SE TE DT
la bougie tremblait; il avait pâli; ses lèvres s’entr”-
ouvraient dure façon déplaisante; ses yeux devinrent humides: il cacha sa main libre derrière son dos. Sa
terreur me gagna; avec circonspectiôn, je regarda,
dans l’excavation sous la racine; celle-ci formait voûte: tout au fond, Sacha alluma trois bougies qui remplirent la caverne: d’une clarté bleuâtre. Elle était assez vaste, profonde comme un seau, mais plus large et ses parois étaient entièrement tapissées de morceaux de verre de toutes couleurs et de débris de tasses à thé. Au centre, sur une éminence couverte de cotonnade rouge, il y avait un petit cercueil
revêtu de papier d’étain, à moitié fermé par une . étoffe: semblable à du brocart; de dessous ce linceul
émergeaient deux pattes frêles et la tête pointue d'un moineau. Derrière le cercueil se dressait un autel, sur lequel était placée une petite croix de cuivre; trois bougies de cire brüûlaient fixées dans des chandeliers ornés de papiers d’or et d'argent qui avaient enveloppé des bonbons.
Les flammes effilées se penchaient vers l’ouverture
de la caverne: à l’intérieur, luisaient des étincelles, des taches multicolores. Une odeur de cire, de terre et de pourriture tiède me frappa au visage, tandis
qu'un arc-en-ciel fragmenté dansait el tournoyait à mes veux. Tout cela me remplissait d’un douloureux étonnement et calma ma peur.
— C'est joli? demanda Sacha.
— À quoi ça sert-il ?
— C'est une chapelle, ne N'est-elle
de pas bien agencée?
— Je ne sais pas.
— Le moineau, c’est le mort. Ses restes devien-
dront peut-être des reliques, parce que l'oiseau est un martyr qui a souffert injustement.
— Tu l’as trouvé mort?
— Non, il était entré dans le hangar, je l'ai attrapé avec ma casquette et je l’ai étouffé.
— Pourquoi?
— Je ne sais pas!
Il me regarda bien en face et redemanda : -
— C'est joli?
— Non!
Alors, il se baissa vers la caverne, la boucha vivement avec la planchette et le morceau de tôle, assujettit les briques et se leva enfin; tout en enlevant la boue de ses genoux, il me demanda avec sévérité :
— Pourquoi ça ne te plaît-il pas?
— C’est dommage pour le moineau.
Il fixa sur moi des yeux immobiles comme ceux des aveugles et s’exclama en me donnant un Coup
à la poitrine :
— Nigaud! C’est par jalousie que tu prétends que ça ne te plaît pas! Tu t’imagines que c'était plus joli chez vous, à la rue des Cordiers?
Je me pce mon pavillon chez mon grandpère et répondis avec assurance :
— Certainement, c'était plus joli!
Sacha enleva son veston et le lança sur le sol: après avoir retroussé ses manches et craché dans ses mains, 1] me défia :
— Si c'est comme ça, nous allons nous battre!
Je n’en avais aucune envie: accablé d’un ennui
» LS f + = nr EE 1. .
EN GAGNANT MON PAIN ét tel
épuisant, j'étais gêné en à voyant le visage irrité de mon cousin.
Il bondit sur moi, me An un coup de tête en pleine poitrine, me renversa, s’assit à cheval sur moi et s’écria :
— La vie ou la mort?
Mais j'étais plus fort que lui et en outre très en colère; l'instant d’après, il gisait face contre terre, les mains étendues sous la tête et il râlait. Effrayé, j'essayai de le soulever, mais il se débattait des bras et des jambes, me remplissant d’une terreur grandissante. Je m’écartai, ne sachant plus que faire; . : leva un peu la tête et me dit :
— Qu'en as-tu de plus? Je vais rester couché comme Ça jusqu'à ce que les patrons me voient; je me plaindrai de toi et on te chassera!!
Ses propos m exaspérèrent; je me précipitai vers la petite caverne; j’arrachai les pierres; le cercueil et le moineau furent jetés par-dessus la palissade et je saccageai tout l’intérieur; je piétinai les débris.
— Voilà pour toi; tu as vu?
Sacha accepta cet acte de révolte d’une manière bizarre; assis sur le sol, la bouche entr'ouverte et les sourcils en ation, il me regarda faire sans mot dire; quand tout fut fini, il se leva sans hâte, se secoua et, jetant son veston sur ses épaules, il me dit d'un ton calme et menaçant :
— Maintenant, tu vas voir ce qui va t’arriver! Attends un peu! Tout ça, je l’ai fait exprès pour toi; c’est de la sorcellerie... Hein, qu'en dis-tu? -
. Je tombai, comme Faut par ces paroles; un froid glacial D utuon corps. Il s'en alla sans
plus me regarder, m’accablant de son HR DATES:
Je résolus de fuir la ville le lendemain même, de fuir le patron, Sacha et ses sorcelleries: de m’évader de toute cette existence mesquine et stupide.
Le lendemain matin, la nouvelle cuisinière se mit à crier en me réveillant : - |
— Mon Dieu! Qu’as-tu donc! Quelle first :
« C’est la sorcellerie qui commence », ques RS angoissé. |
Mais la cuisinière riait d’une façon si communicative que je souris aussi sans le vouloir ét me regardai dans sa glace : mon visage était couvert d'une épaisse couche de suie. |
— C’est Sacha?
— Non, c'est moi! répliqua la fille sarcastique:
Je me mis à nettoyer les chaussures; en plongeant la main dans un soulier, j’eus le doigt pis par une |
épingle.
nr CR
La voilà, la sorcellerie!
Dans tous les souliers, il y avait des épingles et des aiguilles, disposées avec tant d’habileté qu’elles | se plantaient dans ma paume. Alors je pris une | cruche d’eau froide que je versai, avec un immense . plaisir, sur la tête du sorcier, qui n'etait pas Fa réveillé ou qui feignait de dormir.
Cependant, je ne me sentais pas à l'aise; sans cesse, je revoyais le cercueil et le moineau, les petites pattes grises et crochues, le bec cireux qui pointait lamentablement, et un tournoiement continuel d'étincelles multicolores, comme un arc-en-ciel qui voudrait se former et n'y parviendrait pas. Le cercueil s'élarrissait, Les ongles de l'oiseau grandis-
saient, s’étendaient en avant et frémissaient en reprenant vie.
Je décidai de fuir ce soir même, mais avant le
diner, en réchauffant sur le fourneau à pétrole une
marmite pleine de soupe, je la laissai bouillir; distrait par mes pensées, j'éteignis la flamme et me renversai sur les mains le use brûlant. On m'envoya
al’'hôpital. |
Je me rappelle un angoissant cauchemar de l'hôpital : dans un espace vide tremblotant et jaunâtre, des silhouettes grises et blanches, couvertes d’un linceul, s’agitaient, bourdonnaient et gémis-
saient; un homme très grand, aux sourcils épais
comme des moustaches, marchait avec des béquilles et secouait sa grande barbe noire en sifflant :
— Je le rapporterai à Sa Révérence.…
Les lits me faisaient penser à des cercueils;: les
. malades, couchés le nez en l'air, ressemblaient à des
… moineaux morts. Les parois jaunes vacillaient, le
plafond se gonflait comme un voile; le plancher se
mouvait, rapprochant et séparant tour à tour les
. rangées des couchettes; tout était angoissant et déses-
pérant; derrière les fenêtres, les branches sèches des
arbres étaient semblables à des verges que quelqu'un aurait agitées.
ses bras courts tiraient son suaire et il glapissait :
La porte livra passage à un cadavre fluet et roux;
— Je ne veux pas de fous ici:
Et l'homme aux béquilles braillait à ses oreilles :
1 Ten EN GAGNANT MON PAIN
‘= à Sa Révérence!..
Mon: grand-père, ma ui mère, tout le monde d’ailleurs, m'avait toujours dit qu’à l'hôpital on fai- : sait mourir les gens; je considérais donc ma vie | comme terminée. Une femme en lunettes, vêtue elle :
aussi d’un suaire, s’approcha de moi et écrivit je ne sais quoi sur une planchette noire fixée au chevet de mon lit; la craie se brisa et les fragments en tombèrent sur ma tête.
— Comment t’appelles-tu? me demanda-t-elle.
— On ne m'appelle pas. \
— Mais enfin tu as un Ce
— Non!
— Voyons, ne fais pas le méchant, sinon tu seras fouetté.
Déjà persuadé que je serais battu, je ne lui
répondis même pas. Elle souffla comme une chatte et, comme une chatte, à pas de velours, elle oies sans bruit.
Deux lampes furent allumées.
Dans un coin, quelqu’un proposa :
— Si nous jouions aux cartes!
— Jouer, moi qui n’ai qu’une main!
— Ah! ont'a coupé une main!
Immédiatement, j'en conclus que l’homme avait eu la main amputée, parce qu'il avait joué aux cartes. Que me ferait-on à moi avant de me tuer?
Mes brûlures me causaient des élancements qui me
torturaient comme si on m’en eût arraché les os. Je
me mis à pleurer tout bas, de peur et de douleur: je .
fermai les yeux pour qu’on ne vit pas mes larmes;
ais iles soulevaient mes paupières, coulaient sur ‘es tempes et glissaient dans les oreilles.
La nuit vint; tous s’étendirent sur leurs lits, se cachèrent sous les couvertures; de seconde en seconde, le silence devenait plus profond: dans un
angle seulement, quelqu'un grommelait :
— Îl n'arrivera rien du tout... lui, est un vaurien et elle, une coquine.
Si je pouvais re une lettre à ma grand'mère pour qu'elle vienne et m’enlève de cet hôpital pendant que je suis encore en vie; mais il m'est impossible de le faire; je ne puis me servir de mes mains et je n'ai pas de papier. Si j'essayais de m'échapper?
La nuit s’étendait, comme si elle ne devait ; jamais finir. Je glisse sans bruit mes pieds à terre, je m’approche de la porte, elle était ouverte: dans le corridor, sous une lampe, au-dessus d’un fauteuil de bois, une tête hérissée de poils gris se dresse, entourée de fumée ; elle me regarde, les yeux dardés
: au fond des orbites noires. Je n'ai pas le temps de
me cacher.
— Qui va là? Arrive ici!
La voix n'est pas méchante; j’avance et je regarde le visage rond, planté de poils courts: des mèches
longues sillonnent le crâne, se dressent dans tous
les sens et entourent la tête de petits rayons argentés. L'homme porte à la ceinture un trousseau de clefs. S’il avait la barbe et les cheveux plus ebondants, il
ressemblerait à l’apôtre Pierre.
ls
— Ah! ce sont les mains ébouillantées! Pourquoi te balades-tu la nuit? En vertu de quelle autorisation ?
26 | EN GAGNANT MON PAIN Il me souffle au visage et à la poitrine un jet de
fumée: d’une main tiède, il me prend par le cou et
m'attire à lui. “ on
— Tu as peur?
— Oui. à ALU ARS vu
— Ici, tout le monde a peur au commencement Et pourtant, il n’y a pas de quoi avoir peur. Ave | moi surtout: il n’arrivera rien de mal à personne tant que je serai là. Tu veux fumer? Non, ne fume pas. Tu es trop jeune, attends encore un an ou deux... Et tes parents, où sont-ils? Tu n’as ni père ni mère? Eh bien, tant pis, on s'en tirera sans eux seulement n’aie pas peur! Tu as compris?
Il y avait longtemps que je n'avais pas rencontré . quelqu'un qui sût rendre sa penséeen paroles claires, 4 d'une manière simple ‘et amicale: j'étais indiciblement heureux de l’écouter. 4
Quand il m’eut ramené à mon lit, je le priai de : rester près de moi. De NA |
— Si tu le désires! acquiesça-t-il.
— Quies-tu?
— Moi? Un soldat, tout ce qu’il y a de plus mili- : taire, un soldat du Caucase. Et j'ai été à la guerre. à Ça ne serait pas possible autrement. Le soldat vit | pour la guerre. Je me suis battu contre les Hongrois, | contre les Tcherkesses, contre les Polonais, tant | qu'on a voulu! La guerre, mon ami, c'est une ter-. rible affaire. à
Tout en l’écoutant parler, je me suis assoupi.. : Quand j'ouvris les yeux qu'est-ce que je vis? Ma. grand'mère, en robe noire: ellé était assise à mon | chevet; debout à côté d'elle, le soldat disait : |
— Eh bien, sont-ils tous morts, hein?
Le soleil jouait dans la salle; il y dorait' tout, puis il se cachait et revenait avec sa clarté splendide comme un. enfant qui s'amuse.
Grand’mère se pencha vers moi et me demanda :
— Mon pigeon bleu, ils t’ont torturé? Je le lui ai dit à ce diable rouge.
— Je m'en vais arranger tout ça dans les règles,
affirma le saldat en s’en allant,
Grandmère me dit en essuyant ses larmes :
— C'est une vieille connaissance, ce soldat.
Je gardais le silence, croyant rêver, mais je ne
rêvais pas. Le docteur survint, il pansa mes plaies et me voilà parti avec grand'/mère. Nous traversons en fiacre les rues de la ville. Elle me parla de la maison :
, — Le grand- a il perd complètement la tête, il devient avare à vous en donner la nausée! Le marchand de fourrures Klyst lui a dérobé ces joursci un billet de cent roubles qu'il cachait dans son livre d'hymnes; c'est son nouvel ami! Ah! c'était Ne
Le soleil est étincelant : au ciel, les nuages glissent comme de blancs oiseaux; nous traversons le V olga; la glace se zonfle et résonne; çà et là l'eau jaillit. Sur le En couleur de sang, de la cathédrale, les croix dorées rayonnent. Nous croisons une paysanne à la face épanouie, elle porte une gerbe de rameaux de saule. Le printemps va venir; c'est bientôt Pâques!
Mon cœur palpite comme celui d’un oiselet,.
—dJe taime beaucoup, beaucoup, grand mère.
Pa
en EN GAGNANT MON PAIN
Elle n’en est pas étonnée; elle me répond tranquilleinent :
— C’est parce que je suis de ta famille; d’ailleurs.
sans me vanter, je peux dire que les étrangers m'aiment aussi, grâce à toi, Sainte Vierge!
Et en souriant, elle ajoute :
— Elle sera bientôt heureuse, Son Fils va :
citer! Et Varroucha, ma fille à moi.
Elle n’achève pas.
RD LE ee pi ER dt dd
Je trouvai mon grand-père dans va cour, agenouillé; il taillait quelque chose à coups de hache. Levant son outil comme pour me le lancer à la tête, il enleva sa Casquette et me salua ironiquement :
— Le bonjour à Votre Noblesse, à Votre Haute Seigneurie. Vous avez fini de travailler? Vous allez pouvoir vivre à votre guise, hein? Ah! vous autres !... | |
— C'est bon, c’est bon, coupa grand'mère et se débarrassant de lui elle me raconta, lorsque nous fûmes dans la chambre, les dernières nouvelles tout en allumant le samovar : |
» Maintenant le grand-père est complètement ruiné; tout l’argent qu’il avait, il l’a donné à son Blleul Nicolas pour le faire fructifier, et sans lui demander de reçu. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il a tout perdu. Et tout provient de ce que
nous n'avons pas secouru les pauvres, ni eu pitié des malheureux. Alors, le bon Dieu s'est dit « Pourquoi ai-je donné des biens aux Kachirine? » Il a réfléchi et nous a tout enlevé...
Après avoir regardé autour d'elle, elle ajouta :
— Je fais tout ce que je peux pour attendrir un peu le Seigneur, pour qu’il n’accable pas trop le vieux maintenant, je fais l'aumône la nuit, avec le fruit de mon travail Situ veux, tu m'accompagneras cette nuit: J'ai de l'argent.
Grand-père survint, cligna des veux et s'informa :
— Vous avez de quoi vous remplir la panse?
— Ce nest pas Loi qui paies, réphiqua grand-mère Cependant, tu peux t’asseoir avec nous et manger. à
I s’assit, en disant à mi-voix :
— Donne...
Dans la pièce, tout était à sa place; seul le côté qu'occupait jadis ma mère était en désordre et abandonné. Au-dessus du lit de grand-père, je vis au mur une feuille de papier portant en grosses lettres imprimées ces mots : | |
« Seigneur Jésus éternellement vivant! Que Ton saint nom demeure avec moi tous les jours et toutes les heures de ma vie. » |
— Qui a écrit ça?
Grand-père ne répondit pas: après un instant silence, grand mere dit ayec un sourire |
a CE papier. il nous coûte ceptroublési
— Ça ne te regarde pas! cria grand pere. Je nerai tout ce que j'ai à des étrangers.
— Tu n'as plus un sou; quaud tu avms quelque
Lu EN GAGNANT MON PAIN 34 chose, tu n'as rien donné à personne, répliqua tranquillement urand'mèere.
— Fais-toi! glapit-1l.
Ici, rien n’a changé, tout est resté comme aupa-
ravant.
Dansun coin, Couthé dans une corbeille à linge posée sur une malle, mon frère Kolia se réveille et avus regarde : sous ses paupières, On entrevoit à peine la lache bleu foncé de ses yeux. Il est devenu encore plus fluet, plus grisâtre. plus transparent: il ne me reconnait pas; il se tourne en silence et ferme les yeux. :
Dans la rue. de tristes nouvelles m’attendent: un de mes amis, Viakhir, est mort, un « coup d'air l’a étouffé » pendant la Semaine Sainte; un autre, Chahi, est parti demeurer en ville; Tasa a mal aux jambes, il ne peut sortir. En me communiquant ces événements, Kostroma conclut avec irritation :
— Ils meurent vraiment vite, tous ces garçons |
— Mais Viakhir seul est mort...
— Qu'importe? quand ils quittent la rue, c'est comme s'ils étaient morts. On vient à peine de « lier, de s’habituer, et voilà le camarade qui es envoyé en apprentissage ou qui trépasse! Dans votre
cour, chez Tchesnokof, il y a des nouveaux venus. ils s'appellent Evséienko; le garçon, Nioucha, est gentil, très adroit. 51 a deux sœurs; l’une est encore. petite, l’autre, très jolie, boite et ne peut marcher qu ar aide d’une béquille.
Après un instant de réflexion, il ajouta :
— Tchourka et moi, nous sommes amoureux d'elle et nous nous disputons tout le temps.
— Avec elle?
— Mais non! Entre nous! Avec elle rarement!
Évidemment, je savais que les grands garçons et les hommes eux-mêmes $’amourachaient d’une fille; je connaissais même le sens grossier du mot.” J’eus pitié de Kostroma; mal à l'aise, j'éprouvais quelque gêne à regarder ses yeux noirs, pleins de colère, son corps anguleux.
Ce même jour, le soir, je vis la fillette boiteuse. ! Descendant du perron dans la cour, elle laissa tomber sa béquille: réduite à l’impuissance, elle s'arrêta toute frêle et mince sur les marches; ses mains exsangues s’accrochèrent à la balustrade. Je voulus ramasser la béquille, mais mes doigts bandés étaient malhabiles: j'essayais en vain et J'étais - dépité ; elle riait gentiment au haut des degrés :
— Qu'’as-tu aux mains? |
— Je me suis brûlé. to
— Et moi, je boite... Tu demeures dans cette cour? Tu es resté longtemps à l'hôpital? Moi j'y suis restée longtemps. |
Après un soupir, elle ajouta :
— Très longtemps!
Elle avait une robe blanche à pois bleus, usée mais propre; ses cheveux bien lissés formaient une natte épaisse et courte. Ses grands yeux étaient graves: dans leur paisible profondeur brillait une petite flamme bleuâtre qui illuminait le visage étroit au nez aigu. Son sourire était agréable, mais il ne! me plut pas. Toute sa maladive personne semblait | dire : i | ou |
— Ne me touchez pas, je vous en prie!
Yu,
Comment mes camarades avaient-ils pu s’éprendre d’elle? | ù
— Il y a longtemps que je boite. (Elle me fit ses confidences complaisamment avec une sorte de fatuité.) C’est une voisine qui m’a ensorcelée; elle s’est disputée avec maman et m'a envoûtée pour l’ennuyer.. Tu as eu peur à l'hôpital?
— Oh oui!
J'étais embarrassé auprès d’elle; je en rentrer.
Vers minuit, grand mère me réveilla avec des caresses :
— Allons, veux-tu? Si tu ne pour les autres, tes mains guériront plus vite.
Elle me prit par le bras et me guida, comme un aveugle, dans l'obscurité. La nuit était noire et humide. Le vent soufflait sans arrêt, on eût dit une rivière qui coulerait très vite; le sable glacé se collait aux pieds. Grand'/mère s’avançait avec précaution vers les fenêtres obscures des maisonnettes pauvres: elle se signait trois fois et laissait sur l'appui de chacune d’elles un sou de cuivre et trois craquelins, elle se signait de nouveau, jetait un coup d'œil vers le ciel sans étoiles et chuchotait :
— Très Sainte Reine des Cieux! Aide-nous tous. Nous sommes tous pécheurs à Tes yeux, Sainte Vierge!
Plus nous nous éloignions de la maison et plus, tout autour de nous, l’obscurité s’épaississait et devenait lugubre. Le ciel nocturne, approfondi à l'infini par les ténèbres, semblait avoir caché à jamais la lune et les étoiles. Un chien accourut, comme une boule, on ne sait d’où; il s'arrêta
devant nous et se mit à hu ler. ses 11 1x étincelaient dans l'ombre; peureusement, je me serrai contre grand’mère :
— Ce n’est rien, dit-elle, c’est seulement u: chien; ce n’est plus l'heure du diable; il est tro: tard pour lui; les coqs ont déjà chanté!
Elle appela le chien, le caressa et lui dit de mots doux : :
. — Prends garde, petit chien, ne fais pas peur mon petit-fils!
La bête se frotta à mes jambes et nous partir. tous trois. Douze fois grand'mère s’approcha d’un: fenêtre en laissant sur l'appui une « aumône secrète » Il commençait à faire jour; les maisons grises sur gissaient des ténèbres; le clocher de l'église Notre Dame-des-Champs se dressait tout blanc: le mur de briques du,cimetière rougissait comme une natte usée
— Je suis fatiguée, je suis vieille, dit grand'mère Il esttemps de rentrer. Demain, les femmes se réveil leront et la Vierge leur aura donné quelque chose pour leurs marmots! Quand on manque de tout, on est heureux même de très peu! Ah! Alexis, tant de gens vivent si pauvrement et personne ne se souci: d'eux! : |
Le riche ne pense pas à Dieu, Il ne songe pas au Jugement dernier, Il n’est ni ami ni frère du pauvre,
Pourvu qu’il puisse amasser de l'or!
Que cet or lui devienne un enfer de charbons ardents.
» Voilà ce que c’est! Il faut vivre les uns pour les autres et que Dieu veille sur tous! Etje suis coutente de ce que tu sois de nouveau avec moi...
Moi aussi, j'éprouve une joie paisible; je sens
l aguement que je viens de participer à quelque
hose que je n’oublieraijamais. À mes côtés tremble chien fauve au museau de renard, aux bons yeux, , l'expression craintive.
— ]l restera chez nous? in — Mais oui! Il restera s’il le veut. Je vais lui lonner un craquelin, j'en ai encore deux. Viens, iSSeyOns-NOUS Sur Un banc; je me sens très fatiguée. Nous prenons place sur un banc, près d’un portail: le chien se couche à nos pieds et croque un craquelin sec; et grand'mère raconte :
__ [a demeure une juive qui à neuf enfants, tous plus petits les uns que les autres. Je lui demande : « Comment peux-tu vivre, Moïsevna? » Et elle me répond : « Je vis avec mon Dieu, avec qui vivrais je sinon avec Lui? » Je me serre contre le flanc tiède de grand mère et je m’endors. |
De nouveau, la vie s'écoule rapide et agréable: le large torrent des impressions apporte chaque jour à l’âme quelque chose de nouveau, qui la ravit et
J'inquiète, qui l'humilie, qui l’oblige à méditer.
Bientôt, moi aussi, je fis tous mes efforts pour
voir le plus souvent possible la petite Loiteuse, pour
lui parler, pour m'asseoir à côté d'elle en silence sur
le banc du portail. En sa compagnie, tout. était
agréable, même le silence. Proprette comme une tourterelle, elle savait fort bien raconter comment
vivent les Cosaques au bord du Don; elle avait longtemps habité là-bas chez un oncle, un machi. e niste; puis son père, un: serrurier, étäit venu se fixer à Nijni-Novgorod. NUE
— Et j'ai encore un autre oncle; celui-là est au service de l'Empereur lui-même.
Aux jours de fêtes, le soir, toute la population de la rue sortait « aux portails ». Jeunes gens et jeunes filles se rendaient au cimetière pour y danser des rondes. Les hommes disparaissaient dans les cabarets; il ne restait plus dans la rue que les. femmes et les petits enfants. Les femmes s'installaient sur le sable ou sur les bancs, et menaient grand vacarme en se disputant continuellement. Les marmots se mettaient à jouer aux billes ou à d'autres jeux, surveillés de loin par les mères qui encourageaient les enfants ou se moquaient des mauvais : joueurs. Le bruit était assourdissant, mais la gaîté à débordante; la présence ex l’attention des « grandes personnes » nous excitaient, nous qui étions sans importance, et donnaient à tous nos jeux une animation spéciale, une rivalité passionnée. Mais, si fort que le jeu nous entrainât, Kostroma, Tchourka et moi, à chaque instant, au moindre prétexte, l’un le nous trois courut raconter ses prouesses à la petite boiteuse. : | |
— Às-tu vu, Lioudmila, comme J'ai rossé les cinq pantins qui venaient de la ville? |
Elle souriait affectueusement et: secouait la tête plusieurs fois de suite. :
Auparavant, notre bande tâchait de rester groupée dans tous les jeux: maintenant, je remarquais que
Tehourka et Kostroma jouaient toujours dans de:
imps opposés, rivalisant d'adresse et de force. ‘ouvent jusqu'aux larmes, jusqu'aux coups Une ois, ils se battirent avec un tel acharnement que les « grandes personnes » durent intervenir el asperger d’eau les combattants.
Assise sur le banc, Lioudmila tapait le sol de son pied intact et, quand les ennemis arrivaient jusqu’à elle, elle les chassait à ue de De en criant d’un ton plaintif:
.— Finissez!
Son visage était si bus 0 qu’il en avait des reflets bleus; ses yeux s’éteignaient ou semblaient sortir de l'orbite.
Une autre fois, Kostroma ayant honteusement perdu une partie de billes, gagnée par Tchourka, alla se cacher derrière le coffre à avoine de l’épicier voisin; là, il s’assit et se mit à pleurer en silence. Le spectacle était presque effrayant : les dents serrées, les pommettes saillantes, son visage osseux semblait pétrifié; et de ses yeux noirs maussades roulaient de grosses et lourdes larmes. J’essayai de le consoler; il murmura, la voix entrecoupée de sanglots :
— Attends! Je lui enverrai une brique à la tête ! ÏIl verra...
Tchourka devenait agressif, il marchait au milieu de la rue, la casquette sur l’oreille, les mains dans les poches comme le faisaient les jeunes gens en âge de se marier. Il s’exerça à cracher à travers les dents et assurait : |
— Je saurai bientôt fumer. Deux fois déjà j'ai. essayé, mais je fus malade.
Tout cela me déplaisait. Je voyais que je perdu: mes camarades et 1l me semblait que Lioudmila er était la cause.
Un soir, comme je triais dans la cour des os, des chiffons et toutes sortes de débris, Lioudmila s'approcha de moi, chancelante, en agitantla main droite.
— Bonsoir, dit-elle, et elle hocha trois fois la tête. Kostroma jouait avec toi autrefois?
— Oui.
— Et Tchourka? | | — Tchourka n’est plus ami avec nous. Et c'est
de ta faute. [ls sont amoureux de toi et se battent...
Elle rougit, mais répondit ironiquement :
— Quelle idée! En quoi suis-je fautive?
— Pourquoi les rends-tu amoureux?
— Je ne leur ai rien demandé! dit-elle avec colère, et elle s’en alla en Jun ce ne sont que des bêtises! Je suis plus âgée qu'eux: j'ai quatorze ans. On n'est pas amoureux des grandes filles!
— Tues bien renseignée! criai-je pour l’ennuyer. ! La Pos la sœur de Klyst, est tout à fait | vieille et elle s'amuse avec les garçons!
Lioudmila revint vers moi, en enfonçant profondément sa béquille dans le sable de la cour.
— (C'est toi qui ne sais rien, déclara-t-elle, en … parlant très vite, avec des larmes dans la voix: ses yeux tendres se mirent à flamboyer. La boutiquière | est une femme débauchée: et moi suis-je comme | elle? Je suis encore petite, on ne doit pas me tuu- “her ni me pincer, ni rien... tu ferais mieux de lire le roman (a de oui deuxième parle; tu pour rais DRrIes après
Elle s’en alla en sanglotant. Elle me fit pitié; ses paroles renfermaient une vérité que je ne connaissais pas encore. Pourquoi mes camarades la pinçaientils? Et ils se prétendaient amoureux!
Le lendemain, désireux d'effacer ma faute, j'achetai pour dix sous de sucre d'orge, sa friandise préférée : !.
— Tu en veux?
D'un ton faussement irrité, elle me ne :
— Va-t'en, je ne te parle pas!
Mais elle prit aussitôt les sucres d'orge en remarquant : |
— Tu aurais pu les envelopper dans un papier, tu as les mains si sales.
— Je les ai lavées, mais elles ne paraissent pas propres.
Prenant ma main dans la sienne, qui était sèche et brûlante, elle l’examina.
:. — Comme elle est abimée.… »
— Toi, tu as les doigts tout piqués…..
— C'est l’aiguille, je couds beaucoup...
Au bout d'un moment, elle me proposa, après avoir regardé si on ne nous entendait pas :
— Écoute, allons nous cacher et nous lirons la hamtchadule, veux-tu ?
Nous cherchâmes longtemps un endroit où nous ne serions pas vus; partout il y avait des inconvénients. Enfin, nous nous décidâmes pour la vieille chambre à lessive; il y faisait sombre, mais on pouvail s'asseoir près de la fenêtre, d’où l’on découvrait un coin rempli d’ordures entre un hangar et un abattoir ; les gens n’y vensient pas souvent.
Et Lioudmila s’installe sur un banc, la jambe malade allongée, l'autre jambe pendante. Le livre dépenaillé me cachait sa figure; elle prononce avec émotion quantité de paroles pour moi sans significa
tion et sans intérêt. Néanmoins, je partage son
émotion. Assis par terre, je vois ses yeux graves qui se meuvent comme deux flammes bleues le long
des pages: parfois une larme les humecte; la! voix
de la fillette frémit, en débitant avec rapidité des mots peu familiers pour moi et associés d'une manière incompréhensible. Pourtant, j’en saisis quelquesuns, j'essaye d’en former des vers, je les tourne dans
tous les sens; ce qui m'empêche encore plus de me
rendre compte de l’histoire.
Sur mes genoux, mon chien sommeille. Je l’ai appelé « Le Vent » parce qu'il a le corps allongé, des poils en broussaille, qu’il court très vite etgrogne comme le vent d'automne dans les cheminées.
— Tu écoutes? demande la fillette. J'incline la tête en silence. Cet embrouillamini m’excite de plus en plus; j'ai un désir violent de disposer les mots dans un ordre différent, comme dans les chansons, où chaque vocable vit et flamboie, telle une étoile au ciel. :
Lorsqu'il fit sombre, Lioudmila laissa tomber sa main exsangue qui tenait le livre et dit : |
— C'est beau, n’est-ce pas? Eh bien, tu vois.
Depuis ce soir-là, nous allâmes souvent nous asseoir à la chambre à lessive. À mon grand plaisir, Lioudmila cessa bientôt de lire {a Kamichadale. Je ne pouvais lui répéter de quoi il était question
dans cet interminable livre, intermiuable, parce que.
ETS SL AE PP RE Re no de
la deuxième partie, par laquelle nous avions commencé, était suivie d'une troisième, et la fillette m'assura qu’il y en avait une quatrième.
Quand il pleuvait, personne ne sortait, personne ne se hasardait jusqu’à notre recoin obscur. Lioudmila avait bien peur qu'on ne nous surprit.
— Sais-tu ce que l'on croirait alors? demandait. elle à mi-voix. Je le savais et autant qu'elle j'étais inquiet. Nous restions là des heures entières, parlant de n'importe quoi; je répéta.s .es contes de grand'mère, et Lioudmila me narrait la vie des Cosaques au bord de la rivière Medviéditza.
— Ah! qu'il y fait beau! soupirait-elle. Mais ici! Ici, ce n’est que les pauvres qui y vivent...
Je résolus d’aller à tout prix, plus tard, voir cette rivière Medviéditza.
Bientôt, nous n’eûmes plus besoin de la chambre à lessive; la mère de Lioudmila trouva du travail chez un industriel et quittait la maison le matin: la sœur cadette allait à l’école: le frère travaillait à la. fabrique. Quand il faisait mauvais temps, j'allais chez la fillette, je lui aidais à faire les repas, à nettoyer la chambre et la cuisine: elle disait en riant :
— Nous deux, nous vivons comme mari et femme, sauf que nous ne dormons pas ensemble; nous vivons même mieux, car un mari ne seconde pas sa femme...
Lorsque j'avais de l’argent, j'achetais des bonbons: nous ;prenions le thé, puis nous refroidissions le samovar avec de l’eau, pour que la mère de Lioudmila, qui criait à tout propos, ne devinât pas que nous nous en étions servis. Parfois, grand'mbre
&2 EN GAGNANT MON PAIN venait aussi, Cousant ou faisant de la dentelle: el nous racontait des histoires merveilleuses; quand grand-père s'en allait en ville, Lioudmila venait chez nous et nous jouions en toute liberté.
Grand'mère disait :
— Ah! que nous sommes bien!
Elle approuvait notre amitié :
— C'est très bien qu’un petit garçon et une petite fille s'accordent? Seulement il ne faut pas faire de | bêtises. du
Et elle nous expliquait en termes très simples ce
que signifiait « faire des bêtises ». Elle parlait d'une manière très belle, très élevée et je comprenais fort bien qu'il ne fallait pas toucher aux fleurs avant qu’elles ne fussent épanouies, sinon elles n’avaient plus ni parfum ni fruit. us | de
Sans avoir envie de « faire des bêtises » Lioud-.
mila et moinen parlions pas moins de choses qu'il est convenu de taire. Nous en parlions, évidemment par nécessité, Car les rapports entre les deux sexes. nous importunaient trop souvent sous leur forme grossière et nous faisaient trop souvent souffrir.
Le père de Lioudmila, silencieux à l’extrême, étai un bel homme d’une quarantaine d'années, aux. moustaches et aux cheveux bouclés, aux épais sour- : cils toujours en mouvement. Je ne me rappelle pas l'avoir entendu prononcer une parole. Quand il caressait les enfants, il grognait comme un muet, et même quand il battait sa femme, il ne disait mot.
Le dimanche, vers le soir, il mettait une blouse
bleue, des pantalons bouflants, des boties vernies, et il s’en allait au portail avec son grand harmonica
EN GAGNANT MON pait 43
pendu au dos par une courroie. Là, 1 se tenait comme un soldat dans la position du « garde à vous! » Aussitôt, le défilé commençait devant la maison : l'une, après l’autre, les filles venaient, regardaient Evséienko à la dérobée, à travers les cils, ou franchement, avec des yeux avides Il restait là, la lèvre inférieure un peu arquée, et ses yeux sombres toisaient les unes et les autres. Il y avait quelque chose de choquant, de cynique. dans ce dialogue muet des yeux; il semblait qu'au moindre cligne- . ment d'œil, n'importe laquelle de ces femmes allait tomber sans connaissance sur le sable de la rue.
— Voilà le bouc qui fait des siennes, quel monstre! grommelle la mère de Lioudmila. Grande et maigre, le visage allongé ‘et terreux, les cheveux coupés ras, elle ressemble à un balai usé.
Lioudmila est assise à côté d'elle et s’efforce en vain de détourner son attention ; elle la questionne sans relâche.
— Laisse-moi, tu m’ennuies, petite horreur! marmotte la mère, et ses yeux inquiets, fendus en amande, luisent étranges, clairs, immobiles, comme accrochés à quelque effarant spectacle.
— Ne te fâche pas, maman, ça n'a pas d’importance, dit Lioudmila. Regarde donc la vendeuse de nattes, elle est parée comme une châsse!
— Je m'habillerais mieux si vous n'étiez pas là, vous trois. Vous m'avez dévorée, vous m'avez rongée, répond la mère d’une voix haletante et dure. Elle considère obstinément cette vendeuse, cette veuve épaisse de taille et très grande. Elle a une silhouette de maison; sa poitrine bombe comme un perrun;
sÀ EN GAGNANT MON PAIN
son visage rouge, coupé et surmonté d'un fchu vert, est pareil à une fenêtre de mansarde, à l’heure où les vitres reflètent le soleil.
Evséienko a fait glisser son harmonica sur sa poitrine et joue. L’instrument est bon; le son vous entraîne irrésistiblement: de la rue tout entière, les marmots accourent, roulent aux pieds du musicien et demeurent immobiles et béats.
— Attends un peu, on te tordra le cou! lui crie
sa femme. Evséienko lui lance un regard de biais et
ne répond pas.
La grosse veuve s’est assise, non loin de là, sur le banc de l’épicier Klyst, ramassée comme un tas; la tête penchée sur l'épaule, elle écoute et son œil flambe. |
Sur la campagne, au delà du cimetière, le crépuscule rougeoie; dans la rue, comme sur une rivière,
passent de gros paquets de chair, vêtus de couleurs
bariolées; les enfants tourbillonnent. L'air tiède
caresse et enivre. Le sable échauffé par le soleil :
pendant toute la journée répand une odeur aigrelette, dominée par les effluves gras et douceâtres de l’abat-
toir et le fumet du sang; des cours où habitent les
tanneurs, arrive l’odeur âcre et salée des écorces Le babil des femmes, les hurlements des hommes saouls, les cris sonores des enfants, le chant grave de l’'harmonica, tout se fond en un bruit confus: la terre, inlassablement créatrice, soupire puissamment.
La nuit est proche; l'air souffle plus frais, le vacarme s'atténue; les maisonnettes de bois semblent s’élargir en s'enveloppant d'ombres. On à emmené les enfants pour les coucher, quelques-uns se sont endormis sur place, au pied des palissades, ou sur les genoux des mères. Les plus grands s’apaisent quand vient la nuit. Evséienko a disparu sans qu'on s’en aperçût, la grosse veuve n'est plus là; on perçoit les sons graves de l’harmonica au loin, derrière le cimetière. La mère de Lioudmila est assise sur le banc, le dos voûté comme une chatte. Ma grand’mère avait été prendre le thé chez une voisine, entremetteuse et sage-femme, personne naigre au nez de canard: la médaille d’or « de sauvelage » pendait sur sa poitrine plate et masculine. Toute la rue la craignait, la considérant comme sorcière; on racontait qu'elle avait sauvé,
pendant un incendie, les trois enfants et la femme malade d'un colonel. ; Grand'mère et elle sont très liées: quand elles se rencontrent dans la rue, elles se sourient de loin avec sympathie. : | Ho Nous sommes assis sur le banc, au portail, Kostroma, Lioudmila et moi; Tchourka a provoqué le frère de Lioudmila à la lutte; ils s’étreignent, piétinent sur le sable et se démènent. un — Finissez! supplie la fillette d’une voix craintive. En louchant vers elle, Kostroma raconte l’histoire du chasseur Kalinine, un petit vieux aux cheveux gris, aux yeux rusés: il avait fort mauvaise réputation dans le faubourg où chacun le connaissait Il est mort récemment, mais on ne l’a pas enterré dans le sable du cimetière: son cercueil a été posé sur le sol, à l'écart des autres tombes. Ce cercueil est noir, assez haut sur pieds, et le couvercle est orné d’une croix, d’une lance, d’un bâton et de deux os peints en blanc. On raconte que toutes les nuits, le vieillard sort de sa tombe et se promène dans Îe cimetière, où il cherche, sans se lasser, on ne sait quoi, jusqu’au premier chant du coq.
— Ne parle pas de ces horreurs! supplie Lioudmila. nn us | Lâche-moi! crie Tchourka, en se libérant de l’étreinte du petit Evséienko: il dit avec un ricanement à Kostroma : Pourquoi ces plaisanteries? Ja vu moi-même comment on à enterré son cercueil; celui qui est au-dessus est vide; c'est un monument... Sans le regarder, Kostroma lui fait une propo- ‘ sitron : (RIRE TN ER GI ARE
— Eh bien, va donc passer la nuit au cimetière, ; si c’est comme ça! î Ils se mirent à discuter: et Londiails, ennuyée, hochant la tête, demanda à sa mère : | — Maman, est-ce vrai que les morts se lèvent la
auit? ;
— Oui, répondit la mère, d'une voix blanche.
Le fils de l’épicière survint. Valek était un gros
gaillard d'une vingtaine d'années au teint coloré; il prêta l'oreille à la discussion et dit :
… — Celui qui, pendant toute une nuit jusqu’ax jour, se couchera sur la tombe, je lui donnerai vingt copecks et dix cigarettes, mais s’il a peur, s’il se sauve, Je lui tirerai les oreilles à mon plaisir. Qui accepte?
Tous se turent, none et f mère de Lioudmila déclara :
, — Quelle bêtise! Est-il permis de pousser les enfants à faire des choses pareilles!
— Si tu me donnes un rouble, j'y vais! propose Tchourka d’un air maussade.
Aussitôt Kostroma demanda avec insolence ;
— Et pour vingt copecks, tu aurais peur?
Etil expliqua à Valek :
— Donne-lui un rouble, il n'ira pas même à :. prix, tu vois bien qu'il se vante!
— Hé bien, je donnerai un rouble!
Tchourka se leva sans mot dire: avec quelques lenteur, il s'en alla en rasant les palissades. Kostroma mit les doigts dans sa bouche et poussa un sifflement aigu en guise d’ accompagnement, Lioudmila dit d’ un ton anxieux :
&s EN GAGNANT MON PAIN
— Ah! mon Dieu! Quel fanfaron! Qui l'aurait cru! — Les beaux poltrons que vous faites, cria ironiquement Valek. Et vous vous croyez les premiers batailleurs de la rue, petits crapauds! | Ses lazzis m'irritaient et me blessaient. Nous n'aimions pas ce garçon repu qui poussait toujours ses cadets à des tours stupides, leur racontait des histoires malpropres sur toutes les femmes et les filles et leur apprenait à les houspiller. Les plus Jeunes lui obéissaient et souvent s’en trouvaient très mal. Il détestait mon chien pour des raisons inconnues et lui lançait des pierres; une fois même, il lui tendit un morceau de pain où il avait enfoncé des épingles. Mais, plus que de res malices, je souffrais de voir Tchourka s'éloigner, tout pelotonné sur lui-même.
Je dis à Valek : |
— Donne-moi 12 puble, j'irai.
Tout en me raillant et en m'effrayant, il donna l’argent à la mère de Lioudmila, mais celle-ci lui dit avec sévérité : bi Ne
— Non, je ne veux pas. |
Et elle s’en alla, très irritée. Lioudmila n’osa pas, elle non plus, prendre le billet, ce qui lui valut aussi les sarcasmes de Valek. J'allais me mettre en route sans prendre l'argent du jeune homme, mais grand’mère survint et, quand elle fut mise au courant de l'affaire, elle accepta la coupure; puis elle me dit paisiblement : |
— Mets ton pardessus, et emporte une couverture, car il fait froid vers le matin...
Ses paroles me firent espérer qu’il ne m’arriverait rien de fâcheux.
Valek posa comme conditions que je devrais rester couché ou assis sur le cercueil jusqu’à l’aurore, sans en descendre sous aucun prétexte, même si le cercueil se mettait à vaciller quand le vieux Kalinine sortirait de sa tombe. Si je sautais à terre, je perdais..
— Prends garde! me prévint-il; je te surveillerai toute la nuit. /
Quand je partis au cimetière, grand'mère fit le signe de croix sur moi et me conseilla :
— Si tu vois apparaître quelque chose, ne bouge pas, mais récite l’Ave Maria. :
Je marchai à grands pas; j'avais hâte de voir cette aventure commencer et se terminer. Valek, Kos- troma et d’autres garçons encore m'accompagnèrent, Grimpant par-dessus le mur de briques, je m’embarrassai dans ma couverture, je tombai, mais je bondis immédiatement sur mes pieds, comme si le sable m'avait rejeté. De l’autre côté du mur, on riait, Quelque chose me pinça à la poitrine, un petit
froid désagréable me courut sur le dos.
En trébuchant, j’arrivai près du cercueil noir: d’un côté, il était enfoncé dans le sable, de l’autre ses pattes courtes et épaisses surgissaient, comme si on avait essayé de le soulever sans y réussir. Je m'assis au bord du cercueil, vers les pieds, et je regardai autour de moi : le cimetière mamelonné : était tout planté de croix grises: des ombres, se déployant, tombaient sur les tombes et voilaient les montcules ébouriffés de verdure. Çà et là, perdus parmi les croix, des bouleaux minces et étiques joignaient par leurs rameaux les sépultures éparpillées ;
ETES rt — LS
à travers la dentelle de leurs ombres, on entrevoyait des brins d'herbe. L'église s’érigeait vers le ciel, monument de neige parmi les nuages immobiles, la lune, mince et décroissante, étincelait.
Le père lasa sonne paresseusement la cloche de garde; chaque fois qu'il tire la corde, celle-ci s'accroche à la tôle de la toiture, geint plaintivement, puis le son très sec de la petite cloche retentit, bref et nostalgique.
« Que Dieu nous préserve de l'insomnie! » Je me rappelle cette prière du gardien.
Je suis angoissé. J'ai trop chaud, sans m expliquer
pourquoi; je suis couvert de sueur, cependant la
nuit est fraîche. Aurais-je le temps de courir au pavillon du gardien, au cas où le vieux Kalinine essayerait vraiment de sortir de sa tombe?
Le cimetière m'est familier; cent fois j' ai joué parmi
les sépultures avec le fils d’'Iasa et d’autres camarades. Là-bas, près de l’église, ma mère est enterrée.
Tout n'est pas encore endormi: du faubourg arri-
vent des rires, des fragments de chansons. Sur les
collines, à la carrière de sable près du chemin de fer,
ou au village de Katysov, un harmonica joue, en haletant: le forgeron Miatchof, éternellement i ivre,
passe derrière le mur et chante — je le reconnais à sa
chanson :
Notre petite mère
A de tout petits défauts.
Elle n'a jamais aimé personne Que seul mon papa.
Ces derniers soupirs .de la vie me réconfortent: mais après chaque coup de cloche, le silence grandit.