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L’ÂGE D’OR DE MA PRATIQUE MÉDICALE

A mon fils aîné, le docteur Henri Grignon, et à mon bon ami, le docteur Wm Derôme.

Après quatre années trop vite écoulées d’études et de distractions, je parvins, à la fin de mars 1885, en me hissant sur la pointe des pieds, à décrocher un diplôme de l’Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, affiliée à l’Université Victoria de Cobourg, Ontario, et une licence du Collège des Médecins et Chirurgiens de la province de Québec, et je me pressai d’aller les accrocher au mur d’un modeste bureau à Sainte- Julienne, dans le comté de Montcalm.

Sainte-Julienne, aujourd’hui une belle petite ville, était un gros village, un chef-lieu peuplé presque exclusivement de journaliers et de rentiers, tous gens honnêtes, mais fort économes, personnages qui auraient fait la joie et la fortune du grand Balzac, ce véritable découvreur du roman moderne.

Ce fut longtemps l’endroit favori où les jeunes médecins allaient “se faire la main”; s’ils n’y séjournaient guère, c’est que le tarif médical, imposé par les patients eux-mêmes, n’était pas assez élevé. Jugez-en:

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Tarif 'médical établi par les habitants de Sainte-Julienne en 1885

, Accouchement: $1.50;

Visite de jour: $0.25;

Visite de nuit: $0.50;

Extraction d’un pois du nez d’un enfant:

Extraction d’une fève du nez d’un enfant: (c'est un peu plus gros) $0.15;

Extraction d’une dent: $0.15;

Extraction de deux dents: $0.25; etc., etc, . Et si, par malheur, l’homme de l’art en brisait une, il devait indemniser le patient, en lui donnant vingt-cinq ^cçnts.

Pour les habitants du Fort-à-la-Mélasse, colonie de “quêteux”, établie près du village, le tarif restait toujours le même: zéro. Je voulus relever les prix un peu: ce fut une clameur, que dis-je une clameur? ce fut une révolution, et les clients se dirigèrent du côté de Saint-Jacques et de Saint-Esprit, où les riches planteurs de tabac avaient établi un tarif encore plus bas. Dans ces beaux villages, les médecins crevaient; seuls, les charlatans, les rebouteurs surtout, s’enrichissaient.

Inutile de vous avouer que j’avais des loisirs, beaucoup de loisirs, encore que j’éprouvasse souvent de gros chagrins. Heureusement je trouvai là deux bons amis pour me consoler: un jeune avocat, compagnon de col-

lège gu nom do Olaüs Therrien, et un notaire charmant, du nom de Beauchamp.

Les tarifs imposés aux disciples de Thémis de ce chef -lieu n’étant pas plus élevés que le mien; ils jouissaient de vacances et d’un repos ininterrompus. Olaüs, beau garçon, spirituel jusqu au bout des ongles, était un Roger Bontemps, tout à fait insoucieux de l’avenir; le notaire et moi, moins philosophes, étions parfois rêveurs. — “Venez prendre un bon verre de bière, nous criait-il alors, afin de nous relever un peu le moral. Et nous entrions à l’hôtel Corsin ou chez le cabaretier Prévost. Tout en misant une partie de ^casino, nous dégustions deux ou trois verres de la jiqueur blonde (je l aime^ très pâle et très blonde : je ne me rappelle jamais ces vers du bohème Richepin sans me reporter aussitôt à ce temps-là). Pour dix cents, nous achetions une grosse bouteille de cette boisson fermentée et de la bien meilleure que celle qui se fabrique aujourd’hui, n’en déplaise à messieurs Dawes, Molson ou Ekers.

. Mais ayant peu de monnaie en poche, nous usions d’habitude de distractions moins coûteuses: nous allions pêcher la truite dans un i uisseau où il ny avait rien; nous allions faire la cueillette des framboises, des bluets, des noisettes et des faînes : il y en avait beaucoup Au retour, Olaüs, doué d’une belle voix de baryton, qui me fendait l’âme tout de même, chantait les refrains de son gai répertoire:

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En roulant nia boule, Vogue! beau marinier, vogue! Vive la Canadienne! et son morceau favori, la Chanson des gueux.

Le notaire, lui, comme le brigadier muet, ne disait rien. Et moi, de ma voix fêlée, je répétais toujours, comme Jonas dans la baleine : “Je voudrais bien m’en aller.”

— Es-tu fou, docteur? me dit un jour Olaüs, tu parles constamment de t’en aller, mais où aller? Est-ce que nous ne sommes pas bien ici? Nous n’avons rien à faire, nous avons de quoi boire et manger, que veux-tu de mieux, qu’astu à te plaindre?

— Oui, mais il n’y a pas d’avenir pour nous.

— Pas d’avenir, dis-tu? Mon cher Edmond, ne sais-tu pas que nous aurons des élections avant six mois? Eh bien! nous allons nous présenter tous les deux: toi à Québec, moi à Ottawa, et je te jure que nous nous faisons élire.

— Y penses-tu, Olaüs? Nous ne sommes pas connus du tout dans ce comté.

— Et c’est justement pour cela, reprit-il, que nous serons élus haut la main. Les autres candidats sont trop connus, eux, c’est pourquoi les électeurs n’en veulent plus.

Je partis quand même. Olaüs ne bougea pas, et six mois après il représentait le comté de Montcalm à Ottawa.

Quatre ans plus tard, je le rencontrai dans un restaurant de la rue Saint-Jacques, à Mont-

réal. Entre deux verres de vin, nous causâmes.

— Dis-moi donc, Olaüs, comment as-tu pu te faire élire dans un comté où personne ne te connaissait?

— C’est justement la raison pour laquelle j’ai remporté la victoire.

—Mais encore, avais-tu des gens influents qui travaillaient pour toi?

— Pas du tout, mais avec du front on vient a bout de tout; tu sais que j’ai toujours eu de la gueule : je m’en servais.

— Que disais-tu aux électeurs afin de les convaincre ?

— Tout ce qui me passait par la tête, mais d’une façon éloquente, enflammée. Par exemple, je me souviens qu’un jour je leur répétais avec emphase : Messieurs les électeurs du beau comté^ de Montcalm, nous avons eu réunions sur ^ réunions, assemblées sur assemblées, comités sur comités, discussions sur discussions, et nous en sommes venus à la conclusion que les affaires sont les affaires ! — Hourra ! Hourra! Hourra! pour Therrien, criaient les électeurs. Ou bien, je questionnais les habitants de Saint-Jacques, en lançant des charges contre leur ancien député : Messieurs les électeurs de la plus belle ville du grand comté de Montcalm, qu a fait pour vous, je vous le demande, monsieur Dugas, votre représentant 'depuis tant d années a la Chambre des Communes ? Vous n avez pas seulement une rivière navi-

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gable dans la place! (Il n’y a qu’un petit ruisseau qui traverse le village). Et les braves gens de Saint-Jacques, enthousiasmés, criaient toujours: Hourra! Hourra! pour Therrien.

— Maintenant, interrogeai-je, ton mandat va expirer bientôt, as-tu l’intention de te présenter de nouveau?

— Il n’y a pas de danger; aujourd’hui, je suis trop connu.

— Et que te proposes-tu de faire à l’avenir?

— Comme de coutume: rien.

Pauvre Olaüs! Où est-il maintenant? Estil mort, est-il vivant? Une chose demeure certaine: qu’il soit n’importe où, à la Tuque ou aux Trois-Pistoles, dans ce monde-ci ou dans l’autru il doit être heureux J1'

Mais il était écrit que je ne moisirais pas dans Sainte-Julienne. Pendant que je séjournais là, j’épousai une des plus jolies filles de la Reine du Nord. Ses parents me suppliaient de retourner au berceau de mon enfance. Les compagnons de ma jeunesse et mes amis politiques (oh! ces politiciens!) semblaient me regretter beaucoup, ces derniers surtout à cause de mon talent de gueulard. Je cédai, et les journaux, en novembre 1885, annoncèrent à son de trompettes l’arrivée d’un nouveau prodige.

Hélas ! personne n’est prophète dans son

(1) J’ai appris depuis la publication de la première édition, que Olaüs Therrien est mort dernièrement au lac Témiscamingue, où il vivait en ermite et en philosophe.

paysM Jamais, à mon sens, un lieu commun ne fut plus vrai. Mes amis d’enfance . avaient peine à me reconnaître, et les politiciens (on se trouvait loin des élections), quand ils avaient besoin du “docteur”, faisaient de grands détours pour ne pas voir mon enseigne.

Attristé, écoeuré, je partis en avril 1886 pour la métropole où m’appelait, comme assistant, un ancien professeur de l’Université Laval, le docteur Arthur Ricard.

Mais le vieux médecin, un savant et un saint, que je n’oublierai jamais, avait perdu la vue, et, en même temps, la plus importante partie de sa clientèle: il n’avait conservé que quelques rares amis et tous ses pauvres, fort nombreux. Nous habitions non loin des quais, dans l’ancienne résidence de Sir Georges- Etienne Cartier, en face du vieil hôpital Notre- Dame. Notre clientèle comprenait donc tous les gens du bord de l’eau: matelots, rats de cale, débardeurs, émigrants, tous les rebuts de la société, toute la tristesse, toute la misère du monde.

Je ne puis me rappeler sans des haut-lecoeur mes visites à l’hôtel Rosco, ce vaste bâtiment, cette vieille arche de Noé, où grouillaient depuis près d’un siècle la vermine et la canaille.

Quand j’en parcourais les sombres corridors, entre deux rangées de chambres sales puant l’ordure et le whisky, et que j’entre-

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voyais, par les portes laissées ouvertes, 'oit enfoncées par les poings des apaches, des hommes, des femmes, des enfants déguenillés, presque nus, couchés sur d’infects grabats, les uns chantant des refrains sordides, d’autres poussant des gémissements lamentables, d’autres enfin, se battant à coups de bâtons ou de couteaux, je me croyais transporté dans l’enfer de Dante. Je me hâtais de soulager ceux qui m’avaient appelé et de fuir ces lieux sinistres.

Pour me distraire je me rendais tous les jours à l’hôpital Notre-Dame, où j’avais le plaisir de rencontrer de nombreux amis et de me perfectionner dans mes études, soit en assistant aux cliniques, ou en aidant les chirurgiens dans leurs travaux très intéressants. En outre, mon savant collègue me donnait une foule de recettes et de conseils dont j’ai su profiter durant les longues années de ma carrière médicale.

Mais ma jeune épouse, habituée à vivre dans des campagnes verdoyantes, s’étiolait à l’air vicié et aux bruits assourdissants de la ville. Redoutant pour elle la tuberculose et sollicité par le grand colonisateur, le curé Labelle, qui venait souvent nous rendre visite, je quittai Montréal en décembre 1886 pour aller m’installer sur les bords du lac des-Sables, à Sainte- Agathe-des-Monts, où j’ai toujours, vécu depuis.

Le premier dimanche que je passai dans ce petit hameau, je rencontrai la plupart des habitants de l’endroit, à la grand’messe. Leur accueil me parut des plus favorables. Dans l’après-midi, j’assistai aux vêpres.

Certes, je n’étais pas à la chapelle Sixtine, ni non plus à l’église de la Madeleine. Les chantres, tous médiocres, beuglaient ou miaulaient, tandis que d’autres, plus artistes, nasillaient comme s’ils avaient eu sur la bouche un peigne de corne enveloppé de papier mince. Au Salut, un colon mugissant entonna:

Mariam,

Refugiam Peccatoram !

Ora pro nobis.

— Est-il vrai, me dis-je, 'que je suis condamné à passer ma vie ici? Mieux vaut l’exil le plus lointain.

Mes débuts ne furent pas brillants, dans mon nouveau poste. Je raconte dans un chapitre précédent: “Darwin chez les colons”, comme un de mes premiers clients, que je pris tout d’abord pour un singe, et à qui je prescrivis un collyre très pur pour se mettre dans les yeux et une préparation goudronnée pour appliquer au bas de l’échine, se trompa en lavant l’œil du bas avec le liquide clair et les deux yeux du haut avec le goudron. Il faillit perdre la vue.

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Il n’y avait nullement de ma faute, mais, naturellement, à cause de son grand âge, les colons croyaient mieux la version du babouin que la mienne, ce qui me fit beaucoup de tort.

Une autre fois, un de mes amis vint me consulter pour m’encourager, sans doute, au sujet de ses cheveux qui tombaient beaucoup.

Il n’v avait plus un seul poil sur le top de son boghei . . .

(page 240)

Dessin de Bourgeois.

Je recourus à mon dictionnaire de médecine à l’article “Alopécie”, perte des cheveux. Je fus abasourdi par la quantité de remèdes proposés. J’eus l’idée géniale de fabriquer un composé de tous les médicaments mentionnés dans le livre et que je conservais sous la main; je mêlai de l’alcool méthylique, du baume du Pérou, de l’huile de ricin, de la teinture de cantharides, etc., etc. (le reste c’est mon secret et je le garde).

EN GUETTANT ees ours

“Voici, dis-je à mon ami, la meilleure préparation connue contre l’alopécie.” D’un geste de grand seigneur, il me tendit un dollar ; je le remerciai et recommençai la construction d’un château en Espagne. Mais je dus bientôt suspendre les travaux. Ce fut quand je revis le client, quelques jours plus tard. Horreur ! il n’avait plus un seul poil sur le top de son boghei (expression de charretier, peu usitée par les poètes d’aujourd’hui.)

Ce véritable patient était un bon garçon. Il ne se choqua point, ne fit même aucune allusion qui pût ressembler à un reproche. Pris de remords, j’eus envie de lui rembourser sa piastre; mais je l’avais dépensée et me trouvais à sec — “A plus tard,” pensai-je. Et mon ami disparut.

Un dimanche, à la grand’messe, je l’aperçus dans son banc. Je ne le reconnus pas d abord; mais c’était bien lui. Il possédait maintenant une superbe chevelure tout ondulée, comme on en voit parfois, mais pas souvent, sur la tête des anges dans les églises. A la sortie, les femmes se poussaient du coude, en le désignant: “Regardez donc, s’il est bel homme, s’il rajeunit!”. Je décidai alors de ne pas lui rendre son argent. — “C’est grâce à moi, me disais-je, s’il a une belle perruque et si les femmes en raffolent; il me semble qu’en conscience ce serait à lui de me remettre quelque chose, ne serait-ce que cinquante cents.”

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Cependant je n’abandonnais pas ma fameuse recette. Par la suite, je m’en servis comme lotion épilatoire, avec beaucoup de succès.

Mais les affaires n’étaient pas brillantes: la braise et la galette ne venaient pas vite, et pourtant c’est si nécessaire lorsque l’on a un foyer à chauffer et une famille à nourrir. Pour comble de malheur, j’avais un confrère qui coupait les prix. C’était un pauvre alcoolique dont le père, un juge distingué, payait la pension, de sorte qu’il ne travaillait que pour enrichir les Molson. Il peinait toute une nuit auprès d’une femme en couches, guettant les ours et besognant, pour une bouteille de whisky qui valait 35 cents à cette époque. Et comme la plupart des colons vivaient dans la pauvreté, plusieurs passaient à ma porte pour aller le chercher. Ce n’était pas gai pour moi et ma petite famille.

En mars 1889, mon malheureux confrère ayant renversé une lampe à pétrole dans son lit, la maison qu’il habitait fut incendiée et lui -même se brûla très grièvement.

Je le soignai comme un frère. Deux mois plus tard, il s’en allait achever sa guérison dans sa famille, et je ne le revis plus.

Un autre médecin, établi au nord de Sainte-

Agathe, s’en fut lui aussi, découragé, et pen-

‘°'ff ouelques années je restai le seul disciple 16'

EN guettant EES ours

d’Esculape pour le vaste territoire de colonisation qui s’étendait de Sainte-Agathe jusqu’à Nominingue et à l’Annonciation, c’est-à-dire à plus de soixante milles de chez moi.

Dès lors, je ne manquai plus de distractions, ni de braise , ni de galette. Cette population se voyait bien obligée de m’employer. Il m’arrivait parfois de couper une main ou tout un membre supérieur aux trois-quarts dévoré par la gueule des moulins à battre le grain, de ces affreuses machines que j’appelais les mangeuses de bras. D’autres fois, j’amputais une jambe, j’ouvrais un ventre, je pénétrais dans une poitrine, et je me souviens même d’un jour mémorable où j’ai senti dans ma main le coeur palpitant d’un colon héroïque. Et souvent je pratiquais ces opérations seul, sans autre aide, sans autre garde-malade que la belle et grande fille du bon Dieu: la Nature. Mais quelle aide intelligente! Quelle admirable guérisseuse elle est!

Ees vrais chirurgiens étaient si éloignés, qu’il fallait bien que je fisse ces opérations. Du reste, en conscience, je ne pouvais laisser mourir des malades, des blessés, sans tenter de leur sauver la vie. Et avec quelle âme, et avec quelle ardeur je m’y prêtais!

Tous les jours j’extrayais des dents; assez souvent j’en cassais. Mais je ne pratiquais plus à Sainte-Julienne et je 11e remettais rien aux clients, ni dents, ni argent.

l, âge d’or de ma pratique médicaeE 2 43

. ^ux plus dédaigneux, je faisais avaler des pilules grosses comme des marbres, amères comme du fiel, ou des potions nauséabondes capables de faire lever le coeur d’un chien.

Mais une occupation plus importante absorbait la majeure partie de mon temps. Ht pour traiter ce sujet de nature à troubler l’imagination des jeunes enfants qui liront ou entendront lire ces mémoires, imagination déjà mise en émoi par une foule d’histoires, comme celles de Santa Claus, du Pere Noël, des fées et des sorciers, du Petit Poucet, du Chaperon rouge et surtout des jolis bébés roses trouvés sous les feuilles de choux, ou apportés de loin, de bien loin, par les cigognes ou les sauvages, je me servirai, si le lecteur veut bien me le permettre, d une parabole un peu triviale, mais tout à fait enfantine. Ht je dirai ;

Les femmes de mon pays, les plus âgées et les plus jeunes exceptées, gardaient des oiseaux dans leurs cages ; et comme si c’eût été pour moi une manie, j’allais de jour ou de nuit, qu’il fît beau ou qu’il fît laid, qu’il fît chaud ou qu’il fît froid, qu’il plût ou qu’il ne plût pas, ou parfois que la chose me plût ou ne me plût pas, j’allais, dis-je, par monts et par vaux, entr’ouvrir quelques-unes de ces cages, pour en faire s’évader les petits captifs du côté des vastes parterres de l’humanité. J’en délivrai ainsi près de quatre mille en qua*

rante-trois ans : de quoi peupler toute une ville, pardon! toute une immense volière.

Mais s’en découvrait-il de trop jeunes ou de trop faibles pour prendre leur vol? Après les avoir plongés dans l’eau lustrale pour les ravigoter, je leur ouvrais une porte secrète donnant sur les jardins du bon Dieu, qui, Lui, remplaçait leurs ailes frêles et ternes par des grandes ailes blanches, et en faisait des angelots.

Je Lui en adressai ainsi plus de deux cents. Je ne suis plus inquiet d’eux, et j’ai confiance même que, tout en voletant et en gazouillant autour du Seigneur, ils n’oublieront pas de. Lui glisser à l’oreille un bon mot pour leur sauveur.

Mais (ô ingratitude humaine, ou plutôt volatile!) des quatre mille autres à qui j’ai rendu la liberté, pas un seul n’est venu encore chanter sous nia fenêtre pour me remercier ; on. dirait qu’ils regrettent tous leurs sombres prisons. Et pourtant, j’en vois voltiger un grand nombre tous les jours autour de moi et j’en rencontre parfois sur les plages les plus lointaines.

Il y a cinq ans, je fus surpris d’en retrouver trois du même coup à deux cents milles au nord de Montréal, en pleine forêt vierge, si on peut appeler cierge celle qui a plus de cent amants. Je veux parler du territoire enchan-

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teur du club du Lac-d’ Argent, de ses cinquante membres et de ses nombreux admirateurs.

Nous venions d’arriver au club au nombre d’une vingtaine de gais lurons, membres ou invités. C’est mon ami, Alfred Gibault, secrétaire du club, qui avait organisé l’expédition.

Mon ami Alfred est un homme de “poids ...et mesures.”(i) Chaque année, lorsqu’il part pour son excursion au Lac-d’ Argent, dans le but de se donner de l’exercice et de maigrir, il pèse généralement deux cent trente-cinq livres; quand il revient après trois semaines, il en pèse invariablement deux cent soixante. Mais aussi il faut le voir manger !

Mon ami, le docteur A. Bernard, un homme de “poids. . . et mesures”, lui aussi (puisqu’il est le chef de ce bureau), nous accompagnait. C’est un des fondateurs de notre club, et il en fut toujours l’un des directeurs dévoués et éclairés. #

Au début, on me bombarda président, sous le fallacieux prétexte que j’avais découvert cet eden, ce paradis des pêcheurs; mais bien d’autres sauvages, Frank Wabee par exemple, le terrible meurtrier, en foulèrent le sol avant moi.

Plus tard, on me trouva trop encombrant sans doute et l’on me remplaça par mon jeune et vaillant ami, M. Reigner Brodeur, et comme

poiùs et mesures.

(1) Employé du gouvernement fédéral au département de*

fiche de consolation, sachant que je n’en avais pas pour bien longtemps à flâner sur cette planète, on me donna une place de membre à vie, une espèce de sinécure semblable à celle de conseiller législatif, ou de ministre sans portefeuille.

Ce soir-là, celui de notre arrivée au camp, la gaîté reignait partout.

Alfred donnait des ordres de sa voix de stentor, et répétait sans cesse son refrain favori : “Malbrough s’en va-t-en guerre. . .” Les plus jeunes dansaient et chantaient des choeurs patriotiques en battant la marche militaire autour . de la grande table. D’autres enfin affirmaient que le club c’est comme le collège, qu'il faut se purger en entrant, et prenaient! tout en faisant d’affreuses grimaces, de légères doses de “médecine.”

Le docteur Bernard et moi, les deux mentors et les plus âgés de la bande, nous nous bercions en causant près du foyer.

Entre deux marches militaires, j’entrai à la cuisine pour jaser avec le gardien, Narcisse Lefrançois, avec Aldège Constantineau, que j avais retenu comme guide, et sa femme Arzélie, accorte et jolie, notre cordon bleu. Ces deux derniers étaient partis de Sainte-Agathe à l’époque de leur mariage.

,, des plus jeunes membres m’apercevant, s écria: Aie! Aie! Regardez donc notre. vieux

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Doc qui est encore à jaser avec la cuisinière. Si ce n’est pas une honte!” Et tous de faire chorus: “Venez vous-en ici, vieux flirt; il est défendu d’aller à la cuisine, c’est contre les règlements, etc., etc.”

Je leur répondis: “Messieurs, cette jeune personne, c’est moi qui l’ai mise au monde, et je suis tenu en conscience de la protéger, surtout entourée comme elle est de gens qui, en dépit de leur allure martiale, n’ont jamais été, que je sache, décorés de la Croix de Saint- Louis.”

Arzélie avança la tête dans la porte de la salle à dîner, et confirma : “Oui, c’est vrai ! C’est lui qui m’a mise au monde. — Moi aussi, reprend son mari, il m’a mis au monde ”

Le jeune avocat Gaston Gibault, fils du secrétaire, vociféra à son tour: “Moi aussi, il m’a mis au monde!”

Et c’était vrai: du même coup je retrouvais trois de mes oiseaux au fond de l’immense et lointaine forêt. Mais ce n’était plus des moineaux: Arzélie, pour sa part, pesait plus de cent kilos.

Tous les campeurs se mirent à crier comme des carabins en goguette: “Moi aussi, il m’a mis au monde ! moi aussi ! moi aussi !”

Je m’approchai du docteur Bernard, de quelques années plus âgé que moi, et lui demandai: “Vous, du moins, vous ne prétendrez pas, je l’espère, que je vous ai mis au monde?”

MA VIE D’HOMME PUBLIC '

Si le lecteur sceptique et curieux (c’est la sorte de lecteurs que j’aime) ose me demander si, dans ma vie, j’ai eu bien des honneurs, je lui avouerai franchement que non.

D’ailleurs, je m’en fichais comme un poisson d’une pomme, et réciproquement, les honneurs se moquaient de mon imposante personnalité, comme des requins, d’un parapluie.

Je n’ai jamais été le maire de mon village, ni de ma ville, et je ne m’en porte pas plus mal.

Durant quelques années je fus conseiller, mais ça n’a pas duré, car je possédais un très mauvais caractère; a l’instar du père Lavictoire, l’un de mes héros qu’aurait admiré Léon Daudet, je n’avais pas de porte de derrière et je me sentais incapable de dissimuler ma pen-

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sée. C’est pourquoi je comptais très peu d’amis; par contre, pour être rares, ils n’en étaient que meilleurs. Cela me suffisait.

J’ai été président de la commission scolaire pendant quelques années aussi; mais mon règne ne fut pas des plus brillants, et je n’ai jamais entendu dire qu’il eût été question de me nommer surintendant de l’Instruction Publique.

En 1888, de concert avec mon frère, le docteur Wilfrid Grignon, conférencier et plus tard membre du Conseil d’ Agriculture, je fondai un cercle agricole et j’en fus le secrétaire trésorier durant vingt-cinq ans avec un salaire de trois piastres et cinquante cents par année; en même temps que secrétaire de deux corporations municipales, avec un traitement annuel de quatre-vingts à cent cinquante piastres , et tout le monde criait: “Au voleur!”

Aujourd’hui, les officiers de corporations réalisent des revenus de ministres et personne ne dit rien.

Je n’ai jamais été député de mon comté, c’est bien compris, pas même candidat. A toutes les élections, on venait me prier (et non pas me supplier) de bien vouloir briguer les suffrages des électeurs, mais je remarquais que tous ceux qui m’offraient ces honneurs avaient

invariablement un air faux (“ane fausse air”, comme disait Ti-Gas Papineau) ; ce sont eux qui auraient voulu être sollicités par moi. Je connais ces démarches amicales.

Fortuitement aussi, il n’y a pas longtemps, m’a été échu un poste de marguiilier.

Mais mon plus beau titre de gloire est d’avoir fondé, de concert avec le docteur Km. Fournier et le docteur Plenri Prévost, tous deux de la ville de Saint-Jérôme, la Société Médicale du District de Ter rebonne, qui rendit de grands services à la profession, en relevant le tarif qui agonisait, en resserrant les liens d’amitié et de camaraderie entre les confrères, et en stimulant leur zèle par des lectures de travaux, fruits de leur expérience, et par des discussions savantes toujours profitables.

De 1914 à 1918, je fus l’un des quarante gouverneurs du Collège des Médecins et Chirurgiens de la province de Québec. C’est grave !

Gouverneurs! Pourquoi un titre si ronflant donné à des gens qui n’ont rien, ni personne à gouverner ? Je n’ai jamais vu à la barre du gouvernail que le président et le secrétaire. Les autres se contentaient de les regarder faire, besogne honorable et peu difficile, Kt pour-

MA VIE D'HOMME PUBLIC

quoi ce nombre de quarante ? Est-ce pour singer les quarante membres de l’Académie française?

Ils avaient bien leur secrétaire perpétuel , le même qu’aujourd’hui, le même que demain, mais je n’ai jamais entendu dire qu’ils fussent immortels: au contraire, la plupart mouraient fort rapidement.

Plus courageux que les conseillers législatifs et les sénateurs, qui ne voudraient pas pour beaucoup qu’on attaquât leur tour d’ivoire, je votai avec empressement, en 1918, de concert avec mes collègues, un règlement qui réduisait de moitié, c’est-à-dire à vingt, le nombre de ces glorieux gouvernants.

Le territoire que je représentais ayant été annexé au territoire voisin, on pouvait se passer de mes services. Maladroit comme d’habitude, j’avais brûlé mes vaisseaux.

Puisqu’il faut avouer toutes mes fautes et tous mes malheurs, je confesserai encore que j’ai été historien.

Un dimanche de janvier 1912, le desservant de l’église de Sainte-Agathe annonça du haut de la chaire, sans m’avoir prévenu: “Mes frères, à l’occasion du cinquantenaire de la

fondation de notre paroisse et des fêtes grandioses qui seront célébrées bientôt, le docteur Grignon est chargé de nous écrire l’histoire de Sainte-Agathe.”

J’étais atterré; j’eus beau protester, en disant que je n’avais ni le temps, ni les qualités requises pour faire ce travail, je dus m’exécuter: R cime avait parlé!

Et à travers mes occupations nombreuses de médecin, juge de paix, secrétaire de corporations diverses, je mis au monde tant bien que mal V Album historique de Sainte-Agathe , volume assez considérable, contenant un peu de littérature, beaucoup de gravures (c’est si facile) et un grand nombre de renseignements intéressants pour les habitants du Nord. De plus, on me chargea de présider, en juillet 1912, les fêtes solennelles qui eurent lieu à l’occasion de cet anniversaire. Je faillis perdre la tête, et n’eût été l’aide intelligente de monsieur le curé Bazinet et de son vicaire, M. Daniel, je crois que je n’aurais jamais retrouvé ma tramontane.

Un savant médecin de la grande ville ne se gênait pas de répéter partout que je souffrais de ramollissement cérébral. Pauvre doc-

MA VIE d’homme PUBLIC

teur, c’est lui qui est mort peu après de ramollissement . . . général. Mais il n’avait peut-être pas tout à fait tort; je m’imagine encore parfois que j’ai des araignées qui tissent leurs toiles à mon plafond, et j’entends gratter des souris dans mon grenier.

Lorsque vous voudrez perdre quelqu’un ou vous débarrasser d’un ennemi, comblez-le de charges et d’honneurs, ce ne sera pas long.

On me reprochait jusqu’aux fautes d’impression de mon livre; on m’en voulait parce que je ne louangeais pas assez tel maire ou tel conseiller; un colon me blâmait de ne pas avoir mis le portrait de son père, laid comme un singe. Même un marguillier, un de mes amis d’aiileurs, me disait toute la peine qu’il éprouvait de voir comme il avait la barbe blanche dans sa photographie.

Quelle récompense! J’aurais voulu fuir, m’en aller au Mexique, au Pérou, n’importe où, au bout du monde, chose assez difficile à faire avec une femme et treize enfants. Je pris une résolution subite: j’entrai chez mon barbier et livrai ma face hirsute à la rage de son rasoir. En un instant je fus transformé, méconnaissable.

en guettant tes ours

Quelques jours plus tard, je rencontrai M. le curé dans la rue. Il s’arrêta pour me considérer un instant, puis m’ayant reconnu, il s’exclama: “Mais comment! c’est vous, docteur?”

— Eh bien! oui, M. le curé, c’est moi.

— Mais pourquoi vous êtes-vous mutilé ainsi? C’est affreux!

— M. le curé, lui répondis-je, après avoir écrit l'histoire de mon pays, j’ai senti le besoin de me déguiser.

— Et, qu’est-ce que dit votre femme de cela ?

— Ma femme? Elle est on ne peut plus heureuse. Il lui semble toujours qu’elle est remariée en secondes noces.

— Et que disent les autres femmes?

— Elles me trouvent laid comme le diable.

— Allons! Tant mieux pour vous! Tant mieux pour vous!” répéta le bon prêtre en s’éloignant.

MA VIE D'HOMME PUBLIC

Morale à tirer: n’écrivez jamais l’histoire des autres. Contentez-vous d’écrire la vôtre: vous trouverez que c’est déjà trop.

Pendant bien des années, j’ai occupé la position des commissaire... non pas commissaire des Chemins de fer, ni du Havre, mais de membre de la commission chargée de la décision des causes sommaires, un tout petit tribunal pour les humbles et pour les pauvres : en même temps que je siégeais comme juge de paix.

Ce fut l’âge d’or de ma magistrature et ce sera le sujet d’un autre volume intitulé:

Quarante ans sur Le bout du banc’\

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