‹ En guettant les oursChapitre 18 sur 35 · LES AMOURS DU PERE LEON · texte numérisé non relu

LES AMOURS DU PERE LEON

Au Rév. Père Louis Lalande, S. J.

La veuve Jolicoeur était une petite vieille accorte et ragote. Quand elle déambulait sur le trottoir ou dans ïa rue, la figure rougeaude et souriante, elle se balançait comme l’oie, dont elle avait l’intelligence.

Son bon vieux lui avait laissé quelque bien; et, n’ayant pas d’enfants, elle partageait son temps entre l’église et les soins de son petit ménage.

Elle demeurait à deux pas de chez moi, et souvent elle venait faire un brin de causette avec ma femme ou jouer avec mes bambins; quelquefois, aussi, elle nous demandait d’écrire ses lettres, car elle savait à peine lire et signer son nom.

Elle aimait à parler de ses dévotions, et de sa vache qui donnait douze “vaisseaux” de lait par jour, tandis que la nôtre, disait-elle, n’en donnait que six, mais elle nous cachait qu’elle avait fait faire chez le ferblantier, en secret, des plats exprès pour elle, ne contenant qu’une pinte au lieu d’un pot.

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Et ses poules donc ! Ce qu’elles pondaient ! Elle “levait” jusqu’à treize et quatorze oeufs par jour, oubliant qu’elle ne possédait que douze poules et un coq. Oh ! la bonne petite vieille !

—J’arrive du presbytère, racontait-elle un jour à mon épouse, et j’ai vu M. le curé: il m'a abonnée aux Ananas de Ste-Anne et m’a fait entrer dans l’ Archiconf rérie des blasphémateurs.

Mais j ai appris une grande nouvelle, madame Jolicoeur, vous ne m’avez pas parlé de cela; il paraît que vous allez vous marier?

. Ah! non! non! c’est pas le cas, madame Grignon, c’est des suppositoires que les gens font.

Quelques jours plus tard elle revint à la maison, et raconta d’un air soucieux qu’elle s ennuyait beaucoup du défunt et que, la nuit, elle avait grand’peur du vent.

— C est curieux, lui dis-je en riant, comme les vieilles veuves qui veulent se remarier en jettent toujours la faute au vent; les vieux veufs, eux, accusent les souris de manger leurs habits ! !

Et c est vrai que la veuve était en amour. Un petit vieux bien mis, mais à la mine chafouine, la fréquentait. Il venait d’arriver au village; personne ne le connaissait. En marchant, en parlant même, il faisait beaucoup de vent, mais ce n’était pas l’espèce de vent que la vieille amoureuse redoutait.

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