se rend au palais épiscopal. Je ne puis citer ici tout le récit des fêtes et réjouissances, la ville en liesse, les divertissements du peuple, l'illumination de la cathédrale, éclairée de pots à feu « qui semblaient avoir transformé en cristal ce merveilleux morceau d'architecture »é Je me contente de quelques lignes tirées de l'étonnante description du feu d'artifice sur l'Ill.

Après que toutes les figures allégoriques dressées sur les rives et surTeau eurent été éclairées par des gerbes de feu, on vit tout à coup apparaître Neptune armé de son trident, dans un char tiré par deux chevaux marins* « Des pointes du trident, des rayons de la couronne, ainsi que

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des yeux, des oreilles et des narines des chevaux jaillissaient mille feux différents. Le char, dont les roues formaient des soleils tournants s'étant avancé jusqu'au milieu du bassin, s'arrêta sous les fenêtres du roi, et, après quelques instants, toute la machine éclata avec fracas, répandant dans Pair une si prodigieuse quantité de fusées, de serpenteaux et d'autres artifices, que les spectateurs furent quelques temps partagés entre la crainte et l'admiration. Ce feu dont la durée a été d'environ trois quarts d'heure, fut servi avec une promptitude surprenante au bruit des timbales, des trompettes et de toutes sortes d'instruments de musique, placés aux extrémités du bassin sur deux orchestres peints en forme de bateaux, illuminés, couverts de banderoles et de guirlandes, avec les armes de France au-dessus. »

On sait l'éclat des fêtes données à l'occasion du mariage de Marie-Antoinette. Strasbourg reçut avec des transports de joie cette princesse allemande qui venait s'unir au dauphin de France. Dans une île du Rhin, on avait élevé un joli pavillon d'un seul étage, avec terrasse à l'italienne, où Marie-Antoinette devait se rencontrer avec le comte de Noailles, ambassadeur du roi. Ce pavillon se composait de cinq pièces : l'antichambre autrichienne, le salon autrichien, au centre le « salon de la remise », puis le salon

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français et l'antichambre française. La dauphine pénétra dans l'appartement autrichien ; ce fut là qu'on lui retira tous ses vêtements jusqu'à ses bas, et qu'on lui mit les vêtements nouveaux envoyés parle roi de France. Puis s'étant arrêtée dans le salon de la remise et ayant traversé l'appartement français, elle fit son entrée dans Strasbourg, au milieu des acclamations, des harangues, des danses et des feux d'artifice.

Gœthe a décrit ces fêtes auxquelles il assista. Il a conté comment, dans le pavillon de l'île du Rhin, il vit certaines tapisseries d'après les cartons de Raphaël, et apprit ainsi « à connaître le beau et le parfait ». Mais d'autres tapisseries placées dans le salon central de ce même pavillon le remplirent d'indignation. Elles représentaient Thistoire de Jason et de Médée. Gœthe jugea de très mauvais goût que l'on mît sous les yeux de Marie-Antoinette le tableau des plus horribles noces qui furent jamais célébrées. « C'est, s'écria-t-il, comme si l'on avait envoyé à la frontière, au-devant de cette belle et vive princesse, le plus effrayant fantôme ! » Ses camarades, craignant une esclandre, durent l'entraîner hors du pavillon. « Après quoi, ajoute Gœthe, ils m'assurèrent que tout le monde ne va pas chercher un sens dans les tableaux ; que pour eux ils n'y auraient pas songé et que la population tout entière de Strasbourg et de ses environs, quelle

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que fut son afïluence, non plus que la reine ellemême et sa cour, n'auraient de pareilles visions. » N'en déplaise à Gœthe, ses camarades avaient raison : le sujet d'une tapisserie importe moins que la beauté de son coloris. D'ailleurs il est bon de remarquer que Wahrheit und Dichtung, dont ces lignes sont extraites, ne fut écrit qu'en 1810. Alors le souvenir de la tragédie révolutionnaire entraînait peut-être Gœthe à exagérer ses indignations et ses pressentiments de 1770.

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