LA GUERRE DES MÉDECINS
Un hasard mêlé d’un peu de curiosité me fit, un jour, assister à un banquet donné par un clan de mé« decins homœopathes, à propos de l’anniversaire de h naissance ou de la mort d’Hahneman, qui est lilippocrate de cette médecine-11 On fit des discours et on but à la santé des divers
flambeaux de l’homœopathie : — à la sanlé de M. Petroz, à la santé de M. Simon père, à la sanlé d’Hahneman, etc., etc.
Pour moi, je ne buvais qu’à ma propre santé, c’est» à-dire que je buvais fort peu.
Mais on insisla pour qu’à mon tour je busse à quelqu’un ou à quelque chose, — et, obéissant à un sentiment de compassion réelle qui s’emparait de moi, je dis : « Messieurs, vous avez bu à la santé de beaucoup de médecins; mais il est une santé que vous avez oubliée; — - permettez-moi de réparer cette omission : Je bois à la santé ... des malades ! »
Cette pensée de commisération m’est revenue eu lisant les débats qui ont eu lieu dernièrement à Paris, devant la première chambre du tribunal civil de la Seine.
Les deux médecines sont en présence — allopathes et homœopathes — et on se dit réciproquement des gros mots.
Rien de si inquiétant que ces débats; les deux écoles en présence se disent — et parfois ont Pair de se prouver de si terribles choses, — que les pauvres
malades me font l’effet de ressembler à ce voyageur dont j’ai raconté autrefois l’histoire — qui regardait avec intérêt deux Peaux-rouges jouer à un certain jeu d’osselets, et qui n’apprit que trop tard qu’il était lui-même l’enjeu de la partie, et que le gagnant le mangerait.
Voici l’opinion des médecins homœopathes sur les médecins allopathes :
« Les allopathes sont des assassins; s’il se présente
une substance nouvelle qui tue rapidement et porte
chaque semaine le deuil dans une nouvelle famille, ils l’adoptent avec enthousiasme.
» Le fond de la médecine allopathique est complètement faux et absurde.
» Les médecins allopathes tuent les malades en les saignant et les empoisonnent en les purgeant.
» Menteurs insignes, fourbes, etc.
• Il faudra finir par donner des coups de poing aux .allopathes. »
Voici l’opinion des médecins allopathes sur les médecins homœopathes :
« On ne peut appliquer la méthode d’Hahneman
sons être un ignorant abject, un pauvre illuminé, un misérable charlatan.
» L’homœopathie est le comble de la folie et de l'impudence. — Il y a à Berlin trois médecins homœopathes : un fripon et deux ignorants (M. Marc, premier médecin du roi Louis-Philippe). »
Jolie situation du pauvre malade! à qui s’adressera-t-il? Chacune des deux médecines raconte volontiers scs miracles; mais la médecine contraire se charge de raconter ses martyrs.
C’est absolument comme dans les querelles de religion; — mais dans celles-ci, au moins , où il s’agit de l’âme et de l’éternité, on a un recours en appel, en cassation et en grâce par devant Dieu, — tandis qu’entre les deux médecines, où il s’agit du temps et de la vie, on est condamné, si l’on se trompe, sans appe*!, sans grâce, et exécuté à perpétuité.
Ah! quand on lit tout cela, on est tenté d’adopter une troisième médecine, celle que m’a apprise autrefois mon chien de Terre-Neilve, et dont je me suis toujours bien trouvé : se coucher en rond, ne plus manger, et attendre que ça se passe.
EN I'ÜMANT.
Je parle avec un air de plaisanterie de la situation du pauvre malade: elle est, en effet, tristement grotesque-
Voici deux médecins; chacun des deux prouve que l’autre est très-ignorant et un peu assassin : je veux croire que l’un des deux au moins a tort, mais alors l’autic a raison ; — et lequel est-ce?
Et si par hasard ils avaient raison tous les deux!
Aussi bien voici l’opinion de quelques grands médecins — leur confession, en mourant, sur la médecine en général :
Sydenham. La médecine est bien plutôt l’art de babiller que l'art de guérir .
, Boeriiave. Il serait plus avantageux qu’il n’y eût jamais eu de médecins dans le monde .
Mais, s’il s’agit d’une personne chère, d’une femme aimée, d’un enfant adoré, vous n’osez plus suivre la médecine de Freyscliütz — la bonne, j’en suis convaincu,— et vous essayez de toutes, successivement, ou bien à la fois.
Je vais, pour ma part, étudier cette question, me
i;.N FUMANT.
faire envoyer les pièces de la polémique entre les deux médecines; je lirai tout, j'analyserai tout; — je me ferai une opinion nette, franche, consciencieuse, — et je vous la résumerai en quelques pages. — Jusque-là, abstenez-vous d'être malades.
On m’avait, dans le temps, conté une bonne histoire sur une épreuve sérieuse faite à Marseille entre les deux médecines.
Il en est question dans le procès actuel.
Il s’agissait de deux salles de cholériques confiées dans un hôpital à Marseille, l'une à un médecin allopathe, l’autre à un médecin homœopathe. — Mais il y a deux récits très-différents.
Voici celui de M. Chargé, médecin homœopathe :
« J’ai eu quatre-vingts cholériques — • et j'en ai sauvé quatre-vingts. — Cette victoire a ses analogues dans notre école, et mieux encore. »
Mieux encore est joli : — il y a donc des cas où sur cent malades livrés à l’homœopathie, le médecin en a sauvé cent vingt, ou du moins, ayant reçu cent malades, a rendu cent vingt personnes bien portantes? Cela ne peut guère s’expliquer que s’il y avait parmi
les malades un certain nombre de femmes dont la maladie était d’être enceintes.
Voilà la version de M. Chargé.
Voici maintenant celle de M. Honnorat, maire de Marseille :
« Deux salles de cholériques ont été livrées, Tune à M. Chargé, médecin homœopathe ; l’autre à un médecin allopathe.
» Dans la 'première, il est entré vingt-six cholériques, il en est mort vingt et un. Dans la seconde, il est entré vingt-cinq malades sur lesquels quatorze ont succombé. »
Dans le doute où doivent laisser des assertions aussi contraires, j’aime mieux la troisième version, celle que l’on m x avait donnée. La voici :
« On a donné cinquante cholériques à un médecin homœopathe, et cinquante à un allopathe; devinez le résultat? — • Ils sont morts tous les cent, t