‹ En France; romanChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE III L'ENGOUFFREMENT · texte numérisé non relu

CHAPITRE III L'ENGOUFFREMENT

Chez sa concierge, aussi simplement que si c'était une lettre d'un autre quartier de Paris, Claude trouva les lettres de son pays déposées par le facteur en son absence. L'exaltation d'un bonheur déchirant Tenfiévra ; il monta à la course l'escalier, ayant fendu l'enveloppe :

« Claude chéri,

« C'est en me répétant à chaque heure que je suis ta petite femme que je prends la force de supporter la séparalion. Rassure-toi. J'ai beaucoup de courage, je suis forte, je sais penser à toi avec toute l'énergie nécessaire à celle qui partagera tes épreuves et te suivra partout oii tu iras plus tard. Les heures tout de même sont longues, et les soirs surtout sont durs, parce que c'était après le dîner, ces derniers temps.

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que tu venais me voir. Gabriel était sorti; tu te rappelles, maman jouait ses sonates que nous lui avions demandées; nous étions assis à côté sur le sofa; tu gardais mes doigts dans tes mains tout le temps que maman jouait; tu m'avais apporté chaque fois de beaux œillets. Autant que possible pour me faire croire que tu n*es pas trop loin, je mets toujours des œillets sur la petite table de ma chambre, celle qui est en laque de Chin^ : on s'en procure assez facilement au Bazar, pourtant bientôt la saison sera finie. Mais alors tu m'auras env^oyé ta photographie : n'oublie pas que tu m'as promis de faire tirer ton portrait dès que tu seras à Paris. C'est à Paris que tu te trouveras lorsque tu recevras cette lettre : ainsi, mon chéri, tu seras resté un mois et demi sans nouvelles de moi, tandis que moi j'aurais déjà reçu trois lettres de toi. C'est étrange aussi de penser que cette lettre que j'écris quelques jours après ton départ, pendant que tu n'es pas encore arrivé à Aden, tu la recevras alors que tu auras déjà passé par la Mer Rouge, par Port-Saïd et par Marseille : mais alors, tu ne sauras jamais à l'heure où tu liras mes lettres quelles sont mes émotions du rnoment, car je ne puis faire autrement que de t'écrire comme si tu étais encore dans noire hémisphère et c'est sans doute tout autre chose que je sentirais et que je t'écrirais si je te pensais déjà à Paris. Que tu seras seul dans ta chambre d'étudiant! Ah! chéri, j'éclate, laisse-moi te dire franchement, je veux ne te rien cacher : depuis le commencement de cette lettre je me contrains pour ne pas te faire de peine, mais je

souffre trop depuis que tu es parti, j'ai envie de pleurer tout le temps. Je suis seule, seule, le monde ne m'est pas devenu étranger, mais tous les bruits ne m'arrivent qu'à travers un voile derrière lequel je suis avec ta pensée, car au contraire c'est tout naturellement que je cause avec toi, que je t'entends ; il y a des instants où. il me semble tout à fait que tu es là; puis les sanglots me secouent. Ah! Claude chéri, on ne devrait pas avoir de ces peines-là; il vaudrait mieux s'endormir pour ne se réveiller qu'à ton retour. Ah! Claude... tant pis ! j'ai bien fait de te le dire : je souffrais trop; songe donc que je suis seule; c'est un mot que jusqu'ici je n'avais pas compris. Je me trouve seule à la Réunion, je suis exilée. Tu vas me juger bien enfant de dire que c'est moi qui suis exilée alors que c'est toi qui as dû quitter le pays; mais c'est tellement vrai! Quand je suis revenue du port de La Pointe à Saint-Denis par le chemin de fer, que j'ai repassé par le tunnel, à travers mes sanglots je ne comprenais plus où j'étais ni quelle force m'emportait; le noir du tunnel était affreux et quand le train est sorti de la montagne et que j'ai découvert Saint-Denis, c'était une ville lointaine que j'avais sous les yeux toute petite, redevenue sauvage avec la quantité de ses palmiers et de ses arbres. Je ne distinguais plus Chouchoute ni maman, à côté de moi sur la banquette ; quand je suis rentrée, mon amie Micheline que j'aime plus encore était à la maison, mais je n'entendais pas ce qu'elle me disait et j'avais peur de la regarder. Elle m'a prise dans ses bras et je ne sentais pas ses mains. Petit

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Claude, mon grand Claude... il y a en moi quelque chose de brisé, de fini comme si tu m'avais abandonnée. La vie d'alentour ne m'arrive plus, je n'ai plus envie de rien.

« Maman est bien bonne, je t'assure, mais elle a été très occupée par le départ de Gabriel qui t'arrivera deux jours après cette lettre, car il restera à Marseille pour visiter la ville et retrouver un ancien camarade, qui y prépare la médecine militaire. N'oublie pas d'être bien bon pour lui, va le prendre à la gare, et choisis-lui une chambre près de la tienne, montre-lui les monuments que Lu connaîtras déjà, veille à ce qu'il n'aille pas trop vite dans les cafés. Maman sera bien contente de toi, si tu fais tout cela : tu sais que c'est son Benjamin. Je te dis de suite toutes ces choses parce que c'est très important.

« Puis, mon cher fiancé, mon cher petit mari^ — tu es content, n'est-ce pas? — je viens te remercier de ta lettre. Qu'elle était belle^ mon Claude, comme tu sais dire les choses, tu es un poète ! Chaque fois que je relisais ta lettre, je voyais mieux les choses. Que tu as dû souffrir, chéri ! serai-je jamais assez digne de toi? Oui, parce que je t'aime tant et que je me soigne beaucoup; j'entretiens ma beauté pour toi. Je pense encore plus à toi quand je peigne ma chevelure : hier, je me suis regardée dans la glace, il me semble qu'elle a grandi encore, elle descend jusqu'au-dessous de mes jarrets. Claude bien-aimé, je voudrais encore être plus jolie pour toi. Mais sois tranquille : je prendrai les plus grands soins, je t'aime tant, tant ; il n'y a que cela qui me donne des

forces; quand j'ai beaucoup de chagrin, je vais me regarder dans la glace : mes paupières sont gonflées et j'arrête aussitôt les larmes pour qu'elles n'enlaidissent pas le visage qui est à toi. Tu peux être sûr : dans trois ans tu me retrouveras la môme; je suis jeune, tu sais que je n'ai pas encore tout à fait 17 ans et les brunes ne s'abîment pas comme les blondes. Claude! je serai M™^ Claude Mavel. Dis, est-ce que je ne te semble pas trop folle? S'il y a des choses qui te paraissent mal dans ma lettre, tu me le diras sans faute.

« Puis il faut que je m'égaie, mon cher Claude, sans quoi ce serait trop triste. Je n'ai pas le courage de sortir. Je suis contente que maman ne m'y force pas puisque tu es si jaloux. Je suis contente que ce soit toi qui voyages et moi qui reste en place, car tu souffrirais trop de savoir qu'il y a de nouvelles personnes qui me voient; tandis que comme cela je reste en place et c'est presque comme si j'étais enfermée. Que de jolies choses tu m'as dites ! Plus tard je te serai utile, tu verras. Je suis heureuse, Claude, que tu sois si intelligent parce que je voudrais presque m'humilier non à tes pieds mais dans tes bras. Cela me ferait du bien parce que je suis trop fière; je le sens maintenant que tu n'es plus là et que je souffre tant que je ferais les choses les plus humiliantes pour obtenir de te revoir quelques minutes. Je me suis astreinte à apprendre la cuisine : comme cela je ne te serai jamais à charge.

(c J'ai encore beaucoup de choses à te dire, cher Claude, mais je ne sais pas bien comment le faire.

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C'est très gênant pour une jeune fille : je ne voudrais pas te paraître trop exaltée et j'ai toujours peur de te dire une chose qu'il faudrait seulement faire comprendre par les yeux. Tout est difficile quand on est si loin ; lorsque tu étais là, je n'avais souvent qu'à fermer les yeux^ te rappelles-tu, te rappelles-tu Claude? Si j'étais ta femme, je pourrais tout dire. Claude, tu n'es plus là, tu n'es plus là. Ah! aime-moi bien, bien, même, Claude de mon âme ; sans cela ce serait très mal. Claude, je t'embrasse, j'embrasse ton front; j'embrasse aussi tes yeux bleus; je t'embrasse jusque sur ta barbe,... j'embrasse tes lèvres, mon petit Claude chéri. Que tu es loin ! mon Dieu I

« P.-S. — J'ai vu ton ami Albert Gustave une ou deux fois : il me regarde toujours attentivement comme pour te faire un rapport : c'est une des rares choses qui m'amusent. Je lis tous les jours un peu du Léon Dierx que tu m'as donné ; c'est vraiment très beau.

« P.-S. — Ne fais pas attention à ce que j'ai pu t'écrire d'attristant : le rôle d'une femme doit être de consoler ; je me le répète tout le temps et cela me donne la force de penser à toi avec calme. Ainsi ne souffre pas toi non plus. Soigne-toi bien. Prends toutes les précautions possibles. Veille surtout aux fluxions de poitrine qui sont si dangereuses pour les créoles. »

Claude resta assis dans le fauteuil. Ses yeux étaient humides, son cœur très lourd comme lorsqu'il atteignait le sommet des montagnes, il avait envie de dormir, profondément et longtemps ;. il frissonnait. Il

se leva. « Il faut être un homme » cria-t-il à son cœur, et il se secoua. Le sang maintenant affluait à sa figure, les oreilles lui cuisaient et, sous l'impression de vertiges, il se passait la main sur le front. 11 se lava la figure à pleine eau, — sortit.

Le grand air ensoleillé de la rue large le surprit ainsi que de se trouver en mer. Les jarrets étaient pesants. Il arpenta la chaussée comme un pont, avec volupté. Le bruit du boulevard le gêna de même qu*un tapage d'étudiants; il prit Toblique rue Racine.

Devant la grille du Luxembourg, il vit passer le petit Gani avec lequel il avait terminé le voyage à partir d'Aden. C'était un métis cochinchinois, prix d'excellence régulier du lycée de Saigon, qui avait obtenu une bourse pour la France, et il était venu en jouir, malgré la menace des médecins efïrayéspar sa chétivité, presque gâteux. Il apitoyait toujours d'être si intelligent, extraordinairement apte aux sciences physiques, dans un corps recroquevillé comme une feuille de thé. Et en le voyant se dépêcher le long de la grille haute, Claude se sentit plein de compassion pour ce compagnon de mal-de-mcr, doublement orphelin d'être sans parents, sans pays. Il l'appela. Le petit Cani se retourna effrayé, puis sa figure minime se ratatina d'un rire de macaque, vieillot et enfantin. Il était heureux de revoir Claude, mais il devait se hâter vers le lycée Saint-Louis oii il avait rendez-vous avec un Économe géant et rébarbatif qui traitait les boursiers coloniaux comme des sujets indigènes : il avait peur et se sauva. Claude entra au Luxembourg.

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C'est le jardin préféré des créoles qui s'y rendent à peu près tous Jes jours, dans leurs premiers mois de Paris. Ils s'attendent à le trouver plus grand. On leur a vanté la capitale à un tel point qu'à leur arrivée tout y apparaît trop petit. L'on est si peu habitué aux proportions des grandes villes que, par les surprises de la perspective, tout diminue à vue d'œil comme dans un appareil de photographie; surtout l'on n'a plus de point de comparaison. Certes les maisons ont plusieurs étages, mais tous aplatis comme des tiroirs de commodes l'un sur l'autre. Certes les rues sont plus larges, mais encombrées de charrettes de foin, d'arbres et de tables de café. Et l'on ne peut revenir de ce qu'il y ait encore des chaussées pavées en gros moellons de Tautre siècle, comme la rue Cardinal-Lemoine dont ne voudraient pas les gens de Tamatave; il n'est pas moins extraordinaire que les rues ne se coupent pas à angle droit. La rue des Ecoles seule réalise l'image qu'on se faisait d'une voie parisienne. Néanmoins la Sorbonne est vraiment trop sale et trop caserne et le Collège de France ressemble singulièrement à une artillerie des colonies : on prend Claude Bernard pour un gouverneur du xvm® siècle, Pierre Poivre ou La Bourdonnais. L'Observatoire de la Sorbonne ramène à Port-Saïd. Passé la rive droite, on est davantage à Paris, mais seulement à cause du monde qui s'y presse et des grands magasins. Le Théâtre-Français est piteux : on demande à un passant et à un sergent de ville si c'est bien ça. L'avenue de l'Opéra a un port magnifique et impose par le Grand Bâtiment qui s'arrondit

au fond dans une demi brume irisée. Voilà le premier monument qui semble digne de Paris. La Trinité ne se présente pas mal : on se rappelle l'avoir vue dans une vieille année reliée de L Illustration; on aurait presque cru que c'était dans un panorama de Londres. On s'arrête aux devantures, ce qui vous a toujours été recommandé par les gens qui ont visité Paris : il est étrange que « Liberty » n'ait pas plus d'étoffes différentes à vendre; on ne comprend point les étalages des marchands en gros; et il est étonnant que des magasins luxueux exposent des vieilleries de l'Empire qu'au pays on a coutume de reléguer au grenier ! Est-ce ça le fameux boulevard des Italiens? il est si étroit et vétusté. Tous ces boulevards sont bizarres : en réalité ce sont d'anciennes boutiques mal d'aplomb au milieu desquelles marche beaucoup de monde riche, et c'est vraiment très drôle de voir plantés devant des magasins des arbres sous quoi tout paraît noir et ne se distingue plus. Il est inadmissible qu'on laisse tant d'affiches laides à grandes lettres dans des endroits chics. La vue des vespasiennes, en plein trottoir, ahurit : les jolies petites femmes, sourieuses, attifées et virginales, passent tout contre elles, sans avoir peur de se salir ni paraître gênées de ce voisinage... Elles sont diantrement bien habillées : à Paris on est vêtu comme un dimanche tous les jours de la semaine. Du moins sur la rive droite. Dans la Cité ce n'est plus ça. Rien n'étonne maintenant; on se rend compte de suite que voilà un quartier historique conservé. Notre-Dame, c'est cela

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Notre-Dame? noir sali de blanc comme par des déjections d'immenses vautours, enfoncé dans Tasphalte et rassemblant ainsi à une grosse tortue, sans marches, silencieuse comme une ruine : voilà ce qu'on admire dans tout l'Univers 1 II n'y a pas a dire: on ne comprend pas. Seul le jardin du Luxembourg ne déçoit point.

On en avait tant entendu parler qu'on le croyait à peu près dix fois plus vaste, mais il est réellement beau : royal. La pelouse se déroule avec majesté ; en revoit les terrasses qu'on avait vues dans les albums^ et en gravissant les escaliers il semble qu'on soit transporté au temps de Louis XIV ; on se sent les épaules un peu en marbre ; l'air est sonore comme un air conservé et solenneJ, un air de Temps; — et tout cela est si spacieux. Mais des enfants tournent dans un manège sur une ritournelle de phonographe. Cependant, quand on revient du côté du Panthéon, on découvre dans un bosquet la Fontaine Médicis et c'est bien ce qu'on attendait qu'on admire. L'eau est silencieuse et géométrique où dorment en colonnes les reflets, l'ombre noble est épaisse comme aux grands vergers de l'île^ mais le sol entretenu avec un soin européen.

L'àme pleine d'un Bourbon sentimental et luxueux d'autrefois, Claude s'assit à quelque distance sur une chaise. Une vieille balayeuse vint réclamer deux sous. Surpris, il paya de bonne grâce. Et il tira de sa poche une seconde lettre reçue avec celle d'Eva ^

« Mon cher ami,

« Je n'ai pas grand'chose à l'apprendre par cette première lettre. Peu de nouveautés se sont produites depuis ton départ; ce grand événement n'a laissé de traces de profond bouleversement que sur la figure de M^^^ Eva Fanjane. Elle a beaucoup maigri. Elle n'en est d'ailleurs que plus jolie : double fierté pour toi. Suivant tes recommandations j'ai passé trente fois devant son barreau pendant ces quinze jours : tu feras la division. Je ne l'ai pourtant vue en tout que quatre fois et demie, mais cela m'a donné l'occasion d'aller admirer le panorama du square Jeanne-d'Arc, opération à laquelle je n'eusse pas aussi souvent pensé sans cela. Les yeux de ta fiancée sont cernés : recommande-lui donc la patience : cela ne lui va d'ailleurs pas mal mais à la longue elle s'enlaidirait, ce qui serait fort dommage pour toi et en attendant pour ses humbles et désintéressés admirateurs. Ta belle-mère est toujours la plus gracieuse femme de la France Orientale : je regrette de n'avoir pas vingt ans de plus; je deviendrais ton beau-père, ce qui me permettrait de surveiller encore mieux ton éblouissante amie. Le jeune Gabriel s'en va par ce courrier : bien des larmes couleront, la rivière Saint-Denis en a besoin; tâche de lui être utile en France; je prévois qu'il finira mal : ail the perf urnes of Arabia et du boulevard Saint-Michel, etc. Costal, le conservateur du Muséum, a baptisé un de ses singes Raoul, en l'honneur du nouveau maire, le petit d'Assas, à qui il ressemble étonnamment : ce qui n'est à l'honneur

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ni de Tun ni de l'autre. Minette Percival, mariée l'autre mois au sergent-major du recrutement, est déjà enceinte : la vigilance de ses amies se demande si ce ne sera pas un enfant de sept mois. Ton cousin Trézène Laplanche est toujours aussi stupide ; je crois qu'il va s'engager, il n'y a pas assez de crétins à Madagascar. Les rues sont restées à la même place, idem le Cap Bernard, idem le Gouverneur. On dit que le Conseil général lui prépare une séance drolatique : Naturel arborera son éloquence et sa cravate à gros pois. Nous nous ennuyons tous végétativement: c'est la vie coloniale. Heureux bougre d'être à Paris ! Il est vrai que tu as laissé une jeune fiancée, mais les choses changent si peu que tu la retrouveras à la même place, n'ayant pas vieilli d'une ligne de son charmant visage ; tu n'auras qu'à débarquer, et passer devant son barreau, elle sera à sa terrasse comme si tu avais défilé la veille.

(( Ex tuis, « Albert Gustave.

« P.-S. — Il est probable que je mettrai un crêpe à mon casque dans quelques jours : mon oncle Clarence Gustave achève de mourir ; heureux mortel, il s'éteindra sans s'en apercevoir, après une longue et pieuse vie de coquinisme ; il mourra comme tombent ces vieilles mangues pourries qui à un moment donné choient dans les feuilles sèches en faisant fuir un ou deux lézards. »

<( Il sera toujours le même », se dit Claude.

Albert Gustave était l'ami intime. Intelligence vive, il avait l'année précédente perdu d'un point le prix d'honneur assurant la Bourse. Trop pauvre pour s'entretenir en France, il s'était fait donner au lycée un poste de maître-répétiteur ; il avait perdu tout courage, toute activité ; il passait son temps à lire les romans dans la collection de la Revue des Deux Mondes de la Bibliolhèque... Il arrivait par sa lettre une senteur tiède de feuilles sèches, de tisane d'ayapana, de paresse créole, qui gagnait Claude comme une odeur paludéenne. Il fut triste. Le ciel de Paris lui devint lourd tel qu'un ciel des tropiques avant la pluie. Il se retrouvait allongé dans un jardin abandonné de Saint-Denis, après le déjeuner, langoureux, amoureux. Puis comme un peu de brise passa, il revit les jours où le nuage est frais et électrique, la clarté bleue de la chambre d'Eva oii ils montaient quand M"^*^ Fanjane était allée donner ses leçons do piano et oii il avait appris à l'embrasser sur des lèvres entrecloses... Ses lèvres étaient pâles à ce jour, la jeune fille fîère n'avait jamais été plus pure qu'au baiser premier, tout sang avait disparu de ses joues mordorées, elle avait regardé devant elle avec une distraction profonde, pas une ligne du corps n'avait bougé... Il revoyait^ aux jours d'air satiné, la délicatesse du visage d'Eva, ses yeux chauds sous une buée légère, l'ovale palpitant de ses joues émues comme sa respiration, son front un peu plat, serein et d'où s'élevait, pour redescendre à sa taille derrière elle, la liane brune de la chevelure, et la façon dont parfois, lorsqu'elle ne voulait point parler, elle abais-

sait les paupières allongées sur ses yeux volontaires. Assis solitairement dans le grand parc parisien éclairé de marbes célèbres, Claude souffrit, mais avec art, avec une satisfaction étrange d'amertume savoureuse : il éprouva une jouissance d'aristocratie à souffrir de Téloignement comme d'une épreuve de chevalerie moderne. Par le sortilège de la distance, Eva lui apparut plus fine, presque diaphane, de race princière en sa stature nonchalante et réservée de créole où s'épousent toutes les beautés des races de là-bas. Comme un paysage au dernier rayon du jour,- elle s'éloignait dans une perspective de lumière merveilleuse.

Mais le soleil descendit derrière le Palais; l'ombre glaciale circula autour de lui. Il sourit, avec pitié de lui-même, à des enfants vêtus de rouge qui le regardaient attentivement, comme s'ils sentaient qu'il était venu de très loin! Il monta quelques marches, suivit la terrasse. Une Parisienne inoccupée tenta un pas vers lui mais se découragea à sa figure crispée et retourna en pirouettant vers une compagne moqueuse. Dans l'avenue du milieu, des étudiants allaient et venaient, causant et riant des choses de l'année avec des amies en couleurs plus ardentes que leurs lèvres. Elles gesticulaient en des robes collantes, et des banderoles tournoyaient autour de leurs gestes secs : une grâce septentrionale tout de même voltigeait autour d'elles. De suite après c'était le coin des Nègres. Une copieuse mulâtresse, tous les soirs, posait assise sur une chaise contre les grenadiers ; elle tenait salon à la diane dans l'avenue de

Médicis; déjeunes créoles des Antilles de mise riche, assez souvent renouvelés, lui assuraient compagnie en se dandinant sur des bottines sveltes, le menton relevé par la pointe aventureuse du col, le nœud de cravate exigu, les épaules anguleuses. Deux Haïtiens passaient à distance, la figure d'ébène parfait, la taille impeccable dans des vêtements épais, plus flegmatiques que des Anglais. Un Annamite, vêtu à la Belle Jardinière, marchait à petits pas vers un point précis... Le soir s'éteignait amicalement dans une pénombre ambrée. La courbe grise de la balustrade se dérobait dans l'obscurité proche faite de marronniers et de nuit.

Claude sortit, descendit le Boul' Mich' où derrière les arbres, s'ouvrant en des masses d'ombre, des lys électriques commençaient à fleurir des lumières d'Hespérides. Les rangées des chemises pimpantes miroitaient derrière les glaces, au port d'armes. Par étages, les cols s'arquaient près des bretelles et des jarretelles étincelant comme un arsenal de chirurgie. Toute la lingerie neuve, empesée, chatoyait, biseautée de reflets : Mavel s'émerveilla, songeant aux pauvres petits magasins coloniaux. Ici tout paradait en un Lonchamp de confections, — chaque chose et toutes sous le réseau d'or de lumière, si correctes, si nettes, si brillantes et si mignonnes que, de défiler devant elles, on se sentait obligé à l'élégance, que l'esprit s'égayait comme à un café-concert, que le pas devenait léger, en mesure, avec le trottinement des petites femmes à côté sur le trottoir endentelé d'ombres de feuillage. Il ouvrit grand les yeux, il se

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sentait moins étriqué, et entraîné à des distractions. Il fallait s'alléger la tête pour dîner et pour mieux travailler. Il voulut se livrer pour quelques heures à Paris, sans oublier Eva, s'efforçant au contraire de regarder toutes ces choses pour lui en parler en détail. Il examinait, attaché par le spectacle féminin des devantures oii tout est disposé avec la grâce d'une main sinueuse. Il entra dans un magasin s'acheter le linge et le pardessus dont il avait besoin.

Il n'avait jamais porté de pardessus ; il se prêta à un essayeur, avec la mélancolie de se dire : « Elle m'a vu avec ce costume que je vais abandonner. Pendant six mois j'endosserai Tuniforme d'hiver. Voilà encore un peu de là-bas qui s'en va. » La tristesse de la première leltre reçue se fondait avec la préoccupation de devoir s'habiller, se changer, se faire Parisien. Mais il fallait s'habiller du plus grand soin : c'est indispensable à Paris pour arriver.

Et comme se retrouvant sur le boulevard, il s'arrêtait devant un autre magasin, il éprouva le besoin de donner à Eva une satisfaction, et inspecta la devanture : il ne vit d'abord que Tenlilade des photographies à vendre des professeurs de la Sorbonne, ce qu'il jugea un peu nègre, puis il acheta les cartes postales de la Sainte-Chapelle, de la Tour Saint-Jacques, du Pont-Neuf, le boulevard Saint-Germain, quelques images qui donnassent l'idée du mouvement de Paris, des tramways, des maisons à étages, des bateauxmouches, des restaurants sur la rue, ces choses qu'on imagine difficilement au pays et dont le vague rend plus fiévreuse encore l'évocation d'une fiancée

qui vit constamment de la pensée là où l'autre est venu faire ses études.

Claude se mit au travail.

En attendant la rentrée régulière de la Sorhonne, aux heures libres, il jugea excellent de repasser ses sciences dans les anciens livres de classe apportés parmi les bagages, pour gagner de l'avance. 11 ne parvenait pas à s'attacher à la physique dont le machinisme compliqué de précision le fatiguait ; il prenait de préférence son Grimaux et dans le livre clair et concis trouvait à la chimie un attrait nouveau de lucide abstraction, une séduction de force panthéiste et méthodique, et, grâce au génie de Berthelot qui par sa Synthèse donne à tous les détails analytiques de cette science la passionnante poésie des coordinations, une beauté puissante d'activité. Les mêmes leçons quij dans la classe de philosophie, lui avaient paru fastidieuses et presque incompréhensibles, il les assimilait avec une facilité entraînante. Il se sentait sur le point de se ressaisir.

Cependant il fallut sortir, terminer avec les visites une fois pour toutes avant Fouverture des cours. Eva, par faiblesse, avait accepté des commissions que ses amies la priaient de faire faire par Claude : on ne se doutait pas dans ces petites villes où Ton habite

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les uns sur les autres qu'à 'Paris la moindre course absorbait une demi-journée ! Sa mère et son père lui avaient remis une liste de vieux amis de la famille, sucriers enrichis venus vivre en France, anciens professeurs du lycée promus proviseurs à Paris, officiers jadis de passage, tous pistons possibles. Tout ça était devenu très, très vieux : on dépensait une après-midi entière pour arriver à l'une de ces adresses, on se trouvait dans un salon bas devant une dame impotente et bouclée qui semblait rester des débuts du xix® siècle et qui ne pouvait plus rien sur celui-ci/ ou d'autres fois face à face avec de vénérables messieurs à petits gestes. Encore ceux-ci peuvent être utiles : ils connaissent souvent des recteurs, des académiciens ; mais invariablement ils oubliaient de rien lui offrir : ils raccueillaient d'un sourire qui ne s'arrêtait plus, demandant mille détails sur l'île merveilleuse quittée au temps de leur jeunesse : « Est-ce que l'hôtel Praslin existait toujours? Du balcon de M. Desmolières y avait-il encore cette vue splendide sur la mer pardessus les palmiers? Ahl Saint-François... le Brûlé... les villas dans les bambous, le vieux temps : le bon temps, mon jeune ami ! » Et ils lui parlaient de M. Lory, de M. Gimart, de M. Elie Pajot et du grand usinier Desbassyns ; mais il n'en connaissait aucun, ils étaient tous morts depuis longtemps, leurs noms mêmes étaient enterrés. i( Qu'est devenu M. Tom Saint-Maurice, qui fut un si déluré coureur, qui cavalcadait les samedis soirs devant les terrasses de la rue de Paris? 11 doit bien avoir dans les soixante-quinze an«, calculait le vieillard avec satisfaction. — Mort!

— Ah! mort?... (Petit silence.) M™' votre grand'mère habite sans cloute avec votre mère ? — Elle est morte.

— Oh pardon! mon cher enfant, je ne savais pas. » Et après hésitation : a Votre grand-oncle Larichardie...? — 11 est mort aussi, monsieur : il avait pris la fièvre jaune à Buenos-Ayres. — Mort aussi! Mais son ami Charles Benoît il n'est pas mort, ce grand diable-là? 11 en a ravagé des cœurs : voyons, il n'y a pas deux ans qu'il m'a écrit. — Mais si, monsieur, il est mort et certainement il y a plus de trois ans. — On meurt donc si jeune que cela dans votre pays? » balbutiait-il en songeant que s'il y était resté... Et, comme Claude voyait qu'il commençait à faire larmoyer le vétéran, il se levait et s'en allait.

Souvent c'est aux portes où il cogne que la réponse tinte comme un écho du heurtoir : il demande si M. Lalande est là. a — Mais, monsieur, lui assure une petite bonne lumineuse sur le coup rembrunie, M. Lalande est mort il y a un an. Si vous désirez voir sa fille? » Et Claude se retire décontenancé, découragé d'aller encore sonnera des paliers.

Les connaissances plus jeunes, chaleureusement, « à la créole » disait-on en se frottant les mains, l'invitaient à venir en leurs villas à la campagne le dimanche suivant : Madame lui accommoderait un cary, il aurait du piment et des conserves d'ananas; on causerait de la situation des sucres. Inoccupé, mélancolique, Claude se rendit une fois à l'invitation. La maîtresse de maison, personne mûre, à voir un Bourbonnais, se sentait redescendue à des années d'adolescence coloniale et, doucereuse^ en prit l'hu-

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meur zézayante, grignotant un peu de patois à l'heure de la liqueur après le café fort. On lui avait présenté des demoiselles, plus ou moins cousines, dont la peau fauve avait blondi en un crème délicat. Alors il fut plus triste, il eut le cœur empoissé d'un chagrin insoluble et douceâtre. Toutes ces femmes, en l'interrogeant sur le pays, lui en parlaient d'une façon surannée, en sorte qu'il ne savait plus le revoir tel qu'il venait dele quitter mais comme une île vieillotte, fade et décolorée. Ses souvenirs les plus récents en étaient éteints. D'autant que Paris, qu'il percevait de jour en jour plus vaste, plus fort, plus bruyant, plus riche, dissolvait en lui toute mémoire; après l'avoir étourdi, Paris l'émiettait. Il rentrait, rompu, l'esprit égaré et dispersé du désordre de ses visites.

Les images de la capitale semultiphaient. Un jour il s'enfonçait dans le quartier verdàtre du Marais; le lendemain il était entraîné au delà de l'Étoile à l'avenue de la Grande-Armée dans cette fauve banlieue boiteuse, déroutante et glaciale. Puis il avait à se rendre à Grenelle où demeuraient de vieilles demoiselles pauvres, si triste et égarant de pauvreté, laid, scrofuleux, puant la glaise et le badigeon de plâtre, et l'omnibus le conduisit de là vers cinq heures à une rue voisine du Parc-Monceau où il regarda, en un piétinement de ballet, des voitures de maître glisser le long de décors de théâtre sous d'étincelantes lumières d'améthyste embrasée.

C'était déjà presque novembre, le mois des crépuscules impressionnants qui semblent artificiels et chimiques. Le jour s'étouffait sous des luminosités sul-

fureuses ou violettes couleur de permanganate. En rentrant chez soi, au-dessus des hautes rues étroites du Cardinal-Lemoine, d'Arras ou de la Montagne- Sainte-Geneviève, il voyait s'arrondir des ciels semblables à des vitres colorées de halls où la lumière tournait du rose au gris de plomb en quelques minutes...; au sixième d'une maison plus blanche et mélancolique, un feu jaune et neuf de lampe éveillée tôt brillait en étoile contre le firmament glacé. Et en face de chez lui, dans la vaste rue des Écoles, les hauts trumeaux des façades de pierre reflétaient aussi délicatement que du verre les nuances du couchant. Rentré dans sa chambre, il s'asseyait sans le courage d'allumer.

Il était fatigué, les talons usés par l'asphalte. Depuis que tant de gens nouveaux se succédaient chaque jour autour de lui, il s'éprouvait plus isolé encore qu'à bord. Il ressentait le besoin de s'échapper au-dessus de Paris sans avoir le courage de poser son souvenir sur le pays. Au moins sur le bateau, où ce qu'il y a de vraiment affreux c'est de ne pas voir qu'on avance, c'est de sentir qu'o7i ne peut rien sur le temps, les visages étrangers, à force d'être restés les mêmes, étaient devenus famihers. Il y avait aussi eu deux ou trois personnes qui témoignaient pour lui d'une amitié réelle. Souvent le mécanicien en chef venait le rejoindre : il était du Havre où il ne pouvait presque jamais séjourner et où il avait un fils auquel Claude devait sans doute ressembler vaguement. Auprès de lui Claude s'amusait souvent malgré soi. D'esprit naturellement pessimiste, le mécanicien avait

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pris des habitudes de gaîté à force d'avoir des passagers à distraire du mal de mer : il ne disait pas toujours des choses très .fines, mais, dans cet énervement/ c'était ce qu'il fallait pour dérider les lèvres. Gomme le petit lycéen cocliinchinois Cani qui s'était embarqué à Aden lui demandait s'il avait des enfants, il répondait qu'il ne se rappelait plus bien s'il avait un enfant de quatorze ans ou quatorze enfants de un an; et, la bouche fendue à coups de hache comme par un accident, il prenait un air" bête pour regarder ce petit mulâtre chinois qui, déjà tout ratatiné, se recroquevillait encore dans un rire fou. Et Claude aussi, de voir ainsi rire ce petit Cani aux yeux bridés et à la bouche mince comme une cicatrice, ne pouvait pas garder son sérieux... Ensuite, Claude sentait son cœur très lourd. 11 songeait qu'Eva serait morte à celte heure qu'il n'en saurait rien, et peut-être serait à rire. Alors il s'en voulait d'un remords forcené.

... Avec ces souvenirs fortuits, cosmopolites, de voyage, ressurgissait soudain la jalousie. Il se rappelait des minutes de vision précise et de jalousie fauve qu'à la fin de la traversée il avait eues à bord, après les déjeuners, à des évocations brusques d'Eva sur le navire à côté de lui, langoureuse du voyage, plus jolie encore que jamais dans des toilettes imaginaires avec l'animation rose du repas sur les joues, des lèvres un peu pâles et les yeux qui scintillaient comme la mer au soleil : son cœur se levait haut, une envie atroce de bonheur le convulsait, une rancœur brusque, rageuse, incompréhensible, divagante, jalousie de tout, de l'absence, de l'espace, du temps.

Quelques minutes, l'exactitude de ces souvenirs ravi-^ vait la jalousie étourdie en lui par les fatigues du voyage, cette sentimentalité toute délicate mais voluptueuse du jeune homme créole qui n'a pas la curiosité cérébrale mais le goût instinctif et riche de la possession, qui ne pense pas à regarder mais qui voit dans son rêve le corps, qui aime avec des sens jeunes et frais sans sensuahté. Jaloux par santé, entier, ardent dans ses sensations les plus fines, violent dans ses émotions les plus subtiles, possédé d*amour-propre, vantard d'aimer mieux que les autres et avec de l'absolu, avec un exclusivisme dans lequel il y a le désir de la propriété idéale, la manie de la propreté, le respect de son corps et de celui de la femme, Fhorreur des profanations, la fierté de son sang, de la vanité mais noble, un instinct dominant et afTmé de la préservation et du perfectionnement de sa race.

Les secondes lettres arrivées de la Réunion, chaudes et tendres, étaient apaisantes. On lui annonçait le départ pour la France de Chouchoute Vincendo — ... cette amie de classe d'Eva si bruyante, avec des rires cacayés sans fin et des mots rosses qui choquaient tout le monde... au fond bonne fille et mieux élevée qu'elle ne paraissait, éprouvant seulement le besoin de dépenser en paroles insolentes, mêlées d'argot et d'accents parisiens, une ardeur que le sort ne satisfaisait point. Chouchoute devait lui porter des colis de fruits et il atfendait son arrivée à Paris après un tour en province où elle avait été visiter une fois pour toutes des parents de sa mère.

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Dans quelques jours, elle serait là, vraiment! y aurait-il jamais pensé? c'était drôle quand môme. Chouchoute avait bien raison^ elle, de venir à Paris ^ elle qui détestait le pays et s'y était fait tant d'ennemis médisants, mettant de Fliéroïsme à se vouloir garçonnière et libre dans le vieux milieu sévère de l'île : elle disait, en ricanant pour provoquer les mères de famille, qu'elle venait à Paris parce qu'il n'y avait plus d'hommes dans ces vieilles colonies, tous les jeunes gens s'envolant pour la métropole au sortir du lycée en bande comme des oiseaux mais ne revenant jamais. Eva n'aurait plus comme amie que Micheline Berthat qui est si jolie, qui a vingt ans et qui languit déjà de n'avoir pas été demandée en mariage. Chouchoute avait réussi à partir vers Paris qui lui représentait la gaieté. Pour elle le pays était mort. La dernière lettre aussi d'Albert Gustave montrait que tous là-bas s'endormaient, se suicidaient dans la paresse, par nostalgie de la France, parce qu'ils songeaient uniquement à venir s'y amuser, au lieu d'aimer la nature, de s'attacher à leur île. Lui qui aurait été si heureux d'y rester! Oh non! Paris n'exerçait pas sur lui cette attraction magnétique et vicieuse. Il n'y était venu que pour préparer l'avenir tandis que là-bas Eva l'attendait.

Attendre, attendre sans bouger en vivotant douloureusement, elle avait exclusivement à l'attendre.. . A cette notion môme, qui l'empêchait par tout ce qu'elle a d'abstrait de revoir le pays en ce que l'imagination fait revivre sous un dessin coloré, il percevait passionnément tout ce qu'il y avait de silence

écrasant, d'inertie dramatique dans la condition d'Eva. Sa jalousie s'apaisait mais en s'enfonçant dans un néant. Son propre ennui, son effroi du vide et de l'inconscient qui s'imposait autour d'Eva et en l'immobilisant la séparait de lui inéluctablement, s'appesantissait en une jalousie nouvelle, une jalousie maintenant dure et morne : Paris, les amis de sa famille et les parents éloignés qu'il avait été visiter, les gens vus quelconques, les monuments ternes, les rues trop froides, les quartiers poussiéreux loin de toute campagne, ces foules affairées et sans amour, tout l'énervait ! Il tombait à l'humeur noire qui se condense naturellement sous ces ciels gris et sales dans les agglomérations incohérentes; il se sentait indifférent à tout ce monde égoïste, il se sentait étranger au milieu de la féroce indifférence des Parisiens.

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