PFEFFEL
La ville de Colmar élève une statue à Pfeffel, un poète français qui écrivait en allemand — en trèsbon allemand même — et qui, par cela même, est beaucoup plus célèbre en Allemagne qu’en France.
La fête est définitivement fixée au 5 juin prochain. Le comité de patronage et le comité local sont nommés; les sociétés chorales du Haut-Rhin seront conviées à la fête et chanteront, lors de l’inauguration de la statue du poète, une cantate dont les paroles sont de M. Auguste Stœber et la musique de M. Joseph Heyberger, de Mulhouse; ces sociétés et les corps de métiers de Colmar formeront un cortège qui par-
courra les principales rues de la ville. Dans la journée, il y aura des jeux et amusements populaires au Champ de Mars, musique sous le kiosque et concen au théâtre. Le soir, les édifices publics et les prome* nades du Champ de Mars seront illuminés, et les sociétés de chant réunies exécuteront sous le kiosque des chœurs d'ensemble, entre autres le chant populaire la Pipe , dont les paroles sont de Pfeffel.
Nous parlerons tout à l'heure de cette fameuse chanson de la Pipe .
Disons d’abord que Konrad-Gotllieb Pfeffel, né à Colmar en 1736, était devenu aveugle à vingt et un ans.
11 avait une fiancée; il lui rendit sa promesse; mais elle refusa de la reprendre et voulut lui consacrer sa vie.
Lorsque Pfeffel mourut en 1809, sa veuve se mit au lit le lendemain de ses funérailles et n'en sortit plus que lorsqu'on la porta à côté de son mari.
Pfeffel a fondé à Colmar une école militaire d’où sont sortis beaucoup de nos contemporains les plus célèbres.
En 1803, par amitié pour le préfet Despertes, il accepta les fondions de secrétaire interprète de la préfecture du Haut-Rhin.
En 1806, trois ans avant sa mort, l'empereur Napoléon, apprenant qu’il était pauvre, lui fit oiTrir une pension.
Pfeffel accepta cj envoyant quelques vers dont voici le sens :
« Tu viens me chercher dans ma solitude avec un bienfait; — je le reçois avec plaisir, car je ne t’ai jamais flatté, César; et ton bienfait nous honore tous
les deux. »
En 1793, on parla d’édifier un temple à la Raison. Pfeffel publia cette ôpigramme :
« On décrète un temple à la Raison ; c’est une grande idée; mais permeltez-moi de présenter humblement une petite motion : avant de consacrer le
temple, commencez par décréter la raison. »
Le chant célèbre de la Pipe est d’une grande simplicité; la simplicité est, du reste, le caractère du talent de Pfeffel.
Il fut publié en 1782 et est resté populaire e
« — Dieu vous garde, mon vieil ami! Permcllcz-
moi de voir cette pipe dont vous savourez la fumée. %
Un vase de fleurs de terre rouse et un filet d’or. — Combien voulez-vous pour cette pipe?
« — Ali! monsieur, ma pipe n’est pas à vendre; elle me vient du plus brave des hommes; il l’avait prise à un pacha, à Belgrade. Ah ! monsieur, on fauchait les Turcs comme du regain. — Vive le prince Eugène!... »
- Dans une bataille, le capitaine du vieux soldat est renversé de cheval par dec janissaires.
« Je fis, dit-il, ce qu’il aurait fait pour moi : je l’emportai du champ de bataille. »
Mais le capitaine meurt en mettant sa pipe et sa bourse entre les mains de son vieil ami.
« Je laissai, dit-il, l’argent à notre hôte, victime de la guerre, et je gardai la pipe pour moi.
« Devant Prague un coup de feu m’enleva une jambe; ma pipe était dans ma botle.
« — Oh! mon dieu, ma pipe! m’écriai-je.
« Elle n’était pas cassée, monsieur.
« — Comment s’appelait l’homme qui a mérité un
si bon souvenir, mon vieux brave? Je veux l'admirer et l’envier.
« — Monsieur, il s'appelait Walter, et ces collines que vous voyez sur la rive du Rhin étaient à lui.
« C'était mon grand-père, cher et respectable vieillard, et ce bien est aujourd'hui à moi >vous y serez désormais chez vous, et, pendant le restant de votre vie, vous boirez le vin des vignes de votre ami Walter.
t — Ah! je reconnais son fils à cette générosité. J'accepte votre proposition, et, quand je mourrai, la pipe sera à vous. »
Pfeffel a composé des pièces de théâtre, des fables, des contes. — Ses fables surtout sont très-estimées. — On y trouve de la grâce et de la sensibilité, avec . uüe grande indépendance de caractère et d'esprit.