L'ANGLICISME
Nos relations avec nos compatriotes anglais ; les Canadiens-français qui nous reviennent après avoir passé quelque temps aux États-Unis ; l'étroite parenté des deux langues anglaise et française ; telles sont les trois causes qui favorisent particulièrement l'intrusion de l'anglais dans notre langage.
Nous vivons dans un pays anglais. Nous
sommes dans un continuel entourage de fils de la Grande-Bretagne et nous adoptons peu à peu, et à notre insu, d'abord, leur langue, puis leur tournure d'esprit, leurs usages, leurs mœurs.
Si les Canadiens-français ont réussi à supplanter la langue anglaise dans les Cantons de l'Est et dans d'autres parties de la Province, ils n'ont pas réussi à débarrasser leur langage des expressions hétérogènes qu'une autre race y a laissées.
Ils sont à plaindre, nos Canadiens qui nous reviennent des États-Unis avec ce lourd bagage de termes anglais qui, malheureusement, échappe à la douane. Ils en épicent, saturent et sursaturent à souhait leur langage. Ils croient faire parade de science en jetant à tout propos le mot anglais au milieu des phrases les plus françaises. C'est une façon à eux de nous montrer qu'ils ne sont pas allés aux États-Unis sans passer par la « déniaise-machine ».
Une voie des plus faciles à l'anglicisation est constamment laissé ouverte par l'étroite parenté des langues anglaise et française. D'après le statisticien anglais Thommerell, sur 86,000 mots dont se compose la langue anglaise, 20,000 mots sont français, grecs-français, latins-français ou grecs-latins-français, comme : téléphone, automobile, télégraphe, monocle, etc. On voit dès lors le péril pour les deux langues, surtout si les nécessités sociales les font vivre constamment à proximité l'une de l'autre. C'est la marche du pot de fer et du pot de terre et le peu de patrio-
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tisme de nos gens fait en sorte que la nôtre soit menacée du même sort que le pot de terre.
Dans la suite des siècles, il s'est trouvé des mots qui ont conservé le même sens dans les deux langues ; d'autres ont une légère nuance qui les différencie ; d'autres se sont séparés sans retour. L,e temps, c'est un grand maçon qui élève, construit et démolit sans cesse. Il joue ce rôle dans la signification des mots. Au dixhuitième siècle, les Précieuses Ridicules souffraient que Voltaire parlât des grâces du « sexe imbécile » et elles en étaient flattées. Voit-on la tête que feraient aujourd'hui nos suffragettes, si un poète audacieux se permettait de louer les charmes du « sexe imbécile » ? C'est que jadis, le mot « imbécile » signifiait « faible » ; aujourd'hui, il signifie « inintelligent », « sot », « abruti»; ce qui est un effet du temps et de l'usage qui changent la signification des mots.
Il est des mots qui s'écrivent en français comme en anglais, et qui, à l'origine avaient la même signification. Ayant bifurqué chacun dans une voie différente, leur sens s'est modifié, et aujourd'hui, ils ont chacun un sens différent.
L' anglicisme consiste à accepter un mot, une expression, une tournure de phrase qui a V allure française, tout en lui donnant la signification anglaise, de sorte qu'on parle anglais avec des mots français.
1/ intrusion de l'anglais dans notre langue se fait de trois manières :
i° On intercale un mot anglais dans une phra-
se française : Prends le canthook et ponsse cette log plus loin. Laisse le « side-walk » et passe la « street ». Les « improvements » d'une machine.
2° On habille un mot anglais à la française et l'on en fait un barbarisme. Pour cela, on fait le tour de force de prendre un radical anglais et de lui donner une suffixe française : Pitch-er ; catch-er ; tight-er un cheval après la fence.
3° Ou bien encore, on traduit l'idée, la phrase, le mot anglais d'une façon inexacte, par des mots dont l'orthographe est semblable mais dont la signification française est différente : Mettre à une maison trois capots (coat, couche) de peinture ; milkman (laitier), letter-man (facteur), fireman (pompier) deviennent ainsi : homme du lait, homme des lettres, homme du feu.
Dans notre pays de vie intense, on préfère la vitesse, la rapidité, à la précision. Aussi, notre langage en souffre énormément.
Une certaine paresse intellectuelle, le désir d'arriver au bout de la phrase le plus tôt possible nous fait adopter le premier mot qui se présente à notre esprit sans que nous prenions le temps de nous rendre compte de son origine, de son à-propos et de sa précision. Si le mot qui représente l'idée est anglais, ou bien nous ne prenons pas la peine de le traduire ou nous le traduisons mal, et, comme conséquence, nous surchargeons notre langage d'anglicismes.
Il est convenu que, dans le présent ouvrage, je donne le nom à! anglicisme à toute intrusion de
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l'anglais dans notre langue, soit par le terme anglais, soit par la tournure de phrase.
Il faut absolument purger notre langue de ces mots barbares dont le nombre est illimité. Je me bornerai à ceux qui sont le plus en vue, les plus inexcusables et qui s'emploient tous les jours, alors que nous connaissons ou devrions connaître les mots français correspondants, qui sont de beaucoup préférables.
Dénonçons donc les mots anglais parasites et les anglicismes audacieux qui détériorent, déprécient la langue française.