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En Fùmant

Quand j’ai quitté la France, j’ai prié mon ami Paillard de Villeneuve de me faire envoyer la Gazette des Tribunaux; c’est une recette que je recommande aux absenls plus ou moins volontaires : elle est excellente contre la nostalgie; — nostalgie... effaçons ce mot pédant, et mettons en sa place le mot vulgaire, qui e.'t si beau : le mal du pays.

Dans la Gazette des Tribunaux , — cette lecture tellement saine pour les absents, — que voit-on? Un

bulletin quotidien de la guerre la plus implacable*

la plus fertile en trahisons et en embûches; la guerre*

de l’argent, — des voleurs, des assassins, des faus-

saires, des incendiaires, des empoisonneurs, — de? avocats bavards, etc.

Et on se d^ '

— Il se passe de jolies choses dans mon pays. Décidément, il fait bon vivre ailleurs.

Et on se sent tout consolé.

L’autre jour, en prenant ma lecture de la Gazelte des Tribunaux , — * tisane amère et fortifiante, — j’ai remarqué ceci :

Un étranger arrive à ^oTis; un marchand de chemises et de gilets de flanelle présente requête poulie faire arrêter et mettre immédiatement en prison, — parce que, suivant le marchand de chemises et de gilets de flanelle, — cet étranger lui doit deux mille cinq cents francs. La loi est, à ce qu’il paraît, formelle en ces cas; — si l’étranger* ne dépose pas une caution égale à la somme réclamée, le marchand le fait serrer en prison, où il attendra que la justice ail prononcé sur la réclamation.

Dans la circonstance présente, l’étranger déposa

les deux mille cinq cents francs, et attendit tranquillement le jugement en se livrant aux distrac, tions ou aux affaires qui l’avaient attiré à Paris.

Ce jugement arriva, et la justice décida que la réclamation du marchand était mal fondée et que l’étranger ne lui devait rien.

Supposez un moment que pareille avanie fût arrivée à un étranger qui n’aurait pas été riche, qui ne serait venu en France qu’avec la somme nécessaire à son voyage, qui y serait venu pour travailler...

Mais — je plaide mal — il ne faut pas intéresser seulement les pauvres à la cause que je défends; intéresser les victimes, c’est facile, et cela ne sert à rien. Pour gagner leur procès, il faut établir que les plus riches eux-mêmes courent le même danger. - Reprenons notre premier voyageur; il est riche, il n’a eu qu’à ouvrir son portefeuille cl compter deux mille cinq cents francs pour fournir la caution exigée.

Mais qui empêchait le marchand de gilets de flanelle de lui demander, au lieu de deux mille cinq cents francs — dix mille francs, vingt mille francs.

cent mille francs, enfin une somme supérieure de

vingt-cinq centimes à celle qu’il avait disponible? Il lui aurait fallu aller bel et bien en prison.

Eli bien, c’est là une loi qui a le défaut de rappeler celles de la Tauridc, — où l’on sacrifiait les voyageurs aux faux dieux, — et les lois non écrites de certains pays où on les mange. Nous ne sommes plus au temps où le Français, qui ne voyageait pas et ne savait que sa langue, considérait les voyageurs comme des êtres d’une nature différente, — des monstres, — des gens surtout à la place desquels on n’avait pas beaucoup de chances de se trouver, et auxquels, sans grand danger de représailles, on pouvait appliquer des lois exceptionnelles et féroces.

Mais, aujourd’hui, grâce aux chemins de fer, le Français voyage déjà un peu, et, grâce à l’accroissement des besoins, il voyagera bientôt comme l’Anglais et l’Américain.

J’appuie sur cette seconde cause de voyage; car,

sans cela, le Français, en général, n’est pas voyageur, •

et ne le sera peut-être jamais pour son plaisir; et cela s’explique facilement quand on veut bien con-

sidérer que la plupart des habitants des aulres pays qui voyagent, voyagent surtout pour venir en France et à Paris.

Donc, les Français sont et seront plus exposés que les autres à ^ oyager avec peu ou point d’argent.

Celte loi même hostile aux étrangers a été également établie dans d’autres pays — probablement à l’exemple de la France. Il appartient à la France de donner l’exemple de l’abrogation. On l’a dit à propos de révolutions, et on peut le dire à bien d’autres . propos, en bien comme en mal :

« Quand la France joue du violon, le monde entier se met à danser. »

Il ne fiut pas plaisanter avec la liberté. — Pour moi, je mets dans l’ordre des peines l’emprisonnement au-dessus de la mort; mais c’est peut-être un sent’mcnt ou une sensation individuelle : — presque seul et peut-être seul en France, j’ai volé pour le maintien de la peine de mort. — Je me rappelle que j’ai formulé ainsi mon opinion : « Effaçons la peine de mort, je le veux bien; mais que MM. les assassins commencent. »

Jai, d’autre part, été opiniâlrément opposé à l f emprisonnemcnt cellulaire, que j’ai mis, dans l’ordre des cruautés, au-dessus de la torture et de la question. — Sur ce poinl, beaucoup de gens sont aujourd’hui devenus de mon avis.

On m’a conté qu’une loi à peu près semblable a été abrogée ou modifiée en Angleterre; et voici dans , quelle circonstance :

D’après cette loi, un Anglais, sur sa déclaration faite en certaines formes, pouvait faire arrêter et emprisonner un étranger qu’il affirmait être son débiteur. Seulement, il devait, dans l’espace de vingtquatre heures, avoir confirmé et appuyé sa déclaration, sinon de preuves, du moins de documents d’une certaine valeur.

Un capitaine...* comment l’appellerai-je?... Il me semble qu’il y a assez d’Anglais qui s'appellent William pour que ce nom ne désigne personne qui pourrait s’en offenser; car ce capitaine est une rare exception dans ce pays où la probité commerciale est incontestable, et dépasse de beaucoup la probité politique.

Pour moi, je ne connais absolument de ce nom que Shakspeare, et il est hors de tout soupçon.

Ce capitaine William s était fait livrer une notable quantilé de marchandises par un négociant dont je ne sais ni le nom ni le pays, et il avait complètement et soigneusement négligé d’en effectuer le payement.

Il y avait, dans ce temps-là, un pays appelé les Indes que les Anglais civilisaient, à ce u’ils disaient, et qui était pour eux la source d’un immense revenu.

Le capitaine William n'attendait qu’un vent avorable pour se mettre en roule pour cet heureux pays, avec les marchandises tout arrimées dans son navire, marchandises sur lesquelles, vu le prix de revient, il ne pouvait manquer de faire de gros bénéfices, et Dieu — ou plutôt le diable — sait de quels vœux il appelait ce vent favorable.

Mais le négociant étranger n’avait pas tout à fait perdu de vue ses marchandises ; — ses requêtes à l'effet de 'payement étant restées sans résultat, il avait cessé d’écrire; mais il se transporta lui-même à Londres,

Il ôtait temps.

Le vent, opiniâtrement contraire, annonçait, par des signes certains pour les marins, qu’il allait, sous quelques heures, changer de direction; le lendemain, probablement, le voyage du négociant eût ôté inutile.

Mais enfin il arrive, il se fait indiquer le meilleur hôtel et s'y installe commodément.

Il déjeune confortablement et fait chercher un homme de loi pour conférer avec lui du sujet de son voyage.

L’homme de loi arrive; les pièces à l’appui de la réclamation du négociant sont scrupuleusement examinées; son droit est inattaquable : les marchandises non payées sont sa propriété; la revendication en est certaine et inévitable. Il y a quelques démarches à faire; on demande une voiture : le négociant p/end sa canne et son chapeau et va s’ortir, lorsque des officiers de justice se présentent et, à la requête du capitaine William, l'arrêtent comme débiteur envers William d’une somme précisément égalé à celle qu’il venait réclamer dudit capitaine. — IJ se

récrie, il s’emporte, il invoque l’appui de son homme de loi.

Celui ci se déclare impuissant ; la loi est formelle.

— Mais est-il bien sûr que vous ne devez rien à ce capitaine William?

— Mais absolument rien, c’est lui, le coquin ! qui est mon débiteur.

— Vous ôtes certain qu’il ne pourra donner aucune preuve à l’appui de sa prétention ?

— Aucune... Nous n’avons jamais eu d’affaires ensemble que celle pour laquelle je viens le poursuivre à Londres.

— Alors, ne vous inquiétez pas : cette arrestation

que vous subissez est provisoire, la loi veille pour

vous; si, dans vingt-quatre heures, le capitaine Wil-

liam n’a pas fourni, à la justice, des preuves à l’appui de sa réclamation, vous serez immédiatement mis en liberté.

— Vous ôtes certain?

— Absolument certain; la reine elle-môme ne pourrait vous retenir en prison une minute au delà* des vingt-quatre heures.

— Vous me rassurez.

— Mais vous êtes bien certain, vous, de ne rien lui devoir?

— Puisque je vous dis qu’au contraire...

— Alors dînez bien, buvez une bouteille de vin de Porto et dormez tranquille; dans vingt-quatre heures juste, je viendrai à votre hôtel — vous pouvez com- ' mander le déjeuner d’avance — et nous entamerons votre affaire.

— A la bonne heure ! c’est que cela fait toujours un certain effet d’être mené en prison, surtout en pays étranger.

L’avocat fait confirmer par le constable que, si le capitaine William ne peut pas donner — sous vingtquatre heures — la preuve que le négociant étranger jst son débiteur, celui-ci sera immédiatement remis m liberté.

— Allons, monsieur le sollicitor, je suis tout à fait tranquille; je vais suivre votre conseil, et boirai un verre de claret à voire santé. A demain! je vous attends à déjeuner; vous aimez les huîtres?

— Oui, certes I à demain.

Le négociant entre gaiement cm prison, en riant de l’impression pénible qu’il avait éprouvée au premier moment. Il dîne copieusement, boit à la santé de son avocat, et dort du sommeil du juste... qui a bien dîné.

Le lendemain, comme l’avocat l’avait annoncé, le capitaine William n’avait fourni aucune preuve que le négociant étranger fût son débiteur; aussi, conformément à la lettre stricte de la loi, vingt-quatre heures après l’emprisonnement, minute pour minute, le prisonnier était mis dehors et déjeunait à son hôtel avec son avocat.

Seulement, le capitaine William avait profité du vent favorable et de l’emprisonnement de son créancier pour mettre à la voile et partir pour les Indes!

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