‹ En France; romanChapitre 17 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA CHALEUR DE PARiS

C'était le plein été oii la chaleur ronfle.

L'asphalte rissole. Les avenues fument au-devant (les perspectives aveuglantes. Les arbres verts des boulevards, immobiles, sont saupoudrés de la terre grise que du matin au soir jettent les tapis et font remonter les balayeuses et arroseuses des pavés. Contre les fenêtres, aux balcons, sur les devantures de cafés et des magasins à chaq ue heure s'abaissent un peu plus les longues tentes de coutil rayé de rouge que le soleil fait craquer; on entend à tout instant cliqueter les persiennes de rotin que les locataires descendent. Les passants font queue aux éventaires des marchandes de jus de réglisse qu'on appelle eau de coco pour se donner l'illusion de se désaltérer; le col cerclé de carcan blanc, les hommes suent dans leurs vêtements de drap intempestifs, fiers d'avoir plus

chaud que sous les tropiques clans leurs complets de Parisiens; des ouvriers se lavent la figure aux fontaines Wallace; un poivrot se la fait cuire au grand feu, étalé sur un banc; au seuil des portes cochères, les facteurs en coutil blanc allongent le pas. Les pêches en piles sur le plateau des petites voitures des quatre saisons, avec leur duvet, ont l'air couvertes de poussière. Une senteur de bananes mûres s'exhale devant les magasins ; les arômes de chocolat pulvérisé et de café grillé des maisons coloniales se propagent des vieilles rues placardées d'affiches « Café Bourbon » et « Rhum de la Martinique » ; et le long des boulevards circule l'odeur fermentée des absinthes d'exportation mêlées aux orangeades que des hommes à canotiers, des femmes en piqué boivent avec des pailles effilées comme mangent les Chinois.

C'était l'été s'alfalant jusqu'au cœur des maisons mal ventilées.

Chouchoute avait ouvert les fenêtres qui donnaient sur le terrain libre planté de peupliers jaunis dans le gazon violacé. Elle était essoufflée de chaleur, les joues écarlates, dans un peignoir léger des colonies sous le plumetis duquel transparaissait la blondeur mate de ses bras massifs et de sa gorge. « Il fait plus chaud que sous l'équateur, tantine Grâce!

— Tu trouves, mon enfant? On voit que tu n'arrives pas de Pondichéry comme moi. » Et tantine Grâce, sèche, les mains noueuses, d'une activité affolante, époussetait une deuxième fois le salon récemment aménagé.

« Ah! tantine Grâce, je t'en supplie, assiedstoi, tu m'étourdis avec ton mouvement perpétuel. »

Tantine Grâce obéit, prit son crochet, fît trotter ses doigts à travers les fils balancés. Elle ne dit rien ; elle aimait peu causer, laissant seule sa pensée marmotter rapidement et continuellement en suivant l'agitation de ses mains : elle venait de tomber à rimproviste à Paris juste au moment oii Chouchoute, se fâchant avec M'"*^ Dubois-Mahaud, avait besoin d'elle comme chaperon pour s'établir à son particulier. Elle arrivait de Flnde oij elle avait assisté dans ses couches une fille de son frère, le secrétaire général de Kdebeu; elle n'avait point de logement : née à Saint-Pierre, elle y avait perdu cinq ans auparavant son frère aîné, chef de la famille chez qui elle habitait, et depuis se transportait de l'un chez Tautre de ses parents, à Saint- Denis, à Saïgon, à Tamatave, à Nouméa, sans prévenir, débarquant un matin par un courrier, campant chez son neveu ou sa petite-cousine, puis, dès qu'elle s'ennuyait, les quittant pour aller dans un autre pays, chez un autre parent, toujours alerte, payant son hospitalisation par une activité muette et sans égale avec le flair de faire son insolite apparition toujours au moment où elle pouvait rendre service (« Mon Dieu, tantine Grâce, c'est vous encore : qu'est-ce qui vous amène? s'écriait-on. — Ne vous inquiétez pas, mes enfants ; vous verrez, vous aurez besoin de moi dans un instant ») et s'installait dans un cabinet, son matelas jeté sur deux malles de voyage, — ne commençant à bavarder,

cancaner, se plaindre, quereller la femme de son neveu ou le mari de sa cousine que lorsqu'elle démangeait de prendre le large, pour les forcer à lui payer son voyage, s'embarquant-en deux heures, repartant presque sans bagages, hardie et vive dans sa danse de Saint-Guy de vieille fille à travers l'univers.

Chouchoute s'estimait heureuse de sa compagnie. Elle s'effrayait de ce que, installée depuis deux mois déjà à Paris, elle n'eût malgré son argent formé aucunes relations dans cette ville fourmillante! Elle se rendait compte que môme pour ceux qui en avaient, il ne se complotait pas de petits bals, de soirées intimes, toutes ces menues occasions de rencontres à dénouements légitimes qui se multiplient dans les villes secondaires. Les gens qu'on voit chez des amis, le plus souvent on ne les revoit pas deux fois. Et Chouchoute découvrait qu'on peut bien plus facilement rester vieille fille à Paris qu'ailleurs. Cependant la grande ville bruyante vous excitait à un diapason inouï, affolait l'activité et les sens par ses magasins aux affriolants étalages, par le plaisir qui courait les trottoirs, les couples s'embrassant à pleine bouche sous vos yeux et les hommes palpant les femmes en pleine lumière, par la licence des affiches, par le libertinage des rues où l'on vous accostait... mais d'un geste cassant elle leur fermait le bec! On peut à la rigueur avoir une aventure avec quelqu'un qu'on a rencontré dans le monde, vu l'évidence que cela se régularisera du moment qu'il vous a trouvée vierge et vous sait riche ; par les gens de peu l'on a tout au plus du plaisir à être heurtée,

frappée lestement au visage d'un compliment nu... il faut bien être femme ! •*

Elle ne recevait que des jeunes gens, peu épousables, et cela finirait par la déconsidérer. On lui avait promis de la mettre en rapport avec des chefs de bureaux des ministères de la Marine et des Colonies, de la faire inviter aux bals de la Présidence, mais elle attendait toujours! Léon Gharliès, lui, avait comme tout simple offert de la conduire au Moulin- Rouge, aussi insolent qu'un cousin tant soit peu dévoyé a le droit de Têtre, et il était constamment sur ses talons, s'offrant à l'accompagner à Longchamps, aux foires, aux théâtres pardieu ! dans les magasins mêmes. Mais on ne pouvait décemment sortir avec lui sur les boulevards. Elle ne connaissait pas de femmes et c'est par elles qu'on repère les hommes. Elle ne voulait sapristi pas jouer la Ninon de Lenclos, exclusivement entourée de jeunes gens moins âgés qu'elles — sans avoir le bénéfice de se payer de l'amour... Ses sœurs s'étaient conduites assez légèrement; et elles s'étaient mariées.

Déplas arrivait toujours le premier, se morfondant chez soi, se plaisant à tomber les autres avant qu'ils ne se présentassent. Long, jaune, crispant la commissure gauche de sa bouche, il se plaignit en

entrant d'un accès de foie. « Mais ceci n'a qu'une importance accessoire. Qu'est-ce que vous dites de ce qui arrive?

— De quoi donc?

— Mais des expropriations des congréganistes! 11 y a un tas de choses scandaleuses qui se font en ce moment en France Où allons-nous? je vous le demande. Il n'y a plus de Justice en France ; le prestige du magistrat baisse, on n'avait pas assez de supprimer la peine de mort, crime capital qui conduira la République à l'échafaud! Notez bien que je ne crois ni à Dieu ni au Diable et que je me contrefiche de ces vieux soulards de moines qu'on rend à la charité de Dieu...

— Voulez-vous bien ne pas dire des horreurs! » Déplas resta une minute à la regarder fixement en

souriant, puis s*écria avec une emphase plaisantine : « Mais je ne leur fais pas de mal! je les défends au contraire. Je défends le droit du Dogme par solidarité avec le droit du Code ! !... Blague à part, la situation du magistrat est devenue très, très dure. On a enlevé l'autorité aux conseils de guerre et au clergé pour la concentrer entre les mains du magistrat : voilà qui serait parfait si... si le magistrat, lui, ne se trouvait entre les mains des députés et sénateurs, c'est-à-dire de la sacro-sainte Franc-Maçonnerie!... On m'a déjà dit que je devrais me faire recevoir maçon... j'ai arrêté net toute démarche pour un poste de lieutenant die juge à Madagascar.

— Ah! mon ami, je vous comprends : à votre place je resterais à Paris tout le temps que je pourrais.

— Qu'est-ce que Paris peut bien vous dire à vous?

— Vous êtes bon, vous! Tenez, en ce moment, je crève de la température, mais dehors rien qu'à regarder la foule, je n'y pense plus. Je suis tellement étonnée d'être libre, de marcher dans la rue sans avoir sur moi les yeux de M'"® Philippe ou de la mère Lapyx et de tout le monde de la Réunion, qu'on dirait que tout bourdonne autour de moi : et j'ai un tas d'envies!

— Faites attention, ricana Déplas : mauvais signe 1 ))

Elle éclata elle aussi de son rire poivré de Grand Bazar : « C'est comme ça! J'ai une envie folle de sortir tête nue dans la rue à certaines heures du matin, coiffée avec le chignon des midinettes. On n'oserait jamais les porter là-bas ! Je voudrais aller au milieu d'elles au Marché aux Fleurs, au Marché aux oiseaux. Les marchés, ça me dit, vous n'avez pas une idée! rien que leur nom déjà m'acoquine. Pour ça je les visiterai tous » ; et elle cria : « J'irai même au Marché à la ferraille^ au Marché auxpuces : il faut tout voir à Paris ! »

Elle était rosée, les joues perlées d'une sueur fine : Déplas, ironique et muet, regardait ses prunelles brillantes. A travers la langueur de l'été, elle sentait, aux reins, dans les membres, une résistance qu'elle ne se connaissait pas aux colonies. Elle s'éventa avec un petit vent-du-nord acheté deux sous à un camelot dégourdi. Son corsage s'entre-bâillait, laissant s'éclairer le bouillonnement de sa gorge; mais cela n'avait pas plus d'importance avec ce brave

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Déplas qu'avec un domestique cafre ou chinois : il s'en désintéressait, aimant venir voir Chouchoute qu'il tenait pour un garçon-manqué, en camarade, afin de causer depuis deux heures jusqu'à sept heures et demie.

« Qui doit s'amener cet après-midi?

— Vous savez hien : Claude Mavel, Boufilers, Gabriel...

— Mavel a disparu comme un furet à la campagne... Comment pouvez-vous accepter chez vous un petit imbécile comme le dénommé Gabriel! » 11 faisait claquer les syllabes : « Un crétin parfait! Il se parfume comme une fille de Montmartre, il finira mal^ je vous en préviens : il va se faire entretenir...

— Je ne suis pas sa maman : Moi je le trouve tel quel très gentil : il m'accompagne au piano pour mon chant et vous n'en feriez pas autant.

— C'est cela : il joue du piano ! Pouvez-vous admettre un homme qui joue du piano! D'ailleurs j'exècre la musique : c'est de la ferblanterie, c'est de... »

Petit, la tête en avant entre ses larges oreilles, Boufflers passa par la porte entr'ouverte et vint dire bonjour avec des paroles étouffées. Il s'assit sur le tabouret près de Chouchoute qui lui tendit des rondelles de chocolat ; et il les mangeait en silence, à moitié po^té sur le siège, avec cet air inquiet d'être toujours prêt à partir. Déplas lui avait donné deux doigts, ne lui dit pas un mot : il préféra confesser tantine Grâce à la croisée, tapotant sur la vitre. Tantine Grâce lui racontait : « Figurez-vous que

j'étais à Pondichéry il y a un mois; j'ai eu un rcve, au milieu de la nuit, oij j'ai vu Chouchoute me crier : Tantine, tantlne^ je suis toute seule à Paris, viens habiter avec moi! Le matin, je me suis réveillée les yeux en larmes et j'ai dit à mon frère Gaston : Gaston, il faut ahsolument que je parte, Chouchoute m'appelle. » Déplas l'écoutait, les yeux narquois en face d'elle, les côtes soulevées d'une toux d'hilarité ; il demanda : « Et qu'est-ce que « Gaston » a dit? » xSans les écouter, Chouchoute fouillait dans le casier d'éhène, rangeait et apprêtait les partitions, impatiente que Gabriel arrivât : il lui tardait de déchiffrer un morceau à quatre mains; puis la musique ferait se sauver Déplas dont la présence, depuis quelques minutes, lui portait sur les nerfs. Elle avait assez de causer sur ce ton ! Mais Déplas venait pour l'après-midi entier; aussi mit-elle de côté un morceau difficile qui le ferait sûrement fuir, puis elle forcerait Gabriel à chanter. Pour cette journée lourde la présence de Gabriel était aisément plus agréable '• joli garçon content de soi, il vous amusait rien qu'à le voir avec son manège indolent et ses compliments cajoleurs qui ne pouvaient duper que des petites créoles ; il rappelait tous ces menus commérages réunionnais de l'amour, qui sont si loin!... Il avait une bouche séduisante sous cette moustache clairsemée : un grand enfant et un bandit à la foisl

Dès que Gabriel fut entré, elle l'appela près du piano. Mais Déplas, aujourd'hui riant avec Gabriel, le retenait contre la fenêtre et lui parlait d'une chose dont ils se tordaient. Elle s'approcha :

« Qu'y a-t-il?

— Rien », dit Déplas, la bouche restant ouverte sur les dents pointues.

Mais Gabriel forçait Déplas à parler, insistait; Déplas résistait.

« C'était pour ne point vous dire du mal de votre cousin Charliès, làcha-l-il en pouffant. Ce sacripant ne se contente plus maintenant de faire les boulevards du matin au soir, toujours en quête d'un mégot à mendier à un camarade : il rôde autour de toutes les femmes. On voit bien qu'il a besoin d'argent, hein Boufflers? »

Mais il ne voulait en dire davantage.

Boufflers, en tapinois, dérobait les croquettes de chocolat et en bourrait ses joues immobiles. Chouchoute s'approcha de lui et bas, familièrement : « Dis, Boufflers, mon petit Grand-Papa, je ne me gêne pas avec toi : Déplas est fatigant avec son tapage ; j'ai la migraine : enlève-le, tu seras un gentil cousin. »

Tantine Grâce, le visage inquiet, allait et venait sur la pointe des pieds, avec ses mains toujours suspendues comme prêtes à pincer l'air. Gabriel ayant terminé de chanter Voudrais-tu bien ne plus dormir"^ était fatigué : il restait assis à tourner les feuillets pendant que Chouchoute continuait à jouer seule

raccompag-nement. Leurs visages étaient échauffés ; Chouchoute s'arrêtait une minute pour s'éventer, reprenait un passage, le buste replié dans le peignoir qui s'échancrait. Gabriel par-dessus son épaule regardait sous la platine ajourée les seins qui se déliaient en ligne vaporeuse. Chouchoute suivait son regard, se savait la gorge découverte : cela n'avait d'importance avec cet adolescent, elle le laissait faire, continuant à égrener quelques mesures ; il est bon aussi de tracasser les garçons, de leur donner à subir les mêmes désirs défendus que les jeunes filles sont obligées de souffrir. Elle s'était réveillée aujourd'hui en verve de méchanceté ! Et c'était plutôt à l'atmosphère énervante qu'elle s'occupait de résister. Dans l'air surchauffé et l'évaporation vibrante de toutes choses, elle se sentait nue contre le linge sous 'la moussehne. Elle avait envie, comme jamais elle n'avait seulement imaginé, de mordre Gabriel à la bouche, en le pressant contre sa poitrine pour en opprimer l'émotion, ayant expédié tantine Grâce à (les commissions comme elle avait renvoyé Boufflers et Déplas. Elle en avait envie parce qu'elle savait que cela n'aurait pas lieu, elle ne perdait pas de vue une minute qu'il fallait s'en défendre, qu'avec son argent elle pouvait se promettre le parti sérieux.

Elle se leva précipitamment, alla chercher une chopine de limonade, en versa au grand Gaby, et but avec avidité, haussant son bras en découvrant une aisselle mouillée. Elle fut rafraîchie, ses esprits calmés. Alors ils parlèrent de choses insignifiantes, Gabriel debout et s'appretant à partir. Prenant ses

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^ants à sa pochette, il réfléchissait par crainte d'oublier quelque chose... Toutàl'heure il ne quittait pas ses seins des yeux, la bouche entr'ouverte indolemment et, par hypocrisie, solfiant en murmure le refrain : maintenant il n'y pensait déjà plus ; sans doute allait-il se rendre chez un trottin quelconque du quartier. Ces femmes qui n'ont pas le sou peuvent se payer tout le plaisir !

« J'ai reçu une lettre d'Eva, dit-elle, trouvant machinalement un motif pour le retenir un instant de plus.

— Qu'est-ce qu'elle peut bien dire encore?

— ... Je vais vous la lire, si vous désirez.

— Lisez toujours. » Il s'accouda, feuilletant un numéro de Femina. Elle alla dans sa chambre, tantine Grâce la suivit. Gabriel les entendit échanger quelques mots. Chouchoute rentrait, ayant jeté une écharpe légère sur sa gorge. Elle se glissa sur un voltaire ; il se plaça derrière elle, à peine penché, la tête au-dessus de ses cheveux poudrés d'iris«

« Ma bonne Chouchoute, « Excuse-moi de ne t'avoir répondu plus tôt ; je relève d'une grande maladie, maman m'a conduite à Saint-Gilles, et là je n'ai pu toucher la plume pendant les vingt-et-un jours de ma convalescence que le médecin avait prescrits. Je suis encore abattue et tu vas trouver ma lettre triste. Quand on vient de subir une de ces grandes atteintes on n'a de force pour rien, on renonce à tout, on a besoin de quelque chose qui change votre vie comme par un miracle.

Je suis restée hébétée pendant tout ce changement d'air. Ma maussaderie avait éloigné de moi tout le monde. J'essayais de broder un peu, je ne pouvais pas oublier ce qui m'occupait l'esprit et que tu dois bien savoir puisque tu es en France et que tu dois le voir quelquefois, peut-être souvent.

«J'ai beau tourner et retourner les choses dans ma tête, je ne comprends rien, j'ai la tête épuisée au point qu'on a été près de me couperles cheveux : c'est que j'ai eu plusieurs jours la fièvre à 38°,6 et sans les injections de quinine que m'a faites le docteur, je ne sais pas où je serais. C'est impossible que s'il savait ça il n'aurait pas de remords! Pourtant sa conduite est inexplicable : je ne parle même pas de ce que d'après sa lettre, m'a dit maman, il m'avait soupçonnée de légèreté au bal, lui qui me connaissait si bien, mais il a oublié que maman était veuve et qu'elle était en droit d'être plus suceptible qu'une autre; il avait l'air de lui donner des leçons, et de lui dire qu'elle m'avait mal élevée. Elle a été outrée de ce qu'il n'avait pas même hésité avant de s'en prendre à la réputation d'une jeune fille; moi ce n'est pas de ce que mon avenir est fini que je lui en veux mais de ce que mon cœur est brisé. Pour les hommes, €ux, ça ne compte pas ; ici je vois bien qu'il n'y a que les dames qui sentent combien j'ai pu souffrir. Puis maman, dans un moment d'impatience, m'a laissé voir que Claude avait vraiment l'air de chercher un motif pour rompre; d'ailleurs ce qui le prouve c'est qu'il a eu la pensée de lui écrire à elle au lieu de m'écrire. Je pensais d'abord que quelqu'un, par

exemple son ami Albert Gustave, lui avait fait un faux rapport contre moi, mais j'ai bien réfléchi depuis que c'est parce qu'il a dû trouver quelqu'un à Paris qui Ta détourné de moi. Si j'en étais sûre au moins, peut-être que je ne souffrirais plus. »

« Je pense bien, interrompit Chouchoute pour parler, qu'elle ne croit pas que c'est moi qui ai détourné le jeune Mavel.

— Continuez donc », dit Gabriel paisiblement.

« Je ne suis plus bonne à rien, tout me semble obscurci autour de moi ; quand je sors le vent me déchire la poitrine. Je regardais les arbres et tout de suite je ne pouvais plus les voir. J^étais révoltée contre tout. J*ai beau être indignée, je pense tant h lui que mon cœur brûle. C'est impossible : il y a eu un malentendu! Et je ne puis même pas y réfléchir : ma tempe éclate, la fièvre revient et je me rappelle avec angoisse que le médecin m'a ordonné de ne pas penser à ce qui m'ennuie si je veux guérir, et il faut que je guérisse si je veux pouvoir penser sainement à tout cela pour réparer peut-être ce qui s'est fait. Mais toutes ces idées reviennent en moi; je suis désespérée, puis au contraire, au fond de moi, j'ai une confiance irraisonnée dans l'avenir, nous sommes faits l'un pour l'autre, donc nous devons nous retrouver. J'ai peut-être eu des torts envers lui, il en a envers moi, alors malgré moi je me dis qu'il arrivera un moment oii nous nous pardonnerons mutuellement. Ma tête se perd. Je n'ai cessé d'avoir des frissons de glace. J'ai passé des journées à regarder le ciel fixement comme si je regardais la

mer. Quand j'ai reçu ta lettre, tout le temps que je la lisais^ je me disais que je ne connaîtrais jamais la France. »

« Mais est-ce qu'elle n'est pas folle au moins? s'écria Gabriel avec colère... Je parie qu'elle ne veut môme pas lire pour sortir de ses ennuis ; elle se ronge en dedans, elle exagère exprès tout ce qui a autour d'elle ! »

Chouchoute s'arrêta fâchée, fermant les feuillets : « Je n'aurais pas dû vous lire sa lettre... D'autant plus qu'elle a été écrite pour que je la montre à tout autre qu'à vous. Vous n'avez pas de cœur. Est-ce que vous n'auriez pas dû arranger les affaires de votre sœur avec son fiancé?

— C'est tout à fait mon rôle en effet ! dit Gabriel.

— C'est moi alors qui ferai venir Mavel.

— Vous ne ferez pas ça ! » Il réprima un geste brutal. « Est-ce que les quatre pages dégoisent sur ce ton? »

Chouchoute ne répondit pas. Nerveuse et têtue, elle serrait les mâchoires, avec le besoin de lutte. Après une seconde, elle ouvrit la bouche, calmement :

« Si, je le ferai... Sa lettre est extrêmement digne... Elle parle ensuite de vous. « N'oublie pas de voir de temps à aulre Gabriel; nous pensons qu'il passera sûrement ses examens, puisqu'il est très intelligent. » Vous voyez, tandis que vous êtes méchant pour elle, elle ne songe qu'à être fière de vous.

— C'est son devoir. »

Chouchoute éclata de rire : « Quelle insolence!... Puis i'ai eu un mot de Micheline Bernât.

— Est-ce qu'elle se marie? demanda-t-il ironiquement.

— Elle vous intéresse à ce point? interrogea Chouchoute, levant le visage, sa bouche attirante éclatant sur les dents comme une grenade sur ses grains.

— ^ C'est une jolie fille, » fit Gabriel dédaigneusement.

Chouchoute le fixa : quelle prétention! il méritait d'être souffleté ! Ayant vraiment trop chaud, elle rejeta l'écharpe de sa gorge qui se soulevait légèrement humide et collée au plumetis.

Gabriel chantonnait un air de Paris, tour à tour guettant la lettre d'Eva et laissant traîner son regard sur Chouchoute. Elle continuait à causer pour le retenir. Il était debout derrière elle : se penchant, il saisit d'un trait les feuillets pour les déchirer, mais elle les tenait encore et voulut les lui arracher, se levant pour lui résister. Il se trouva l'entourer à brasle-corps ; elle se débattit en riant de colère et tapant du pied ; sa gorge roulait sous la main fermée qui serrait la lettre, elle dut lâcher. Victorieux et narquois, il déchira la lettre en quatre morceaux qu'il mit dans sa poche. Elle voulut alors les rattraper : se défendant par le jeu, il la prit aux bras qu'il étreignait d*une poigne mâle. Ils riaient rouge. « Lâchez-moi, lâchez-moi, répéta-t-elle irritée. Je n'aime pas ces jeux de mains!

— Vous me promettez de ne rien dire à Mavel?

— Je n'ai rien à vous promettre... Lâchez-moi, vilain enfant! » Elle trépignait doucement, ses bras immobilisés dans l'étau des mains, si bien que pour

ne pas soutFrir elle dut tourner sur elle-même, lui cachant ainsi son visage prêt aux pleurs dans son rire agacé! « Vous me faites mal! » Alors Gabriel desserra les doigts, mais, vite, pour continuer le jeu de l'immobiliser, lança ses mains de part et d'autre et les croisa au-devant de la poitrine.

« Lâchez-moi, Gaby ! »

Et l'un derrière l'autre ils se regardaient dans la glace en face d'"eux, se défiant.

« Promettez.

— Je vais appele-r tantine Grâce ! »

Les yeux pervers^ il répondit: « Si vous appelez, je vous bâillonne. »

Elle, la bouche ouverte, le voyait dans la glace, bien plus haut qu'elle, empourpré, les yeux très grands. Il voyait ses yeux brouillés et ivres, ses dents mordant la lèvre. Dans la fatigue de l'effort, il se rapprochait; elle sentit le corps dur du jeune homme contre sa chair molle, et perdant la respiration, les seins éclatant de sève, ferma les paupières, sa tête renversée Surpris, par apropos il la joignit toute coatre lui, ceignant ses mains caressantes sous les seins et embrassa son cou, et ce fut elle-même alors qui ouvrit ses lèvres humectées, ne pouvant plus les clore maintenant : rompue, et, voulant alors s'assurer l'initiative, elle cédait d'un coup dans un élan de fille volontaire et mal élevée comme à un jeu sans -uite d'enfants précoces.

« Mon Dieu, tantine! s'écria-t-elle soudain à (iaby en montrant la porte.

— Elle ne viendra pas », répondit Gabriel. Et d'un

bras ne lâchant pas Chouchoute qu'il entraînait contre lui en l'étreignant toujours pour l'épuiser, il poussa le taquet.

Chouchoute, ensuite, se releva du sofa, secouant la tête et n'y pouvant croire, essuyant ses yeux et sa bouche, cherchant ses paroles. Elle était étourdie et mécontente :

« Il n'a jamais fait chaud comme ça à la Réunion, dit-elle. On perd la tête... C'est ce Paris aussi qui vous fait faire des bêtises ! »

Gabriel, devant le miroir, rajustait son col, et il tamponnait sa bouche avec son mouchoir, ne parlant point.

Gabriel ne songeait pas au mariage; Chouchoute, ne voulant pas encore y réfléchir définitivement, s'abandonnait à son caprice, à sa volonté, mettant maintenant de l'énergie et comme du défi à faire ce qu'elle se disait avoir voulu ! Dès la crise d'affaissement et de courroux le soir dans son lit après le départ de Gabriel et le dîner, elle gardait par-dessus tout la sensation qu'elle restait la maîtresse d'elle même et de l'avenir, et c'était ce qui l'avait entraînée à recevoir Gabriel venu le lendemain, et après une bouderie, une résistance, et une gifle dans un mouvement de pudeur hostile, à lui céder encore dans l'énervément d'approfondir ce qui n'a été que superficiel, bien

qu'elle se fût promis de ne pas succomber une seconde fois puisque la première ne suffisait à engager son honneur. De suite après elle en avait pris son parti, incapable de se donner tort ni de revenir sur le passé. Elle ne songeait plus qu'à tirer le meilleur plaisir de l'accident, calculant avec décision tout ce qui serait nécessaire à ne pas compromettre son avenir quel qu'il pût être.

Elle avait parlé énergiquement à Gabriel, ordonné l'absolu silence, les yeux dans les yeux, de façon à ce qu'il ne se laissât pas au bout de quelques jours aller à la vantardise auprès des camarades. Et elle improvisait dans leurs rapports amoureux, au milieu des étirements langoureux et de la fougue des étreintes, une soudaine impériosité à se cabrer, des regards durs, des gestes saccadés qui le tenaient en haleine d'une femme à qui il fallait obéir.

Elle le faisait venir jusque deux fois certains jours, se refusant, se donnant, par quintes ne lui adressant pas la parole et l'obligeant à jouer deux heures d'accompagnement immobile devant tantine Grâce pour repartir aussitôt sans une caresse, le lendemain expédiait tantine Grâce en quête d'un mets créole à l'autre bout de Paris et s'enfermait avec lui l'aprèsmidi entier dans les délices des plus douces faiblesses vénériennes, de nouveau lui commandait sèchement, l'humiliait, l'envoyait à de longues trottes, le virilisait et le matait, sachant sans qu'il s'en aperçut, lorsqu'elle le sentait prêt à la révolte, glisser dans son porte-monnaie les quelques francs, insignifiants et moins insultants qu'un louis, dont il

avait besoin après tout pour ses omnibus et les courses qu'elle lui imposait, le traitant sans cessé en enfant, en grand enfant-gàté.

Dans ses heures d'appréhension et de regret, aigrie contre Gabriel, elle pensait à Eva avec gène, avec un remords qui s'approfondissait quelques minutes en elle... Elle aurait dû ne plus écouler Gaby et faire venir Claude Mavel! Elle imaginait Eva malade, désespérée, elle la voyait comme elle la savait être : opposant à tout le silence, n'écoutant pas, n'entendant pas — elle ne se consolerait jamais — et aussi ne réfléchissant pas, sentant seulement, souffrant sans compte de la souffrance, portée à travers tous les chagrins par l'ardeur même de son âme! C'est que pour Eva les faits n'existaient pas ; le reste du monde non plus; elle était devenue une veuve par la rupture de ses fiançailles. Était-ce singulier après tout ! Au fond il va de la vantardise dans ces attachements exagérés, tous les êtres qui leur touchent sont supérieurs : Claude est le premier jeune homme du monde pour Eva, et les autres n'existent plus pour elle...

Elle ne put s'empêcher de sympathiser presque douloureusement avec elle, les craintes que malgré soi elle concevait pour l'avenir se fondaient avec la pensée du chagrin d'Eva, elle se sentait sa sœur; elle avait relu sa lettre, aussitôt revu avec répulsion cette plage désolée de Saint-Gilles sous les fîlaos noirs hurlant au vent et Eva là devant la mer, plus triste encore en face de cet océan austral sans barques qui vous donne une tristesse de bête, qui vous renfonce

au commencement du monde... Et elle, Chouchoute, était à Paris ! si différent de tout cela. — Elle regarda alors tourner autour d'elle les souvenirs proches de son aventure, et, secouant la tête, ne voulait perdre le temps d'y réfléchir... songeant seulement qu'il valait tout de même mieux ne pas faire venir Claude Mavel, ce qui pourrait pousser Gabriel à la compromettre auprès de camarades dans un accès de mécontentement.

Cependant elle sortit quelquefois avec Gaby, du côté des boulevards extérieurs où ils ne connaissaient personne, décidée presque alors à se moquer des rencontres : au demeurant, tandis qu'elle restait très sage, on avait dit tant de mal d'elle rien qu'à cause de ses manières garçonnières qu'on n'en dirait pas davantage; et c'étaient ces calomnies qui l'avaient insensiblement familiarisée à la faute, qui l'autorisaient maintenant à être femme, ce qui était encore la meilleure manière de ne pas demeurer le garçonmanqué qu'on lui reprochait d'être! Au bras de Gabriel, serrée dans ses vêtements ajustés de Paris, flânant libre, marchant à son pas et heureuse de respirer l'espace, d'aller sur les remparts, dans la banlieue, elle s'arrêtait à regarder passer les jeunes ouvriers blonds en costumes bleus à nuques claires, lui disait avec détachement qu'elle avait envie d'aller avec eux sur les fortifs, cherchant dans ses yeux si elle y faisait monter de la jalousie par quoi elle pourrait le tenir. Gabriel restait les paupières immobiles, approuvant de la tête, au fond prêt à la traiter de

traînée, les sens pris à l'odeur de son corps, fatigué et paresseux de penser à autre chose qu'à la jouissance; et en rentrant , dans le crépuscule, d'un bras dur il serrait contre lui Chouchoute, la brutalisait en pleine avenue de caresses qui en faisaient l'égale d'une fille du peuple se laissant palper par un soldat, tandis qu'elle, pour ne pas avoir l'idée d'être choquée, se répétait : « C'est Paris... Je suis à Paris ! »

Les dimanches il revenait avec les compatriotes, Chouchoute tenant à riiabituer en sa présence à une discrétion absolue et voulant voir à leurs physionomies s'il n'avait pas encore causé. Et le visage sérieux, la tenue et le geste parisiens, il émettait des propos détachés, s'effaçant, laissant Pierrond ou un autre essayer auprès de Chouchoute des avances incomprises, sachant trouver à aimer en dehors du mariage cette jeune fille plus âgée que lui la poésie mondaine d'un adultère.

Il partait avec eux, accourait après le dîner, Chouchoute ayant fermé dans sa chambrette tantine Grâce qui ne voyait rien, ne comprenait rien, complaisante avec son nationalisme de parente à ces allées et venues qu'elle regardait comme des originalités de jeune fille en inaction. Dans sa chambre. Chouchoute recevait silencieusement Gaby, rôdant dans tous les caprices qu'elle imaginait, l'interrogeant avec échauffement sur l'expérience des femmes qu'il avait possédées, curieuse de connaître les mœurs de théâtre et de se figurer dans des maillots de danseuse, rêvassant en l'embrassant à l'Opéra et aux ballets, tout son corps ondulant de caprice, puis les yeux embués, la bouche

ouverte, impérieuse et servile, chaude, aussitôt goulue, le mignotant de caresses et de compliments, baisant ses paupières, ses pommettes mordorées, son front, son cou, avec des frénésies d'amante à se dépenser et à le fatiguer, puis se mettant nue, marchant nue dans la chambre, se dressant devant la glace, les membres fermes, les seins en pointe, forte, et venant doucement au lit où Gabriel s'allongeait, enveloppant hermétiquement la tête de Gaby dans sa chevelure, étendant sa chevelure sur le lit et y faisant coucher son torse comme dans un châle. Et elle voulait toujours qu'il se mît nu comme une femme pour qu'elle Fadmiràt dans la beauté de sa forme, fière de ne se lier qu'à un garçon parfait, le caressant de la nuque aux talons, s'exaltant à une force mâle et artiste d'amour au-dessus de la faiblesse inculte d'une femme.

Retour de vacances, Prusselle était content.

Sous le ciel de Paris aussi chaud que par un sirocco il y avait enfin dans Tair comme un accès de fièvre où Ton sentait que la France se mettait tout d'un coup à s'occuper de ses colonies : les grands journaux publiaient avec photos de longs articles — un peu badauds mais de si bonne intention! — sur nos différentes possessions représentées à l'exposition de Marseille. Le Comité de rAfrigue française où une

élite patriotique, composée d'anciens gouverneurs d'outremer, de militaires^ de voyageurs, de sociologues, de négociants, formait faisceau pour révéler au public la valeur de nos droits et l'importance des intérêts de la France dans le continent, venait par une vigoureuse campagne d'obtenir qu'on n'abandonnât point honteusement TAbyssinie ni Djibouti. Son Bulletin rendait aussi sévèrement compte des lâchetés, veuleries et compromissions de parlementaires parisiens que de Tâpre travail de nos explorateurs en Mauritanie, au Soudan, au Sahara et en Ethiopie!... A la bonne heure : on ne saurait jamais assez crier à la jeunesse de Paris et de province qu'il existe encore dans la nation de beaux types d'homme, des exemples d'énergie dans la tradition des Caillé et des Brazza : les Lamy, les Blanchet, les Marchand, Précisément Prusselle venait de chez Mavel — qu'il n'avait pas rencontré - — pour le conduire à la Société de Géographie entendre la conférence du commandent Moll qui venait d'effectuer la délimitation des territoires de la France et de l'Allemagne au Cameroun. Tous ces temps-ci d'ailleurs il lui fallait courir comme un fourrier, de camarade h camarade, pour les traîner de conférence en conférence : un peu partout sauf à l'École Coloniale, dans les Chambres de commerce, au Comité d'Action républicaine de M. Guieysse, à la Ligue d'Action nationale de Victor Margueritte et de Paix-Séailles, aux Hautes-Etudes, on se mettait à prodiguer des conférences sur l'empire de la France. Parler était bon, mais le meilleur était qu'on commençait à turbiner moins de phra-

séologie sur les Droits de l'Homme pour tabler chiffres, affaires, commerce. Fait significatif! pour la première fois dans toute l'histoire contemporaine un ministre du Pavillon de Flore irait voir de près l'un de nos grands territoires... L'Algérie venait d'obtenir la personnalité civile.

Par ses gestes d'une carrure africaine, par sa mise où il affectait de ne retenir de l'élégance européenne que ce qu'elle présente de concis et d'anguleux, par ses propos dénigreurs, il obéissait comme à une consigne d'honneur nationaliste à l'idée systématique de montrer jusqu'à l'insolence que l'Algérien n'a rien de commun avec un provincial. Son amour-propre poussait si loin ce souci de représenter la fierté d'une patrie récente, qu'il ne détestait pas qu'on le comparât à un Américain en voyage par l'Europe : et de fait, autant un Sainte-Rose par l'usure de ses allures et la patine de sa crasse pouvait paraître avoir toujours et comme séculairement hanté la Bohème parisienne, être destiné à finir brocanteur ou marchand d'habits rue de La Montagne-Sainte- Geneviève, autant Prusselle après trois ans de résidence réussissait à se donner l'air d'un tout nouveau débarqué seulement de passage à Paris. Avec une ruse tout algérienne que ce peuple jeune, né de l'armée d'Afrique, semble hériter dune philosophie quelque peu démodée de sous-officiers galantins du Second Empire, Prusselle espérait profiter des faveurs spéciales que la Métropole, par coquetterie de vieille Marianne, abandonne plus facilement à ceux qui la visitent un soir avec quelque mépris

qu'à ceux qui la fréquentent avec une fidélité de tous les jours. Bénéficiant impunément de l'excuse du voyageur en éternelle instance de départ et de l'homme d'action ignorant les us des civilisés de Paris, il jouissait avec une précision sémitique du droit de se présenter lui-même chez n'importe qui à n'importe quelle heure, d'entamer le premier son éloge et de prélever les recommandations. Sachant interroger comme l'Arabe, retenir comme l'Espagnol, plaisanter en aff'aires comme l'Italien, à coups de questions lancées à la légère de droite et de gauche, de mots notés au vol, de lettres flatteuses ou demandes d'entretiens, ce jeune Méditerranéen s'était constitué un bottin secret de toutes les importantes personnalités coloniales, politiques, littéraires, industrielles, des riches sociétés de commerce, d'agriculture, de géologie africains. Homme nouveau de la Troisième République colonisatrice, il affichait, à décrocher dans les prochaines organisations de pénétration une belle mission au soleil, la même ténacité que les fils de Parisiens mettent à postuler en tapinois dans les salons à madames une ronde place de fonctionnaire à l'ombre d'un ministère.

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