‹ En gagnant mon painChapitre 7 sur 29 · ES PET OMEN AU A · texte numérisé non relu

ES PET OMEN AU A

règles, des crayons, des godets à encre de Chine et se mettaient à travailler, l’un à un bout de la table et l’autre vis-à-vis du premier.; La table vacillait Elle occupait toute la pièce et, quand la bonne sor Lait avec la patronne de la chambre des “enfants elles heurtaitent le coin du meuble.

__ Ne trainez donc pas par ici! criait Victor.

La patronne disait d’un ton vexé à son mari

— Vassia, dis-lui de ne pas m'injurier!

__ Tu ferais mieux de ne pas ébranler la table, lui répondait celui-ci, toujours conciliant. :

__ Je suis enceinte, il n’y a presque pas de place...

— Eh bien. nous irons travailler au grand salon!

Mais la femme, mécontente, s'exclamait :

— Seigneur, a-t-on jamais vu quelqu'un travailler an salon! LS |

A la porte apparaît un visage irrité et rougi par les flammes du fourneau de la cuisine ; c’est la bellemère; elle crie : |

__ Tu vois, Vassia, tu travailles, et elle est à l'étroit dans quatre pièces. Quelle princesse!

Victor ricane et le patron commande :

— Assez!

Mais la belle-mère, après avoir inondé sa bru {'un torrent de paroles venimeuses, s’affale sur une haise et gémit : bé

__ Je m'en vais! Je meurs!

— Vous m'empêchez de travailler; que le diabl vous emporte! hurle le patron, blème d'effort Quelle

maison de folles! C’est pour vous, pour vous nourrir

que je me lue de travail! Oh! ces poules!

Au commencement, ces disputes m'effrayaient.

J’eus bien peur surtout un jour que la patronne, s'emparant d'un couteau de table, courut se cacher dans le water-closet; la porte fermée au crochet, elle se mit à y brailler d'une manière sauvage. Pendant un instant, le silence se fit dans la maison; puis, le patron s'appuyant des deux mains à la porte, se

pencha et me dit :

= — Grimpe sur mon dos, casse la vitre, enlève le crochet! |

Prestement, je sautai sur son dos, je brisai l'imposte, mais quand je voulus me baisser vers l'intérieur, la patronne se mit à me marteler le crâne avec le manche du couteau. Je parvins néanmoins à ouvrir la porte, et le patron, traînant à grand’peine sa femme dans la salle à manger, réussit à lui enlever son arme. Assis à la cuisine, je frottai ma tête endolorie et Je devinai bien vite que j'avais souffert en vain : le couteau était émoussé; on ne pouvait même pas s’en servir pour eouper convenablement du pain, encore moins pour se trancher la gorge. [ne m'aurait pas été nécessaire de grimper sur le dos du patron; j'aurais fort bien pu briser la vitre en montant sur une chaise; enfin, une grande personne aurait eu plus de facilité à enlever le crochet, ayant les bras plus longs. Après cette histoire, les querelles dans cette maison ne m'émotionnèrent plus.

.… Les deux frères chantaient au chœur paroissial; parfois, tout en travaillant, ils entonnaient à mi-voix une chanson; l’ainé commençait d’une voix de baryton :

J'ai laissé tomber dans la mer . L’anneau de la jeune fille aimée...

se EN GAGNANT MON PAIN.

Le cadet ténorisait :

Et avec cet anneau j'ai perdu Tout le bonheur qu'on peut avoir sur terre.

De la chambre des enfants arrivait une exclamation étouffée : | ù |

— Vous avez perdu la tête! Le petit dort...

Ou bien : : Hé

__ Tu es marié, Vassia: tu peux chanter autre chose que des chansons d'amour. De quoi cela a-t-il

l'air? D'ailleurs on va bientôt sonner les vêpres…

— Eh bien, nous allons chanter un cantique... Mais la patronne expliquait qu'il n'était pas convenable de chanter des airs religieux n'importe où, et surtout... — etelle désignait d’une main éloquente la petite porte du water-closet... | __ J] faut changer d'appartement, sinon, je ne sais ce que je deviendrai! concluait le patron. | Il répétait tout aussi fréquemment qu'il fallait changer de table, mais il le répéta pendant plus de trois ans. Lo, | En écoutant mes patrons parler des autres gens, je me rappelais toujours le magasin de chaussures; c'était le même répertoire. Je le constatais nettement: mes patrons se considéraient aussi comme le dessus du panier de la ville; ils connaissaient les

règles de conduite les plus précises, et, s'appuyant sur ces règles, — très vagues à mes yeux, — ils jugeaient tous les gens sans la moindre pitié. Ces

seutences faisaient naître en moi un ennui féroce et de l’acharnement contre les décrets de mes patrons; violer ces lois devint pour moi une source de plaisir.

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EN GAGNANT MON PAIN 1104 J'avais beaucoup de besogne: j’exercais les foncetions de femme de chambre; le mercredi, je lavais le .plancher de la cuisine, je nettoyais le samovar et les cuivres; le samedi, je lavais les planchers de tou ilappartement et les deux escaliers. Je fendais e! ,montais tout le bois pour les poêles, je lavais la vais selle, et pelais les légumes; j'allais au marché avec la patronne, portant derrière elle un panier plein de ses achats; je courais à l’épicerie, à la pharmacie. Mon chef le plus direct, la sœur de grand'mère, la vieille femme bruyante, perpétuellement en colère, se levait de bonne heure, vers six heures du matin: après une rapide toilette, elle allait s’agenouiller en chemise devant l’image sainte et elle se plaignait lon-

guement à Dieu de sa vie, de ses fils, de sa bru. — Seigneur! s’exclamait-elle avec des larmes dans la voix, les doigts rassemblés appliqués sur son front, Seigneur, je ne Te demande rien, je n'ai besoin de rien, laisse-moi seulement me reposer, calme-moi, Seigneur, par Ta force!

Ses lamentations me réveillaient; je la guettais de dessous ma couverture et j'écoutais avec effroi ses ardentes prières. Le matin automnal apparaissait vaguement à la fenêtre de la cuisine, à travers les vitres embuées par la pluie; dans la pénombre froide, ‘une silhouette grise se balance sur le plancher et agite une main anxieuse; le fichu, mal assujetti sur sa petite tête, laisse tomber sur son cou et sur ses épaules quelques mèches de cheveux clairs. Le fichu glisse constamment; la vieille le rajuste de la main gauche et grommelle :

— Que la peste te prenne!

Avec frénésie, elle se frappe le front, le ventre, les épaules et ile siffle :

— Et punis ma bru, Seigneur, pour me faire

plaisir; fais-lui payer toutes mes offenses, toutes! Et ouvre les yeux à mon fils, et à Victor aussi ! Seigneur! viens en aide à Victor, comble-le de Tes grâces! Victor dort dans la cuisine; réveillé par les jérémiades de sa mère, il crie d’une voix ensommeillée : — Vous hurlez de nouveau avant qu'il fasse jour, maman! C’est une vraie calamité!

— C'est bon, c’est bon, dors, murmure la vieille,

confuse. |

Pendant une minute ou deux, elle se balance en silence; puis elle recommence à s’exclamer d’un ton vindicatif :. ri

— Et que nos ennemis aient mal dans tous les os, Seigneur, qu’ils soient sans feu ni lieu. |

Grand-père lui-même ne priait pas d’une façon aussi terrifiante.

Ses dévotions achevées, elle me réveillait :

— Lève-toi, assez UE Tu n’es pas là pour ne rien faire. Allume le samovar, va chercher du bois; tu n’as pas préparé du petit bois, hier soir? Hein?

Je m'efforce de travailler le plus vite possible, pour ne pas entendre les murmures aigus de la vieille: mais il est impossible de la satisfaire; elle tournoie dans la cuisine comme une tempête de neige en hiver, et elle siffle tout en tourbillonnant :

— Doucement, démon! Si tu réveilles Victor, tu

verras! Va vite à l’épicerie!

Les jours de semaine, on achetait pour le thé du matin deux livres de pain de seigle et deux petits

ESS E D PTE

pains d’un sou pour la jeune femme. Quand j’apportais l’emplette, les deux femmes examinaient le pain d’un air soupÇçonneux et demandaient, en le soupesant :

— Et il n’y avait pas de morceau pour faire le poids? Voyons, ouvre la bouche!

Et elles criaient d'un ton victorieux :

— 1] à dévoré le morceau! 1l a encore des miettes aux dents, là, tu vois, Vassia!

Je travaillais volontiers, j'aimais à anéantir la saleté dans la maison, à laver les planchers, à faire briller les cuivres, les poignées des portes; plus d'une fois, j'entendis les deux femmes parler de moi aux heures d’accalmie :

— Il est zélé. | . — Îlest propre sur lui...

— Muis trop insolent.

.— Eh, mère, par qui a-t-il été élevé? |

Et toutes deux s’eflorcaient de m'inspirer du respect, mais Je les considérais comme à moitié folles; je ne les aimais pas, je ne les écoutais pas et je leur répliquais constamment. La jeune femme remarquait sans doute le peu d'effet qu’avaient sur moi certaines observations; car elle se mit à me répéter de plus en plus souvent :

— Tu dois te rappeler que tu sors d’une famille de mendianis. J'ai donné à ta mère une pèlerine di soie garnie de jais! ÿ

Une fois. je répondis :

— Alors, à cause de cette pèlerine, il faudrait me laisser écorcher vif pour vous?

* — Mon Dieu, il est capable de mettre le feu à la maison! s’exclama la patronne effrayée.

J'en fus extrêmement surpris; mettre L feu?

Pourquoi?

De temps à autre, toutes deux se nn de moi au patron; celui-ci me disait d'un ton sévère :

— Toi, mon ami, prends garde!

Mais un jour, il dit avec indifférence à sa femme et à sa mère :

— Vous ne vaiez pas mieux que lui! Vous

harcelez ce gamin comme si c'était un cheval; un

autre à sa place aurait pris la fuite depuislongtemps, ou bien il serait crevé de fatigue.

Les femmes furent irritées jusqu'aux larmes; tapant du pied, la jeune s'écria avec fureur :

— Comment peux-tu parler ainsi en sa présence, imbécile aux longs cheveux! Que suis-je pour lui après des propos pareils! Et je suis enceinte!

La mère geignait et larmoyait :

— Que Dieu te pardonne, Vassia; mais rappelletoi ce que je te dis, tu le gâtes, ce garnement!

Lorsqu’elles furent sorties, courroucées, le patron me dit avec sévérité :

— Tu vois, petit démon, le vacarme dont tu es

cause! Je vais te renvoyer che ton grand- père et tu seras de nouveau chiffonnier!

Piqué par li injure, je répliquai :

— J'aime mieux être chiffonnier que de demeurer

ici! Vous m'avez engagé comme apprenti et que

m ‘apprenez- -vous? A vider les eaux sales.

Le patron mé prit par les cheveux, mais doucement, sans me faire mal; il me regarda dans les yeux .

et me dit avec étonnement :

LS

— Tu es un se mon ami! Ça, mon part ça ne me Va pas, non. oi Je pensais qu'il Ali me renvoyer; mais L surlendemain, il arriva à la cuisine muni d'un

rouleau de gros papier, d’un crayon et d'une règle.

— Quand,tu auras fini de nettoyer les couteaux, tu dessineras ceci!

Sur une feuille de papier était. PRE la façade d’une maison à deux étages, à ornements de plâtre, à fenêtres innombrables.

— Tiens, voilà un compas! Mesure Dites les lignes, reporte leurs extrémités sur le papier par des points; ensuite, avec la règle et le crayon, tu relieras les points les uns aux autres. D'abord en long, ce sera les lignes horizontales, puis en travers, ce sera les verticales. Vas-y!

J'étais enchanté de ce travail propre, le premier de mon apprentissage, mais je regardais les instru-

- ments et le papier, avec une sainte terreur, n "y com-

prenant rien.

Toutefois, après m'être lavé les mains, je me mis

didtoment à l'étude. Je dessinai d’abord toutes

les horizontales, je les vérifiai; elles étaient justes. Pourtant, il y en avait trois de trop. Je traçai toutesles verticales et constatai avec étonnement que la façade de la maison était outrageusement déformée;

les fenêtrés avaient pris la place des panneaux, et

l’une d'elles, glissant au delà du mur, était suspendue dans le vide, à côté de l'immeuble. Le perron principal, lui, s'était élevé à la hauteur du deuxième

étage; son fronton se trouvait au milieu du toit; la

fenêtre du grenier était placée sur la cheminée.

Sur le point de pleurer, je considérai longuement

ces miracles irréparables, en essayant de comprendre

romment ils avaient pu se produire. Je n’y parvins die je résolus d’arranger les choses par un peu de

antaisie: aux frontons des fenêtres, sur le bord du toit, je dessinai des corbeaux, des pigeons, des moineaux et, sur le sol, devant les fenêtres, des passants difformes qui cachaient mal leurs jambes torses sous des parapluies. Puis, je traçai des lignes en travers et je portai mon travail à mon professeur.

Celui-ci plissa le front, ébourilla ses cheveux et s'informa d’une voix maussade : |

— Qu'est-ce que c’est que ça?

— I pleut, expliquai-je. Quand il a les

maisons ont toutes l'air de travers, parce que la pluie

tombe toujours de biais. Les oiseaux — tout ça, ce

sont des oiseaux — sont venus se mettre a l'abri.

C'est toujours comme ça quand il pleut. Et ça, ce

sont des gens qui rentrent chez eux en courant; voilà une dame qui est tombée; ça, c'est un marchand de citrons.

LA

— Grand merci! m’interrompit le'patron, penché

sur la table, les cheveux balayant le papier: il éclata de rire et s’écria : « Oh! que lee cric te croque, petit

moineau, polisson! » La patronne survint, roulant son ventre comme

un tonnelet; elle examina mon travail et dit à son mari :

— Tu devrais le fouetter!

Mais il lui fit remarquer, toujours indulgent :

— Soyons juste, je n'ai pas mieux fu à mes

débuts.

Soulignant au crayon rouge les mutilations de la façade, il me donna une autre feuille de papier.

— Essaye encore une fois! Tu recommenceras ça jusqu'à ce que tu y arrives!

La seconde copie me réussit mieux: seule une fenêtre se trouva sur la porte d'entrée. Mais cette maison vide ne me plaisait pas: je la peuplai de toutes sortes d'habitants: aux fenêtres, je dessinai des dames tenant un éventail, des messieurs fumant des cigarettes; l’un d’entre eux faisait un pied de nez à toute la compagnie. Devant le perron, on voyait un fiacre arrêté et un chien. |

— Pourquoi as-tu de nouveau barbouillé ton épure? demanda le patron perdant patience.

Je lui expliquai que, sans personnages, le tâbleau était par trop ennuyeux, mais il se mit à m'injurier -

— Balivernes! Si tu veux apprendre, travaille! Ça, ce ne sont que des amusettes!.…

Lorsque je réussis enfin à faire une copie de la façade conforme à l'original, il parut fort satisfait. | —— Tu vois, tu y es arrivé! Si tu continues ainsi, nous ferons quelque chose de toi avant longtemps!

Et il m'assigna un devoir : |

— Fais le plan de l'appartement: dessine la disposition des pièces, l'emplacement des portes, des fenêtres, des meubles! Je ne tindiquerai rien, tiretoi d'affaire tout seul!

Je m'en allai à la cuisine et me demanda: par quoi j'allais commencer.

Mais mes études dans l’art de dessiner devaient s'arrêter là. - :

La mère du patron s’approcha de moi et s’informa d’un ton menaçant :

— Ah! tu veux dessiner?

M'attrapant par les cheveux, elle me cogna Ja

figure contre la table de telle sorte que j'eus le nez et les lèvres fendus; puis, elle déchira le dessin, jeta

sur le plancher tous mes instruments et, ni mains

aux hanches, s’exclama, victorieuse :

— Là, dessine maintenant! Non, non, ça ne se passera pas ainsi! Apprendre à travailler à un étranger, pour renvoyer ensuite son frère, son propre frère!

Le patron accourut, suivi de sa fau il y eut un vacarme épouvantable; tous trois s’assaillaient mutuellement, hurlaient, crachaïent; la scène prit fin lorsque, les femmes s'étant retirées pour pleurer, - le patron me dit :

— Laisse tout ça pour le moment, tu vois toimême ce que ça donne!

Il me fit pitié, tant il était impuissant, Rohapillé et assourdi par les cris continuels des deux femmes.

J'avais compris dès le début que la vieille mère

ne voulait pas que j'apprisse et qu’elle y mettait obstacle avec intention. Avant de m'asseoir pour dessiner, Je lui demandais toujours :

— Il n'ya rien à faire?

Elle répondait d’un ton grognon : \ —— Quand il y aura quelque chose à faire, je te le dirai; en attendant, perds ton temps à Danbaliilen Au bout d’un moment, elle m'envoyait chercher n'importe quoi, ou bien elle me disait :

— Comment as-tu balayé l'escalier? Il y a de la

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roussière et de la saleté dans tous les coins. Va-t'en balayer de nouveau. :

J'obéissais; je regardais : il n’y avait pas de

oussière.

— Ah! tu veux discuter avec moi! criait-elle.

Une fois, elle aspergea tous mes dessins de kvas, une autre fois, elle renversa sur eux l'huile de Ja petite veilleuse qui brülait devant les icônes. Elle me chicanait comme une gamine, avec une ruse enfantine et une naïve incapacité de dissimulation. Je n'avais jamais vu et je ne vis plus Jamais quelqu'un qui se fâchât aussi vite et aussi facilement qu'elle et qui aimât aussi passionnément à se plaindre de tout et de tous. Les gens en général aiment à se lamenter, mais elle le faisait avec volupté, comme si elle eût chanté un récitatif. | |

Son affection pour son fils Victor confinait à la folie: elle me troublait et m'effrayait par sa force que je ne puis qualifier autrement que de frénétique. Parfois, après les prières du matin, elle montait sur la première marche du poële, et, les coudes appuyés sur la planche extérieure de la soupente, elle chuchotait avec ardeur : :

— Mon fils, mon sang brûlant, mon sang pur!

Dors, mon petit, que ta petite âme se revête d’un joyeux sommeil; rêve d’une fiancée, la plus jolie de toutes les filles, la fille d’un roi, d’un richard, d'un gros, marchand! Que tes ennemis crèvent avant d'avoir vu le Jour! Que tes amis vivent cent ans! Que les filles te suivent par bandes, comme les oies suivent le jars! |

J'étouffe un irrésistible fou-rire : grossier el pares-

seux, Victor ressemble à un dindon; il est tout aussi multicolore, il a le nez aussi gros et il est aussi obstiné, aussi borné. Va MEANS

Parfois, le murmure de sa mère le réveillait et il grommelait tout ensommeillé :

= Allez-vous-en au diable, maman! Qu'est-ce que vous êtes là à me souffler au nez? Il n'y a plus moyen de vivre!

Il arrivait parfois qu’elle descendait docilement du poêle et disait en souriant : |

— flé bien, dors, dors, malhonnèête! |

Mais d’autres fois, ses jambes se pliaient et se heurtaient aux coins du poêle: elle ouvrait la bouche, soultlait-avec bruit comme si elle s'était brûlé la langue et des paroles violentes s’égrenaient :

__ fJein? Hein? C’est ta mère que tu envoies au diable, coquin? Ah! tu es ma honte et mon opprobre, tu es mon maudit abcès; c’est le diable qui la mis dans mon âme; pourquoi n’as-tu pas pourri avant de venir au monde ?… ;

Elle proférait des paroles malpropres, des paroles d'ivrognesse: j'étais terrifié en les entendant. |

Elle dormait peu, d'un sommeil agité; sautant à bas du poêle plusieurs fois pendant la nuit, elle s'effondrait sur le canapé, à côté de moi, et me réveillait :

— Que voulez-vous?

— Tais-toi, chuchotait-elle en se signant et en scrutant on ne sait quoi dans la pénombre... Selgneur, Prophète Élie.. Bienheureuse martyre, sainte Barbe. | |

D'une main tremblante, elle allumait la bougie.

Son visage rond, au nez bombé, se figeait d’attention; ses yeux gris clignotaient avec anxiété, examinaient les choses transformées par la pénombre. La Cuisine était grande, mais encombrée de malles et d'armoires; et, la nuit, elle paraissait petite. Les rayons de lune s’y promenaient sans bruit: la petite flamme de la lampe éternelle tremblotait devant les images saintes; aux murs les couteaux scintillaient comme des stalactites de glace. Sur les rayons, les poêles noires ressemblaient à des visages sans yeux. nie La vieille glissait avec précaution au bas du poêle, comme si elle fût descendue du bord d'une rivière jusque dans l’eau; traînant ses pieds nus, elle s’en allait dans l’angle où se trouvait, au-dessus du baquet aux eaux sales, un lave-mains à anses. Tout en soupirant et en haletant, elle buvait de l’eau, puis elle regardait au dehors, à travers le

dessin bleuâtre de la gelée sur les vitres.

— Ayez pilié de moi, Seigneur, ayez pitié! suppliait-elle à mi-voix. : |

Parfois, après avoir éteint la bougie, elle tombait à genoux et sifflait avec colère : |

— Qui est-ce qui m'aime, Seigneur, qui a besoin de moi? | |

Elle remontait sur le poêle et, après avoir fait le signe de croix sur la porte du four, elle s’assurait si ses bigoudis étaient bien fixés: elle se salissait les mains avec de la suie, se répandait en injures et elle se rendormait brusquement, comme terrassée par une force invisible. Quand j'étais irrité contre elle, je me disais : « Quel dommage que grand-père ne

9e EN GAGNANT MON PAIN.

se soit pas marié avec elle, elle l'aurait dressé! Et,

ile aurait eu son compte aussi! » Elle m'exaspérait suuvent, mais il y avait des jours où son visage boursouflé et ouaté devenait triste; ses yeux 86 noyaient de larmes et elle disait d’un ton très convaincu :

__ Tu crois que j'ai la vie facile? J'ai mis des enfants au monde, je les ai élevés, je leur ai donné une profession et pourquoi? Pour leur servir de cuisinière: penses-tu que cela me fasse plaisir?

Mon fils m'a amené une étrangère, et il abandonne

pour elle sa propre famille. Est-ce bien, cela? réponds? it |

__ Non, ce n’est pas bien, disais-je avec sincérité. |

— Ah! Ah! Tu vois!

Et elle se mettait à parler de sa bru de façon obscène : do

__ J'ai été au bain avec elle, je l’ai vue! Elle a de

quoi se vanter! Est-ce ça qu’on appelle des

beautés ?.… |

Elle parlait toujours d’une manière étonnamment sale des rapports entre hommes et femmes; au commencement, ses propos m'inspiraient du dégoût, . mais je m'habituais bientôt à les écouter avec attention, avec beaucoup d'intérêt, devinant qu’ils contenaient une douloureuse et secrète vérité.

__ La femme, c’est une force; elle a trompé Dier Lui-même, oui, parfaitement! répétait-elle à voix basse en frappant de la main sur la table à petits coups. C’est à cause d'Ëve que tout le monde sen va en enfer, oui, parfaitement! | |

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Elle pouvait parler interminablement de la force de la femme, et il me semblait toujours que par de tels propos, elle essayait d’effrayer, on ne sait qui. Ce qui me frappa surtout, c’est qu'Éve avait « tromp< Dieu ».

VIL Lo,

Une grande bâtisse en aile donnait sur la cour, les deux constructions comptaient huit appartements, quatre étaient occupés par des officiers, et le cinquième par l’aumônier du régiment. La cour était grouillante : d'ordonnances, d’estaleltes, chez qui venaient des blanchisseuses, des femmes de chambre, des servantes; dans toutes les cuisines se jouaient perpétuellement des drames et des romans, accompagnés de larmes, d’injures et de coups. Les soldats se battaient tantôt entre eux, tantôt avec les terrassiers, tantôt avec les ouvriers du propriétaire : on battait les femmes. La cour était un lieu suant Île débauche et la corruption : une faim bestrale et jamais assouvie tourmentait ces gaillards robustes et sains. Cette vie imprégnée de sensualité cruelle. de sadisme stupide, de fanfaronnades malpropres de la part des vainqueurs, intéressait vivement mes

patrons, ils en discutaient les détails sans se gêner. ' au diner, au thé et au souper. La vieille était tou. jours au courant de toutes les histoires du VOIsinage et elle les répétait avec un empressement mal: veillant. :

La jeune femme écoutait sans mot dire: ses lèvres gonflées souriaient:! Victor riait à gorge déployée,

mais le patron faisait la grimace et Coupait court à ces propos :

— Assez, maman!

— Mon Dieu, je ne peux plus même dire un mot! geignait la conteuse.

Victor l'encourageait :

— Allez-y, maman! Ne vous gênez pas! : Nous sommes entre nous!

Je ne Saisissais pas pourquoi il était permis de parler « entre soi » de choses obscènes.

Le fils ainé traitait sa mère avec une pitié dédaigneuse: il éviläit de se trouver en tête à tête avec elle, mais quand la chose arrivait, elle se plaignait de l Jeune femme et finissat immanquablement par lui demander de l'argent. Il lui 1 ghssait à la hâte daus la main un rouble ou deux ou quelques pièces blanches.

— À quoi bon me demander de /’ ou maman ?

Je ne le MAINS pas, mais .. pour ce que vous en faites!

— C’est pour les pauvres; c’est pour l’ église, pour les cierges! |

— Pourles pauvres! Vous gâtez Victor atrocement!

— Tu n’aimes pas ton frère! C’ est un grand “ait que tu 88 sur la conscience!

Il s’en allait, ne voulant pas discuter.

Victor était toujours brutal et sarcastique envers sa mère. Extrémement glouton, il avait toujours feim. Le dimanche, la vieille femme faisail des beignets et en cachait régulièrement quelques-uns dans un pot qu’elle plaçait sous le canapé qui me servait de lit; en revenant de la messe, Victor atteignait le pot et grommelait :

— Tu n'aurais pas pu en mettre davantage?

— Avale vite, qu'on ne te voie pas!

— Je leur dirai, moi, que tu voles des beignets pour me les do ruenl

Un jour, je puisai dans le pot et je mangea deux beignets. Pour me punir, Victor me rossa. Il ne m'aimäit pas plus que je ne l’aimais; il me tourmentait, me forçant à nettoyer trois fois par jour ses souliers; quand il se couchait, il écartait à dessein les planches de la soupente pour me cracher sur la tête au travers des fentes.

Tout autour de moi, je ne découvrais qu ’obscé- ” . nités, cruautés, es infiniment plus que dans les rues de des de si riche de « maisons publiques », de filles de trottoir. A Kounavine, sous la boue et les dérèglements de la vie, on sentait la cause qui les expliquait : le travail pénible des jours sans pain, l’existence précaire. Ici, on connaissait l'abondance; tout était facile; une agitation désordonnée, une co'fusion incompréhensible et inutile remplaçaient le travail. Un ennui corrosif pesait sur toutes choses.

Je n'étais pas heureux, mais j'étais plus attristé encore quand grand'mère venait me faire une visite.

Elle apparaissait à la porte de service: en pénétrant dans la cuisine, elle se signait devant l'icône. puis elle faisait un grand salut à sa sœur cadette; ce salut m’accablait, m'écrasait littéralement.

— Ah! c'est toi; Akoulina! disait la patronne d'un ton froid et dédaigneux. |

Je ne reconnaissais pas grand'mère : la bouche close avec modestie, le visage transformé, elle s’asseyait sans bruit sur un banc près de la porte, à côté du baquet aux eaux sales, et elle se taisait comme une coupable, répondant aux questions de sa sœur à mi-voix, humblement.

Excédé de honte, je disais avec colère :

— Que fais-tu! Où t’assieds-tu ?

Elle clignait de l’œil d’un air affectueux et me répondait par une remontrance :

— Tu ferais mieux de te taire; tu n’es pas le maître Ici. »

— Il se mêle toujours de ce qui ne le regarde pas, qu’on le batte ou qu’on le gronde! répliquait immédiatement la vieille patronne.

| Assez souvent, elle interrogeait sa sœut d’une voix malveillante :

* — Alors, Akoulina, tu vis toujours en mendiante? — Que veux-tu, c’est un malheur. | — Mais non, puisque tu aimes ne ou

— On dit que le Christ Lui aussi à vécu d'aumônes..… :

— Ce sont les imbéciles, les hérétiques qui Île disent, et toi, vieille bûche, tu les écoutes! Le Christ n'était pas un mendiant, mais le Fils de Dieu; Il reviendra, est-il dit, dans toute Sa gloire pour juger

les vivants et les morts... et les morts, tu entends bien! Il n’y a pas moyen de se cacher devant Lui, même si l’on était réduit en cendres, ma chère! Il vous revaudra votre orgueil, à Vassili et à toi; Il . vous paiera Ce que vous m avez fait quand je venais autrefois vous demander un secours, alors que vous étiez riches. ‘*

— Je t'ai aidée selon mes moyens, répliouait grand’'mère avec calme. Du reste, le Seigneur nous a déjà punis, tu le sais...

— Pas assez! Pas assez!

Par ses discours intarissables, elle neo longuement grand'mère; j'écoutais ces paroles haineuses et je ne comprenais pas que grand mère pût ainsi les supporter. Et je l’aimais moins en ces

moments-là.. :

La jeune femme survenait et cali grand mère d’un hochement de tête famiher.

— Allez à la salle à manger, allez donc à la salle à manger!

La vieille criait à sa sœur qui obéissait :

— Essuie-toi les pieds, can pas een

Le patron saluait gaiment grand mère.

— Ah! la brave Akoulina, que dev AA Et le vieux Kachirine, est-il toujours de ce monde?

Elle souriait, de son bon sourire qui révélait toute son âme. don

— Tu peines toujours, tu travailles toujours?

— Toujours! Comme un forçat!

Avec lui, grand'mèré parlait ’affectueusement : mais en aînée. Parlois, il évoquait le souvenir de ma mère : |

— Oui, Varvara Vassilievna.… Ah! quelle femme c'était, extraordinaire, hein?

Sa femme se tournait vers grand'mère et plaçait un mot :

— Vous rappelez- -vous, je lui avais fait cadeau d'une pèlerine noire, en soie, garnie de jais.…

— Mais certainement...

— Elle était presque neuve, cette pèlerine…

Puis, on emmenait grand'mère pour lui montrer le nouveau-né; je débarrassais la table des tasses à thé, et le patron pensif me disait à mi-voix :

— C'est une bonne vieille, ta grand'mère.….

Je lui étais profindément reconnaissant de ces paroles ; resté en tête à tête avec grand mère, Je lui demandais, l’âme endolorie :

— Pourquoi viens-tu ici? Tu vois bien comme ils sont.

.. — Jele vois bien, Alexis, je vois tout... répondaitelle avec un fin et doux sourire sur son splendide visage.

Et j'avais honte. Évidemment, elle voyait tout, elle savait tout, elle savait aussi ce qui se passait en moi en cet instant-là.

Après avoir prudemment regardé si personne ne nous voyait, elle m’embrassait et me disait de sa voix Si profondément be ;

— Si tu n'étais pas 1 » je ne viendrais pas; qu ai-je besoin d'eux? Et: Dis: le gt père est tombé malade, j'ai dû le soigner: je n'ai pas pu tra- “aller et je n'ai pas d'argent. Mon fils, Mikhaïl, à renvoyé Sacha, et il faut le nourrir. ci ils ont promis de donner six roubles par an pour Loi; je me demande

s’ils m'en donneront seulement un seul. Car il ya lus de six mois que tu es dans cette maison...

Et elle me chuchote à l'oreille :

— Îls m'ont dit de te gronder; il paraît que tu n’obéis à personne. Prends patience pendant un ar ou deux, reste ici jusqu'à ce que tu sois plus vigoureux. Prends patience, mon petit! |

Je promis, mais ce fut dur. Cette vie misérable et ennuyeuse, où on ne s’agitait que pour le manger, m'accablait et il me semblait que je vivais comme un Mauvais rêve.

Parfois, je me disais : « Il faut fuir. » Mais, c'était l’hiver; la nuit, la tempête hurlait; le vent

errait dans le grenier; les planches, saisies par le

gel, craquaient. Où donc aurais-je pu fuir?

vs.

On ne me permettait pas de sortir: d'ailleurs je n'aurais pas eu le temps de me promener: les courtes journées hivernales se consumaient incroyablement rapides dans l'agitation des besognes domestiques.

Mais on m'obligeait à fréquenter l’ église, à assister le samedi aux vêpres et, le dimanche, à la dernière messe.

L'église m'’attirait; debout dan un coin isolé et

obscur, j'aimais à regarder de loin l’iconostase; il,

semblait fondre dans les flammes des cierges et souler en ruisseaux d’or jusque sur les dalles grises devant l'autel; les visages sombres, sur les icônes,

remuaient un peu; la dentelle dorée des portes du sanctuaire palpitait doucement: les flammes des cierges se figeaient dans l'air bleuâtre comme des abeilles d'or; les têtes des femmes et des Jeunes filles me faisaient penser à des fleurs.

Autour de moi, tout se fond harmonieusement avec le chant du chœur; tout palpite de la vie féerique des contes; l’église tout entière se balance lentement comme un berceau dans l’espace noir et épais.

Parfois, il me semble que l'église est plongée au fond d'un lac, dissimulée aux yeux de la terre, afin de vivre d’une vie particulière, ne ressemblant À nulle autre. Sans doute, cette impression me venait des récits que grand'mère m'avait faits d'une ville nommée Kitièje; souvent je me perdais dans ma rêverie avec tout ce qui m'entourait, bercé par les chants liturgiques, le bruissement des prières, les soupirs des fidèles, et je me répétais la légende mélancolique et chantante :

Les Tatares maudits

Et leurs armées sacrilèges

Ont assiégé la bonne ville de Kitièje,

A l'heure claire de l’aurore…

Oh! Seigneur notre Dieu, et Toi, Très Sainte Vierge, Daignez accorder à vos esclaves la grâce D’assister au culte matinal, d'écouter Jusqu'au bout la lecture des saints livres!

Oh! n'abandonnez pas la sainte église

À la profanation des Tatares!

Ni les femmes et les filles,

Ni les petits enfants au jeu féroce de l'ennemi, Ni les vieux que menace une mort cruelle

Et le Seigneur Dieu les a entendus.

Le Sainte Vierge les a exaucés '

Ces soupirs humains, ces plaintes ph ee ÿ Et le Seigneur Dieu a dit

Au lumineux archange saint Michel H Va donc, Michel, ébranler la terre Sous la ville de Kilièje. | Plonge-la dans le lac.

Et que les gens prient

Sans arrêt comme sans fatigue, Depuis matines jusqu’à vépres

Et assistent à tous les offices sacrés Aux siècles et aux siècles des siècles!

Durant ces années-lä, les poèrnes de grand’mère remplissaient mon âme comme le miel remplit une ruche. Je crois même que je pensais en vers.

A l’église, je ne priais pas: je ne pouvais guère adresser au bon Dieu de grand mère les prières haineuses de grand-père ni des psaumes larmoyants; j'étais persuadé que ces prières et ces psaumes ne lui plaisaient pas plus qu’à moi. En outre, puisqu’on les trouvait imprimés dans les livres, Dieu les

connaissait par cœur, comme tous les gens qui

savaient lire et écrire. |

Aussi, à la messe, lorsque mon cœur se serrait d’une douce inquiétude dont la cause m'était obscure, ou lorsqu'il était mordu ou égratigné par les

menues mortifications du jour, j'essayais de me

composer des prières; il me suffisait de penser à mon sort si peu enviable, et d'eux-mêmes, sans “ffont. les mots s'alignaient pour former des complaintes j

Seivneur, Seigneur, je m'ennuie!

Faites que je sois bientôt grand

Car je n'ai plus la pâtience de vivre,

J'aimerais mieux me pendre, que Dieu me pardonnel

De mon apprentissage, je ne retire rien!

. Ma patronne, ce vieux diable,

Hurle après moi comme un loup,

Et là vie m'est bien amère!

Aujourd’hui encore, je me rappelle nombre d:

mes « prières »; le travail de l’esprit, pendant l’enfance, creuse dans l’âme des plaies si profondes que, parfois, elles ne peuvent plus se fermer.

À l'église je me sentais bien: je m'y reposais comme lorsque j'allais à la campagne ou dans la forêt. Mon cœur enfantin, familiarisé déjà avec les bumiliations, meurtri par les brutalités de l'existence, se purifiait dans des rêveries ardentes et confuses. |

Mais je n'allais aux offices que les jours de grand froid ou lorsque la tempête de neige faisait rage dans la ville, lorsqu'il semblait que le ciel était congelé et que le vent l'avait scié en nuages de neige, lorsque la terre, durcie sous les tas de neige, semblait ne Jamais plus devoir s'amollir et revivre.

Par les soirs moins rigoureux, je préférais me promener en ville, allant d’une rue à l’autre, rôdant jusque dans les recoins les plus reculés. Parfois, il me semblait que j'étais porté sur des ailes et seul comme la lune au ciel; devant moi rampait mon ombre; elle éteignait les étincelles de lumière sur la neige: elle escaladait drôlement les palissades et les bornes. Au milieu de la rue, le veilleur de nui cheminait, sa crécelle en main, vêtu d'une lourd. peau de bique: à côté de lui, son chien tremblait

La silhouette informe du veilleur ressemble à une niche à chien qui se serait enfuie d’une cour et irait

Le

à l'aventure dans les rues, suivie d’un caniche fris- SMina nt

Parfoisf je rencontrais des jeunes gens el ‘les jeunes tilles qui riaent et Je me disais qu'eux aussi avaient manqué les vêpres. :

D'autres fois, il me semblait qu’à travers les vasistas des fenêtres éclairées, venaient Je ne sais

quels parfums subtils, inconnus, évocateurs d’une

vie différente que je ne connaissais pas; Je restais : immobile sous la fenêtre, je flairais, je prêtais l'oreille et j'essayais de deviner qui vivait là et comment on y vivait. C'était l'heure des offices et pourtant, là, on S’amusait gaiment, on riait, on

jouait d’une guitare d’un genre particulier; par le

vasistas m'arrivaient des sons pareils à ceux de cordes de cuivre. |

Une maison d’un étage seulement, située à l’angle de deux rues désertes, la rue Martynovska et la rue Tikhonovska, m'intéressait beaucoup. Je Pavais découverte par une nuit de lune et de dégel, avant le mardi gras. Par le vasistas carré coulait dans la rue, en même temps qu’une tiède vapeur, un son

, inaccoutumé, comme si quelqu'un eût chanté en

fermant la bouche; je ne distinguais pas les mots, maäis la chanson me parut très simple et ne hed: sible, quoique les sons d’un instrument à cordes interrompissent désagréablement le cours du chant. Je m'assis sur une borne en me disant qu’on jouait d’un violon d’une sonorité extraordinaire, mais peu agréable à entendre. Parfois l'insttotnenl chantait avec une telle puissance que la maison tout entière semblait en trembler; les vitres de la fenêtre réson-

naient. Des gouttes d’eau tombaient du toit; de mes yeux aussi, des larmes commencèrent de couler.

Sans que je l'entendisse, le veilleur dé nuit s’approcha de moi et, me poussant à bas de la borne, il me demanda :

— Qu'est-ce que tu fais 11?

— J'écoute la musique, expliquai-je.

— Ce n’est pas uneraison! Va-t’en…

Je fis au pas de course le tour du pâté de maison, et revins sous la fenêtre: mais on ne jouait plus: un vacarme joyeux s'élevait; tout était si différent qu'il me sembla avoir entendu en rêve la musique mélancolique.

Presque tous les samedis, je courais vers cette maison; mais, une fois seulement, au printemps, j'entendis de nouveau le violoncelle: il chanta presque sans arrêt jusqu’à minuit: quand je rentrai, je fus giflé. | Ces promenades nocturnes sous les étoiles hivernales, le long des rues désertes, m'enrichissaient de sensations. Je choisissais À dessein les avenues éloignées du centre: car, au cœur de la ville, il y avait beaucoup de réverbères, et des amis de mes patrons auraient pu me remarquer; ces derniers auraient ainsi appris où je passais les heures des vêpres. Puis les ivrognes, les sergents de ville et les filles publiques me gênaient; dans les rues plus écartées, on pouvait regarder à travers les fenêtres des rez-de-chaussée si elles n'étaient Pas trop givrées ou voilées d'un rideau.

Que de spectacles différents! Je vis comment les gens priaient, s’embrassaient, se battaient, jouaient

aux cartes, conversaient sans bruit et d’un aïr soucieux: devant moi se dessinäit, comme dans un panorama à dix centimes, une vie muette, pareille à celle des poissons. ;

Dans un sous-sol, je remarquai assises à une table, deux femmes, une jeune et l’autre plus âgée; en face d'elles, un collégien à longs cheveux leur lisait

un livre en agitant le bras. La jeune écoutait, les |

sourcils froncés d’un air sévère, appuyée au dossier de sa chaise: l’ainée, mince, aux cheveux abondants, se couvrit tout à Coup le visage avec ses mains: ses épaules se mirent à trembler; le collégien jeta le livre sur la table, et lorsque la plus jeune, se levant brusquement, eut pris la fuite, 1l tomba à genoux devant l'autre et lui baisa les mains. A une autre fenêtre, je regardai un homme grand et barbu: sur ses genoux était assise une femme en blouse rouge; il la berçait comme un enfant et chantait sans doute, à en juger par sa bouche grande ouverte et ses yeux écarquillés. La femme était toute secouée par des éclats de rire, se couchait de tout son long et agitait les pieds: l’homme la redressait et se remettait à chanter; elle recommencait à rire. Je les regardai longtemps et je parts lorsque je compris qu'ils avaient fait provision de zaité pour toute la nuit.

Nombre de tableaux analogues se gravèrent à

jamais dans ma mémoire; bien souvent distrait par leur vue, je rentrai tard. Mes patrons en prenaient

ombrage et m'interrogeaient ‘:

— À quelle église as-tu été? Qui était le prêtre officiant?

L AE D ge phet eee

Îls connaissaient tous les popes de la ville, ils savaient quand on lisait tel ou tel évangile ; ils savaient tout; il leur était donc facile de me prendre en flagrant délit de mensonge.

Les deux femmes adoraient toutes deux le Dieu terrible de mon grand-père, le Dieu’qui veut qu’on L'approche avec crainte: Son nom était continuellement sur leurs lèvres: quand elles se querellaient, elles se menaçaient :

— Attends! Dieu te punira! Il t'attrapera bien, méchante!.!, ; |

Souvent, au printemps surtout, j'allais me promener au lieu d’aller à la messe: les invincibles forces de la nature m'empêchaient absolument d'entrer à l’église. Et quand on me donnait cinq Copecks pour un cierge, j'étais définitivement perdu; Jj'achetais des osselets, Je jouais pendant toute la durée du service et je rentrais régulièrement en retard. Une fois même je réussis à perdre dix copecks qu’on m'avait confiés pour les hosties et la messe; il fallut donc dérober une autre hostie lorsque le diacre passa, en portant le plat qu'il venait de prendre sur l’autel.

J'aimais passionnément le jeu: je m’y adonnais avec frénésie. J'étais assez fort, assez adroit, et j’eus vite fait de me conquérir une renommée, dans le VOisinage, aux jeux de balle, d’osselets et de quilles.,

Au grand carème, on m'obligeait à faire maigre | et à suivre tous les offices: un soir, j'allai donc me confesser au père Dorimédonte Pokrovsky, notre voisin. Je le considérais comme un homme sévère et j'avais beaucoup de peccadilles à me reprocher

re

| vis-à-vis de lui : je démolissais à coups de pierre le pavillon de son jardin; je faisais la guerre à ses enfants; en général, il pouvait me rappeler nombre

- de choses qui lui étaient personnellement désagréables. J’en étais très confus et mon cœur battait, tandis que, debout dans un coin de la pauvre petite église, j ’attendais mon tour de confession.

Mais le père Dorimédonte m'accueillit par une exclamation à la fois bienveillante et maussade :

— Ah! c'est le voisin! Allons, mets-toi à genoux. Conte-moi tes péchés.

Il me couvrit la tête d’un velours pesant; l’odeur de l'encens et de la cire m'étouffait; j'avais peine à parler et j’en perdis l'envie.

— Tu obéis à tes AUPArIERENS

— Non.

— Dis : « Je m'accuse. »

Involontairement, j'avouai avec précipitation :

— J'ai volé des hosties..

— fHlein, comment ça? Où? domants le prêtre, après un instant de réflexion mais sans se hâter.

— A Saint-Nicolas, aux Trois-Sauveurs, à Saint- Martin.

— Dans toutes les églises, alors! Ça, mon ami, c’est mal, c’est un gros péché, comprends- tu ?

— Je comprends:

— Dis : « Je m'accuse. » Tu es déraisonnable. Tu les a volées pour les manger?

— Oui, quelquefois: dæutres fois, j'avais perdu l'argent au jeu, il fallait quand même rapporter une * hostie… alors j'en volais..

D'une voix lasse et di ab le père Dorimé-

donte se mit à marmotter je ne sais quoi; puis il me posa encore quelques questions: soudain, il me demanda d’un ton sévère: | — Âs-tu lu des livres d'éditions interdites ? Évidemment, je ne compris pas: j'interrogeai à mon tour :

— Des livres d'éditions interdites?

— Às-tu lu des livres défendus?

— Non, jamais.

— Tes péchés te sont pardonnés… Lève-toi!

Je le regardai avec étonnement: il avait l’air

pensif et bon; j'étais gêné, honteux. En m'envoyant

à confesse, mes patrons m'avaient rempli les oreilles d'exhortations et de menaces, pour m'engager à révéler loyalement toutes mes fautes.

— J'ai jeté des pierres dans votre jardin, déclarai-je.

Le prêtre leva la tête et dit :

— Ça aussi, c'est mal! Va-t'en…

— J'en ai lancé au chien.

— Au suivant, appela le père Dorimédonte, sans plus me regarder.

Je m'en allai, avec l'impression d’avoir été trompé et mortfié; cette confession m'avait inspiré des craintes et pourtant, en réalité, ce n’était pas terrible

ni même intéressant. La seule chose notable, c'était

la question au sujet de ces livres que je ne connaissais pas; je me rappelai le collégien qui lisait un livre dans un sous-sol avec deux femmes: je me rappelai aussi la « Bonne Affaire 1 »; il possédait, lui,

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