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Le calme se répand sur les campagnes comme une rivière, il noie tout, dissimule tout. L'âme plane dans un vide sans limite, et elle s’y éteint, comme la flamme d’une allumette au fond des ténèbres. Enveloppé dans ma couverture, les jambes croi-
sées sous moi, je suis assis sur la tombe, le visage
tourné vers l’église; quand je bouge, le monument grince et le sable craque. |
Quelque chose tombe sur le sol derrière mon dos, une fois, puis ufe fois encore; un morceau de brique me touche presque. Je prends peur, mais je devine immédiatement que ces projectiles sont lancés de la route par Valek et sa bande, et qu'ils veulent m’effrayer. La proximité d'êtres humains me fait au contraire du bien.
Je pense à ma mère... Une fois, me | surprenant à fumer ma première cigarette, elle m'avait battu et je lui avais dit :
— Non, ne me donne pas des coups, je suis s déjà bien assez malade. j'ai mal au cœur.
Puis, le châtiment subi, je m'étais assis derrière le poêle et elle avait dit à Hana
— Un garnement insensible, qui n’aime personne.
. J'étais révolté de l’entendre parler ainsi. Quand ma mère me punissait, j'avais pitié d'elle, j'étais gêné pour elle — rarement le châtiment tombait à propos el jamais en proportion des fautes.
Que de choses humiliantes dans ma vie! Ne seraitce que ces gens derrière ce mur; ils savaient fort bien que j'avais peur, tout seul dans ce cimetière, et ls voulaient me faire plus peur encore. Pourquoi?
J'avais envie de leur crier :
— Allez au diable! | | 5
Mais c'était dangereux. Pouvait-on savoir comment le diable prendrait la chose? Sans doute il était là, tout près.
Des parcelles de mica, mêlées au sable, D bient faiblement sous la clarté lunaire: leur miroitement me fit souvenir d’un jour où, couché sur la digue de l'Oka, je regardais dans l’eau; tout à coup, PISAUUS SOUS mon 7 poisson avait émergé et s'était tourné sur le flans il ressemblait à une joue humaine; il m'avait examiné d’un œil rond pareil à celui d’un oiseau, puis il avait plongé en se balançant comme une Rule qui tombe.
Ma mémoire travaillait avec une intensité os: sante, ressuscitant divers incidents de ma vie et elle : s’en servait pour se défendre contre mon imagination, qui créait obstinément des images terrifiantes.
Un hérisson se promène, ses pattes fermes frappent le sol; il me fait penser aux lutins, il est petit et drôle comme eux.
Je me rappelle ma grand'mère accroupie devant le portllon du poële, qui prononçait une formule magique :
— Maître bienveillant, fais périr les blattes..
Bien loin, au delà de la ville que je ne. ROLE pas, une clarté apparaissait; le froid matinal me piquait aux joues; mes yeux se fermaient. Je me couchai en
chien de fusil, la tête cachée sous la: couverture. | Advienne que pourra!
Je fus réveillé par ma cran ou Elle était
debout à côté de moi; tout en rabattant la couver-
— Lève-toi! N'as-tu pas froid? Eh bien, as-tu eu peur?
. — Oui} mais il ne faut pas le dire, il ne faut pas le dire aux autres!
— Pourquoi? demanda-t-elle A iinée. Si tu a’avais pas eu peur, tu n'aurais aucun mérite.
Nous rentrâmes; en chemin, elle me dittendrement:
— Il faut tout essayer soi-même, mon petit, il faut tout apprendre soi-même, personne ne le fera pour toi. k
Vers le soir, je fus le héros de la rue; tout le monde me ait -
— C'est vrai, tu n’as pas eu peur? C’est effrayant, n'est-ce pas?
Et lorsque je répondais :
— Oui, c’est effrayant!
On s’exclamait avec des hochements de tête :
— Ah! Ah! Tu vois!
Quant à l’épicière, elle déclara très haut et d’un ton convaincu : |
— Par conséquent, ils ont menti, ceux qui disaient que Kalinine se promenait la nuit. Si c'était vrai, le petit n'aurait pas eu le temps d'avoir peur. Le vieux l’aurait saisi et envoyé on ne sait où.
Lioudmila me considérait avec un affectueux] étonnement; grand-père lui-même était visiblement| vontent de moi; il ne cessait de sourire. Tchourka, seul, dit d’une voix maussade :
— Ça lui est facile, sa grand’mère est sorcière:
Mon frère Kolia s’éteignait peu à peu, comme
une petite étoile dans la clarté de l'aurore. Grand’- :
-mère, Kolia et moi couchions dans un hangar, sur des tas de bois couverts de chiffons; à côté
de nous, derrière une cloison de planches toute .
fendue, se trouvait le poulailler des maîtres. Le soir, nous entendions les poules repues qui se secouaient et gloussaient en s’endormant; Île matin, nous étions réveillés par un coq doré, au gosier sonore. Hot
— Oh! que la peste l’étouffe! murmurait grand”-
mère ensommeillée.
Je ne dormais plus: à travers les fentes du bûcher, les rayons du soleil venaient jusqu à mon lit, des poussières argentées y dansaient, des pousgières pareilles aux mots dans les contes de fée.
Dans les piles de bois les souris glissaient sans
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boite des insectes rouges aux ailes pointées de noir couraient çà et là.
Parfois, fuyant les odeurs étouffantes du poulailler, je sortais du bûcher et je me hissais sur le toit, là je regardais, dans la maison voisine, les gens qui se réveillaient, encore aveuglés et La de sommeil.
Voici la tignasse du batelier Fermanof qui apparaît à la fenêtre; maussade et buveur, il grogne comme un porc et regarde le ciel avec des yeux bouffis, à peine visibles. Le grand-père arrive en courant dans la cour; des deux mains, il lisse ses petits cheveux roux; il se précipite à la fontaine pour s’y débarbouiller à grande eau. La cuisinière
du propriétaire, une fille au nez pointu, toute
constellée de taches de rousseur, ressemble à une
.. chouette; le propriétaire lui-même ressemble à un gros pigeon bien gras; tous les gens me rappellent
des animaux, des oiseaux ou des fauves.
Le matin est tendre et rayonnant, mais je me sens un peu triste, et J'aimerais aller à la campagne, là où il n’y a personne; je sais déjà que les gens, comme toujours, souilleront la sereine journée.
Une nuit, l’aube pointant, j'étais couché sur le toit, grand'mère m’appela et me dit à mi-voix, en désignant dé la tête son lit:
— Kolia est mort...
Le garçonnet avait glissé de l’oreiller et était couché sur la couverture; il était tout bleu; sa chemise, retroussée, laissait voir le ventre gonflé et
les petites .jambes tordues couvertes de plaies; les
‘mains étaient placées d’une manière bizarre à la ceinture, comme s’il avait voulu se soulever. La tête DER a un peu de côté.
— Dieu merci, il est parti! dit grand’ mère en se coiffant. Qu'aurait-il fait, le pauvre infirme?
Le grand-père arriva, piétinant, on eût dit qu'il dansait; avec précaution, il toucha du doigt les yeux fermés de l’enfant; grand'mère s'irrita :
— Pourquoi le touches-tu avant de t’être lavé les mains?
I murmura :
— Voilà, on l’a mis au monde, il a vécu, il a mangé... et puis... tout d’un coup.
— Si tu es réveille-toi ! riposta ral mère.
I] la regarda % un air sombre et s’en alla dans la cour en ajoutant : | |
— Je n'ai pas de quoi l’enterrer, arrange-toi…
— Fou! Malheureux!
Je sortis et ne rentrai qu’à la nuit tombante.
On ensevelit Kolia le lendemain matin; je m’abstins d'aller à l’église; pendant toute la durée de la messe, Je demeurai assis près de la tombe ouverte de ma mère, en compagnie de mon chien et du père lasa [Il avait rouvert la fosse, pour un prix très modique, et ne cessait de s’en vanter. 3h
— (C'est seulement parce que je vous connais, sinon, j'aurais demandé un rouble
En regardant au fond du trou jaune d'où montait une odeur étouffante, j'aperçus des planches noires et humides. Au moindre de mes mouvements, les petits tas de sable autour de la fosse s'écroulitont et coulaient en minces &lets jusqu’au fond, laissant
des rigoles sur les parois. Je bougeai à dessein, pour que le sable recouvrit les planches noires.
— Ne fais pas de sottises! dit le père lasa et il se mit à fumer.
Grand mère apporta dans ses bras le petit ce blanc; le père Iasa sauta dans la fosse, prit le cercueil, le posa à côté des planches noires; puis, après s'être hissé sûr le sol, il se mit à combler le trou, s’aidant de la pelle et des pieds. Sa ‘pipe dégageait des fumées comme un encensoir. Grandpère et grand mère l’aidaient. sans mot dire. Ni prêtres ni mendiants; nous n’éuons que nous quatre parmi la foule des croix.
En donnant au fossoyeur san salaire, ol mère lui dit avec reproche :
— Tu as tout de même dérangé f'esprit familier de ma fille.
ut faire autrement? Et encore j'ai pris de la terre ailleurs! Mais c'est sans importance.
Grand’mère fit encore une profonde révérence à la tombe; elle eut quelques sanglots, quelques gémissements et elle se mit en route, suivie de grand-père, vêtu d’un habit fripé el se cachant les yeux sous la visière de sa casquette, !
— De la graine semée dans une terre non
labourée, dit-il tout à coup. à Et il partit devant nous à grands nas, pareil à un corbeau dans un champ. He
Je demandai à grand'mère :
— Que raconte-t-il ?
— Ne t'inquiète pas! Il a ses 1d865 à lil réponditelle.
I] faisait chaud, grand'mère marchait lourdement, ses pieds s ’enfonçaient dans le -sable tiède; elle s'arrêtait à chaque instant pour essuyer son visage couvert de sueur.
Je lui demandai, en faisant un effort : |
__ Ces choses noires dans la tombe, c’est le cercueil de maman ?
— Oui, dit-elle tristement. 1: fossoyeur est stupide: Il n’y a pas encore un an el Varia est déjà pourrie! Le sable a laissé passer l’eau; de la terre, ça vaudrait mieux.
— Est-ce que tout le monde an :— Oui. Excepté les saints.
— Alors toi, tu ne pourriras pas! |
Elle s'arrêta, rectifia ma casquette qui avait glissé et elle ajouta avec gravité :
— Ne pense pas à des choses pareilles, tu édende?
Mais moi, je me disais : « La mort, quelle chose répugnante et humiliante! Quelle aboniaalanl » J'étais atrocement mal à mon aise.
Quand nous arrivèmes à la maison, le grandpère avait déjà allumé le samovar et mis la table.
Il murmura : — Il fait chaud, prenons le mo Je vous offre de mon thé, à vous deux.
S'approchant de grand mère, il Jui frappe sur l'épaule :
— Hein, la mère, qu ’en dis-tu ?
— Que veux-tu que j'en dise!
__ Voilà. Le Seigneur estirrité contre nous. Il nous arrache un membre, puis un autre. Si les familles vivaient bien unies, comme les doigts de la main...
Il y avait longtemps qu'il n'avait parlé sur ua ton
EN GAGNANT MON PAIN 59 aussi doux. Je l’écoutais et j'espérais qu'il allait dissiper ma douleur, qu'il m’aiderait à oublier le trou jaune et les planches noires et suintantes.
Mais grand’'mère l’arrêta sans ménagement :
— Täis-toi, père! Tes paroles, toujours Îles mêmes, ne remédient à rien! Toute ta vie, tu nous as rongés, comme la rouille ronge le fer! :
Grand-père toussa, lui jeta un coup d’æil et se tut.
Le soir, au portail, je racontai, plein de douleur, à Lioudmila, ce que j'avais vu le matin, mais mon
récit la laissa indifférente. :
— On vit mieux quand on est orphelin; si mon père et ma mère mouraient, je laisserais ma sœur prendre soin de mon frère, et moi je m'en irais au couvent pour toujours. Où aller, sinon là? Je ne peux pas me marier; je boite, je ne peux pas tra- vailler. Et puis, j'aurais des enfants infirmes.…. Elle parlait raisonnablement, comme une grande personne; depuis ce soir-là sans doute, je perdis tout intérêt pour elle; d'ailleurs, la vie s’arrangea de telle sorte que je vis de plus en plus rarement ma camarade. | |
Quelques jours après la mort de mon frère, grandpère me dit:
— Couche-toi de bonne heure ce soir; je te réveillerai à l'aurore: nous irons chercher du bois en forêt. |
— Et moi, je ramasserai des herbes, déclara grand'mère. ni
La forêt, plantée de bouleaux et dé sapins, se trouvait près des marais, à trois kilomètres du fau- … bourg. Très fournie en broussailles et en abatis
d'arbres, elle s'étendait d’un côté jusqu'à l'Oka, de l’autre jusqu’à la grand’route de Moscou, et reprenait au dela de la route. Au-dessus de son faite
onduleux se dressait très haut le dôme noir d'une
épaisse forêt de sapins, la « Crête de Savely ». Cette vaste futaie appartenait au comte Chouvalot et était fort mal gardée; les petits bourgeois de Kounavine la considéraient comme leur propriété, ramassaient les osiers, coupaient les broussailles, sans dédaigner à l'occasion le bois vert. A l’automne, les gens venaient en bandes, avec des haches et des cordes, s’approvisionner de bois pour l'hiver. Et nous voici, partant tous les trois à l'aurore par les prés verts que la rosée argente; à notre gauche, au delà de l’Oka, au-dessus des flancs roux des monts Diatlof, au-dessus de la blanche Nijni-Novgorod, sur les monticules des jardins verdoyants, sur les coupoles dorées des églises, se lève sans nâte le soleil russe, toujours un peu paresseux. Un vent calme et endormi souffle de l'Oka lent et trouble. Les boutons d’or alourdis de rosée se balancent, les ancolies se penchent silencieusement vers le sol; des immortelles multicolores trainent
sur une pierraille; la « belle-de-nuit ». ouvre ses
étoiles vermeilles… DRE
La forêt s’avance à notre rencontre comme une armée noire: les sapins ailés sont pareils à de grands oiseaux, les bouleaux à- des jeunes filles. L'odeur aigre des marais flotte sur les champs. Mon chien marche à côté de moi, sa langue rose pendante; il s'arrête, flaire et secoue sa tête de loup avec perplexité.
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