FÊTE DU CARNAVAL
Deux notes que je lis dans les journaux m’inspirent certaines réflexions et certaines idées dont je vais causer avec mes lecteurs.
Il s’agit de la promenade annuelle des deux bœufs gras et de la déclaration que, sur la demande de l’Autriche, viennent de faire la Prusse et la Bavière, que, jusqu’à nouvel ordre, l’exportation des chevaux est complètement prohibée. — Nous ne tarderons pas à voir le rapprochement.
Trois bœufs gras montés sur des chars et traînés
par des chevaux ont parcouru la ville de Paris comme de coutume. Ils étaient entourés de sauvages, de druides, de seigneurs espagnols, de turcs avec un soleil dans le dos, etc., etc. — Un quatrième char montrait Vénus, Jupiter, le Temps, Mercure, etc. — Si je me souviens encore des belles bouchères qui ornent de leurs riches attraits les comptoirs des étals de Paris, si je n'ai pas oublié quelle opulente carnation donne à ces divinités l’odeur des sacrifices et les émanations des victimes, je vois d’ici une Vénus dépassant en ampleur et en coloris les Vénus de Rubens; je me fais facilement une idée des autres divinités de cet Olympe ambulant. — A-t-on pensé à faire jouer le rôle de Mercure à celui de MM. les bouchers qui aura été pendant l’année le plus sévèrement puni pour vente à faux poids, abus de réjouissance, etc.?
• Eh bien, ce spectacle est parfaitement puéril et ridicule.
Avec certaines modifications, ce pourrait être la fête la plus belle, la plus magnifique, la plus morale, la plus philosophique qui se soit jamais donnée.
Permettez-moi d’improviser ici le programme d’une fête destinée à remplacer la mascarade usée et ridicule que vous venez de voir.
Nous supposons une année sans brochure — et un beau temps.
Il est dix heures du matin ; des tentes et des pavillons ont été, des la veille, préparés au Champ de
Mars.
Sous un de ces pavillons est le chef de l’État avec le ministre de l’agriculture. Les autres ministres, qui jouent, ce jour-là, un rôle secondaire, sont dans d’autres tribunes avec les principaux dignitaires et fonctionaires publics, — les académies et tous les personnages illustres ou célèbres, grands ou élevés, présents à Paris.
Toutes les cloches des églises sonnent à grandes volées.
C’est la fête de l’agriculture.
L’archevêque de Paris, sur un autel rustique, offre à l’Être suprême des actions de grâces et des prières, et appelle la bénédiction sur les ouvriers et sur les bien6 de la terre.
Le chef de l’État prononce quelques paroles, où il ne dit pas aux agriculteurs : « Votre humble profession. » Il exalte, au contraire, la grandeur, la puissance, Futilité et le bonheur du métier d’agriculteur. Ce discours de quelques lignes, imprimé d’avance, est répandu dans la foule. Puis il distribue quelques croix d’honneur et quelques autres récompenses honorifiques aux agriculteurs, aux éleveurs, aux jardiniers qui se sont le plus distingués dans leur pro-
fession.
Alors a lieu un défilé qui, commençant devant les tribunes, fait le tour du Champ de Mars, puis gagne les Champs-Élysées et parcourt tous les boulevards jusqu’à la colonne de Juillet, où un caravansérail reçoit tout le cortège, qui y trouve un repas et du repos pour les hommes et pour les animaux. Sur le . premier char, un corps de musique exécute une cantate en l’honneur de l’agriculteur qui a obtenu le prix d’un concours annoncé un an d’avance chaque année, jusqu’à ce qu’un poëte et un musicien inspirés aient enfin trouvé la Marseillaise de l’agriculture.
Ensuite passent sur des chars les plus beaux étalons, les plus belles juments primés pendant l'année dans les concours régionaux. Auprès d’eux sont, non pas ceux qui les ont achetés pour les revendre, niais ceux qui les ont élevés et ceux qui en ont pris soin. Ils sont dans les costumes de leur pays et de leur profession. Il n’y aura pas là seulement des chevaux de course, c’est-à-dire des chevaux de jeu; il y aura des spécimens des belles races encouragées enfin intelligemment, qui faisaient autrefois un des plus riches produits du sol français : les chevaux de trait, de messageries, de carrosses; les chevaux pour la cavalerie, etc. — Quelques années de ce régime, et ensuite ce ne sera plus une menace et une machine
de guerre contre la France que la prohibition de la sortie des chevaux de l’Allemagne.
Paraissent ensuite les plus beaux taureaux, les plus belles vaches laitières, les plus beaux bœufs engraissés; puis, toujours groupés sur des chars, les moutons, les chèvres, les ânes, les mulets, les porcs, les volailles, etc., — conduits sur les chars, entoures à à pied et à cheval par les vrais éleveurs, les vrais
paysans, les bergers, les bergères, qui les ont élevés, nourris, soignés; tous en costume propre, mais en costume de leur pays et de leur profession : les honneurs étant pour ceux qui élèvent les animaux et non pour ceux qui les tuent. Quelques bouchers cependant sont admis au cortège;, mais il faut qu'ils n'aient jamais vendu à faux poids, qu'ils n’aient subi aucune condamnation.
Ensuite de beaux échantillons de blé, de maïs, d'orge, de seigle, de sarrasin.
Les plus beaux légumes, les plus beaux fruits jugés dignes par un jury d’hommes spéciaux d'être exposés à l'admiration et à la reconnaissance publiques.
Des chars chargés de fleurs et de végétaux précieux, de primeurs, etc.
Le défilé terminé, le chef de l’État, les fonctionnaires et les personnages invités à la fête montent en voitures découvertes et se mettent à la suite du cortège:
Ce n'est qu’a la fin du jour que l’on arrive au caravansérail préparé; à la table du chef de l'État
dînent tous ceux des cultivateurs, éleveurs, paysans, jardiniers, garçons de ferme, etc., qui ont obtenu les récompenses honorifiques.
On illumjne les édifices publics; on a invité les particuliers à illuminer leurs maisons.
Et on a remplacé une fête grotesque, inutile, ridicule, par une solennité grande, belle, noble et morale.
Lorsque le roi Louis-Philippe était sur le trône de France, entouré de cette belle famille qui semblait en possession de l’avenir, je demandai un jour pourquoi tous ces jeunes princes, qui, du reste, ont tous fait noblement et bravement leur métier de soldat, je demandai pourquoi ils étaient tous soldats. J’aurais voulu que l’un fût prince de l’agriculture, l’autre prince des lettres, l’autre prince des beaux-arts, un autre de l’industrie, etc., — c’est-à-dire que chacun de ces brillants jeunes gens fût à la télé d’une des forces vitales du pays.
A propos, comme il y a des gens qui ne peuvent se passer de mythologie, on pourrait, au moins transitoirement, faire composer par un peintre un beau
tableau vivant pour remplacer l’Olympe à quatre roues qui se promène traditionnellement par t les rues.
Cérès, couronnée d’épis, très-élevée au-dessus des autres personnages, ayant, groupés au-dessous d’elle. Mars, Yulcain, Mercure, etc., et leur distribuant ses dons et ses largesses.