LES AMOURS DU PÈRE EÉON
Le don Juan, bien pressé, voulait bâcler l’affaire tout de suite; mais, étant veuf, il lui fallait produire le certificat de décès de la défunte, et il ne pouvait le retracer. Malheur!
Monsieur le curé refusait avec raison de les marier, ce qui causait beaucoup de chagrin à la vieille dévote. Elle languissait, pleurait, se lamentait, et nous disait, des larmes dans la voix: “Jusqu’à ma vache, la pauvre bête! qui ne donne plus que huit vaisseaux de lait! Jusqu’à mes poules, des vraies poules de race, qui ne donnent plus que douze oeufs (le coq refusant, par sympathie, sans doute, de faire sa part!) Y a rien qu’un bon mariage pour ramener tout ça.”
Elle arriva chez moi un soir, les yeux rougis par les pleurs, et me déclara: “M. le docteur, puisque le curé ne veut pas nous marier, je suis décidée de faire une chose ben pénible!” Je regardai ma femme, inquiet. Qu’allait-elle faire, la vieille voisine? Se jeter dans son puits? Se suicider?
— J’suis décidée d’écrire au pape.
- — Hein! Au pape! Pourquoi n’écrivez-vous pas plutôt à l’évêque?
— Ça sert à rien, M. le docteur, l’évêque est trop ami avec notre curé; il va dire comme lui. J’vas m’adresser tout de Suite à la bonne place, au Saint-Pére. Youlez-vous lui écrire pour moi?
■ — Ah! bien non! par exemple. Je ne veux pas me mettre à dos avec mon évêque et mon curé. D’ailleurs, vous avez assez d’instruction, écrivez-lui vo^-même.” Et je pensai: “Elle n’en fera rien.”
Ma voisine me boudait depuis quelque temps et je n’entendais plus parler de mariage quand, un jour, je rencontrai M. le curé, qui m’interpella: “Savez-vous, docteur, que votre vieille folle de voisine a écrit au pape pour lui dire que je refusais sans raison de la marier?
— Vraiment, M. le curé? Mais qui a pu écrire pour elle?
— C’est elle-même, elle-même qui a écrit. J’ai sa lettre, l’enveloppe, tout.
— Et comment l’avait-elle adressée?
— Tout simplement: Monsieur le Pape , Rome.
— Et le Souverain Pontife a reçu sa plainte?
— Mais, certainement! Il n’y avait rien de plus clair que cette adresse: Monsieur le Pape, Rome. Il n’y a qu’un pape, et il n’y a qu’une Rome, sur la terre, tout le monde sait ça. Et le Souverain Pontife a envoyé cette supplique à monseigneur l’Archevêque d’Ottawa, lui demandant des explications ; Mgr Duhamel me l’a adressée, me priant de lui dire pourquoi j’avais refusé de bénir ce mariage.
; yai répondu à monseigneur, qui a transmis ma réponse au pape.
EES AMOURS DU PÈRE EÉON
— Ce qui prouve, ajouta le saint prêtre, que l’Eglise est une bonne mère, et que son chef est un bon père, puisqu’ils s’occupent des plus humbles de leurs enfants.
Mais les vieilles amours étaient rompues...
Le père Léon Lalande était un des cousins germains de ma mère; cousin aussi, disaitil, du célèbre prédicateur du même nom de la métropole. Est-ce vrai ? Ce serait bien possible, car si le bon vieillard ne possédait aucune instruction, il avait beaucoup d’esprit; autant peut-être que son parent, l’orateur sacré.
Quant à moi, je l’estimais, je l’aimais, ce brave cousin, non pas à la mode de Bretagne, mais à la mode canadienne. Beaucoup plus âgé que moi, il me tutoyait, ce qui était loin de me déplaire.
Il s’était fait colon, il y a bien des années, dans le Castor (canton de Doncaster), mais à présent, trop vieux, trop cassé pour éventrer la glèbe, il vivait avec un de ses fils, à la fortune du pot (du potte, prononçait-il).
N 'Un jour, il me confessa: “Cousin, c’est ben de valeur de vieillir, et de se sentir tout seul dans le monde. Tu comprends, mes enfants
sont ben bons pour moé; mais j’aL personne pour causer, les jeunes y s’occupent pas beaucoup des, vieux à c’t’heurc, pis les enfants font
En guettant eEs ours
ben. du tapage et j’ai de la misère à dohnir. Et pis ma bru a trop d’ouvrage pour s’occuper de mon linge et les souris mangent mes habits.
! — Tiens, vous aussi, père Lalande?
— Comment: vous aussi? Qu’est-ce que tu veux dire par là?
Eh bien ! cousin, c’est la même histoire que notre curé m’a racontée l’autre jour. C’était un de ses paroissiens, âgé comme vous, et qui se plaignait, comme vous, que les souris mangeaient ses habits. M. le curé, qui n’est Pas bcte, vous le savez, lui fit la remarque:
Mais,, mon cher ami, si les souris mangent voti e linge, ce n est pas une femme qu’il vous faudrait, c’est une chatte !”
Le père Léon, tout en riant, répliqua:
—Ah! ben moé, c’est pas une chatte qu’v nie faut; une chatte lavera ben ma vaisselle avec sa langue, mais a fera pas mon lit, a pourra pas faire, la soupe, a viendra pas jaser avec moéjuiand j 'm’endormirai pas le soir.
1 u connaîtrais pas, cousin, ajouta-t-il, une v-'-ve ou une fille âgée, pas trop vieille, pas lnC bude, qui pourrait faire mon affaire?1 , Venez, père Léon, j’ai justement l’artif • °as la main. Droit en face demeure une
b - c grosse veuve, qui, je crois, saura vous
contenter.
Je le chaperonnai jusqu’aux pieds de la meie Joli coeur, qui rougit comme une pucelle a 1 arrivée de son premier prétendant.