LE QUELQUES VAUDEVILLISTES
En assimilant la propriété intellectuelle à la propriété matérielle, il est un cas de mur mitoyen qui se présente fréquemment.
MM. les vaudevillistes prétendent qu’ils ont le droit de prendre un livre, de le dépecer, de l’arranger en pièce à leur fantaisie, et que Fauteur du livre n’a rien à voir dans cette opération.
Ap rès avoir patiemment, pendant de longues années, subi ce droit de jambage que s’arrogent MH. les vaudevillistes, il m’arriva, un jour, que quelqu’un qui avait vu la pièce de quelques-uns de ces messieurs avant de lire le livre d’où elle était tirée, me lit remarquer avec un air d’indulgence que je m’étais rencontré avec eux. Je résolus alors de défendre le principe de la propriété intellectuelle, pour lequel j’ai combattu depuis longtemps, et je pouvais le faire
d’autant plus facilement que j’avais toujours été personnellement désintéressé dans la question : je ne fais pas partie d’une société dite des gens de lettres qui a pour but très-légitime de percevoir pour les auteurs un droit sur la reproduction de leurs œuvres.
Je laissai de côté le fretin des emprunteurs, et je m'adressai à trois illustres qui venaient d’obtenir un succès très-grand et très-fructueux avec une pièce prise dans un de mes livres : je parle de MM. Saintine, Duvert et Lauzanne, et de la pièce de Riche d'amour.
J’écrivis très-fraternellement à ces messieurs; je leur exposai que je voulais faire fixer le principe à un double point de vue :
1° Qu’il faut l’agrément de l’auteur d’un livre pour transporter son livre au théâtre;
2° Que cette translation faite avec l’agrément de l’auteur doit lui donner une part dans les droits.
En effet, ajoutais- je, si je m’avisais de vouloir mettre au théâtre une dizaine de livres de moi. les directeurs me diraient : « 11 y a longtemps que c’est joué! »
Je leur demandais de soumettre la queslion à un tribunal composé de deux de leurs amis et d’un des miens.
Ces messieurs jouèrent alors un rôle que sans doute leur avait fait M. Arnal, en retour de tous ceux qu’ils ont fait pour lui : ils prétendirent n’avoir pas lu le livre en queslion.
Je lis alors imprimer sur deux colonnes non-seulement la fable identique des deux ouvrages, mais encore un assez grand nombre de phrases copiées textuellement.
Et les illustres furent sifïïés par le public, mais gardèrent l’argent.
Or, il y a très-peu de temps, un autre auteur d’un grand nombre de vaudevilles m’écrivit pour me faire une double proposition :
« Nous sommes deux qui voudrions faire une pièce prise dans un de vos livres ; voulez-vous être le troisième et faire la pièce avec nous? préférez-vous nous permettre de la faire, et vous aurez votre part dans les droits d’auteur? »
Je répondis que je les félicitais de reconnaître un
principe honnête et incontestable; je ne pouvais pas avoir l'honneur de collaborer avec eux, mais j acceptais ma part de produit dans la future pièce, puisque j'avais fait d'avance ma part de travail.
Naturellement, cette part devrait être la moitié l’un fait le livre ; l’autre, au moyen de certaines modifications, le transporte au théâtre.
Il importe peu que l’on soit un, deux, trois ou quatre pour la seconde moitié de la besogne : si celui qui s’attelle à l’ouvrage avec l'auteur du livre ressemble aux chameaux de l’opéra de la Vestale , qui étaient composés de deux hommes, — l’un faisait les jambes de devant, l’autre les jambes de derrière, — les deux moitiés de la besogne doivent avoir une égale part dans les produits.
Cependant je voulus encourager la vertu encore chancelante des vaudevillistes et je ne demandai qu’un tiers des droits d’auteur; je n’en ai plus eutendu parler.