CHAPITRE PREMIER LE VIEUX PAYS
L'après-midi, dans la moiteur de septembre, le canon a signalé au chef-lieu de la Réunion la malle de France. Émergeant de l'horizon, elle est allée mouiller dans le port de la Pointe, de l'autre côté de la montagne de Saint-Denis ; et les familles de la Société sont descendues au Barachois pour attendre le train postal. Le crépuscule prématuré de cinq heures couvre la ville assombrie par le Cap devant la mer cuivrée de soleil. Assise sur un banc entre sa mère et une amie, Eva Fanjane, de son visage aux traits doux oii s'absorbent les yeux noirs passionnés, fixe la montagne basaltique sur laquelle la petite croix des Signaux reste maintenant nue. Le ciel se velouté entre des nuages pommelés. Il ne passe point de brise sur le pont oij tout le mond^ coquet de ce dimanche s'est réparti autour d'elle :
les toilettes des jeunes filles, claires, ne flottent pas comme à l'ordinaire en écharpes soulevées du côté de l'horizon ; les jeunes gens n'ont plus à retenir leurs chapôaux de paille et peuvent suivre à l'aise les demoiselles qui, s'asseyant, ont déployé leurs jupes en éventail. Il n'y a presque de mouvement que le remuement mat des pas sur les planches, le ressac tendre des vagues entre les piliers de fer et les brise-lames. Ni voilier ni Havrais sur la rade ronde. Eva Fanjane, oppressée dans sa robe d'un bleu presque gris sous Tatmosphère marine, s'abandonne avec sommolence à sa tristesse lente et. poignante devant cette mer à peine mobile.
Mais d'une fenêtre obscure percée dans la falaise, brusquement une fumée s'est élevée comme un oiseau de mer. Eva Fanjane, le cœur agité, regarde; et, se mouvant dans sa souplesse brillante, Anne de Yincendo égayée s'écrie : « Voilà le train ! » Tout le monde sur le pont s'est retourné : les toilettes pâles, par groupes, frissonnent ainsi qu'à la naissance du vent; les jeunes gens se portent vers le parapet vivement, les visages éclairés des reflets de la mer. Des fonctionnaires nés en Europe, éveillés à ce souffle de France, se mettent à parler à la cantonade. Peu de personnes attendent de lettres importantes mais tout le monde a le cœur dilaté : c'est une sorte de prompte communication avec la France par-dessus un espace de vingt-quatre jours ; dans le môme frémissement d'inattendu on se perçoit très éloigné et en même temps rattaché dans le vide, relié à quelque chose qu'on aime sans Favoir vu; on se sent exister
comme nation dans le grand Océan Indien, on se sent civilisé avec un élan de vivacité et d'aventure. Eva Fanjane s'est levée puis s'est rassise, confuse d'avidité, d'impatience, de résignation et d'angoisse. Ses paupières battent, la ligne pleine de sa joue brune se creuse. Ce courrier lui portera-t-iJ une lettre de Claude? On est au 7 : il s'est embarqué le P^... c'est quelques jours auparavant qu'il s'est fiancé à elle devant sa mère et il a fallu qu'il la quittât pour trois ans, pour aller à Paris faire ses études supérieures ; ils se sont embrassés pour la dernière fois dans le jardin : leurs cœurs, refoulés, s'effondraient dans le grand jour plus effarant que la nuit! il n'avait pas voulu partir sans s'être engagé pour que sa responsabilité lui donnât plus de courage, pour qu'il s'éprouvât davantage un homme devant la vie de Paris à affronter avec décision... Depuis, elle sent constamment l'obsession de ces trois années, au nombre infini de jours, s'étendre au-dessus d'elle. Dans trois années elle aura vingt ans, l'âge qu'il a maintenant. Leur amour de jeunes créoles pour qui l'amour et la fidélité comptent seuls dans l'existence, pour qui le reste n'est qu'enfance ou vieillesse, est plus fort que tout et domine leur sort : elle est belle et elle ne doute pas d'elle, ni de lui, ils seront l'un à l'autre dans trois ans, mais aura-t-il pu écrire par ce courrier? — Le cœur lui pèse; sa tête aussi pèse de façon étrange. La vie actuelle est une chose lourde et ballottante comme la mer ; le poids se déplace dans sa tête, dans son cœur. — Elle calcule pour la dixième fois s'il aura eu le temps de croiser à
b EN FRANGE
Diego-Suarejz avec le navire qui arrive de Marseille ; ce n'est jamais régulier. Mais il n'est, point possible qu'il n'y ait pas de lettre pour elle ! et si elle se dit avec insistance qu'il n'y en aura point c'est pour mieux jouir de la tenir tout à l'heure dans sa main.
Comme le courrier ne sera distribué que dans une heure, on reste encore sur le pont. Eva regarde tout le monde; elle ne trouve rien à dire, même à son amie Anne de Yincendo, de son nom-gàté Chouchoute, qui, pourtant entraînante et vous secouant, vous force toujours à causer; Chouchoute, heureusement, n'y prend garde et elle est à dire^ tout en répondant aux officiers qui saluent :
« Madame Fanjane, vous ne croiriez pas, chaque fois que la Malle arrive, mon cœur bondit : il m^ semble que c'est celle-là qui va me porter une lettre m'appelant en France par quelque chose que je ne puis prévoir.
— Vous désirez tant que cela aller en France? Vraiment?
— J'en meurs d'envie! s'écria Chouchoute, tapant de la main sur son genou arrondi sous la jupe. Rien ne me retient ici. Maman était de Paris. Et depuis que papa est mort je ne songe qu'aune chose, à filer là-bas. Mais je ne le pourrai pas de sitôt : toutes ces affaires de succession sont trop embrouillées et ce n'est pas ce filou de M. Philippe qui va les démêler.
— Ne parlez pas si haut. Chouchoute, je vous en prie : M™® Philippe est sur le banc d'en face.
— Elle attend sans doute une lettre de son fils,
dit Eva, tenant à parler. Il s'est embarqué le même jour que Claude.
— Voyez un peu, fait remarquer Chouchoute à M™^ Fanjane, quel air de satisfaction elle a : c'est le troisième tils qu'elle envoie dans la métropole aux frais de la colonie, et ils sont riches. Croyez- vous, reprit la jeune fille en papillotant des yeux, elle a afTirmé l'autre jour que ses six enfants seraient fixés à Paris pour ne jamais revenir qu'elle ne quitterait pas le pays : elle a peur du mal de mer.
— Le mal de mer doit être une chose affreuse!... dit Eva.
— Tais-toi donc : c'est à peu près comme quand on danse au bal avec un gros monsieur qui vous dégoûte : on s'y fait. Puis tout le temps on se répète qu'oîi avance vers Paru! On n'a rien sans rien; c'est comme en amour, ma chérie : il faut souffrir un peu d'abord.
— Je n'aurais pas peur du mal de mer, déclara ]y£me Fanjane, mais je n'ai aucune 'envie d'aller en France. »
Et, bien que toujours très droite, elle raffermit encore son buste sur sa taille souple. Machinalement elle regarde à droite et à gauche. Il y a longtemps qu'elle ne porte plus le deuil de son mari, mais elle continue à s'habiller de noir qui va très bien à son teint, à son port flexible et fier, à sa condition de femme restée très jeune et qui a besoin de considération parce qu'elle est veuve, et plus désirable ainsi. A droite et à gauche se tiennent des hommes convenables, déférents et aussi élégants qu'il peut y
en avoir en Europe. Mais la jeunesse inexpérimentée de Chouchoute s'emballe :
(( Ne dites pas cela! madame. Vous ne vous rendez pas compte du désir qu'il y a au fond de vous, mais on 7ie peut pas ne pas avoir envie d'aller en France! Il y a quelque chose qui nous appelle quatre à quatre, à moins d'être toute en g-raiss^ comme ]y[rae Philippe. Songez donc, madame Fanjane : nous ne sommes pas des nègres, nous descendons de gens, nés en France. Luxembourg, Montparnasse, Batignolles, tous ces noms, je ne sais pas, me font voir des choses que j'ai sûrement déjà vues dans une autre vie : alors je démange d'aller vérifier si c'est bien ça. Tenez : les Champs-Elysées ! mais ça me dit à moi comme le Paradis! Cependant je n'ai pas encore vu le Paradis et je ne sais trop si je le verrai jamais », reprit-elle en éclatant de rire. Et, nerveuse, elle se retourna sur sa taille : le visage tendu, ne regardant point les messieurs de cette île qui passent et repassent, elle observa capricieusement Thorizon.
— Je ne dis pas non, repartit M'"® Fanjane, mais je me trouve si bien dans mon pays. Je ne raffole pas du tout des Européens : ils sont presque toujours mal élevés. . . et ne sont propres que superficiellement. Regardez ces petites femmes d'officiers qui font les faraudes aux colonies, elles ne savent ni s'habiller ni se tenir, elles n'ont reçu aucune éducation; et quel genre! » Elle plissa les lèvres. « Voyez-vous, ma petite Chouchoute, il ne faut pas croire que la perfection est là oij l'on n'est pas ; nous avons gardé ici
les bonnes manières d'autrefois : nous sommes de vieille souche.
— Remarquez pourtant, madame, fit Chouchoute d'une voix piquante, comme... toutes nos amies à Eva et à moi font la cour aux ofTiciers.
— Que voulez-vous? à part quelques exceptions, les jeunes gens créoles qui quittent le pays ne reviennent même pas s'y marier. C'est ce qui permet à ces Européens de faire les difficiles sur les dots : ils épousent les demoiselles des meilleures familles, alors que leurs mamans sont blanchisseuses à Toulon ou à Cherbourg. »
Eva Fanjane s'efforce de les écouter, d'attacher sa pensée aux mots qu'elle entend; elle ne dit rien parce qu'aujourd'hui elle n'a idée de rien dire, ne s'étant jamais sentie si différente d'elles. Elle, elle n'éprouve aucune attirance vers la France, il semblerait môme qu'elle n'aime plus la mer. Si elle descend souvent au Barachois, avec une âme prompte et douloureuse, c'est parce qu'autour du pont comme autour d'un bateau la lame se presse on ne sait vers où, parce que chaque fois qu'elle pense à lui, elle ne se voit pas elle-même autrement que debout sur le Barachois, son mouchoir blanc sur les lèvres, mordu avec souffrance. Oh ! non ! elle n'aime pas l'Europe : toute sa vieille île est si jolie avec cette rade confiante dans la courbe pleine de la baie, avec ces sept ponts de bois roussi qui s'arrêtent court sur l'eau clapotante. C'est là-bas, entre les débarcadères des Marines, le pont La Bourdonnais, ce sont les vieux Bâtiments de la Marine couleur de rouille, la Douane avec sa
varangue basse comme dans les dessins jaunis de son album de Roussin, l'Amirauté dans les poivriers, le Mât de Pavillon et la Butte de l'Artillerie écaillée d'aloès. Oh non! elle n'aime point Paris ni ne veut se le représenter d'aucune manière. Elle chérit son pays. Et Eva, du bout du pont, tournant le dos à l'horizon du Nord, veut s'attacher dans sa souffrance à son île, regarde l'île qui s'étage lentement vers les cimes comme un verger qui ne finit pas, regarde la ville qui n'est* qu'un Jardin- suspendu de grands ombrages, regarde les hauteurs du Brûlé où les Européens mêmes disent qu'il règne un chmat de France.
Toute la terre créole, en pentes douces de verdure, s'élève devant elle comme un passé, un passé qui n'est que de végétation. Pourquoi la vie, puisqu'on est né ici, n'est-elle pas une chose ramassée dans une île? et combien alors ce serait délicieux I Pourquoi n'est-on pas des gens tranquilles, ne pensant pas à aller ailleurs et vivant des produits du pays? pourquoi faut-il qu'aiin que les jeunes gens deviennent des hommes et s'instruisent et puissent gagner leur existence un jour, ils s'exilent de là oii ils ont grandi? Pourquoi faut-il que la civilisation ce soit la séparation ; pourquoi faut-il qu'il y en ait qui doivent aller en France tandis que les autres êtres qui les aiment restent dans l'île?
LE VIEUX PAYS Id
En remontant la rue du Barachois elles rencontrèrent Gabriel Fanjane qui venait rejoindre sa mère. Il devait lui aussi partir bientôt pour la France. A dix-huit ans, il se trouvait plus g-rand et fort que la moyenne des hommes ; et comme il était beau M""® Fanjane s'avouait très fière de lui. A la façon de beaucoup de mères créoles elle aimait lui donner le bras. Il arrivait qu'on les prenait pour des époux, tant elle-même restait jeune, mariée à quinze ans, veuve à vingt, et brune de ce teint délicatement mêlé qui ne prend d'âge qu'aux fatigues de l'amour. 11 était aussi très brun, de telle sorte qu'à quelque distance on remarquait surtout son embonpoint d'adulte, mais les jeunes filles savaient discerner Textréme finesse de sa peau, et, avec la longueur rare de ses cils, la puérilité de son regard indécis à se poser. Dès qu'il se trouvait au milieu d'elles, il avait des motS:, des phrases et des inflexions d'enfant ; et son œil ne savait regarder fixement bien que seul avec chacune son attitude fût naturellement hardie. Malgré sa grandeur il était resté le séraphin des pensionnats ; jeudis et dimanches, il suivait avec des camarades plus jeunes les sorties de Tlmmaculée au point que, prévenu par la Supérieure, le Proviseur avait dû le faire venir dans son bureau et le répri-
mander sur ce que un homme de sa taille, qui allait quitter le pays avec le prix d'honneur des mathématiques élémentaires, s'amusât encore comme un gamin de quatrième à obséder des petites filles. Mais il n'en rougissait pas.
Cette vie continue de diligente école buissonnière à courir à toutes les heures de liberté à travers les rues et les jardins pour escorter les pensionnats qui vont par processions de couples assortis, aux marches lentes, aux longues tresses, où soudain l'une se retourne avec un regard chatoyant, pour surprendre les chauds visages et les petits corsages plissés qui se penchent sur les terrasses, pour passer devant les ombrages de la maison même quand elles ne sont pas là, pour les voir sortir de la messe et vous chercher du porche parmi les autres, pour en accompagner une distraitement sur le trottoir parallèle tandis que sa famille rentre à pas comptés au milieu des autres, — cette vie d'échange et de caresse de regards, de saints épieurs, de pressions déliées des mains, d'entrelacements incertains dans les danses oii Ton s'approche le cœur nerveux et la gorge chargée d'une mielleuse angoisse, est une vie supérieure, la seule que les créoles puissent tenir pour le bonheur. Il n'y a que l'amour qui compte pour eux, le vieil amour créole traditionnel né de la joie que les races diverses des provinces françaises^ se retrouvant dans une île édénienne, ont eue à se mêler pour refaire une race qui est comme la quintessence de la nation affinée dans un climat constamment voluptueux et doux. L'amour commande
l'existence des créoles dédaigneux des affaires et de l'épargne^, soit que les uns s'absorbent dans la passion, ayant grandi ensemble et rôvant dès douze ans de la même personne dans une sieste perpétuelle du cœur où on l'idéalise de perfection, bientôt graves, extasiés et frénétiques, possédés de fidélité, soit que les autres,- dégusteurs, changent tous les ans de « belle » après une bouderie, sensuels avec les unes, platoniques devant celles qui ont des yeux bleus. Préludant aux regards brillants des fillettes, se poursuivant à travers les fâcheries de coquetterie, entre les œillades, les baisers, les moqueries et les réprimandes, il paraît n'être qu'enfantillage par ses manières de flirt et de bergerie, mais il prend une beauté de force de ce qu'il est universel, de ce que dans toutes les maisons toujours quelqu'un est amoureux; cette ferveur sentimentale crée une atmosphère de tendresse dominant tout et supérieure à la richesse qui enveloppe délicieusement les jeunes couples et met en grâce les adolescentes, elle conduit au mariage, elle entretient et perpétue la race dans un goût de contemplation et de volupté sans grivoiserie : toutes les jeunes filles sont précoces sans réalisme; dans une nature où les hauts arbres se chargent de petites fleurs ardentes, elles sont déjà de grandes amoureuses jusque dans les puérilités, elles regardent avec des yeux qui s'aggravent, leurs paupières battent, elles sourient, elles sont agitées, elles pleurent, elles haïssent et elles aiment encore après les ruptures, elles se jalousent les unes les autres, elles rivalisent dans les correspondances. Les élèves
de l'Immaculée Conception écrivaient à Gabriel des billets plies menu et noués de cheveux qu'à un signal elles lui envoyaient par-dessus le mur du Couvent dans des balles élastiques ou des coques de pistache ; il savait qu'elles pensaient intimement à lui et qu'eUes se parfumaient et s'ornaient de faveurs en rêvant à ses yeux ; elles lui parlaient de la longueur de ses cils, de ses cheveux et de sa marche indolente dans les rues.
Il revenait d'une de ses tournées par la ville. Elles savaient son prochain départ et il avait pris pour elles le prestige d'un étudiant qui va être exposé aux tentations de la Métropole : elles avaient peur pour lui, voluptueusement. Mais il ne tirait pas vanité de toutes ces préoccupations : il n'avait point l'esprit généralisateur. Il ne pensait jamais qu'à une à ]r fois, fût-ce quelques secondes après avoir envoyé un baiser à une autre, ce qui se fait en promenant simplement un doigt sur les lèvres pour que les Sœurs gardiennes ne s'en aperçoivent pas trop. Il était tout entier à l'amour pour l'amour et non pour la vanité, par effet de tempérament colonial pour qui la parure sert à l'amour et non plus comme en Europe l'amour à la parure. Il prenait peu de souci de la confection de ses vêtements mais s'habillait toujours de blanc qui donnait la plus grande finesse à son teint brun. Et il portait fréquemment près de la bouche le mouchoir par le moyen duquel les amoureux se renouvellent l'assurance de leurs sentiments.
Il s'approcha immédiatement de M™^ Fanjane. Il aimait peu Eva ou plutôt il ne songeait guère à
Faimer puisqu'elle ne pouvait être pour lui ni une maman ni une amoureuse, les deux seules conditions naturelles et bien tranchées pour un créole. Il n'avait d'ailleurs aucune raison de jalousie puisqu'il se sentait préféré, de beaucoup, par sa mère. De temps à autre son regard tombait sur Eva, il constatait qu'elle était très jolie et détournait la tête : cela constituait pour elle un devoir de famille, et il rentrait dans l'harmonie nécessaire que sa sœur fût jolie. Elle n'existait pas davantage, et il savait juste qu'elle était fiancée à un de ses condisciples un peu plus âgé, Claude Mavel, qu'il avait pris l'habitude de tenir pour intelligent et assuré d'avenir puisqu'il était un des premiers des classes de lettres, qu'aussi négligemment il avait toujours dédaigné comme différent de lui, trop sentimental, d'une sagesse exagérée qui ne pouvait être que de la pose romanesque, de cela agaçant et un peu ridicule. L'amour excessif et exclusif que Mavel et Eva montraient l'un pour l'autre comme s'ils étaient des êtres exceptionnels, cette passion prétentieuse qui s'affichait aux attitudes d'Eva, pâle, toujours à pleurer et prostrée depuis le départ de « Claude », Ténervait autant que de la bigoterie de vieilles femmes. Il s'efforçait de ne pas regarder Eva et imperceptiblement haussait les épaules.
« Où allez-vous comme ça, maman?
— Mais à la poste, mon enfant. »
Son visage se renfrogna :
« Qu'avez-vous à faire à la poste ?
— Tu sais bien qu'Eva attend une lettre.
— Non, c'est du nouveau pour moi. Et de qui donc?
— Mais de son fiancé, Gabriel.
— Ah bon! Je n'y pensais plus.
— Vous êtes sans doute trop absorbé par vos conquêtes? » interrogea Chouchoute ; et elle le regarda avec la bienveillance ironique d'une aînée.
« Pas plus que vous par vos officiers, répliqua-t-il de suite avec l'impertinence d'un fils gâté comme une fille et qui traite d'égal à égal les demoiselles plus âgées.
— Vous vous trompez, monsieur Gabriel : je n'aime ni le sabre ni les galons.
— Allons I On cite pourtant de vous une déclaration bien carrée.
— Voyons cela », reprit Chouchoute, sûre de soi. « Vous le voulez : eh bien ! au mariage de votre
sœur, vous n'aviez que treize ans, vous donniez le bras à un lieutenant qui vous a demandé en souriant quand vous vous marieriez et vous avez répondu d'un ton très sérieux en vous redressant : « Monsieur, quand vous aurez vos cinq galons. »
— Moi ? Quelle infamie ! Et où avez-vous été pêcher cette histoire?
— Tout le monde la raconte au lycée.
— Comment! on s'occupe encore de moi au lycée? j'ai passé l'âge! Je pourrais presque être votre maman, mais Dieu merci !
— Eh! que voulez-vous? il y en a toujours qui regardent plus haut que leur tête.
— Sont-ils effrontés! dit Chouchoute. Les hommes
manquent tellement dans ce pays que les gamins veulent faire les hommes. »
On était arrivé à la poste. Les poivriers de la place s'arrondissaient noirs et immobiles parce qu'ils étaient abrités contre le vent ainsi que des arbres de vieille cour. Il y dormait une odeur de terre jamais arrosée et d'anciennes fe'uilles d'emplacement abandonné. Le Conseil Général, bâti de bois, étaft fermé comme une remise. x4.u fond, les guichets de la poste, illuminés tels que des sabords, délivraient la pacotille de lettres.
On les lisait là môme, sous la varangue, en marchant d'un bout à l'autre, se croisant sur le bitume de la galerie qui résonne comme l'asphalte de Paris. La lumière vient des fanaux pendus à la muraille ; et à l'intérieur du bâtiment on entend un tapage de machine, un bruit de voyage, Testampillement des lettres; les manœuvres charrient dans la poussière de gros paquets de coutil avec la précipitation des embarquements et des débarquements. On s'accoste, on se coudoie, on se presse, tellement, sur un étroit espace, qu'il semble que hors de là, dans la rue, on va continuer de marcher dans une foule et que toute la ville est pleine de ce mouvement des grandes villes de France dont soudain grouille la poste.
Eva s'approcha du guichet D E F G. « N'avezvous rien pour Fanjane? »
L'employé, qui était un lointain cousin, lui tendit une enveloppe, demandant malicieusement si c'était bien pour elle en souriant d'un air complice.
« Eh bien! Fas-tu eue, ta lettre? que dit-il? fît madame Fanjane.
— Je ne l'ai pas ouverte, maman.
r— C'est qu'elle est gourmande, dit Chouchoute : elle ne veut point partager avec nous. »
Rassérénée, Eva sourit, prétexta l'obscurité des rues. Elle tenait le papier carré et dur dans le creux de la main. Elle marchait paisible, mettant de la ténacité à ralennr le pas pour mieux manifester son empire sur soi, puis brusquement prise d'impatience aux jambes. Chouchoute causait assez haut avec M'"^ Fanjane, contre qui se pressait Gabriel, grand, câlin et silencieux. La tête d'Eva travaillait malgré elle, comme en un rêve disparate, traversé d'idées associées à voyage^ Claude, mal de mer^ commandant, Tamatave, chagrin, Diégo-Suarez. Elle s'efforçait de suivre la conversation de Chouchoute oij, étrangement, elle entendait prononcer à haute voix les mêmes mots voyage, chagrin, mal de mer. Alentour la brise arrivant des montagnes remuait, en saccades, les hauts feuillages lourds des emplacements, comme une houle ; des feuilles tombaient autour d'elles ainsi que de grosses gouttes ; et le soir s'étendait sur leurs têtes tel qu'une vaste mer noire moutonnant d'étoiles. C'était soudain une de ces grandes nuits australes où l'on est secoué dans les rues vidées comme un canot sur l'océan au large. L'âme est transie avec le corps; on ne peut pas faire autrement que de penser au vent sur la mer, aux naufrages qui doivent se consommer à cette même heure dans le sud de l'Océan Indien, du
côté des Iles Saint-Paul et Amterdam, et à tous ceux qui sont loin de soi et qu'on voit, cramponnés à des rochers, dans la solitude furieuse de l'espace.
Chouchoute les avait quittés. Eva monta dans sa chamhre, tandis que Gabriel se mettait au piano. Elle ferma lés volets de bois derrière lesquels on entendait le vent bousculer les tamarins et les cocotiers ainsi que pendant les cyclones; et, la4ampe allumée dans la chambre noire, elle lut la lettre du fiancé.
« Chère Eva adorée »
De suite elle s'arrêta, trop émue, les épaules tremblantes et tendres; son cœur battait, léger^ presque effarouché.
« J'ai eu un fort mal de mer, mais je n'ai pas trop souffert parce que c'était tel que je ne savais pas bien si c'était le mal au cœur ou le gros chagrin. La mer a remué de suite après la sortie du port ; mon cœur sautait avec les lames, puis retombait ; j'étais allongé sur mon fauteuil de bord et il me semblait que j'étais couché à môme les planches du pont ; j'entendais les lames battre les lianes du bateau et, par secousses, je voyais leur écume par-dessus le bastingage. J'avais la sensation d'être sur un îlot de roche assailli de vagues et oià l'on m'aurait attaché pour me séparer de toi, et j'avais la sensation que je ne te re verrais plus jamais et que l'îlot allait sombrer dans une heure ou deux. Mais cela m'était égal parce que je souffrais trop d'être séparé de toi. Je ne pouvais point me retourner, parce que j'étais amarré par tous les
membres, et mon cœur même était lié. Ah! mabienaimée Eva, je ne puis pas comprendre que je sois loin de toi; et on me dirait que c'est moi qui t'ai quittée avec ma volonté que je ne le croirais pas.
« Je ne puis savoir à quelle heure je me suis assoupi : je sentais seulement, et même pendant que je dormais, qu'il y avait beaucoup de temps qui se passait, une véritable éternité. Ma tête travaillait. J'étais abruti de douleur et cependant j'étais traversé par de grandes visions persistantes, j'ai eu vraiment la sensation de Téternité, de ces immenses espaces bleus et froids, sans terres, traversés de grands courants dair, que j'imaginais, étantenfant, mener d'icibas àl'endroit oùl'on nousjuge. C'est qu'ilme semble . vraiment aussi que, depuis que j'ai quitté notre île, c'est dans l'éternité que je suis, dans une chose sans fin et presque sans consistance, et je dois faire un effort pour pensera toi, pour me dire que tu as existé et que tu existes encore en réalité, que tout cela n'est point qu'un cauchemar de mal-de-mer; et c'est machinalement que je t'écris, quoique ce soit avec tout mon cœur. Je suis sur le bord d'une table près de l'escalier par où tu as quitté le bateau.
« Je suis descendu à Tamatave comme dans un rêve on a nettement la sensation qu'on descend dans un pays imaginaire. Les bourjanes qui traversaient les rues, à moitié nus avec leurs pagnes flottants, leurs têtes abruties de fumeurs de chanvre, les maisons en bois sur pilotis avec les étalages de mouchoirs de couleurs, les filanzanes qui passent rapidement, puis, lorsque la nuit est venue tout d'un coup,
les mouches lumineuses en zigzags, je n'ai pas cru un instant que cela existât pour de bon.
« 0 Eva, Eva, tu es ma petite Eva; tu ne sais pas comme c'est bon de répéter seulement ton nom.
« Je t'assure, je n'ai jamais vécu d'aussi longues heures que dans cette traversée oij j'entendais le bruit sourd des vagues sans les voir, où j'étais abruti, engourdi d'un froid pareil à 1 ether. J'étais séparé de toi à jamais, je n'avais plus le droit ni la possibilité de penser à toi, je pensais à un tas de choses approfondies et hautes, cela me semblait être une traversée de l'Espace, et jamais je ne pourrai plus lire ce mot sans imaginer même l'espace qui nous sépare des étoiles que comme une grande mer avec des lames qui se soulèvent et retombent à plat. Ensuite, de Tamatave à Diego, la traversée m'a paru au contraire toute naturelle parce que tout le temps on voyait la côte de la Grande lie. Surtout quand nous avons passé entre Sainte-Marie et Madagascar, parallèles une à bâbord l'autre à tribord, nous semblions remonter un grand fleuve de soie bleue comme je m'étais toujours imaginé que devaient être les fleuves de Chine. Figure-toi qu'on passe très près de l'île où l'on voit tout en détail, les régimes de bananes entre les feuilles, jusqu'aux branches des manguiers trempant dans la mer.
« Voici qu'à t'écrire, cbérie, je reprends le sens de la réalité, je redeviens un vivant de la terre. Des larmes montent, alors que jusqu'ici il n'y en avait plus dans mes yeux, au point que j'en avais honte; mais je suis encore abasourdi.
« Eva, je souflre, Eva. Tu sais comment les créoles aiment! Je souffre mais je suis heureux de toi. Je souffre que tu sois si loin, comme ces mouettes qui viennent voler près du bateau et qui aussitôt remontent, montent, montent, disparaissent avec mon regard fatigué dans le bleu. Mais en même temps je ne doute pas un instant de toi alors qu'à Saint-Denis j'étais toujours jaloux; je suis sûr que je tiens la première place dans ton cœur, et il me semble que mon absence même me rend un peu sacré et que personne n'oserait chercher à diminuer ton amour pour moi. Ah! ton amour, Eva... petite éternité, Eva chérie! Ici, à bord, il n'y a pas d'Eva! il n'y a que des mouettes et du vent. Elles crient, chérie adorée, des cris qui vous grincent dans le cœur comme les poulies rouillées du bateau. Cela me rend tout triste, et à force d'entendre tout autour de moi ce vol de plaintes qui accompagnent comme des souvenirs notre bateau, le suivant puis le devançant, mon cœur aussi se met à gémir. Tu ne peux pas sentir combien je t'aime, j'ai envie de pleurer, de crier. Je me dis pour me remonter que je vais travailler pour gagner ta vie.
« Travaillons bien tous deux à nous rejoindre ! Je garde tout le temps dans ma pochette avec ta photographie la lettre que tu m'as glissée dans la main quand la cloche a sonné. Merci, petite fiancée adorable et éternelle. Toutes les fois que je regarde ton visage, je me répète ce nom qui est déjà pour moi une chose éperdùment douce de l'autre monde : Eva Fanjane..,
« Où es-tu? que fais-tu? Dire qu'il est vrai que tu es jolie plus que toutes les jeunes filles — et que tu n'es pas là, et que je ne t'embrasserai ni ce soir, ni dimanche, et que pendant trois ans je 7ie te verrai pas. Ah! je ne comprends plus la vie.
« Mais comme tu dois souffrir encore plus que moi, toi qui ne bouges pas dans l'espace, qui restes là et qui regardes la même chambre où je ne reviendrai plus. Moi, il me semble que c'est moi-même qui suis mort et ce n'est presque rien ; mais toi, il doit te sembler que c'est moi
« Du courage, du courage Ah! Eva, songe à ta
santé. J'embrasse tes yeux. J'embrasse aussi ton nom, je le couvre de baisers; j'embrasse ton souvenir qui est beau comme toi-même. Mon cœur bat, bat comme si j'allais te revoir et te presser contre moi. Je t'aime, je t'aime, je reviendrai, je t'épouserai, je le veux, nous serons heureux. Pense, pense tout le temps à moi. »
Elle restait là, hagarde de pitié, passionnée ; la jeune fille de sentimentalité docile ne persistait plus en elle que par l'abondance des larmes. Vierge frôle, frissonnante, son buste chaste et voluptueux exalté de tendresse, son cœur chargé mais se retrouvant plus ignorant devant les cris ardents du jeune homme lointain, elle se sentait pourtant une épouse, avec la gravité compatissante et chaleureuse des jeunes filles créoles, avec un infini besoin de le soigner, de le bercer, que l'évocation constante de la mer précisait encore. Son sentiment débordait et elle ne
s'en satisfaisait même plus. Elle allait de son lit à la commode puis à son lit, comme s'il était là étendu sur la couchette, malade de cet affreux et grand mal de mer qui est un mal donné par un élémentet par la séparation intimement associés, et la chambre lui était aussi étroite qu'une cabine. Elle s'arrêtait devant les bibelots de sa commode, approfondissait son impuissance, puis, devant la lampe, fascinée, elle rêvait. Elle ne sentait pas son corps malgré un frisson au dos, elle ne sentait pas ses jambes impatientes, elle ne sentait pas sa poitrine, elle ne sentait même pas sa bouche : elle sentait seulement ses yeux lourds de migraine et son cœur, son cœur maternel. Et d'instinct, pensant au mal de mer de Claude, à son chagrin, elle marchait maintenant dans la chambre, en long et en large, d'un pas somnambule et elle se demandait si elle avait assez souffert pour lui, elle demandait à- souffrir plus que lui, par le besoin de se rendre moralement encore plus digne de lui, ce qui donne au cœur une illusion de rapprochement dans la chaleur des larmes quand on pleure un être parti.
Et elle-même cela l'endormait presque. Elle n'avait plus de larmes ni de forces. Elle pensait maintenant à lui avec un malaise de confusion. Tout le temps qu'elle avait attendu de ses nouvelles, il n'était pas pour elle plus loin que Diego, l'escale d'oii devait lui venir la lettre; mais maintenant il était bien plus éloigné, dans un espace auquel elle n'avait pas encore songé, qu'elle n'avait pas encore établi dans son imagination. Il était en plein Océan Indien, et ce n'était plus
vers Madagascar, une terre voisine et parente qu'il avançait à la même latitude, mais vers la France, vers le Nord. Elle ne savait plus bien de quel côté se tourner pour suivre la direction de son navire. Et tout cela la préoccupait comme dans un cauchemar, elle aussi. Elle prenait conscience à travers l'étendue que le bateau avançait à cette heure en roulant, sans tangage heureusement. Il s'éloignait. Il montait vers des mers presque blanchâtres semblables à des mers australes. A cette heure de la nuit, l'Equateur se présentait à elle glacial, mélancolique et désert comme le Pôle. Et comme un lent endormissement par le froid la gagnait. Elle ne pouvait plus bien revoir la figure de Claude, son corps même s'effaçait à moitié dans un halo lunaire. Il était à des distances infranchissables et autant elle pouvait se représenter nettement ce qu'il avait été il y a quelques mois, dans le jardin, passant devant le « barreau », autant ainsi son souvenir lui appartenait en détails précis et caressés, autant au bout de ces seuls huit jours elle ne savait plus rien, il se perdait pour elle, tellement la distance sépare plus que le temps.
Parmi cent autres, Giaucle Mavel avait pris un fiacre à la gare de Lyon, ahuri par les employés désinvoltes, le bruit et l'indifférence extravagante, épouvanté de voir son argent s'épuiser en pourboires. Et en balbutiant il avait donné l'adresse : Hôtel des A?'gonautes^ 29 rue des Ecoles^ une vieille adresse d'hôtel que lui avait fournie la famille d'un ami dont le père y était jadis descendu, de sorte qu'il avait l'appréhension de ne pas trouver l'hôtel, ni peut-être même la rue.
Le fiacre avait passé sur un grand pont de pierre semblable à un quai de Marseille; avec satisfaction Claude avait reconnu au loin Notre-Dame : mais qu'elle était basse ! Dans un panorama de carte postale, sous les rais de lumière neigeuse d'un soleil nimbé de cumulus, une coupe de Paris s'éven-
taillait en massif de toits. Le fiacre suivait maintenant le quai Saint-Bernard presque désert : rafraîchi par la brise fluviale, Claude se remettait lentement : il ne s'appartenait plus ; il restait effrayé de tant de monde, des rues pleines d'hommes qui passent sans vous regarder. Il était gêné jusqu'au cœur par cette indifférence universelle et absolue qui pesait sur lui comme une condamnation morale : il se sentait aussi piteux qu'un paria par la notion, immédiate, qu'il ne faudrait compter sur personne, qu'il aurait à se débrouiller tout seul. Le cocher lui-même n'était pas prévenant comme les cochers nègres qui savent la valeur de l'argent des blancs, mais presque méprisant comme s'il ne devait pas être payé. Cocher affreux et rouge à poil de porc! Paris se montrait plutôt laid, avec ses rues bancales et graisseuses, rue des Fossés-Saint-Bernard, rue de Jussieu, rue du Cardinal-Lemoine, rue d'Arras, avec ses devantures rapiécées et mendiantes de boutiques de journaux illustrés, les petites voitures de choux flétris alignées au carrefour devant des vieilles grognardes, les étalages sales des marchands d'huiles oii moisissaient près d'un panier d'huîtres boueuses des citrons couverts de poussière. Oh non alors! ce n'était plus la France, la France des cartes de géographie, des pages choisies de prose ou de poésie, la France toute en notion de « douceur », d'amabilité, de moissons soignées, de rues neuves et de campagnes en jardins qu'il s'était imaginée. Il s'était dit qu'on trouvait en province des paysans grossiers et avares; mais les Paririens, il se les était toujours représentés polis et
boutonnés comnie des sergents de ville, dans une organisation municipale méthodique et reluisant de propreté, une cité de vitrines et d'employés de grands magasins. Or toutes les maisons étaient sales et vieilles, les façades pouilleuses et déchirées de lézardes, les fenêtres misérables avec ces rideaux jaunâtres qu'on voyait derrière toutes les vitres et presque de la couleur des façades ; à Marseille il avait déjà remarqué que sauf l'église des Réformés les monuments les plus vantés avaient une couleur gris sombre de fumée de cuisine : il restait étonné, n'ayant jamais pu concevoir la beauté que très propre, en marbre, très blanche, neuve. Tout était crasseux et noir. Encore cela se comprenait-il de Marseille qui est connue jusqu'aux antipodes pour la métropole des huiles et de la saleté. Mais Paris!
Son liacre, dans un coup de roulis, le débarquait brusquement devant une porte surmontée d'une affiche qu'il prit pour l'enseigne d'un marchand de tabac. Mais ne possédant que cette adresse, confiant presque avec superstition en le numéro^ — natif d'un pays oii les rues n'ont pas de numéros, — il s'engouffrait dans le corridor, ayant payé le cocher cinq francs, laissant malle et colis à même le trottoir. Heureux que Thôtel existât encore, il acceptait tout ce que disait la dame mûre, accueillante et rosée :
« Voulez- vous monter au second ou au quatrième?
— Oh ! au second, madame ! Je ne suis pas habitué à monter les étages. »
Il se laissait conduire comme un enfant par le garçon, très obéissant, très poli ; et dans la chambre
rangée et sombre où il ne faisait pas de bruit, intimidé par les tentures des fenêtres, l'édredon immense, le baldaquin, il se débarbouillait vite avec honte de toute la suie ramassée dans le wagon. Les reins rompus, il se sentait plus fatigué encore de ce voyage de dix-huit heures dans le train que des vingt-quatre jours de traversée; et pour tâcher de se débarrasser du souvenir du chemin de fer, du bruit de ferraille qui restait accroché à ses oreilles, après s'être frotté il se rafraîchssait encore à grande eau.
Enfin il était arrivé à Paris ; autant de fait déjà ! Le visage chaud, ayant changé de col, de cravate, gardant seulement ses souliers poudreux parla crainte que la besogne basse du brossage ne rentrât point dans les attributions du garçon,, il consulta à la hâte son calepin. Il lui semblait que dans une ville si populeuse on n'avait pas le droit de perdre un instant. Et il parcourait la liste des adresses, lisant à haute voix les numéros et les noms des rues :
29 bis, avenue de La Motte-Picquet... 37 ter, rue de Bourgogne,.. 5, boulevard de la Contrescarpe.., Palais -Bourbon, quai d'Orsay... Pavillon de Flore... 28, avenue de r Observatoire... avenue de la Bourdonnais... 14, rue Denfert-Bochereau... 243, rue Lafayette,
Il y avait des rues qui avaient 243 numéros!... Il se décida pour Léonce Déplas, 14, rue Denfert- Rochereau, parce qu'il avait été son meilleur camarade de collège.
Il sortit. A peine descendait-il du seuil, une fillette en tablier passa distraite sur le trottoir, le nez
retroussé vers les hommes plus hauts qu'elle, la natte courte dans le dos ; il lui sembla qu'il avait déjà vu cela quelque part dans le temps. La rue était spacieuse. Plus loin un enfant de quatre ans, allant seul, portait dans ses bras un pain plus long que lui. Claude avançait rapidement. Ses bagages rangés à rhôtel, il s'éprouvait déjà parisien, martelant avec assurance l'asphalte. Il se sentait étonnamment entraîné par la rue, marchant derrière des gens, marchant parallèlement à des trams rapides, à des bicyclettes, porté dans le sens du mouvement; mais inquiété de cette facilité à être emporté quand il ne savait pas très bien oii il allait, il regardait les plaques d'émail violet aux coins des rues, il lisait ce qu'il y a d'écrit sur ces façades de maison tout imprimées comme les pages d'annonces de grands journaux, fixant en points de repère pour le retour une affiche en lettres dorées Robes, une pancarte de Maggi, une affiche vert, rouge, jaune où un si-nge agenouillé tendait un bouquet de violette à une parisienne. Il arriva au boulevard Saint-Michel, surpris par Fair de Foret-Noire, où Fon cherche instinctivement des appentis de vieux horlogers, que sous les branches prenait cette voie célèbre par des orgies de jeunes gens. Tous les arbres, très bas, lui semblaient des arbres de Noël. Il fut profondément étonné d'avoir à remonter une telle pente ; il croyait la capitale bâtie sur un seul niveau. En plein milieu de chaussée, lourd et gigantesque, un tramway de haut bord descendait vertigineusement, donnant l'impression de devoir culbuter au bas. Au rond-point du
LES PRExMIÈRES JOURNÉES DE PARIS 31
Luxembourg-, il respira, heureux de l'espace plan devant lui. S'étant fait encore indiquer sa route, il marcha alertement d'un pas de conscrit^ vers l'Observatoire.
Par moments il levait la tête avec l'idée qu'il pourrait reconnaître Déplas parmi les gens qui passaient. Il était satisfait que sa première visite à Paris fût pour un camarade qui avait réussi. Fils d'un avoué vivant des règlements des sucreries et dont l'amour des mathématiques, assombri jusqu'à la manie, avait fait un sectaire de la solitude, Déplas était parti du pays avec la volonté aussi passionnée qu'une vocation de travailler le droit jusqu'aux plus hauts examens. Avec des dispenses de temps, sans être recalé une fois, il avait subi toutes les épreuves. Sa licence en main et avec cet esprit âpre, dédaignant tous les délassements des autres, qui faisait de lui dès le lycée un être original et paradoxal, incapable de concevoir seulement qu'on pût jouer, amer et toujours badin, riant sec, il tenait à avoir le doctorat qui, aux îles, a un prestige d'érudition magistrale.
L'étudiant le reçut à un sixième ! Comme Claude était amusé d'avoir tiré sur le cordon, Déplas avait crié : « Entrez! » « Tiens, c'est toi », fît-il en le voyant, aussi simplement que s'il l'avait vu la veille. Au pays c'est tout le contraire : quand un camarade revient de France, on l'entoure, on regarde si la barbe a poussé, on examine en riant la coupe des habits et la couleur crue de la cravate, on observe ce qui persiste de parisien en lui, on a enfin la considé-
ration nécessaire pour ce corps humain qui a traversé tant de mers. Léonce Déplas lui donne une chaise sans le regarder.
« J'ai vu ton père avant de partir, dit Claude gêné.
— Eh bien, je ne te demande pas de ses nouvelles : j'ai reçu sa lettre il y a quelques heures. Et toi qu'est-ce que tu es venu faire ici?
— Mais... terminer mes études. Je vais commencer par une agrégation en sciences naturelles.
— Tu pourrais tout aussi bien commencer par une licence», lança Léonce qui alors sourit, puis soudain cria en riant :
« Ah ! je reconnais bien là mon créole ! » Et, devenu tout à coup familier, loquace, il poursuivit : « Tu mets les bouchées doubles, mon fiston, oh voit que tu viens de loin : modère tin peu ton appétit. Tu sais, ici, il faut vivre avec hygiène. » Poussant un strident éclat de rire, il reprit en marchant dans sa chambre comme dans une cage, rapide, long, maigre et félin : « Ah! ah! tu verras qu'on s'imagine un tas de choses aux colonies ; ici, mon garçon, on redevient simple, jjratique, précis, on devient humble^ modeste. On se dit que si l'on arrive à une licence, c'est déjà beau, — très beau. On est prudent, on prend des précautions, on subit l'hiver ». Et doctoralement : « L'hiver, mon garçon, c'est une saison créée par le Dieu d'Europe, qui est malheureusement aussi celui des Juifs, pour refroidir les imaginations des petits créoles. A moi, il m'a déjà donné des rhumatismes — voilà pourquoi tu me vois mettre ces journaux dans mes souliers », interrom-
pit-il en enfonçant des morceaux de L Intransigeant autour de sa chaussette — « tu auras des fluxions de poitrine, tu mourras peut-être, tu auras bien d'autres choses encore dont tu ne mourras pas. Mais je ne veux pas t'effrayer dès la première visite. Tu es bien gentil d'être venu me voir. Pour te récompenser, je vais te donner un bon conseil ». Et, grand et blafard, il se dressa sur ses talons, et il appuya sur chaque mot comme une pythonisse jaunissante : « Ne fréquente jamais les créoles à Paris!
— Et moi qui venais te demander de me conduire chez quelques anciens camarades...
— Moi !!!... Tu es bien tombé, je reconnais là ton flair. Mon cher, apprends bien ceci : je - n'en fréquente - aucun. Si tu ne veux pas écouter ma vieille expérience — ah! les créoles vieillissent vite à Paris et même les nègres blanchissent tout comme le chocolat Menier » — il éclata de rire entre des dents déchaussées — « si tu ne veux pas m'en croire, tu n'as qu'à aller chez un infâme gargotier de la rue Gay-Lussac nommé Cabari. C'est un infect Maltais qui n'a jamais mis le pied aux colonies mais qui est fier comme s'il les avait toutes parcourues et en parle comme tel parce qu'il a chipoté par ci par là dans les bastringues quelques recettes de plats coloniaux. Tu y retrouveras en tas tout le vomissement créole. »
Gomme, à entendre son accentuation plaisante, il ne savait trop si Déplas jouait un rôle pour s'amuser ou si son mépris était réel, Glande risqua :
« Pour une fois, viens avec moi : je t'invite.
— Tu es bien gentil. Vas-y, si ça te fait plaisir;
je - m en - gar^ - de - tai - bien : tout ça n'est pas à prendre avec des pincettes. Dès que les créoles habitent Paris, un relent de négraille remonte même dans les plus blancs. Ça sent d'une lieue, pouah! » et il eut une nausée. « Tu les verras tous attablés ensemble chez Cabari... Ils te diront du mal les uns des autres, ils te raconteront des histoires stupides, ils te parleront nègre, ils vont te demander des nouvelles de chaque fille de la rue de l'Est.
— Pour cela je ne pourrai guère les renseigner.
— Mais je pense, cria aigrement Léonce, tu as dû laisser là-bas quelque belle qui roucoule en ton absence.
— Je suis fiancé », dit Claude gravement. Legrand devint sérieux : « Ah!... très bien, très
bien... » Puis curieux, en souriant, les lèvres retroussées : « Ç]t, sans indiscrétion, qui est-ce?
— M^'*^ Eva Fanjane.
— M^i^ Fanjane?... Eh! très bien! je me rappelle. .. mais, mon cher, c'est une gamine! » sa voix stridente gênait Claude : « Je la vois encore revenant de chez les demoiselles Oiseau avec sa grosse tresse noire sur le dos — et sa petite malabarde portant le paquet de livres derrière elle.
— Depuis ton départ elle a beaucoup grandi...
— Mes compliments, mon cher, mes compliments... Mais dis donc, Mavel, tu pourrais me donner quelques renseignements : raconte-moi un peu ce que sont devenues toutes ces jolies pucelles de l'Immaculée » — la bouche du grand étudiant maigre devenait onctueuse, ses yeux gourmands et
ivres, et il riait avec une voluptueuse satisfaction — (( tous ces jolis petits museaux, tous ces jolis petits plats: Bellote des Trembles, Lucia de Beaumanoir... et les petites Mazepain, mon cher! les petites Mazepain de Ja rue de l'Église ; est-ce qu'elles n'ont pas encore doublé le Cap de Bonne Espérance? » et il riait, content, répétant la gorge pleine : « de Bonne Espérance !
— Mais tu m'épates, Déplas. A la Réunion tu ne regardais jamais une jeune fille. »
Déplas se hissa sur les jambes avec un air très fm : a Je ne regardais pas, mon cher, mais je voyais. Tu comprends, les jeunes filles, on n'a pas besoin de regarder; ça se sent comme le miel dans le bois. » Il soupira pour la charge^, puis, souriant avec malice : « Bien sûr que je ne les regardais pas. J'en avais trop peur, mon fils : j'en avais - une - peur - du - Diable. Mais ce n'est plus la même chose ; elles sont si loin; elles ne pourraient pas maintenant me faire souffrir; je les regarde comme on regarde de loin l'écume de la Tempête. » — Il se mit à ricaner — « Suave mari magno, mon fils, suave mari magno. Et il clama : «Mais réponds donc, comprends-tu?
— Oui, fit Claude, je comprends; le voyage ne m'a pas tant que cela abruti. Alors tu ne veux pas venir avec moi? »
Léonce Déplas se dressa, levant l'index, très grand, les prunelles désorbitées, le teint plus jaune :
« J'en aurai bien garde. Et c'est logique, mon cher; je ne me suis pas donné la peine de traverser l'Océan pour me retrouver avec des créoles. Je ne
veux voir autant que possible que des Européens. Tu diras ce que tu en penseras dans deux ans. Je ne veux pas remettre les pieds à la Réunion. »
Et se retournant pour inspecter derrière lui comme par peur des espions : « Puis j'attends une petite amie. » Son sourire enfantin sur son visage bilieux s'alléchait de sadisme, mais, plaisamment mystérieux, il força Claude à sourire aussi. Claude porta son regard sur les piles à^ Libre Parole et ^Intransigeant qui encombraient la cheminée, et sortit.
Rue Gay-Lussac, Claude entra au restaurant créole.
Il s'arrêta sitôt le seuil, impressionné parle comptoir de zincj le carrelage froid, la division de la pièce obscure en quatre petites mangeoires, les rangées de bouteilles d'alcools, puis le garçon ahuri, les cris vinaigrés de la patronne obèse : « Jean, servez monsieur... Voyez monsieur. »
On lui indiqua la porte d'une des loges : à peine eut-il passé, il fut assailli par les acclamations des compatriotes : il se retrouva lycéen dans la salle-àmanger des pensionnaires ; il serrait les mains. Un ancien pion autoritaire de suite le traitait en camarade, les différences d'âge et de classe tombant dans la commune fierté de fouler « l'asphalte métropoli-
tain ». Tous ceux qui ont franchi la mer sont devenus des égaux : il serra encore deux ou trois mains, presque heureux. Son cœur longtemps oppressé par le voyage se détendait; il les sentait tous amicaux. 11 chercha une place en répondant aux questions.
Le fils Phihppe aîné ne lui demanda point de nouvelles de son troisième frère qui avait fait le voyage avec lui mais était resté quelques jours à Marseille. Il déjeunait à une petite table avec une jeune femme, presque fillette, que Claude examinait la première, silencieuse, rose, douce, une joUe chose de France — avec un regard timide en fuite d'hirondelle. Claude avait de la peine à reconnaître Philippe, parti quatre ans auparavant frais, imberbe et rosé de ce teint d'européen si admiré aux pays chauds : il le retrouvait tout en lard, la peau rouge sous du poil blanc, les moustaches rudes et le torse gonflé par un complet de drap olivâtre. Philippe mangeait à épaisses bouchées sans le regarder. Cependant, en face, un Lenoir, le nez alourdi et rougi depuis le départ de La Réunion, restait silencieux et opaque près d'une menue femelle turbulente, plaquée de vermillon et de bandeaux débordants, qui, riant haut, causait d'un bout de la salle à Tautre avec les étudiants des différentes tables. Elle parlait également avec la jeune fille de Phihppe qui répondait plus bas mais comme à une amie de tous les jours. Intimidé, Claude s'asseyait à quelque distance des Européennes, encore incertain de leur condition exacte quand Sainte-Rose entra, lui aussi accompagné d'une femme, et vint prendre place près de Claude.
Tout le monde en chœur, cria comme un bénédicité quotidien :
« Bonjour, TArsouille?»
Et Sainte-Rose prenant un air artiste, répondit avec bienveillance :
« Bonjour à la ronde », et glissa sur sa chaise. Claude ne put s'empêcher de rire devant lui en remarquant qu'il avait gardé à Paris, avec son air malpropre de cancre, le surnom qu'onlui avait donné au lycée de la Réunion où son père, riche sucrier mauricien^ l'avait envoyé suivre ses études. Il portait aujourd'hui de grands cheveux crasseux retombant à la rapin sur le col de son pardessus luisant comme une peau de phoque. Rien qu'à regarder ses yeux de somnambule encore plus dilatés sous le front écervelé dans un visage blanc comme celui des fous, il était aisé de voir qu'il n'avait pas dépouillé les niaises ambitions avec lesquelles il les faisait tous rire dans les récréations, naïf jusqu'au grotesque, leur promettant d'entrer à l'École des Beaux-Arts et d'y devenir aussi fort que Poussin et que Lebrun, — aux arrêts jeudis et dimanches, passant son temps à dessiner en sifflotant la silhouette du pion et de ses condisciples retenus au clou... 11 avait une femme!
Claude se trouvait voisin de la nouvelle arrivée, maigre et chien-fou sous la chevelure tombant en paillasse défoncée. Il émiettait son pain, en attendant sa sardine tardive, avec l'impression d'être à la caserne et de promiscuités obligatoires. C'était sans doute elles des « grues » et ses camarades étaient « collés » : il n'y avait qu'à se faire à ces nouvelles
notions, en bon conscrit. Forçant la répugnance instinctive, toule physique, il les regardait à la dérobée, curieux comme un Européen devant les négresses des lupanars de Djibouti. Elles paraissaient plutôt braves filles ; mais il restait incompréhensible pardessus tout que, jeunes encore, elles fussent peintes et emperrùquées aussi sauvagement. Il n'admettait pas que ce fussent des « Françaises », n'ayant jamais su se représenter la fille que sous les apparences d'une trottin de Musset ou d'une Manon, avec des coiffures discrètes et seulement quelques boucles entretenues coquettement, très propres et presque trop lissées. Celles-là avaient des chevelures embroussaillées en nids d'oiseaux et des peaux rugueuses sous la poudre. Philippe etLenoir se tenaient à côté d'elles comme des maris quotidiens, sans gêne devant lui qui arrivait droit du pays et n'avait jamais vu de blanches que des demoiselles de famille, trouvant cela tout simple et ne le présentant même pas, comme si c'étaient des servantes autant que les négresses. Ils mangeaient sans leur parler. De temps à autre ils levaient la tête de leur assiette, avec des airs désinvoltes d'administrateurs.
Claude avait beau vouloir se maîtriser, il restait embarrassé. Il s'intéressait au détail de leur mise, mais leurs visages, leurs yeux cernés, leurs lèvres fripées lui étaient désagréables : au temps du lycée il n'avait jamais suivi ses camarades aux orgies d'usage et il lui semblait que c'était comme s'il s'était toujours enivré avec eux ; et, parce qu'à la Réunion ce sont toujours des négresses, il lui pesait que des
femines blanches et jeanes fussent des prostituées.
Tout le monde mâchait silencieusement. L'entrée d'un grand blond, en fanfare, les agita tous.
« Bonjour, Marocain! cria-t-on. Bonjour, Prusselle! et TAlgérie, comment va-t-elle? »
Grand, sec^ visage cambré sur cou hardi, petite moustache d'officier, il affectait une allure martiale, et dans les regards une insolence espagnole. 11 vint s'asseoir en face de Claude, présidant la table principale peut-être parce qu'il représentait la plus grande des colonies. Il interpella le nouveau venu de suite, la prunelle fixe, les cils en pointe, sérieux à jouer le major de recrutement :
« Vous, vous êtes créole? ça se voit à votre figure. Comment vous appelez-vous ? »
Claude sourit : « Claude Mavel.
— Très bien, fit-il avec satisfaction : nous serons amis. Moi je m'appelle Ernest Prusselle.
— Et il a fait la guerre du Maroc ! cria un gros brun à tête rase.
— C'est vous là, le carabin martiniquais, qui prétendez me débiner? » D'une bouche pince-sans-rire, maintenant droit et sévère, son nez tranchant, il prononça avec dédain : « Non, M. Pierrond, je n'ai pas fait la guerre du Maroc parce qu'en France je ne vois que des petits messieurs qui ont peur de quelques marches sous le soleil d'Afrique, et dont le courage ne va pas plus loin, en été, qu'à prendre la verte sous les tentes de coutil des grands boulevards! Mais nous la ferons la guerre du Maroc et malgré eux, nous autres Algériens ! »
11 plissa la bouche, regarda circulairement.
« Vous prenez? monsieur Prusselle, demanda promptement le garçon : sardines, anchois?
— Anchois! » 11 revint à Claude Mavel :
« Vous êtes des îles, donc vous êtes amoureux. Ah ! vous rougissez : vous devez être même fiancé. Il n'y a rien de caché pour un Algérien; vous comprenez : l'habitude des Arabes, menteurs, dissimulés. » Il parlait rapidement à mots coupés à la façon des avocats de la nouvelle école, pressés, autoritaires, militaires, avec de petits gestes coupants de la main. « Excellent ça, les fiançailles ! continuez. »
Claude rougit, gêné par l'attention des femmes en qui trépassait une nostalgie et mécontent qu'il fût là question de son mariage. Mais Prusselle ne le lâchait plus : « 11 pique un fard comme une jeune fille! Allons, mon cher Mavel, remettez- vous : ces demoiselles sont très distinguées ; elles vous respecteront. » Et il lui tapait sur Tépaule paternellement.
« Mais je n'en doute pas», dit Claude, cherchant à se dégager de lui.
Changeant savamment de ton, en vieil avocat, Prusselle reprenait: « Vous êtes un malin, vous; vous avez pris le bon parti pour quelqu'un qui veut réussir à Paris : vous vous êtes fiancé afin de ne pas faire la noce... J/o^ j'aime mieux regarderie danger face à face, mais je suis les mêmes principes que vous. Tope-là! » Et d'un ton plaisant de consigne, le doigt en coup de sabre : « Pas de femmes ! jamais de femmesL., Peuhl de temps en temps une femme du monde, mais à peine, et vite oubliée. Affaire
d'hygiène seulement : car il faut de la méthode ! » Claude avalait un mauvais chou-fleur, en quelques secondes, distrait ; il se tenait légèrement décontenancé, ne sachant trop que penser de l'Algérien. Ce n'était pas le type connu du Marseillais qu'il s'était attendu à rencontrer dès son débarquement en France; avec des paroles bravaches et hâbleuses, ce Prusselle était froid, sec, donnait l'impression d'une volonté perçante, d'un travail sérieux, d'un esprit rangé. Sans doute sa loquacité n'était-elle que manière particulière de blaguer... propre à lui seul^ ou à tous les Algériens? Français, Algériens, autant de races différentes de la sienne, et bizarres !
Prusselle répétait, le masque osseux et énergique, piquant fort de la fourchette dans son assiette :
« Pas de femmes I surtout à Paris... D'abord elles ne sont pas joHes.
— Tu parles, cria la femme de Lenoir en versant à flots le vinaigre dans son assiette. Moi, je suis de l'Es ta que!
— Passez-moi le piment, monsieur Prusselle, vous ferez mieux )), dit la compagne de Philippe aîné qui, étant timide, ne voulait point paraître niaise.
A toar de rôle créoles et petites femmes se passèrent le flacon ; elles avaient pris le chic de se servir du piment pour se donner l'illusion d'avoir été aux colonies et y trouvant le plaisir d'une excitation de surcroît. Claude était étonné qu'elles mangeassent si peu de viande, becquetant leur assiette. Et bien qu^elles se fussent à peine versé deux gouttes, elles affectaient d'avoir le palais embrasé, soufflant entre
leurs lèvres rouges. Lenoir, Tassiette repoussée, ne prenant pas de dessert, commençait à causer, lentement, d'une voix de chien qui tousse, sur la sottise des professeurs de l'École Coloniale et finit par annoncer qu'il attendait du jour au lendemain sa nomination de magistrat à Tananarive.
(( Dire qu'il y a des gens qui s'emploient à ça, protesta Pierrond. Tu ne sais même pas te faire comprendre de nous.
— Tu es jaloux de moi, déclara Lenoir, parce que tu es de la Màtinique et que là-bas il n'y a que des nègres, tandis que chez nous... »
Prusselle se leva, droit en sa redingote, allongea la main, grave : « Arrêtez, messieurs : pas de querelle entre colonies. Il faut faire /e bloc^ sans cela nous sommes perdus : on nous déteste tous en France.
— C'est un fait certain », dit un petit créole à grandes oreilles et qui ne demandait qu'à montrer sur la figure flétrie, les paupières minables, sa fatigue d'avoir couru toute la banlieue en quête d'un poste de pion, « à Madagascar l'administration reçoit comme des chiens les gens de la Réunion et...
— Est-ce que tu y as été? beugla le Martiniquais.
— Laissez-le causer ! » cria Prusselle.
Le petit créole, plein décourage, bredouilla : «J'y ai été?... j'y ai été?» et reprit avec indignation : «On n'a jamais voulu payer d'indemnité à mon cousin de Boufflers qui est allé le premier comme planteur dans la Grande Ile en 1873, alors qu'on a versé deut cent mille francs à un Européen deMayotte, o\i il
n'y a jamais eu de guerre, pour l'indemniser c/'w/ze collection d'orchidées. C'est fort, hein? foutre.
— Mais dis donc, Bouftîers, fit Pierrond flatteur, je ne savais pas que tu avais un petit bout de langue si bien taillé : tu finiras par passer ton 3^ examen de droit. » Et lui tapant sur la tête pour la faire rentrer entre les oreilles larges : « Tu as raison, mon vieux frère-la-côte; et aux Antilles, donc? On prétend que nous coûtons à la métropole, nous autres les vieilles colonies : mais nous coûtons, bougre de Dieu, parce qu'on nous impose un tas de gros fonctionnaires dont la voirie parisienne a débarrassé les boulevards. »
Le garçon entassait les assiettes sales bruyamment sans rien casser. — « Un cary, lui cria-t-on. — Deux carys. » Il répéta la demande par dessus la balustrade, à fêler les tympans.
Posément, s'arrêtant de mâcher, Lenoir disait : « A quoi ça les avance? Ils ne font qu'attraper des maladies de foie ou la dysenterie aux pays chauds.
— Oui, répondit froidement Prusselle, mais en attendant de crever, ils viennent prendre les meilleures places chez nous : aussi nous sommes obligés de venir nous créer des situations à Paris. Eh bien ! tant pis pour eux : nous conquerrons Paris !
— Ah î fit avec découragement Boufflers : c'est qu'ils savent bien nous empêcher de faire notre chemin ici aussi : ils préféreraient donner des places à des Suisses ou à des Prussiens plutôt qu'à nous.
— Je te crois. » Philippe, avalant à la hâte sa bouchée, cria : « Les créoles ne savent pas en France s'ils sont chez eux ou non. On nous traite en étran-
gers. Et Dieu sait que nous sommes foutument plus patriotes que tous ces Parigots ! n
Boufflers, rageur, reprit, ses minuscules prunelles noyées dans les sclérotiques :
« L'Européen nous déteste : lui, il n'arrive que par le piston et il en veut au créole d'être plus intelligent que lui et d'arriver malgré son indolence.
— On n'a qu'à aller au Ministère des Colonies...
— Parbleu^ entonna Prusselle, il voit que nous sommes une race plus jeune, et, comme les aînés avec les cadets, ils veulent nous retarder, nous étouffer en douceur. Mais patience : ils ont trop la flemme ! Dire qu'aux colonies on leur fait la réputation d'hommes d'affaires, d'hommes pratiques ! ils sont mollasses^ pas fichus seulement d'être exacts à un rendez-vous. Paris est la ville des lapins par excellence : on poirote parfois pendant une heure.
— C'est une belle ville quand même, fit Boufflers^ fermant ses yeux qui bavaient de convoitise.
— Une belle ville... protesta Prusselle : bien sûr il y a des monuments. Mais il faut voir Alger. ..
— Et Marseille... blagua Philippe aîné.
— Fermez donc ça! Qu'est-ce que j'ai de commun avec un Marseillais ? Le Marseillais cause pour causer; moi je parle pour agir; et je parle toujours sérieusement : est-ce que vous avez le ciel d'Alger, ici?... alors ne blaguez pas. Une grande ville qui a encore des rues tortueuses où un sapin peut à peine passer, un pavé où l'on risque se casser le cou dix fois par jour! A Alger, au moins, dans la Casbah c'est pittoresque et c'est à sa place : nous laissons ça
pour tés européens. Mais ici! Elles omnibus oià l'on ne peut rester dix minutes sans pincer la migraine, pour six sous : à Alger, pour deux sous, cria-t-il, on traverse Mustapha et Alger. Des omnibus pareils déshonorent une capitale ! »
La conversation ennuyait les femmes. Elles se levèrent en frottant les pieds sur le plancher, et l'on passa à la queue leu leu dans le billard pour rester là à flâner dans la bàillerie de ladigestion. Prusselle, Pierrond, Lenoir, les plus aisés, demandèrent le café et du rhum, se rasseyant à une des petites tables à manger alignées sur le côté. Il faisait plus frais dans la salle plus claire doublée de glaces, et l'on avait envie de s'allonger pour une sieste sur le drap vert. Pierrond et Philippe se mirent à jouer, avec science, taquinés plusieurs minutes par les femmes qui aimaient tournoyer autour des carambolages. Celle de Lenoir flnit par vider à la dérobée le restant de tasse de son homme et alla par derrière Prusselle s'accouder à ses épaules.
« Qu'est-ce que c'est? gronda-t-il en se secouant. Je n'ai pas besoin de puces.
— C'est moi.
— Ah! c'est,toi, Raphaëlle. Qu'est-ce qui te prend?
— Je viens vous demander conseil, fit-elle d'un
air boudeur. Voilà Lenoir qui va apprendre à parler à Madagascar : qu'est-ce que je vais devenir, moi? Vous ne pourriez pas me recommander à un copain? )>
Prusselle réfléchit gravement, puis conclut : « Ce n'est pas la peine : il y a Émilienne qui a trouvé un miche ; tu n'as qu'à monter t'installer à sa place chez Sainte-Rose : c'est la même chose.
— Ah zut alors! cria-t-elle en reculant. 11 faudrait avoir du courage pour habiter avec Sainte-Rose... Il sent le ragoût de mouton. »
Sainte-Rose, qui sifflottait en dessinant sur un coin de table, ne prit pas la peine de lever la tête. Raphaëlle revint vers Prusselle, grimaçante et les yeux caressants :
« Puisque vous n'avez personne, faut me prendre avec vous.
— Par exemple ! dit Prusselle, jouant à la frayeur. Dis donc : regarde un peu la tête que j'ai.
— Tu as la tète que ton papa t'a donnée... Tu n'es pas gentil, minauda-t-elle rieuse et triste. Tu es trop prétentieux ; avec ça que nous ne sommes pas camarades de purée ! »
Elle lui tira la langue et son âme de gamine vint rajeunir aux prunelles et à la pointe du nez la vieillesse précoce d'un joli visage méridional. Claude la voyait enfant et fanée ; il était apitoyé et écœuré, dans l'embarras d'être obhgé de la mépriser complètement maintenant qu'il savait au juste ce qu'elle était. Il s'apercevait qu'elle le regardait et peut-être sentait-elle son mépris. Et sans qu'elle commît rien
d'indiscret, une espèce de relation les mettait tous deux face à ^face à part des autres dans la salle, du fait qu'il était nouvel arrivé, que malgré lui il l'observait par curiosité et du fait môme qu'elle n'osait Taborder. Tout le monde à cette minute causait ensemble, riait grassement, et cela créait une dangereuse atmosphère de familiarité générale et vulgaire. Ce qui restait en sa frimousse de bonne fillette, de sautilleur et caressant, l'attristait plus que tout.
Elle s'était détournée de Prusselle, simulant une pleurnicherie. Et, tapant rapidement des talons, elle glissa jusqu'à l'autre bout de la salle, s'arrêta là devant la glace, levant la main pour répingler son chapeau avec ce rien de geste élégant qui donne à toutes les parisiennes, même aux cocottes, la fraîcheur de souplesse d'une femme du monde. « Comment trouvez-vous mon chapeau? cria-t-elle... C'est ravissant, il n'y a pas à dire. J'ai acheté la forme toute nue pour 25 sous et puis en deux temps, comme à l'armée, j'ai cabossé la paille, j'ai mis pour 40 sous de soie bleue... Mais vous ne vous y entendez pas, vous 1 » et seulement elle se détourna à peine vers Claude, n'osant Tinterpeller et le regardant de côté comme font les jeunes fdles de la société: Claude imperceptiblement, le sentait, avec la peur de son approche, confus de rester en place et ne se décidant à bouger en voyant tout le monde lanterner, quand un nouveau créole, Reyer, entra.
Il alla en hâte s'asseoir à une des petites tables, et, de là, vit Claude, l'appela, lui serra la main. Il était toujours le dernier arrivé parce qu'il préparait Poly-
technique. Il fut gentil pour Mavel, le pria de rester près de lui bavarder. Il tenait haut la figure oii la moustache se partageait avec soin ; très négligé à la Réunion, il portait à Paris des vêtements stricts, élégants. De suite après le potage avalé en quelques secondes, il questionna Claude sur les bals du pays, souriant aussitôt distraitement comme s'il se voyait là-bas à une soirée, revenu avec un uniforme d'officier au milieu des jeunes filles décolletées. Claude n'étant pas très renseigné, Reyer bienveillamment changea de conversation, l'interrogea sur ce que devenaient tel et tel condisciples qui, n'étant point boursiers comme lui, n'avaient pu venir en France. Claude répondit : le premier gagnait 8.000 dans les Douanes au Cambodge, plusieurs autres travaillaient comme géomètres à Tananarive : presque tous les élèves des classes modernes étaient arpenteurs à Madagascar.
« Comment, ditReyer, ce crétin gagne 8.000 francs au Tonkin... il est marié?... il a un enfant? » A quoi servait d'avoir des prix d'excellence et d'honneur, d'obtenir une bourse, de préparer durement Polytechnique, avec possibilité d'y échouer en dépit d'une intelligence supérieure, puisqu'une inteUigence primaire arrivait si vite à gagner largement sa vie ? Ce n'était pas la peine vraiment d'être un des lauréats du Gouvernement !
Dans une indécision, sans qu'ils se fussent davantage expliqués, Claude lui-même était énervé, partageait déjà le sentiment de Reyer; et, à se découvrir soudain si loin de l'Océan Indien, il était près de se demander s'il n'aurait pas mieux valu, pour le bon-
lieur commua d'Eva Fanjane et de Claude Mavel, qu'il fût allé au Tonkin. Quand serait-il agrégé? Agrégé : Léonce Déplas avait ri! Pourquoi aussi au pays s'était-il promis avec tant d'assurance de terminer son agrégation dans le laps minimum de temps, record si rarement tenu? Fallait-il être assez enfant! Certes il avait toujours été le premier de sa classe; mais du seul fait d'avoir touché le sol parisien, fatigant et glissant, il se sentait déjà moins sûr de son intelligence, effrayé de ce Paris dont il avait à peine traversé un quartier, avec l'épouvante d'avoir à le parcourir tout entier, et pris d'une harcelante envie de s'enfuir, de retourner; par-dessus tout il avait le flair qu*il perdrait beaucoup de temps à s'acclimater la première année, à s'installer chez soi, à venir manger dans ces bouibouis. Il avait calculé qu'il ne ferait pas la noce comme les autres étudiants ; mais maintenant, de se trouver à côté de Reyer qui était aussi doué que lui et qui n'avait pas encore été reçu, d'être assis au milieu des autres, en popole, il acceptait déjà d'être retardé par mille choses imprévisibles. Il plongea au marasme, dans un vertige de fatigue noire... Reyer, après le bifteck, disait amicalement :
« Tu n'as pas changé : un peu de barbe... Paris va faire pousser ça d'un coup : l'année prochaine on ne te reconnaîtra plus ».
Raphaëlle leva la tête, dévisagea Claude : les traits assez nets, la tête à demi penchée, il avait un caractère en même temps franc et fuyant, ce qu'accusait l'indécision du teint flottant dans une apparence
châtain. Sous un front réfléchi, bosselé timidement, il promenait un regard fin autour de lui, par un léger branlement de tête de lycéen qui se récite sa leçon, et ce geste machinal qui le balançait entre l'homme et l'enfant séduisait.
(( Monsieur n'a pas l'air créole du tout, déclarat-elle avec décision.
— Tu trouves? intervint la femme de Sainte-Rose. Moi j'aurais reconnu de suite qu'il l'était ». Lenoir, qui venait d'allumer une cigarette, lui souffla sa fumée dans le nez. Elle déroba le visage pour crier : « Bien sûrl sa voix chante dans les bouts. »
— Pas du tout, répliqua Raphaëlle, M. Mavel a la voix bien timbrée, il n'a Faccent d'aucun endroit. Et pour la figure tu n'as qu'à comparer à Lenoir : lui, il ressemble de partout à un Brésilien : c'est le frère des- nègres... dis, pas vrai. Chocolat? »
Tout le monde grillait des cigarettes. La salle se boucanait de fumée. Claude entendit contre ses oreilles la voix poisseuse de Lenoir répondre :
(c Qu'est-ce que tu as à être en chaleur comme ça aujourd'hui? allons, ne dis pas de mal de ces noirs qui te permettent de blanchir leur porte-monnaie. »
En tournant tapageusement des fonds de café, tout le monde se mit à applaudir. Claude sourit, détourna la tête... Tous se secouèrent avant de partir. Claude paya sa note; on lui enseigna qu'il fallait glisser les deux sous du garçon; les autres crièrent des chiffres que la patronne inscrivit.
Ils sortirent sur l'asphalte. Claude avait chaud au visage, avec un grand besoin de marcher; il ne savait pas bien s'il était remué encore du voyage : il n'était pas content de lui-même bien qu'il ne découvrît rien à se reprocher. Il avait la confuse angoisse que la société 011 il devait vivre à Paris, par sa vulgarité, ne l'éloignât davantage d'Eva comme si la distance kilométrique ne suffisait pas. Il aurait voulu se trouver transporté dans une chambre étoffée et tiède oij, isolé, il pensât à elle avec la certitude de n'être point dérangé dans son rêve, où il pût s'agenouiller contre un sofa et la prier avec des sanglots contenus; et en même temps, par la molle incertitude où il s'enfonçait, entre des impressions de chaud et de froid, il éprouvait le besoin de se reprendre au plaisir d'avoir déjeuné avec des compatriotes, de se sentir étudiant, de sortir avec plusieurs camarades dans une rue de la grande ville européenne. L'air était frais à ses joues. Il regardait alentour avec une curiosité plus lente. Il était surpris que les trottoirs fussent envahis par des tables et des arbustes. Prusselle l'accapara. Devant eux Philippe et Lenoir marchaient avec leurs compagnes du jour, le pas mûr, les tailles larges, satisfaits de pouvoir se promener da?îs des imes avec des femmes leur donnant le bras. Ils avaient tous l'air
d'être employés dans un ministère, en même temps ragaillardis par la fierté et l'ëtonnement d'avoir à eux des petites femmes, avec ce goût poétique de rinsulaire pour l'oiseau, le bengali qu'il achète et conserve en cage comme un tendre et luxueux petit compagnon.
Arrivés devant le Luxembourg, Lenoir, Philippe, Reyer, se rassemblèrent pour se serrer les mains. Prusselle tenait Claude par le bras. Reyer s'avança et lui dit cordialement :
(( A propos, que je te prévienne : fais attention à Boufflers comme à la peste et arrange-toi à ne jamais te trouver seul avec lui : il te tapera dans les grands prix et, tu sais, tu pourrais te couper après. »
Il partit à la course, les coudes aigus balancés en cadence.
« Il veut que tu gardes l'argent pour lui, dit Lenoir en riant : il a sa femme qui va accoucher dans un mois. C'est pas moi qui serais le parrain!
— Assez parler de mouquères ! » coupa Prusselle. Et il emmena Claude.
Il tenait à l'accompagner, à Tendoctriner, à le conduire jusque chez lui, avec la certitude qu'il avait devant tous les nouveaux rencontrés d'en faire des prosélytes. Il marchait d'un bon pas, le tenant serré contre lui et le menant droit sur le trottoir de la rue Soufflot,
« Ces sacrés Français ! ils n'existent que pour ça. C'est bien la peine, n'est-ce pas, d'aller anémier sa jeunesse dans l'amour : la femme ne doit être qu'une
s 4 EN FRANCE
soupape. Prenez bien garde de ne pas vous laisser entraîner par les camarades de votre pays : pas de collage surtout : la première venue est bonne quand il y en a trop ». Il ponctuait, le profil sec et rigide. « Plus tard, quand on est rassis, on est capable au moins de choisir une bourgeoise pour se faire des enfants qui travailleront. On la choisit d'autant mieux qu'on n'est ni impatient comme le puceau, ni éreinté comme le Parisien ».
Claude, entraîné, ne pouvait rien regarder, il voyait rapidement se faufiler à côté de lui des demoiselles à grands chapeaux, des messieurs à gibus. Prusselle s'aperçut que son regard obliquait à droite, à gauche :
« Vous regardez les Parisiens, hein? Ils sont toufours pressés ! Ils vous bousculent, ils arrivent à passer devant vous ; vous croyez que c'est pour une chose importante et qu'ils sont déjà rendus dans leur bureau : quelques pas plus loin vous les retrouvez à regarder un cheval de fiacre qui vient de tomber et qui ne bouge plus. Vous voilà dans votre rue : je vous plaque ».
Claude était moulu; non du premier choc avec Paris : il n'y a;^ait pas eu de choc, mais plutôt, au contraire, il était tombé sans s'en apercevoir au
milieu de la capitale comme dans une vaste chose molle et informe : il se sentait enlizé dans la grande ville. Les épaules écrasées... le cœur harassé... des nausées... le froid aux os. Et l'atmosphère de la chambre d'hôtel, sourde, l'existence grise et moisie. Le sommeil les yeux ouverts et l'esprit contracté, toute une après-midi de bâillements et de découragement veule); devant la malle ouverte qu'on n'a pas le courage de vider. Et il faut vivre!... Il avait eu peur de sortir : il avait mieux aimé en rester là, avec l'impression d'être encore dans la cabine, flottant au milieu des eaux, sans relation avec Tunivers et gardant toutes^ses illusions sur Paris, et aussi avec le besoin de silence des sentimentaux passionnés.
Il ne retourna point le soir chez Gabari. La patronne de son hôtel, dame correcte, bienveillante et persuasive, lui enseigna que pour la commodité des locataires, elle avait installé un restaurant au rez-dechaussée. Trois ou quatre pensionnaires arrivèrent; ils causaient familièrement avec la gérante, à voix basse et mielleuse : c'étaient des Italiens bruns comme des mulâtres et des Roumains : leur bourdonnement labial se confondait avec le ronflement de la lampe à gaz ; la lumière tremblotait. Il lui sembla être toujours en voyage, cette fois dans un sousmarin. Le repas vite terminé, il monta à sa cabine, heureux de n'avoir pas de rue à traverser, et s'endormit aussitôt...
... Il était bercé par les innombrables eaux du sommeil sur une houle lourde; il surnageait, faisant la planche, les oreilles dans l'onde. Le soleil é-tait voilé.
C'était dans FOcéan Indien. Des oiseaux miraculeux par moments frôlaient. D'autres fois il se rappelait être dans un navire, dormant ; il entendait des pas courir sur le pont immédiatement au-dessus de sa tête, comme dans un branle-bas de naufrage, mais sans qu'il eût à s'effrayer... Il savait qu'il était en voyage d'inspection coloniale. Marchant à pas lourds sur le pont, il causait avec Prusselle, changé en Anglais flegmatique, sur les voyages; ils discutaient : Prusselle lui répétait avec obstination que « l'espace est une idée abstraite qui embrasse tous les rapports de coexistence, tandis que le temps est une idée abstraite qui embrasse tous les rapports de succession )) et qu'il ne pouvait y avoir refusion. Il répondait à son interlocuteur^ lui prouvant que Madagascar, Zanzibar, la cote des Çomalis et l'Arabie coexistaient dans l'espace et en même temps se succédaient dans leur voyage au fil du temps : alors l'espace et le temps se confondaient. Prusselle ne comprenait pas, ils se disputaient et soudain ils se mettaient à parier à la nage autour du bateau, en rade d'Aden...
A trois heures, Claude reprit conscience, altéré..., saisi de se rappeler qu'il était à Paris, dans un silence stupide, chaud et inquiétant. Il revit le restaurant, le grand Prusselle sérieux et bavard, les femmes, cette Raphaëlle toute en tressautements, une de ces petites Parisiennes échauffées qui vous donnent l'impression de se consumer en paroles, — et Reyer... qui avait une femme et allait avoir un enfant. Cette pensée immobilisa une minute son esprit, et il se rendormit
à moitié dans ses premières sensations. La pendule de la cheminée poursuivait son tic-tac émiettant le temps : ce devenait pour Claude le piston régulier du navire avec l'impression crépusculaire qu'on faisait beaucoup de chemin et que dans l'immensité on n'avait pas avancé. Enfin Claude plongea à un sommeil plus profond.
Il se réveilla, fatigué mais assoupi de douceur. La fenêtre s'encadrait sur un hall aux vitres couleur de plomb. Il songea à tout le mouvement de la veille^ et décida de ne plus manger chez Cabari tant il éprouvait le besoin de s'isoler quelque temps. Il avait tant à faire ! Il dressa la liste de ce qu'il fallait achever dans cette première journée et il se sentit parisien, nerveux, impatient et décidé, plein de courage têtu.
Tous ces jours, il courut la Capitale pour se présenter aux adresses qu'on lui avait données.
Il se perdait, croyant retrouver certains endroits et partant sur ces fausses pistes, il était bousculé, arrêté par des entassements de foule, il butait aux rails des tramways, il interrogeait les passants toutes les cinq minutes, entendait mal les renseignements rapides : ceux qui, avec bienveillance, s'arrêtaient, ne connaissaient pas plus que lui le quartier; presque nulle part il ne découvrait de sergent de ville ; il évitait de regarder les monuments de peur de se distraire. Le concierge de la Sorbonne, bourru, le renvoya avec des paroles incompréhensibles : sans doute les oreilles de Claude, fatiguées par le voyage, étaient-elles inhabiles à suivre la vélocité européenne.
Avec la concierge, d'après des Bottins, un catalogue du Bon-Marché, il put tenir quelques indications sur les bibliothèques, les musées. Il passa deux fois chez Prusselle qui n'était jamais là. Il osa prendre des omnibus, correspondit : il commença à s'orienter dans Paris, établit en un plan de sa mémoire une géographie sommaire de la capitale fixant les places de la Sorbonne, de l'Observatoire, de la Bastille, des magasins du Louvre, de l'Opéra, de la Concorde, du Ministère des Colonies. La Seine traversait d'un paraphe net sa carte idéale. Quand il tombait dans une petite rue, il s'abandonnait à l'instinct, finissait par se retrouver dans une artère connue en se confiant à la foule. Dans ces étroites ruelles populeuses et vieilles, à noms historiques lus dans les romans de Hugo ou de Balzac, rue Saint- André-des -Arts, carrefour de Buci, Saint-Séverin, rue de la Parcheminerie, rue Galande, effrayé de tant de laideurs et de nippes pressées en désordre dans un tumulte de langage incompréhensible, il se voyait transporté au Moyen Age : vraiment le temps et l'espace se confondaient. Il s'effarait. Aux boulevards, dans la foule aux visages hermétiques, au milieu des yeux qui dévisagent froidement, avec les colonnes Morris et les fontaines Wallace, avec les omnibus bigarrés et pesants, la couleur septentrionale des fiacres aux cochers engoncés de couvertures, l'apparence lourde de la vie parisienne entassée à l'automne, cet aspect à la fois spacieux et secondaire des avenues, l'atmosphère neutre de la saison, Claude Mavel se sentait en une capitale étrangère, avec les images de Pers-
pective Newsky, de Sirand, de Westminster, vus dans les vignettes qui se mêlaient à ses yeux en un papillotement cosmopolite.
Le soir il était étourdi, ayant acquis deux ou trois notions de plus sur ce Paris où tout est à apprendre, compliqué et minutieux : la distribution des rues par arrondissement comme la spécialisation des denrées chez les commerçants — tabac chez le marchand de vins, lait chez le fruitier, fil chez la mercière et ne pas aller chercher de la charcuterie chez le boucher, — ville où tout vous déconcerte, où la blanchisseuse s'appelle Madame, l'épicier est un monsieur, le garçon de café rasé beau comme un prêtre, — ville où il faut tout regarder sans perdre son chemin, toujours se presser sans jamais se faire écraser. Ces sorties prenaient un temps infini mais étaient indispensables, et il les faisait avec la conviction d'un apprentissage nécessaire. De suite après le dîner, il se couchait, heureux de ne plus entendre de conversations de camarades, de s'endormir en oubliant quelque temps le pays. Ne fallait-il pas toute sa présence d'esprit pour s'adapter à l'existence de la grande ville, pour se situer dans Paris, une à une y fixer soUdement ses amarres? Parfois dans un silence, arrêté au milieu de ses préoccupations, il s'apercevait qu'il ne pensait plus à Eva : il savait que c'était provisoire et qu'il ne pouvait l'oublier ; malgré tout l'idée de manquer à un devoir quotidien l'inquiétait. Toute la durée du voyage, à Marseille, les premiers jours de Paris il avait gardé à sa montre l'heure du pays, afin d'apercevoir de suite, chaque fois qu'il y consultait, ce
qu'elle faisait à cette minute à la Réunion ; le soir, quand il dînait à sept heures, il savait que maintenant elle dormait, là-bas, à 10 heures et demie; quand il se levait à six heures, elle — à 9 heures et demie — prenait son goûter, les cheveux en tresse sur le dos non encore relevés en chignon, achevait sa toilette après avoir dressé son lit. Au bout de huit jours, il dut remettre sa montre à l'heure de Paris : il avait manqué un rendez-vous, arrivait aux musées après la fermeture, se trompait d'une heure pour les repas. Il fut chagrin, mais c'était une cause de fatigue de plus que d'être à cheval sur ces deux heures différentes ! Il était rendu, la tête tournoyant de surmenage, dans un Paris qui se rétrécissait et se creusait sous lui.
Il était trop exténué pour pouvoir aimer Eva à Paris comme il l'aimait au pays. Il demeurait impuissant à se la représenter comme il la revoyait dans les siestes oisives allongées au pont du navire, à travers les cordages, sur le ciel mouvant. Même le soir, étendu sur le lit, s'efforçant de ressaisir ses esprits les dernières minutes avant de s'endormir, il ne réussissait à composer une image minutieuse de la fiancée; et finissait par en rester blessé comme d'une infidélité involontaire. Il ne pouvait qu'évoquer une silhouette vide, le contour ovale d'un visage où il n'apparaissait plus d'yeux passionnés, de bouche, de chair modelée. Ce n'était plus un amour qui possède en détail la réalité, qui se poursuit, s'enlace et s'enchaîne à lui-même par mille souvenirs vivants, c'était un amour en idéal et en volonté, tout en tension
ardue. Il ne savait plus penser à Eva avec cette exactitude de l'émotion fidèle qui vous donne confiance en vous-même, mais seulement à ceci : il faut l aimer. Eva ne pouvait lui en vouloir : on n'est pas coupable qand on soufïre! et pour lui, si ce n'était pas la souffrance, il eût préféré une douleur précise; il était ahuri, il était irresponsable, il n'avait pas plus la maîtrise de soi que les premiers jours de bateau où il ne pensait à rien ; ce n'était plus le mal de mer, mais c'était le mal de capitale, un mal tout cérébral mais stupéfiant où l'organisme n'est plus équilibré, où le cœur est anesthésié, où au cours d'une vie insipide dans Paris capitale de l'indifférence quelques idées fondamentales de direction et de relation seules fonctionnent... où, alors, — qu'y faire? — Eva n'existe plus provisoirement.