Voir Ma Vie d'enfant
11e EN GAGNANT MON PAIR
beaucoup de livres noirs et épais, aux dessins incompréhensibles. | | Le lendemain, on me donna dix copecks et on m'envoya à la communion. La fête de Pâques était jardive cette année-là; la neige avait fondu depuis longtemps; les rues étaient sèches; sur les routes tournoyait la poussière ; la journée était ensoleillée et joyeuse. ; Près du mur de l’église, toute une troupe d'ouvriers jouaient aux osselets: je me dis que j'avais encore le temps de communier et je demandai aux Joueurs : — Puis-je être de la partie? |
Ils acquiescèrent; nous jouâmes longtemps et je
perdis tout mon argent. | :
Je rentrai en courant, persuadé qu’on allait m'interroger et qu'on découvrirait infailliblement que je n'avais pas assisté à la communion.
Mais la vieille ne s’informa que d'une chose :
— Combien as-tu donné au diacre?
— Cinq copecks, dis-je à tout hasard.
— Trois copecks auraient suffi, en les posant en cachette, et tu aurais pu garder le reste, benèêt!
C'est le printemps. Chaque journée se pare de ï
vêtements neufs: chaque journée nouvelle est plus lumineuse et plus douce que celle de la veille; une odeur enivrante se dégage des jeunes plantes, de la fraiche verdure des bouleaux; la campagne m'attire irrésistiblement; j'aimerais à écouter l'alouette, allongé sur le sol tiède. Et il faut que je nettoie les habits d'hiver, que j’aide à les plier dans
les malles; je découpe des feuilles de tabac; j'enlève
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EN GAGNANT MON PAIN au
la poussière des meubles et, du matin au soir, je suis absorbé par des choses qui me sont inutiles et désagréables.
Aux heures de loisir, je n’ai littéralement rien qui mintéresse; notre vilaine rue est déserte, et on m'interdit de sortir: dans la cour, il n’y a que des terrassiers irascibles et fatigués, des cuisinières et des blanchisseuses dépenaillées; tous les soirs, ce sont des orgies infâmes; j'en suis dégoûté et mortifié au point que je voudrais perdre la vue.
Je monte au grenier, après m'être pourvu de ciseaux et de papiers de couleur; je découpe des dessins très ajourés et j’en décore les solives. C’est un aliment pour mon ennui. Anxieusement, j'aimerais à me réfugier quelque part: où l’on dormirait moins, où l’on se querellerait moins, où l'on n'importunerait pas Dieu de plaintes continuelles, où l'on ne condamnerait pas autrui avec lant de sévérité et de facilité.
Le samedi saint, on amène en ville une image miraculeuse de la Vierge de Vladimir, qui est habi- tuellement gardée au monastère d’ Das Elle reste en ville jusqu'à la mi-juin et visite toutes les maisons, tous les appartements de chaque paroisse.
Elle arriva chez mes patrons un malin pendant la semaine; j'étais à la cuisine et je polissais les casseroles de cuivre, lorsque la jeune femme, toute sfarée, cria de sa chambre : |
— Va ouvrir, on apporte Notre-Dame d'Orane!
Tout sale, ie mains pleines de graisse et de brique pilée, je me précipitai à la porte d'entrée; j'ouvnis : un jeune moine, tenaut d’une main une
lanterne et de l'autre un encensoir, grommiela à voix basse : |
— Vous êtes sourd? Vous ronflez encore? Aidenous.
Deux citadins montaient l'étroit escalier en portant une lourde statue sous un dais: je leur aiïdai, en soutenant de l’épaule et de mes mains maculées le bord du dais; derrière nous piétinaient pesamment les moines, qui chantaient à contre-cœur et d'une voix profonde : |
« Sainte Mère de Dieu, priez pour nous... »
Avec une mélancolique certitude, je me dis :
« Elle va s’irriter de ce que je La porte avec des mains aussi malpropres, et mes bras vont se co sécher.
On DUR a statue sur deux chaises couvertes d'un drap blanc, dans un angle; de chaque côté du baldaquin se placèrent, pour la soutenir, deux moines, jeunes et beaux comme des anges, aux yeux rayonnants et clairs, aux cheveux abondants.
La cérémonie religieuse se déroula.
— Oh! Mère de bonté! chantait le prêtre d’une voix aiguë; son doigt écarlate tâtait sans cesse le lobe gonflé de son oreille, cachée sous de longues boucles.
— Très Sainte Mère de Dieu, ayez pitié de nous! répétaient les moines fatigués. |
J’aimais la Vierge: d’après les récits de grand'mère, c'était Elle qui semait sur la terre, pour la consolation du pauvre monde, toutes les fleurs, toutes les joies, tout ce qui était agréable et beau Et lorsqu'il fallut Lui baiser la main, sans regarder
La
ce que faisaient les grandes personnes, plein d’émotion, j'embrassai l'icône au visage, sur les lèvres.
Une main vigoureuse me jeta dans un coin. Je ne me rappelle pas comment les moines partirent en emportant la Vierge, mais je me souviens bien de mes patrons qui, plantés autour de moi, — toujours assis sur le plancher, — discutaient avec inquiétude et une profonde terreur sur ce qui allait m'arriver.
— Il faudra en parler avec le plus savant des prêtres, décida le patron.
Et il me gronda sans méchanceté :
— Nigaud, tu ne sais doné pas qu'on ne doit pas embrasser sur les lèvres! Toi qui as été à l’école.
Pendant quelques jours, j'attendis très anxieux. J'avais pris le dais avec des mains sales, j'avais baisé la Vierge sur les lèvres; tout cela je devais sûrement le payer, je n’en pouvais douter.
Mais il semblait que la Vierge avait pardonné ce péché involontaire, causé par un amour sincère, Ou bien sa punition fut-elle si légère que je ne la remarquai pas au milieu des châtiments continuels que m'infligeaient les bonnes gens.
Parfois, pour mettre la vieille patronne en colère, je lui disais d’un ton pénétré :
— La PAEE®: à ce qu'il paraît, a oublié de me punir.
— Attends un peu, répondait- que avec perlidie. Tu n'as pas encore tout vu.
Tout en décorant les té du grenier avec des bandes découpées de papier multicolore, de papier d’étain, de feuilles vertes, je chantonnais sur des
airs religieux tout ce qui me passait par la tête, comme le font les Kalmouks sur la grand'route.
Je suis assis au grenier
Avec les ciseaux en main.
Je coupe, Je coupe. je découpe, Je im ennuie, je m'ennuie.
Si j'étais un petit chien
Je courrais où je voudrais, Mais ici, chacun m'insulte :
« Tais-loi, galopin, tais-toi, Sinon tu auras des coups! »
La vieille, en voyant mon œuvre, souriait et. hochaït la tête :
— Tu devrais bien nous décorer la cuisine de cette :
facon-là.
Un matin, le patron monta au grenier: il examina
mes motifs de décoration, soupira et dit : |
— Tu es amusant, Alexis, que le diable l'emporte! fJu'est-ce que tu deviendras, un pitre, un 1 je ne saurais le deviner.
Il me donna une grande pièce de cinq copecks en cuivre.
Avec du fil de fer très mince, je fabriquai des crochets et je pendis la pièce, comme une médaille, au beau milieu de mes travaux bigarrés.
Le lendemain, elle avait disparu, en même témps
que les crochets, et je suis persuadé que c’est là 4
vieille qui me l'avait prise.
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Peu après, je résolus de fuir; un matin, comme j'allais à la boutique pour chercher le pain du déjeuner, je trouvai l'épicier en train de se quereller avec sa femme: il la frappa au front avec un poids; elle courut jusqu’au trottoir où elle tomba, aussitôt les gens s'atiroupèrent; on mit la femme dans une voiture; on la conduisit à l'hôpital; je courus chercher un fiacre; sans savoir comment, je me trouvai au bord du Volga, avec quatre copecks pour toute fortune.
Le jour printanier rayonnait gaiment: le fleuve coulait, large et paresseux; sur terre, tout me sernblait vaste et bruyant, el moi, j avais vécu Jusqu'alors comme une petite souris dans une cave. Je résolus de ne pas rentrer chez mes patrons et de ne pas aller non plus chez grand mère à Kounavine; j'avais manqué à ma parole; j'aurais eu honte de la
revoir et grand-père se serait moqué de moi avec sa
malveillance habituelle.
Pendant deux ou trois jours, je vagabondai sur la rive, me nourrissant près des portefaix, gens simples et amicaux, dormant avec eux sur les débarcadères; l'un d'eux me dit: |
— Toi, mon petit, tu perds ton temps par ici, à ce qu'il me semble. Va-t’en d ont besoin d’un plongeur. |
Je suivis le conseil. Le restaurateur, un homme grand et barbu, coiffé d'une casquette de soie noire
sans visière, me considéra à travers ses lunettes d’un
œil trouble et me proposa 4 mi-voix :
— Deux roubles par mois... Ton passeport?
Je n'avais pas de papiers. L'homme réfléchit et décida :
— Amène ta mère.
Je courus chez grand'mère: elle approuva ma.
décision et elle parvint à envoyer grand-père au bureau de l’élat-civil, pour y demander un passeport; elle m'accompagna au bateau.
— Bien, dit le restaurateur, après nous avoir :
examinés, allons:
Il me conduisit à l'arrière, où un énorme Cuisinier en veste blanche, en calotte blanche, assis à une petite table, prenait le thé tout en fumant une épaisse cigarette. Le restaurateur me poussa vers lui:
— Plongeur!
Et il s’en alla aussitôt: le cuisinier souffla, bérissa ses moustaches noires et lui cria :
— Vous engagez n'importe qui, Pourvu que ça coûte moins cher. |
onc sur le Dobry; ils |
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Rejetant en arrière sa grosse tête couverte de cheveux noirs et Tours il écarquilla les yeux, s étira, se gonfla et s’écria d’une voix sonore :
Ou es-tu?
Il ne me plaisait pas du tout: malgré ses vêtements blancs, il avait, l’air négligé; sur ses doigts poussaient des poils, et de longues toulfes sortaient de ses grandes oreilles.
— Je veux manger, lui dis-je.
Il cligna de l'œil et soudain, son air sévère fit place à un large sourire; ses grosses joues hâlées montèrent en vagues vers ses oreilles, découvrant des dents de cheval; ses moustaches tombèrent: il me fit penser à une bonne grosse commère. , Lançant par-dessus bord le thé qui restait au fond de son verre, il m'en versa du frais et poussa vers moi un petit pain blanc, avec un gros morceau de saucisse. |
— Bouffe! As-tu des parents? Sais-tu voler? Va, n'aie pas peur, on te donnera des leçons: iCI, il a} a que des voleurs!
Il parlait comme s'il aboyait. Son vaste visage rasé de s1 près qu’il en était bleu, était tout strié de veinules rouges; son gros nez écarlate tombait sur ses moustaches; lourde et dédaigneuse, sa lèvre inférieure s’abaissait; au coin de la bouche, la cigarette était collée et fumait. Sans doute, il venait de sortir du bain: il sentait encore le savon, une sueur abondante coulait sur ses tempes et sv” son cou. He k
Lorsque j’eus fini mon thé, il me donna un billet
d’un rouble.
— Tiens, va t'acheter deux tabliers à bavette ! Attends, j'irai moi-même!
Rajustant son bonnet, il se mit en marche: il se balançait pesamment et tâtait le FER du pied comme un ours.
C'est la nuit; la lune brille et s'enfuit sur la RAER du bateau, dans les prés. Le vieux bateau roussâtre, à la cheminée rayée d’une bande blanche,
bat l’eau argentée au rythme inégal et espacé de son
hélice; les rivages sombres glissent sans bruit à sa rencontre et Do les vagues; sur la berge les fenêtres des isbas rougeoient; dans les campagnes, on chante: les filles mènent des rondes, et le refrain « aie-liou-li » résonne à mes oreilles comme un alleluia:.. : | Suivant le bateau, attachée à une longue remorque, nage une barque rousse; elle porte, sur le pont, une cage de fer, où sont enfermés des prisonniers condamnés à la déportation et au bagne. À la proue
brille, comme un cierge, la baïonnette d’une senti-
nelle; dans le ciel bleu étincellent de petites étoiles. Sur la barque, tout est tranquille; elle est inondée
de clarté lunaire; derrière le noir réseau de la cage,
on voit vaguement des formes grises et rondes; ce
sont les prisonniers qui regardent le fleuve. L'eau
sanglote; on ne sait si elle pleure ou si elle rit timidement. Tout me paraît solennel comme à l'église; on sent l'odeur de la cire aussi fort qu’au temple. Je regarde la barque et me rappelle ma petite enfance, le voyage d’Astrakhan à Nijni-Novgorod, ma mère et ma grand mère, et l’homme qui m'a - conduit à cette vie de servitude, à la fois intéressante
et pénible. Lorsque je pense à grand'mère, tout ce ‘qui est mal et humiliant s'éloigne et se transforme tout me devient plus agréable, les gens me semblent meilleurs et plus sympathiques...
Je suis ému presque aux larmes, par la beauté de la nuit, ému aussi par cette barque qui ressemble à un cercueil et qui est si parfaitement inutile sur le vaste espace du fleuve débordant, dans la paix mystérieuse de la nuit tiède. La ligne sinueuse du rivage qui tantôt s'élève, tantôt s’abaisse, inquiète agréablement mon cœur : j'ai envie d'être bon, d’être utile aux autres. |
Les gens, sur notre bateau, jeunes et vieux, hommes et femmes, me paraissent se ressembler tous. Le bateau marche lentement: les gens pressés prennent les rapides, tandis que nous attirons seulement de paisibles oisifs. Du matin au soir, ils mangent, 1ls boivent, ils salissent une quantité de vaisselle, de coutraux, de fourchettes, de cuillers; mon travail consiste à tout laver, à tout nettoyer, depuis six heures du matin jusqu'à minuit parfois. Le jour, entre deux et six heures, et le soir, de dix heures à minuit, j’ai moins de besogne; les passagers, à ces moments-là, se reposent entre les repas et ne boivent que du thé, de la bière, de l’eau-de-vie. Ce sont les heures de liberté pour tout le personnel du restaurant, chefs et petits employés. Autour d’une table, le cuisinier Smoury prend le thé, avec son aide Jacob Ivanytch, son garçon de cuisine Maxime et le sommelier des passagers de première, Serguéi, un bossu aux pommettes saillantes, au visage troué de taches de petite vérole, aux yeux huileux. Jacob
‘Ivanytch raconte des saletés en riant d'un petit rire sarcastique qui montre ses dents vertes el pourries. Serguéi lend jusqu'aux oreilles sa bouche de crapaud; le sombre Maxime se tait et les regarde sévèrement de ses yeux d’une couleur indélinissable.
— Asia-a-tiques! Sau-au-vages! ‘prononce de temps à autre le cuisinier, de sa voix retentissante.
Ces gens me déplaisent. Jacob [vanytch, gros et chauve, ne parle que de femmes, et toujours d'une façon malpropre; son plat visage est marqué de taches bleues; sur une joue s’arrondit une verrue couverte de poils roux qu'il frise en pointe. Quand une passagère, d’allures engageantes, monte à bord, il va et vient autour d'elle avec une sorte de crainte et de timidité, comme un mendiant; il lui parle d’une voix plaintive et doucereuse; ses lèvres se mouillent d'une bave que lèche de temps à autre, d'un mouvement rapide, sa langue répugnante.
Sans savoir pourquoi, je me représente les bourreaux obèses comme cet homme.
— Jl faut savoir enflammer les femmes, pontifiet-il. Serguéi et Maxime l’écoutent avec attention; ils s'empourprent et se gonflent.
— A-asiatiques! gronde dédaigneusement Smoury; il se lève et me commande : Péchkoff, marche!
Dans sa cabine, il me lance un livre relié de cuir noir, puis il s'allonge sur sa couchette, contre la paroi de la glacière : |
— Lis! |
Je m'assieds sur une caisse de macaronis et je lis consciencieusement :
— « Oumbrakul, auréolé par les étoiles, signifie une communication facile avec le ciel. … Smoury, qui a allumé une cigarette, souffle de la fumée et grommelle :
— Ces chameaux! En écrivent-ils!.… — « Un sein gauche découvert signifie l'innocence du cœur. | | — Le sein de qui?
— Ça n’est pas indiqué. | — Par conséquent d’une femme! Ah! les débauchés! | | Il ferme les yeux, et, les mains jointes sous la tête, il reste immobile; sa cigarette fume à peine, collée au coin de ses lèvres: il l’assujettit avec sa langue, aspire l'air avec une telle force que quelque chose siffle dans sa poitrine, et son énorme visage se perd dans un nuage de fumée. Parfois, il me semble qu'il s’est endormi; je m'arrête et j'examine ce maudit livre; il m'ennuie à m’en donner des nausées. | Mais Smoury râle : Hi — Lis! ot } — « Le vénérable répond : « Vois, mon cher frère souverain. » | — Quelles diableries! Tout à la fin, c’est écrit en vers. Continue par la fin.
J'obéis. |
Profanes, curieux de connaître nos affaires, Jamais vos yeux débiles ne les verront.
Vous ne saurez même pas comment chantent les frères.
— Arrête! dit Smoury. Quelle détestable poésie! Donne-moi ça. |
+ = Le.
Irrité, il feuillette les grosses pages bleuâtres et fourre le bouquin sous sa paillasse. jh
— Prends-en un autre. | |
Pour mon malheur, il possède dans sa malle bardée de fer, une quantité de livres; il y avait là les Exhortations d'Omire, les Mémoires d'un artilleur, les Lettres de Lord Sédeagall, De la punaise, insecte malfaisant ainsi que de sa destruction avec des
conseils pour l'application; il y avait des livres sans
commencement ni fin. Parfois, le cuisinier m'ordonnait de les mettre en ordre, de lui rappeler tous les titres ; il grommelait alors:
__ Ils en inventent, ces racailles!.… Ils vous envoient des récits par la figure et on ne sait pas ce que ça signifie. Gervais. À quoi diable peut-il me servir, ce Gervais? Et Oumbrakul? |
Les mots étranges, les noms inconnus 8e gravaient dans ma mémoire, vibraient sur le bout de ma langue, m'obsédaient; à chaque instant, j'avais
envie de les répéter; peut-être le sens se découvri-
rait-il à la longue? Au dehors, l'eau chantait et clapotait inlassablement. Qu'il aurait fait bon, à la
poupe, là où les matelots et les chauffeurs se ras.
semblaient entre les caisses de marchandises,
dépouillaient les passagers au jeu de cartes, chantaient des chœurs et se racontaient d’intéressantes histoires! Qu'il aurait fait bon s’asseoir avec eux, écouter des choses simples et compréhensibles, en regardant les rives de la Kama, les sapins, tendus | comme des cordes d’airain, les prés où l’inondation ‘avait laissé de petites lagunes, pareilles à des fragments de miroir brisé, où se reflétait le ciel bleu!
ET et RE
Notre bateau était séparé de la terre, il s’enfuyait loin d’elle et, dans la paix du jour Abus arrivait à nous le son des clochers invisibles, rappelant les villages et les gens. Une barque de pêche, semblable à une croûte de pain, se balance sur les vagues; un hameau apparaît sur la berge; une bande de gamins se bai-. gnent dans l’eau et, sur le sable ; Jaune, chemine un paysan en blouse rouge. De loin, vu de la rivière, tout paraît agréable, minuscule, Dole et amusant comme un Jouet. J'avais envie de crier au rivage — au rivage et à la barque — des paroles amicales et caressantes. 4 | Car elle m’occupait beaucoup, la barque jaune; pendant une heure entière, je pouvais la regarder
sans me lasser, observer comme elle fendait les flots
de sa proue D Lio Le bateau la traînait comme une truie; parfois, la remorque, faiblissant, battait
A eau, puis se tendait de nouveau, toute ruisselante de
Rae et secouait la barque par l'avant. J'avais grande envie de voir le visage de ces gens parqués
. comme des fauves dans une. cage de fer. A Perm,
lorsqu'on les conduisit à terre, je me faufilai vers la passerelle de la barque; quelques dizaines d'hommes en gris défilèrent devant moi, piétinant avec bruit,
faisant résonner leurs chaînes, courbés sous le poids
de leurs besaces. Il y avait des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, dés beautés et des monstres, mais c’étaient des gens faits comme tout le No de. sauf qu’ils étaient vêtus autrement et
u'ils avaient là cheveux rasés, ce qui les défigurait. AS c'étaient des Brigade mais grand'mère en racontait tant de belles choses sur les brigands!
Smoury, qui ressemblait plus que les autres à un féroce malfaiteur, grommelait en regardantla barque d’un air sombre :
— Que Dieu nous préserve dun sort pareil!
Une fois, je lui demandai :
__ Comment cela se fait-il que vous vous occupez de la cuisine, et que d’autres tuent et volent? .
— La seule différence entre les hommes, c’est le degré de leur bêtise. L'un est intelligent, l’autre moins, le troisième est complètement bête. Pour s'instruire, on doit lire des livres bien choisis; la magie noire, et tout le reste! Il faut lire tous les livres, alors on découvre ceux qui peuvent être utiles.
À HE instant, il me répétait :
— Lis, lis beaucoup. Si tu ne comprends pas un ‘ouvrage, relis-le sept fois; si tu ne le un pas encore, lis-le douze fois. |
Avec tout le ODA de sur le bateau, sans même excepter le taciturne restaurateur, Smoury parlait d’une manière saccadée, la lèvre inférieure pendant dédaigneusement, les moustaches hérissées; on eût dit qu’il lançait des pierres à ses interlocuteurs. Vis-. à-vis de moi, il était bon et attentif, mais il y avait dans cette nt quelque chose qui m'effrayait; parfois, il me semblait que le cuisinier était un peu fou, comme la sœur de grand'mère.
Il me disait :
— Attends un moment...
Et il restait longtemps, les yeux fermés, à renifler. Son gros ventre s’agitait; ses doigts velus et brûlés, croisés sur sa poitrine comme ceux dun mort,
fer, 4 DORE HAN PART UT 8 LD ANTON ALES TRÉTEAUX EAU As He j AO RL AE EURE
EN GAGNANT MON PAIN 4a5
remuaient, tricotant, avec d’invisibles aiguilles, un
invisible bas.
+ Il fait chaud. Tout tremble doucement et résonne; l'eau jaillit contre la paroi métallique de la cabine; sous le projecteur, le fleuve coule en une large bande; au loin, on aperçoit des rives herbeuses, où les arbres se dressent. L'oreille s’habitue
. à ces bruits. Elle ne perçoit plus rien, tout semble
silencieux, et pourtant, à l’avant du bateau, un matelot crie désespérément :
— Se-e-ept, s-e-e-ept!
Je ne me sens pas d'humeur à participer à quoi que ce soit; je n’ai envie ni d'écouter, ni de travailler; j'aimerais à m’asseoir à l'ombre, dans un endroit que n'empesterait pas l'odeur grasse et tiède de la cuisine, d’où l’on pourrait regarder, à :
moité endormi, cette vie lasse et atténuée glissant
sur l’eau.
— Lis! m’ordonne l’autoritaire cuisinier.
Les sommeliers des cabines le craignent et même le paisible restaurateur, d'habitude muet comme un poisson. nd
— Eh, cochons! crie-t-il aux sommeliers. Arrive ici, voleur! Asiatique! |
Les matelots et les chauffeurs le traitent avec une déférence obséquieuse ; il leur donnait la viande du pot-au-feu, les interrogeait sur leur famille, sur leur village. | | i
On se querellait souvent, parfois jusqu'aux coups,
mais on ne touchait pas à Smoury ; il possédait une
force herculéenne; de plus, la femme du Capitaine
l'eausait souvent et amicalement avec lui: elle était :
nous et grosse, de visage masculin, et portait des | cheveux courts comme ceux d'un garçonnet. |
Smoury buvait de l’eau-de-vie par rasades, mais. ne s’enivrait jamais. Il commençait dès le mURS vidant une bouteille en quatre gorgées, et jusqu’au soir, il s'abreuvait de bière. Son visage se fonçait peu à peu. 5es yeux noirs s'élargissaient et prenaient une expression étonnée.
Parfois, le soir, il s’asseyait, énorme et blanc, ur un escabeau et il restait des heures entières, silencieux, le regard sombre fixé sur le lointain fuyant. À ces moments-là, on avait fort peur de lui, et moi je le plaignais.… | |
Je lui demandai une fois :
— Pourquoi êtes-vous redouté de tout «le monde ? vous êtes bon cependant...
Contre mon attente, il neise ti pas en colère :
— C'est avec toi seul que je suis bon.
Mais il ajouta aussitôt, pensif et sincère ;
—— Peut-être, en effet, suis-je bon pour tous. Seulement, je ne le montre pas; il ne faut pas le montrer aux gens, sinon ils en abuseraient. On grimpe sur ceux qui sont bons, comme sur un bloc de terre sèche dans un marais. . Etonles Pete
Va chercher de la bière.
La bouteille vidée verre par verre, il essuya ses moustaches et dit : 3
— Si tu étais plus grand, mon garçon, je t’aurais appris bien des choses. Je ne suis pas un imbécile et j'en ai vu et j'en sais de toutes sortes... Lis les livres, on doit y trouver .tout ce qu’il faut. Ce n'est pas une bagatelle, les livres. Veux-tu de la bière?
EN GAGNANT MON PAIN HEC à)
— Je ne l'aime pas. Je
— Bon. N'en bois pas. L’ivrognerie, c’est un malheur. \L’eau-de-vie vient du diable. Si j'étais riche, je t'aurais fait étudier. Un homme ignorant, c’est un bœuf; on peut l'envoyer à l’abattoir, on peut l’atteler au joug, et il n’a qu'à se soumettre.
La femme du capitaine Jui donna /a ni vengeance, de Gogol; je lus ce volume, qui me plut beaucoup, mais Smoury cria avec DHtaton
— Quelle bêtise! C’est une invention! Il y a d’autres livres, je le sais. ;
Il me prit le volume, le rapporta à la ne du Capitaine qui lui en donna un autre; il m'ordonna d’une voix sombre :
— Lis Tarass... je ne sais plus son autre nom. Elle
dit que c’est beau... Beau pour qui? Pour elle peutêtre, mais peut-être pas pour moi. Elle s’est coupé les cheveux! Mais elle ne s'est pas coupé les oreilles, hein? |
Quand Tarass provoque Ostape à la lutte, le. cui-
sinier eut un gros rire.
. — Ah! ce n'est pas mal! Ce qu’on He tout de Sr He Quels chameaux!
Il écoutait attentivement, mais souvent il .grommelait :
— Ah! quelles ar On ne peut pas fendre un homme en deux depuis les épaules jusqu’au ventre! C’est impossible! Et il n’est pas possible . non plus de le soulever au bout d’une lance; le bois se briserait! J'ai été soldat et je le sais.
La trahison d'André provoqua son dégoût.
— Quel vilain type! Tout ça pour un jupon! Tfou.…
Mais lorsque Tarass tue son fils, le cuisinier |
s’assit sur sa couchette, les jambes pendantes, les
deux mains posées sur le rebord, et, se courbant, il
se mit à pleurer; les larmes coulaient lentement de. |
ses joues jusque sur le plancher, tandis qu’il reniflait et marmottait :
— Ah! mon Dieu... mon Dieu.
Et soudain, il me hurla : :
— Mais lis donc, fils du diable!
Il recommença à pleurer plus fort et plus amère-
ment encore lorsque Ostape s’écrie avant de mourir : « Père, m’entends-tu? »
— Tout est perdu, sanglota Smoury. Tout est perdu. C’est déjà fini? Ah! quelle affaire! Ah! ça,
c'étaient des hommes! Ce Tarass, hein . Oui, ça, ce sont des hommes. | |
I me prit le livre des mains et l’examina avec attention, laissant tomber des larmes sur la couverture :
— Quel beau lue C’est une joie!
Ensuite, nous lûmes /vanhoë. Richard LP pesnet
plut Duo à Smoury.
— C'est un vrai roi! disait-il avec conviction. Quant à moi, le récit me parut ennuyeux. | En Den, nous avions des goûts différents.
J'étais enthousiasmé par l'Histoire de Thomas Jones,
l'enfant trouvé. Smoury grommelait :
— Quelles fadaises! Que veux-tu que j'en us de ce Thomas! Il doit y avoir d’autres livres.
Une fois, je lui confiai ce que je savais: il y avait d’autres Fat défendus, interdits; on ne pouvait les lire que la nuit, dans Li sous-sols.
ne
[1 ouvrit de grands yeux; ses poils se hérissèrent :
— Hein? Qu'est-ce que tu me chantes 14?
— Je ne mens pas; le prètre m'en à parlé à confesse, et j'avais DER vu comment on les lisait, et ‘en plourant… |
Le cuisimer me RÉ d'un air morne et me questionna :
— Qui est-ce qui pleurait?
— La dame qui écoutait. Et son lecteur s’est sauvé tant elle était effrayée.
— Réveille-toi, tu rêves, dit Smoury, en fermant lentement les paupières. |
Après un moment de silence, il murmura :
— Évidemment, il doit ÿ avoir. quelque part... quelque chose de Cache.
Sans m'en apercevoir, ie m'habituai à lire et je prenais volontiers un livre, car ce que je lisais tranchait agréablement avec ma vie, qui devenait de plus en plus pénible.
Smoury, toujours plus entraîné, lui aussi, par la lecture, m’arrachait à mon travail :
— Péchkof, viens lire...
— J'ai beaucoup de vaisselle à laver,
— Maxime le fera.
D'une voix rude, il envoyait celui-ci accomplir ma besogne; pour se venger, Maxime cassait des verres, et le restaurateur me prévenait d’un ton paisible:
— Je te ferai descendre du bateau.
Une fois, Maxime plaça avec intention plusieurs verres au fond d'un baquet plein d’eau sale et de thé: lorsque je vidai le baquet par-dessus bord, les . verres suivirent le chemin des lavures.
— C'est de ma faute! dit Smoury au restaurateur. Mettez ça à mon compte.
Le personnel du restaurant commença à me regarder de travers; on me disait :
— Eh, là-bas, l'amateur de ponts On te |
pour quoi fre? Le
Et on s’eflorçait de me donner le plus de travail possible; on salissait de la vaisselle sans nécessité. Je sentais que tout cela finirait mal pour moi et je ne me trompais pas.
Un soir, à un petit débarcadère, nous vimes monter à bord une commère au visage empourpré, accompagnée d’une jeune fille en fichu jaune et en corsage rose tout neuf. Toutes deux étaient un peu grises: la femme souriait, saluait tout le monde et disait:
— Excusez, mes bonnes gens, j'ai un peu bu!
On m'a jugée, on m'a ULE et alors, dans ma joie, vous comprenez, j'ai bu un verre.
La jeune fille riait aussi; elle nou les gens |
d’un œil vague et poussait la femme”
— Avance, avance, nigaude!.…
Elles s’installèrent près du pont des deuxièmes, en face de la cabine où dormaient Serguéi et Jacob Ivaniteh. La femme disparut bientôt on ne sait où. Serguéi, la bouche largement fendue, s’assit à côté de la jeune fille.
La nuit, ma besogne achevée, comme j'allais me coucher sur la table, Serguéi s’approcha de moi et me prit par le bras : 4
— Viens, nous allons te marier.
Il était gris. J’essayai de me dégager, mais il me frappa.
SE é
— Viens!
Maxime accourut, ivre lui aussi; et à deux, ‘devant les passagers endormis, ils me traînèrent sur le pont, jusqu’à leur cabine. Mais à la porte, se tenait
Smoury, et, sur le seuil, s’accrochant aux montants,
je vis Jacob Ivanitch et la jeune fille, qui lui donnait des coups de poing dans le dos’et Hurlait d’une voix avinée :
— ‘ho
Smoury m’arracha des mains de Serguéi et de
. Maxime; il les prit par les cheveux et, après avoir
heurté leurs têtes l’une contre l’ putres il les lança de côté; tous deux tombèrent. ù
— A-siatiques!, dit-il à Jacob.
* Il lui ferma la porte au nez, puis il m’ordonna
d’une voix de tonnerre et en me poussant :
— Va-t'en! | Je m'enfuis à l’arrière. La nuit était nuageuse et
le fleuve noir; derrière nous bouillonnaient deux
sentiers grisâtres qui s’étendaient vers les rives
invisibles, et entre ces sentiers se traînait la barque.
Tantôt à droite, tantôt à gauche, apparaissaient les
. taches rouges des feux qui, sans rien éclairer, dis-
paraissaient aux contours inattendus du fleuve; alors, la nuit semblait plus noire, et je me sentais encore plus malheureux. ;
Le cuisinier survint, s’assit à côté de moi, poussa
. un profond soupir et alluma une cigarette.
“— Ils voulaient te mener vers cette fille! Ah! les brigands! Je les ai entendus quand ils manigan-
gaient leur projet...
— Vous la leur avez enlevée?
132 | EN GAGNANT MON PAIN — Elle? ou | Il prononça quelques grossières | injures à l’adresse
de la jeune fille, puis il continua d'une voix con-
vaincue :
—JUc,iln Y a que des nn Ce bateau est
pire encore qu'un village. As-tu vécu à la HAURARRO A — Non.
— La campagne, c est de de vale pourriture. 5 En hiver surtout. |
Lançant la cigarette par-dessus bord, il se tut: au bout d’un moment, il reprit : |
— Tu péris dans cette étable à porcs, mon petit, tu me fais pitié. Et tous me font pitié. Parfois, je ne sais pas Ce que je ne ferais pas... je serais capable de m’agenouiller et de leur dire : « Que faites-vous donc, coquins? Étes- -vous des aveugles? » Ah! les chameaux!
Le bateau pousse un rugissement prolongé, la remorque frappe l’eau; dans l’ombre épaisse, le feu d’une lanterne se balance et indique où se trouve le débarcadère; d’autres clartés encore M des ténèbres.
— C'est Piany-Bor, grommela le cuisinier. Je vais à terre.
Les Lo buaids femmes des bords de la: Kama nous apportaient du bois sur de longs brancards. Courbées sous le fardeau, elles avançaient souples et en cadence, deux par de, vers la cale de la chaufferie et jetaient dans le trou noir une grosse charge de büches. |
Au passage, les matelots les Denon à la jambe, à la poitrine; les femmes glapissaient, crachaient
sur les hommes; quand elles revenaient, débarrassées de leur charge, elles se défendaient avec leurs brancards contre ceux qui voulaient les pincer et les pousser. Je revoyais cette scène à chaque voyage, à chaque débarcadère, toutes les Tois que nous faisions du bois.
Il me semblait que j'étais vieux, que je vivais
sur ce bateau depuis des années et que je connais-
sais tout ce qui pouvait s’y passer, demain, dans une semaine, en automne, l’an prochain.
Le jour se levait. Sur une éminence sablonneuse,
au-dessus du débarcadère, se profilait une puissante
forêt de sapins. Les femmes grimpaient la pente, allant au bois; elles riaient et chantaient, armées de leurs brancards, elles ressemblaient à des soldats. J'avais envie de pleurer; les larmes bouillonnaient dans ma poitrine, elles me gonflaient le cœur; je souffrais.
Mais j'avais honte de pleurer et j'aidai le matelot
Blakhine à laver le pont.
C'était un petit homme modeste: tout éteint,
décoloré, il se cachait sans cesse dans les coins,
d’où l’on voyait briller ses petits yeux.
Tout en trainant son balai sur Je Pour il disait
L mi-voix :
— Tu as vu comment on les arrange, les femmes, hein ? Oui. Mais quand on chauffe longtemps le bois vert, il finit lui aussi par prendre feu. Je n'aime pas ça, mon petit, ça ne me plait pas. Si j'avais été une femme, je me serais noyée dans un marais profond. | :
La femme du us passa devant nous en rele-
dd “
vant sa jupe pour éviter les flaques d’eau; elle se levait toujours de grand matin. Grande, robuste, elle avait un visage si clair, si simple que j'avais envie de courir à elle et de lui demander de toute mon âme :
— Dites-moi don quelque 5: je vous en prie. | Le or s’écarta lentement du CADATUÈrE et Blakhine dit en se signant :
— Nous voilà partis.
RS wi
A Sarapoul, Maxime, congédié par le capitaine, quitta le bateau; il partit sans prévenir personne, sans prendre congé, tranquille et grave. Il fut suivi de la femme, toujours gaie et avenante, et de la. jeune fille aux vêtements fripés, aux yeux habituel-
Jement gonflés. Quant à Serguéi, il resta longtemps
agenouillé devant la cabine du capitaine; il baisait
le bois de la porte, s’y frappait le front et gémissait :
— Pardonnez-moi, je ne suis pas coupable, c'est Maxime!
Les matelots, les sommeliers, quelques passagers même savaient qu’il mentait, mais ils lui disaient néanmoins :
— Continue, continue, il t’'excusera.
Le capitaine lui ordonna de déguerpir, il le poussa même du pied avec tant de vigueur que Serguéi tomba à la renverse; il finit tout de même par
lui pardonner. Et Serguéi se mit immédiatement courir sur le pont, portant les plateaux avec les tasses à thé: pareil à un chien, il regardait les gens . «dans les yeux d’un air quémandeur.
Le changement continuel du public ne modifiait en rien la vie du bateau; les nouveaux passagers
parlaient des mêmes choses que ceux qui les avaient.
précédés : de la terre, du travail, de Dieu, des femmes; mêmes sujets de causeries, ne expres- SiONS :
. l’homme n'a plus qu'à souffrir! Il n'y a rienà Hi c'est notre sort! »
Ces paroles découragées m’exaspérèrent; je ne pas la boue, je me révolte contre le mal, l'injustice, les outrages dont je suis victime; je sens nettement que je ne les mérite pas.
Je me demande parfois comment des gens aux
instincts violents, féroces, pouvaient obéir si docilement aux ordres de otelite qui les mn avec brutalité.
— Pourquoi vous entassez-vous contre le bord? crie le pilote, en fermant à moitié ses yeux, qui sont beaux mais vindicatifs. Vous faites pencher le bateau, allez-vous-en d'ici, démons...
Lès à détaO ne Een vont ADI l’autre côté, d’où on les chasse comme des moutons.
— Ah! maudits… x
Par les nuits brülantes, sous la tôle de la tente que le soleil a chauffée à blanc, on étoulfe; les pas-
sagers s'éparpillent sur le pont comme des blattes et se couchent n'importe où; quand un débarcadère
« Le Seigneur | à décidé q que l'homme doit souffrir
est en vue. les matelots les réveillent à coups de pied...
— Hé, que faites-vous là sur notre chemin? Allez a vos places. si
Ils se lèvent et, tout ensommeillés, ils se dirigent vers le côté indiqué.
Les mateloits sont des gens comme eux, mais habillés d’une manière différente et ils commandent comme s'ils étaient des agents de la police.
Ce qu’on remarque tout d’abord chez les gens, c'est la timidité, la tranquillité, la soumission mélancolique, et il est à la fois étrange et terrifiant de voir tout à coup cette écorce d’obéissance livrer passage à la frénésie cruelle, incohérente et presque toujours dépourvue de gaîté. Il me semble que les gens ne savent pas où on les mène, qu'il leur importe peu de choisir le lieu où ils descendront du bateau. Où que ce soit qu'ils débarquent, ils ne resteront pas longtemps sur le rivage; ils remonteront bientôt sur Ce bateau ou sur un autre et s’en iront de nouveau on ne sait où. Ils ont l'air de vagabonder, d'être égarés, de n'avoir ni feu ni lieu: la terre entière leur est étrangère et ils sont tous poltrons au suprême degré.
Une nuit, vers deux heures du matin, quelque chose sauta dans les machines, avec une détonation pareille à celle d’un canon. Le pont se couvrit immédatement d'un nuage de vapeur blanche qui sortait en masse épaisse de la cale aux machines et s'échappait de toutes les fentes; quelqu'un d'’invisible cria d'une voix assourdissante :
— Gavrilo, hé, Gavrilo!.…
Je dormais près de cette cale, sur la table uù Je
lavais la vaisselle: lorsque je me réveillai sous la
secousse et la détonation, tout était silencieux sur le pont: une vapeur brûlante sifflait dans la machinerie, les pistons martelaient à coups fréquents. Mais l'instant d’après, tous les voyageurs du pont se mirent à gémir, à hurler sur des tons différents et du coup je fus angoissé.
Dans le brouillard blanc qui se dissipait rapidement, des femmes en cheveux, des hommes dépenaillés, aux yeux ronds comme ceux des poissons, se démenaient et tombaient les uns sur les autres: tous trainaient des paquets, des sacs, des malles; trébuchants et haletants, ils invoquaient Dieu, saint Nicolas le Thaumaturge, ils se battaient; c'était
vraiment terrifiant, mais captivant aussi; je suivais
ces gens et regardais ce qu ils faisaient.
Je voyais pour la première fois une panique nocturne et je compris immédiatement que les passagers s’effrayaient sans raison : le bateau ne ralentissait pas son allure; sur la droite, tout près, brillaient les foyers des faucheurs; la nuit était claire, la lune pleine et très haut dans le ciel. |
Sur le pont, on FABTE de plus en plus; les
passagers des cabines s’y précipitèrent; quelqu'un
kuta par-dessus bord, un autre le suivit, puis un troisième; munis d’une büche deux hommes jet un moine essayaient d’arracher un banc vissé au pont; à l'arrière, on lança à l’eau une grande cage remplie de poules; au milieu du pont, à côté de l'échelle menant à la plate-forme du capitaine, un paysan s'était agenouillé et, faisant la
révérence à ceux qui passaient, il hurlait comme un loup: |
— Je suis un grand pécheur, bonnes gens...
— Un canot, un canot, criait un gros monsieur, sans chemise, vêtu seulement d’un pantalon: il se (rappait la poitrine avec ses poings.
Les matelots couraient, prenaient les gens au collet, les souffletaient, les jetaient sur le plancher. Un pardessus passé sur sa chemise de nuit, Smoury allait et venait lourdement; de sa voix retentissante, il réprimandait tout le monde :
— Vous n'êtes pas honteux? Pourquoi perdre la tête comme des poules? Le bateau marehe, et vous voyez bien la rive! Les imbéciles qui ont sauté à l'eau, et que les faucheurs ont repêchés, les voilà, vous voyez bien ces deux canots?
Quant aux voyageurs de troisième classe, il leur assénaitun coup de poing sur la tête, de haut en bas, et ils s’effondraient sans mot dire comme des sacs.
Le vacarme ne s'était pas encore apaisé qu’une dame en pèlerine, armée d’une cuiller à soupe, se précipita vers Smoury et se mit à glapir, en brandissant la cuiller sous le nez du cuisinier : :
— Comment oses-tu me parler ainsi?
Un monsieur tout mouillé la retenait en suçant ses moustaches, et il disait avec dépit et ennui :
— Laisse-le donc, cet abruti…
Smoury laissa tomber les bras, clignota d’un aù embarrassé et me demanda :
— Quest-ce que cela veut dire, hein? Pourquoi saute-t-elle sur moi? Grand mercil C'est bien la première fois que je la vois .
Et un petit paysan gémissait, en crachant du sang : — Ça, des gens? Ah! les brigands!
En été, je fus témoin de deux paniques sur le -bateau, et elles furent l’une et l’autre provoquées non pas par un danger direct, mais par la peur de sa possibilité. Une autre fois, pendant le jour, les voyageurs attrapèrent deux voleurs, l’un était vêtu en pèlerin; en cachette des matelots, ils les battirent pendant près d’une heure et quand l'équipage délivra , les larrons, le public couvrit les matelots d'injures :
— Les loups ne se mangent pas entre eux, on le sait bien! |
— Vous êtes des ipods vous-mêmes, c'est pour cela que vous prenez la défense des fripouilles…
Les deux voleurs avaient presque perdu c connaissance; ils pouvaient à peine se tenir debout lorsqu'on les remit à la police, au prochain débarcadère.
Beaucoup d’autres choses me troublaient et m'empêchaient de comprendre la mentalité de tous ces gens, de me rendre compte s'ils étaient méchants ou bons, paisibles ou révoltés, et surtout pourquoi ils passaient si vite de la fureur cruelle à l’'humble ‘soumission.
J’interrogeai le cuisinier, mais il s’enveloppait à fumée avec sa cigarette et il répondait le plus souvent, à contre-cœur : -
— Eh! les gens, hé bien, ce sont les gens... L'un est intelligent, l’autre est un imbécile. Tu en poses, des questions! Tu ferais mieux de lire des livres au lieu de ruminer. Dans les livres bien écrits, tout ça doit être expliqué.
Souvent, il répétait :
— Eh! Il faudrait pouvoir t’envoyer à l'école: tu n'es pas à ta place ici.
Je le sentais aussi. Serguéi se conduisait fort mal envers moi; à plusieurs reprises, j'avais remarqué qu'il menlevait de la table des services à thé et qu'il servait les voyageurs en cachette du restaurateur. Je savais que C'était un vol; Smoury m'avait prévenu plus d’une fois :
— Prends garde, ne donne pas de ta vaisselle aux sommeliers… ‘
Que de choses pénibles pour moi! Souvent j'avais envie de m'’enfuir au premier arrêt, de m’enfoncer dans la forêt. Seul, Smoury me retenait: il se montrait toujours meilleur envers moi, et le mouvement continuel du bateau m’enchantait étrangement. Je n’aimais pas les stations aux débarcadères; j’espérais sans Cesse quil arriverait quelque chose et que nous allions voguer de la Kama à la rivière Blanche, à la Viatka, ou au Volga même, et que je verrais de nouveaux rivages, d’autres villes et d’autres gens.
Mais rien de tout cela ne se réalisait; ma vie sur le bateau fut coupée d’une façon inattendue et honteuse
pour moi. Un soir, comme nous étions entre Kasan
et Nijni-Novgorod, le restaurateur m’appela dans sa \cabine; j’entrai, il ferma la porte sur moi et dit à Smoury qui était assis, l'air maussade, sur un pouf : — Voilà.
Smoury me demanda brutalement :
— Tu donnes des couverts à Serguéi?
— Il les prend lui-même quand j'ai le dos tourné. Le restaurateur dit à mi-voix : R
— Ilne le voit pas, mais il le sait.
Smoury se donna un coup de poing sur le genou, qu'il se gratta ensuite en disant : | |
— Attendez, vous avez le temps... |
Et il se mit à réfléchir. Je regardai le restaurateur; il me regardait aussi, mais! il me sembla qu'il n'avait pas d'yeux derrière-ses lunettes. |
Il vivait sans bruit, marchait sans bruit et parlait à voix basse. Parfois sa barbe décolorée et ses yeux vides surgissaient on ne savait d’où, et disparaissaient immédiatement. Avant de se coucher, il s'agenouillait longtemps à l'office, devant l'icône; je le guettais à travers un guichet de la porte qui
était découpé en/ forme d’as de cœur, mais Je
ne réussis jamais à voir comment le restaurateur priait; il restait simplement agenouillé, contemplait l’image et la lampe éternelle, soupirait et lissait sa barbe. | | ji An et
Après un moment de silence, Smoury demanda :
— Serguéi t’a-t-il donné de l’argent?
— Non.
—— Jamais?
— Non, jamais.
— Il ne ment pas, dit le cuisinier au restaurateur; celui-ci murmura :
— Peu importe. Je vous en prie.
— Allons, acceptons cela, me cria Smoury: il
s’approcha de ma table et me donna une petite chi-
quenaude amicale à la tempe.
— Nigaud! Je suis aussi un imbécile! J'aurais dû avoir l’œil sur tout cela.
A Nijni, le restaurateur me congédia; je touchai à