FONCTIONNAIRE PUBLIC
On publie tant de biographies, et le plus souvent un peu légèrement (je parle de celles qui sont faites par d’honnêtes gens), que je n’y vois qu’un terme.
Comme on est quelquefois obligé de ne pas laisser passer des énonciations fausses* il arrivera ceci : c’est que tout homme parvenu à une certaine notoriété aura tous les jours à élever une ou plusieurs réclamations.
Quand notre génération se sera acquittée de la vie, les biographes trouveront un peu de variété dans le récit de nos quarante premières années; mais, de cette époque, ils devront finir invariablement en disant de tous sans exception : « De ce moment, il consacra le reste de sa vie à répondre à ses biographes.»
Dans un petit livre publié par M. Champfleury, je
trouve quelques détails singuliers : — je suis présenté avec beaucoup de bienveillance, du reste, comme un homme qui a usé sa vie à poursuivre en vain la place de bibliothécaire de la ville du Havre.
Je viens d’y lire :
a M. Karr n’a jamais pu obtenir la place de bibliothécaire de la ville du Havre. »
Mon ambition était moins haute, et je n’ai fait qu’une tentative dont voici l’histoire :
Un M. Joubin, savant distingué, bibliothécaire
octogénaire, était alors le bibliothécaire du Havre; les honoraires de cette place étaient tout ce qu’il avait conservé d’une fortune perdue dans les révolutions commerciales; il était [habituellement et tristement occupé de la peur de perdre cette dernière ressource. — Il vint me trouver un jour et me dit :
— On veut me donner un adjoint, c'est ma mort.
— A mon premier rhume, on me renverra et l’adjoint prendra la place. »
J’eus la pensée de demander à être cet adjoint; Joubin alors eût été tranquille et sa petite position
lui eût été assurée jusqu’à sa mort, qui arriva trois
ans après.
J’allai trouver M. Lemaître, alors maire de la ville,
— avec une lettre de M. le comte Salvandy, ministre de l’instruction publique, qui me faisait et m’a faiJ l’honneur d’être de mes amis jusqu’à sa mort. — « M. Salvandy demandait pour moi la place de bibliothécaire adjoint sans appointements.
M. le maire reçut la lettre avec respect; mais, le lendemain, me rencontrant dans la rue, il m’adressa un salut tellement protecteur, lui qui, jusque-là, avait
bien voulu me traiter sur un pied d'égalité, que je lus dans ce salut lout un poëme d’avanies. — Je ne me sentis pas le courage de me laisser protéger de si haut que ça, et j’avoue à ma honte que j’abandonnai lâchement la cause de Joubin, qui fut remplacé, un an avant sa mort, par l’adjoint qu’on lui donna.
C’est la seule tentative que j’aie faite de ma vie pour être quelque chose, et je l’ai quelquefois refusé.