‹ En France; romanChapitre 18 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Claude était las, meurtri d'avoir battu la campagne en incessantes promenades pendant plusieurs jours sans rien voir : il s'asseyait sur l'herbe les yeux brouillés et, à travers sa rancœur, regardait paiement les morceaux de paysage en verdure découpée, ne sachant même plus s'il aimait Esther ou s'il s'était monté la tète dans une heure de langueur sensuelle, pensant en môme temps à elle et à Denise par succession de visions instantanées; il se levait avec agitation pour se rasseoir un contour plus loin, épuisé, et il allait dormir sur des rochers, la pensée vague et le cœur incohérent. Il se répétait : « Esther » , étonné du vide et de l'insipidité de son cœur, comme s'il ne restait plus rien en lui.

L'ami de la famille chez qui il avait couru était un vieillard prévenant, poli et maniaque, venu se

fixer près de Paris pour travailler sur les tortues de l'Océan Indien. De suite, malgré tout, il avait amusé dans sa navrance Claude, déjà obligé de se contenir devant un étranger chez qui il était reçu. Il fut excellent pour lui d'avoir à supporter la conversation plusieurs heures le premier jour : M. Trélat l'avait épingle de mille petites questions sur le pays, lui avait conté avec une fièvre de détails ses fouilles dans les marécages de Saint-Louis, Saint- Paul à la recherche d'os de chéloniens préhistoriques. Les jours suivants Claude s'était promené dans la forêt, avec souffrance et fatigue, et il était tout étonné maintenant d'en avoir rapporté tant de paix. On dirait qu'on dissipe à la campagne la nervosité qui à Paris vous exagère tant les choses, au point qu'on devrait vraiment y aller prendre toutes ses décisions ! Autant la nature créole, par ses sites grandioses et abrupts, exalte et effarouche les douleurs solitaires, autant la plaine française par sa lumière égale et la douceur logique de ses lignes les aplanit. Cependant jamais il n'avait senti si vivement qu'à Compiègne le désir de Paris : il n'était sorti qu'une semaine de la grande ville et lui qui croyait en être excédé, il avait éprouvé dès le troisième jour le besoin de revenir s'en griser; comme s'il allait y trouver en rentrant une existence d'une finesse supérieure, une intelligence brillante, il avait envie de lire, de pouvoir arriver à causer avec distinction, d'aller souvent au théâtre, de sortir bien habillé...

11 avait emporté avec lui chez M. Trélat quelques romans pour se distraire : il n'avait pu y toucher les

premiers jours, rassasié à l'idée de feuilleter seulement un livre. Puis il avait pris une après-midi Le Lys rouge. Le soleil entrait par sa fenêtre bleue ouverte sur le jardin embaumé de pins et de fleurs chaudes. Jamais il n'avait ressenti un plaisir aussi ravissant à une lecture ! Dans son endolorissement oij ses nerfs restaient pâmés, il était fier de goûter toute la finesse d'Anatole France, ce que c'est qu'un style et toute la suavité de l'élégance parisienne. C était la lecture qui V avait presque consolé quand elle ne faisait autrefois que l'exciter. Le Lys rouge était cependant un livre de passion! Mais tous ces êtres se débarrassaient des lourdeurs de la vie. Et comme l'œuvre elle-même était subtile, entraînante, ces pages tournées avec charme vous allégeaient le cœur comme lorsqu'on est assis et qu'on regarde les hirondelles voler dans l'azur impalpable et vif. Son existence ne lui pesait plus, il avait plutôt l'angoisse de la sentir incroyablement légère. Il éprouvait une envie atroce et délicieuse de vivre fût-ce en souffrant.

Il reçut un petit bleu, signé Nattis, qui l'invitait à dîner chez M. Lemière.

M. Lemière ? — Ce ne pouvait être que le père de cette jeune fille qu'il avait rencontrée chez les Mersanne...

Sur la nappe à guipure aussi ajourée que les bro-

deries de chemisette, les couverts brillaient de cette couleur vermeille qui est celle des blondes de Paris et qui répond si voluptueusement aux reflets des vins dorés dans les carafes et aux tons chauds des roses jaunes. Les grappes de fleurs claires dans un feuillage vernissé s'ouvraient en éventails hors de flûtes cannelées. Claude, assis près de Paulette, respirait par bouff'ées l'odeur musquée d'une blonde décolletée dont la nuque perle de chaleur. Une bonne, en tablier blanc tuyauté, passait à gestes comptés d'exquises choses de cuisine que la coquetterie parisienne excelle à présenter comme de la confiserie dans les plus fines toilettes de papier. La lumière aux facettes de la verrerie et aux reliefs de Fargenterie pétillait, donnant l'impression cristalline que l'on dînait dans les reflets de plusieurs miroirs. D'ailleurs M^^ Lemière, mondaine et haut coiff'ée, avait tout le temps Fair de se regarder dans la glace, se souriant d'un sourire mignard et lent tandis qu'elle disait à Nattis la joie qu'avait eue Paulette d'apprendre le ping-pang : elle regrettait tant que sa fille ne fût pas assez libre pour se tenir au courant de tous les jeux de société.

« Des jeux ! Je vous demande un peu, dit le père, regardant Claude en face, si une femme a besoin de savoir les jeux ! Le jeu autant que le moi est haïssable ! » Il se mettait à grommeler, gonflant la joue.

La chevelure d'un noir huileux, avec une mèche laquée qui retombait sur une tempe d'homme à migraines, les sourcils épais et noirs, un large ruban

de lorgnon noir, une moustache à la Chat-noir, il avait étonné Claude par un air absorhé de penseur, Taspect maussade, absent et solitaire d'un artiste. Se sachant une tôte de peintre connu, il jouissait du paradoxe d'avoir à se décliner ensuite simple chef de bureau au Ministère des Colonies, de môme qu'il laissait deviner sa joie taciturne d'être le père encore très noir de cette fille très blonde. Il parlait avec un zézaiement sifflant qui effilaitle moindre de ses propos en une pointe de boutade.

« Je vous demande bien pardon, papa! répliqua Paulette. Quand on est restée toute une semaine plaquée sur sa sellette à pianoter un Remington ou un Schmit, on a rudement besoin le dimanche de se dégourdir un peu les jambes ! »

Nattis lui pinça dans les yeux un sourire malin, elle éclata de rire.

« Vous ne parlez pas. Monsieur Mavel? fit-elle avec le plaisir de le surprendre et de le maintenir à court de conversation devant son regard intimidant d'amabilité.

— Mais... j'écoute... dit Claude.

— Vous comprenez, expliqua M"^° Lemière, ma (ille adore interroger parce que, comme elle va entreprendre un métier où elle est appelée avoir beaucoup de monde — mon mari a du vous dire que nous lavons mise à l'École Augias, la meilleure école de sténographie et dactylographie — elle est obligée de se documenter.

— Comme feu M. Paul Bourget! » soupira sur un ton d'enterrement M. Lemière qui mettait tout son

talent de littérateur manqué à blaguer sa famille avec une ironie de célibataire.

Nattis, indiquant Claude de l'œil à Paulette, s'adressa à M'"*^ Lemière avec la prévenance distante des gendres : « D'ailleurs, le charme des étrangers et, il faut le dire, des créoles en particulier, vient de ce qu'on peut leur poser beaucoup de questions. Vous vous rappelez, Mavel, chez les Mersanne? — n'est-ce pas qu'ils sont charmants les Mersanne ? c'est moi qui vous les ai fait connaître... — Vous avez l'habitude des petits questionnaires.

— Quelles questions ? » fit promptement Paulette.

Claude sourit : « D'abord on me parle de hamacs. Vous savez bien : la sieste... l'indolence créole... et puis les palmes ! On croit que la Réunion est le pays de Paul et Virginie ; on me demande : « Comment donc cela se nomme-t-il encore? Ah! oui : les pamplemousses!... » Puis : «Mais tout le monde n'est-il donc pas noir là-bas? Oh ! que c'est curieux! Que vous devez avoir à Paris la nostalgie de votre île quand on arrive comme vous du pays du soleil éternel !...

— C'est bien ça, prononça M. Lemière, échangeant avec Natlis le coup-d'œil entendu. Le colon a parfaitement attrapé la badauderie parisienne : c'est observé.

— Tel Willy î déclara Nattis. C'est à se tordre. » Et avec une seule torsion dans la voix, il se tint plus sévèrement droit, le visage glabre, glacial.

« A propos de créoles, cria Paulette, vous savez,

maman, la Lune! eh bien ! on m'a dit à l'École que sa mère était des Antilles.

— Qu'est-ce que c'est que ça la Lune? interrogea lentement M. Lemière sur un air de Pierrot ténébreux.

— Voyons, souvenez-vous, papa, ditPaulette, c'est la grande de l'École Augias. Nous l'appelons la Lune parce qu'elle a une chevelure blonde qui jette des rayons : vraiment elle éclaire toute la salle quand elle entre !

— Tiens! demanda Nattis, pourquoi est-ce la Lune plutôt que le Soleil?

— Probable, fit Paulette^ parce qu'elle sort surtout le soir... En tout cas c'estune femme épatante, reprit-elle chaleureusement, une de ces femmes dont le corps est toujours à la mode, avec de grands yeux fendus qui dorment, des cils !... »

Garçonnière et littéraire, elle s'était emballée, parlant avec une expression mêlée d'envie, d'admiration et de générosité de sa camarade bien qu'elle s'abstînt assidûment de la fréquenter. Sa poitrine se soulevait. Elle regardait Nattis, Claude.

« Vous savez, lit-elle à M. Lemière, son père est un très grand marchand de meubles de l'avenue d'Orléans.

— Oui, détacha M. Lemière, il a dii faire sa fortune dans la literie.

— Excellent, fit Nattis, lui tapant doucement sur l'épaule.

— Ça c'est trop fort ! » cria Paulette, frappant un léger coup de poing sur la nappe et renversant le

buste. Elle éclatait de rire à pleine gorge puis abaissait les yeux sur le regard de Claude que, affairée, M™^ Lemière suppliait : « Reprenez donc dece gigot : il n'est pas trop mauvais.

— Qu'est-ce que tu as à t'esclaffer comme une jeune dinde ? fit M. Lemière à sa fille. Tu n'es pas priée d'écouter tout ce qu'on dit.

— Pardon ! C'est mon métier de tout entendre : je dois prendre l'habitude de saisir au vol la moindre syllabe afin d'être prête à la noter le plus rapidement possible : c'est ça la sténographie!

— Hein? ça vous bouche un coin? » dit M. Lemière à Claude. Mais il n'avait pas le temps de s'entendre interroger par le père que Paulette, levant un bras rose duveté, lui demandait :

« Voyons, M. Mavel, n'ai-je pas raison ? » Elle avait l'air grisée, dans la vapeur rose qui montait de son corsage mousseux échancré au cou. Toute la lumière d'un corps potelé et caressé de blondeur jaillissait de safigure comme si, dans l'éclairage de soirée, elle causait avec la conscience rougissante de sa nudité. Sous des manches de batiste ses bras flottaient comme dans un bal, et ses mains, délicates et déliées à se poser sur la nappe, étaient d'une pâte parfumée. Dans la toilette blanche, au bord de la table, sa chair offrait une couleur d*abricot avec un arôme de thé. Claude estimait qu elle n'était pas jolie, mais le visage, anguleux aux pommettes et au menton, se fondait dans le charme abondant du corsage... Peignées d'ondulations dorées, les torsades de sa chevelure s'enlaçaient sensuellement. Les yeux

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alertes toujours ouverts, le cou élancé entre des épaules larges, l'oreille prompte à suivre deux conversations, le sourire malicieux de celles qui se savent observées, elle causait d'une bouche avide et provocante, avec un entrain d'improvisation où se dépensait brillamment la volupté de son corps à plaire. Claude était frappé et dominé par le mérite qu'elle avait à paraître belle, usant avec le plus de souplesse naturelle des ressources de sa féminité et renouvelant inlassablement sa grâce.

Et c'était, dans cet effort devenu instinctif à séduire malgré les traits ingrats d'un visage chiffonné, dans cette exaltation d'amabilité à se surpasser, comme un incessant don de soi-même qui tenait Claude en haleine dans un effluve de bien-être sensuel. Timide devant la beauté pure de lignes et sereine d'expression telle que Favait rêvée sa jeunesse, il épiait la parisienne, souriant à ses sourires ; pour ne pas interrompre la conversation de ses parents, elle négligeait souvent de parler et se faisait comprendre par des clignements de paupières, des haussements de sourcils, des moues d'épaules, des signes de doigts, une mimique secrète, imperceptible et fugace qui, en demeurant dans l'ordre de la politesse, prenait à la présence des parents un attrait de complicité. Par moments cependant, Claude, prudemment, observait M. Lemière.

Sur un ton confidentiel d'interview déguisant son empressement auprès du fils du Directeur, le chef de bureau contait à Nattis les nouvelles frasques du ministre Infortunat tandis que tous les directeurs

étaient sur le gril avec la défense de Flndo-Chine : on s'en avisait après vingt ans à cause de la mêlée russo-japonaise. Fermant les yeux sous des paupières bistrées, M. Lemière ne cacha pas qu'il n'aimait point les Japonais : pas à cause de la guerre ! il se plaçait au point de vue artiste : après la période d'engouement pour l'art japonais...

« Ah ! dit Nattis, c'est exquis, n'est-ce pas ?

— Ça dépend... Si l'on veut, pas tant; et puis que signifie ce peuple qui ne sait peindre que des grues?...

— A propos, dit Paulette à sa mère, sais-tu ce qu'on nous a dicté, hier? Le récit de la bataille de Liao- Yang : sept cents mots en moins de douze minutes. Et tous ces noms en o, en ang, en ing, en ou ! Quand on eut fini, je te prie de croire qu'on avait tout ça moulu » ; elle montrait ses bras et ses jambes en rond : (( On avait été à la bataille ! »

Nattis, par moments, fixait Paulette dans les yeux, avec une complaisance de vieux camarade de soirées. Leurs regards se touchaient, se frottaient, se séparaient amusés-,

« Ce n'est pourtant pas une guerre convenable pour les jeunes filles » dit-il gravement.

— Ah I oui, dit Paulette, saisissant Tallusion au bond, rapport àKuroki et à Oku? »

Et M. Lemière, avec un agacement de fonctionnaire contre ce petit peuple qui prétendait devoir son énergie à n'avoir pas été épuisé par des siècles de fonctionnarisme, bougonnait. M'^^*^ Lemière, ayant donné bas un ordre à la bonne, cherchait à mettre son mot

dans la conversation, laissant papillonner de grands yeux bleus. Nattis ne pouvait revenir de ce que tout le public français ne lui fût pas hostile :

« Allons ! Mavel, je parie que vous êtes comme votre Prusselle. Il lit Le Temps tous les soirs au café et croit y apprendre la politique. Il est extraordinaire de mauvais goût : il va jusqu'à souhaiter mordicus le triomphe des Japonais, parce que c'est un peuple jeune !

— Mon cher, dit M. Lemière, ce sont les Juifs qui ont trouvé le mot : ils les appellent les Chaponés. »

Déridé et maintenant lassé de s'intéresser à ce sujet, Nattis laissa tomber la conversation avec cette grimace du Parisien pour laisser tomber un monocle. Paulette resta immobile sous le regard de Claude qui, s'arretant une minute avant de parler, la voyait trancher d'une large lame vermeille dans une bombe glacée, granuleuse et beige.

« J'avoue, dit-il, comme je reste étonné de constater un peu plus chaque jour comme les Parisiens, tout en étant toujours prêts à se toquer par passades de choses exotiques, restent foncièrement hostiles aux peuples jeunes. Eux qui se vantent d'être toujours à l'affût des nouveautés...

— Figurez-vous, Monsieur, coupa Paulette, que papa a des amis partout, en Afrique, en Amérique, en Océanie. Ils m'envoient de belles cartes postales illustrées : je collectionne les plus jolis types de femmes des pays chauds, puis comme cela je connais les colonies françaises, de sorte que je n'y serai pas trop dépaysée si j'y vais un jour.

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— On ne sait jamais », soupira Nattis.

M"'*^ Lemière, Paulette, Nattis, de doigts adroits découpaient d'une lame brillante une poire piquée au bout de la fourchette, avec rafOnement.

On se leva.

Paulette, glissant comme à patiner sur un balancement de hanches, avait passé au salon et, courant au piano, tombait assise sur le tabouret qu'elle faisait tourner sous elle en serrant les genoux. Brusquement elle ouvrait le clavier, jetait l'écharpe sur une chaise et avec emballement, comme sur une machine à écrire, avec le plus de rapidité possible pianotait un air de danse qui surprenait la maison en avivant les lumières. Mais comme les hommes s'attardaient dans la salle à manger, elle s'arrêtait net, fermait le piano et se remettait à tournoyer sur le tabouret, une main sur la cuisse, la taille cambrée dans une large ceinture de cuir blanc qui dressait le buste en moulant la fermeté des hanches. Claude s'approcha.

(( Que voulez-vous que je vous joue? Demandezmoi tout ce que vous voulez? Tout excepté du Mozart et du Chopin que je n'aime pas. Aimez-vous la danse? Est-ce qu'on bostonne déjà dans votre pays? 11 a dû se conserver là-bas de vieilles danses très jolies? Est-ce vrai qu'on joue la comédie dans les familles? »

Claude n'était plus décontenancé : l'inteUigence consistait à poser le plus de questions possible dans un laps de temps déterminé, avec l'air de vouloir s'instruire, en vous fixant des cils, mais Claude sentait

qu'elle n'écoutail rien, n'attendant même pas de réponses. N'ayant point le visage pur et recueilli de celles qui gagnent à écouter, c'était seulement en interrogeant toujours qu'elle pouvait attiser la chaleur de son tempérament et accélérer son charme. Claude était immobile devant elle, avec la peur de faire un faux-pas, sa volubilité étourdissant à la manière d'une danse. 11 n'y avait qu'à la regarder dans les yeux, qu'elle ne baissait jamais, éteignant seulement leur feu pour laisser monter leur humidité à mesure que le regard de Claude y pénétrait.

Son père entrait; elle le tutoyait maintenant : « Tiens, papa, sois mignon, dis-nous quelque chose de comique... »

Il refusa, puis accepta.

Maigre, long, la chevelure noire lui tombant aux paupières, le lorgnon luisant, la silhouette triste d'un réverbère sous une averse, il déclama d'une voix efflanquée tour à tour enrouée et guillerette, d'un gosier où se produisaient des changements de ton brusques comme les sautes de température des Capucines à Montmartre, un monologue boulevardier. 11 regardait sans broncher rire sa femme, sachant donner à tous la plus déconcertante impression qu'il n'était pas chez lui mais en tournée. Avec un grand air de larbin, la main sur le ventre, il venait salder son épouse, faisant la courbette comme devant le public, et annonçait des morceaux de sa composition, prévenant M. Mavel qui ne savait peutêtre pas qu'il avait pincé aussi du métier de chanson-

nier : quand Paulette serait calée, elle devait lui imprimer à la machioe-à-écrire la série de ses chansonnettes, Pierrot en deuil, tirée à très rares exemplaires sur papier de faire-part pour amis et connaissances. Mais oui : il appartenait à la génération des Legay, des Privas, des Rictus ; tous ces chansonniers tristes avaient fait dans le temps une même bande joyeuse. Puis tandis que la plupart pavanaient surles scènes leur mélancolie de célibataires, lui il s'était marié et gardait poursa famille ses talents de société,

« Ohl pour ça, s'écria Paulette avec désinvolture, tu es un père de famille modèle ! » Elle gonflait la joue, regardant Claude hardiment, lançait la fumée d'une cigarette d'Egypte qu'elle humait de narines retroussées.

Pendant que M. Lemière psalmodiait un sohloque : L Astronomie du Pochard, elle faisait signe à Claude d'observer la pomme d'Adam, le menton, le lorgnon de son père qui se mouvaient en cadence sans que rien y parût. Elle s'était à moitié assise sur une causeuse, la jupe arrondie sur le tapis rouge, laissant parfois la fumée de sa cigarette tomber sur sa poitrine. Dans un parfum de musc oriental et de chair parisienne Claude rôdait autour d'elle, se déplaçant lentement. Avec la peur de paraître hypocrite, il regardait, il regardait la nuque bombée et dorée, il regardait sa robe où moussaient, à la lumière des abat-jour, des transparences pelucheuses et rosées qui faisaient bouillonner le cœur. Imperceptiblement, sur un geste de main déplacée, sur un sourire^ elle changeait de pose, car lorsqu'elle ne parlait plus

c'était par une diversité de maintien qu'elle affriolait le regard. Elle acclama son père bruyamment. Et, comme des voisins, dans d'autres maisons, se mirent aussi à applaudir :

« Une idée! cria-t-elle, arrivez, monsieur Mavel, qu'on vous montre notre vue! »

Nattis, debout, les épaules tombantes dans une dégaine de théâtre, les regarda sortir ensemble.

C'était large, muet, le silence surprenant d'un dimanche soir sur Paris très léger, et dans les mies une lune à peine ronde, immobile, chauffant d'un éblouissement lent et blondle zénith d'une nuit verte en son pourtour. Un clavier de toits vibrait au clair de lune ; entre des chambres d'ombre, des plans de vitres inclinés miroitaient comme des châssis d'observatoire, et les cheminées, dressées telles que des télescopes, braquaient leurs girouettes aux étoiles. Un peu de brise, au-dessus de leur tête, claquait dans les persiennes, ne touchant pas les feuillages rosacés d'un jardin de catalpas endormis au-dessous d'eux. Le ciel était si découvert que c'était immédiatement à l'entour la solitude, le bruit des paroles se fondant dehors dans la moiteur de l'espace. Paulette avait retroussé ses manches dans un bruit de bracelets, et, le bras épanoui au coude, elle tenait sa tête dans ses mains, les yeux levés à l'astre, le cou glissant vers la gorge dans une fraîcheur déshabillée.

« Voyez-vous! rêva-t-elle, c'est là que je m'accoude tous les soirs. Et du coup j'oublie les corvées

de la journée ! Quand je pense que le dimanche est déjà fini et qu'il faudra demain reprendre TÉcole... »

Elle avait baissé la voix, comme pour ne point être entendue de ses parenis : Claude comprenait qu'il fallait s'approcher. Son épaule frôlait celle de Paulette ; il subissait Tenvie écrasante d'étendre la main vers le corsage épanoui. D'une voix gonflée d'incertitude, il demanda, avec un arrêt du cœur :

« Alors ça vous coûte beaucoup?

— Je vous crois! » fit-elle sérieusement, Puiselle rit : « Ça coûte à la maison deux cents francs par mois! Et papa et maman qui m'ont encore insultée plus bas que terre parce que j'ai raté mon dernier examen. Ah! aujourd'hui il n'y a pas seulement que les hommes qui passent des trucs — et se font recaler!

— Les examinateurs sont très sévères ? dit Claude.

— Non, on ne peut pas prétendre qu'ils soient sévères, mais il y a tant, tant de jeunes filles ! Songez : depuis deux ans l'École Augias a quadruplé le chiffre de ses élèves. C'est le plus grand établissement de Paris, aujourd'hui. La maison se charge de placer elle-même ses élèves et je vous garantis que partout on reconnaît celle qui vient de chez nous. On dit à coup sûr : a Celle là c'est une Augias! » Pigez-moi çaî On a toutes l'air de sortir d'une grande écurie! C'est très couru.

— ... Mais vous avez là des amies?

— Oh! ça ne signifie rien : je n'en ai guère. C'est très mêlé, comprenez donc. Voilà une maison qui

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en Tespace de quatre mois vous met un métier entre les mains ; alors on afflue, de partout, de toutes les classes de la société. Tenez, en ce moment nous avons une petite comtesse en deuil, blonde comme les blés d'or et tombée à la purée, qui veut se refaire une situation pour élever seB enfants : je vous réponds que celle-là ne perd pas son temps et l'argent qu'elle paie à l'École! A coté dô cela, nous avons .un tas de cocottes, plutôt grandes que petites, qui, quoique dans la force de l'âge et du succès, pensent dès maintenant à s'assurer une retraite pour leurs vieux jours et leurs vieilles nuits. » Elle dit cela celte fois sans intonation polissonne, causant avec l'étudiant ès-sciences comme avec un collègue : elle donna à sa demande des renseignements statistiques. « Elles sont de trente à quarante... entre 20 et 30^ 35 ans. » Puis, la parole fouettée, elle s'emporta, les yeux "Jiauds à revoir ce qu'elle décrivait : « Elles arrivent en chapeaux à plumes dans des toilettes sensationnelles plaquées aux hanches, des pleins et des creux en veux-tu en voilà, autant par-devant que par derrière pour ne pas faire de jaloux, et parfumées ! Par contre elles sont exemplaires, elles se campent à leur table et fonctionnent comme des machines. Oh! elles savent aussi le prix de l'argent.

— Et beaucoup de petites ouvrières sans doute? interrogea Claude.

— Pas tant que cela. »

11 hésita une seconde, curieux :

« Et elles se conduisent bien ?

— Ah! voilà! faut d'abord savoir exactement ce

que VOUS entendez par se conduire bieti? Que voulez-vous dire? » Elle le dévisagea.

«... Enfin...

— Eh bien! enfin, quoi, chose, machin? Oui elles lorgnent les garçons, se font apostropher, acceptent d'être reconduites : on croirait qu'elles ne cherchent que plaies et bosses... pas du tout, ça s'arrête là. Ah! je ne garantis rien; mais ce ne sont pas celles-là qui ont des dessous » ce sont celles qui arrivent pincées, civec de grands airs immaculés, ne disent pas un mot plus haut que l'autre, retroussent légèrement les narines devant les cocottes pour ne pas tâcher leur hermine! Elles arrivent à l'École avec des manteaux de martre zibeline authentique, des boas tout ce qu'il y a de plus extra... » Elle frétillait : (( Vous pensez bien que quand on a de quoi se payer des boas de 600 à 800 francs, on ne vient pas à rÉcole Augias apprendre un métier éreintant qui rapporte 150 francs par mois! D'ailleurs elles ont tout à fait le type demi -vierge. »

Claude, qui allait poser une question, Foublia, puis, ayant balbutié, demanda :

(( Et les hommes travaillent avec les femmes?

— Ah! flûte! vous ne voulez pas? C'est déjà gentil que l'on se rencontre à la sortie et que l'on parte en couple.

— Mais il y en a pourtant de sérieuses? insista Claude.

— Tiens! fît-elle, vous êtes amusant tout plein, vous : il faut bien qu'il y en ait. Moi d'abord ! Il y a de toutes jeunes filles qui sortent de pension et qui

sont là absolument comme dans un couvent : elles traversent tout cela, les yeux au ciel. » Et elle ajouta, sincèrement charmée, elle-même les yeux au zénith : « Elles sont adorables de pureté.

— Alors il y en a de toutes jeunes?

— Il n'y a pas de limite d'âge ; nous avons de vieilles filles de cinquante ans et des fillettes de quatorze! La plus jeune de toutes en ce moment est une gamine de quatorze ans. Olil celle-là c'est déjà un petit bijou de femme ; c'est curieux comnie elle est développée pour sa taille, mais sans que cela nuise à l'harmonie : au contraire! Devinez ce qu'elle fait? La natte dans le dos, le cartable au bras, elle part seule et fait tous les soirs la rue de Rivoli. Elle n'est heureuse que quand elle a excité de vieux messieurs qui lui racontent des bêtises et l'invitent à prendre un bock... cela Tamuse, c'est une gosse!... Savezvous ce que vous devriez faire? venir un soir assister à la sortie à quatre heures et demie rue Turbigo en face le grand marchand de brioches chaudes. D'ailleurs vous reconnaîtrez facilement l'endroit; vous pensez bien qu'il vient un tas de jeunes gens costauds pour lever du gibier. Moi je sors une des dernières pour laisser aux couples le temps de se former. . .

— Il n'y a pas de jolies femmes à la Sorbonne, dit Claude.

— Eh bien! puisque vous êtes amateur de belles femmes, il faut venir : vous ne le regretterez pas. Je vous en montrerai qui sont des merveilles! à vous donner l'envie de faire des folies. » Elle insista d*un

ton d'artiste enthousiaste, arrondissant la bouche : « Vous savez, de ces femmes qu'on devine au regard faites pour la volupté de toute une vie, de ces femmes qu'on enlève dans un coup de tête, de ces créatures splendides devant lesquelles famille^ honneur, argent, rien n'a plus de valeur!... »

La bouche ardente et juteuse, le buste à demi tourné sur la jupe pleine et traînante, elle se transportait à vanter la beauté de la femme, s'y adonnant avec une frénésie d'inspiration oij elle s'exaltait à se sentir elle-même transformée et embellie. Elle se renversa un peu de côté, le fixant aux prunelles :

a Ah mon Dieu ! j'ai tort de vous parler de cela : cela pourrait vous donner des idées et je sais que vous êtes un fiancé...

— Vous vous trompez, coupa Claude sans réfléchir, je ne suis fiancé à personne.

— Ah ! » dit-elle, mordant sa lèvre et laissant perdre son regard dans la nuit.

Paulette, accoudée, s'appesantissait là près de lui. 11 recula adroitement derrière elle, mesura l'ampleur doucement creuse du dos, les sens étirés à voir s'effiler la sveltesse de la taille, sur la robe pleine, le cœur lourd. Il avait chaud au visage, la sentant moite. Elle rêvait dehors, dans l'oubli passif de son corps, avec la décision de s'être abandonnée à la nuit d'été. La lune glissait sa pâle rondeur sous un fin édredon de nuages cotonneux. Amèrement, presque avec rancune, Claude se demandait s'il laisserait encore fuir l'occasion... par calcul cette fois, s'il ne devait point passer le bras autour de sa taille :

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l'immobilité en était chargée d'attente dans cette altitude courbée. Elle ouvrait sur la nuit des yeux un peu hagards de jeune fille obligée de consulter sa destinée avec perplexité. Le ciel était libre avec la lune au milieu qui dilatait à nouveau sa lumière.

Ce qui enhardissait Claude, c'était que, sous cette apparence de fille riche apprêtée pour les tromper, lui et les autres jeunes gens, il la savait enfant d'une bourgeoise prolétaire, contrainte à apprendre un métier pour l'avenir. Mais c'était surtout, en même temps que le sentiment de ce contraste social, l'excitation de cet autre contraste, infligé par la nature, d'un visage chiffonné sur un buste souple et luxueux: cette considération effaçait en lui le scrupule, respect de la beauté.., elle offrait l'attrait presque vicieux d'une membrure parfaite à l'amour sous une figure à peine jolie et le corps, quand il est seul accompli, n'existe que pour le plaisir! Devant le paysage immense où s'étageaient confusément sous une brume cendrée les appartements de familles parisiennes, il perdait aussi le respect, créole et provincial, de la maison hospitalière : c'est plus fort que soi, mais à Paris on sent que les gens chez qui Ton est reçu, euxmêmes, ne se regardent pas comme chez eux; on ne les éprouve pas attachés à l'appartement qu'ils habitent; ils viventlà comme dans des chambres d'hôtel, en continuelle instance de déménagement.

S'appuyant sur l'autre jambe, Paulette était plus près de lui dans le roulis de la hanche. « Qu'y a-t-il à faire? » Au fond il se découvrait incapable d'agir vite parce qu'il avait pris à ses fiançailles l'habitude

maladive, la manie de la patience. Mais ce n'était pas une raison pour ne pas caresser du regard la forme de Paulette. Et l'on en jouissait tellement déjà rien qu'à récouter parler des femmes !

On entendit la voix militaire de M. Lemière commander : « É — paulette!... Si tu venais chanter ton morceau de Mademoiselle Nitouche ! »

Paulette se dressa contre Claude, répétant : « Em-brasse-moi, Ninette...

— Non, disait Nattis, il faudrait que M^^^ Lemière chantât plutôt quelque chose qui rappelle à Mavel son pays : par exemple Le Voyage en Chine,., »

Avec un joli soupir d'actrice qui entre en scène, Paulette passa au salon.

Le matin, Claude n'avait aucun goût pour le travail. Il éprouvait, dans une lassitude sensuelle par tout le corps, une soif inextinguible. Il sortit. Il n'était pas neuf heures et il faisait chaud ; la chaleur, descendant progressivement du ciel violet, pesait sur l'être d'une étreinte encore délicieuse à laquelle on se sentait céder avec volupté. Il entra au Jardin des Plantes, passa sous les marronniers de l'allée des Ours, et plus bas, s'assit sur un banc. « Comme il va être bon de ne penser à rien î »

Devant lui un grand saule pleureur versait en cas-

cade son feuillage ruisselant jusque sur la nappe noire d'un petit étang où des corolles de lotus éclataient en bulles blanches. Les tiges du saule étaient vertes, du vert tendre et naissant de l'herbe, cependant l'arbre entier avait un air las de langueur millénaire. A l'entour du tronc flexueux les branches serpentaient avec les mouvements infléchis des reptiles qui ne retrouvent plus dans notre atmosphère la chaleur vivifiante de la période originelle. Et les feuilles pendaient, traînantes, sentimentales à la brise qui les soulevait sans les animer. Il avait bien l'attitude à la fois exilée et naturaHsée d'un arbre tropical depuis longtemps acclimaté en France.

Le cœur profond, la tête vide, Claude éprouvait une griserie de paresse à laisser Pair pénétrer en soi avec un grand murmure inépuisable. C'était le bruit circulaire de Paris qui, roulant de très loin, pardessus les quais, montait jusqu'à lui. Mais cette rumeur, par sa chaude continuité, devenait à la longue si sourdement pareille au ronflement éternel de l'Océan Indien, le matin, par derrière les fîlaos de la plage, que Claude ne faisait plus attention aux ouvriers, soldats et facteurs qui passaient au soleil. Des moutons d'Abyssinie dans la ménagerie se mirent à bêler de cette môme voix qui se désolait du silence de la campagne dans le haut des caféeries. Les bœufs de Madagascar beuglèrent sous les légumineuses toufî'ues; des paons, partout, criaient vers le ciel bleu. Une miraculeuse coïncidence de sensations mêlées depuis l'enfance, par-dessus l'espace et le temps, donnait soudain au cœur et au corps, dans

une secrète pâmoison, l'illusion du passé et du pays. Et tout l'être s'y fondait à mesure comme dans un bain, au point que bientôt Claude se réveillait, étonné de sentir à quel point il s'était dispersé...

« En somme je ne rôde pas, je sors très peu et je ne m'appartiens plus! » Il avait à penser à Eva qui n'était pas effacée de sa vie... il ne pouvait oublier la petite Denise que, vraiment, il ne revoyait pas assez souvent... il ne comprenait point qu'il n'eût pas eu l'idée de repasser au square de Cluny les jeudis suivants pour voir si M'^*^ Namie y était revenue... Esther... : il n'y avait pas à dire, sa vie était presque encombrée de femmes ; l'ironique restait qu'il n'en eût encore connu aucune! (1) Cependant il avait coniiance en lui maintenant — évidemment parce qu'il avait été aimé d'Esther et qu'il n'avait tenu qu'à lui... et il sentait qu'avec Fentraînament ce serait de sa volonté que dépendrait son avenir en amours. Tous ces frissons d'intrigues qui lui passaient à l'esprit, c'était le souvenir de Paulette qui les provoquait avec cette façon qu'elle avait de faire tourner autour de vos yeux un tas de jolies lilles pour rester seule devant vous quand elle vous avait bien excité ! Pauletle ! elle était maintenant la seule qui, en réalité, fût en face de lui. Elle était saeredieu chaude, la Paulette I... Pour lui qui arrivait du pays des brunes c'était cette blonde de France qui représentait la femme inconnue.

Le désir de la vierge, loin d'être abattu par Paris

(1) Ce livre n'est que « Thistoire » de Claude : le « roman » de Claude se nouera immédiatement dans Les Jardins de Paris.

et ses ennuis, était avive en son cœur : il voulait exclusivement une vierge, par un instinct d'égalité et parce qu'elle seule avait la sensibilité assez avide pour recevoir et garder tout son amour, parce que seule elle était assez naïve pour répondre à son délire d'adoration physique et de caresses juvéniles avec autre chose que le scepticisme de la courtisane. Et... il avait envie de Paulette! Paulelte naïve, c'était pour faire sourire, mais entin il savait ce que son désir entendait par là : la naïveté charnelle, la surprise et la sensation prolongée de l'inéprouvé, une communion délicieuse dans l'ignorance et l'émotion, une équivalence et une similitude de jouissance. Paulette avait même l'esprit très renseigné : mais le trouble des regards, l'impatience de la chair, plus que l'ignorance l'incertitude de ce que Ton pressent, c'est cette naïveté qu'il est surhumain de ravir dans les yeux qui roulent sous une lueur humide, sur le front chaud et les joues fraîches, à la bouche tiède peureuse, et les mains et le corps frémissent, les seins vibrent immobiles, l'être entier appréhende la possession attendue depuis les couples d'année oii le corps s'accomplit... minauderie involontaire, passionnée, savante et subtile de l'instinct. (.< Quel absolu tout de môme nous mettons, nous autres jeunes gens, dans la virginité\ C'est une pure abstraction après tout, une imagination, au moins sous cette forme d'entité où nous la précisons. Est-ce que la jeune fille a seulement conscience de sa virginité?... Sans doute, mais elle ne peut pas se rendre compte de ce que cela représente pour nous.

tant pour elle c'est une chose simple, constante en elle et intérieure. Si elle savait avec quelle admiration brûlante nous y rêvons sans raisonner, pendant les longues nuits, le cœur pâmé et les lèvres jalouses, le cerveau luxuriant de visions !

« Je ne suis pas superstitieux, mais ce matin j'ai le trac : je pressens qu'il va m'arriver quelque chose, presque indépendamment de ma volonté, de par cette Pauletteî... Tout — mais pas le mariage : ce ne serait pas la peine d'avoir boudé la joie si longtemps pour être pris au piège au premier tour; et ce serait vraiment trop drôle d'avoir eu le bel amour d'Eva que je connaissais pour épouser celle-ci que je n'aime pas, — qui m'aguiche certes. » Alors ce serait un de ces coups qui vous forcent à quitter Paris ! Serait-il devenu déjà assez flasque pour une pareille aventure?... 11 n'avait plus d'appréhension de la capitale, mais des méQances éveillées, avisées. Il flairait avec astuce que la vie ne demandait qu'à le jouer en ce moment oii il restait incertain de tout ; comme il n'était point Parisien^ une force lointaine résistait en lui afin qu'il ne fut point passif. Peu importait qu'il parût timide, sa gaucherie n'était après tout que la ruse physique de sa prudence; elle s'avérait excellente à le préserver dans ce milieu étranger qui absorbe si vite tout, ce qui s'adapte à lui ! La lenteur de ses allures n'était pas de l'atonie mais une souplesse de refrènement qu'il mettait lui-même à son avidité sensuelle pour les fins plaisirs dans un monde qui n'était pas sûr. Aussi maintenant se concentrerait-il encore davantage : il ne montrerait même plus ce

qu'il pensait, il étudierait les gens, aimable, poli avec tout ce que la politesse peut exiger de dissimulation, et il voulait cherclier à jouir sans le laisser voir...

Claude se sentait fort, sûr de soi, sans aucune crainte : après tout qu'y avait-il à redouter? Qu'on lui tendît des pièges, qu'on voulût le prendre comme jeune homme de famille assez bon pour faire un mari — qui sera plus tard complaisant... il y a long du bout de la corde au cou, il serait souple... après tout quoi î il se fiancerait, c'est encore la situation la plus avantageuse, une situation de tout repos tout plaisir, ça peut traîner tant qu'on veut : il avait des diplômes à prendre... et on ne recueille jamais tant de faveurs que quand on est fiancé. Dans de telles conditions, c'est une solution, la vraie solution parisienne !

Par cet été lourd mais splendide en sa couleur et sa masse, il subissait comme une caressante fatalité la décision de s'abandonner à la fortune; et le désir de jouir, de vivre, d'aller de l'avant à tous risques, avec uri défi à la mauvaise chance et à l'aventure, commandait à son cœur et à ses sens.

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