ANECDOTE SUR BALZAC
Ce qui empêche les intérêts des écrivains, des arlisles, des inventeurs d’être suffisamment défendus, lAst le peu d’accord de ceux auxquels celle défense appartient; je veux parler des écrivains, et surtout des journalistes, qui sont la partie militante et armée. Et ce peu d’accord vient en partie de ce que beaucoup d’entre eux sont par trop désintéressés dans la question, et de ce que, leur bagage ne constituant pas une piopriété, ce n’est que de la propriété des autres qu’ils font bon marché.
L’accord des journalistes sur certaines questions jurait une puissance formidablement invincible.
Balzac le comprenait bien, et voici ce qu’il imagins pn jour :
J1 convoqua sept ou huit de ses amis à un souper
en pique - nique dans un cabaret du quartier du Temple; il y avait à ce souper Merle, qui est mort depuis, en môme temps à peu près que Balzac, quelques autres que je ne veux pas nommer sans leur consentement, et celui qui écrit ces lignes.
Voici le plan que Balzac développa :
Chacun des convives avait dans les mains un journal influent et ne devait manquer aucune occasion de s’emparer des autres journaux; on s affilierait, d’ailleurs, les autres journalistes qui en vaudraient la peine.
Chaque semaine, on devait se réunir au Cheval rouge ; — c’était le nom du cabaret. — Là, après une discussion préalable, on devait adopter un avis commun sur toutes les questions littéraires de la semaine et faire prévaloir unanimement cet avis dans les journaux dont la société disposait, quelles que fussent, d’ailleurs, les divergences politiques de ces journaux.
Dans un temps très-court, une semblable association aurait clé extrêmement puissante et redoutable* et aurait exercé une influence irrésistible sur les
remplissages de l'Académie el sur les nominations aux diverses places et fondions littéraires.
Mais on se réunit trois ou quatre fois, et ce fut fini.
Balzac, dont j’ai écrit, le premier el le seul, tandis qu’il vivait : « L’Académie de notre temps veut aussi avoir son Molière à ne pas nommer; » Balzac avait une personnalité trcs-envahissante, et, dès le deuxième souper, il fut évident pour tout le monde que la société n’avait d’autre but que de louer Balzac et de nier l'existence de tous les autres*