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DS LA VANITÉ FRANÇAISE

D’après les récits que me faisaient les voyageurs, je craignais qu'il ne fût mort en France un vice qui

a fait clc tout temps la grandeur cl la gloire de ce pays d’avant-garde : je veux parler de l’orgueil; Vautres récits sont venus me rassurer en me montrant bien vivante la vanité, qui est l’écume de l’orçueil,— la vanité, qui est l’orgueil des petites âmes.

Une loi a dû être promulguée contre ceux qui s’arrogent de faux litres, de faux noms, de fausses décorations.

Des chevaliers de divers ordres ont été amenés devant les tribunaux, où, de tous leurs litres, il ne leur est resté que celui de chevaliers d’industrie; et, là, on a vu qu’ils avaient trouvé des acquéreurs pour des titres imaginaires, pour des rubans, des couleurs les plus variées et les plus tendres — rose, lilas, gorge de pigeon, etc.

Ne désespérons jamais d’un pays où l’on paye dix mille francs le droit de porter à. sa boutonnière un ruban ridicule, et où la mercerie, entendue d’une certaine façon, fait vivre largement ceux qui savent l'exploiter.

Les Français aiment les distinctions; si les petits esprits, les petites âmes achètent des rubans et des

titres, soyez certains que les autres ne reculeront pas devant le danger ni devant le travail pour les mériter.

En 1848, il fut question de supprimer les titres nobiliaires; — je crois môme qu’une loi parut un moment à ce sujet, — une loi qui dura huit jours, une sorte de loi follette sur laquelle je fus le premier à souffler.

Ce n’est pas pour rien que la Providence a mis l’orgueil au cœur de l’homme : — en général, la Providence n’est pas aussi étourdie qu’on semble le croire;

— les passions et les besoins, que des gens sévères et bêles appellent dédaigneusement des vices, sont des forces qu’il faut traiter comme des chevaux, les conduire et non les abattre.

Il y a des corvées nécessaires à l’humanité auxquelles ne suffisent pas les muscles de l’homme et auxquelles des instincts également nécessaires opposeraient une résistance invincible. L’orgueil, le désir de l’approbation, ajoute alors aux muscles et à l’âme une force surnaturelle et imprévue, — et les corvées sont faites.

C’est une belle monnaie que celle qui paye honorablement avec quelques lettres ajoutées au nom, ou un bout de ruban accroché à l’habit, tant de choses que l’on ne pourrait obtenir pour de l’argent ou, du moins, qu’on ne pourrait payer avec de l’argent sans les déshonorer et peut-être les détruire.

C’est une monnaie bien puissante entre les mains des chefs des nations, — et c’est une bien grande sottise de leur part que d’en laisser abaisser le titre ou diminuer la valeur.

Le feu roi Louis-Philippe montra.quelquefois à ce sujet un laisser aller qu’on pourrait appeler une indifférence inintelligente de la part d’un autre, mais qu’il faut plutôt attribuer à une rancune contre une partie de l’aristocratie française qui s’élait tenue écartée de lui.

Un des pius dévoués députés vint, un jour, lui demander pour son (ils un titre quelconque, baron, vicomte, n’importe quoi. Il s’agissait pour le jeune homme d’un magnifique mariage, et c était une condition sine quâ non. Le roi refusa opiniâtrement; le député s’en allait tristement, le roi le rappela.

— Ah çà! mon cher, lui dit-il, je ne puis pas donner un titre à votre fils...; mais qui diable l’empêche de le prendre?

Sur la fin du règne de Louis-Philippe, l’opposition crut le désarmer en faisant voter contre lui une loi qui, je crois, subsiste encore : cette loi imposait l’obligation d’inscrire au Moniteur le nom de tout nouveau décoré avec un exposé des titres qui lui avaient valu cette distinction.

C’était, au contraire, rendre de la force à ce moyen d’action un peu usé par la prodigalité; mais, de môme que l’opposition se trompait, le gouvernement se trompa aussi en éludant la loi — c’est-à-dire en adoptant des formules vagues et nuageuses.

Conseils bienveillants aux comtes apocryphes, aux pseudo-marquis, aux barons de contrebande, etc.

Ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est la situation embarrassante de tous ces pauvres marquis, comtes, vicomtes, barons et chevaliers de contrebande, qui ont à confesser Dubliquement leur usur-

palion en quittant des titres qu’ils s’ôtaient donnés cux-mùmes; la mémo vanité qui pousse les gens à s'affubler de litres qui ne leur appartiennent pas, leur rend plus douloureuse cette opération expiatoire.

J’ai cherché à leur usage un certain nombre de procédés pour diminuer la douleur de l’extirpation et pour éluder l’humiliation. Je vais consigner ici le résultat de mes méditations.

Premier moyen. « Ma fortune n’est pas au niveau du nom de mes pères; il est ridicule de voir un comte de X*** à ùied dans la rue et demeurant au troisième étage; je vais voiler mon écusson, jusqu’au moment où la fortune me sera plus favorable. »

Deuxième moyen. « Partisan de l’égalité, je veux donner un gage et une preuve de mes sentiments . je dépose sur l’autel de l’humanité les hochets brillants que m’avaient légués mes ancêtres. »

Troisième moyen. « Ma foi, je suis fort embarrassé, je ne puis faire mes preuves qu’en établissant qu’un de mes aïeux a eu la tète tranchée pour

avoir arrêté des diligences, tandis qu'il eût été pendu s’il avait été roturier; j aime mieux y renoncer. » Quatrième moyen. « Je suis amoureux fou d’une femme charmante; mais elle a été élevée dans des sentiments républicains inexpugnables : — elle ne portera jamais un titre. — La faire marquise... ah bien, ouiî — Je serai roturier mais heureux. — Je prie mes amis de ne plus me donner mon titre, ils feraient manquer mon mariage. »

Cinquième moyen . « Décidément, c’est trop cher d’être baron — surtout pour moi qui voyage beaucoup; ce qui coûte deux sous pour tout le monde,

me coûte cinq francs, à moi. Je refuse cet impôt,

j’aime mieux dépenser mon argent à autre chose; je ne suis plus baron. »

Sixième moyen. « Jusqu'ici, je m’étais affublé d’un titre à cause d’une vieille tante qui en raffolait et qui eût laissé sa fortune à un mauvais petit drôle de cousin si je n’avais flatté sa manie; mais, maintenant qu’elle est devenue ancêtre elle-même et que j’ai palpé l’héritage, je vous avertis que la plaisanterie est finie et que l’on me désobligerait en me conti-

nuant ce sobriquet; je reste seigneur de quarante mille livres de renies, et c’est tout. »

Septième moyen. « Mon nom, illustre entre tous, est un nom militaire : j’ai un fils qui est myope et d’une santé délicate. — Ce nom serait un sarcasme perpétuel pour lui, ou bien il se croirait obligé de le soutenir et se tuerait; je renonce au nom et au titre. »

Huitième moyen . « Mes chers amis, j’ai mille pardons à vous demander. Figurez-vous que je vous ai crus assez bêtes pour penser que j’augmenterais votre estime pour moi, en me faisant noble de mon

autorité privée; — je vois avec joie que je m’étais

trompé. — L’épreuve s’est faite à la gloire de votre bon sens; la mascarade est finie, je ne suis plus le comte de V**% mais seulement un tel, comme devant. »

Neuvième moyen . « L’abolition du droit d’aînesse est un progrès honorable pour l’esprit humain; mais, si cette abolition est effectuée pour la fortune, elle ne l’est pas pour les titres. J’ai deux fils; le premier seul porterait mon titre : il n’y aurait plus d’égalité,

conséquemment plus d’amitié franche entre les frères. J’ai trouvé un moyen pour parer à ce danger, qui me préoccupait beaucoup, c’est d’y renoncer moimême. »

Dixième moyen. « Imaginez-vous qu’en 1848, quand on nous a ôté nos titres, j’étais furieux; j’ai obéi à la loi pendant les quinze jours qu’elle a vécu — et je m’en suis si bien trouvé! plus d’ennuyeux devoirs de société et de position ! — Je ne m’aviserai pas de revenir là-dessus. »

Onzième moyen. Le mari. « J’avais cédé à une sotte vanité de ma femme ; mais je m’en suis expliqué clairement— elle restera comtesse, si ça lui plaît; — mais je vous prie de m’appeler désormais votre ami **\ » La femme. « Je ne sais si c’est par vanité ou par intérêt que mon mari s’était donné le titre de comte; jeune et sans expérience, j’ai pu me résigner à prendre un rôle dans cette comédie ; — mais elle est trop longue — et il sera comte tant qu’il voudra; — pour moi, je ne veux plus être une comtesse de chrvsocale. »

Douzième moyen . « C’est une triste situation que de

porter un nom et un titre illustrés par un mort et de n’ôlrc rien soi-même. J’ai décidé de me faire un nom qui m’appartienne. Parmi les noms de ma famille, j’en ai trouvé un qui présente toutes les conditions de vulgarité désirable; c’est un nom comme étaient ceux de Corneille, Racine, Boileau, Rousseau avant qu’ils prissent la signification de grandeur, perfection, esprit, éloquence. Je ne suis plus le comte***, mais bien M. Leblond. Je vais maintenant faire ce nom. J’ai sur le métier un poëme épique qui manque à toute la France , comme on l’a tant répété. »

Variante :

« Je suis sur le point de trouver la direction des ballons. »

Autre variante :

« Je tiens presque le mouvement perpétuel. »

Autre variante :

« Avant peu, j’aurai substitué un agent beaucoup plus puissant et beaucoup plus rapide à l’électricité, qui sera alors rejetée au rang des fiacres et des coucous. »

Voilà tout ce que j’ai trouvé pour le moment;

je désire que cela tire quelques pauvres diables d'un embarras cruel.

Si je trouve encore d’autres moyens plausibles pour sortir de celte fausse position, j’aurai soin de leur donner une publicité convenable; les personnes qui, mues par un louable sentiment d’humanité, vou-

draienl, de leur côté, venir en aide à ces pauvres gens, sont priées de m’adresser ce qu’elles auraient trouvé et imaginé.

Une des anxiétés où se trouvent les comtes, # vicomtes, etc., de contrebande est de se voir cités en justice. C’est là que Thémis les attend, armée de la nouvelle et redoutable loi. Que l’on paraisse devant les tribunaux comme accusé, comme accusateur, comme témoin, il faut commencer par donner son nom, et alors le président ou le substitut vous dit a Êtes- vous en mesure de justifier la possession de ce titre? » Voyez aussi, ces pauvres pseudo-nobles non-seulement ne commettent aucun délit, mais encore ont grand soin de n’avoir de contestation avec personne; — on peut impunément leur voler leur monlre et leur mmudmir rnvacrpï* leurs champs, il

n’y a pas de danger qu’ils défèrent les coupables à la justice. — S’il survient une rixe, un accident, ils prennent la fuile, iis ne veulent rien, voir; on n’aurait qu’à les citer comme témoins!

Comme c’est une situation dont on peut abuser, soyez sûr qu’on en abusera, qu’on en abuse déjà contre eux, et qu’on leur fait faire tout ce qu’on veut

en les menaçant d’en appeler au tribunal.

Je ne saurais donc trop conseiller à ceux qui se trouvent aujourd’hui dans ces angoisses d’en sortir au plus vite par un des moyens que j’ai indiqués ou par (out autre qui leur viendrait à la tête.

J’espère leur en fournir d’autres plus tard, pour le> cas où ils n’auraient rien trouvé à leur convenance dans ce que j’ai pu réunir aujourd’hui.

Passons, s’il vous plaît, à une autre face de la question.

Aperçu timide sur

la noblesse.

L’anoblissement, et conséquemment la noblesse, est une chose bonne en soi; il est également bon que

la noblesse soit héréditaire; mais, ici, je proposerai une restriction.

C’est un grand encouragement et une belle récompense pour celui qui a mérité d’èlre anobli, que de penser que sa gloire rejaillira sur ses enfants en leur imposant des obligations sévères. De plus, il semble souvent que la famille qui a produit un grand homme est fatiguée el épuisée pendant quelques générations, comme la terre après une production généreuse, et alors il paraîtrait équitable de dire qud, puisqu’une certaine somme de sève a été empruntée à la famille, une certaine somme de la gloire produite par cette sève doit rejaillir sur elle, — il faut donc permettre, en ce cas, à la famille une jachère honorable. — Mais, d’autre part, il n’est ni juste, ni raisonnable, que le fils de celui qui a mérité l’anoblissement se trouve au niveau de celui qui le conquiert luimême. Que dis-je! il est accepté que la noblesse, comme le vin, gagne en vieillissant; que celui qui ne fait que la porter est plus noble que celui qui l’a gagnée!

Vous avez, par votre bravoure, par votre génie, par

voire dévouement, rendu de grands services à votre pays; on vous anoblit.

Moi, je prouve qu’un de mes ancêtres a été anobli lors de la seconde croisade par Louis VII et que, depuis ce temps, mes aïeux ont joui sans contestation du titre de comte ; c’est-à-dire que je suis une borne constatant qu’il y a sept cents ans qu’il n’y a eu de grand homme dans ma famille.

Et je suis plus noble que vous!

Voici — et je l’ai déjà proposé — ce qu’il serait logiquede faire :

La noblesse devrait être héréditaire, mais seulement pour un certain nombre de générations, et diminuer d’un degré à chaque génération, c’est-à-dire que le fils d’un homme créé comte pour services rendus à son pays devrait — même son père étant mort — être appelé fils de comte, — et le fils de celui-ci petitfils de comte, si toutefois l’hérédité devait aller jusque-là; — puis, à la génération suivante, on rentrerait dans la foule, avec le droil de reconquérir soimême la noblesse. . .. %

Cela peut paraître étrange à cause de la nouveauté;

niais prenez un exemple pareil dans le môme ordre d’idées, seulement sous une autre forme.

C’est quelque chose que d’être le lils de Racine; mais c’est beaucoup moins que d’être Racine luimême. Il y a un reflet de gloire sur le . fils de Racine; mais le petit-fils doit faire ses tragédies lui-

même.

Je n’irai pas plus loin aujourd’hui sur ce sujet, chers lecteurs et charmantes lectrices, parce qu’il me vient en ce moment des choses un peu osées...

Parlons d'autre chose.

ni

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