RÉTRACTATION DU PERE) RAVICTOIRE
sur le perron du temple, mais il avait l’air soucieux. Il n’était pas dans son assiette. Son adversaire, lui, se tenait plus bas, sur les marches, riant et badinant avec la jeunesse.
— Aïe! les amis, cria-t-il, allez-vous en pas: j ai un mot à vous dire. L’autre jour, vous savez, j’ai eu une p’tite dispute avec monsieur
Dites-moi franchement si c’te face-là. . .” fpage 154)
Dessin de Mat.
Belpeau, au sujet d’un cheval qu’y m’avait vendu, et, dans la chaleur de la discussion, j’ai échappé des paroles qui sont pas vraies, que j’aurais pas dû prononcer. J’ai dit, par exemple, qu’il avait les doigts croches . . .
Et il dévisagea Belpeau.
Ce dernier, transi par le froid très vif qu’il faisait ce jour-là, et ganté de gants de “kid” sans doublure, se battait les flancs de ses grands bras, les doigts écarquillés et raidis par l’onglée.
Un lourd silence pesait sur l’assemblée. Et le père Lavictoire de reprendre : “J’ai dit qu’il avait les doigts croches-, c’est pas vrai. Vous le voyez comme moé, il a les doigts drets comme des clous.”
Belpeau rougit comme un coq d’Inde.
— “J’ai dit aussi, messieurs, que c’était un homme à deux faces; c’est pas vrai encore. Vous le voyez comme moé, y en a rien qu’ane. Mais dites-moé, franchement, mes amis, si c’te face-là a pas 1 air du ventre de ma truie, quand a nourrit!”
Belpeau s’élança pour frapper le vieillard. Vingt poings s’élevèrent à la fois, et vingt voix crièrent ensemble: “Si tu lui touches, Belpeau, t’es mort!”
f Tremblant pour mon vieil ami, j’écrivis à 1 avocat de Montigny, que je connaissais intimement, et je lui racontai l’histoire de la rétractation. Il s’empressa de me répondre: “Ton vieux Eavictoire est impayable, et nous avons bien ri au bureau en lisant ta lettre. Tu lui diras de ma part de ne pas être inquiet, et que si Belpeau revient à la charge, je vais lui conseiller d abandonner 1 affaire, s’il ne veut pas se couvrir davantage de ridicule.”
Lorsque je revis le vieux colon, je lui lus
^ettre de l’avocat, et il me remercia avec effusion»
rétractation du père eavictoire ^
—Maintenant, dis-je, M. Lavictoire, vous ai rendu un petit service, il faut qufeû! retour vous me fassiez plaisir.
— J’ sus ben paré, docteur, qu’est-ce que c’est ?
— Il y a bien longtemps que je vous demande d’aller faire enlever vos cataractes; il y en a une qui est mûre; il faut la faire ôter au plus tôt.
— Mais ça coûte cher ces opérations-là, et vous savez que j’sus pas ben argenté.
— Ecoutez-moi bien, M. Lavictoire: Je vais vous donner une lettre de recommandation pour le docteur Edouard Desjardins. C’est le meilleur oculiste de la ville de Montréal;1 il a été l’un de mes professeurs; de plus, c’est un de mes bons amis; je suis certain que l’opération ne vous coûtera pas un sou. Avec une lettre de M. le curé, les frais d’hôpital et les remèdes, etc., seront peu élevés, disons dix piastres en tout. Vous êtes capable de trouver dix piastres?
— Pour ça, oui.
Puis, après avoir réfléchi un instant, il ajouta: “C’est bon, j’vas y aller.”
Un mois plus tard, j’aperçus le vieux colon, qui déambulait -au milieu de la rue d’un pas incertain, se servant toujours de son bâton ferré.
— Bonjour, père Lavietoire, lui criai-je, vous êtes déjà de retour?
156 EN guettant EES ours
— Oui, docteur, ça fait une bonne petite escousse que j’sus revenu. — Avez-vous été opéié? Non, docteur, non! j’ai pas été opéré- - Pourquoi? le docteur Desjardins a-t-il refusé de s’occuper de vous? — Ah! non, le docteur Desjardins, c’est un vrai monsieur; mais c’est la faute aux clercs-docteurs. — Comment ça? ^ — ■ Ben! Vous savez comment c’est amanché à 1 hôpital-Dieu; on m’avait fait entrer d ane grande salle, où y avait ben des malades, presque tous avec des grandes lunettes noires ou des bandeaux su les yeux. Le docteur les examinait un par un, et les passait aux étudiants, ane bande de locifcvs qui étaient là, en leu disant : ‘‘Examinez ce patient-là, et dites-moi ce qu il a”.- Quand ç’a été mon tour, il leu répéta la même chose. Un clerc arrive aA moé, me poigne par le toupette, me lève la tete en 1 air d un coup sec, me regarde dans les yeux, et crie au docteur: “Cataracte'” Un aulre fait la même chose et crie, lui aussi :
Cataracte! Y en passa dix, vingt et y braillaient tous su le même ton : “Cataracte! Cataracted Cataracte!” J’avais attrappé le tarticohs a force de me faire tirailler. J’rep-arde en arrière, j’vous mens pas, j’cré qu’y en avait encore une centaine à venir. Vous savez docteur, que j’ai pas ben ben de la patience, j’me choque, et je leu dis: “Sapré mille gueux! Allez-vous me laisser tranquille? J me V tour-
rétractation du père; davictoire; 157
ne, j’me plie en deux, j’ieu montre mon fessier de culotte, et j’ieu crie: “Tas d’morvaillons ! J’en ai t’ane là, ane cataracte,” pis j’prends ma tuque et passe la porte.
— Et maintenant, qu’allez-vous faire, père Eavictoire, allez-vous rester comme ça, aveugle bientôt?
— Non, docteur, j’pars demain en pèlerinage pour Ste-Anne-de-Beaupré. Y paraît qu’a fait ben des miracles.
— Mais c’est loin, Sainte-Anne, vous savez, père, près de cent lieues; c’est un voyage qui va vous coûter cher.
* — Ça coûtera pas grand’chose, docteur, parce que j’vas y aller à pied et en demandant mon pain; y paraît que c’est ben plus chanceux pour obtenir des grâces . . .
guettant eEs ours
Et le pauvre vieux, l’héroïque colon s’en fut à pied vers la grande thaumaturge.
Deux mois se passèrent. Un jour, les habitants du Castor apprirent, en allant à la messe, que leur vieux concitoyen était de retour de son long voyage. Ce fut une alerte et les défricheurs se répétaient entre eux: “On va aller l’voir après-midi.” Ce jour-là, la maison du pieux pèlerin s’emplit de monde.
Naturellement les visiteurs s’informèrent de sa vue, et lui demandèrent à tour de rôle: “Ben, père voyez-vous., clair ? Me reconnaissez-vous?” Et le bon vieillard de répondre avec patience et résignation: “Y m’semble que j’voé un peu mieux; j’compte qu’avec le temps et les prières ça va r’venir.”
Puis on 1 interrogeait sur son voyage:
— C’est-y ben beau par là? c’est-y ben loin? avez-vous eu d’là misère? Il leur répondait:
— J’peux pas vous dire si c’est beau, j Voyais pas assez clair pour ça. J’ai pas eu d’misère trop, trop; d’icitte à la ville j 'connaissais l’chemin. A partir de la ville de Moréal, j’ai toujours suivi la grand’rivière. Et tout le monde me recevait su la main. C’est à qui m’aurait offert à manger, à coucher ; on remplissait mon sac de provisions. Je refusais rien, et quand j en avais trop, j’en r’donnais aux autres quêteux -que j’rencontrais le long d’là route... Mais c est loin, c est ben loin. J’ai usé deux
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paires de souliers de beu et quatre paires de chaussons de lame dans mon voyage j tenez regardez.” Et il leur montrait ses chaussures a\ ec de grandes ouvertures dans les semelles. Les colons se les passaient de main en main, et enfonçaient leurs doigts dans les trous. Ils se répétaient entre eux avec un air farouche d’étonnement : “A cré bateau! C’est ben effrayant si ça doit être loin par là ! Oui, bateau ! Y doit y avoir creux en grand!”
Casimir Hurteau entra comme une apparition. C’était un pauvre déshérité, laid et barbu, mais doué d’une âme sensible. S’approchant du maître de la maison, il balbutia: “Eh ben! père, vous voyez t’y clair, à c’t’heure?”
Impatienté, je père Lavictoire lui répondit: Non, Casimir, j’voé pus clair.”
. Et le timide benêt risqua: “J’cré ben que sainte Anne, aile est pas ben vargeuse, comme y disent, pour faire des miracles. Hein père?
Sapré mille gueux ! tonna le vieux colon, indigné, voulez-vous ben m’sacrer la paix? Pensez-vous que sainte Anne a toujours deux yeux parés à nous fourrer dans la tête en arrivant? Donnez-y donc l’temps!”
Brave coeur qui défendait contre tous la thaumaturge! Y eut-il jamais plus de foi en Israël ?
PÊCHES D’AUTREEOIS
A tous les membres du club du Lac d* Argent.
Toute ma vie j’ai été un pêcheur enragé. Je n’avais pas encore six ans, que mon aïeul, le père Jean-Jean, m’amenait avec mon frère Joseph, plus jeune que moi, à la Rivière-du- Nord, à Saint-Jérôme, pour y prendre des crapets, des petits mulets, des carpes et même des achigans.
Un peu plus grand, j’allais avec mes frères et mes amis jeter la ligne dans les ruisseaux Eecavalier, de la côte John, du Cordon, et nous en rapportions des brochettes de petites truitesdélicieuses à manger.
Plus tard, je m’éloignai davantage vers les lacs de Montigny, des Iles-Parker, Marois et autres pour pêcher la barbotte, la carpe, la truite et la perchaude.
Enfin, quand je fus établi dans les Laurentides, je parcourus pendant plus de quarante ans tous les lacs et les cours d’eau, à soixante milles à la ronde.
'Toujours, dans mes sacs de voyage, je mêlais à m«s trousses de médecin des lignes e*