LA RÉTRACTATION ET LA CATA¬ RACTE DU PÈRE LAVICTOIRE
A rnon ami, le poète A. DesRocher».
Je Fai dit déjà, le père Jean-Baptiste Lavictoire était franc comme du bon bois d’érable, mais prompt comme l’éclair, ce qui, parfois, lui jouait de mauvais tours.
Un dimanche, après la grand’messe. j’entendis près de l’estrade du crieur public des voix se querellant, au milieu d’un grand nombre de colons qui riaient aux éclats; je m’approchai. C’était le père Lavictoire, en train de se disputer avec un nommé Belpeau, riche habitant de l’endroit.
— -Oui, mon Belpeau, lui criait-il, j’te connais à c’t’heure; tu m’as vendu un cheval garanti cinquante piastres; tu m’as assuré qu’il était sain comme une balle. T’as profité de c’que j Voyais pas clair pour me tromper. Tu le savais ben que ton cheval n’avait rien qu’un oeillet qu’il avait Frotte. C’est-y pas vrai que tu t es vanté après ça à la boutique de forge, chez Touchette, que tu m’avais fourré comme y faut? Tu sais, Belpeau, que j’ai pas de porte de darrière, moé, j’vas t’dire ce que t’es: t’es rien qu’un homme à deux faces et t’as les doigts croches comme ça, quiens! quienslfl.”
RÉTRACTATION DU PÈRE DAVlCTüIRE S 5 1
Ht le vieux colon faisait mine de gratter avec les ongles de ses deux mains. Les gens applaudissaient. Belpeau, rouge et furieux, déclara: “Vous avez entendu, messieurs, ce que Je bonhomme m’a dit. Il va se souvenir de moi.”
Le dimanche suivant, le père Lavictoire entra à mon bureau.
— “Bonjour, docteur. Vous êtes juge de paix, à ce qui paraît? — Oui, monsieur. — J’viens vous consulter, lisez ça.” Ht il me remit une lettre de l’avocat Charles de Montigny, de Saint-Jérôme, lui réclamant, au nom de son client, Narcisse Belpeau, une somme de deux cents dollars pour injures verbales, ou, si le dit Lavictoire le préférait, une rétractation entière et publique, à la porte de l’église, à l’issue de la grand’messe, un des deux dimanches suivant l’envoi de cette lettre.
— Comment ! Belpeau veut avoir deux cents piastres de moé? L’effronté! Jamais de la vie! J’ vas plaider avec lui jusqu’au fond des enfers, s’il faut, et j’m’en vas lui prouver qu’il est rien qu’ane canaille.
— Voyons ! calmez-vous, M. Lavictoire, lui dis-je. La cour ne vous permettra jamais de faire une telle preuve, et vous allez vous enfoncer de plus en plus dans le pétriîî.
— Ôü c’est que j’vas prendre ça, moé, deux cents pmsrrcs? J’ai pas deux cents cofes*
- — Il n’est pas nécesaire de lui donner de l’argent. Faites-lui réparation d’honneur à la porte de l’église.
— -Sapré mille gueux! Moé, aller me mettre à genoux devant lui pour lui demander pardon, devant tout le monde? Jamais! jamais !
— Non! Non! Il ne s’agit pas de cela, père; dites seulement au public que, dans la chaleur de la discussion, l’autre jour, vous avez dit à M. Belpeau des choses qui ne sont pas vraies et que vous le regrettez bien.
, Le père Lavictoire réfléchit un peu et reprit.' Bon! Dimanche prochain je lui ferai sa petite réparation d’honneur.”
— Faites attention, père Lavictoire, n’allez pas vous fâcher et lui dire encore des gros mots.
—Craignez pas. J’arrangerai ben ça. Marri et bonjour!
Le dimanche suivant, après la messe, j étais anxieux de voir ce qui allait se passer; Fs gens avaient appris que le père Lavictoire devait laiie des excuses a Mojîsicut Belpeau. Les colons, toujours curieux et qui raffolent des batailles de coqs (tenons-nous ce goût guerrier des Latins?) attendaient en grand nombre à la porte de l’église.
Belpeau, gros et gras, la figure bien rasée, i osl et joufflue, se promenait de long en large