LETTRES
A SA MÈRE
Château de Sommesnil, 15 novembre 1SÔ5.
... Notre séjour à Paris s'est fort bien passé par un temps sec et froid. Le trajet à Yvetot a été excellent; j'avais même en face de moi des voyageurs extrêmement polis, ayant beaucoup d'égards pour fermer les fenêtres, m'aider à tenir mes bagages, etc. Mon beau-frère (1) m'attendait à la gare, par un brouillard épais. Ici on m'a fort affectueusement accueillie. Les fillettes sont charmantes et m'ont de suite sauté au cou avec vivacité. J'ai trouvé ma belle-mère (2) changée; je suis d'autant plus contente d'être venue. — Rassurez-vous, ma chambre est chaude; on m'a donné celle d'honneur, qui est
(1) Le marquis Marie-Hippolyte de Coquerel d'Iqueloo, conseiller général de la Seine-Inférieure, (a) La comtesse douairière de Saint-Martial.
au premier, et, outre le calorifère, on m'y fait de superbes feux de cheminée.
... Ma pauvre chère maman, c'est vrai que la vie est dure à accepter; j'ai un but cependant, qui est d'obtenir son salut. Je ne sais pas pourquoi je ne vous avouerai pas tout franchement que sans vous je me serais faite religieuse. C'est là le seul but de vie qui puisse me convenir, non pas un ordre contemplatil comme le Carmel, mais plutôt les Missions. Tout cela finira, je pense, par s'arranger, mais il est certain qu'à mon âge la position de veuve est très délicate. On a besoin de se dépenser d'une manière quelconque, et une vie active seule peut vous sauver. Je ne sais pourquoi je vous raconte tout cela; ne vous en tourmentez p&s et soyez bien persuadée que jamais je ne me laisserai influencer ni par les uns ni par les autres. J'ai une idée très arrêtée depuis plusieurs années. Albert l'approuvait, et, dans des résolutions graves, je ne m'en rapporterai qu'à mon cœur et à ma conscience seuls.
23 novembre 1885.
J'ai été contente d'apprendre que la couronne de roses était arrivée en bon état, et j'espère qu'elle ornera bien cette chère tombe où mes visites vont être si rares cet hiver.
On m'entoure ici de beaucoup d'affection, et je sens vraiment que je fais partie de la famille. Quant à ce que vous vous imaginez qu'on cherche à m'influencer, vous serez rassurée si je vous dis
que non seulement, on n'y pense pas actuellement, mais qu'encore on n'a jamais cherché à le faire, ce qui est une grande délicatesse. L'on sent bien, d'ailleurs, que j'ai des idées très arrêtées sur certains points; je suis parfaitement fixée et suivrai toujours, j'espère, ma conscience... Je suis tout aussi décidée à accomplir la promesse sacrée faite volontairement à mon cher ami, à son lit de mort, et qui a contribué à adoucir notre séparation...
6 décembre 1885.
Qui peut se vanter d'être parfaitement heureux dans cette vie? toujours il y faut « quelque manque, quelque dommage », comme le dit un esprit charmant. C'est le lot de toute l'humanité, tôt ou tard il nous faut payer notre tribut au malheur. Mais soyez persuadée que si Dieu nous frappe, c'est dans des intentions de miséricorde. Il sait bien que les plaies qu'il fait, Lui seul peut les adoucir. Quelle consolation ne trouvons-nous pas dans cette douce prière pour les morts, qui nous permet de nous réunir à ceux que nous aimons par delà de la tombe. Nous y trouvons la chère assurance de les soulager dans leurs peines; si, au contraire, ils n'ont plus besoin de nos prières, ils y voient le gage de notre affection, et elles retombent sur nous en bénédictions et en grâces. C'est là, d'ailleurs, toute l'explication de cet admirable article de notre symbole, l'échange, le fil conducteur de la terre au ciell — C'est peut-être étrange que je cherche à vous
donner courage, cela me fait du bien en parlant ainsi. Quelles idées avez-vous de vous tourmenter à propos de moi? Je ne nie pas avoir parfois l'arrièrepensée des Missions; mais je ne crois pas que l'on me trouve les aptitudes ni la santé nécessaires. En ne considérant que moi, je n'aurais pas l'ombre d'une hésitation sur ce que je veux faire; mais je voudrais tout concilier et ne pas risquer de vous faire de la peine. En tous les cas, vous savez, chère mère, que je vous aime bien et que j'aurai toujours pour vous l'affection la plus dévouée, mais il faut comprendre aussi que chacun a sa conscience et qu'il n'est pas étonnant que nous n'ayons pas à tous les points de vue les mêmes idées ni les mêmes convictions. J'affirme que mon esprit est parfaitement tranquille et vous me savez assez sérieuse pour ne prendre de décision grave que si elle repose sur des convictions mûries et réfléchies depuis des années. Mon cœur ne s'éloignera pas pour cela de vous, au contraire. Mon existence est brisée; mais j'ai la paix de l'âme, ce qui peut désormais seul me remplacer le bonheur. C'est beaucoup, je vous assure. J'espère donc que vous aurez assez d'affection pour moi pour vous en réjouir.
29 décembre 1S35.
Je ne veux pas que le i" janvier se passe sans que vous receviez un mot de moi, accompagné de mille voeux les plus tendres pour le renouvellement de l'année Vous allez le passer bien tristement et au calme, ce jour que nous aimions à fêter tous en-
semble. Quelle déchirante comparaison avec celui de 85 ! Mais ne regardons le passé que pour nous arrêter aux souvenirs heureux, et, Dieu merci, ce sont ceux-là qui dominent. Nous y puiserons un peu de force pour supporter l'amertume du présent. Quant à moi, je vis au jour le jour, ne voulant pas regarder toute ma vie à la fois : c'est trop écrasant...
L'arrivée de l'abbé Paul (1) va nous amener un petit élément agréable ; je suis contente de le revoir et je regrette qu'il ait si peu de temps à rester.
2 janvier 18S6.
J'ai reçu hier les biscômes, dont je vous remercie beaucoup. Le mien est excellent, je l'ai attaqué pendant qu'il était tendre. Nous avons mangé beaucoup de bonbons tous ces jours-ci; ma belle-sœur (2) les aime et était enchantée d'avoir le prétexte de m'en offrir pour en faire venir de toutes les espèces. La journée d'hier s'est d'ailleurs passée fort tranquillement, sauf pour la pauvre Maria, qui a été obligée de donner une audience compliquée et faire des distributions à une centaine de gens du village, petits et grands.
J'ai commencé mon année en allant assister à la messe matinale de Paul, et vous pouvez aisément
(1) M. l'abbé Marie-Jacqnes-Paul de Saint-Martial, chanoine honoraire du chapitre de Blois, frère de M. de Saint-Martial. — Alors aumônier du collège de Pont-Levoy, curé de Cellettes depuis 1903.
(2) La marquise d'Iquelon, née de Saint-Martial.
vous figurer qu'en pataugeant solitaire dans cette longue avenue, presque de nuit, mes pensées n'étaient pas des plus roses.
Château des Fontenils, 17 janvier 1886.
Me voici donc enfin dans ce milieu si sympathique et si dévoué, où il me tardait vraiment de me retrouver (1). Vous serez heureuse, chère maman, de me savoir entourée d'affection et de tendresse; ils ont tous pour moi les attentions les plus délicates et me traitent sur le pied de l'intimité la plus complète. Vous savez combien j'aime ma cousine, qui a tout fait pour adoucir ma situation déchirante; c'est une amie sur laquelle je puis compter. Je retrouve un peu de lui en elle... mêmes goûts, mêmes idées, même éducation, mêmes croyances. C'est une consolation inappréciable dans un grand malheur; aussi causons-nous beaucoup et souvent de celui qui fut son ami d'enfance!
Voulez-vous que je vous donne un aperçu de la manière dont s'écoulent mes journées? Je me lève vers neuf heures, ce qui n'est guère matinal, et jusqu'au déjeuner (onze heures) je reste dans ma chambre à écrire ou à lire. Après le déjeuner, c'est l'heure du courrier, que chacun attend avec impatience; quand le temps le permet, nous sortons, soit à pied soit en voiture, ou bien nous prenons nos ouvrages tout en causant un peu de tout. Il est rare
(1) Le comte et la comtesse Louis de Marcé, cousins germains de M. de Saint-Martial.
qu'il ne vienne personne ; quand ce sont des inconnus pour moi, je m'esquive.
Vers cinq heures et demie, ma cousine vient me trouver dans ma chambre, et là, entre chien et loup, cette heure des confidences, nous entamons une bonne causerie sur les temps passés; toujours ces entretiens si doux me donnent un peu de courage pour envisager la vie. Elle me dit de si bonnes choses et son tact exquis lui inspire des délicatesses admirables. C'est bon à elle, n'est-ce pas, de s'occuper ainsi de moi? Elle me dit que je suis la doublure de ses pensées et qu elle considère comme une mission de me fortifier. — A six heures et demie, l'on dîne; à huit heures, prière en commun dans la petite chapelle.
Nos soirées se passent à causer et à travailler, pendant que mon cousin nous fait la lecture. Hier, nous avons commencé les Mémoires de Mme de Créqui, qui paraissent très intéressants et écrits avec esprit et originalité. Mais je m'étends à perte de vue sur moi, au lieu de vous parler de vous...
24 janvier 1886.
Nous voici depuis trois jours environnés de neige, ni plus ni moins qu'en une véritable Sibérie; elle nous a immobilisés complètement et l'on se demandait s'il serait possible d'aller à la messe ce matin. Ce qu'il y a de plus désagréable à mon avis, c'est la perspective de l'horrible patrouillis qui va en être la suite ; à la campagne tout cela est bien plus sensible qu'à la ville. Il a fait très froid, quoique le thermomètre ne soit pas descendu à plus de cinq degrés ;
le château est loin d'être installé avec le confortable moderne de Sommesnil; cependant ma chambre est chaude et je m'y trouve à merveille.
Je ne vous apprends rien de neuf, chère mère, en vous disant que cette douce atmosphère de vie de famille si bien comprise me convient. Je suis traitée absolument comme un des leurs, au courant des faits les plus intimes, et j'y ressaisis parfois ces harmonies du coeur dont j'étais si heureuse avec mon pauvre Albert...
Vous avez une très bonne idée de faire des lectures le soir; c'est la plus jolie manière de passer son temps, puisque chacun de cette façon s'intéresse à une chose commune. Nous avons commencé un volume du même auteur que vous, le Journal d'un officier d'ordonnance, lecture déchirante pour des cœurs français. Notre pauvre pays est embourbé dans une voie si désastreuse que nous n'aurons bientôt plus qu'à arroser sa perte de nos larmes. Et pendant qu'ici l'on persécute, l'Allemagne se met sous la protection du Saint-Siège!
L'autre jour, la veille de la grande chute de neige, nous avons été déjeuner chez Mme P. de Marcé, au château de Vaumenaize; le soleil était si doux que nous avons pu nous promener pendant une couple d'heures dans la garenne, percée avec goût de petits sentiers charmants. Il y a de fort jolis points de vue sur la Loire et la Vienne. Pour cette semaine nous avons le projet d'aller passer vingt-quatre heures à Tours, où nous dînerons chez notre oncle de Carbonnières (i), installé là depuis quelques mois
(i) Le marquis Ernest de Carbonnières.
28 février 18S6.
Votre bonne lettre m'a causé en même temps de la peine et du plaisir; peine, parce que je vous vois tourmentée et navrée de tant de choses, et plaisir en ce que vous comprenez que je ne vous manque en aucune façon en mettant simplement ma vie pratique en harmonie avec les idées et les croyances qui sont miennes depuis longtemps. Oui, c'est vrai, me voici catholique de fait ; mais cela ne me change pas grandchose puisque je le suis de cœur depuis quelques années, et que la crainte seule de vous faire de la peine m'a retenue aussi longtemps. Mais ne vous troublez pas, aucune cérémonie publique n'a eu lieu, personne ne sait rien. Vous deviez être naturellement les premiers à en avoir connaissance. Maintenant que vous voici au fait, je vais l'écrire à ma belle-mère qui l'ignore ainsi qu'à mes bellessœurs et à l'abbé. Quoique je n'aie aucune raison d'en faire mystère, ce qui est fort loin de ma pensée, je désire beaucoup que le public ne s'empare pas d'une chose aussi sérieuse comme d'un fait divers; dans ma triste position ce serait tout à fait déplacé. Il est donc inutile d'en parler; on me verra à la chapelle et cela suffit. Si vous avez l'occasion de voir Hélène de Mulinen, demandez-lui ce que pensait de cette perspective ma bonne grand'mère(i), si pieuse et si chrétienne, et vous verrez qu'elle s'y attendait et n'était nullement effrayée.
Aussitôt que ma belle-mère sera de retour à Blois,
(1) Mme de Fischer de Mur, née comtesse de Mulinen.
io LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
j'irai l'y rejoindre. J'aurai passé ici deux mois charmants et bienfaisants sous tous les rapports. On m'a fait promettre de revenir dans un an. C'est probablement ce que je ferai, et d'autant plus volontiers que le carême de 1887 sera prêché à Chinon par le P. de Régnon (1), si apprécié par nous tous. C'est cet aimable et charmant Père, dont je crois vous avoir parlé quelquefois. Il viendra passer vingt-quatre heures la semaine prochaine, car il va faire les instructions de carême à Niort, et son court arrêt ici est une fête pour tout le monde. Albert l'aimait et l'admirait beaucoup ; le bon Père est excellent pour moi, il m'a écrit et dit des choses délicieuses.
7 mars 1886
Chère maman, je vois que vous souffrez, et par tous les côtés votre cœur est atteint. Courage pourtant, et élevons nos coeurs en haut! Autour de nous tout est souffrance, douleur; tous nous payons notre tribut au péché : tantôt c'est un malheur immense qui nous accable, tantôt des douleurs journalières qui nous cinglent à chaque instant. Mais aussi un four nos larmes se transformeront en perles bénies, et nous remercierons nos souffrances qui nous auront valu tant de bénédictions.
(l> Le Tère Henry de Régnon, S. J.
Niort, «2 mars 1886.
Votre lettre est venue me rejoindre ici, où je pass trois à quatre jours avec Louise de Marcé, pour entendre un prédicateur que nous aimons beaucoup et qui ^arle d'une manière ravissante. Malheureusement j'ai été souffrante, ce qui m'a fortement ennuyée; me voici remise et nous pouvons profiter largement des heures que cet esprit si élevé veut bien nous consacrer. Ces entretiens avec une âme large et si parfaitement gracieuse sont une véritable gâterie de la Providence, et on sort toujours de là avec quelques petites forces de plus pour traîner cette misérable vie.
Le temps doux nous permet des promenades pour visiter Niort, petite ville, par l'aspect et le nombre des habitants, mais étendue comme espace. Quelques monuments curieux, tous datant de l'occupation anglaise; style à part, un peu lourd; cependant quelques ornementations intéressantes. Grand château carré et massif, presque sans fenêtres, où l'on conserve des archives fort curieuses. Quelques beaux spécimens de parchemins du quinzième siècle. La Sèvre serpente autour de la ville, qui serait pittoresque, n'était un certain petit air huguenot qui lui donne un aspect resserré. L'hospice de Niort est assez remarquable; très étendu, fort bien organisé, douîe cents malades de tous genres. Nous avons passé dans quelques salles, ce qui nous a laissé une impression pénible, surtout une pauvre mourante qui agonisait. Heureusement, elle avait auprès d'elle une de ces admirables Sœurs si dévouées.
IX LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIaL
Château des Fontenils, 28 mars 1SS7
C'est incroyable comme en regardant autour oe soi on est frappé de ceci : c'est que la souffrance est la loi générale qui régit le monde. Je connais bien des bonheurs apparents, qui, vus de plus près, cachent de cruelles angoisses, et je crois que personne n'est réellement heureux; il y a, il est vrai, de ces âmes qui se contentent de peu, qui n'approfondissent rien, inaptes à ressentir les jouissances du cœur et de l'esprit... mais celles-là, je les plains, car elles ne comprennent rien aux véritables joies.
Nous suivons régulièrement les charmantes instructions du P. de Régnon; celle de vendredi sur l'Annonciation était ravissante; mais, par exemple, il ne nous laisse guère d'illusions sur la vie. Il ne cesse de nous répéter qu'elle signifie : souffrir, mourir, diminuer, se détruire; que le lendemain sera toujours pis que la veille; que la souffrance pèsera toujours davantage; etc., etc. Il ne vous laisse pas s'égarer, avec lui on est dans le vrai. Que les gens qui le jugent superficiel se trompent! Ils ne l'ont vu que dans un salon, où il se montre causeur infatigable et brillant, rempli d'esprit, connaissant tous les sujets, effleurant ceci, touchant cela, avec une légèreté et une finesse incomparables. Mais nous autres qui le voyons dans l'intimité, nous savons combien sa morale est élevée et sa direction sacrée , l'homme du monde disparaît pour faire place au religieux austère, qui a immolé sa vie dans un sacrifice sans cesse renouvelé! — Pour en revenir au texte de l'autre jour, je ne pense pas vous ennuyer, chère maman, en essayant de vous donner une légère idée
de la manière dont il l'a traité : nous montrant dans un tableau exquis les belles promesses de l'ange, cette profusion de miracles, tant de bonheur allié à tant de grâces, que tout cela paraît appartenir au ciel et que nous nous demandons si nous sommes réellement sur la terre. La vie de Marie commencée au milieu des merveilles et finissant par des riens! Un début grand, solennel, qui semble l'aurore d'une vie éclatante et cependant... tout se terminera d'une façon obscure. C'est là le plan général de Dieu : beaucoup de promesses au début de la vie, et tout allant en diminuant, en s'amoindrissant. L'horizon est large, nos affections nombreuses, notre influence très grande, un vaste champ s'ouvre devant nous, et puis peu à peu tout se complique, s'assombrit, se rétrécit, pour finir dans des riens. C'est le dépouillement de tout, arrivant graduellement, mais n'épargnant rien. C'est triste, disons-nous? Oui, c'est vrai, au point de vue humain, mais à un autre, cela ne l'est pas. Nous souffrons, nous sommes écrasés, mais alors nous sommes les sœurs de Marie de l'Annonciation, nous sommes les amies de Notre-Seigneur, et lorsque nous agoniserons, nous triompherons. Notre cœur a des soifs étonnantes de bonheur, il voudrait tout inonder d'un océan d'amour; mais, après tout, le bonheur humain vaut-il la peine d'être poursuivi; n'y a-t-il pas bien des maux de tête qui suivent cette ivresse passagère? Marie a vu bien vite s'évanouir les joies de l'Annonciation, et si nous avons eu nos bouquets d'âmes, plus nous avancerons et plus nous nous verrons enlever nos ressources, plus nous sentirons diminuer notre action, faiblii notre rayonnement et, après avoir été écrasés sous la croix, nous resterons isolés jusqu'à
14 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAl.
notre dernière heure... Mais qu'importe que rien ne nous réussisse, que tout nous abandonne, lorsque nous savons que Dieu triomphe en nous !
Je me suis laissée entraînera vous faire une petite analyse, qui ne vous donnera qu'une faible idée; mais vous voyez comme cela est salutaire à entendre. Le triomphe du P. de Régnon, ce sont les retraites, c'est-à-dire une suite d'instructions données à un public choisi, gens du monde; tout est fin, exquis, délicat et exprimé dans un français soigné, qui double le plaisir.
... Ce que vous me mandez de Mme Y. . . est attristant; je savais déjà qu'elle s'ennuyait, et malheureusement une femme qui s'ennuie est bien près de devenir une femme qui s'amuse.
Je compte quitter les Fontenils la semaine prochaine. Ces quatre mois ont été bien doux et jamais je n'oublierai tout ce que ces chers amis ont fait pour moi. Aucun témoignage de sympathie, aucune démonstration d'affection vraie ne m'a manqué, et tout cela formulé avec les nuances de délicatesse dont les coeurs élevés ont seuls le secret.
Turin, 15 mai 1887.
Merci de tout cœur de vos deux tendres lettres, qui m'ont été bien douces; j'étais sûre de recevoir de vos nouvelles, pendant les jours de douloureux anniversaire que je traverse pour la seconde fois déjà. Comment suis-je arrivée jusque-là? Je ne sais. Tout ce qui fut pour moi le bonheur a disparu avec
l'ami que j'ai perdu, c'est l'effondrement complet et sans retour. Il n'y a rien à faire, c'est un malheur irrémédiable. Un certain temps est nécessaire pour arriver à se soumettre à des brisements pareils, la souffrance reste la même et, dirai-je, va plutôt en s 'agrandissant. Mais la douleur n'est-elle pas notre lot sur la terre? Dès lors qu'on a compris sa nécessité, on ne peut s'étonner des coups qui vous frappent et il ne faut pas oublier que, pour la plupart, le bonheur n'est qu'un mot et que bien peu ont goûté à cette coupe enchanteresse dont je connais toute la saveur...
L'apaisement se fait peu à peu, extérieurement d'abord ; puis le cœur aussi finit par saisir un rayon de cette douce lumière. La vie, après tout, n'est pas longue, les années passent, et ne vaut-il pas mieux dire à Notre-Seigneur : « Puisque c'est Vous qui avez ainsi disposé les choses, je le trouve bon, je veux comme Vous voulez ; le bonheur que Vous m'avez pris, gardez-le moi pour l'éternité ! Merci de ce passé que Vous m'avez donné si beau; le présent, je Vous l'offre... et l'avenir, je le confie à Votre amour?... »
Tout cela, sans doute, ne va pas sans de rudes combats et quelques sourds gémissements, mais qu'importe? Tant que nous ne nous laissons pas écraser par la croix, tout est bien; ni les luttes, ni les cris, ni même les crises de révolte, ni les tentations ne diminuent le mérite, au contraire .. Et la vie, dans les conditions où je me trouve, est faite de difficultés de tous genres; n'ai-je pas dans ce temps qui m'a paru si long, mais qui est relativement court, essuyé déjà deux propositions de mariage? Malgré ma volonté très arrêtée, ce sont là des heures troublantes, quand on a trente ans...
Tous nous avons une croix souvent pesante à porter; vous aussi vous en savez quelque chose, et \e n'ai pas à vous apprendre la résignation et i énergie.
La pauvre Candide (i) est admirable de sérénité et de paix, car elle en a lourd de tous côtés; peu de nuances de peines qui lui soient épargnées, et sa nature douce et aimante les ressent toutes. Comme santé aussi elle a besoin de repos, et je saurai bien la forcer à se ménager. Le déménagement a encore dû être retardé, mais nous espérons entrer demain dans le nouvel appartement. Tout d'ailleurs est emballé, il n'y a plus que les quelques chaises indispensables et vous pensez si c'est confortable! Aussi je loge à l'hôtel de Turin pour ces quelques nuits; Candide m'a prise en traître et n'a pas voulu m'écrire cela pour que je ne retarde pas mon arrivée. Dans le fait je lui suis utile, et nous avons recommencé notre intimité de l'année dernière, sur un pied plus resserré encore. N'est-ce pas presque du bonheur en- j core d'avoir d'aussi bonnes amies que celles que j'ai ?
17 juin 1887
Nous voici en plein été depuis une quinzaine de jours. Les chaleurs de Turin sont très fortes, et en ville il n'y a pas moyen de trouver un brin d'air même la nuit. Toujours étouffer et brûler. — Il me tarde aussi de me retrouver auprès de vous tous,
(1) La baronne Auguste Jocteau, née Bombrini-Doria, oousine de sœur Blanche. — Mme Jocteau venait de perdre sou mari peu de mois auparavant
de vous surtout, chère mère, dont la tendresse m'est si douce. Pourtant il faudra que vous arriviez à comprendre qu'au-dessus des devoirs envers les parents il y a le devoir envers Dieu et que rien ne doit compter comme souffrance, si son appel se fait entendre. Quelque séduction que puisse avoir la vie du monde, quelque attachement qu'on éprouve pour une existence d'agréments et de conforts, rien n'égale la douleur de quitter les affections qui vous restent. Là est l'intime du sacrifice... mais aussi la source du mérite. Du reste, ne vous tourmentez pas, nous causerons de tout cela dans un mois environ; à chaque jour suffit sa peine. Seulement rappelonsnous que c'est en vain que nous lutterions contre la volonté de Dieu...
...Je vous apporterai deux petits albums qui ne seront pas sans intérêt pour vous : l'un contient un journal de votre grand'mère (1), la belle Manette, ainsi qu'elle se nomme elle-même; l'autre les vers qu'elle adressait chaque année à un mari adoré, lequel paraît lui avoir causé bien des chagrins, et la vie de ce dernier écrite par lui. Il s'échappe de ces pages un parfum vieillot qui n'est pas sans charme.
J'ai passé à cette lecture de bonnes heures; cela m'intéresse, mon imagination se plaît à me dépeindre les personnages : je voyais le château de Goumoëns avec le vieux père grincheux, vivant comme un ours; le jeune ménage obligé de végéter sans le sou dans un affreux petit trou; le mari chassant tout le jour, rentrant maussade et exténué, incapable de parler d'autre chose que de ses chiens et des incidents, de ses débuchés; puis la pauvre jeune femme
(1) La baronne Louis de Gcumoëns, née de Mellet.
consumée d'ennui, solitaire au milieu des neiges, ne vivant que pour voir rentrer son Louis bien-aimé. Tout cela simple comme on l'était alors, parmi ceux qui ne sortaient pas de leur terre, et triste comme la vie. Toujours les promesses de l'Annonciation : i'abord les rêves de bonheurs immenses, le doux sourire d'une aurore de jeunesse; puis peu à peu les riens succèdent aux riens, pour s'éteindre enfin dans le dépouillement final.
32 juin 1887.
Hélas! la souffrance est la loi qui régit le monde, nul ne peut y échapper; qvand on se donne la peine de réfléchir, on en comprend d'ailleurs la nécessité. Dès lors il vaut mieux l'accepter librement afin de s'en faire des mérites. Ce qui élève le calvaire à la hauteur du ciel, c'est le sacrifice et non le supplice; ce n'est pas la souffrance subie, mais la souffrance acceptée; c'est la libre résignation à la peine... un pas de plus, et voilà la recherche même de la douleur, tendances des âmes grandes et généreuses. Mais ceci est rare, tandis que tous nous gémissons sous le poids des croix, plus ou moins lourdes, qui nous sont imposées et dont, tôt ou tard, nous reconnaissons l'utilité.
... Ce que vous me dites deC... ne m'étonne pas; j'ai toujours pensé qu'elle retournerait à Strasbourg. Son goût pour les malades est bien prononcé en effet, et je comprends qu'elle le suive.
Les hôpitaux, dont on s'effraie à distance, n'ont rien de répugnant vus de près. J'en parle en con-
naissance de cause et je ne vois là rien d'insurmontable. Dans certains établissements, comme les hôpitaux militaires, par exemple, il y a un tel mouvement de va-et-vient que cela fait presque de la gaieté. Pour cinq cas graves il y a en temps ordinaire environ cent hommes au lit, mais sans gravité, et cent cinquante convalescents, tous jeunes gens, que la maladie n'attriste pas; ils sont en train et rient volontiers de tout. A Turin, ils sont bons et se montrent parfaits envers les Sœurs de charité qui dirigent le grand hôpital militaire. La cornette blanche qu'ils ont vue depuis l'enfance leur rappelle leur mère, leurs soeurs et leur village, et lorsqu'un de ces pauvres soldats se sent réellement atteint, un seul regard de l'humble et dévouée sœur de Saint- Vincent de Paul suffit à lui rendre l'énergie dont il a besoin. Et puis, trouverait-on même de grandes répugnances au cours de tous les soins à rendre, ne sont-elles pas compensées mille fois par la certitude d'employer utilement sa vie, de faire du bien aux âmes en même temps qu'on soigne les corps, et l'Évangile ne fait-il pas les plus belles promesses à ceux qui savent être généreux et se donner sans réserve?
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, 27 juin 1887.
Je profite bien de mon séjour à Turin pour voir de près les œuvres des Sœurs de charité, qui ont dans cette ville une dizaine de grands établissements. J'ai visité des crèches, des asiles, des écoles,
des ouvroirs, des hôpitaux civils et militaires, des orphelinats, des dispensaires, et ces œuvres sont fort intéressantes à examiner. Munie des recommandations de la Maison Mère, j'ai trouvé bon accueil auprès d'une des supérieures, femme intelligente, pratique, agréable et pleine de bon sens. Elle était très liée avec la duchesse d'Aoste; la princesse Clotilde la voit sans cesse et tous les matins c'est chez elle un vrai défilé de tout ce que Turin compte de grandes dames. Elle est très affectueuse et prévenante pour moi; je vais la voir souvent et nous causons amicalement. Ainsi j'ai appris bien des détails et de plus en plus je vois que c'est là la vie qui me convient, malgré les ombres qui ne manquent pas. Sans doute il y a souvent de grandes défaillances, et des phases pénibles à traverser; les épreuves ne sont pas rares, mais tout cela ne fait rien. Il est bon de souffrir, et j'aime mieux cela mille fois que l'insipide indifférence du grand nombre. Qu'importe que le cœur soit broyé, la nature foulée aux pieds et que l'âme se sente parfois comme éperdue, anéantie au milieu de ces orages? Qu'importe, si la volonté de correspondre au plan de Dieu subsiste? Priez pour moi, cher ami, pour que je ne succombe point dans la lutte et que je sois fidèle jusqu'au bout.
Une des épreuves qui m'a bien tourmentée d'abord est celle-ci : j'avais chargé la sœur visita trice (dont le quartier général est à Turin et qui a trois cents maisons sous sa surveillance) , qui se rendait à Paris pour voir la nouvelle supérieure générale élue depuis un mois, de savoir si définitivement on m'acceptait, et, dans ce cas, de chercher à obtenir les conditions désirées pour aller
régler mes affaires après le postulat. A Paris j'avais rempli une feuille d'aspirante, mais on n'avait pas voulu se prononcer. L'autre jour on me fait dire que l'on est disposé à me prendre, mais à une condition, c'est que j'attendrais un an! Vous jugez de ma déconvenue : mener encore pendant toute une année l'existence vide et inutile que je traîne depuis deux ans! Ce que je trouve absurde, c'est qu'on prétend qu'on veut me connaître davantage A cela je réponds : pour me connaître il faut me prendre à l'essai; quand je passerai une année à Berne, seule dans mon coin, sans aucun moyen d'entendre parler des œuvres des sœurs de Saint- Vincent, cela ne vous apprendra rien du tout. — Puis j'ai réfléchi et j'ai fini par trouver assez naturelle cette méfiance envers une personne qui réunit précisément toutes les conditions qui les portent à un examen plus approfondi, par ma triple qualité de veuve, de femme du monde et de convertie. En somme c'est assez plausibleet je n'en suis pas à la première difficulté. La route qui mène à la vie religieuse est parsemée de cailloux; je crois même qu'il est meilleur que le chemin ne soit pas trop facile. J'ai demandé à voir le supérieur des pères Lazaristes, avec lequel j'ai longuement causé. Je suis très contente de lui avoir parlé et je sais que réciproquement l'impression a été favorable. Je lui ai dit que je refusais de croire au maintien du temps imposé et que je ne doutais pas qu'il ne soit fort abrégé. Il a approuvé pleinement l'idée qui m'était venue de prier Mgr Mermillod de s'occuper de cela. A Paris, j'avais appris par hasard que celui-ci avait de fréquentes relations avec la maison de la rue du Bac et qu'il allait souvent y prêcher des retraites. N'est-ce
pas merveilleux de voir comme tout s'enchaîne? Je vous avais raconté, n'est-ce pas, que j'allais de temps à autre le trouver l'hiver dernier et que c'était lui qui m'avait fait demander d'aller le voir? Dieu lui avait inspiré cette idée et je comprends maintenant pourquoi. Je suis intimement convaincue que quand on se fie avec une entière confiance au gouvernement de Notre-Seigneur, son aide ne saurait jamais faine défaut. Hier, la supérieure me disait d'un air joyeux : « J'ai causé avec les supérieurs et chacun est convaincu que, puisque vous con naissez Mgr Mefmillod, vous entrerez quand et comme vous voudrez ; sa parole est toute puissante et, s'il le veut, il peut vous faire admettre dans quinze jours. » Vous voyez de quelle manière vraiment surnaturelle tout s'aplanit. La chose qui me préoccupe le plus, c'est comment mes parents prendront cette communication que je tremble de leur faire. Dans mes lettres à maman, j'ai lancé un petit mot d'essai à deux reprises. Pauvre mère, elle a saisi la balle au bond, elle se désole... Le cœur saigne d'infliger une pareille douleur, quand moi aussi je souffre cruellement de tant de séparations. Mais puisque Notre-Seigneur demande ce sacrifice, je voudrais que chacun pût l'offrir généreusement, non sans souffrir et beaucoup même, mais sans marchander. Que de luttes en perspective! Comme je voudrais être à deux ans d'ici ! Mais cela, c'est de la lâcheté, et il n'en faut point au service de 5)ieu. Je n'aurais jamais cru qu'on pût avoir assez de force pour combattre, quand au fond il y a tant de tristesse. Ce qui m'encourage, c'est que je m'imagine qu'Albert me voit et qu'il est content; pauvre ami! on ne saura jamais combien je l'aime et com-
bien son absence me torture. Enfin, ce n'est ni en avant ni en arrière qu'il faut tourner les regards, mais en haut! Plus la croix est grande, plus elle élève.
A LA BARONNE JOCTEAU
Villa Enghé, 2 août 1887.
Tu trouves sans doute, ma chère Candide, que je débute bien mal, et peut-être mon silence te fait-il de la peine? Sois toujours sûre que mon cœur n'est pas négligent et que je suis moi-même peinée de ne pouvoir t'écrire plus fréquemment. Vous voilà, je l'espère, à la campagne où le bon air ne tardera pas à te fortifier, ainsi que tes petits anges ; mais tu te sens seule, isolée, n'est-ce pas, et tu n'as personne à qui confier le trop plein qui t'oppresse? Que je voudrais encore être près de toi ! moi aussi je souffre cruellement d'être obligée de montrer un extérieur calme et paisible quand tout au dedans est en bouleversement. Que pouvons-nous y faire, sinon nous taire et patienter? La récompense viendra, c'est sûr, et songe comme elle sera belle après tant de déchirements ! C'est à cette pensée qu'il faut nous raccrocher au milieu de nos défaillances... Les petits sont-ils contents de pouvoir courir? J'écrirai à Charles dès que j'en aurai le temps et la force ; en attendant recommande-lui de ma part de ne pas être trop tonnant et à Mary de mettre son surplus d'espièglerie dans sa poche. Je t'en prie, écris-moi souvent, longuement et raconte -moi ton existence. Quand on a vécu quelque temps ensemble, on vou-
(irait rester au courant du moindre détail. Rien n'est indifférent quand il s'agit de ceux qu'on aime.
Ah! ma chérie, comme il est vrai que quand Notre-Seigneur nous demande un grand sacrifice, 11 trouve moyen de faciliter les choses ! Tu sais combien j'étais angoissée à la pensée de faire part de ma résolution à ma pauvre mère; eh bien! un incident imprévu m'a secourue d'une façon inespérée. Je t'avais écrit, il me semble, que nous étions revenues de Lucerne plus vite que nous ne pensions pour recevoir une ancienne connaissance, amie de maman, que nous n'avions pas vue depuis dix-sept ou dixhuit ans. Cette dame est française, catholique; elle a passé deux jours ici, et nécessairement nous avons causé de bien des choses. Je me suis servie d'elle pour faire comprendre que ma vie ne pouvait continuer ainsi, que j'avais besoin de la consacrer à quelque chose. Elle a si bien travaillé que le lendemain maman m'adressait des questions directes auxquelles je n'avais plus qu'à répondre par l'annonce de la décision. J'aurais voulu l'épargner encore, mais c'était arrangé ainsi dans le plan providentiel. Et voilà l'admirable et ce qui mieux que tout plaide en faveur de ma vocation : maman a été superbe, point de grand désespoir, point d'affolement, point de tragédie. Une profonde douleur, il est vrai, un dernier brisement, mais sans amertume; elle a été délivrée d'une grande angoisse quand elle a su l'ordre de mon choix, ayant une terreur bien compréhensible des grilles. Tout cela ne s'est-il pas déroulé merveilleusement? Pourtant les luttes ne me manquent pas, car, bien entendu, maman essaie souvent de me détourner; elle me fait des tableaux séducteurs de la vie que j'aurais pu mener dans le
monde, elle qui jusqu'à présent n'avait jamais paru admettre la possibilité d'un second mariage, elle m'y engage... et puis quelquefois je vois une larme dans ses yeux; elle dit qu'elle espère mourir bientôt, qu'elle ne peut supporter cette perspective... puis elle s'arrête en disant : « Il ne faut pas que je te dise tout cela, tu dois souffrir assez pour ton compte. » Ma chère amie, c'est affreux de devoir infliger une pareille douleur; tout le reste n'est rien à côté de cette obligation de faire souffrir ceux que l'on aime. Ainsi ma prière constante est-elle : Épargnez-la et ne faites souffrir que moi, autant que Vous voudrez, mais que les autres ne s'en doutent pas ! — Tu comprends, il faut que maman croie que la certitude de suivre ma voie me met au-dessus des mille tortures du dépouillement. Prie pour moi et surtout pour elle, n'est-ce pas ? Cette pauvre mère! elle a commencé par croire que je pouvais attendre plusieurs années, mais tout doucement il faut l'amener à faire son sacrifice entier; elle ne sait pas encore que ce sera sans doute pour l'hiver. Papa revient dans huit jours; c'est laque sera la plus terrible difficulté, j'en tremble d'avance, mais je ne peux pas lui en parler encore.
J'ai vu Mgr Mermillod, et, autant qu'on peut convenir dans un premier entretien, il trouve comme moi que je dois passer deux à trois mois ici; puis, quand je le voudrai, il me procurera la permission de faire un mois d'essai qui me compterait comme postulat. Après ce mois, je reviendrai à Berne, j'y resterai quelques semaines pour régler mes affaires et je retournerai terminer mon postulat; puis je ne sortirai plus et revêtirai de suite le coquet costume de séminariste. Ainsi donc dans un an d'ici je serai
a6 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
peut-être bien près d'échanger la vilaine robe noire contre la robe grise et la cornette. Fiat! Je pense que l'essai pourrait se faire vers la fin d'orir>bre et j'ai dit que je voudrais aller à Turin, en ton honneur, ma chérie. Mgr Mermillod trouve qu'il est bon de commencer en hiver, afin d'être tout de suite aux prises avec une vie dure ; moi je ne suis pas de son avis et je crois que mieux vaut ne pas brusquer. La fin d'octobre me conviendrait assez, aussi bien que tarder plus longtemps c'est prolonger une agonie douloureuse.
Pardonne-moi de t'avoir parlé si longuement de moi, en véritable égoïste, mais je tenais à te mettre au courant. Je me sauve pour aller travailler près de ma pauvre mère.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Lucerne, 18 août 1887.
... Je compte toujours sur votre promesse de me donner quelques jours au moment où il faudra que je songe résolument à disséminer tous les objets dont chacun me rappelle un souvenir de bonheur. Quand sera-ce? Dieu seul le sait. Priez pour que cette période d'agonie ne se prolonge pas trop, car j'ai peur de défaillir... D'ici huit ou dix semaines je pense que je pourrais faire un temps d'essai, avant de retourner régler définitivement mes affaires, pour entreprendre enfin une vie utile et consacrée à Notre-Seigneur sans rien réserver. N'est-ce pas le seul parti digne de moi et de lui! Après avoir goûté d'un bonheur si doux et si intime, il n'y a
que le sacrifice qui puisse satisfaire le cœur. Aimer et souffrir, il n'y a que cela dans la vie. Si l'on se donne la peine de réfléchir, comme on comprend le pourquoi des épreuves et comme on est frappé de la bonté de Dieu qui sauve une âme en paraissant l'écraser! Je glissais inconsciemment sur une pente dangereuse quand le coup de tonnerre a éclaté sur ma tête; qui sait si son salut et le mien n'étaient pas gravement compromis? C'est à la fois horrible et magnifique, déchirant et plein de consolations de voir les moyens de cette Providence qui ne veut que notre bien.
J'ai un tel besoin de quelque chose, n'importe quoi, que je suis souvent en mouvement. Cette vie composée de riens, où l'on a sans cesse peur de se prendre à quelqu'un ou à quelque chose, où sans le vouloir on s'accorde ses fantaisies sous prétexte que l'on va renoncer à tout, et les tentations de tous genres qui ne manquent pas, le charme de l'indépendance, la facilité de circulation, la nature qui voudrait vivre, le cœur se sentir aimer, et audessus de tout cela l'âme qui veut monter plus haut, tout contribue à rendre l'existence crucifiante. Fiatl
A LA BARONNE JOCTEAU
Lucerne, 20 août 1887.
Plus que jamais, mon cœur pense à toi dans ces jours d'anniversaires où sans doute tu te tourmentes davantage encore. Prends courage; vois-tu, si nous nous laissions aller à une inquiétude proportionnée à nos douleurs, je crois qu'une pareille intensité
nous tuerait. Il faut'donc tout remettre à Notre-Seigneurjlui seul peut nous aider et il ne permettra pas que l'épreuve nous écrase. Comme j'ai prié pour toi, amie, car, tu ne sais pas, je reviens d'un pèlerinage à Einsiedeln! — Comment te dirais-je l'impression que m'a faite cette basilique immense, le grand couvent étendant ses ailes comme un oiseau énorme dans une contrée sauvage? C'est superbe de foi, de recueillement et plus qu'ailleurs on se sent tout petit. Il y avait pour la fête une affluence considérable ; l'église ne désemplissait pas depuis huit heures du matin jusque très tard le soir; de tous côtés on priait à haute voix, et cependant chacun était recueilli et tout ce monde se tenait avec une dignité et un respect admirables. C'est bien touchant de voir la ferveur de ces gens de la campagne, qui tous avaient sans doute une intention qui leur tenait au cœur; on sent que ce ne sont pas des prières ordinaires, mais de véritables cris de l'âme qui s'élancent vers le Ciel. Je n'ai pas besoin de te dire, ma chérie, quelle place tu tenais dans mes prières ainsi que les chers amis qui nous ont quittées. Deux fois nous avonspuobtenirdes billets pour communier dans la chapelle miraculeuse, et tu penses si j'ai recommandé toutes tes intentions à la sainte Vierge. Il me semble presque impossible qu'elle ne nous prenne pas tous sous sa protection spéciale. Les rayons d'or qui partent de sa statue au tond de la chapelle sombre, entourée toujours d'une foule compacte, signifient les grâces qu'elle distribue et un reflet ne peut manquer de tomber sur nous, n'est-ce pas? Le soir, l'église est plus saisissante encore : les chants qui s'élèvent dans l'obscurité, les groupes s'en allant d'autel en autel le chapelet à la main; à l'entrée, la petite chapelle bénie, rayonnante
du fond d'or de la statue ; puis l'immense église toute sombre, et au fond, dans la nuit, la lumière éternelle indiquant que Notre-Seigneur est là, qu'il nous voit et qu'aucun de nos soupirs ne sera perdu! N'est-ce pas magnifique? tu comprends que moi, qui n'avais jamais rien vu de pareil, j'ai été vivement impressionnée. Pendant trois jours nous avons prié, passant sept à huit heures sur ce pavé de mosaïque , aussi étais-je rompue en revenant, mais contente et heureuse d'avoir encore pu faire cela avant... — Je vais retourner à Berne lundi ou mardi au plus tard, car je ne dois pas trop prendre sur le temps que je puis encore donner à cette chère maman.
Je t'écris entre deux dates poignantes pour nous deux : demain sept mois que tu es veuve, pauvre Candide; mais sois sûre que tes prières et tes souffrances ont obtenu le repos du ciel pour Auguste. Hier il y a douze ans que mon beau-frère bénissait notre union dans le salon de Mme de Murait (i)qui servait alors provisoirement de chapelle! Vois-tu, il me semble que j'aime si profondément celui qui fut mon fidèle compagnon, que si par impossible il revenait aujourd'hui, le bonheur me tuerait sur le coup! Ne trouves-tu pas qu'il est difficile pour notre nature humaine de se représenter le bonheur dans toute sa gloire?
Je ne te parle que de moi. Tu mènes, je pense, toujours la même petite vie tranquille. Penses-tu pouvoir garder le nouveau précepteur? L'éducation est une belle chose, rien ne la remplace; je suis tous les j Durs frappée de ceci, c'est qu'il est extrêmement r.ire qu'on arrive à suppléer si elle a fait défaut dans
(l) La baronne Amédée de Muralr née Du Houlley.
l'entourage premier. C'est une grande grâce dont nous ne saurions nous montrer assez reconnaissants, mais aussi cela nous rend plus sensibles. C'est bien ce qui m'effraierait pour l'avenir, si je ne confiais toutes mes craintes à Notre-Seigneur. Figuretoi que sans cesse on me parle des soeurs de Saint- Vincent de Paul, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre! N'est-ce pas un hasard inouï, et quelquefois j'y vois clairement l'intention de la Providence. Ainsi, l'autre jour, j'avais été très tourmentée intérieurement de la perspective de cette vie en commun, et cela prenait même les proportions d'une tentation lorsque le soir, il y avait plusieurs personnes, la conversation se met sur ce sujet et l'on parle de plusieurs femmes du monde qui sont entrées dans cet ordre, de grands noms tout à fait. Eh 1 bien, cela a suffi pour me remonter un peu! N'est-ce pas que Dieu est bon?
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Villa Enghé, 3 septembre 1887.
Je voudrais vous prier, mon cher Paul, de me procurer quelques renseignements sur le nouvel ordre fondé par le cardinal Lavigerie, archevêque de Tunis, sous le nom des 0 Sœurs de Notre-Dame des Missions » et spécialement affecté aux missions d'Afrique. Il existe, je crois, une maison près d'Alger et, depuis quelques mois, une autre à Maëstricht. Je voudrais beaucoup avoir des indications sur cet ordre; savoir les conditions demandées, la composition, la direction, etc. Je n'ai pas renoncé à l'ordre.
de Saint- Vincent de Paul et, à moins que cette nouvelle voie paraisse devoir me mieux convenir, i'ai toujours l'intention d'aller faire mon mois d'essai à Turin, vers le i"novembre, si faire se peut. La pensée de ce nouvel ordre me poursuit si fort que je crois devoir prendre des informations ; qui sai-t si Notre- Seigneur ne m'inspire pas cette pensée et si ce n'est pas là, dans une existence pleine de dangers, au milieu des tribulations et des tâtonnements d'un ordre en fondation, qu'il me veut? Je n'ai qu'un but et qu'un désir : faire sa volonté; privations, souffrances, épreuves, tentations, dangers, tout cela ne compte pas, pourvu que nous accomplissions notre mission. Quand l'accablement s'empare de nos âmes, qu'il semble que nous n'en pouvons plus, ne pouvons-nous penser à la récompense réservée à ceux qui auront porté vaillamment leur croix? Je suis sûre qu'Albert prie pour moi et que comme moi il attend avec ferveur le jour de l'éternelle réunion. Ce que je ne puis plus, c'est passer ma vie dans des riens; Dieu a ses plans en nous envoyant les grandes douleurs et je sens qu'il compte sur moi.
A LA BARONNE JOCTEAU
Villa Enghé, 22 septembre 1887.
J'ai quelquefois bien de la peine à trouver une heure de tranquillité dans la journée, et avec ma nombreuse correspondance , bien surchargée ces derniers temps à cause de mes négociations, elle est vite passée. Le bon Dieu doit me trouver fort négligente, car c'est à peine si je parviens à faire
mes prières du matin et du soir; dans la journée, quelques oraisons sont tout ce que je puis faire. C'est une drôle de préparation pour ma vie future et il me semble parfois que je secoue légèrement les devoirs présents arec l'idée d'un sacrifice ultérieur! Le P. de Régnon m'a tant recommandé de prendre part à la vie de tout le monde!... j'espère qu'il se charge de la responsabilité. Hier un déjeuner, ce soir un dîner, demain la journée passée à Habstetten (i), dimanche du monde à dîner et à souper! Comment veux-tu que je me recueille? J'en suis navrée, car ce mouvement m'énerve, mais qu'y faire?
Mon avenir a fait un grand pas. Mgr Mermillod m'a enfin obtenu la permission de faire mon essai :\ Saint-Sauveur. Il est probable que j'arriverai à Turin les premiers jours de novembre, de manière à commencer cette vie si différente avant les grands froids. Oh! ma chérie, avec quel singulier mélange de joie, de bonheur, et pourtant de déchirante angoisse je vois approcher le moment tant désiré ! Tu comprends, n'est-ce pas, les combats auxquels mon cœur est en proie ! Comme Notre-Seigneur est bon pour moi! Combien y en a-t-îl qui ont goûté un cher bonheur comme celui qui fut mien? Et maintenant la vocation religieuse, le plus beau trésor qu'une âme puisse posséder ici-bas ! Quelles actions de grâces n'ai-je pas à rendre? L'amour dans sa plus haute acception, puis le sacrifice complet, c'est-àdire l'amour toujours, l'amour transformé, régénéré, purifié, s'élevant peu à peu vers cette perspective
(i) Propriété dn baron Gérard de Watteville, oncle materne] de sœur Blanche.
qui nous attend dans l'Eternité! Puis-je donner moins que tout à Celui qui a tant fait pour moi? Oh ! non, c'est bon de souffrir jusqu'au martyre, et quand je pense que j'offre tout cela pour l'âme de l'ami que j'aime tant, il me prend une soif de souffrir encore. Que de fois je dis à Notre-Seigneur : Faitesmoi souffrir seule, tant que vous voudrez, mais que lui soit éternellement heureux...
Je reçois à l'instant une invitation pour l'aprèsmidi de samedi ; tu vois que je n'ai jamais le temps de respirer. J'envie ta tranquillité, mais peut-être le mouvement a-t-il du bon pour moi ; c'est une petite soupape pour le besoin de vivre qui me torture parfois. — Comment va ta bonne sœur? je suis indignée contre son mari, car il a beau être un médecin distingué, un homme doué de toutes les qualités que tu voudras, c'est abominable de ne pas savoir forcer sa femme à se soigner. Parlez-moi des célébrités, à quoi bon si on laisse mourir de fatigue ceux à côté desquels on vit? Voilà ma fureur exhalée et tu sais quelle estime j'ai pour la baronne G... Dis-lui que je pense à elle, que je prie pour elle et que je forme des vœux pour sa prompte guérison.
Que de tristesses dans ce monde partout 1 voilà tante Isaure (1), par exemple, elle me fait une pitié profonde. Elle est gravement malade, très atteinte, souffre beaucoup, s'affaiblit de jour en jour, et de plus est découragée au point d'en devenir aigrie et amère. Cela fait mal ; j'essaie tout au monde pour adoucir ses sentiments, mais je n'arrive pas à grand 'chose. Pauvre, pauvre âme 1 arrivée bien près peutêtre du terme de sa course sur terre, elle est si peu
(1) La comtesse Jules da Planty, née de Goumoëns.
prête à partir! La pensée de ne plug revoir ses enfants la rend quasi folle ; toute sa vie lui apparaît maintenant avec les ennuis, les chagrins, les angoisses de tous genres qui ont plu sur elle! Espérons en Notre-Seigneur pour elle et prions. Oh! ma chérie, ne perdons pas la douce espérance qui nous soutient ; soyons généreuses jusqu'au bout ; il ne faut pas regarder toute sa vie en même temps ; un jour après l'autre. Demandons le matin la force suffisante pour traverser les combats de vingt-quatre heures, les journées s'écouleront, puis les mois, les années, la vie passera, et bientôt nous serons au but désiré et attendu. Dieu nous demandera alors comment nous avons porté nos croix, et que répondrons -nous si nous les avons déposées?...
Henry (i) est ici jusqu'à la semaine prochaine; je suis contente de m'être trouvée avec lui... pour la dernière fois peut-être! Sais-tu qu'il y a là quelque chose de bien poignant?... Enfin, fiât!
Je pars dans huit jours pour aller chez ma tante de Palézieux (2) (dernier séjour aussi); après quoi je retournerai à Berne, chez moi. Dire que je ne reviendrai plus ici, que je ne verrai jamais la salle de billard que mon père fait construire maintenant! Et quand on en vient des choses aux personnes, quelles défaillances ne nous anéantiraient pas si les anges de Dieu n'étaient là pour nous soutenirl
(1) Frère de sœur Blanch*,
(S) Mme Jean da Palézieux, née Rihyner.
Château de la Doge, 7 octobre 1887.
...Maman m'a rejointe ici avant-hier, et nous repartons pour Berne lundi, elle pour Villa Enghé, où elle devra prolonger son séjour à cause de travaux qu'il faut surveiller, et moi pour me réinstaller à mon foyer solitaire. Voilà huit mois que je l'ai abandonné, ce petit trou que j'aime puisque j'y suis entourée de mille chers souvenirs, et où cependant j'ai le cœur si serré. Mais est-ce qu'il y a un endroit sur terre où je ne souffre pas? Non- n'est-ce pas, et c'est bien heureux puisque cela prouverait que mon vide est moins grand; je demande toujours à Dieu de ne pas souffrir moins de l'absence de celui que j'aime si tendrement. Je ne pense pas pouvoir arriver à Turin avant le 5 ou le 6 novembre de manière à commencer ma nouvelle vie le lundi 7. Là aussi j'ai une déception. Tu sais que je comptais faire mon postulat à Saint-Sauveur, sous la direction de la bonne sœur Elisabeth, et, d'après la lettre de la supérieure générale de Paris, j'avais cru que cela serait facile. Voilà que sœur Barbe m'écrit que ce n'est pas l'usage et qu'il me faudra aller ailleurs, probablement à Saint-Jean. Il faut m'attendre à de ces tracasseries de détail qu'on ne me ménagera pas sans doute. Enfin, quand on veut se donner sans réserve, c'est bien naturel ; la grâce de Notre- Seigneur sera là pour soutenir les défaillances.
Chère amie, plus l'heure de vider le calice approche, plus je me sens lâche... et pourtant je ne voudrais pas d'une autre vie. Quelle grâce de choix pour une âme, et quand on pense que c'est moi,
pauvre indigne, qui suis admise à ce trésor! Je suis bien peinée que le P. Audisio quitte Turin; encore un espoir qui s'effondre! J'espérais le voir parfois, il est si bon ; puis il me connaît un peu et il aurait trouvé quelque chose à me dire pour me soutenir! Comme on voit de plus en plus que Dieu veut seul être notre appui, notre ami ! le secours humain manque à un moment donné, tandis que Lui est toujours là.
On m'appelle, on attelle les chevaux pour nous conduire à Montreux, à un concert! Ai-je le cœur d'aller au milieu de la foule? Fiat! Paraître calme et tranquille au milieu de tout ce qui fait vibrer!
Berne, 18 octobre 1887.
Que tu es bonne et charmante, ma Candide, et que tes lettres si pleines de tendresse me sont douces! Pauvre amie, tu souffres toujours! Courage, cela ne sera pas éternel. Dieu t'enverra jour par jour la force dont tu as besoin. Regarde tes chers anges, vois combien tu as encore sujet de rendre grâce. Et au milieu de tes angoisses tu t'occupes de moi! Quelquefois je me sens si seule, si navrée dans mon joli petit nid, que j'en ai le cœur absolument fendu, et puis je me gronde, car je suis une ingrate. J'ai connu un si beau bonheur, et même maintenant il y a de bons moments; vendredi une de mes nouvelles amies, la baronne Sonnenberg, esi venue passer quelques heures avec moi et cett< visite a été un vrai bienfait. Dieu est bon d'avoir
permis cette intimité qui ne sera qu'ébauchée, hélas! puisque rien de ce qui est doux n'est durable. Elle est veuve aussi, elle a juste mon âge, sa position est très difficile, et cependant quelle vaillance et quelle énergie! Je me sens toute petite à côté d'elle. Prie pour moi, chérie, je tiens tant à tes prières ; prie pour que j'accomplisse la volonté de Dieu, pour qu'il soit près de moi dans les tentations; pour qu'il me donne la force, le courage nécessaires dans toutes les difficultés ; pour que je ne perde jamais la confiance en Lui, pour que je me sanctifie, pour qu'un jour nous puissions tous nous retrouver là où il n'y aura plus de séparation ! Comme ce sera beau, n'est-ce pas? La pensée du ciel est bien faite pour nous soutenir dans cette vie de misères, qui est pourtant marquée de jours heureux. Quand on accomplit la volonté de Dieu, on ne peut pas être malheureux, et comme c'est bien ce qu'il veut, cette souffrance, cet isolement, ce manque de tendresse et de joie! Si nous avions choisi tout ceci nous-mêmes, le mérite ne serait pas grand; mais puisque c'est Dieu qui nous envoie tous ces chagrins, toutes ces peines, en les acceptant de tout cœur, on éprouve une sorte de joie intérieure; la paix de l'âme est grande et l'on voudrait répéter sans cesse : Te Deum laudamusl Dans le Récif d'une sœur il y a une phrase charmante : « La vie ne peut jamais être tout à fait heureuse, puisqu'elle n'est pas le ciel; ni tout à fait malheureuse, puisqu'elle en est le chemin! » Comme c'est vrai, n'estce pas? Oui, la vie est belle, puisqu'elle nous fait connaître les bontés d'un Dieu qui nous aime, d'un Dieu qui nous a donné un cœur pour l'aimer de cet amour qui dépasse tout et qui fait voler, courir et
se réjouir, qui fait qu'on se respecte soi-même, qu'on s'étonne d'être la créature privilégiée d'un Dieu, qui fait qu'on l'adore et qu'on lui dit : Mon Dieu et mon tout, mon Dieu bien aimé, comment vous remercier de tant de grâces !
Ne me dis plus jamais que tu me trouves bonne, je t'en prie; c'est Notre-Seigneur qui est bon, qui est admirable, qui mène ses créatures d'une manière merveilleuse, qui fait de grandes choses en elles. Tout ce que nous avons de bon vient de Dieu, nous ne pouvons rien faire de nous-mêmes. Du reste, combien de jours ne se passent-ils pas dans l'inaction, la tristesse, la froideur... chacun est marqué de défaillances, de fautes plus ou moins graves. Dieu ne nous fait pas toujours comprendre ce qu'il fait pour nous, et ce qu'il veut de nous; sa grâce ne se fait pas toujours sentir si vivement. Mais si elle est là, qu'importe que nous ne la sentions pas? Ne perdons jamais courage, jamais patience, voilà l'essentiel, et laissons-nous aller dans la main de Dieu, laissons-le faire, Il aura soin de nous, Il nous mènera au ciel. Saint Augustin dit que Dieu nous a faits pour lui, et que notre coeur sera toujours dans le trouble tant que nous n'aurons pas trouvé notre repos en Lui. Aimons-nous en Dieu, vivons devant Lui dans une sainte amitié, et promets-moi, chère Candide, de me dire toujours pour l'amour de Lui ce qui te déplaît en moi, ce que je dois changer et modifier.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, 6 novembre 1887.
... Vous comprenez, n'est-ce pas, quelles impressions diverses et torturantes doivent nécessairement envahir l'âme qui va essayer de changer sa vie du tout au tout? J'ai été très bien accueillie ici par la soeur visitatrice et il est décidé que je ferai mon postulat à l'hôpital Saint-Jean, qui est le principal de la ville; la supérieure, Italienne par exception, paraît dans les meilleures dispositions. C'est demain que j'entre; ce sera un vrai postulat, et on me le comptera à partir du i*r novembre. Priez pour moi, cher Paul, que Dieu me donne un peu d'énergie et de générosité ; pourvu que je ne recule pas devant la grandeur du sacrifice! Croyez-vous qu'Albert prie pour moi?... Pourvu qu'il soit heureux, lui! tout le reste n'est rien, et pourtant c'est affreux aussi! Et ma pauvre mère dont la tristesse fait mal à voir, et mon père qui ne sait rien et qui sera navré quand il faudra le lui dire, et le regret de tout quitter, et la tentation de céder à ce qui pourrait peut-être avoir de bonnes heures encore, et mille choses qui composent une agonie... j'ai peur de succomber, et quand des natures comme la mienne se mettent à douter, la lutte est horrible et souvent l'orgueil triomphe.
Je ne vous écris pas davantage, car je ne suis pas en état; la pensée de votre affection me soutient; priez beaucoup pour votre malheureuse sœur, vous qui êtes si près de Notre-Seigneur tous les matins,
faites-vous l'interprète de mes angoisses, mette*moi à Ses pieds...
A SA MÈRE
Tarin, hôpital Saint- Jean, 13 novembre 1887.
Il me semble, ma chère maman, que vous devez sentir combien je pense à vous, et je voudrais pouvoir vous écrire souvent. De fait, je le pourrais peut-être, car la supérieure est si bonne, si parfaite, qu'elle m'accorde tout ce que je demande, mais c'est précisément pour cela que je ne veux pas abuser. Quand ce sera possible, je griffonnerai à la hâte quelques lignes au crayon, n'importe où, car je suis confuse de réinstaller dans la salle commune (qui est notre salon), alors que je devrais apprendre mon métier.
Candide vous aura raconté que je suis à merveille comme installation matérielle. Ces bonnes sœurs rivalisent d'attentions ; si par hasard l'une d'elles me voit faire mon petit ménage le matin, vite, elle se précipite et m'arrache tout des mains; le soir, je trouve ma chambre chauffée, mon lit arrangé, une boule d'eau chaude... Le temps même s'est mis de la partie, il fait superbe, un bon petit froid sec et un soleil délicieux. Non seulement je ne me suis jamais levée à l'heure réglementaire, mais même j'ai paressé jusqu'à sept heures et plus; ce n'est qu'aujourd'hui que je commence le réveil de six heures. N'est-ce pas une gâterie toute spéciale du bon Dieu de m 'avoir mise dans un entourage si plein de prévenances? Candide vient chaque jour et même sou-
vent deux fois; nous sommes déjà sorties trois fois ensemble et toujours pour deux ou trois heures. Elle fait l'impossible pour moi, cette chère amie ; elle me comble et ne sait qu'inventer pour rendre ma position plus confortable. La supérieure, qui est une femme capable et distinguée, lui a dit qu'elle n'avait pas le cœur de me mettre aux ouvrages grossiers. Pauvre sœur! D'habitude, les postulantes ne sont pas auprès des malades; elles doivent faire les gros ouvrages; les trois autres sont occupées à la cuisine, aux balayages, et moi je fais la princesse! Pour le moment je me familiarise avec les malades, sous la direction d'une délicieuse sœur — sœur M..., d'une grande famille milanaise; — c'est une délicate attention de la supérieure, car pour moi c'est beaucoup plus doux, puisque sœur Vincent a passé par les mêmes changements d'habitudes; elle m'a dit qu'au début elle ne pouvait s'empêcher de comparer les repas à ses dîners à la cour!
Je suis à la chirurgie des femmes et des enfants ; ce sont tous les jours des enfants tombés par la fenêtre, des accidents de voitures, pire encore; on en voit de tous les genres. Si vous me voyiez distribuant les portions, avec un grand tablier blanc, vous souririez de mon air maladroit ; mais quoi, tout s'apprend, et je me sens là si bien à ma place que je ne puis vous dire comme j'ai l'âme en paix. Quelles grandes leçons nous donnent tous ces pauvres gens avec leur patience et leur résignation, et comme ils sont souvent touchants et reconnaissants d'un rien ! Il est vrai qu'il y en a de difficiles aussi, mais sans cela le métier serait trop doux. — Quel air de paix et de gaieté sereine sur toutes ces
figures de sœurs ! comme on sent leur bonheur de faire tout pour l'amour de Notre-Seigneur! Qu'y at-il de plus beau que de donner tout, sans rien réserver? Pas une minute, pas une seconde qui ne soit une offrande à notre Dieu; dès lors qu'importe qu'il la remplisse d'une manière ou d'une autre? Que sa volonté soit faite, et puis confiance et abandon. Il saura bien nous soutenir. N'a-t-Il pas promis d'être avec nous tous les jours de notre vie? Que pourrait-il donc nous arriver? Dans le monde nous pouvons, il est vrai, donner beaucoup aussi; mais santé, fortune, plaisir de la terre, intelligence, etc., cela est à Lui déjà, et II peut le reprendre comme II lui plaît; ce n'est donc pas particulièrement beau de donner ce que nous sommes exposés à perdre. Mais il est un bien plus grand que tous les autres, qui nous appartient en propre, c'est notre liberté; celle-là est bien à nous et si nous offrons ce bien suprême auquel nous tenons tant, alors nous avons tout donné, et c'est le sacrifice complet. C'est dans la vie religieuse seulement qu'on peut le réaliser dans sa plénitude, sa beauté, sa perfection. Ah! que c'est beau, cela. Soyez sûre, chère maman, qu'une vocation religieuse dans une famille suffit à attirer les bénédictions de Dieu sur tous les membres! N'ayez donc point de crainte, soumettez-vous entièrement à la volonté divine; vous verrez comme tout ira bien. Je sais que c'est peu aisé d'abord, mais quand on commence à donner, Dieu fait le reste; quand II voit une velléité de générosité de notre part, vite, Il nous récompense au centuple. Croyez-vous que je n'ai pas ea à lutter, avant de venir me mettre là?... Mais aussi comme je suis tranquille au milieu de mes
chères cornettes dont les ailes semblent les emporter vers le ciel...
Courage, confiance et paix! Voyez-vous, je suis quelquefois si contente que je me mets à rire d'un rien. Quel joli esprit règne parmi ces sœurs! simplicité et charité, voilà ce qui le compose. Dans un an, si rien ne vient au travers, je serai bien près de terminer mes épreuves et d'avoir, moi aussi, ma blanche cornette, et alors en avant comme Dieu voudra
14 novembre 1887.
Ma place est bien ici, je le sens, et je ne suis point un esprit exalté, au contraire. Quel bonheur de pouvoir faire quelque chose de ma vie et de l'employer ainsi ; les commencements sont difficiles, il est vrai, mais le bon Dieu me gâte, puisque je trouve des conditions exceptionnelles. Y a-t-il rien de plus beau que la vocation d'une Fille de la Charité? Quand vous serez tourmentée et croirez que j'aurais dû rester dans le monde, pensez quelquefois que la route y serait bien épineuse pour moi. J'ai une nature peu commode et plus fougueuse qu'on ne croit, j'ai fait mes expériences. Je sais comme on peut se laisser emballer, et tout d'un coup être entraînée qui sait à quoi. Ayez confiance, Notre- Seigneur vous consolera, cela ne peut manquer; seulement il faut de la soumission de notre part, et si cela nous paraît un peu dur, eh bien ! ne pouvons-nous l'offrir et le mettre au pied de la Croix ?
A six heures je me lève, vais à la messe dehors; à huit heures je déjeune et me rends à mes malades; je cause avec les uns et les autres, je distribue les potions, fais manger les enfants... parfois je traverse les salles voisines. Il y a un bel Algérien que j'avais bien envie d'engager comme domestique quand je sortirai. — N'est-ce pas, je suis toujours la même? — A midi dîner, récréation (les sœurs sont très gaies) jusqu'à deux heures. A deux heures et demie méditation à la chapelle, à trois heures les malades; à six heures souper, récréation; à huit heures prière, après quoi l'on se couche. Je ne suis pas strictement ce programme, puisque Candide vient longuement et que nous sortons. J'ai des livres... La supérieure est parfaite, toutes les sœurs charmantes.
Deux fois déjà je me suis assise pour crayonner et toujours il faut courir à une chose où à une autre. Dieu merci, l'invasion des barbares, comme je l'appelle, est passée; cinq fois par semaine nous avons dans notre salle une soixantaine d'étudiants de trois à cinq heures. Je suis un peu impressionnée d'une scène pénible : une de nos malades, qui donnait des signes de folie, s'est sauvée; on l'a rattrapée dans la cour et on a dû lui mettre la chemise de force, la malheureuse poussait des cris à faire frémir. — Je suis sûre que vous ne me voyez pas dans mon rôle, avec mon tablier, et mou grand chapelet au côté! mais je vous assure que j'ai un certain succès; les enfants m'adorent et ceux qui marchent me sautent dessus, dès qu'ils m'aperçoivent, parce que j'ai les poches pleines de pastillons et de caramels.
29 novembre 1887.
Pardon, chère mère, de vous écrire ainsi à la hâte; je suis pressée, car, comme j'approche de la fin de mon temps d'épreuve, j'ai demandé à voir de près les différents offices. La supérieure est si bonne et si délicate qu'elle me laisse absolument libre ; ne faut-il pas voir la main de Dieu dans cet arrangement vraiment extraordinaire? Si vous saviez comme on me traite avec égards! que de ménagements et que de soins! — Cette semaine je compte passer deux ou trois heures du matin à la lingerie; puis le reste de la journée je serai à la chirurgie des hommes, ce qui ne m'empêchera pas d'aller faire un tour dans mon ancienne salle, où je connais bien mes malades. C'est un va-et-vient continuel, constamment de nouvelles arrivées. A la salle où je suis, on nous apporte surtout des coups de couteaux, c'est courant dans ce pays-ci. Si vous saviez comme je suis heureuse de pouvoir procurer quelques petites douceurs à ces pauvres gens! C'est un tel plaisir de donner, que réellement je me l'interdis quelquefois par mortification; j'ai pu habiller chaudement quelques pauvres créatures qui n'avaient presque rien à se mettre, amuser les enfants avec des jouets bien modestes. Aussi, chère maman» puisque vous êtes si bonne et que vous m'offrez de me faire un plaisir, j'accepte de tout cœur et je vous dis vite le plus grand que vous puissiez me faire. Nous célébrons le 8 décembre la grande fête de l'Immaculée Conception, et mon plaisir serait d'offrir une douceur à quelques enfants; si donc vous pouvez le faire sans inconvénient, vous seriez
bonne et excellente de m'envoyer des biscômes avec un ours blanc. Quel bonheur cela va être parmi ce petit monde! Je me réjouis d'avance à l'idée de leur joiel Ils sont si reconnaissants les pauvres d'ici que vraiment cela enlève la moitié du mérite. Et comme ils sont patients! J'ai dans ma section un garçon de dix-sept ans, à la figure enfantine, qui a le dos tordu et ne peut plus marcher depuis sept ans! Il souffre, mais on n'entend jamais une plainte; toujours il sourit de son petit air triste, car il est seul au monde, et il ne guérira pas...
Je reprends ma liberté le g décembre : c'est donc ce jour-là que j'irai réinstaller chez Candide, car ce sera tout, en fait de postulat, et je puis entrer au séminaire de Paris, pour le noviciat, quand je voudrai.
Turin, corso Victor Emmanuel, 12 décembre 1887
J'ai quitté Saint-Jean avec un vrai regret, tant on a été bon et affectueux pour moi; si vous aviez vu comme toutes les sœurs m'entouraient et me disaient des choses gracieuses ! Plusieurs avaient les larmes aux yeux et moi je me sentais le cœur bien serré. Il y a dans le sacrifice une sorte de joie intime, qui compense largement les privations et remplit le cœur de la paix promise aux âmes généreuses. C'est là un sentiment indéfinissable, qu'il faut avoir éprouvé pour le comprendre. Dès le lendemain, j'allais surprendre mes compagnes pendant la récréation, comme on m'a reçue joyeusement ! Certes, ici on
m'entoure de témoignages de tendresse, Candide ne me quitte pas, les enfants sautent à mon cou à chaque instant, je sens le plaisir qu'ils ont à m'avoir, de plus aucun confort ne me manque... et cependant je ne me sens plus aussi en paix que là-bas. C'est pour moi une preuve irréfutable de ma vo* cation. Je n'ai eu ni un rhume, ni un mal de tête, ni un mal de gorge, et en toute autre occasion je n'eusse pas manqué de prendre froid. Constamment je traversais de grandes galeries ouvertes, où le brouillard et le froid avaient libre accès; j'ai passé des heures les pieds dans l'humidité, des courants d'air dans les jambes ; je me suis penchée sur les petits malades de la diphtérie ; je ne quittais les salles remplies de miasmes malsains que pour passer tantôt une couple d'heures à compter le linge sale (et quel linge, dont il sortait quelquefois encore des lambeaux de chair!) dans une cour, et cela à sept heures du matin, presque de nuit encore, ou pour assister à la cuisine à la distribution des portions, d'un côté la chaleur d'un four monstre, le froid de l'autre; puis le matin pendant que les étoiles brillent encore de tout leur éclat et qu'on descend dans une église non chauffée, à quatre heures et demie ou cinq heures, cela manque un peu de confort; il est vrai que cela m'arrivait rarement! Mais que tout cela est largement compensé par la certitude de faire la volonté de Dieu, d'être à la place choisie par Lui et d'employer sa vie utilement en dépensant chaque respiration, sans en rien réserver pour soi !
24 décembre 1887.
Je ne sais comment je m'y prends, fort maladroitement sans doute, mais je n'ai jamais le temps de venir un peu causer avec vous. Il est cinq heures et depuis le déjeuner je n'ai fait que garnir l'arbre de Noël, dont je suis ravie; d'abord le jardinier a fait des merveilles, en ajoutant artistiquement des branches pour donner à ce misérable produit de la plaine de Turin un air de sapin véritable. Après le dîner, nous allons, Candide et moi, à la réception de Son Eminence (i); puis nous rentrons, et on allumera l'arbre devant quelques personnes. Nous irons ensuite tous à la messe de minuit.
Je pars mardi. De tous côtés on me dit que l'afrluence à Rome est immense; aussi j'espère bien qu'on me procurera des billets pour la superbe cérémonie du 1" janvier. Ne vous inquiétez pas, je me tirerai toujours d'affaire; d'ailleurs je ne vais pas dans cette foule cosmopolite comme un étourneau. J'ai des recommandations, et s'il m'arrive un ennui, n'ai-je pas la ressource de mes chères sœurs?
On m'apporte à l'instant vos bonnes pages, chère mère. Courage, le bon Dieu ne nous demande jamais de sacrifices au-dessus de nos forces. Soyez sûre qu'il nous portera toujours dans nos épreuves, quand nous le lui demanderons. Je sais que c'est dur; mais vous devez comprendre que ce changement de vie me paraît absolument nécessaire, sans quoi je ne me lancerais pas de gaieté de cœur dans une situation qui impose pour y arri-
(1) Le cardinal Gaétan Alimonda, archevêque de Turin.
rer de grands déchirements. Ne faudra-t-il pas à chaque endroit où je passerai me dire : je ne le re verrai plus, et à chaque cœur ami dire adieu? Puisque telle est la volonté de Notre-Seigneur, nous n'avons qu'à acquiescer à son désir, et plus le sacrifice sera fait avec la gaieté et la générosité qui sont un cachet de grandeur, plus il aura de mérite. Ainsi donc, courage; prouvons que nous avons de la race ; laissons aux petits esprits ces gémissements ridicules et ces mesquines lamentations, qui d'ailleurs ne font qu'aggraver la souffrance.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, 26 décembre 1887.
... La vie religieuse est très dure sans doute et très fatigante ; la nature n'y trouve pas son compte puisqu'on lui refuse absolument tout; cependant il y a dans le sacrifice complet une sorte de joie intime qui met l'âme dans une paix vraiment merveilleuse. Dès que l'on se sent dans le vrai, à la place où Dieu nous veut, on supporte avec courage les souffrances que nous impose l'accomplissement de la volonté divine. L'effet de la grâce se fait sentir en mille détails qu'on ne pourrait faire sans l'aide de Notre- Seigneur. Ainsi, par exemple, ma santé n'a point souffert de l'existence si différente que j'ai menée pendant ces semaines d'essai, malgré le froid, l'humidité, la nourriture grossière, la fatigue, les levers à des heures inouïes pour moi. Naturellement, il y a eu des luttes violentes, des moments de désespoir,
jo LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
des désirs fous de partir; mais puisque je n'en ai rien fait et que j'étais libre de m'en aller, cela prouve qu'une force surnaturelle me guidait. Ma place est marquée parmi ces humbles servantes des pauvres, et Notre-Seigneur saura bien soutenir mes faiblesses; n'a-t-il pas promis d'être avec nous tous les jours de notre vie? — Le temps qui s'écoulera jusqu'à mon entrée définitive au séminaire de la rue du Bac mettra mon peu d'énergie à une rude épreuve. Ne va-t-il pas falloir me raidir contre tant de tentations, envies de jouir de la dernière liberté, aises de la vie, et plus encore le charme des affections? C'est le crucifiement.
Je pars demain pour Rome ; mon séjour dans la ville étemelle ,sera court; mais je n'ai pas voulu renoncer a y aller, malgré ïa hâte que je voudrais mettre au règlement de mes affaires. Je commencerai l'année en assistant à la messe solennelle du Saint-Père; on dit qu'il y a déjà plus de soixante mille billets distribués. Le cardinal a eu la gracieuseté de m'en donner un ; vous savez que c'est Son Éminence qui m'a confirmée. Il a été content en apprenant mes intentions et m'a donné sa bénédiction. Il m'a dit aussi que si je pouvais rester à Rome jusqu'à la fin de janvier, il me procurerait une audience particulière du Saint-Père; mais dans ce moment, c'est impossible, paraît-il. Malheureusement je ne crois pas pouvoir prolonger assez.
A SA MÈRE
Rome, 4 janvier 18S8.
Maintenant que c'est passé, que me voici, me levant aujourd'hui pour la première fois, il n'y a aucun inconvénient à vous raconter que je suis arrivée mercredi bien souffrante. Comme je suis extrêmement affaiblie par tant de jours de fièvre, de lit et de diète, veuillez, je vous en prie, m'excuser auprès de ceux auxquels il m'est impossible d'écrire, tout en les remerciant de cœur de leur bon souvenir. Ma main est tremblante, ne vous inquiétez pas, c'est tout naturel. Donc, je suis arrivée avec un joli commencement d'angine ; mais voulant combattre vaillamment à cause de la pauvre Blanche (i), je suis sortie quand même jeudi et vendredi; pour comble le temps était froid, pluvieux, et dans ce cher pays il faut se contenter de voitures découvertes. Depuis le jeudi soir jusqu'au lundi soir, je n'ai pu faire passer ni une goutte de thé, bouillon, ou glace; impossible d'avaler, de parler, râlant presque. Cependant, dans cet état, j'ai eu la force de visiter les galeries du Vatican, vendredi; vous pensez si j'étais rendue! Que de choses intéressantes j'ai manquées. Vendredi soir, Mgr Mermillod est venu avec son amabilité accoutumée m'avertir d'une séance fort intéressante, donnée le lendemain dans les catacombes
(l) Mlle Blanche de Palézieux, cousine et amie de sœur Blanche, qui l'accompagnait dans son voyage.
5a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
par le célèbre Rossi; mais, me voyant dans cet état, il ne m'a rien dit et ne me l'a raconté que plus tard! Monseigneur est, du reste, parfait pour moi; tous les matins, il fait demander de mes nouvelles, et il vient me voir dans la journée.
Je suis loin de regretter d'être venue; j'ai pu assister à la superbe cérémonie de dimanche, à force d'énergie, il est vrai, et je ne sais comment il m'a été possible de passer par là. Quel spectacle imposant, et comme j'aime bien mieux y être allée au prix de n'importe quelle maladie! Cette foule de plus de soixante mille fidèles, accourus de tous les pays, ayant bravé les fatigues, les ennuis, pour acclamer leur pape et lui donner un témoignage de la vaillance de leur foi. Les vivats faisaient trembler les immenses voûtes de Saint-Pierre, tous les mouchoirs étaient en l'air, toutes les figures transportées d'enthousiasme et d'émotion; c'est là un spectacle unique, qu'on ne reverra plus peutêtre, et qu'on n'oublie jamais. Ce jour-là, j'ai dû me lever à quatre heures et demie, toujours à jeun, avec la fièvre; j'avais un coupé et, malgré l'heure matinale, il a fallu deux heures pour pouvoir faire an trajet de quarante minutes, tant il y avait encombrement.
Mme Meyerde Schauensee (i) et moi nous avons failli être écrasées à l'entrée des tribunes ; j'ai eu là un moment d'émotion, car enfin je ne respirais plus et si je tombais... tout le monde me passait dessus Mme Meyer a perdu la tête, elle voulait à toute
(i) La baronne Meyer de Schauensee, née Cantalamessa- Papotti, dont le mari fut colonel de la garde suisse pontificale sous Pie IX
force retourner ! Heureusement, voyant le danger, mes forces se sont décuplées un instant, je l'ai empoignée à bras-le-corps pour la faire avancer. Il y avait, du reste, des personnes qui se trouvaient mal. Enfin après environ une demi-heure d'angoisses nous sommes arrivées, Dieu merci, sur l'escalier, où chacune faisait un bout de toilette en ajustant sa mantille. Dans les tribunes, on était très serré, mais au moins pouvait-on s'asseoir; nous étions bien placées, le coup d'oeil était splendide, la tribune de la noblesse romaine, de la diplomatie, des chevaliers de Malte, des camériers, des cardinaux, des évêques; puis deux ou trois autres, les dames avec la mantille, les hommes en habit; c'était vraiment beau. Au milieu de tout cela, se promenaient les gardes-nobles avec leurs casques étincelants ; les Suisses, dans leurs uniformes moyen âge; une multitude de serviteurs en violet, en rouge. La magnifique basilique resplendissante de soleil, le vieux pape porté sur sa sedia, les immenses acclamations de la foule, une musique excellente, c'était inoubliable. A l'élévation, lorsque le Saint- Père, tremblant d'émotion, le visage couvert de larmes, tous les sabres en l'air, toute la foule prosternée, les trompettes se sont faites entendre, ces fameuses trompettes qu'on n'a pas entendues à Saint-Pierre depuis les Italiens, un frémissement a parcouru tout le monde... c'était incommensurablement beau!... mais je ne sais plus clairement ce que j'écris, il faut que je me repose... c'est extra ordinaire comme je suis faible.
54 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAlNT-MARTIAl
9 janvier 1888.
Je suis à peu près remise, et le temps qui se met au beau nous facilite les* courses. Ce que nous avons vu et visité depuis quelques jours est inimaginable; aussi ruines, églises, tableaux dansent-ils une vraie sarabande dans nos têtes. Mais cela ne fait rien, je suis ravie de ce que je vois, quoique Rome me produise une impression très attristante. Partout des souvenirs d'un passé qui n'est plus; des pans de mur, des pierres, voilà ce qui reste des siècles d'antan ; dire que tant et tant de générations ont vécu, aimé, lutté, vibré, au milieu de ces monuments brisés! L'exposition du Vatican est un amoncellement de richesses splendides, c'est partout un ruissellement d'or et de pierres précieuses. Il faudrait y passer bien des journées pour voir autrement qu'en courant. J'ai eu de la chance en obtenant des billets pour aujourd'hui, car l'exposition est encore fermée, malgré l'ouverture qui a eu lieu vendredi; aujourd'hui, on ne laissait entrer que les pèlerins français. Pauvres Français! nous n'avons pas eu de chance pour notre audience auprès du Saint-Père; nous étions environ quinze cents à deux mille, et après une pénible attente de trois heures et demie, serrés comme des harengs, on a fermé les portes! Trois cents seulement ont eu la chance d'être admis, et j'étais des autres. Vous jugez de l'agrément!
L'impression qu'on a, c'est que le roi d'Italie aura beau faire , Rome ne sera jamais sa chose; partout des traces des pontifes, les clefs de
Saint- Pierre, lui impriment un cachet particulier.
Nous avons l'intention de partir jeudi pour Naples, où il est peu probable que nous passions plus de trois jours.
Soignez-vous bien, ma chère maman, et puis surtout ne vous laissez pa% aller au découragement. A quoi bon? Nous nous re verrons bientôt et vous verrez comme je vous égaierai; seulement il faut que vous y mettiez aussi du vôtre. Nous allons passer encore de bonnes semaines ensemble, mais je ne veux absolument pas que vous soyez triste et sombre; en bonne guerre, je vous avertis d'avance que si vous pensez toujours à la fin, je prends un grand parti et je disparais un beau jour. Il y a d'ailleurs longtemps que j'en ai envie et il me faut toute mon énergie pour résister à ce désir. C'est pour vous que je me soumets à ce temps de déchirement à petit feu doux ; ainsi courage ! . . .
Naples, 14 janvier 1888.
Notre voyage réussit parfaitement, sauf que la saison eût été plus favorable un ou deux mois plus tard. Nous allons au gré de notre fantaisie, nous voyons une quantité de choses et nous nous fatiguons le moins possible. Quelle différence entre Rome et Naples ! Là-bas, une ville pleine de souvenirs d'un passé brillant, une histoire splendide, une campagne triste, isolant cette magnifique capitale du reste du monde et en faisant réellement une ville à part; quelques troupeaux de bœufs à larges cornes
ou de moutons velus, gardés par des bergers à cheval; voilà tout. Ici, une nature riante; une population grouillante, gesticulante; une vivacité et une gaieté folle dans l'air; un paysage ravissant, et cette belle nappe de lapis lazuli autour; c'est magnifique; quel dommage que malgré le beau temps il fasse si froid! Nous mettons tout ce que nous possédons en fait de manteaux et de pelisses, et nous réussissons à avoir froid ! ! Voilà quarante-huit heures que nous sommes à Naples, et nous avons parcouru la ville, tous les monuments remarquables et fait deux courses dans les environs. Hier à Piedigrotte, Pazzuoli, volcan de la Solfatare et Pausilippe; aujourd'hui à Pompéi, tout cela en voiture découverte!! Ce matin il fallait de l'intrépidité : il neigeait, le Vésuve était tout blanc, et pour aller nous pouvions, en fermant les yeux, nous figurer être en traîneau à Berne ! Je ne sais comment il se fait, la neige est plus froide au Midi; nous étions couvertes de flocons. Bien nous en a pris d'être courageuses, car la journée a fini par être superbe. Nous avons beaucoup joui de cette course intéressante. Naturellement je remets à mon retour toute espèce de description. C'était comique de voir tout le monde grelottant, bleui par le froid, se chauffant à un petit feu de brasero, allumé dans la rue devant leurs portes, par cette neige tombante. Quant aux beaux types, aux superbes lazzaroni, mangeant du maccaroni en plein air, à la musique qui soi-disant remplit les airs, nous sommes obligés d'y croire sans les voir.
En quittant Rome nous avions la ferme intention de remonter à Florence et à Venise après Naples, et voilà que la vue de cette superbe mer si bleue a éveillé en nous cet irrésistible désir de Tau delà;
nous plantons là le Nord et ses neiges, et... nous partons demain à midi sur le Moïse, paquebot de la Compagnie transatlantique, pour faire une excursion à Malte...
Je regrette que nous devions quitter Naples si tôt, mais il n'y a de départs que les dimanches, et comme la journée promet d'être splendide demain, nous aurons une vue délicieuse sur les côtes de Castellamare, Sorrento, etc. Pourvu que le mal de mer ne nous prenne pas trop fort! Enfin, voguons! Vous n'avez pas d'idée, rnaman chérie, comme c'est charmant d'aller ainsi au hasard... cela double le plaisir d'un voyage. Blanche est ravie, elle dit qu'elle n'en a jamais fait et n'en refera jamais d'aussi réussi.
La Valette, 16 janvier 1888.
Nous voici à Malte, après une traversée de vingtsix heures sur une mer unie et splendide; c'est d'autant plus de chance que le capitaine me disait que le canal de Malte était presque toujours très mauvais. Cependant j'ai payé mon petit tribut à la mer, tandis que l'heureuse Blanche n'a rien éprouvé du tout. Hier le temps était fort beau, mais il faisait une bise à décorner les bœufs. Blanche avait deux corsages, une jaquette, un manteau ouaté, une pelisse, et malgré cela était bleue de froid. C'est étrange, mais plus nous avançons vers le Midi et plus nous gelons. La nourriture est excellente sur les bateaux ; jamais depuis mon départ de Berne je n'ai mangé aussi bien, mais il faut avouer que c'est là le
seul point confortable. Nous avons trouvé un jeune ménage français qui se rend également à Tunis, avec lequel nous sommes dans les meilleurs termes; la connaissance s'est faite d'autant plus facilement que nous nous sommes reconnus comme voisins d'écrasement à la non-audience du pèlerinage français. A Malte, il fait une température quasi douce, mais c'est fort ennuyeux d'y être échoué pendant quarante-huit heures. Nous partons mercredi à midi sur la Ville-d'Oran. Malte est une ville assez laide, un amas de maisons en pierre grise, mais fort animée; une population vive et grouillante, des yeux noirs comme le diable. On rencontre des uniformes anglais de tous genres, des types grecs; les femmes sont enveloppées dans la disgracieuse faldettade soie noire. Il n'y a rien à voir, sauf la physionomie des rues, qui est curieuse; beaucoup sont en escaliers. La cathédrale est superbe avec ses tomoeaux des chevaliers de Malte; et le palais du gouverneur contient des tapisseries splendides, ainsi qu'une belle collection d'armures. Nous y sommes montées avec un aplomb superbe, sans rencontrer âme qui vive dans les immenses escaliers; en haut, un domestique nous a dit que c'était fermé... et nous avons pénétré bravement tout de même... On parle le maltais, espèce de charabia absolument incompréhensible; les affiches sont en anglais, mais on se fait mieux comprendre en italien. Celui-là commence à me devenir familier et partout nous nous tirons d'affaire à merveille. Demain, si le temps est beau, nous prendrons une voiture pour aller voir Civita Vecchia, à dix kilomètres de La Valette, où saint Paul s'est arrêté pendant trois mois. On a construit une église sur l'emplacement de sa grotte,
et il y a, je crois, des catacombes et une villa romaine. On est importuné par une nuée de guides qui s'offrent, des mendiants insupportables et des marchands de fleurs ; tout cela crie, piaille et a des mines de sac et de corde ; nous ne nous laissons pas troubler.
A LA BARONNE JOCTEAU
La Valette, 16 janvier 1888.
C'est charmant d'aller ainsi à l'imprévu et tu m'avoueras que ce n'est pas banal pour se rendre de Rome à Paris de passer par Tunis et Alger'. Mgr Mermillod m'a répété que je pouvais voyager à mon aise et qu'un mois de plus ou de moins importait peu, que même il valait mieux ne pas me presser. Ainsi me voilà parfaitement tranquille. J'abandonne tout entre les mains de Notre-Seigneur, si bon pour moi; Il sait bien que je lui ai offert ma vie loyalement, et puisque les circonstances se sont arrangées ainsi, c'est que sans doute c'est pour mon bien. A Tunis, je m'informerai du lieu de résidence du cardinal Lavigerie, et s'il y a moyen j'irai le voir. Je pense beaucoup à toi et je prie pour toi; jusqu'ici j'ai pu faire la communion tous les jours. Quelle bonne chose n'est-ce pas? et comme le bon Dieu me gâte ! Prends courage, amie chérie, voyons, crois-tu que je me sens heureuse?... Eh bien! c'est étrange, je souffre énormément, je regrette mon pauvre cher ami à toute heure... et pourtant il y a au fond de moi je ne sais quel calme, quelle paix, quelle satisfaction. Cela vient, je
6o LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
de ce que l'on éprouve un vrai bonheur à accomplir la volonté de Dieu et à sentir qu'on n'est pas réfractaire à ses desseins; souffrir pour souffrir c'est toujours faire ce qu'il veut, et il y a une ineffable douceur dans la certitude de porter la croix que Lui nous envoie Pouvons-nous donner moins que tout à Celui qui a tout fait pour nous? Il ne suffit pas de subir sa peine, il faut encore l'offrir comme un sacrifice généreux; vois-tu, nous aurons beau tout donner, ce sera toujours peu pour être offert à un Dieu. Je voudrais pouvoir écrire au P. Montuoro(i), mais pour cela il me faudrait un repos d'esprit et de corps qu'il est difficile de trouver dans un voyage aussi précipité que le nôtre. Je ne voudrais pas qu'il pût me croire ingrate, alors qu'au contraire mon cœur se fond en reconnaissance d'avoir trouvé en lui un si précieux appui. — Imagine-toi que ce pays-ci est fort amusant; en rentrant nous avons rencontré, dans l'escalier de l'hôtel, une chèvre descendant gravement avec un petit pâté qu'elle était allée quérir à la salle à manger 1 II paraît que c'est l'habitude ici! 1
A SA MÈRE
Tunis, 19 janvier 1888.
Nous voilà donc en Afrique, chère maman, et vite je vous écris quelques mots pour vous rassurer, car j'imagine que vous vous inquiétez. La traversée a été belle, malgré un départ très venté; nous dan-
(1) Le Père Montuoro, curé de San Dalmazzo à Turin.
sions d'une manière écœurante. Le plus douloureux, c'est qu'il a fallu abandonner à la douane un panier de superbes mandarines maltaises!...
Nous sommes ravies de notre voyage ; il fal lait nous voir parcourant le quartier arabe, accompagnées d'un guide en fez, coudoyant tous ces burnous! Nous nous sommes installées dans une boutique, où on nous a traitées avec du café. Nous avons assisté à un mariage juif; il a fallu accepter d'horribles petites confitures, boire de l'esprit de vin dans le verre de tout le monde ! Puis nous avons marchandé des étoffes; les Arabes m'appellent de tous les côtés, me tirent par la manche en disant : « Viens, madame », car Blanche naturellement ne dit rien et me suit; elle s'amuse comme quatre et trouve que cela ressemble aux Mille et une Nuits Partout, complaisance extrême, mais par exemple on est entouré de commis-voyageurs. Notre petit ménage est décidément commerçant, il s'agrippe à nous, et dans le fait cela nous arrange; la jeune femme est bien, le mari... mais comme c'est nous qui donnons le ton, cela ne fait rien.
Nous mettrons plus de temps que nous ne pensions à arriver à Alger, les trains marchent comme des escargots; de plus nous méditons une excursion aux confins du désert, à Biskra.
Constantine, 25 janvier 1888.
Nous allons au petit bonheur, sans faire de projets arrêtés d'avance, ce qui est tout à fait charmant. Pour faire de la couleur locale, nous arborons
6a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
en chemin de fer de jolis fez à glands d'or, eu fumant des cigarettes, après quoi il faut brûler des parfums arabes; et comme déjeuner nous n'emportons plus, toujours par amour pour la couleur locale, qu'un gros panier de dattes et de mandarines. Depuis Tunis, nous n'avons rien vu d'aussi curieux; tout nous paraît banal, les Européens étant bien plus mélangés avec les indigènes en Algérie. Je ne cesse de regretter de n'avoir pas poussé jusqu'à Gabès ; pour nous dédommager, nous espérions faire de Biskra une jolie excursion «t Tougourt, ou même à Ouargla; si vous avez la curiosité de consulter la carte, vous verrez que ces endroits se trouvent presque dans le désert ; mais à notre consternation nous apprenons qu'il faut dix jours pour s'y rendre à dos de chameau et autant pour en revenir. Nous n'avons pas le temps, et d'ailleurs nous ne pourrions passer tant de nuits sous la tente. Force est donc d'y renoncer; nous nous contenterons modestement d'une chevauchée d'une journée, et, peut-être, sur de simples mulets. Il serait dommage d'être venues jusqu'ici pour ne pas avoir une idée de ce que c'est qu'une oasis. Nous sommes trop dans des pays civilisés, bien que le confort soit une chimère; et plus nous approcherons d'Alger, plus ce sera comme partout. Oh ! les beaux jours de Tunis, avec l'odeur d'arabe frit (qui, par exemple, commençait à me tourner sur le cœur), les nougats aux graines de lin, le couscous et le moka! Tout en nous arrêtant pour connaître le pays, nous ne lambinons pas et vous pourrez en juger d'après le programme de ces derniers jours. Trois journées seulement à Tunis, dimanche quinze heures en chemin de fer, lundi journée à Bône, vues superbes, pays
fertile, et toujours les inévitables ruines romaines qui s'éparpillent le long de la côte; mardi dix heures en chemin de fer; aujourd'hui délicieuse journée dans cette pittoresque Constantine, juchée sur un gros rocher ; quartier arabe bien conservé, grouillement de burnous, visite dans une maison arabe, ce qui est vraiment comique, car ces femmes, qui ne sortent pour ainsi dire jamais, ont des naïvetés d'enfants; ainsi elles nous font lever les voiles, ôter les manteaux pour mieux nous voir. Enfin nous avons pu visiter une mosquée, ce qui est défendu à Tunis; peu confortable, cette promenade sur des nattes et des marches de marbre en simples bas. Le paysage est superbe, des rochers immenses se dressant tout* droits, des gorges profondes, des cascades, des forêts d'énormes figuiers de Barbarie, de grands aloès formant un tableau d'une sauvagerie grandiose. Par là-dessus un ciel pur, d'un bleu intense et un soleil d'or. Le coucher du soleil est magnifique, les crêtes des montagnes se découpent avec une netteté parfaite et prennent dans le lointain des teintes noires qui sont étrangement belles. — Demain nous voulons tâcher d'arriver jusqu'à Biskra : huit heures de chemin de fer et sept en voiture.
A M. E. CORRAGIONI D'ORELLI (1)
Biskra, 27 janvier [888,
... A mon retour je vous raconterai mes impressions sur les différents pays entrevus; notre voyage
(l) Mgr Emmanuel Corragioni d'Orelli, prélat de la maison
est excessivement intéressant et réussit fort bien. Depuis un mois j'ai vu tant de choses qu'il me semble être en route depuis un temps bien plus long. Les merveilles de Rome resteront gravées dans ma mémoire, mais quelle triste impression font toutes ces ruines! On se sent ému à la pensée de tant de splendeurs passées; pas une pierre, pas une motte de terre qui n'ait été pour ainsi dire trempée du sang des martyrs. Ce qui contribue à donner à cette ville un cachet tout particulier, c'est sa situation au milieu d'une campagne aride, désolée. C'est bien ce qui convient à la cité éternelle, cet isolement du reste du monde. L'âme se voit naturellement portée à la méditation et on se sent meilleur au milieu de ce qui parle de Dieu.
A Naples, la scène change; quelle gaieté endiablée dans l'air, quelle vie et quel mouvement! Là aussi cependant les souvenirs du passé ne manquent pas, mais on n'a pas le temps de les approfondir, tant la vivacité de cette population gesticulante vous entraîne. Au printemps, il doit y avoir là une griserie à laquelle il est difficile d'échapper.
Malte avec ses costumes bariolés, sa population composée de toutes les races, son soleil brûlant, ses rues pittoresques, ses nombreux balcons et ses mi radors fournit un avant-goût de l'Orient.
Enfin nous atteignons le but de notre voyage, Tunis la Blanche, qui nous apparaît comme une féerie. Dès le débarquement on est entouré d'une
de Sa Sainteté, aumônier de la garde suisse pontificale, cousin de «œur Blanche, presque on quatrième frère. — Alors iecré* taire de légation; prêtre depuis 189S.
nuée d'Arabes qui s'emparent de vos affaires en les emportant dans toutes les directions. La ville arabe est des plus intéressante avec ses rues étroites et tortueuses, ses passages voûtés, ses nombreuses boutiques... Que de souvenirs encore se rattachent, dans l'ordre religieux, classique et historique, aux célèbres rivages de Carthage ! La vue est de toute beauté et, l'imagination peuplant le paysage des splendeurs passées, on resterait des heures à contempler le théâtre de tant de passions et de tant de dévouements.
Puis, nous avons passé à Thagaste, patrie de saint Augustin; visité Hippone dont les ruines sont presque disparues; après cela, Constantine, pittoresquement perchée sur des rochers. Là, nous nous sommes décidées à venir jeter un coup d'œil sur le désert; à Biskra nous nous trouvons à la porte du Sahara. Voilà une nature splendide! une grandiose sauvagerie qui n'a rien de commun avec tout ce que j'ai vu jusqu'ici. L'on passe par des prairies désertes, des gorges profondes, longeant ensuite ces fameux lacs salés qui déposent une couche blanche sur les maigres plantes environnantes. Des troupeaux de chameaux et de moutons paissent dans ces landes désolées ; à défaut de verdure, je suppose que les pauvres bêtes en sont réduites à lécher les pierres ou le sable.
Vous eussiez ri en voyant notre douloureux étonnement à El-Kantara ! une diligence épouvantable, des Arabes ayant l'air de bandits et la perspective de sept heures de cahots ! Je me suis bien félicitée de mon idée d'avoir emporté un flacon d'acide phénique; partout dans ce pays il faut commencer par une désinfection en grand. Nous fumons force ciga-
rette9, mais cela ne suffit pas à chasser les parfums. Enfin, quand on se lance en Afrique!... Du reste on est complètement dédommagé par le spectacle de la nature. Les routes paraîtraient impraticables en Europe, étant formées de fondrières et d'ornières, et nous voilà lancées là-dessus avec une rapidité vertigineuse, au galop de six chevaux arabes. A tout instant on voyait disparaître ceux de devant, puis, hop! une effroyable secousse et nous voilà remontant, comme portées par les flots de la mer. Quelques heures de cette allure endiablée suffisent pour vous briser les os. Mais quel paysage ! Tantôt d'énormes rochers rouges aux formes bizarres, par places prenant une belle couleur de pourpre; puis une mer de sable, crevassée dans tous les sens; une teinte grisâtre, rougeâtre, uniforme partout, pas un brin de verdure; par ci par là un cadavre ou un squelette de cheval et de chameau; au loin quelques tentes d'indigènes, un morne silence tout autour de nous. L'impression est étrange; on se sent au milieu de quelque chose de gigantesque, plus grandiose et plus immense que la mer. Ce qu'il faut voir pour y croire, ce sont les teintes splendides de ces paysages africains; ces tableaux défient les pinceaux des meilleurs coloristes. Les montagnes de sable gris, tantôt rougeâtres, tantôt tirant sur le jaune; d'autres plus éloignées, variant du violet foncé au lilas le plus tendre, les dernières devenant noires et audessus, un ciel d'une pureté admirable sur lequel tout se détache avec une netteté inouïe. Quand le soleil se couche le tableau se change en féerie, c'est d'une beauté merveilleuse! On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou de ces tons pourpre, orange, or et corail rose, ou de la lumière argentée d'une lune
LETTRES DE LA COMTESSE DE SAîNT-MARTIAL 67
idéale qui vient ajouter à la magie du tableau, si ce n'est la main du Créateur de tant de splendeurs.
Ici, nous sommes dans une verte oasis, au milieu de superbes palmiers, et on conçoit le bonheur des caravanes du désert apercevant enfin la ligne noire d'une oasis. Il y a un village arabe et un village nègre disséminés dans la magnifique forêt; c'est extrêmement curieux comme construction, population. Nous avons déjà visité une autre oasis à quelques lieues du désert d*ici, et demain nous en verrons d'autres. Quel magnifique spectacle quand on se trouve sur une hauteur et qu'on aperçoit l'immensité du Sahara, s'étendant grise et aride, et çà et là une oasis formant une tache noire au milieu de laquelle apparaît, comme un tout petit point blanc, la mosquée. Je ne puis mieux comparer cette vue qu'à une peau de panthère. Queldommage de ne pouvoir compléter le voyage par une expédition à dos de chameau! Mon rêve eût été de pousser jusqu'à Ouargla ou simplement Tougourt ; mais outre que le temps dont je dispose ne me le permet pas, nous ne sommes pas équipées pour cela, étant parties précipitamment de Naples et sans aucune idée de venir aussi loin.
J'avais une raison majeure pour pousser jusqu'à Biskra, qui était devoir le cardinal Lavigerie. Nous avons longuement causé ce matin ; à mon retour, je vous confierai le résultat de cet entretien.
A SA MÈRE
Marseille, 6 février 1888.
Nous avons quitté Alger samedi à midi, par un temps passable, mais à peine embarquées depuis une demi-heure lèvent est devenu contraire; pluie, grêle s'en sont mêlées et nous voilà dansant une sarabande infernale, malades toutes les deux au dernier degré, échouées misérablement dans nos couchettes, ballottées de ci, jetées de là, enfin épouvantablement secouées... Nous sommes restées couchées sans rien pouvoir manger pendant trente-deux heures, gémissant à fendre l'âme et vertes comme des citrons mal mûrs. Il y a eu sept heures de retard. Aussi vous jugez que nous trouvions le retour d'Afrique beaucoup moins joli que l'aller... Aujourd'hui nous avons eu en revanche une journée magnifique, d'une douceur printanière, et nous avons fait, après un lever très tardif, une délicieuse promenade en voiture au bord de la mer. Mais, la mer a moins de charme ici qu'à Naples; on sent Alger de l'autre côté avec sa semi-civilisation, sa banalité, tandis que là-bas on se figurait Tunis la Blanche avec ses Arabes et son cachet musulman.
Ce qui est touchant et gracieux, ce sont ces deux sanctuaires dédiés à la sainte Vierge, plantés sur la hauteur et se saluant à distance. A Notre-Dame d'Afrique on songe au progrès qu'a fait le christianisme, à la patrie qui est venue s'étendre jusque-là, à mille souvenirs historiques ou classiques, et l'on voit dans une vision lointaine les grandioses
paysages de cette terre si intéressante, l'immensité du désert, les oasis, les mirages magiques, les teintes merveilleuses; à Notre-Dame de la Garde on regar le l'horizon d'un œil rêveur, on se demande ce qu'il y a au delà, on est pris de cette mélancolie indéfinissable qui nous montre si bien l'instabilité du cœur humain. Partout on implore le même Dieu et on demande à la même sainte Vierge de prier pour nous !
Ma chère maman, je suis bien heureuse à la pensée de vous embrasser bientôt et je ne veux pas comme vous faire sonner la note funèbre de la séparation. Rien ne presse et il est inutile de gâter le plaisir de la réunion. D'ailleurs, ce que je ferai sera de mon plein gré, de ma propre volonté et je suis heureuse de pouvoir employer ma vie sérieusement.
A LA BARONNE JOCTEAU
Château drs Fontenils, il février 1888.
Notre voyage s'est continué avec une rapidité telle qu'il m'a été impossible de venir causer avec toi; les journées se passaient à rouler et à regarder, et le soir venu nous tombions de fatigue. Dimanche soir nous débarquions à Marseille, où nous nous sommes reposées le lundi, et mardi matin nous repartions, voyageant de concert jusqu'à Lyon, où il a fallu nous séparer! Se reverra- t-on? et dans quelles circonstances?... J'ai passé le mercredi à Paris où j'avais pas mal d'achats à faire ; puis j'arrivais ici chez ces bons et chers amis, après m'être arrêtée à Blois, entre deux trains, pour causer avec ma belle-sœur
l'Ursuline (i). Je ne fais pas long feu ici car, comme tu le penses, j'ai grande hâte de retourner à Berne où ma pauvre maman m'attend avec tant d'impatience. Je pars donc lundi pour le Mans, où on dit que se trouve le P. de Régnon, à moins qu'il ne soit déjà parti pour Bourges. Cet excellent Père est terrible, pas moyen de savoir où le prendre ; je vais donc bravement à sa recherche et j'avoue que ce serait une grande déception pour moi de ne pouvoir le joindre. J'ai tant besoin de causer avec lui! Enfin, il en sera ce que Dieu voudra, mais au moins je n'aurai rien négligé pour le trouver. J'irai passer deux ou trois jours à Paris pour voir ma future supérieure générale, et j'espère enfin pouvoir reprendre après la route de Berne. Tant de circulation m'a fatiguée et je suis à bout de forces physiques... Un autre genre d'épreuve m'attend là-bas!
Je n'ai ni le temps ni la force en ce moment, chère Candide, de te narrer notre délicieux voyage; c'était un enchantemant et mon but a été pleinement atteint, puisque j'ai pu aller voir le cardinal Lavigerie, qui se trouvait à Biskra, c'est-à-dire aux confins du désert. Cela a été l'occasion d'une délicieuse excursion dans le Sahara algérien. Que de contrées intéressantes parcourues en peu de temps ; que de souvenirs de tous genres !
Tout cela a passé devant nos yeux émerveillés comme un rêve : le port de la Goulette avec ses innombrables flamants roses; Tunis avec son cachet musulman, les quartiers arabes aux petites rues tortueuses, les boutiques où on voit travailler les indi-
(i) Mme Marie de Saint-Martial, en religion mère Marie de la Croix, des dames Ursulines de Blois.
gènes, les costumes fièrement portés, les hommes aux types magnifiques, les femmes complètement voilées ; le moka parfumé que vous offrent les marchands dans leurs arrière-boutiques, pleines des produits de l'Orient; le langage imagé des indigènes mettant la main sur leur cœur en vous disant que vos paroles sont d'or; les curieux intérieurs des harems, les naïfs étonnements de ces pauvres créatures toujours renfermées, le mets national du couscous, les nougats roses faits de graines de lin et rappelant l'écœurante odeur des cataplasmes; partout une étrange atmosphère chargée de parfums arabes, de tabac turc, d'huile rance et d'arabe frit. Puis Carthage, la croix plantée sur la tombe de saint Cyprien, la chapelle rappelant la mort de saint Louis, le couvent des pittoresques Pères blancs portant le burnous et le fez, la maison mère des Sœurs missionnaires, et par-dessus tout l'admirable point de vue, là où Didon montée sur son bûcher, et voyant s'éloigner le vaisseau qui emportait Enée, préféra la mort à une vie sans amour, et où plus tard, dans le grand siècle de la foi, sainte Monique passa la nuit en pleurs en voyant partir son fils. Après cela, Bône, les ruines de l'antique Hippone, Thagaste, Constantine, située comme un nid d'aigle sur un rocher qu'entoure le bouillant Roumel, passant des ravins profonds en des gorges splendides. Puis, après des trajets très fatigants, El-Kantara, la porte du désert! Quel panorama! Il faut avoir vu ces gigantesques contrées pour s'en faire une idée. Des rochers immenses d'un rouge jaune prenant par place des teintes pourpre, au loin passant du violet foncé au lilas le plus tendre pour se changer tout d'un coup en des nuances noires d'une étrange
beauté; des plaines de sable, unies, désolées, quelques rares plantes salées, une caravane d'Arabes montés sur des chameaux, des tentes, parci par là un cadavre de cheval ou de chameau au-dessus duquel planent quelques vautours; de gracieuses gazelles, des chacals rôdant au clair de lune ; des oasis aux sources fraîches, couvertes de forêts de palmiers, des villages nègres aux murs tout gris, et par-dessus tout cela un soleil resplendissant et un ciel toujours bleu! C'est superbe, la beauté des teintes est une véritable magie! J'ai trouvé dans le cardinal un homme charmant, fin, spirituel, intelligent, vous démêlant au premier coup d'œil. Il m'a donné des conseils précieux; il m'a dit que j'avais reçu de Dieu des dons superbes, mais dangereux... En fin de compte mon esprit rétif commence à se convaincre de ce que mon cœur a compris depuis longtemps, à savoir que ma place est marquée parmi les Filles de la Charité 1 — Je ne parle pas d'Alger, où nous avons passé quatre ou cinq jours, quoique ce soit fort beau comme position, moins cependant que Naples : c'est le Paris de l'Afrique et le cachet arabe est beaucoup moins prononcé que dans les autres villes que nous avons vues.
A SA MÈRE
Le Mans, 16 février 18S8.
J'ai passé quatre excellentes journées aux Fontenils, et j'ai eu le plaisir de les voir tous, à l'exception toutefois du marin. Le charme des vraies amitiés, c'est que le temps ne compte pas, et lors-
qu'on se revoit, fût-ce après une longue absence, on reprend la causerie là où on l'avait laissée. La température a été douce, presque printanière, et n'était la pâleur d'un ciel anémique et le défaut de verdure, on aurait pu se croire à Alger. Cela me paraît tout étrange de me retrouver dans cette terne nature d'hiver, avec un froid comme celui d'aujourd'hui, de la neige, après le rêve ensoleillé des jours d'Afrique. Bien que dans le fait notre course en Tunisie et en Algérie ait duré peu de temps, puisque nous avons mis juste trois semaines de Naples à Marseille, nous avons vu tant de choses, éprouvé tant d'impressions, qu'il semble qu'il y avait matière à remplir des mois.
A LA BARONNE JOCTEAU
Paris, 20 février 1888.
V.. Je suis enchantée de mes bonnes causeries avec le cher P. de Régnon ; lui seul a le don et d'ailleurs le droit de me convaincre. Il a été content de mon voyage chez le cardinal Lavigerie, disant que si je n'y étais pas allée il m'y enverrait, parce que j'avais besoin de voir les choses jusqu'au fond. Enfin, c'est aux Filles de la Charité que Notre- Seigneur me veut; mais je ne dois rien presser, et mettre la plus grande patience et douceur à faire accepter en paix ma résolution.
Berne, i" mars 1888.
... Tout bas je te confie, ma chérie, que j'ai le cœur bien angoissé... Vois-tu, malgré ma ferme volonté de faire le sacrifice avec un certain entrain, c'est si dur de quitter tout et tous! Toujours cela résonne à mes oreilles comme un glas funèbre. Et on me trouve gaie, bonne mine; maman a donné un grand dîner samedi dernier en l'honneur du ministre de Russie, suivi d'une petite réception. Il fallait voir comme chacun m'entourait pour me faire causer de mon voyage ; notre départ à deux heures de la nuit en plein désert, les chacals rôdant au clair de lune, tout cela paraît imposer beaucoup. On admire notre courage, on envie mon indépendance, et il s'en faut de bien peu qu'on ne me taxe la plus heureuse créature du monde. Si l'on se doutait du but de mon excursion en Afrique, si l'on savait pourquoi je suis allée en France, qui j'ai vu à Paris! Drôle de chose que le monde : hier chez tante Léonie (1), il y avait plusieurs personnes et on causait de la vie ; les uns disaient qu'ils voudraient vivre, malgré le peu d'agrément que leur offrait l'existence ; les autres désiraient la mort comme mettant un terme à leurs ennuis. On m'a demandé ce que je voudrais et j'ai répondu avec un certain entrain : Oh! moi, j'ai besoin de vivre. Là-dessus on s'est exclamé en me donnant raison et j'ai vu que chacun pensait que j'avais sans doute le projet de recommencer la vie sur de nouveaux frais, que le passé ne me pesait guère. Et je songeais : Imbéciles que vous êtes, je vous plains, car vous ne
(1) Mme Arthur de Freudenreich, née de Goumoën».
songez qu'à des joies mesquines et éphémères; certes, si Dieu le permet, je veux vivre, mais pour lui offrir tout ce qui forme mon bien : bonheur possible, plaisirs de la terre, satisfactions, goûts, rêves, aspirations, intelligence, liberté, tout cela, j'en forme un bouquet que je dépose au pied de la Croix. C'est bien simple, n'est-ce pas?
... Il faut réagir, ma bonne Candide; essaie donc d'abandonner le passé en toute confiance à Notre^ Seigneur, de même qu'il faut lui offrir les angoisses du présent. Ton épreuve est grande; mais puisque le bon Dieu t'en a trouvée digne, il faut être a la hauteur du sacrifice sans cesse sanglant. Que dirais-tu de quelqu'un qui t'offrirait un cadeau, en t'assurant qu'il le fait de grand coeur, mais qui prendrait en même temps des airs tristes et navrés, réprimant à peine les sanglots sans cesse montants? Courage et soigne-toi physiquement, car la faiblesse influe beaucoup sur l'état moral. Il faut voir du monde, faire des visites; t'intéresser au mouvement littéraire, artistique ou scientifique; sortir de la contemplation de tes peines. Vois-tu, moi je deviendrais folle si je restais enfermée chez moi, en rêvant au passé; aussi je sors, je circule, je reçois, je cause... et j'ai souvent des sanglots plein le coeur! Puis-je oublier le vide? non, n'est-ce pas; mes regrets restent les mêmes, aucune minute ne se passe sans avoir l'image de mon Albert présente et vivante ; je l'aimais de toute la puissance de mon être et le temps n'a rien enlevé à l'intensité de cette tendresse. Mais ie renferme soigneusement tout cela; est-ce que les autres y comprendraient quelque chose? est-ce que je veux laisser profaner le sanctuaire de mon cœur? Puis il y a dans mon cas une
chose importante; il ne faut pas qu'on puisse dire que j'entre en religion par désespoir, ni par exaltation. Donc il faut que tout dans mon extérieur donne l'impression d'un esprit calme, en paix, tranquille sans tristesse, gai sans agitation. C'est difficile, tu sais.
2 avril 1S88.
... Comme je suis heureuse que tu te sois décidée à aller à Gênes! rien ne pouvait être aussi doux pour toi qu'un petit séjour auprès de ces frères qui te chérissent. Pauvre amie, combien les années ont apporté de changements, n'est-ce pas? et que tout était différent alors, dans le bon temps où Auguste vivait encore et où ton petit Alexandre était un superbe garçon plein de promesses pour l'avenir! Aussi je comprends ce que ton cœur si tendre a dû souffrir en revoyant les chers lieux de ta jeunesse... Cependant un sentiment de douceur devait se mélanger aussi à tes impressions, car revoir les endroits où nous retrouvons le souvenir de nos heures de soleil, c'est parfois presque en retrouver les rayons. N'y avait-il pas aussi des ombres au tableau? étaient-elles réellement complètes, ces joies passées ]ue nous pleurons?... Regarde autour du toi, vois les vivantes consolations pour lesquelles tu dois retrouver un peu l'énergie de vivre : le cher petit Charles, nature fine et délicate, dont les succès constants doivent te rendre fière, et la mignonne Mary avec ses intuitions extraordinaires, son cœur aimant
et généreux, son intelligence précoce et son esprit ouvert. Quels trésors que ces deux âmes fraîches et pures! Ne sont-ce pas là des grâces toutes spéciales? Crois-tu que je me sentirais le cœur irrévocablement brisé si j'avais près de moi de chers petits êtres qui me forceraient à vivre ? Ah ! mon amie, tout ne t'a pas été enlevé, tu es nécessaire, tu sais le pourquoi de ton existence... courage donc et en avant !
Si tu savais comme j'ai l'âme broyéç... On croit toujours que la souffrance ne pourra plus augmenter et toujours il y a place pour un nouveau déchire ment. En vérité, il faut que la grâce de Dieu soit puissante et abondante pour nous empêcher de défaillir. Je suis parfois triste jusqu'à l'effondrement de toute velléité de courage, et ce n'est pas l'avenir qui m'effraie, non, c'est le cher passé que je regrette, l'ami que j'ai tant aimé et qui me le rendait bien, je te le garantis ! Ce soir encore à dîner, toute seule, en face de cette place où je le vois avec les yeux du cœur, ce soir encore je me suis mise à pleurer!... Peut-être pensai-je à cet autre lundi de Pâques, voilà treize ans, où nous nous sommes fiancés. Étais-je heureuse et gaie alors, me sentant passionnément aimée, adorant cet homme loyal et franc, l'avenir tout rose devant moi... et pourtant déjà il avait fallu passer par des heures d'épreuve qui auraient dû m'apprendre que le bonheur de la terre ne peut être que passager. Enfin, fiât voluntas tua! je ne me plains pas, j'ai été comblée de grâces inestimables, mais je gémis en dedans quelquefois. Ce n'est pas défendu, n'est-ce pas?
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Berne, 18 avril 1888.
Personnellement, je n'ai rien fait que de fort ordinaire; ce qu'il faut admirer et bénir, c'est l'œuvre merveilleuse de Notre-Seigneur qui a bien voulu transformer une âme qui s'oubliait trop dans les joies de la terre. Pour revenir d'aussi loin il fallait une rude secousse, cela ne pouvait se faire qu'au prix d'un déchirement cruel dont Dieu seul connaît la profondeur. Que sa volonté soit faite! Il n'y a qu'à remercier pour le bonheur du passé en offrant le présent tout entier. La période que je traverse est vraiment une épreuve et il faut tâcher de l'abréger pour ne pas succomber. Les larmes des uns, les supplications des autres, les accusations pénibles, l'arrachement de tout ce qui rappelle de si chers souvenirs, la torture de quitter ceux qu'on aime... oui, tout cela est terrible. Involontairement on se laisse obséder par certaines pensées : est-ce bien nécessaire ?. . . ne puis-je pas être plus utile en restant ?. . . je n'ai donc point de cœur?... Pourtant je sens que je suis dans la voie où Dieu me veut. Il me le montre en aplanissant les difficultés les plus graves. Ainsi, mon père ne s'est pas mis en colère, ne s'est point indigné; il admet que j'ai besoin d'un but, il a l'intuition de la grandeur du renoncement au monde, mais cela le surprend désagréablement. Il souffre, je le vois ; n'a-t-il pas été jusqu'à me dire qu'il approuverait des voyages, mon besoin de mouvement ; un peu plus il m'engagerait à aller cueillir le lotus aux
bords du Gange! Enfin, il ne fera rien pour m'empêcher de force. N'est-ce pas déjà une grâce spéciale?... Mes frères sont consternés. Priez pour que je reste calme et tranquille au milieu de tous et que je trouve pour chacun un langage qu'il puisse comprendre.
Tarin, 8 mai 1888.
D'étape en étape je finis par gravir mon petit Calvaire et je soupire vraiment après le terme de cette agonie. Que de déchirements en ces dernières semaines ! Vraiment il faut que la grâce de Dieu me soutienne d'une manière merveilleuse pour que j'aie pu traverser des heures aussi angoissées. Mon pauvre père a passé les deux dernières journées avant la séparation les larmes aux yeux, ne pouvant presque plus parler, tant l'émotion étranglait ses paroles; et toujours il me répétait que je n'avais point de cœur de le quitter, qu'il allait en mourir, que ma mère deviendrait aveugle à force de pleurer!... Quel martyre, n'est-ce pas? Et moi-même je finissais par être si ahurie que je me demandais si je ne me trompais pas ! Au milieu de cela il fallait conserver ma tête pour prendre mes dispositions, régler une foule de choses, et par-dessus le marché vivre aux yeux des autres comme si rien était, faire et recevoir des visites. Notre-Seigneur seul a vu mon agonie, aussi m'a-t-il envoyé les forces nécessaires.
... Nous voici presqu'au 13 mai, trois ans depuis qu'il m'a quittée, ce cher amii Ne sont-elles pas
8o LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
admirables les voies de ce Dieu qui vous arrache tout d'un coupa une vie de bonheur pour vous faire passer par les tortures de la douleur, du désespoir, du doute, et vous amener ensuite à une place privilégiée? Aidez-moi à remercier Notre-Seigneur de m 'avoir fait connaître les plus belles choses qu'il a créées, l'amour et le sacrifice. Certes, depuis ces trois longues années je n'ai pas eu un instant sans souffrir, quelquefois cruellement, mais je ne changerais mon sort contre celui de personne.
A M. LÉOPOLD DE FISCHER (i)
Turin, 13 mai 1888.
...Aujourd'hui je reçois une bonne et tendre lettre de papa; remercie-le de ma part et tâche de lui faire prendre courage. Les moments de séparation sont durs toujours; mais quand nous nous abandonnons avec confiance à la volonté divine, la paix et le calme ne tardent pas à venir prendre la place des tristesses. Les anges n'ont-ils pas chanté: « Paix aux hommes de bonne volonté! » et c'est là un souhait précieux qu'ils leur faisaient.
Je suis charmée de voir que tu sais employer ton temps; occupe tes journées, autant que possible; remplis-en toutes les heures. Profite de ce délicieux temps de mai pour monter à cheval et prendre l'air ; mais sois raisonnable et ne te fatigue pas. Dis à Many (2) que je pense à lui souvent. Henry est, je crois, à Berne aujourd'hui; si tu savais à quel point
(1) Frère cadet de sœur Blanche.
(2) Mjr Emmanuel Corragioni d'Orelli.
LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL 8i
je vous aime tous ! Écrivez-moi toujours vos affaires intimes, je ne cesserai jamais d'y prendre la part la plus vive; les religieux et religieuses, n'ayant plus ni intérêts ni affaires personnelles, appartiennent entièrement aux autres et rien de ce qui intéresse les leurs ne saurait jamais devenir indifférent à leur cœur.
Qui sait, mon petit ami, quand nous nous reverrons?... En attendant, bon courage; envisageons la vie telle qu'elle est, et non comme des rêveurs.
A SA MERE
Paru, 17 mai 1888.
Ma bonne chère maman, que faites-vous, que pensez-vous, que dites-vous? Savez- vous que je vous admire, car enfin, je sais bien, moi, à quel point vous souffrez de cette déchirante séparation. Courage encore et toujours, ne trouvez-vous pas que même au fond de l'angoisse il y a une certaine paix, une note très sereine qui la rend très supportable ?
Mon voyage s'est bien passé. Paris est joli au possible ; ce ne sont que boisseaux de lilas et de roses, immenses touffes de tulipes, devantures printanières , un monde énorme . Le temps est superbe, un peu d'air, de sorte que les voitures sont pleines de fleurs de marronniers, c'est charmant. Des fraîches toilettes partout, beaucoup de vert, surtout ce vert mousse que Marie-Antoinette, ce mesemble, portait en souliers, et qui faisait dire : l'univers (uni-vçrt) est à vos pieds !
A LA BARONNE JOCTEAU
Tuffé, i8 mai 1888.
C'est du fond d'un horrible village de la Sarthe, dont l'hôtel de l'Oiseau-Couronné ! ! s'il te plaît (que couronne-t-il? je ne sais, à moins que ce ne soit ma vertu! !) me rappelle les beaux jours du désert, que je griffonne vite quelques mots. L'excellent P. de Régnon est venu à ma rencontre, ainsi que je le prévoyais et nous voilà tous deux, le Jésuite et la tuture Sœur de charité, cahotés pendant une heure dans une carriole de campagne à deux roues. Nous avons déjà bien causé. Dis à maman qu'il m'a demandé à voir sa photographie, qu'il l'apprécie d'après ce que je lui ai dit et qu'il la félicite de son courage. En effet, ne trouves-tu pas admirable la manière simple et généreuse avec laquelle elle fait son sacrifice ? Pauvre mère ! comment est-elle maintenant? qui sait comme elle aura pleuré à Avigliano lorsque le train a disparu à ses yeux? Je ne le lui dis pas, mais si tu savais, chère amie, à quel point je me sens le cœur déchiré! Toutes ces séparations, l'une plus douloureuse que l'autre, la dernière surtout, ont brisé tout ce qui me restait de courage. Je ne sais comment il s'est fait que je n'aie pas rebroussé chemin lorsque nous avons descendu l'escalier avant-hier chez toi! Te dire l'envie folle que j'en avais! Comme je me sentais faible et lâche en vous embrassant! si j'avais été seule, j'aurais hurlé bien sûr. Je n'ai pu retenir mes larmes tout à fait; que de sanglots rentrés ces derniers
temps! Pendant le trajet de Paris j'ai souffert l'impossible ; c'est inouï, la force de résistance que l'on a. Je m'étonne vraiment de ne pas devenir folle ou de prendre au moins un typhus; je suis fatiguée à ne plus avoir une seule idée. Je viens de faire un bout de repas, abominable du reste. D'ailleurs, pour des gens qui font vœu de pauvreté! ! ! Il mange avec des couverts en fer battu, le pauvre Père, tandis que moi, le séminaire passé, je jouirai du luxe de métal blanc ! ! — Le Père est allé confesser et va venir; son temps est très pris : ainsi cela m'engage à passer la nuit ici, de manière à avoir encore une matinée consacrée à cette bonne causerie si intime et si douce que je ne puis trouver qu'avec lui. Qui sait quand je le retrouverai? Son genre me va, il me rassure, je suis remplie de bonne volonté près de lui, et de lui je veux apprendre comment on souffre dans la vie religieuse. Si tu savais comme il est délicat ! C'est un tout autre genre que le P. Montuoro. Ce n'est plus la gaieté un peu gamine de l'enfant de Naples; c'est l'homme qui a souffert, dont la vie n'est qu'un sacrifice constant, l'esprit large et élevé, l'âme tendre, le religieux ayant su conserver son cachet personnel, le gentilhomme accompli, et au milieu de tout cela on sent un cœur dévoué, un conseil sûr; il a une manière à lui de vous mettre dans le vrai de la vie, de vous faire accepter la souffrance. Quelle grâce de l'avoir connu et d'avoir pu le revoir aux différentes phases de ma vie ! Chérie, je mets bien mal en pratique le oportet me autem minui de l'Évangile; pardonne-moi, j'avais besoin de te parier de moi.
A SA MÈRE
Pari», 19 mai 1888.
Ma chère maman, prenez courage, et quand vous trouvez que j'aurais dû rester dans le monde, songez donc aux inconvénients au lieu de ne penser qu'aux instants remplis. On a beau avoir des intérêts, des occupations, il y a toujours des moments de vides. C'est affreux de se trouver seule à un foyer solitaire; l'isolement du cœur pèse bien lourd quand la mémoire est peuplée de souvenirs et ces heures de tristesses ne sauraient être évitées. Ne vaut-il pas mieux voir les choses telles qu'elles sont, au lieu de se berner d'idées fausses? Croyez-vous que je pourrais être aussi sereine et calme, malgré le broiement du cœur et de la nature, si je n'étais dans le vrai absolu? Pauvre mère, les joies sont rares dans la vie; Bossuet les a comparées à des clous plantés çà et là dans un mur. Ils semblent occuper un grand espace, et cependant, réunissez-les dans la main, ils tiennent bien peu de place ! Le bonheur est rare ; beaucoup, qui pourtant l'auraient mérité, ne l'ont jamais connu. Quand on l'a eu, ne vaut-il pas mieux, au lieu de gémir sur sa disparition et perdre son temps en lamentations inutiles et dangereuses, prendre courageusement son parti, remercier Notre- Seigneur des joies passées et chercher à utiliser pour le bien les forces qui restent? L'énergie est un don de Dieu, mais il faut le faire valoir; d'autres eussent été brisées par le choc qui m'a frappée ; je me sens du ressort et de la vie, donc il est nécessaire d'employer ses facultés.
Votre voyage va être fort joli; je suis heureuse à la pensée que vous allez voir cette poétique Venise. Jouissez-en bien; les distractions qui nous sont offertes, c'est la grâce de Dieu qui passe et il faut se garder de les dédaigner. Soignez-vous bien et prenez garde à la cuisine à l'huile.
20 mai 1888.
Le temps est radieux, l'air délicieux, je me sens à peu près gaie, ce qui n'a rien d'étonnant quand on est sûre d'être dans le vrai. Ne vaut-il pas mieux faire les choses simplement, en femme française et âme de race? Croyez-vous que je ne souffre pas de la séparation? Non, n'est-ce pas! Le déchirement de quitter ceux qu'on aime, l'abdication de l'indépendance, et tant d'autres sacrifices qui se noient dans ceux-là ! On ne saurait s'empêcher de sentir l'acre saveur du sacrifice, à l'heure à la fois douloureuse et bénie de l'immolation. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Qu'on a l'âme vibrante et pleine de force, et ceci, je ne saurais m'en plaindre.
La note vraie, la voilà : se dire, la souffrance est nécessaire, elle fait partie de l'économie du salut, la croix est inévitable, j'en souffre, j'en gémis même un peu, mais je ne la refuse pas, puisque c'est vous, mon Dieu, qui me l'envoyez. Les âmes exceptionnelles seules ont pu désirer la souffrance ; pour nous autres l'idéal serait de l'accueillir avec un sourire en lui souhaitant la bienvenue sans aller au devant..
33 mai 1S88.
Je ne m'étonne point que papa et vous-même, ma chère mère, soyez surpris de me savoir aussi tranquille. En effet, c'est difficile à saisir et je crois qu'il faut avoir passé par là, et que d'un autre côté il faut une vocation sérieuse. Pourquoi me tourmenterais-je? L'heure des enfantillages est passée, je connais la vie et je sais que la souffrance en est la base. J'ai mûrement réfléchi, raisonné, ainsi que ma pente d'esprit quelque peu philosophique m'y porte; puis, une fois le devoir compris, on ne peut faire autrement que l'accepter bravement et l'accomplir avec courage. C'est une question de loyauté vis-à-vis de soi-même.
Sans doute, il est difficile de rester soi tout en s'alignant dans le rang. C'est là cependant l'idéal que chaque religieuse devrait tendre à réaliser. Accepter la formation de l'esprit de la famille religieuse qu'on a choisie est un point d'honneur; mais il faut savoir conserver sa personnalité morale, son, type propre afin d'échapper à la banalité par l'exploitation sage des dons individuels...
Aujourd'hui j'ai vu la supérieure générale, qui m'a reçue avec une franche cordialité. J'entrerai au séminaire après-demain vendredi, je pense que je n'irai que vers trois heures. Les premiers jours je ne pourrai guère demandera écrire; mais aussitôt que j'en verrai la possibilité, vous pouvez compter voir mon écriture. Il y avait comme toujours beaucoup de mouvement au parloir aujourd'hui : plusieurs jeunes gens du monde, fort élégants, eau-
saient avec leurs sœurs apparemment ; puis est arrivé un général à moustaches blanches, la poitrine couverte de croix, qui a sauté au cou d'une vieille sœur avec un élan quia presque fait chavirer sa cornette. Bientôt vous serez rentrée en Suisse, et je vous vois vous promenant au milieu de vos chères roses. Je n'ai pas besoin de vous assurer que mon cœur s'en ira constamment autour de vous tous ; vous ne m'oublierez en rien, j'en suis certaine, et quel beau jour que celui du revoir! C'est à cette pensée qu'il faut se cramponner quand le courage d'aller en avant nous fait défaut. Qui n'a ses heures de défaillance? Vous êtes vaillante, chère maman, j'admire votre courage, j'espère fermement que papa en arrivera bientôt à trouver que j'ai pris le parti du brave ; sans doute, vous regretterez toujours mon absence, mais vous serez heureux et fiers de penser que j'ai embrassé le vrai. Qu'est-ce qu'un peu de souffrance, si on a \ esprit convaincu, l'âme en paix et le cœur rempli?
A LA BARONNE JOCTEAU
Paris, 24 mai 1888
Faut-il te l'avouer, ma bonne chérie? quand on se met à sa table pour écrire à chacun un dernier mot, quand on voudrait donner une formule à ses pensées, le martyre du dernier déchirement vous suffoque et les sanglots qui étreignent le cœur finissent par monter à la gorge et aux yeux. Elles sont grandes les angoisses de l'heure actuelle, si voisine de la complète abdication de toute mon indépendance.
Cependant je suis en paix et tu sais, aussi bien que moi, que la paix de l'âme peut exister malgré les tortures de la souffrance. Les bonnes causeries avec le P. de Régnon, dans une intimité complète, m'ont fait du bien, et depuis, en méditant ses conseils, j'ai saisi beaucoup de nuances. Je sais qu'il faudra souffrir beaucoup, surtout pendant les mois du noviciat; que je n'échapperai pas aux étreintes de l'ennui, du dégoût, à la sensation terrible de l'isolement du cœur; que je serai prise parfois d'une fiévreuse envie de retourner en arrière... Tu prieras, n'est-ce pas, toi qui es mon ange gardien sur terre, tu prieras pour demander à Notre-Seigneur de me donner des forces, pour que je sache me donner à Lui toute entière; pour que je comprenne, en pratique aussi bien qu'en théorie, que la vie religieuse, c'est la vie en commun avec Lui et que le dernier mot de l'intimité vraie et constante avec Lui, c'est l'acceptation pleine et entière de ses pensées sur nous, au point de vue du travail que rien ne décourage et de la souffrance admise comme pain quotidien de la vie, sans regret douloureux, sans gémissements oppressés, sans rêve humain de bonheur ni de repos. Pour nous qui possédons, par le fait de notre éducation, de notre vie antérieure, de la culture de notre esprit et de notre expérience des hommes et des choses, un trésor exquis de connaissances pratiques . . . nous devons nécessairement mettre tout en œuvre pour saisir mieux que d'autres le sens intime de cette donation complète à Notre-Seigneur, dans la plénitude de notre liberté, de notre vie, sans réserve ni restriction. Si l'on ne place pas son ambition un peu haut, on ne fait rien qui vaille, n'es-tu pas de mon avis?... Je crois être dans la note voulue
d'équilibre moral, et j'en ai la preuve dans un mot que me disait un ancien ami d'Albert, avec lequel j'ai passé ma soirée de mardi. Nous sommes allés au Théâtre- Français, et j'avoue que j'ai pris le plus grand intérêt au mérite littéraire de ces nouveautés ainsi qu'à l'exécution, d'un ensemble parfait. Après nous avons même été faire un tour aux Montagnes russes, amusement renouvelé des dernières années du siècle passé; c'est bruyant, nouveau, bousculant et fort mélangé. « Vous renversez toutes mes idées, me disait-il, par votre attitude paisible et sereine ; vous êtes toujours la femme du monde, causant de tout, au courant de ce qui se passe, s'intéressant à bien des questions, et vous parlez de la nouvelle vie si différente que vous allez embrasser dans deux jours comme de la chose la plus naturelle avec une simplicité qui fait tomber du coup tous mes préjugés, à moi qui croyais qu'on entrait en religion que par exaltation ou désillusion ! » — Ainsi, en voilà un qui, sans que j'aie rien dit à ce sujet, va prendre des notions plus justes sur les choses de Dieu!
C'est demain le grand jour ; demain, à cette heure, je serai dans un de ces horribles lits durs et grossiers avec la perspective de me lever à quatre heures ! Quel moment que celui où il faudra enlever son linge parfumé et ses bas de soie pour se mettre sous le harnais grossier de la pauvreté !
En attendant, je suis absolument les directions de mon aimable Père qui a tant insisté poui que je prenne du repos, m'assurant que ma vocation était à l'abri de tout péril. Je circule dans mon cher Paris si frais et coquet à cette saison, je respire avec satisfaction l'air embaumé par les senteurs printa-
nières des lilas et des roses. Le temps est radieux, tout est gai, tout est beau et prend à mes yeux un aspect tout particulier. J'eusse aimé la vie de la terre encore... tant mieux, le déchirement est plus douloureux, mais cela prouve à quel point je me sens l'âme vivante et vibrante. Il y a en ce moment des expositions artistiques fort intéressantes ; aujourd'hui j'ai parcouru des salons remplis d'objets d'art du dix-septième et du dix-huitième siècle. C'est une fête pour les yeux et pour l'esprit que de se promener parmi cette riche collection de tableaux de Boucher, Fragonard, Lebrun, de tapisseries des Gobelins, de délicieuses miniatures et de porcelaines de Sèvres à faire rêver un ange. Tout cela appartient à des particuliers; j'aurais voulu que tu visses un délicieux prie-Dieu en chêne sculpté, finement travaillé dans le plus pur style du temps, ayant appartenu à Mme Louise de France, fille de Louis XV. Par exemple, pour une Carmélite, c'est un fameux coup de canif dans le vœu de pauvreté !
... Retrouvons-nous au pied de la Croix, prions ensemble dans nos communes angoisses. Adieu. Quel mot ! comme il fait saigner le cœur I...
A SA MÈRE
Paris, Séminaire des Filles de la Charité 2 juin 18S8.
C'est la première fois que j'arrive à prendre la plume et tout naturellement c'est à vous que j'écris. Votre longue lettre m'a fait du bien, car je vois,
chère maman, que votre cœur généreux s'efforce de rester à la hauteur de son premier élan. Je le sais, le sacrifice est peut-être plus grand pour vous que pour moi; cependant quand on a compris que le point important est de ne point s'opposer aux desseins de Dieu, on finit par prendre son parti de la souffrance inévitable.
Prendre son parti ! voilà où il faut en arriver un jour ou l'autre, qu'on le veuille ou non. Cela ne signifie pas : ne rien ressentir, oh! non, au contraire,, plus nous sommes doués sous le rapport du cœur, plus nous sentirons avec intensité et la peine et la joie. Vous verrez, l'apaisement viendra, j'en ai la douce confiance, et quelque chose me dit que ce jour n'est pas éloigné. Allons donc bravement en avant et si nous ne pouvons à cette heure empêcher les regrets douloureux, que ce soit au moins sans ces gémissements oppressés qui en rendent le poids si lourd.
Quelle idée de penser que j'ai du goût pour Schopenhauer! Non, jamais je n'ai apprécié l'enseignement flasque et mou de ce philosophe, qui ne sait prôner que la désespérance. Sans lui, nous ne serions pas environnés de tant de jeunes hommes dégoûtés de la vie avant de l'avoir connue, et la manie du suicide ne se serait pas implantée aussi malheureusement. Quant à moi, je ne me suis pas laissée aller au découragement, ce me semble; au contraire, tout doit vous prouver qu'il y a là des forces de vitalité qui demandent à être employées.
Enfin, me voilà loin de ce que je voulais vous écrire, car je sais bien que votre tendresse a soif de détails sur l'existence qui est devenue mienne. Tout d'abord, je commence par vous dire que je me v
9a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
trouve fort maladroite, ne sachant me tirer d'affaire nulle part. Ce n'est pas facile, quand on a toujours eu sous la main toutes les ressources du confort moderne, poussé peut-être parfois jusqu'au raffinement, de se trouver d'un coup privé de tout. Je crois vous avoir dit une fois l'idée que je me faisais du séminaire : tout est défendu, le reste est permis. Eh! bien, c'est absolument cela; mais rassurez-vous, bonne mère, une fois qu'on est décidée « à prendre son parti » (décidément, ce mot est le secret de la science de la vie), on ne souffre vraiment pas beaucoup de tout cela. La certitude de se sentir dans le vrai, l'exemple des autres surtout, tout vous porte.
Si vous voyiez la gaieté qui règne, ici, cela vous ferait du bien et vous étonnerait plus encore que l'air joyeux des sœurs de l'hôpital Saint-Jean. Nous sommes plus de deux cents, de toutes conditions, de tous pays et toutes ces sœurs dont beaucoup sont de fort bonne maison, ayant joui dans le monde de toutes les ressources que peut procurer la fortune, eh bien! toutes ont abandonné joyeusement leurs parents, leurs amis, leur patrie, leur milieu, leurs satisfactions et leurs plaisirs pour venir embrasser une vie où le sacrifice est de tous les instants. Si j'avais le temps je vous citerais les ravissantes paroles que dit là-dessus Montalembert dans ses Moines d' Occident y je crois.
... La nourriture en général est commune, bien entendu; mais tout cela a tellement le goût de la vaisselle de fer, que Brillât-Savarin lui-même ne saurait y trouver d'autre saveur. Qu'importe? n'ai-je pas connu plus et mieux que le grand nombre, la plénitude du bonheur en tout? Eh bien! alors, pour-
quoi ne pas tout simplement se contenter de pouvoir remplacer la jouissance intime que donne le bonheur par celle, tout aussi grande et complète, que cause ie sacrifice? Remercions Notre-Seigneur des bonnes et chères heures du passé en Lui offrant le présent tout entier?... Quant à l'avenir, je n'ai même pas l'idée de m'en tourmenter; les épreuves ne manqueront jamais, mais elles seront toujours accompagnées de la grâce nécessaire pour en triompher.
A LA BARONNE JOCTEAU
Paris, 8 juin i88£
En me remettant ta première lettre, ma sceui directrice m'a dit : Il faut que vous écriviez de suite à cette dame, car elle est malheureuse. Cela te donne la note. Tu vois qu'elle est bonne, non pas de cette bonté banale que l'on rencontre dans les esprits ordinaires ; chez elle c'est de la délicatesse et un tact exquis. Je sors d'un entretien avec elle, car elle veut bien parfois causer avec moi, et je ne puis t'exprimer combien je suis touchée de la manière bienveillante avec laquelle elle me traite. C'est encore là une de ces gâteries de la Providence qui me fait toujours trouver la personne qu'il me faut. Te souviens-tu de nos appréhensions à ce sujet? Elles étaient bien inutiles.
Tu es donc toujours sous la pression, et ton cœur souffre cruellement? A ces douleurs-là, tu le sais, il n'y a pas de consolations humaines. Notre-Seigneur nous a donné à toutes deux sa Croix comme pavil-
Ion; regardon s- Le, Lui, sur la Croix, et restons sous la Croix jusqu'à ce qu'il nous dise : a Maintenant, c'est assez. » Je pense que nous n'avons jamais ni toi, ni moi, demandé une diminution de nos peines; mais seulement n'est-ce pas, la grâce nécessaire pour ne pas déposer notre fardeau. Tâchons de rester debout comme la sainte Vierge ; elle pleurait, elle se désolait, mais debout toujours, c'està-dire acceptant la douleur, puisque telle était la volonté de Dieu, et ne se laissant pas écraser. Quel exemple pour nous 1
Je me souviens d'une phrase que le P. de Régnon nous disait dans une de ses ravissantes instructions : «t Si vous avez bien compris Notre-Seigneur, si vos relations avec Lui sont telles que c'est l'intimité complète, votre vie pourra être un martyre et vous direz : Merci! Elle pourra être une souffrance de toutes les heures et vous direz : Ainsi soit-il ! » Et à qui s'adressait-il? A un auditoire choisi, jeunes femmes élégantes du meilleur monde, ayant toutes les apparences extérieures du bonheur. Mais lui, qui possédait la clef de presque toutes ces âmes, il savait combien de douleurs, de larmes, de croix cachaient des dehors brillants.
Notre-Seigneur t'a regardée, ma chère amie, et II t'a dit : a Vous m'aimez plus que d'autres, souffrez plus que d'autres. » C'est ainsi qu'il veut que nous Lui témoignions notre amour, et II nous l'a dit : « Celui qui aime véritablement donne sa vie pour son ami. »
Il a pris ta vie. Il l'a marquée du sceau de la Croix, Il te l'a mis bien profond dans le cœur, et en te voyant si généreuse, Il aura pensé sans doute : Voilà une âme délite, il faut lui préparer une cou-
ronne de choix.... et la palme du martyre sera ta récompense.
Sois sans aucune inquiétude sur mon compte, chère Candide; tu sais avec quelle intensité j'ai vécu de toutes façons, et par le cœur et par bien d'autres choses; il est donc naturel que mes souffrances présentes soient cruelles; mais si Notre-Seigneur le veut, l'acuité passera et le sacrifice, tout en se faisant sentir, ne sera plus aussi sanglant. Tu le sais, ce qui est lourd à porter, c'est cette plaie du cœur, ce trou qui va s'agrandissant. Qui donc prétend que le temps est un remède puissant au vide de la séparation? Les esprits légers, je suppose, qui ne comprennent rien à l'amour passionné et tendre qui a rempli ma vie. Lacordaire a mieux compris lorsqu'il disait : « Nil'éloignement ni la mort ne peuvent rompre l'amour véritable; il creuse l'âme d'autant plus qu'il est privé d'expansion au-dehors. » Et c'est ce creux qui parfois vous oppresse au point de paralyser tout le reste. Il faut avoir passé par là pour se rendre compte d'un pareil déchirement. As-tu jamais lu l'histoire de sainte Paule par l'abbé Baunard, à moins que ce ne soit par l'abbé Bougaud? Il compare les deux plus belles créations du Christianisme, la vierge et la veuve, et, dit- il, il y a dans cette dernière quelque chose de plus auguste parce qu'on sent que le sacrifice, les larmes et la douleur ont passé par-là, et que tout en étant, comme la vierge, fidèle à Dieu et à elle-même, elle l'est encore à son souvenir. Triple consécration qui fait rudement souffrir, n'estce pas, ma chérie?
Sœur Germaine, qui retourne demain à Turin, t'expliquera avec son entrain ce que je vais te dire en bloc pour épargner du temps et du papier (me
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vois-tu devenir économe? quel bond!) Ma santé est bonne, sauf quelques petites misères inévitables; arrivée au soir je suis bien contente de gagner mon lit à sept heures et demie (c'est comique, et je t'assure que si j'avais encore la gaieté de mes vingt ans, alors que tout m'amusait, je rirais bien, mais... la vie s'est chargée d'emporter tout cela), car je suis littéralement brisée. Cela se fera peu à peu; on me ménage beaucoup, trop même, et je réclamerais si je ne sentais que c'est prudent d'aller par degrés. Les repas sont silencieux... Cela manquait de charme aussi quand je dînais toute seule, les yeux fixés sur la chère place vide, et que mon domestique, planté derrière moi, me servait tellement de tout que je n'avais jamais le temps de rien demander.
Le jardin est grand; il est vrai que nous n'avons qu'un petit rond à nous, mais j'étouffe entre les murs qui l'entourent. Pense donc, pour une personne indépendante, courant où bon lui semblait! Pourvu qu'on me place une fois ou l'autre dans un grand paysage; je trouve que les beautés de la nature sonl d'un secours puissant pour élever l'âme à Dieu quelque chose de grandiose comme le désert ou de gigantesque comme la mer; c'est si bon cette délicieuse sensation d'infini! Dans le fait, nos âmes ont été créées pour cela. Pour îe moment Notre-Seigneur ne paraît guère vouloir me combler.de satisfactions sensibles; je sais bien que cela ne signifie rien et que quand même j'aurais des extases et des ravissements, il n'y aurait pas plus de mérite. Fiat! c'est le grand mot. Remercie le P. Montuoro. Qu'il me recommande au Sacré-Coeur et qu'il Le supplie de faire disparaître tous les obstacles. S'il fal-
lait encore une fois recommencer les recherches, je n'en aurais pas la force.
Quelle belle fête aujourd'hui ! je prie beaucoup pour toi (ah! que j'aimerais mieux prier plus souvent pour ceux que j'aime que pour tant de supérieurs décédés qui sont certainement au paradis depuis longtemps !) Ma sœur directrice nous a fait hier une fort belle instruction sur le Sacré-Cœur, dans ce langage simple et clair qui lui est particulier, qui va droit au cœur et est à la portée de toutes les intelligences.
A SA MÈRE
Paris, 10 juin 188S.
Bien vite je viens répondre à votre désir de savoir par le détail l'emploi de mes journées : à quatre heures lever; à quatre heures et demie prière à la chapelle, messe, méditation; petit déjeuner vers six heures et demie ; ensuite on se rend chacune à son office faire le ménage, c'est-à-dire balayer, etc. ; mais rassurez-vous, le nôtre est fort léger. A huit heures, instruction; de neuf à onze heures, à son office ; à onze heures, étude du catéchisme (pendant lequel on me permet de lire) ; à onze heures et demie, on va à la chapelle; courte prière, puis dîner. Ensuite ^récréation. A une heure on prend son ouvrage, et suivant le temps on travaille au jardin ou à l'intérieur; à deux heures, instruction; à trois heures, on retourne à son office; à cinq heures, bénédiction, méditation; à six heures, souper, courte prière à la chapelle et récréation jusqu'à huit heures;
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alors prière et coucher. J'ai demandé pour ces premiers temps d'aller à la prière à sept heures, car je suis un peu fatiguée le soir et contente de pouvoir m'étendre, bien que je ne puisse pas dormir si tôt. Comme office on m'a placée aux « coiffes », c'est-àdire que nous cousons des coiffes et des fichus, après quoi on les lave, les repasse; quand il y a des travaux communs, tout le monde s'y rend; ainsi l'autre jour nous avons lavé des bas dans une cour. Cela fait diversion, et chacune s'y mettant avec entrain, on le trouve amusant; aux coiffes nous sommes quinze environ ; elles sont toutes très gentilles, plusieurs fort agréables, intelligentes, instruites, parlant diverses langues, et j§ m'y trouve tout à fait à l'aise. Vous voyez, chère maman, qu'avec des occupations sans cesse variées et faites en nombreuse compagnie on ne saurait s'ennuyer. Où prendrait-on 3e temps, puisqu'aucune minute n'est perdue? Sans doute quelques-unes ne font pas grand'chose; ainsi nous avons une charmante petite Anglaise, vive au possible, qui trouve moyen de mêler à la moindre chose qu'elle fait trois ou quatre tours de jardin. C'est un vrai petit diable, et certes si vous la voyiez, vous la trouveriez bien plus apte à être ; oute-en-train dans des parties de plaisir qu'à mener la vie religieuse. — On arrive au soir haletante. Il est certain qu'au point de vue mondain vous devez trouver une existence de ce genre stupide, mais considérez un peu les avantages : matériellement nous avons tout sans nous mettre en peine de nous le procurer; la nourriture est abondante et saine; maintenant que mon appétit est revenu, je ne trouve plus les portions trop considérables; à chacun de nos repas on nous donne un
potage, une viande, bœuf ou veau, un légume, du vin et du dessert, et, toute réflexion faite, je ne trouve pas plus désagréable de manger sur une assiette de fer que sur une assiette d'argent, bien qu'au choix je préférerais du sèvres ancien. Nous trouvons du linge en suffisance sur nos lits; si quelque chose manque, on n'a qu'à le demander. Les vêtements sont commodes, on m'a fait une robe neuve et dans ce moment on en confectionne une seconde plus légère; je vais avoir des chaussures sur mesure. Fait-il chaud, nous nous tenons sous de beaux ombrages; pleut-il, nous passons sous des marquises ou des galeries; enfin rien ne manque, nous avons absolument tout... par la bonne raison qu'on nous habitue à n'avoir besoin de rien. Plus d'ennuis de domestiques, de préoccupations de toilettes, de combinaisons de menus, de tracasseries de maîtresse de maison ; enfin, l'esprit libéré de tout cela et comme dégagé d'une foule de servitudes. Ne sont-ce pas là des avantages appréciables? La période du noviciat est faite de petites choses, mais ce n'est pas les choses qu'il faut voir, c'est l'esprit qui les dicte et plus on les accomplira avec un grand cœur, mieux on aura compris. Songez donc, chère mère, qu'en l'espace si court de six à huit mois il faut que les habitudes d'une vie entière soient transformées au point de nous rendre prêtes à tout, à faire tous les besognes sans répugnance, à affronter toutes les misères, tous les dangers; à nous passer de tout, n'ayant ni besoins personnels, ni désirs d'aise ou de confort, et qu'on puisse d'un mot nous faire voleter à travers l'univers entier avec la certitude que nous obéirons au moindre signal. On commence à nous y habituer ici en petit, nous changeant
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d'office, de réfectoire, de dortoir, Il faut donc qu'il y ait une grâce toute particulière accompagnant les vocations de ce genre; comment pourrait-on y tenir sans cela?
C'est merveilleux de voir le recrutement qu'il y a sans cesse; quand on pense que tous les deux mois soixante à quatre-vingts cornettes sont lancées dans le monde et que toujours le nombre des novices se maintient. N'est-ce pas une marque visible de la protection de la Providence? Et parmi elles combien de jeunes filles délicates et distinguées, douées d'esprit et d'intelligence, qui faisaient le charme de leur intérieur, l'orgueil et la joie de leurs parents! Quel sujet de méditation! Je pense souvent à cet élégant et gracieux H. de C... quittant le monde en plein succès, pleine jeunesse, pour embrasser la vie austère du Trappiste ; le monde est rempli de ces contrastes extraordinaires. Quelle histoire que celle de tous ces religieux et religieuses !
L'autre jour, en passant devant une fenêtre, je me suis vue pour la première fois dans mon accoutrement, et j'ai pensé, par la loi des contrastes sans doute, à mon costume de soubrette Louis XV d'il y a dix ans environ, alors que chacun se croyait obligé de me faire des madrigaux sur ma taille ! Comme ils seraient étonnés, ces beaux freluquets, s'ils m'apercevaient dans mon sac! C'est égal, je ne suis pas encore arrivée à réaliser l'idéal d'une sœur de charité, qui, paraît-il, doit avoir une taille carrée 1 Je fais ce que je puis cependant et je nage dans mes vêtements; si je remplis ce nouveau rôle comme ceux des comédies de salon, je pense que le bon Dieu sera content, et Usera moins difficile qu'un oublie de soi-disant amis.
Quand, le soir, je me glisse sous mes couvertures, je pense à vous qui vous mettez à table à cette heure-là ; vous regardez nos chers glaciers de votre place, ma chère petite maman, à l'heure où le soleil couchant les inonde de ces splendides teintes de pourpre et d'or, et vous trouvez ce spectacle beau... Eh bien! moi, enfermée entre quatre rideaux blancs, au-dessus un plafond taché, je vois des paysages mille fois plus ravissants. Cela vous surprend?... vous souvenez-vous que le P. Montuoro prétendait que j'avais du pittoresque au fond de l'âme? Alors, j'évoque une de mes belles heures du passé., je la place dans un cadre à côté duquel pâlissent les sites, splendides cependant, que j'ai parcourus; j'y mets ceux que j'aime, vous tous en tête ; je me figure tout ce monde heureux, d'un bonheur qui n'aura point de fin et qui ne sera jamais rassasié, je multiplie par l'infini... et voilà mon paradis tout fait! Si la rêverie en général est dangereuse à plus d'un point de vue, les rêves qui ont le ciel pour objet sont toujours permis, salutaires même, et je défie n'importe qui, après une journée passée à satisfaire son plaisir et ses goûts, de goûter la joie d'un cœur qui se sait dans la voie vraie.
Nos sœurs d'office sont gaies, cordiales et gracieuses. Les unes sont douces, tendres, faites poui consoler lésâmes sensibles; les autres, plus fermes, conviennent mieux aux natures énergiques, en leur communiquant le courage et la générosité. Tout est donc combiné à merveille. Ce qu'il y a de consolant dans la vie religieuse, c'est qu'il ne saurait y avoir d'heure perdue, puisque nous sommes sous l'obéissance, c'est-à-dire la volonté de Notre- Seigneur; c'est là seulement qu'on peut se donner
10a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
complètement, sans restriction, et arriver à mettre en pratique le mot charmant de Jean-Baptiste : « Il faut que je diminue pour qu'il croisse! » Ne pensezvous pas que cette donation de soi à Notre-Seigncur peut seule remplir un cœur que le bonheur humain et l'amour terrestre avaient dilaté au point qu'il faut quelque chose de tout à fait grand pour combler le vide?
Bien comprise la vie religieuse est la vie en commun avec Notre-Seigneur, en pratique aussi bien qu'en théorie, et le dernier mot de cette vie, c'est l'intimité complète avec Lui, c'est-à-dire l'acceptation pleine et entière de toutes ses pensées sur nous, au point de vue du travail que rien ne décourage et de la souffrance admise comme pain quotidien de la vie, sans rêve humain de bonheur et de repos. Et afin que nous ne nous exaltions pas nous-mêmes à la pensée d'offrir un grand sacrifice, Notre-Seigneur a pris soin de nous dire que « quand nous aurons tout fait, nous devrons penser que ce n'était que notre devoir » .
... Quelle idée de me taxer d'héroïne! C'est bien d'une enthousiaste comme Mme P... Jemesens vulgaire et bien petite en pensant à la simplicité si généreuse avec laquelle les âmes vraiment grandes font les sacrifices.
34 juin 188S.
Quand je passe à quatre heures et demie du matÎL par le jardin qui sépare mon dortoir de la chapelle,
je respire en courant le parfum d'une fleur; si j'aperçois un petit nuage rose dans le frais azur du soleil levant, je le charge bien vite d'un million de tendresses pour vous tous; il me comprend peut-être et vole en courant pour se trouver au-dessus de votre tête, chère maman, qtiand vous allez inspecter les belles roses que vous aimez. Voyez que, comme autrefois, je trouve d'excellents côtés à toutes choses. Sans doute, nous avons chaud quelquefois, trais à d'autres moments... cela fait compensation, voilà tout. Ne faut-il pas s'habituer à tous les climats? Qui sait si un jour ou l'autre le bon Dieu ne me réserve pas une petite promenade au Groenland ou au centre de l'Afrique? A chaque jour suffit sa peine, pourquoi se tourmenter des rigueurs de l'hiver puisque nous voilà en plein été? Et peutêtre m'enverra-t-on dans un pays charmant, au bord de la mer, où vous pourrez venir passer quelques semaines au lieu d'aller à Cannes. Quand une fois on est bien résolu à immoler sa volonté à Dieu, il nous comble quelquefois de tant de douceurs, qu'il semble presque que c'est lui qui fait la nôtre.
Les supérieures se montrent très bien disposées envers moi; ce sont des esprits larges et justes Nous sommes soumises aux règles de notre compagnie, c'est évident; étant venues ici librement, la simple loyauté nous dit qu'il faut suivre l'ordre établi. L'esprit de la compagnie de Saint Vincent de Paul, qui a dicté celui-ci, est loin d'être étroit, du reste, et comment le serait-il, puisque c'est l'esprit de Dieu? cet esprit qui, comme nous dit le prophète, donne une largeur d'âme et de cœur vaste comme les plages de la mer. Plus on a connaissance
de ce tout harmonieux, plus on demeure frappé de la justesse de chaque article.
Vous seriez touchée, chère mère, de voir comme on me soigne; mais par exemple n'allez pas vous imaginer qu'on tient à me garder. Vous comprenez qu'au milieu de ce nombre je ne suis qu'un zéro, on n'a pas besoin de courir après les sujets; de plus, il y en a beaucoup qui seront plus utiles à la communauté que moi au point de vue des œuvres, et enfin on est intéressé pour le bon ordre à n'accepter que des personnes ayant vraiment la vocation. On n'a pas manqué de me dire à plusieurs reprises que j'étais libre de m'en aller si cela ne me convenait point. Soyez sûre qu'étant venue ici dans la plénitude de ma liberté, parce que je croyais que ma place y était marquée, je n'hésiterais pas à quitter de même si je ne m'y sentais pas en paix. D'ailleurs je n'ai rien fait que de fort naturel. Toute âme soucieuse de sa dignité cherche à mettre d'accord sa vie pratique avec ses idées; c'est là un point très simple et toute personne qui se donne la peine de réfléchir en fera autant. Ayant cru, vu bien des indices que je suis seule à pouvoir apprécier, que j'étais appelée à la vie religieuse, j'eusse été coupable de ne pas vouloir essayer; la période du noviciat a précisément été établi pour voir si l'on pouvait persévérer. On étudie, on se laisse étudier et au bout de ce temps on décide, de part et d'autre, si l'on se convient. Rien de plus sage, comme vous le voyez ; jamais on ne cherchera à retenir de force une personne qui manifestement n'aurait pas la vocation. Si je persiste, soyez certaine que c'est par la giâce de la vocation, qui justement donne la persévérance indispensable. Aucune imagination,
LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL io^
aucune exaltation ne serait assez puissante pour persévérer dans le sacrifice journalier.
Cette semaine nous allons être en repassage, paraît-il, et le nombre de mes talents va s'accroissant. Avant-hier j'ai appris à... balayer! Ne sachant trop comment m'y prendre, j'ai confié mon embarras à la première sœur venue; elle s'est trouvée être une Irlandaise, et à sa manière de me parler j'ai compris que c'était évidemment une femme du aïonde. Elle m'a dit gracieusement : « Pauvre chère enfant, que je vous plains! mais rassurez-vous, j'ai commencé à balayer avant que vous fussiez au monde et... je ne sais pas encore! »
Si vous m'aviez vue lavant des coiffes, les portant au grenier, les amidonnant, etc., vous auriez ri, bien sûr; nous sommes nombreuses; ma sœur d'Andigné dirige, prenant le plus dur pour elle, faisant le tout avec la simplicité digne et gracieuse de la femme de race. Ces scènes me font penser aux vers d'Homère, d'une si délicieuse fraîcheur; je nous transforme en Nausicaa et ses compagnes, et pourtant, Dieu sait si avec nos robes relevées, nos énormes sabots qui nous donnent une démarche... d'oies, nous ressemblons à des nymphes grecques ! Et voilà à quoi aboutit l'étude des auteurs hellènes dans l'harmonieuse langue d'Homère ; n'estce pas d'un imprévu achevé et charmant?
Je suis convaincue qu'à force de relire Lassenne, vous l'apprécierez ; quant au reproche d'exagération, rappelez-vous ces paroles : Vincent de Paul eût pu se marier et être notaire... il fut immodéré et ainsi devint saint Vincent ; François Xavier eût pu faire un honnête négoce, tout en prêchant un peu; il fut immodéré et ainsi devint saint François-Xavier.
Mais moi, je suis loin de donner dans l'immodération, je raisonne, je compare, je réfléchis et... je tire mes conclusions. C'est ainsi que je pense que dès que l'on a pris la résolution de se donner au service de Notre-Seigneur, il ne faut rien retenir. Ma façon d'interpréter les choses est d'ailleurs très simple; >oilà ma philosophie : s'il vient une distrac tion, une joie, quelque pttite qu'elle soit, tant mieux, c'est la grâce de Dieu qui passe, j'en jouis de tout cœur... ; il vient au contraire une douleur : vous l'avez voulu, mon Dieu; merci, aidez-moi à porter la croix; j'essaierai de sourire devant tous, mais à vous je confierai ma peine, et comme vous allez m'aimer, puisque seul vous saurez mon secret! C'est simple comme bonjour'; foin des esprits moroses et tièdes qui ne savent ni souffrir ni jouir! ils ne savent pas vivre, car la vie, c'est l'un ou l'autre.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Paris, 29 juin 1888.
Voilà un mois que je porte la robe de la novice et je suis sûre que vos prières ne m'auront pas manqué; bien des fois vous aurez nommé votre sœur, en l'unissant au souvenir d'Albert, au saint sacrifice de la messe, n'est-ce pas? Je n'ai pas encore trouvé le temps de venir causer avec vous, non pas que mon travail soit considérable, mais vous savez à quel point les heures sont coupées et réglées dans cette existence toute faite de très petites choses. Le mérite n'est que dans les dispositions de bonne volonté et de fidélité à l'appel de Dieu.
On ne s'appartient plus en rien, c'est l'abdication entière et totale, jusque dans les moindres détails. Il m'en coûte, je vous l'assure, d'être obligée de renoncer à la correspondance ; j'avais pris une si douce habitude d'échanger des pensées intimes avec mes amies... c'est fini, le chapitre est clos; désormais, il ne s'agit plus de contenter son coeur, mais simplement de mettre en oeuvre toutes les ressources qu'on peut posséder pour faire une donation , ,y complète à Notre-Seigneur. Parents, amies intimes, frères, soeurs, amis, il faut tous les réunir en un bouquet et les offrir à l'Ami du ciel, pour qu'il parle ^ à leurs cœurs et les comble des bénédictions que je ne cesse de solliciter pour chacun. C'est vous dire \--^ que ce n'est que de loin en loin, cher frère, que vous aurez de mes nouvelles directes ; le souvenir ne s'efface pas, nos cœurs resteront unis dans la même fraternelle affection qui m'a été si douce jusqu'ici.
Le 8 je commencerai une grande retraite jusqu'au 18 ; si vous le pouvez, je vous demande instamment de me consacrer à cette époque quelques messes. J'ai grand'peur de cette période de silence et de commerce purement intérieur; j'aurais plutôt besoin de sortir de moi-même au lieu de tant y entrer. La vie active, les œuvres larges et grandes, voilà ce à quoi mon âme aspire ; il faut une formation sérieuse, je le sais, et je crois même que plus on sera appelée à agir dans la suite, plus il faut se laisser anéantir d'abord. Depuis trois ans, je n'ai pas encore pu m'habituer à la souffrance; les regrets sont aussi vifs qu'au premier jour, et sans doute ce sera ainsi toujours, car tout en moi est assoiffé du besoin de se sentir vivre... et la douleur seule peut donner la paix et le repos; c'est le chemin qui meneau Ciel.
io8 LETTRES DF LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
A SA MÈRE
Paris, 7 juillet 1888.
A propos des impressions multiples que vous ont causées la lecture de l'Abandon à la Providence, il faut prendre garde, chère maman, qu'aucun livre, aucun prédicateur ri est affaire de foi. La phrase n'est'pas de moi, elle est de Lacordaire, et j'insiste là-dessus, parce que c'est un point très important. Souvent, les protestants, en lisant des livres écrits par des auteurs catholiques, sont tellement imbus de ce principe que les catholiques doivent croire tout ce qu'on leur dit, qu'ils prennent pour articles de foi ce qui n'est qu'une appréciation personnelle. C'est une erreur : il y a les grandes lignes, qui sont immuables; ce sont les dogmes qui bientôt dix -neuf siècles sont restés les mêmes, et c'est un immense soulagement de penser qu'ils sont établis si solidement; mais à côté de cela, il y a les dispositions particulières de chacun, qui s'approprient diversement les détails. Ainsi, on peut exposer les devoirs de la perfection de différentes manières, et telle façon, bonne en soi, peut fort bien ne pas nous convenir. Le détachement est sans contredit une des conditions de la perfection et une loi de l'Evangile, mais le détachement n'est pas la désaffection, et il ne s'ensuit pas que personne ne doutera jamais, je pense, que Notre-Seigneur n'ait aimé saint Jean et Madeleine d'une affection de tendresse et de prédilection, et il serait singulier que le Christianisme, basé sur l'amour de Dieu et des hommes, n'aboutît qu'à la sécheresse de cœur.
Le point difficile quand on a résolu de faire le sacrifice de sa vie entière, c'est de le faire toujours avec l'allure joyeuse qui seule lui donne du prix. Que diriez-vous d'une personne qui vous offrirait un cadeau avec un air de regret? et la valeur d'un bouquet ne consiste-t-elle pas dans l'éclat et le parfum des fleurs qui le composent, bien plus que dans la rareté des espèces? Les fleurs les plus rares, si elles sont fanées, ne sont bonnes qu'à jeter. La vie religieuse, c'est cela : on fait de petites choses, il n'y a point d'actions d'éclat; mais ces petites choses, il faut les offrira Notre-Seigneur gracieusement et mettre tout en œuvre pour leur donnei bonne apparence.
Et voilà, chère maman aimée, que j'ai presque l'air de faire des dissertations, quand je voulais simplement causer avec vous tout affectueusement, avant la retraite que je commence demain. Ces retraites de dix jours se font tous les deux mois; on en fait toujours une au commencement du séminaire et une avant de soi tir; elles se composent donc de deux catégories, les sœurs qui prennent la cornette et les nouvelles. Pendant ce temps on est au silence, on ne va plus à ses offices ; on entend des instructions, des sermons, des lectures ; enfin on converse uniquement avec Dieu, sans être dérangée en aucune façon par l'extérieur. Vous pensez si je prierai pour vous tous, et si je ne demanderai pas constamment à Notre-Seigneur de vous inspirer le courage nécessaire !
Le séminaire devient une vraie tour de Babel ; il arrive de petits troupeaux de novices des séminaires étrangers pour prendre la cornette et, outre cela, des postulantes de tous côtés. Comme on est
no LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
heureuse de pouvoir dire quelques mots à ces pauvres étrangères qui souvent ne savent pas un mot er français! Il n'est pas rare de voir un groupe hétéroclite, composé par exemple d'une Française, une Italienne, une Polonaise et une Espagnole, parlant chacune sa langue et n'ayant d'autre moyen pour se faire comprendre que de rouler des yeux immenses. Cela donne lieu à des scènes comiques, et hier je suis tombée dans un trio qui de guerre lasse allait abandonner l'ouvrage parce qu'on ne parvenait pas à s'entendre.
Depuis quelques jours je copie de la musique, ce qui me convient très bien; d'abord je suis quelquefois seule dans une petite pièce claire ; puis, bien que ce soit un travail machinal qui ne soit guère intéressant par cela même qu'il est machinal, on s'y absorbe puisqu'il faut faire grande attention; et d'ailleurs j'aime mieux n'importe quoi la plume en main que l'aiguille. Vous voyez comme on tâche de trouver à chacune ce qui peut lui adoucir le changement de vie. Il est certain que ce qui manque le plus à un esprit habitué à agir, c'est de ne pouvoir s'intéresser, se donner à un travail quelconque, en y mettant du sien. La vie active viendra, et je ne suis pas inquiète; Notre-Seigneur saura bien trouver ma place.
Continuez à avoir du courage, et un jour viendra, il est proche peut-être, où la séparation aura perdu sa première amertume. Songez donc que si l'occasion se fût présentée, je n'eusse pas hésité à suivre Albert n'importe dans quel coin du monde et que jamais l'idée ne vous serait venue de m'engager à restera Berne. Maintenant c'est Dieu qui m'appelle, et faut-il s'étonner, puisqu'il avait sur moi des
desseins spéciaux, qu'il m'ait enlevé l'ami que j'aimais? Non, n'est-ce pas? C'est donc un devoir bien net d'aller là où sa volonté me veut. Croyezvous que je n'aie pas le cœur meurtri de devoir vous quitter tous, vous surtout, mère chérie, que j'aime tant et qui humainement parlant aviez besoin de ma présence? Croyez-vous que je n'ai pas lutté contre mon coeur, et qu'il n'y ait pas eu des jours d'angoisses poignantes?... Mais ce qui m'a donné le courage, c'est la certitude d'être dans le vrai; c'est le point important. Qu'importe la souffrance, l'agonie même, si on est sûre de correspondre à la volonté de Notre-Seigneur? Et les anges n'ont-ils pas chanté . paix aux âmes de bonne volonté? Ce sera l'éternelle consolation de ceux qui se soumettent de bon cœur.
22 juillet 1888.
A la suite de la retraite quatre-vingt-une novices ont pris la cornette et se sont dispersées aussitôt; une seule est là encore : elle va partir pour l'Egypte. Combien c'était touchant le premier soir où elles avaient revêtu la livrée de la sœur de Saint Vincent! quand nous avons chanté le Magnificat au jardin, aucun œil n'est resté sec! — Cher moment, quand viendra-t-il? Il se glisse involontairement une petite mélancolie dans l'âme à la vue de ces heureuses créatures qui ont gagné leurs épaulettes et peuvent se lancer dans la vie des œuvres Toutefois le temps du noviciat est nécessaire pour se préparer à Fapostolat; c'est là, dans le silence et le recueillement, qu'on vient étudier la vie intime de Notre-
lia LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
Seigneur, méditer ses enseignements, afin d'apprendre le difficile art de la perfection, qui consiste à traduire en actes les moindres nuances de ses conseils. Comme sainte Thérèse, je dis du fond du cœur : « Seule je ne puis rien, mais avec Lui je me sens capable de tout. »
Pendant les heures silencieuses de ma retraite, j'ai passé quelques bons moments à la lecture d'un livre qui vous sera peut-être parvenu déjà et que je me fais grande joie de vous offrir. Le volume est défraîchi ; cela m'ennuie, mais c'est le seul exemplaire qui restait au libraire; autrefois je n'eusse pas offert quelque chose d'aussi abîmé, plutôt j'eusse fait tirer une nouvelle édition au besoin ; mais lorsqu'on s'initie à la pratique de la pauvreté, il faut nécessairement changer son point de vue! J'ai bonne confiance que cet ouvrage sera de votre goût; c'est le récit simple et captivant de la vie de la sainte Vierge (i), dans le langage élégant et fleuri si bien en rapport avec les lieux où la scène se passe. Je le trouve, quant à moi, ravissant et j'espère que vous serez sous le charme de cette histoire; on y trouve tous es sentiments du cœur humain, aucun ne manque. C'est tendre comme une chanson d'amour, naïf comme une églogue, passionné comme un roman, poignant comme un drame, funèbre comme un chant de mort, radieux comme une féerie, simple comme la vérité, profond comme le cœur de l'homme, suave et harmonieux comme le cantique des anges... Et longtemps après avoir fini, on écoute avec ravissement. Vous verrez aussi combien le culte de Marie répond à un besoin de l'âme, vous serez touchée des déli-
(0 La Vierge, Histoire de la Mère de Dieu, par M. l'abbé ÛRSINI.
LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL nj
catesses qu'il inspire... et je suis persuadée que nombre de préjugés tomberont, car il faut remarquer que deux ou trois classes seulement s'élèvent contre : les incrédules, les ignorants et les esprits secs et orgueilleux. Regardez les génies artistiques : les plus grands se sont inspirés en jetant un regard vers la Vierge. La dévotion envers la Mère de Dieu est d'ailleurs tellement au fond de toutes les âmes croyantes que quand tout a disparu, celle-là subsiste encore. Le rude marin invoque ce nom béni au milieu de la tempête, le soldat expirant le confond avec celui de sa mère sur ses lèvres mourantes; c'est le repos du paysan, la consolation du pauvre... et pour tous... l'étoile nous montrant le chemin.
... Chacun a sa mission dans ce monde; les planètes suivent bien leur cours réglé depuis des siècles; pourquoi ne devrions-nous pas suivre une voie tracée pour nous ? Comme Abraham j'ai entendu l'ordre de plier ma tente; comme lui, il a fallu quitter les chers aimés, mais comme lui aussi j'emporte le meilleur de mes richesses, c'est-à-dire mon cœur sans lequel on ne saurait rien faire, et lui garde ses trésors. Du reste, mère chérie, au fond vous avez compris et vous ne voudriez point me disputer à Dieu; que vous me regrettiez profondément, oh! cela oui, dans le cœur qui aime la place des absents reste toujours vide; nos cœurs peuvent bien être courbés douloureusement sous l'épreuve, mais... la grande voix du Divin commande... et il faut obéir sans délai. D'ailleurs n'y-a-t-il pas la bénédiction de la promesse pour ceux qui se soumettent? Je n'ai rien fait à la légère, vous en conviendrez. Pour la chercher cette voie, pour connaître la mission à
remplir, vous le savez, je n'ai craint ni fatigue, ni ennui, ni dépense. — Me suis-je découragée quand à Tunis je n'ai pas trouvé les renseignements que je voulais, ai- je hésité à partir pour le désert? Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? tout simplement que ce voyage était béni par Notre-Seigneur parce que c'est la connaissance de sa volonté que je cherchais et rien d'autre. Pour la remplir, cette volonté, maintenant que je la connais, rien ne doit décourager l'ame loyale, et s'il faut, comme le patriarche de la Genèse, mettre des mers et des contrées entre les visages aimés, la patrie si chère, et les rivages nouveaux où je dois aborder, eh bien, faudra-t-ii hésiter, tergiverser, refuser même? Oh! non, point d'amour sans empressement, et c'est ainsi que Dieu veut et doit être obéi.
D'ailleurs est-on réellement séparés quand les souvenirs se confondent, qu'on a les mêmes espérances, qu'on poursuit le même but? Prenez courage, consolez-vous, les jours d'ici-bas ont peu de durée; bientôt l'heure viendra — tout passe si rapidement — où tout ce qui est de la terre aura disparu sans retour, et ses lourdes tristesses et ses rares bonheurs. Alors, oh! alors, viendront les fêtes du Ciel; comme nous les bénirons nos larmes et nos douleurs! Nous ne nous en souviendrons plus que pour les comparer aux merveilles d'un bonheur sans limites. Rien, certainement, ni le sable des mers, ni le nombre des étoiles ne saurait nous donner une idée des joies que Dieu nous prépare au milieu de tous nos amis. Car ils y seront tous, j'y compte; serait-ce le Ciel, si l'un des chers aimés manquait à la fête?
.LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL nS
À LA BARONNE JOCTEAU
Paris, 29 juillet 1888.
... C'est vrai, la vie devient plus difficile à mesure qu'on avance. Un de nos plus gracieux poètes contemporains décrit d'une manière ravissante la mélancolie qui involontairement s'empare de nous : « La vie est comme une montagne haute; on la monte tout en chantant, on pleure en descendant la côte ! » — Mais pour nous, chrétiens, les larmes ne doivent pas couler au point de voiler la route... C'est dur, je le sais, de ne plus revoir les visages tant aimés que dans le sanctuaire de nos souvenirs, mais au moins celui-là est à nous et personne n'a le droit de le profaner; la douleur est une fleur si délicate qu'un rien peut la froisser. Aussi, quel bonheur de trouver un cœur ami, un cœur ayant souffert, connaissant les nuances de la souffrance... et comme alors on se soulage par des épanchements mutuels! Ma chérie, c'était bien doux quand nos sentiers se croisaient, mais que c'était donc court ! A peine avions-nous le temps d'échanger nos sentiments, de comparer nos pensées... et déjà il fallait nous quitter ! Sur la terre il nous faudra toujours placer dans la même phrase ces deux mots qui semblent se heurter : Je vous aime... Adieu!
Te souvient-il de nos interminables causeries sous la galerie des roses à la Marcïa (1), le soir, à l'heure où les moissonneurs rentrent en chantant leurs
(1) Propriété de la famille Jocteau, située dans les environs de Turin.
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douces cantilènes? A toutes deux, la mesure de la souffrance paraissait comble, et cependant... comme il a fallu y ajouter depuis deux ans! J'ai tort peutêtre de raviver ces souvenirs, mais toi aussi tu les a conservés vivants et il faut bien savoir envisager sa position. La place des absents est toujours vide dans le coeur qui aime... bienheureux les moments où l'on peut pleurer doucement sans la nuance amère qui rend la séparation si angoissante... Que voulons-nous, après tout? N'est-ce pas de faire la volonté de Notre- Seigneur? Le remercier des grâces reçues, accepter avec bonne volonté tout ce qu'il nous envoie. Quand on nage au milieu d'un océan de joies, d'un luxe de bonheur, il n'est pas difficile de faire de temps à autre un grand acte d'amour; mais dans l'indigence, quand il semble qu'on n'a plus rien, que le vide est partout, oh ! alors, crois-tu que Jésus ne soit pas infiniment plus touché de l'humble bouquet de violettes que nous allons cueillir de ci de là, à grand'peine? Et II doit le remarquer, quand un jour la cueillette est nulle; une petite attention partant du cœur, qui par sa constance prouve la tendresse qui la dicte, est mille fois plus douce au coeur qu'un cadeau splendide offert une fois en passant, n'est-ce pas? Comme je sais prêcher! tu souris en pensant que je pourrais m'appliquer tout cela; mais c'est précisément ce que je fais. Je cherche à m'encourager, à pousser ma générosité endormie, en te parlant ainsi. Ah! ma pauvre amie, je suis toujours agonisante; qu'y a-t-il d'étonnant à ce que Notre-Seigneur ait pris au sérieux le sacrifice complet que j'entendais Lui offrir? N'est-ce pas le comble dudénûment religieux que d'en être même à l'immolation de toute conso-
lation sensible? Je puis dire que j'ai trouvé ce que je cherchais : Notre-Seigneur lui-même, crucifié! — Aussi, le tentateur se plaît-il à jouer de ses ruses les plus subtiles pour chercher à me détourner; la Sagesse ne nous dit-elle pas que celui qui veut entrer au service de Dieu doit préparer son cœur à la tentation? Toi qui pries comme un ange, qui as si bien compris l'union intime avec l'Ami du ciel, demande- Lui souvent de me donner la force pour ne pas déposer ma croix. Tu auras cette lettre le jour de Notre- Dame des Anges; recommande à la Reine du ciel de veiller sur la pauvre petite novice et de lui expédier quelques anges protecteurs. Vous autres, Italiens, vous êtes bien plus familiers avec la sainte Vierge, c'est pourquoi peut-être elle entretient une foi si vive dans votre pays.
J'ai été très contente de ma retraite; le prédicateur m'a plu et le silence me charmait. Nous passions nos journées dans une grande salle, moitié chapelle, et l'autel, disposé au fond dans une niche arrondie, m'a fourni le sujet de nombreuses méditations. Sur le premier plan se dresse une immense croix en bois noir; au pied, la Vierge agenouillée auprès du corps inanimé de son Fils : c'est sévère et sombre, et pourtant, en réfléchissant, cela n'a rien de triste. Derrière se trouve un paysage austère, enveloppé de nuages épais dans le bas; graduellement la montagne s'illumine, un sentier étroit et glissant conduit à la croix plantée sur le sommet, qui paraît bien petite en comparaison de l'autre. Quelle bonne chose quand on a réussi à la hisser ainsi! Et au-dessus... ah! voilà le merveilleux, le cieJ devient clair, doré ; ici la palette de mon imagination remplace celle du peintre, qui sans doute avait
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une âme sèche, tant ses couleurs sont ternes, et l'atmosphère devient radieuse à mes yeux; c'est la gloire et l'éternel ravissement multipliés par l'infini! Mais il faut commencer par la croix; impossible de passer, elle barre tout le passage ; à certaines heures un rayon de soieil venait s'accrocher sur la teinte austère de son bois et mettre un point lumineux sur un coin, ce sont les rares bonheurs que Dieu nous envoie pour nous encourager.
Sœur Pucci m'a écrit, ce qui me rend confuse, car certes c'était à moi de la prévenir; j'attendais la fin de ma station au jardin de Gethsémani, mais quelque chose me dit que tout mon séminaire, s'y passera! Sais-tu ce que j'ai appris par une sœur italienne qui a été compagne d'office avec une de ses cousines, à Sienne, je crois? C'est que cette noble Fille de la Charité, dont nous admirons la ferveur et la grandeur d'âme, a été fort mondaine dans sa jeunesse, lancée même, et peu croyante! Je m'en doutais; il n'y a que ces âmes-là pour être fortement trempées, car elles ont vraiment souffert et vaillamment lutté. Les saints comme saint Louis de Gonzague, par exemple, sont admirables, je l'admets; mais enfin, ils ont reçu de Dieu des natures exceptionnelles, tandis que pour former des saint Paul, des saint Ignace et même des P de Régnon, il a fallu des trésors d'énergie morale et des sacrifices sanglants. Voilà vraiment des âmes de valeur ; aussi je ne doute pas que leur gloire sera en proportion de leurs victoires.
LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL tig
A SA MÈRE
Paris, 8 août i8Si>.
Je vous en prie, ménagez vos yeux, c'est si important, et jamais ni vous, chère maman, ni les autres, ne m'en donnez des nouvelles. Je ne doute pas que le Maître auquel je me suis confiée en lui recommandant des êtres aussi chers, que j'ai abandonnés pour Lui, ne prenne soin de tout et de tous, mais... Il ne va pas jusqu'à m'envoyer un ange pour me raconter leur état! — Pour en revenir à Son Eminence (le cardinal Lavigerie), je puis facilement me représenter l'effet qu'ont dû produire en chaire sa belle prestance et sa barbe vénérable. Il a dû parler « des noirs enfants du désert », « de ces rivages célèbres trempés du sang des martyrs s ; utopiste passionné, il s'enthousiasme de toutes les grandes idées impratiques , mais c'est un noble caractère ; il s'est donné tout entier à ses œuvres ; sa fortune, qui était considérable, y a passé, et il n'a jamais ménagé sa personne. Son nouveau rêve de ressusciter la Chevalerie m 'a fait sourire et je retrouve là l'incorrigible amateur du pittoresque; je pense qu'il mettrait des burnous rouges aux teints basanés et que les blondes moustaches seraient encadrées de bleu, puis il lancerait son monde à la conquête des âmes, à dos de chameaux, sans doute, pour traverser les sables brûlants du Sahara. Ce serait charmant et tout à fait couleur locale, mais je crois qu'on fera une oeuvre plus durable en envoyant de simples Franciscains, des Filles de la Charité, allant partout sans avoir besoin de rien, sans bagage, sans clin-
lao LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
quant, ne pensant jamais à eux, heureux de souffrir, s'exposant aux travaux les plus durs, ne reculant devant aucune misère, et surtout ne faisant pas de bruit. Partout où ils passeront, il faut qu'ils laissent dans les âmes des traces inaltérables; les infidèles étonnés, se demanderont : Quel est donc ce Dieu qui nous envoie ses anges pour nous panser et nous guérir en nous faisant dire de si douces paroles de paix et d'amour? Voilà le véritable apostolat chrétien; mais pour en arriver à ce degré d'immolation, pour tormer des religieux de cette trempe, il est nécessaire qu'ils passent par la fournaise de l'épreuve, et plus ils seront capables de souffrir, plus Dieu leur enverra de douleurs et plus aussi ils sortiront de là purifiés, élevés, transformés. C'est là le but de tout noviciat; on forme nos âmes en les faisant passer par une multitude de petites épreuves, qui n'ont rien de brillant, mais opèrent sûrement. Ainsi, chez nous, nous n'avons aucune de ces grandes austérités que le monde admire, bien qu'il ne les comprenne pas ; notre existence cependant est une bonne école de renoncement, ne fût-ce que par le frottement incessant de la vie commune, et certes il y a là de quoi exercer de grandes vertus. La vraie dévotion ne consiste pas à faire une action d'éclat de temps en temps, un élan momentané, comme pour s'acquitter d'une dette; non, elle consiste dans une vraie fidélité dans les plus petits détails, à prendre les difficultés de la vie au sérieux, à ne pas trembler devant les sacrifices toujours renouvelés, comprenant ce que les relations intimes avec Notre-Seigneur exigent de reconnaissance et de travail cons tant. Je me figure la vie d'une Fille de la Charité, ayant compris sa vocation, d'une manière fort
simple ; pour vous faire comprendre mon idée, je prendrai une comparaison : ainsi, n'est-ce pas, un mari qui offrira à intervalles fort longs un cadeau rare et précieux à sa femme, le fait autant pour admirer et faire admirer par les autres sa munificence, souvent aussi parce qu'il espère en retour un pardon, tandis que le cœur qui aime vraiment ne se lassera pas d'apporter à l'être chéri, tous les jours, un petit gage de sa tendresse, ne fût-ce qu'une fleur ou un sac de bonbons. La valeur ne signifie rien, mais comme on sera touché de ces attentions ingénieuses que rien ne décourage et qui témoignent une tendresse durable ! Je m'y connais, à ce qu'on ressent dans ces cas-là! C'est toujours le renouvellement du délicieux épisode de Marie-Madeleine apportant tout son amour avec son parfum à Notre- Seigneur, tandis que le Pharisien avait donné un splendide festin, mais où le cœur n'entrait pour rien. Ainsi, je pense qu'une Fille delà Charité doit mener une existence humble et cachée, ne jamais se faire remarquer, mais partout où elle passe, elle laissera un doux parfum de charité et d'apaisement. Il faut que chacun, en la quittant, se sente comme embaumé ; le pauvre se sentira plus courageux, le riche plus porté à donner de son superflu, l'affligé remportera un rayon de soleil dans son âme, l'heureux du siècle la grande leçon d'un noble dévouement... tout cela sans tambour ni trompette, ignoré de la foule, à l'insu du monde. Notre-Seigneur n'accom pagnera-t-il pas de son sourire et de sa plus tendre bénédiction une mission ainsi remplie? — L'idéal est sublime, impossible à atteindre avec la simple faiblesse humaine ; la grâce de Dieu seule peut opérer de tels miracles, mais avec elle on peut tout.
Seulement, il ne faut pas reculer devant l'immolation et entreprendre généreusement le renoncement absolu à toute aspiration personnelle. Il faut tout quitter, et ici je ne songe pas plus que tanl d'âmes généreuses qui m'ont précédée à compter pour quelque part du sacrifice le renoncement aux rêves de bonheur humain, aux aises de la vie, à l'indépendance de la volonté ; ces choses, si douces qu'elles puissent être, ne sont que l'accessoire : non, il faut quitter ceux que l'on aime si tendrement, voilà l'intime du sacrifice !
Courage, mère chérie, cette mise à distance forcée est une douleur; seulement, ce n'est à proprement parler une séparation . Encore un peu de temps, et nos cœurs seront enfin libres d'aimer, sans entraves et sans limites. Ah ! qu'elles sont heureuses, les âmes qui, se sentant prises du mal du pays, regardent d'un œil distrait les horizons bornés et cherchent les splendeurs de ce firmament dont aucun nuage ne saurait voiler l'azur t elles saisissent le sens profond de cette pensée formulée par un saint : Combien la terre a peu d'attrait pour celui qui contemple les cieux !
31 août 1888.
L'air de Paris est loin de valoir l'atmosphère fraîche et délicieuse des Alpes; je vous vois vous promenant à pas lents sur la terrasse, admirant nos chers glaciers , que la légère vapeur d'automne enveloppe d'un voile de gaze aux teintes délicates et charmantes. Le ciel est pur, l'air transparent, le
soleil descend au milieu d'un embrasement rose et or derrière la forêt, le jet d'eau monte joyeusement en l'air, les roses embaument, les bruits de la grande route arrivent comme un écho lointain des affaires du monde, les paysans rentrent leurs foins, papa arrive par la petite grille d'un air fatigué, Fritz (1) trottine en gazouillant, Léopold se promène quelque bouquin sous le bras et... ma chère maman regarde sans le voir ce tableau, séduisant pourtant, car la bonne moitié de son cœur est... rue du Bac? N'estce pas cela? Mais, mère chérie, pensez donc que moi aussi j'aimerais à être auprès de vous, je goûterais avec bonheur la douceur et le charme d'une existence en famille... N'y a-t-il pas quelque chose de bien doux à offrir tout cela à Notre-Seigneur?...
Dans ce moment il y a encore une retraite, de sorte que, avec le grand nombre de sœurs qui viennent à cette occasion de tous les coins de la France et même de l'étranger, nous sommes près d'un millier. Personne ne s'en douterait, tout se passe dans le silence, le recueillement; c'est vraiment le triomphe de l'ordre et l'apothéose de l'har monie. Dans quelques jours, quatre-vingts de nos compagnes vont se disperser partout. Vous savez qu'ici tout se passe simplement; ainsi le mardi, lorsqu'elles sortent de leur retraite, elles se rendent chez la supérieure générale, qui leur remet à chacune une lettre adressée à la supérieure de la maison dans laquelle elles doivent se rendre Ce n'est que de cette façon, en regardant l'enveloppe, qu'elles apprennent le pays et le genre de leur destination. Aucun détail, rien. Quant à l'emploi parti-
(1) Neveu de sœur Blanche.
ticulier, on ne le connaît naturellement qu'une fois arrivée au port. On vous désigne l'heure du départ; on va terminer son paquet, le traditionnel sac en toile bleue, et la plupart du temps, sans revoir ses compagnes, sans bruit, on va où Dieu vous appelle. Je pense que, malgré toute la confiance dont est remplie une âme qui s'est vraiment donnée à Notre- Seigneur, on doit ressentir une certaine émotion en iaontant l'escalier.
Ma santé est excellente, et à vrai dire je n'eusse pas osé espérer la voir aussi vaillante; bien que nous ne sortions pas, ce n'est pas le mouvement qui manque. Figurez- vous que je gravis six cent cinquante à six cent quatre-vingts marches par jour; j'en redescends autant; puis, comme je suis chargée avec une autre soeur du soin d'un petit autel, nous allons cueillir des fleurs au fond du grand jardin ; à défaut de verdure élégante, on prend des feuilles de carottes, ce qui est très joli et compose des bouquets tout à fait gentils avec des roses et des géraniums. Nous arrangeons des candélabres dans une petite pièce tout en haut de la maison ; on plonge sur les jardins; on voit de la verdure, du ciel, le dôme des Invalides reluisant au soleil et l'échafaudage de la tour Eiffel, qui pourrait bien avoir le sort de celle de Babel et n'être jamais terminée; on entend des voitures qui roulent dans la rue de Babylone, hier un orgue de Barbarie qui a seriné En revenant de la revue pendant que nous mettions les cierges, préparant pour la prise d'habit de demain.
La vie religieuse repose tout entière sur le grand dogme de la pénitence, sur les idées de sacrifice et de renoncement qui sont les bases de l'Évangile. Il y a donc à souffrir; mais quand on a la vocation,
c'est-à-dire quand c'est Dieu qui vous a appelé à cette vie, il y a des grâces de choix répandues sur la route. Notre-Seigneur ne se laisse pas dépasser en générosité, et l'âme qui sait se donner est récompensée largement, tant cette vie de libre dépendance et de sacrifice volontaire met de joie au coeur et de paix dans l'âme. Sans doute la félicité parfaite ne peut exister nulle part sur la terre, tant il faut d'éléments pour la composer; mais le recueillement, la paix et l'amour divin en sont comme le demi-sourire et le premier parfum. On peut très bien marcher sa route avec joie, avec sa croix plantée dans le cœur, et si on savait déposer un tendre baiser sur cette croix, la joie en serait décuplée. Regardez la sainte Vierge, les apôtres, tous ceux que Notre- Seigneur a aimés d'une manière particulière : tous ils ont souffert; ceux plus près de son cœur sont aussi plus près de la croix. Le monde, lui, ne peut comprendre et volontiers il dirait, comme le roi Agrippa à l'apôtre Paul : « Vous avez le délire et v ous perdez la raison ! » Aujourd'hui comme il y a dix-huit cents ans, le sacrifice volontaire est taxé de folie, la folie de la croix ! — Vous pouvez m'en croire, chère maman, la paix intérieure, cet ineffable sentiment de se sentir à sa place, est la meilleure des preuves que l'on suit la volonté divine. Je voudrais que vous puissiez bien vous pénétrer de ceci : que tous les sacrifices, que tous les martyres sont inutiles si nous n'accomplissons pas la volonté de Dieu. Une âme qui comprend cette grande vérité, en pratique aussi bien qu'en théorie, ne se révoltera donc pas et fera ce qu'elle doit faire, sûre d'être dans le vrai. Grandes austérités, mort éclatante, vie humble et cachée, actions simples et petites,
peu importe. Plus l'âme a une vie puissante et plus elle se sentira vibrer et palpiter à l'heure de l'immolation, car qu'on le veuille ou non, c'est toujours là qu'il faudra en venir; combien sont-elles, dans le monde, les personnes qui mènent une vie selon leur goût, sans souffrance aucune?...
A LA BARONNE JOCTEAU
Paris, 14 septembre ifc88
...Nieras-tu que tu soignes tes mignonnes petites mains? Si tu voyais les pattes rugueuses qui t'écrivent, tu serais effrayée; c'est ridicule à avouer, mais c'est la vérité, mes mains me font horriblement souffrir. Je ne fais jamais de tout à fait gros travaux, dans le fait pas si souvent de demi-gros, et elles en sont rouges, griffées, fendillées, je crois même qu'elles en grandissent d'effroi! J'en suis honteuse, mais peut-être est-ce, au physique, une des choses qui me torturent le plus. Cela me rappelle la comtesse Zichy, dame d'honneur de l'impératrice d'Autriche, entrée il y a bientôt deux ans à la Visitation de Fribourg. Comme Mgr Mermillod lui demandait ce qui lui manquait le plus, elle lui répondit que c'était sa pâte d'amandes! Sommes-nous donc étranges ! Nous supportons volontiers la nourriture, le vêtement, le travail, si différents pourtant de nos habitudes, et puis l'absence de soins, qui ne sont pour la masse que des raffinements incommodes, est une vraie torture pour nous! Bon, voilà que ma plume se met à bavarder, le temps passe, le papier se
remplit... qu'y faire? On me couperait en quatre qu'on ne réussirait pas à me faire écrire des lettres de notaire, en style concis et sec.
Sais-tu bien qu'il est une chose que je t'envie ? heureuse créature : tu peux faire la communion tous les jours. Te souviens-tu des bons jours où nous allions trouver Notre-Seigneur ensemble? Est-ce que ce n'est pas dans ces moments-là qu'on goûte la paix, le calme, le recueillement, le charme intime d'un sentiment durable que rien ne saurait rendre? Parfois, il est vrai, les pensées ne trouvent pas de formules, on n'a rien de précis à dire à Notre-Seigneur; qu'importe? si la gratitude qui remplit notre âme se brise contre les expressions définies, elle n'en est pas moins là. Ceux qui ont aimé vraiment savent que le langage est impuissant à rendre l'essor de notre cœur et que les instants de silence auprès de l'être aimé sont peut-être ceux où l'on aime le mieux. Tu as raison, mon amie, ces minutes fugitives passent rapides comme l'éclair... le déchirement qui se mêle à l'épanouissement de nos cœurs ne nous prouve que trop que nous habitons ce monde, où nous sommes sans cesse condamnés à heurter la douleur, compagne de nos meilleures joies.
Tu veux savoir si je me fais à ma nouvelle existence?... Oui, et je commence à l'aimer, bien que le cœur souffre d'être constamment partagé entre deux sentiments contraires ; mais je pense que cette souffrance est ma meilleure offrande, et alors j'en suis contente. En effet, qu'est-ce que j'apporte à Notre- Seigneur? Une âme remplie de misères, un cœur brisé, une nature habituée à tout s'accorder, un esprit exercé à toutes autres choses qu'à celles de Dieu, une santé faible... tu vois que c'est mesquin
vraiment, je ne me fais aucune illusion à cet égard Mais enfin, c'est tout ce que j'ai et tout le prix du sacrifice consiste dans la manière de l'offrir... Eh! voilà justement ma lâcheté : d'une part je suis résolue de tout donner, sans restriction... et de l'autre, ma misérable nature craint le sacrifice de détail et se reprend, sans cesse à l'indépendance abdiquée. Enfin, Notre-Seigneur est si miséricordieux et si bon! Lui seul sait à quel point mon cœur a été déchiré par la grande séparation, comme il est difficile d'en faire tenir les morceaux ensemble; ce sera toujours un recollage et ne vaudra pas du neuf. N'est-ce pas déjà une grâce d'avoir connu les joies intimes d'une tendresse si complète? Tant d'autres ne les ont jamais goûtées et les eussent mieux méritées que moi, tout en étant aussi capables d'en apprécier les charmes. Si Dieu a jugé à propos de nous priver de bonheur dans cette vie ou de nous l'enlever brusquement, c'est qu'il veut nos cœurs tout à Lui, afin que dans l'Éternité II puisse nous donner une récompense! Demandons-Lui donc sans cesse de nous le réserver pour là-haut, ce cher bonheur.
Je n'ai pas comme toi des visions et des extases!... Il est vrai que je ne lis pas Sainte Mathilde; aussi suis-je une pauvre petite créature dont toute la science divine consiste en un point fort simple : avoir confiance. Toute ma reconnaissance pour les grâces passées, toutes mes espérances pour celles de l'avenir; tout enfin tient dans cet inexprimable sentiment de confiance que saint Jean résume en disant : Timor non est in caritate : sed perfecta caritas foras mittit tintorem... qui autcvi timet, non est perfectus in caritate. Ne va pas
te figurer, avec ton imagination vagabonde, que « pauvre moi » frise les sommets de la perfection. Mat pi! c'est inné chez moi et je n'y ai aucun mérite. Si nous aimons Notre-Seigneur, le premier effet de cet amour n'est-il pas dès l'abord la confiance? Il me souvient que le jour de mon mariage (dire que voilà treize ans de cela; c'est drôle, je ne me sens pas si vieille pourtant !) comme j'achevais d'échanger ma toilette de mariée contre un costume de voyage, une de mes amies vient dans ma chambre et me dit : « Comme tu es étrange ! te voilà l'air tranquille et calme; à ta place, je mourrais d'appréhension. » Plus tard, quand nous sommes partis et que nous nous sommes retrouvés seuls, après cette insupportable journée de représentation, Albert me dit d'un accent d'émotion tendre que je n'oublierai jamais : « Que je vous remercie, ma petite reine chérie, de cette douce confiance que vous me témoignez; comment pourrai-je jamais vous exprimer ma reconnaissance? Combien j'en suis touché et combien je vous aime! » Et il y avait une larme dans son œil noir! « Mon ami, lui répondis-je, c'est bien simple, je vous aime! » — Oh ! n'est-ce pas , que Notre-Seigneur a été bon pour moi, en me faisant connaître d'abord des bonheurs si doux, puis en me donnant à porter la croix si près de Lui. Comment ne l'aimerais-je pas en retour? Ah ! qu'il sera beau le jour où II m'appellera près de Lui, dans le séjour de la joie, et oc je pourrai lui dire dans un langage qui ne sera plus incomplet comme celui de la terre : « C'est moi l'enfant bénie de votre miséricorde ; j'ai essayé de Vous aimer, mais mon cœur était si petit! j'ai travaillé, mais mon labeur a été peu de chose 1 j 'ai souffert en
pensant aux tourments que Vous avez endurés pour payer la rançon de mon âme, mais souvent j'ai manqué de générosité en Vous suivant dans la voie du sarrifice. Merci des joies du passé, des heures bénies, a!ors que Vous reposiez dans l'intime de mon être, que j'espérais et que j'aimais. Que de grâces de choix, que de miséricordieux pardons, oh! oui, de pardons surtout! Je veux crier à tous que mon salut est Votre oeuvre, que le Ciel est un don ; ce sera le chant de mon âme ravie pendant l'éternité bienheureuse des siècles sans fin. O Maître de ma vie! enfin me voilà près de Vous, la foi n'a plus de voiles, il n'y a plus d'espérance, je ne sais plus qu'aimer! » Vois-tu, pour moi, tout serait pour le mieux; il me semble vraiment que je suis à ma place; bien sûr, le démon essaye mille ruses pour me détourner, évidemment cela doit être; seulement, c'est le chagrin de ma pauvre mère qui paralyse mon courage! Je la sens si désolée, si triste, si navrée, que quelquefois je ne sais plus où j'en suis. Aussi ma prière constante est-elle de demander à Notre- Seigneur de disposer les choses pour son bien à elle et sa consolation, sans tenir compte de mes goûts ou de mes aspirations. Il est certain que je sens un grand attrait pour les missions étrangères et qu'avant de les demander, j'ai consulté à ce sujet. Ce n'est donc pas une fantaisie de mon esprit aventureux, mais que deviendra maman? Prie pour elle ; moi, je ne compte plus ; ma satisfaction personnelle, je ne veux plus en tenir compte ; Dieu me donnera toujours la grâce nécessaire pour remplir la place qu'il me destine. L'avenir est le secret de Dieu, à Lui seul d'en disposer et 11 le fera pour le mieux, j'en suis certaine. Aussi suis-je dé-
cidée à ne rien dire, ne rien demander, sauf mon désir général du grand étranger; il est si bon de s'en remettre entièrement à notre Ami du ciel. Crois-tu que celui qui fut mon ami si intime sur la terre prie pour moi? que nos chers maris unissent leurs supplications aux nôtres? Comme on voudrait pouvoir jeter un coup d'œil par deià les espaces ! Je pense que quand tu pries pour Auguste, il doit t'arriver comme à moi d'avoir les yeux parfois pleins de larmes... Cette prière-là est douce, pourtant elle fait bien mal; mais il me semble qu'elle doit être efficace. Suivant le mot de saint Augustin, ces pleurs sont le sang d'un cœur percé de douleur. Au moins, ce grand saint n'était pas dur comme celui qui dit : st'ccis oculis ad vexillum crucis avola.
Je t'écrirais ainsi indéfiniment, ma chérie, mais la réalité est là, avec les heures inexorables ; je crois que saint Vincent n'eût pas griffonné aussi longuement... J'espère que de là-haut il ne me fait pas de grands yeux et qu'il comprend que la correspondance est nécessaire aujourd'hui. De son temps, on n'avait pas une chère bonne amie, en Piémont... Donc, je m'enfuis où la cloche va m'appeler dans deux secondes.
A SA MÈRE
Paris, 20 septembre 1888.
.,. Comme il doit faire beau à l'Enghé! Le matin, dm haut de mon refuge, je jette parfois un coup d'oeil fmrtif sur le tableau qui s'étend sous mes yeux. Avec un peu (beaucoup même) d'imagination, on
pourrait se croire à la campagne, Paris disparaît, les maisons du boulevard Saint-Germain sont noyées dans la brume, à mes pieds s'étend la nappe mordorée de nos arbres et de ceux de l'hôpital Laënnec. voisins de nos jardins. De quelle ravissante dorure l'automne brunit les feuilles, un petit point lumineux brille dans l'air sur la coupole des Invalides, c'est charmant... mais mes yeux entrevoient un autre tableau et j'envoie ma tendre pensée jusqu'aux glaciers neigeux noyés dans leur teinte héliotrope. Rien ne vaut les délicieux paysages de la patrie, et par patrie je n'entends pas ce tracé géographique limité par des monts ou des rivières, mais bien les endroits où vivent les êtres qu'on aime, où l'on a de doux souvenirs, où l'on se sent attendu et désiré et où l'on serait sûr d'être accueilli avec joie si l'aile d'un nuage rose vous y transportait!
L'idée vraie de la vie religieuse, c'est l'âme disant en pratique aussi bien qu'en théorie : « Tout ce que vous voulez, mon Dieu, tout, sans restriction, comme il vous plaira et aussi longtemps que vous voudrez. » — C'est toute une vie de travail, de luttes, de labeur acceptée joyeusement, dans la plénitude de sa liberté, malgré l'écrasement, la souffrance et la fatigue. Dans le monde, il est presque impossible de vivre dans une intimité aussi complète avec Notre -Seigneur; forcément les mille et une obligations de la vie viennent vous en distraire; mais en religion nous pouvons, comme Daniel, ouvrir nos fenêtres du côté de Jérusalem et considérer uniquement les horizons de l'infini en fermant la porte aux vues bornées de la terre. Par le texte de l'Évangile que je vous citais un jour,
Notre-Seigneur nous prévient que nous trouverons la souffrance à sa suite, sous les aspects les plus variés, qu'il faudra porter la croix tous les jours à nouveau, que souvent la lassitude nous accablera, que nous passerons par les tristesses de l'ennui, que nous sentirons la cruelle étreinte de l'isolement du cœur, que la route sera parfois monotone et aride, que le regret de la séparation nous oppressera... Il ne nous force pas, nous sommes libres, entièrement libres, de refuser ou de suivre, et II nous dépeint la vie de renoncement et de sacrifice dans toute l'austérité de l'immolation. Les uns embrassent l'état religieux par pur amour de Dieu, ce sont les parfaits; d'autres, par attrait et goût, ils ont moins à souffrir; d'autres, pour lui prouver leur reconnaissance; d'autres encore, pour mettre leur fragilité à l'abri des fascinations séductrices de la terre; enfin, il peut y avoir bien des motifs... mais toujours il faut l'appel divin, sans lequel nous ne saurions compter sur les grâces nécessaires. Quant à ceux qui y viennent uniquement dans l'espoir de la récompense éternelle, ce sont les moins parfaits et je ne puis m'empêcher de les trouver quelque peu commerçants ! Ils sont plus habiles à placer leur capital que ceux qui ne travaillent que pour le présent, voilà tout. Pourtant, à certaines phases de découragement il est bon de porter ses regards vers la joie qui attend l'âme fidèle, et, certes, cette pensée est bien propre à animer le courage le plus abattu. Voyez la réponse de Notre-Seigneur à Pierre demandant avec son impétuosité naturelle quel sera le prix de son sacrifice... et il n'avait quitté que de mauvais filets troués 1 Notre-Seigneur lui fait-il seulement remarquer sa présomption ? a-
t-il un sourire de compassion ? Non , il ne veut rien voir que la foi, l'amour et la confiance qui ont présidé à l'acte du pêcheur. Ne sont-elles pas ravissantes, ces délicatesses de notre divin Sauveur? — Vous voyez que la chose n'est rien et que l'esprit est tout. L'Évangile est plein d'exemples consolants et encourageants. C'est le meilleur livre qu'on puisse méditer et je trouve qu'aucun autre ne le remplacera.
Tout n'est pas souffrance dans la vie religieuse ; la promesse du centuple n'est pas un vain mot, mais il est clair qu'il faut lutter avant de recevoir le prix. Dieu demande de nous un peu d'effort et de générosité ; mais une fois qu'on a commencé à donner, il se charge du reste. Ne voyez-vous pas sur le front de tous les religieux et religieuses un cachet de paix, de sérénité, qui ne saurait être que le reflet d'une joie intérieure?
Saint Jérôme écrivant à une jeune fille de la haute noblesse romaine, une des filles de cette admirable figure de veuve, sainte Paule, lui donne des conseils sur la vie religieuse qu'elle veut embrasser et lui dit : « Si vous m'objectez que vous êtes de grande famille, d'éducation distinguée, élevée au milieu de tous les raffinements du luxe et que vous ne pouvez supporter de privations, je vous répondrai i< — Eh! bien, 6i vous n'avez pas la force d'observer les préceptes divins, suivez votre loi à vous et restez où vous êtes. » En effet, qui veut la fin, veut les moyens. — Il y a quelques mois, un jeune homme me faisait les confidences de ses troubles, ses rêves, ses désirs de vie chrétienne et se plaignait en disant : « Si vous saviez comme les bons livres m'endorment! Et ce que les sermons
m'ennuient! » Je ne connaissais pas alors ce passage de saint Jérôme, mais j'avais la même idée en répondant : a Pas plus que moi, je vous assure. Vous voulez vous amuser? Eh! bien, prenez un roman de Gyp... seulement ne venez pas me raconter que vous voulez sérieusement vous ranger. »
A LA BARONNE JOCTEAU
Paris, 26 octobre 1888.
... A vrai dire, il y a des jours où j'étouffe un peu au souvenir de tant d'affections profondes qu'il a fallu quitter! Que c'est donc laborieux de travailler à les surnaturaliser, de manière à ce qu'au lieu de devenir un danger de regrets amollissants elles soient au contraire une source précieuse de continuelle gratitude ! Mais je demande tant à Notre-Seigneur de m'aider, qu'il finira par être importuné et, de guerre lasse, m'accordera bien des faveurs. Il a déjà répandu tant de bénédictions sur moi; je puis t'assurer maintenant en toute vérité, que je me sens réellement à ma place. Peu à peu, les nuages s'enfuient, l'horizon devient plus clair, et malgré les souffrances et les privations nécessaires, l'âme arrive à s'établir dans cette paix, que saint Augustin a si bien définie a la tranquillité dans l'ordre ». Ne t'inquiète plus de ma santé, je ne serai jamais qu'une patraque, c'est probable; mais peu importe, puisque en somme je supporte notre vie. Quelquefois, malgré moi, un petit nuage de tristesse se pose sur mon front à la pensée d'être obligée de renoncer aux travaux fatigants, car j'au-
rais voulu suppléer un peu par là à tant de choses qui me manquent. C'est encore dans les écrits de mon ami saint Paul que je trouve ma consolation ; quand je suis bien lasse d'avoir travaillé et que je ne puis plus me traîner, je pense à ses paroles : Mortificate membra vestra, ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam Deo placentem, et je me dis : « Je n'ai pas fait grand'chose, les autres trouvent que ce n'est rien; mais comme je n'en puis plus, vous voyez bien, mon Dieu, que je vous offre toutes mes forces. ■ Quelquefois il me prend envie de répéter sans cesse à Notre-Seigneur : a C'est pour Vous que je suis là, pour Vous seul, ne l'oubliez pas, » et puis je m'arrête, car enfin, ce ne serait guère gracieux de ne pas se donner avec joie ou du moins bon courage. Prie beaucoup pour moi, ma sainte amie, pour que Notre-Seigneur bénisse cette ouvrière de la dernière heure, et qu'il m'envoie les forces morales et physiques dont j'ai besoin. Ma bonne Candide, je te parle de moi, ce qui est inutile, mais je sais que tu aimes à savoir mes dispositions.
... Que font-ils, nos chers amis disparus? Saventils combien nous pensons et nous prions pour eux? Ah ! le beau jour que celui du revoir duds l'éternelle joie; quand on songe sérieusement à ce bonheur sans fin et sans limites, on comprend qu'aucune souffrance ne saurait être trop grande pour le conquérir. Je suis de l'avis de saint Jérôme : « Quand la vie paraît lourde et monotone, il suffit de penser au bonheur futur pour donner un bon coup de collier, ad paradisum mente transgredere. » Ce mois-ci, nous chantons les Litanies tous les soirs au salut, et je ne saurais te dire comme cela m'a
reportée au temps où j'étais à Saint-Jean, et où tu venais tous les jours... Te rappelles-tu le coup d'oeil pittoresque de la chapelle, les sœurs entourées d'infirmes de tous genres ; comme j'aimais à être ainsi au milieu de ces pauvres êtres souffrants et comme ils chantaient mal! Et les bénédictions dans la chapelle à la Marcia, les fermiers qui hurlaient pour honorer la sainte Vierge, et don Capuccio se retournant : Che braglia neng tan ! — Ce que tu me dis de la santé de la bonne sœur Pucci me fait bien de la peine; quelle âme vaillante, n'est-ce pas? Je suis heureuse pour elle qu'elle ait obtenu la permission d'avoir le Saint- Sacrement; elle le désirait tant, c'était son rêve. Mais... cela me change mon Saint-Jean, et la chambrette de communauté, trop petite, il est vrai, où j'ai passé tant de jours, et le parloir où le P. Montuoro a écouté toutes mes folies, car je lui en ai dit à faire dresser les cheveux, et ce n'était guère que le quart de ce que je pensais. Et le jour ou il a voulu me demander mon poignard, que je lui ai refusé net! Demande-lui, s'il s'en souvient. Ce jour-là, il a tremblé pour moi, il me l'a avoué plus tard.
A propos, je t'en conjure, ne mets plus sur tes adresses : Révérende! Situ savais l'effet comique que cela produit en français, tu en aurais des crampes de rire et peut-être même te déciderais-tu à avaler le cognac qu'on t'ordonnait ! Sœur, tout bonnement, cela suffit. Vous êtes charmants, vous Italiens, il faut toujours des amplifications, alla nobilissima, illustrissima, egregissima, etc.; mais, vois-tu, pour une fille de Saint- Vincent, il faut tout réduire à la plus simple expression.
Dis à l'abbé que je me recommande tout spé-
cialement à ses prières le 13 novembre; il y aura juste trois ans et demi que Dieu m'a pris mon ami. Je me vois, pendant les quarante-deux heures de terrible agonie, cet être tant aimé dans les bras et offrant nos deux vies à Notre-Seigneur pour les prendre ou les laisser, comme II voudrait. Je l'aimais si entièrement, ce cher ami, que je ne pouvais penser sans frémir à la possibilité d'une séparation qui était pourtant dans l'ordre des choses et je songeais à ce joli vers de notre poète Musset :
Ton ange, en t'emporta«t, me prendra dans ses bras.
Eh! oui, il a pris mon âme, l'ange; mais il a laissé mon corps sur la terre, ahn que je puisse avoir l'occasion de racheter le passé et de gagner quelques mérites. N'est-ce pas merveilleux? Je sais que j'ai ramené mon Albert à la foi de ses jeunes années, que je lui ai procuré les secours nécessaires à l'heure décisive, et lui, par-delà l'espace, par-delà le temps m'a évidemment attirée à la connaissance de la Vérité. Quand on s'aime ainsi, la mort peut bien venir, les coeurs sont à jamais unis jusqu'au jour où les âmes se confondront en une délicieuse harmonie en la vue du Dieu d'amour et de miséricorde! Courage jusqu'au bout et que rien ne nous lasse pour témoigner notre reconnaissance à Notre-Seigneur de tant de faveurs, de grâces, de bénédictions et de... croix! Restons toujours unies de prières.
A SA MÈRE
Turin, 15 novembre 1S88.
Quel va être votre étonnement, en recevant une lettre datée de Turin ! Vous qui me croyez encore au séminaire de Paris revêtue de la coiffe des novices !
C'est le 20 octobre que la prise d'habit a été annoncée, et bien que j'eusse depuis le 26 août des espérances fondées, je n'osais cependant compter en faire partie, vu le temps si court que j'avais passé au séminaire. Que Notre-Seigneur est bon! c'est le refrain constant de mon cœur. Donc nous sommes entrées en retraite le 4, c'est le 10 que j'ai revêtu l'habit gris et la cornette tant désirée; mardi matin, à sept heures, nous allions, au nombre de quatre-vingt-deux, chez la supérieure générale, et j'appris que je partais à une heure pour Turin! On m'a donné à entendre que c'était une attention pour vous, chère maman aimée, puisqu'on savait les facilités que vous auriez à séjourner parfois dans cette ville. Nous sommes parties onze! Deux omnibus pleins de cornettes; en les voyant passer le printemps dernier, je me demandais : quand donc serai-je au milieu d'elles?
Turin, hôpital Saint-Jean, 18 novembre 1888.
Notre-Seigneur dans sa bonté m'envoie à Saint- Jean pour les débuts de ma vie de sœur de charité.
5avez-vous comment je m'appelle?... sœur Blanche ; et je sais que dans sa délicatesse la supérieure a pensé à vous ! Vous voyez, chère mère, comme il faut sans cesse redoubler de confiance et d'abandon en celui qui sait inspirer des nuances exquises à ceux qui nous transmettent Sa divine volonté.
Me voilà donc lancée dans la vie des œuvres, c'est un rêve pour moi, tant tout cela s'est précipité. J'ai encore l'air pas mal emprunté sous ces habits qui paraissent embarrassants les premiers jours, et à toutes les portes je fripe ma pauvre cornette ! Pourvu que je n'aie pas que l'habit d'une sœur de Saint Vincent de Paul ! Car s'il faut une certaine dose de générosité pour faire un premier sacrifice en grand, c'est bien plus important de savoir persévérer sans se lasser jamais dans les mille et une petites épreuves de la vie quotidienne. Je l'aime, cet idéal que je me suis forgé, et bien que je sois certaine de n'y arriver jamais, j'espère pourtant, avec la grâce de Dieu, y travailler sérieusement. Dans le fait, Notre-Seigneur ne nous demande pas de réussir, voilà ce qui est consolant. Pauvre cœur! il faut bien qu'il se sente écrabouillé, sans quoi, où serait le sacrifice?
Je vous envoie une image en souvenir du grand jour de ma prise d'habit; elle vous dira que sans la Croix rien n'est grand, rien n'est vrai sur la terre; aussi comme nous serons heureux d'avoir consenti à souffrir! Et qu'est-ce que le court pèlerinage sur terre, comparé à la majestueuse stabilité des siècles sans fin? Croyez- vous que Notre-Seigneur ne saura pas nous le rendre, ce bonheur auquel nous renonçons? Il ne sera complet que près de Lui, et comme nous comprendrons tout! Le secret des grands pourquoi qui font gémir le cœur sera dévoilé
d'un coup; il n'y aura plus de foi, elle sera inutile; plus d'espérance, puisque nous verrons; l'amour seul subsistera et enveloppera tout d'une lumière si radieuse et si belle que notre pauvre intelligence ne saurait s'en faire une idée! Pauvre mère, quand vous vous sentez triste, pourquoi ne pas permettre à votre cœur de faire une excursion en paradis? Vous reviendrez de là toute encouragée et fortifiée ; comme le bon Dieu saura récompenser votre générosité et votre sacrifice! En attendant, courage, et pensons toujours que puisque telle est la volonté de Dieu, nous devons l'accomplir, sinon gaiement, du moins courageusement.
S décembre 1888.
Je ne vois Candide que par intervalles; c'est toujours une petite peine pour elle, puisque son cœur la porterait à venir souvent, tandis que nos relations ne sauraient être quotidiennes. Il ne faut pas oublier que nous menons la vie religieuse, incompatible avec les satisfactions que le cœur et la nature désirent ; le sacrifice est de toutes les heures pour l'âme qui a échangé les plaisirs de la terre contre la couronne d'épines. C'est précisément dans ces souffrances admises et cherchées volontairement dans la plénitude de sa liberté, que l'on trouve le repos et la sérénité qui vous donnent cette paix introuvable ailleurs. Ne vous effrayez" pas, chère maman, quand vous serez là, nous nous verrons souvent et longuement ; mais vous comprenez, n'est-
ce pas, qu'il serait étrange, le dévouement qui consisterait à planter là ses malades pour jouir des joies des causeries d'affectueuse intimité? Quand on se consacre au service de Dieu dans la vie des œuvres , c'est une donation sans réserve ni restriction.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, 18 décembre 1888.
... La croix! certes, paraît lourde à certaines heures et je suis loin de la serrer toujours avec joie ; enfin, pourvu que la bonne volonté persiste, n'estce pas le principal? Le bon Dieu tient compte de nos faiblesses, de nos défaillances et sans doute il ferme quelquefois les yeux pour ne pas compulser rigoureusement toutes nos lassitudes. Vous sentez, bien que ce milieu ne soit pas tout à fait étranger pour moi, qu'il y a néanmoins de réelles difficultés. Le caractère du peuple, se» usages, ses idées ne sont pas les nôtres ; le langage piémontais est barbare; l'entourage n'est pas celui qu'on aurait choisi, la vie matérielle est rude... c'est le renoncement complet sous tous les rapports et à toutes les minutes. Priez pour moi, cher ami, et demandez surtout à Notre-Seigneur de me faire comprendre en pratique que la seule vie vraie est celle où l'on souffre et où l'on se donne sans réserve aucune.
Sous peu de jours je vais avoir une salle de malades à moi, moment à la fois redouté et désiré. Certes, je suis bien neuve encore et je m'attends à faire les frais de nombreuses maladresses. Les niéde-
cins sont facilement portés à trouver la sœur en défaut; de la part des infirmiers tout n'est pas non plus bon vouloir... Avec la grâce de Dieu, j'espère traverser les difficultés du début sans commettre de bévues sérieuses, ayant des conséquences graves. Notre-Seigneur saura bien, je pense, m'envoyer les forces physiques et morales pour accomplir ce qu'il me demande. Pour terminer les détails, je vous dirai encore que je me mets vaillamment au lever de quatre heures ; une fois par semaine nous reposons jusqu'à cinq heures. Oh ! mollesse, que dirait le vieux Jérôme, lui qui prétendait « préférable de voir chanceler la démarche plutôt que la vertu » ! C'est vrai, mais nous autres nous sommes à trotter, à trimer toute la journée et il s'agit d'être en état de faire son travail.
Le temps se maintient au beau, mais il est froid; le brouillard est, il me semble, plus pénétrant encore en Piémont qu'en Suisse, ou est-ce l'absence de fourrures qui me fait trouver cela?... Je sors environ deux et même trois fois par semaine ; ces tempsci nous allons faire nos achats de Noël, et comme nous avons une chambre pleine de petits enfants, sans compter ceux de la grande salle, nous comptons que le Bambino Gesù leur portera quelque étrenne. Je rentre de ces courses, glacée jusqu'à la moelle des os, les bras chargés de jouets et contente comme une reine; contente même de sentir le froid, car enfin, sans cela, qu'est-ce donc que j'y mettrais? Acheter pour les pauvres, quand on a de l'argent dans sa poche, la belle affaire, vraiment!
Et vous, mon cher Paul? Êtes-vous toujours content? Je suis sûre, que tout en contemplant le payfcage dénudé, bientôt blanc de neige, vous casez
déjà dans votre tête des projets pour les vacances de l'été prochain. Aussi, j'y joins les miens et je décide que vous viendrez me voir ; puis avant de rentrer chez vous, vous passerez par Lucerne et Berne! Est-ce cela? Vous viendrez me dire de ces paroles du cœur que vous savez si bien ; nous causerons du passé, ce cher passé que rien n'enlèvera de mon cœur, un peu du présent et surtout de l'avenir, alors que nous serons réunis pour jamais à ceux que nous aimons !
... Pensez à moi la nuit de Noël; nous avons convenu que nous passerions la soirée, jusqu'à la messe de minuit, à préparer les jouets et à installer une crèche qui sera gentille; seulement que la couleur locale laissera à désirer! n'ayant pu trouver que des bergers vêtus en Tyroliens... Ne suis-je pas toujours la même?... Le jour de T Epiphanie, en revanche, nous mettrons des mages pour l'Orient et j'installerai un désert de sable à l'instar du Sahara algérien !
A SA MÈRE
Turin, 24 décembre 1888.
... Je vous envoie à tous une modeste image que vous voudrez bien accepter en souvenir du jour de ma prise d'habit. Pour vous et papa, comme je n'ai pas trouvé de paroles pouvant convenir, je les ai fait faire à la main en indiquant moi-même les inscriptions ; n'est-ce pas que vous les garderez? Dans cette minute l'infirmier de nuit passe à pas légers et je pense tout à coup que vous serez contente de
savoir que j'écris sur une petite table à la lueur d'un rat de cave, au milieu d'une salle à peine éclairée, où couchent soixante-sept malades, car nous partageons la salle à deux. Autour de moi on toussote, on râle à moitié, on gémit, c'est fort pittoresque. Figurez- vous que j'ai un bébé de six ans et, ce qui n'est guère commode, il n'a qu'un bras! Il faut lui donner à manger et juste à l'heure des repas il ne me reste qu'un infirmier! On fait comme on peut; j'ai peur d'avoir prochainement un mourant, ce sera mon premier.
Le beau nom de Fille de la Charité ne dit-il pas que nous sommes bien près de Notre-Seigneur et parfois en me figurant les scènes de l'Évangile je me dis que dans cette multitude de boiteux, de malades, de pauvres de tous genres dont s'entourait le Divin Maître, il manquait une chose : la cornette blanche des Filles de la Charité !
6 janvier 1889.
Je commence bravement cette lettre, sans trop savoir quand elle sera terminée ; nous sommes toujours à la vue du monde entier. Je ne puis faire un seul geste sans avoir les yeux de mes malades braqués sur moi, et encore y gagné-je, puisque l'un d'eux est borgne, grâce à un coup de couteau à l'italienne! Je fais souvent l'essai de m'asseoir, mais il est rare que j'aie plus que le temps d'ouvrir un tiroir et déjà l'on demande quelque chose. Entre les médecins, les infirmiers, les malades, on
est sans cesse à voltiger de tous côtés; mieux que personne nous connaissons le « rien n'est stable icibas ». Les jours de semaine j'ai à préparer des kilomètres de bandes, une foule de petits détails qui ne laissent aucun loisir, sans compter les malades gra»ves, les arrivées, les départs, l'imprévu pari, ou t. Je commence à me sentir chez moi, ayant mis de l'ordre à ma façon, pris connaissance de ce qu'il y a. J'ai la partie la plus légère, comme nombre et comme relations de médecins; là encore je suis gâtée. Tout est divisé, nous sommes chacune chez nous, et cependant quand j'ai besoin d'une explication ou de dire un mot, je trouve ma compagne; ainsi nous avons tous le» agréments d'être libres chez nous, et pourtant d'avoir de la société quand nous voulons. Les malades sont bons en général et on a bien des consolations pour le peu que l'on fait. Si parfois je ressens un peu de fatigue ou de lassitude, si le regret de ne pouvoir jamais lire ou écrire se fait parfois sentir, il est si bon de savoir que l'on dépense sa vie sans réserve, que le cœur se sent rempli d'une paix bien rare dans le monde, et je ne changerais pas mon sort contre celui de la femme la plus heureuse en apparence.
Encore un peu de temps; un jour viendra où nous recueillerons le prix de la soumission à la volonté divine et où chacune des larmes de notre cœur nous vaudra une bénédiction de plus! Comme nous les bénirons alors, et comme ces souffrances, si pénibles et si longues aujourd'hui, seront peu de chose comparées à la perpétuelle félicité d'une éternité de joies? Il faut tâcher d'envisager avec courage, sinon avec gaieté, les épreuves et les douleurs, ce qui n'est pas si difficile quand on a bien compris
que tout ce qui nous arrive est l'expression de la volonté de Notre-Seigneur. Mieux vaut mille fois recevoir de sa main les croix, les porter avec courage et générosité, que chercher à accomplir des faits extraordinaires. Celui-là aura le plus de mérite, qui aura le mieux correspondu à la mission que Dieu a donnée à chacun de nous.
Quelle grâce inappréciable d'avoir un but précis dans la vie, de ne pas gaspiller son temps en choses incertaines ? Plus je vais et plus je suis reconnaissante d'avoir reçu une faveur aussi insigne que celle d'un appel à une vocation spéciale, déterminée, difficile, belle et qui ne demande rien moins que tout.
17 mars 1889.
Je rentre de Saint-Sauveur, et certes jamais le soleil et l'air printanier ne m'ont fait plaisir comme ces jours-ci; c'est à vous que je pense, chers aimés, à vous qui vous promenez sans doute à cette heure le long des rives ensoleillées de la Méditerranée. Ce bon air doit vous faire du bien à tous trois. Ma salle est toute gaie; des flots de lumière transforment le plâtre des murs en une voûte dorée, où dansent parmi le soleil radieux mes souvenirs et mes espérances ; l'air entre joyeux et pur, apportant du dehors un écho de saison renaissante. L'autre partie de la salle est plongée dans le recueillement sévère et grave de cette solennité de rideaux tirés qui plaît à ma compagne.
Plus d'une semaine déjà que vous êtes partie, chère maman ! Quel n'a pas été votre courage au moment du départ et de cette nouvelle séparation dont nous ignorons le terme! Votre noble générosité donne à la mienne une force nouvelle, et nos cœurs, sous le regard de Dieu, s'unissent dans l'expression d'un adieu aussi courageux que tendre. Courage toujours! les années de la vie passent rapidement... l'éternité n'est pas loin avec ses joies qui demeurent ! La séparation est une douleur pour le cœur qui aime, c'est vrai, mais cependant... si étroitement unies dans la soumission à la volonté de celui qui est notre Maître à tous, nos âmes n'ont rien à redouter de la distance... entre elles, il ne peut y avoir d'éloignement ! Et puis, il est un autre sentiment qui verse un charme tout particulier sur notre être; en effet, ne gardons-nous pas, malgré la souffrance, le souvenir de tels privilèges que notre cœur est pris du besoin de crier : Merc:, à Celui qui nous a comblés de ses faveurs?
Les heures de l'épreuve sont comptées ; nos tristesses, pas plus que nos joies, ne sauraient, en ce monde où tout passe si vite, avoir une durée bien longue. Si nous semblons abandonnés pour un temps, si l'horizon parait chargé de nuages, c'est afin que l'occasion nous soit donnée d'offrir à Celui de qui nous avons tout reçu le témoignage de la confiance persévérante. L'avenir ne nous appartient pas, nous n'avons qu'à l'abandonner à la Providence; je le sais, cet acte d'abandon et d'espérance sans limites, qui consiste à dire avec le cœur : « Mon Dieu, je me fie à vous et pour le temps et pour l'éternité », est difficile , car il réclame de notre part une abdication totale. Pourtant c'est là
LETTRES DE LA COMTESSE Diî SAINT-MARTIAL 149
fa seule vraie piété, elle a infiniment plus de valeur que toutes les prières du monde.
a avril 1889.
Je ne reviens pas sur le bonheur de notre doux revoir; il a été bon, mais court, comme tous les instants heureux de la terre. Faut-il s'en étonner? non, car nous savons que les séparations, les éloignements et les deuils sont le pain quotidien de la vie. Il n'y a qu'à s'incliner dans la foi et l'espérance jusqu'au jour où notre soumission à la volonté de Dieu nous aura valu un revoir sans fin. Les joies -i'ici-bas ne sont que des grâces et non un droit; quand on a bien compris cela, peut-on ne pas être reconnaissants ?
1" mai 1889.
Quelle gracieuse pensée d'avoir envoyé cette gerbe de roses fraîches ! La supérieure a été bien touchée de votre attention si charmante et s'est empressée de déposer l'offrande embaumée aux pieds de la sainte Vierge. N'en doutez pas, la reine des anges ne saurait être indifférente à aucun hommage et sa bénédiction retombe douce et abondante sur nous tous.
...Bonne tante Léonie! J'ai vivement ressenti
i5o LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
combien sa perte devait douloureusement vous atteindre... C'est tout tm passé de chers souvenirs qui s'en va avec elle; peu à peu on voit disparaître les générations, on se sent soi-même à la tête de la famille et un invincible nuage de mélancolie envahit le cœur qui bientôt verra toutes ses chères affections brisées ou du moins voilées pour un temps.
*9 mai i88q.
Je suis toute heureuse du passage de papa, car à la vérité je n'osais guère m'y attendre et je l'ai trouvé fort bien sous tous les rapports. Nous avons passé quelques bonnes heures ensemble à causer de tout et de tous. Je me suis arrachée de là le coeur gros, il est vrai; mais enfin si l'on ne sentait pas parfois la saveur du sacrifice dans toute son âcreté, celui-ci ne serait pas complet! Pauvre papa, il avait les yeux pleins de larmes et sa voix tremblait un peu!...
Chère maman aimée, qui regardez les flots grandioses de la mer, le soleil d'or qui les éclaire, le ciel pur et serein, l'horizon sans fin qui se déroule, laissez votre regard pénétrer plus loin encore, au delà des bornes de la vue terrestre, jusqu'à ces contrées radieuses et bénies dont nous ne pouvons même soupçonner les splendeurs inconnues, et dites-moi si la patrie qui nous attend avec les cheis aimés ne vaut pas que Ton sente la fatigue des sentiers, parfois ardus, qui y mènent?
IO juin 18S9.
Les chaleurs ont été très fortes déjà; heureu sèment que voici quelques orages dont les pluies torrentielles vont rendre la température moins écrasante. Les malades n'en souffrent pas, car les salles spacieuses sont bien aérées; pour nous, c'est différent; avec le mouvement constant, nos pieds font un peu l'office du gril de saint Laurent, et quand après avoir trotté toute la matinée sous le lourd vêtement de la pauvreté, on va enfin s'asseoir à dîner, voilà le divertissement qui nous attend : d'abord cette petite pièce est une étuve, et en riant je la baptiserais volontiers de réfectoire économique, car certainement tout l'été personne ne mange rien là dedans. Pour nous désaltérer, de l'eau chauffée à 36 degrés par le conduit du boulanger qui passe dans le mur ; comme distractions de nombreuses mouches dont le vol lourd et enivré montre assez qu'elles ont folâtré dans Tanatomie d'en face; en sortant nous avons la vue de tous les crânes et squelettes des morts de l'année étalés au soleil. Ainsi tout nous ramène vers la grande pensée de la mort, ni plus ni moins que les Chartreux qui, selon la légende , creusent leur fosse et se promènent au milieu des tombes en guise de récréation ! Je me demande jusqu'à quel point je vous amuse, car vous ne pouvez pas envisager les choses de la même façon. Pour nous, la pensée de la mort n'a rien d'effrayant; nous la voyons constamment avec calme ; elle est le but et le terme de nos désirs, de nos espérances, le portique radieux par lequel nous entrons dans ce qui sera vraiment la vie.
15a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
Ainsi l'on va en avant de jour en jour, ne demandant que le pain quotidien chaque matin; la vie s'écoule, les années s'enfuient, les ennuis s'oublient, les peines perdent leurs amertume, et de tout cela il ne nous restera que ce qui sera de va» leur au jour dernier. Vous me direz, chère mère, et en soupirant, encore! que la vie que j'ai choisie est un martyre, que vous n'en comprenez pas l'obligation. Sans doute, elle n'est pas indispensable au salut, il n'est pas indispensable d'embrasser la vie religieuse; mais ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il nous est permis, si nous le voulons, de faire plus que le strict nécessaire et cela à l'exemple du Fils de Dieu. Le Christ eût pu sauver le monde avec un sourire, c'était amplement suffisant pour sauver les hommes... Il a voulu faire davantage pour nous apprendre le prix de la générosité et II a souffert la mort, la mort même de la croix. L'imitation de cette donation immense a fait les martyrs et les saints, voilà tout le secret de cette « folie de la croix » à laquelle le monde ne comprend rien. Au milieu des souffrances, on goûte une grande paix; l'âme ressent, en se sentant à sa place, une espèce de joie qui a son charme bien qu'aucune nuance de souffrance ne lui échappe.
5 juillet 1889.
Le soin des pauvres, en réalité, n'est pas du tout comme on se le figure d'après les romans. « Les regards reconnaissants », a la joie sur la figure »,
« les paroles de gratitude » , tout cela est pure poésie; la vie vraie est de la prose. Le pauvre de sa nature est grossier; souvent hargneux, difficile, sale; quelquefois sournois et défiant. La désillusion et la déconvenue accompagnent forcément notre travail, il y a des souffrances et des fatigues. Qu'y faire? Le temps présent, c'est l'heure de la lutte; il faut se répéter de temps à autre : 0 Courage, mon cœur, soyez en paix! en avant, mon âme! en récompense de vos efforts vous aurez les forces nécessaires pour accomplir la voie tracée, la consolation sera pour plus tard. » — La vie religieuse, du reste, ne saurait jamais être qu'un immense sacrifice, composé d'une foule de petits. Or le sacrifice constant suppose la souffrance; le cœur, l'esprit, le corps, ces trois éléments dont nous sommes constitués, y ont chacun leur part. « Il fallait que le Christ souffrît dans sa chair », nous dit saint Paul. Donc du moment que nous ne nous contentons plus des devoirs imposés aux chrétiens en général, dès lors que nous voulons davantage, nous devons nous attendre à une plus grande part de souffrance. Austères pénitences du cloître ou travail accablant, Carmélite ou Fille de la Charité, — c'est la même chose. C'est volontairement que nous sommes venues, volontairement que nous restons, mettant en pratique la parole d'Isaïe en parlant du Christ : « Il s'est immolé parce qu'il l'a voulu. ■ Pourtant, personne n'a le droit de nous plaindre; nous consentons bien à être incomprises, méconnues, persécutées; mais de la commisération, non... Bon! je relève la tête et me trouve en face de quatre étudiants, installés sur la grande table, les jambes ballantes et les yeux fixés sur moi! Échantillon de l'éducation
piémontaise... Vous comprenez si dans ces conditions il est commode de faire de la correspondance ! Les opérations vont leur train ; plusieurs amputations ces jours-ci. Je serais ravie si je pouvais aller aux ambulances pendant une guerre, car les membres coupés sont ma passion. Je ne manque jamais de les examiner attentivement et de me f.âre raconter toutes les sensations par l'amputé.
JO juillet 1889.
Ne vous inquiétez pas de ma santé, qui n'est pas sérieusement atteinte. Depuis quelque temps déjà je me ressentais de la fatigue; en fin de compte, je me suis mise à tousser. Jeudi dernier, à bout, j'ai dû me mettre au lit. Après une visite consciencieuse, le médecin a déclaré les poumons intacts, une forte irritation des bronches seulement, causée sans doute par les exhalaisons chirurgicales. Il a ordonné un changement d'air avec un peu de repos. Me voici donc prête à partir pour quelque endroit de montagne. C'est pénible au début de la vie de communauté de devoir capituler. En prenant des mesures aussi radicales, j'espère ne pas tarder à me remettre complètement. C'est bien commode tout de même, un mot des supérieures et nous partons, de même que sans ce mot d'ordre nous restons.
13 août 1889.
Maman chérie, il arrive une chose inouïe, charmante, divine. Devinez où l'on nous envoie? Nous allons à Fribourg puiser l'air frais de la Suisse ; les supérieures dans leur bonté m'envoient tout près de vous. Je ne sais du reste où nous tombons; la maison est-elle grande ou petite?... La supérieure est polonaise et fort bien, dit-on. Vous savez que, comme les missionnaires de l'Évangile, nous ne circulons jamais qu'à deux.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Fribourg, orphelinat de la Providence, 2 septembre 1889.
Nos routes se maintiennent à distance et il ne nous sera donné qu'à de rares intervalles de les voir se croiser un moment. Est-on vraiment séparés quand une même affection unit les cœurs, qu'on poursuit le même but et qu'on a les mêmes espérances? Non, n'est-ce pas? Le marche à distance est une épreuve, quand il serait si doux de cheminer ensemble, mais on sent si bien que l'allure est la même et qu'un même terme nous attend. N'êtes- vous pas de mon avis? Courage, encore un peu de temps, tout passe si rapidement ici-bas, et tout ce qui est de la terre, de ses lourdes tristesses et de ses rares bonheurs, disparaîtra pour faire place à une éternité de joie- Je ressens avec vous et pour vous toutes les peines cjui tourmentent votre cœur.
De nos jours il faut nous attendre à des taquineries, des mesures vexatoires, des mesquineries sans fin, car c'est ainsi que procèdent les ennemis de l'Église dans ce siècle mou et lâche. Cette forme de persécution est la plus terrible ; elle réclame de notre part une dose de prudence, de patience, de douceur, de persévérance plus difficile mille fois qu'un élan passager de générosité. Cela fait penser à ce demimartyre dont parle Joseph de Maistre, qui lime au lieu d'assommer et qui certes n'en est pas plus doux pour cela. Je vous connais assez pour savoir que vous êtes à la hauteur de toutes les circonstances ; le dévouement et le zèle que vous déployez porteront leurs fruits, j'en suis certaine. Je n'ai pas besoin de vous l'assurer, vous le savez, votre nom n'est jamais oublié dans mes petites prières et vous avez part à mes quelque» sacrifices.
Merci de m'avoir indique votre sujet du mois de Marie; il m'a paru fort bien choisi et tout à fait adapté aux temps que nous traversons, où l'ignorance et l'apathie du grand nombre détruisent la foi solide et vraie. Ceux qui ont de la jeunesse à instruire ont une lourde mais noble tâche ; de nos jours il faut à la piété un fond d'instruction sérieuse, capable de résister aux insinuations sophistiques de tant d'esprits déviés. C'était d'ailleurs déjà l'avis de saint Jérôme, qui dit que la piété ignorante, bien ue bonne, n'édifie qu'elle-même et que l'instruction est indispensable pour édifier les autres et les entraîner. Ce sujet vous convenait parfaitement et je suis sûre qu'en voyant votre zèle Notre-Seigneur aura béni tout particulièrement votre parole. Je sais à quel point votre cœur se met de la partie, et je
n'ai qu'un regret, qui date de loin, celui-là, c'est de ne pas vous entendre.
... Je vois souvent Mgr Mermillod, que j'ai trouvé très changé comme santé; il est épuisé par tant de réceptions et de fatigues de tous genres, mais c'est toujours le type du prélat aimable et distingué. Il a une manière de me mettre sur un piédestal, en racontant mon histoire à chacun, qui m'agace un peu. Cela me vaut une avalanche de visites ; même der inconnus qui m'arrivent « de la part de Monseigneur » pour m'allonger des phrases ! Je n'aime pas être sur le chandelier ainsi et il me tarde de reprendre la bonne petite vie cachée au fond d'une salie d'hôpital.
A Berne, je reçois un accueil au delà de mes espérances; pensez donc, deux religieuses se promenant chez mon père! Ma présence n'y est pas inconnue, aussi y a-t-il toujours des visites; il se mêle de la curiosité certainement, mais absence complète d'hostilité. A la gare, je rencontre souvent des connaissances, et on vient me seluer de toutes parts. Ma mère est radieuse de joie; mes frères sont ravis; mon père a oublié les préjugés d'autrefois. Dans les rues de la ville (il est vrai que nous n'y allons que fort rarement) on nous regarde, bien entendu; mais je n'ai pas pu saisir un seul mot de moquerie... En somme, c'est un succès complet pour notre cher habit. Notre-Seigneur est bon, n'est-ce pas? Nous sommes allées à Berne quatre fois et je compte y retourner; ne le dites pas trop haut, car, bien que mes permissions partent de Paris même, c'est une situation si exceptionnelle que les supérieures euxmêmes se l'avouent à peine. Les uns ou les autres de ma famille viennent souvent à Fribourg; le reste
du temps, nous nous promenons dans les environs. Le temps est splendide, l'air paraît celui de la montagne en comparaison de Turin. Ma toux diminue et je me sens bien plus vaillante.
Vous pensez que ma première visite a été pour cette tombe aimée qui renferme mon bonheur terrestre. Aurait-il jamais rêvé, lui, qu'une Fille de la Charité viendrait s'agenouiller là? Je n'ai pas besoin d'aller vers ce coin de terre pour voir se dresser devant moi tout un passé; aucune minute n'est effacée de ma mémoire et je sais bien, moi, que le souvenir d'une affection comme était la nôtre dure éternellement.
Je termine en courant, car il est tard et ma compagne me fait remarquer que je dépasse de beaucoup l'heure réglementaire. Oh! pour une fois, le bon Dieu tournera la tête en souriant.
Ne trouvez-vous pas touchante cette fin du nom de votre famille? Les trois derniers qui le portent se consacrent à Notre-Seigneur...
A SA MÈRE
Fer ne y, 12 septembre 1889.
... Que faites- vous tous là-bas? Le même soleil d'or qui vient danser en rayon lumineux sur mon papier éclaire en plein le péristyle, et je vois votre déjeuner attendant dans la fraîche brise du matin. Il est huit heures, c'est encore un peu tôt peut-être. Quelles bonnes semaines viennent de s'écouler, n'est-ce pas? Ces journées rapides resteront longtemps comme un doux parfum embaumant nos sou-
venirs. Il est vrai, c'était court... mais où sont les joies qui durent? Le revoir n'est-il pas toujours suivi de l'absence sur cette terre de séparation? Courage, un joui viendra où nous n'aurons plus à le prononcer, ce mot d'adieu qui retentit si tristement à nos cœurs à l'heure présente. Pour le moment contentons-nous des furtifs croisements de nos routes, c'est déjà une faveur de se retrouver ainsi...
La supérieure d'ici nous a reçues d'une manière aimable, toute franche, ronde, à la bonne; elle nous donne la clef des champs avec une cordialité ravissante. Figurez-vous une gentille maisonnette, bâtie par Voltaire, en face de l'avenue du château, aux confins du village, pauvre, mais proprette, située dans un paysage verdoyant et gracieux, avec un grand jardin. C'est là que vivent quatre sœurs, menant une existence laborieuse, élevant une cinquantaine d'orphelins, faisant la classe, dirigeant l'ouvroir, visitant les pauvres à domicile et tenant la petite pharmacie de l'endroit. Sans fonds, après avoir été persécutées et chassées d'endroit en endroit, elles sont venues s'installer dans la maison que leur a donnée Mgr Mermillod il y a quatre ans. On fait faire les arrangements nécessaires; 8,000 fr. de réparations et pas le sou en caisse ! La Providence ne les a pas abandonnées, tout est payé et le travail abonde. Quels dévouements inconnus dans ces vies cachées au fond d'un village, avec toutes les privations qu'impose la pauvreté !
Elles sort bonnes et charmantes, ces chères sœurs... Le temps est en fête; il est positivement radieux, la végétation riche se détache sur un fond de montagnes blanches, l'air est d'une pureté délicieuse...
i6o LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
Chambéry, 15 septembre 1889.
Quelle bonne attention, d'avoir combiné les cour riers de manière à ce que dès mon arrivée ici j'y trouve votre chère écriture ! . . . Notre séjour à Genève s'est continué par un soleil radieux; vendredi, de onze à six heures, nous avons vogué sur le Léman. Ici, l'établissement est magnifique, tout neuf, bien organisé, situé en face d'un paysage charmant malgré la tristesse répandue sur cette pauvre Savoie. Cent cinquante gamins de trois à dix-huit ans y font un tapage, un train inouï; c'est un mouvement perpétuel et fort bruyant. Je crois que toutes les deux nous aurions quasi envie d'y rester! On parle de préparatifs de guerre; on vient de désigner la maison pour loger les troupes... et dire que nous serions en camp ennemi! Sans doute la Charité n'a pas de drapeau, mais soigner des bersaglieri au lieu de nos charmants petits hussards 1 1
Turin, 20 septembre 1889.
Médecins, infirmiers et malades m'ont fort bien accueillie. Ce qui vous amusera, c'est que le docteur n'a pas voulu qu'on écrivît au jeune homme de venir chercher son bras. « Quand sœur Blanche, disait-il, resterait absente pendant trois ans, il faudrait que ce membre l'attendît (1). »
(1) Bras artificiel d'un genre nouveau, que sœur Blanche avait fait venir pour un jeune homme amputé de sa salle.
Tous ces jours je me plonge dans la fabrication des toiles de pansement. En rêve, je me vois au milieu de myriamètres de bandes dansant une sarabande autour de moi; elles m'enlacent, m'embrouillent et m'étranglent, quand pourtant... leur métier serait de se nouer en un lien solide et indestructible pour m'attirer un jour au Ciel !
Comme j'ai essayé de vous l'expliquer souvent, notre vie est un tissu de sacrifices, aussi bien que celle des religieuses grillées; les austérités du cloître sont remplacées chez nous par les fatigues d'un travail constant, la gêne en mille détails, la vie commune, et plus peut-être qu'une Carmélite, nous avons besoin d'une grâce spéciale du Ciel pour conserver l'esprit religieux au milieu du frottement incessant avec l'extérieur.
... Nos petites idées, nos petits plans, nos petits projets sont peu de chose vraiment ; il faut agrandir nos cœurs, élever no? pensées par delà la ruine de nos espérances temporelles et ne pas perdre de vue qu'au bout de chaque peine acceptée se trouve un diamant. Saint François de Sales, cet esprit doux et aimable, dit que toute chose a deux faces et qu'il faut toujours la regarder du côté gracieux. Je voudrais que vous puissiez parcourir les Lettres du grand évêque de Genève; il y a des choses charmantes, des nuances ravissantes, malgré le fatras fatigant du style de l'époque. Je me souviens d'une de ces lettres, où il décrit toutes les jolies pensées qui lui sont venues en regardant, de sa fenêtre, par un jour maussade et pluvieux, deux pigeons qui se becquetaient dans la cour!
Henry m'a écrit et je vois que ses impressions sur l'Exposition, le monde qu'on y trouve, le genre, sont
ti
i6a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTiAL
ce que je pensais : o C'est une immense foire d'un composé extrêmement démocratique », dit-il... Les grandes traditions s'en vont, les idées élevées ont fait leur temps, les flots de la vulgarité montent si haut qu'ils ont tout englouti... Ni Dieu, ni roi, ni cœur, ni patrie, ni devoirs, ni caractères; il n'y a plus rien qu'une immense chasse au plaisir et à l'argent ! C'est triste d'assister à ces effondrements graduels d'une nation jadis brillante et, pour moi, j'y trouve matière à bien des graves méditations philosophiques.
On apporte un gamin de sept ans avec la tête écrabouillée par une vilaine chute; il va mourir, j'y cours.
10 novembre 1889.
Je suis très touchée de voir quel souvenir vous avez conservé de la date de ma prise d'habit. Pour moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que si j'avais à recommencer, je marcherais par les mêmes sentiers. Quant aux termes élogieux que vous me prodiguez, je vous prie de ne pas les croire « arrivés » ; je ne mérite rien de pareil, n'ayant fait que ce que je regarde comme mon devoir, et très mal encore, avec mille défaillances. C'est la grâce de Dieu qu'il faut admirer* elle est toute puissante et sans elle nous ne pourrions rien faire.
Merci de votre intérêt pour le bras de mon jeune homme, qui est veDu un jour avec un immense fromage de chèvre de ses montagnes en manière de
reconnaissance; il était ravi de sa jolie main. Depuis j'ai placé une jambe qui a occasionné aussi de la joie. Pauvres gens, ils sont bien reconnaissants de peu de chose. Quand on a donné sa vie aux pauvres, qu'est-ce que de leur donner de l'argent? Quelquefois tout de même, il faut passer par des moments émotionnants ; ainsi l'autre soir on a apporté un homme superbe, à l'agonie déjà, et crachant le sang sans interruption ; il venait de tomber sous un gros char. Pendant deux heures, je suis restée penchée sur lui à le tenir, à lui parler; à neuf heures et demie, je l'ai consigné mourant à la sœur de nuit; il a expiré au milieu de souffrances atroces un quart d'heure après. Dans quel état j'étais ! cornette, figure, collet, tout était rouge, d'un sang robuste et jeune.,.
8 décembre 1889.
Les semaines s'envolent à une allure vertigineuse; voilà bientôt une nouvelle année qui va commencer. Sans doute, elle nous tient en réserve des surprises peu faites pour l'envisager gaiement; la nouvelle loi qui est en train de passer ou même a déjà passé amènera peut-être une laïcisation générale en Italie. C'est triste d'assister à ce spectacle d'une bande de gens sans foi ni loi qui livrent les malheureux à des soins mercenaires où le dévouement ne saurait tenir la place principale. Pour nous individuellement, cela ne nous fait rien du tout; nous sommes trop peu pour répondre aux nom-
breuses exigences et nous serons vite casées ailleurs. A mesure que la partie civilisée du globe terrestre devient sauvage, l'Asie et l'Amérique s'ouvrent au christianisme; c'est un déplacement, voilà tout
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, 23 décembre 1889.
Vous avez, mon cher Paul, grandement raison de vous plaindre de mon long silence ; hélas ! je le garde avec tous et, sauf quelques lettres à ma mère, je n'écris presque plus à personne. Adieu les correspondances régulières, adieu les chères causeries avec les amis absents, tout cela est fini, passé; une nouvelle vie a commencé pour moi, toute de travail et d'immolation, et je n'ai plus une minute pour la lecture ou la correspondance. Toujours à trimer, trotter, ranger, plongée jusqu'au cou dans d'incessantes occupations matérielles, il n'y a plus rien, rien pour satisfaire l'esprit... j'allais presque dire, le cœur, car enfin l'existence devient une course de portefaix, la partie spirituelle de notre vocation ne trouvant plus guère à s'exercer. C'est dur, direzvous?... Oui, très dur, je ne ferai pas de la banalité avec vous et je vous dirai simplement que c'est le martyre de tous les instants. Renoncement absolu et sans retour à tout attrait personnel, travailler comme un nègre, ruiner sa santé, à toute h >ure savourer le sacrifice dans ce qu'il a de plus torturant, voilà notre vie. Je ne charge pas le tableau, croyez-le, et d'ailleurs je suis très contente, étant convaincue d'être dans le Vrai. Ne faut-il pas
souffrir pour gagner le Ciel à plusieurs? Et puis, n'ai-je pas connu jadis les joies d'un bonheur dont le souvenir seul suffit à éclairer bien des heures de tristesse? Pour en finir avec ma personne, et répondre à vos affectueuses questions, je vous donne le bulletin de ma santé, qui n'a rien de trop réjouissant. En me reportant à une année en arrière, au début de ma vie de communauté, je constate une notable diminution de forces; je me traîne, c'est tout dire, mais j'arrive à remplir mon office sans trop laisser de lacunes. Ce n'est plus le siècle des martyres sublimes, Dieu ne demande pas de nous des efforts héroïques, une mort affrontée au milieu de la foule et des bêtes féroces... non, ce qu'il veut, c'est la lutte dans les détails, la mort lente et par morceaux, sans applaudissements, sans bruit, les petites persécutions agaçantes, ces ennuis qui usent et qui rongent. Tout le reste n'est que rêverie et illusion ! Peu importe le quand, le comment et le où, pourvu que notre vie soit sacrifice et immolation. Notre- Seigneur n'est-il pas le maître de nous faire faire ce qu'il veut?
... Il me semble surprendre un nuage de mélancolie qui maintenant ne vous quitte guère plus ; pourquoi, cher frère, pourquoi le laisser grandir ainsi? Vous attendiez- vous peut-être à n'avoir plus de contrariétés, à voir s'ouvrir devant vous un horizon doré? Plus nous avançons dans la vie et plus les peines deviennent accablantes, ou plutôt plus nous leur permettons de nous accabler; est-ce que vraiment nos forces diminuent et ne réagissent pas suffisamment, ou bien est-ce ce sentiment indéfini qui fait que l'on se sent aspirer à autre chose? Vous verrez diminuer l'influence de votre bien-aimé Pont-
l66 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MaRTIAL
Levoy; à chaque rentrée ce sera une déception nou velle, ceux qui autrefois se dévouaient corps et âme à l'œuvre se désintéresseront peu à peu, parce que tout s'use en ce monde et qu'ils seront lassés des incessantes difficultés ; les personnes qui vous conviennent seront éliminées ; vous verrez tout changer autour de vous; une tristesse d'agonie s'emparera parfois de vous, et au milieu de ce dépouillement graduel et inévitable vous saurez rester ferme et paraître extérieurement calme et tranquille. Pourquoi?... parce que c'est là ce que Notre-Seigneur demande de vous, qu'il vous veut; que loin de Lui refuser quoi que ce soit, vous voulez Lui donner généreusement tout votre être, consacrer vos forces à son service comme II le veut et souffrir parce que telle est sa divine volonté? N'est-ce pas ainsi? Je ne voudrais pas avoir l'air de vous prêcher, mon cher Paul, ce serait parfaitement déplacé; je vous dis seulement ce que pense, car je sais que depuis longtemps vous avez renoncé à vos goûts pour plaire au Maître que nous aimons et que nous voulons servir uniquement.
Oui, notre royaume n'est pas de ce monde, mais aussi qui perd sa vie, la gagne. La pensée que d'autres, ceux qu'on aime tant, pourront en profiter, est si consolante et si pleine de réconfort, que rien que le souvenir vous donne le courage qui parfois fait défaut. Allons, toute souffrance a une fin, c'est la consolation suprême, et a souffrir passe », mais a avoir souffert » ne passe pas, c'est-à-dire que le prix en est à jamais inscrit.
A M. E. CORRAGIONI D'ORELLl
Turin, 4 janvier 1890.
... Faire preuve de bonne volonté; c'est tout ce que Dieu demande de nous, et c'est à ces âmes-là que les anges ont promis la paix, la nuit de Noël. Il ne s'agit point de cette tranquillité toute extérieure que le monde appelle de ce nom. Oh! non, celle-là est fragile et éphémère, un rien la renverse, un rien la détruit. La paix de Dieu, c'est ce sentiment profond, durable qui ravit l'intime de notre être et dont le grand Apôtre a dit qu'elle excellait au-dessus de tout autre sentiment : Quae exsuper at omnem sensum. Qu'importent alors les difficultés de la vie, les ennuis dont on est abreuvé, le dégoût même? Tout cela, c'est une épreuve, souvent bien dure au cœur, il est vrai; cela peut être une source de tentation, mais si notre âme est contente, si elle se sent dans le vrai, si Dieu est avec nous, qu'importe? Croyez-moi, cette paix est un diamant de prix; pour le conserver, il ne faut reculer devant aucun sacrifice.
Dieu agit lentement; les coups de foudre et les illuminations subites sont l'exception; de loin il prépare les âmes; telle ou telle circonstance, si minime en apparence qu'elle nous échappe, a parfois une grande influence sur notre vie et nous comprenons plus tard le pourquoi de tel fait...
C'est le présent qui est précieux, le présent qui peut mériter et qu'il ne faut pas négliger, car seul il a cours dans le Ciel. Sou venez- vous des pro-
messes faites à Abraham, et soyez sûr que les bénédictions les plus abondantes tombent sur ceux qui
savent obéir. Vivezdonc, sansangoisse et sans trouble pour l'avenir, accomplissant chaque jour votre devoir de chrétien et de gentilhomme; point de tristesse morose, point de petitesse de cœur, point de transac tions honteuses; une grande loyauté en tout, le cœur ouvert à toute idée généreuse et grande, mais sans enthousiasme capricieux.
... Le Vrai m'unit à vous plus que jamais par la prière, car, ne l'oubliez pas, l'intelligence et la volonté sont sœurs, toutes deux ont besoin du secours d'En-haut. Encore une fois, confiance et paix, abandonnons-nous à la volonté divine ; l'abnégation de nos vues personnelles est magnifiquement récompensée. Si la vocation religieuse doit être le prix de vos incertitudes, vous direz avec moi, comme les rois mages au jour de l'Epiphanie : c'est la grâce des grâces de recevoir le privilège de demeurer aux pieds de Notre-Seigneur. Prions sans relâche, non pas pour que nos propres désirs soient exaucés, mais que la volonté de Dieu ne rencontre point d'obstacle en notre âme. Que Notre-Seigneur vous bénisse et vous mène là où II le veut !... Que cette année soit une année de paix pour vous!...
A SA MÈRE
Turin, 19 janr'er 1890.
L'infiuenza règne ici; Turin est, paraît-il, fort éprouvé; notre hôpital a perdu deux médecins de
valeur, dans la force de l'âge, emportés tous deux par une pneumonie rapide. La mort du prince Amédée cause une consternation générale et je pense que l'enterrement va être une manifestation enthousiaste. Cela doit être l'effet de l'entraînement qu'éprouve chaque nation pour la famille de son roi, car personnellement il y aurait bien des réflexions à faire sur cette figure de viveur, flétri et usé avant l'âge... Enfin, le voilà disparu de ce monde; nous passons tous, riches ou pauvres, victimes du devoir ou simples jouisseurs de la vie.
L'année s'annonce sérieuse tant par les événements politiques que par les épidémies qui ravagent presque tous les pays. Pourtant, pourquoi ajouter aux inquiétudes du présent les angoisses sur un avenir fort problématique? Le choléra ne m'effraie pas plus que l'influenza : d'abord en Asie il a existé de tous temps, et ce n'est pas une raison pour qu'il sévisse avec force en Europe, parce que quelques chameaux ont jugé à propos de s'en aller de leur démarche dandinante à travers les champs de roses et les radieux paysages de l'Asie Mineure plutôt que de traverser le pays de ces Russes à moitié sauvages. Leur inspiration me plaît et, le cas échéant, je ferais de même. Plaisanterie à part, il est certain que les chaleurs de l'été pourraient nous amener des cas plus fréquents de cette maladie dont les grandes villes offrent toutes les années quelques cas. A la garde de Dieu! nous sommes très dures à mourir; ne souriez pas, c'est vrai, la cornette survit à tout, une Providence spéciale veille sur nous, et au milieu des infections des salles d'hôpitaux et sur le champ de bataille. Vous devriez être fière que votre fille ait été appe-
lée à une aussi belle vocation et heureuse de l'y voir. Du reste il faudra mourir une fois, cette perspective n'a rien d'effrayant, et si ma vie ne devait pas se prolonger beaucoup, je n'y verrais qu'une attention du Ciel. Vivante ou morte, je vous aimerai toujours tendrement, mère chérie, et ne cesserai pas de prier pour vous tous. N'oubliez pas que si je trime pas mal ici-bas, il m'attend, lui, là-haut; il souffre aussi, car sans moi il ne peut y avoir de bonheur pour lui et le jour de la réunion seul pourra être le signal de la joie sans nuages.
33 février 1890.
Je suis contente que vous appréciiez l'histoire de sainte Paule; elle est magnifique et écrite en un langage charmant . N'oubliez pas que ces existenceslà sont le fait de très rares exceptions, car il est donné à bien peu de les imiter . Dieu merci, on peut faire son salut sans être obligé à un vol aussi audacieux dans des sphères de cette hauteur! C'est l'honneur et la gloire du christianisme de donner parfois occasion à certaines âmes d'élite de grandir ainsi, mais cela reste la très petite exception. La haute noblesse romaine de ce temps était de trempe généreuse et fière, il fallait à ces cœurs héroïques des sacrifices de prix. Le vieux saint Jérôme était un peu austère dans sa direction, il est vrai; mais il savait la valeur des personnes distinguées qui avaient affaire à lui, et pour de pareils aigles il ne pouvait indiquer des allures de moucherons. N avait-
il pas été lui-même un des jeunes gens les plus brillants et des plus intelligents? lancé dans la haute élégance et les plaisirs les plus captivants? Voilà ce qu'il y a de magnifique dans ce que Dieu a créé : les uns peuvent être comparés à d'innocents et minuscules insectes dont le susurrement ne s'étend qu'à un rayon mignon, puis il y aura un lynx aux yeux voyants; à côté de l'aigle planant à des hauteurs inabordables au vulgaire, se trouve une fort modeste poule pondant tranquillement ses œufs. Chacun son utilité, ses talents à faire valoir, et chacun rendant compte de la somme d'intelligence confiée. On mettra bourgeoisement à la broche la pauvre poule qui sera encore succulente, mais y mettra- t-on l'aigle? Oh! non, il est fait pour les cimes altières : — Ce sont des comparaisons qui me viennent parfois; vous plaisent-elles?
19 mars 1890.
Si vous saviez, chère mère, comme je suis joyeuse à la perspective de votre arrivée prochaine! quel bonheur de vous revoir après tant de mois; je compte que ce séjour sera un repos et que vous retournerez à Berne avec une provision renouvelée de forces physiques et morales. Quant à papa, je n'ose pas espérer qu'il vienne maintenant, ce sera pour un autre moment, car ma joie ne saurait être complète si je ne le revois pas aussi.
... Ah! combien on trouve rarement à qui causer comme on aimerait à le faire, c'est-à-dire à traiter
17a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
des sujets élevés, dans un dialecte choisi, dans les termes courtois d'un échange paisible de pensées. Combien peu nombreux sont les esprits qui savent vivre habituellement dans le domaine de la pensée, qui aient le don de la devination des nuances ! Le grand nombre adore à deux genoux, comme une idole, le convenu, le terre'à-terre et se perd dans la banalité et l'insipidité!
Me voici obligée de terminer; j'ai là trois de vos chères épîtres, mais comment répondre à tant de pages quand on n'a que quelques instants coupés et hachés à y consacrer? Certes, si jamais j'avais eu des prétentions au style épistolaire, j'en serais forcément débarrassée aujourd'hui ; heureusement que je n'ai jamais rêvé d'être l'émule de Mme de Sévigné !
J'apprends aujourd'hui la démission de Bismarck; c'est le seul fait politique que je sache, mais peu importe; le monde peut tourner, les empires crouler, les révolutions se succéder, la franc-maçonnerie faire son œuvre, les Filles de la Charité existeront toujours et passeront à travers les siècles en soignant toutes les misères. Qui sait si l'année se passera sans guerre? C'est le secret de Dieu; les ambulances et les champs de bataille verront-ils sœur Blanche?...
n mai 1890.
Ne vous faites pas de la peine de ce que vous avez cru me sentir une nuance de tristesse. Ce n'est pas ma vie actuelle qu'il faut accuser, je suis sûre
et certaine d'être à ma place jvouloir me voir une gaieté joyeuse serait de la folie, puisque ce serait oublier qu'un lourd malheur a brisé mon existence. Je ne me plains pas; ma part de bonheur a été large et grande, c'est précisément à cause de cela que mon cœur y est resté accroché tout entier. De bonheur, de satisfaction, de joie, il n'y faut pas songer, c'est fini à tout jamais sur cette terre. Si j'ai renoncé à toute joie humaine, j'ai trouvé une perle précieuse, après laquelle on court fort souvent en vain dans le monde : c'est la paix de l'âme, qui à elle seule vaut mieux que tous les bonheurs fugitifs et les biens de la terre.
N'est-ce pas consolant de penser que nous ne traversons la vie qu'une fois, rien qu'une, et même pendant ces courtes années nous jouissons de tant de privilèges que pour un peu de tribulations supportées avec patience (la générosité n'est même pas nécessaire) nous goûterons une éternité de bonheur et de joies que rien ne pourra troubler? — Il ne faut pas douter de la miséricorde d'un Dieu qui, ayant cherché ce qu'il pourrait faire pour nous sauver, n'a rien su trouver de mieux à donner que Lui-même! La justice de Dieu est parfaite, c'est vrai; mais, dit saint Jacques, sa miséricorde et sa tendresse sont plus infinies encore.
Ah ! qu'on le prenne comme on voudra, la vie est une broche qui vous traverse de part en part. Toute la différence est dans les qualités de la viande ; les unes doivent être surprises par un feu ardent pour être succulentes, les autres mijotent sur une flamme douce mais constante. Feu pour feu, il faut toujours rôtir; l'important est de ne pas sentir le brûlé !
L'autre jour il y a eu un terrible exemple de la lâche férocité des maris piémontais ; on a apporté une femme expirante, avec des coups de revolver à la gorge, dans le ventre, et la malheureuse femme était sur le point d'accoucher! Tous les chirurgiens de l'hôpital étaient autour d'elle ; on attendait son dernier soupir pour sauver l'enfant; l'infirmière tenait un verre d'eau pour le baptême. Au bout de deux heures la mère était morte, la petite fille arrivée à bon port, et la supérieure 1* portait à l'Enfance abandonnée où, du reste, elle est morte peu après, heureusement pour elle, car avec un pareil père qu'eût été son sort?
La belle « Comtesse de Chambord » fait nos délices dans la chambre de communauté ; les fleurs se multiplient. Ainsi, chère maman, votre souvenir fleurit sans cesse au milieu de nous.
18 mai 1890.
Je vois des rayons de soleil qui dansent gaiement en haut des carreaux, et j'en conclus que là-bas che? vous on doit commencer à ouvrir les yeux (il est sept "heures et quart) par une belle matinée de printemps. Comme il doit faire bon à la campagne, à l'air embaumé et frais! N'allez pas me plaindre de ne respirer que l'atmosphère lourde et chargée de notre Saint-Jean; au dehors, il fait beau, c'est vrai, mais c'est le Piémont, c'est l'étranger, c'est l'exil..., Et le ravissant sonnet de Victor Hugo retentit mélancoliquement à mes oreilles : « Le mois de mai
sans la France, ce n'est pas le mois de mai! »... et sous ce terme de France j'entends, non pas étroitement tel territoire limité par les mers et les montagnes, mais bien la patrie, tout ce qui m'est cher et tout ce que j'aime.
J'espère que vous voici installée à la campagne et que vous vous reposerez un peu, n'est-ce pas? Quand quelques petits détails n'auraient pas la perfection désirée, où serait le mal? L'important, chère mère, c'est que vous vous créiez des moments dans la journée où vous vous reposiez d'esprit et de corps, secouant les ennuis de la maison, chassant de force les soucis importuns; à moins que la lecture d'un roman nouveau ne vous tente, mais par exemple pas le dernier de Zola, dont quelques analyses faites en l'air par des jeunes gens peu distingués arrivent quelquefois à mes oreilles... Je vous laisse à penser ce que cela peut être. Décidément, pour rester sans avoir l'air de comprendre, au milieu de ces étudiants il faut une sœur qui sache tout ou qui ignore tout. Si j'étais supérieure, je tremblerais de mettre une sœur dans une clinique.
L'autre jour il y a eu un grave accident, l'explosion d'une chaudière dans une fabrique de dynamite d'Avigliano, ce joli endroit, presque au pied de la Sacra San Michèle, endroit que vous n'aurez pas oublié puisque c'est là que nous nous sommes séparées lorsque je suis partie pour le séminaire. Il a fallu en grande hâte envoyer des infirmiers sur place, car dans les hôpitaux de campagne on n'est pas monté pour parer à des extras de ce genre. Le résultat a été une quinzaine de morts et environ vingt-cinq blessés , tous brûlés à la tête et aux
mains, dont une bonne partie se trouvent chez nous. Vous souvient-il des paroles que dit Mgr Bougaud quelque part à propos de la fondation de notre Compagnie, dans un temps où on ne connaissait que les religieuses cloîtrées et où saint François de Sales lui-même, effrayé de la hardiesse de son projet primitif pour la Visitation, s'était décidé à cloîtrer aussi ses religieuses? Il dit ceci : « L'Espagne a de plus grandes contemplatives, l'Italie de plus grandes recluses, l'Angleterre et l'Allemagne des vierges plus savantes; mais c'est à la France qu'il a été donné de créer la sœur de charité, ce type de la religieuse moderne et depuis tantôt trois siècles la création de saint Vincent de Paul a servi de modèle à des centaines de communautés qui ont essayé d'imiter les Filles de la Charité sans jamais arriver à les égaler. » Bienheureux les persécutés, voilà qui sera sans doute notre mot d'ordre pendant bien des années
•5 mai 1890.
Sans doute, vous aurez reçu le volume que j'ai fait partir hier et que je vous ai envoyé pensant vous procurer une petite distraction. J'ai entendu parler de cet ouvrage, et comme j'ai eu l'occasion autrefois de voir des personnes connaissant la femme distinguée dont il s'agit, que j'avais lu en partie ses romans, je n'ai pu résister au désir de le lire. Quand un livre me plaît, je pense à vous de suite, mère chérie il vous fera passer quelques
heures agréables, et aussi aurez- vous l'occasion de le prêter de côté et d'autre. Je ne possède pas de bibliothèque. Quand par hasard j'achète un volume, il s'en va courir et je n'ai qu'un souhait, c'est qu'il ne revienne pas!
Vos amis les Leveson Gower, de Berne, sont sans doute proches parents de Lady Fullerton ; peut-être même serait-il le fils de Freddy Leveson Gower, ce frère préféré. L'auteur sera bien accueilli dans votre esprit, si je vous dis que c'est elle qui a fait venir nos sœurs à Londres. Cette vie est intéressante à plus d'un point de vue, car elle se rattache à des époques mémorables; après une enfance passée presque à la cour de Charles X et de Louis-Philippe, elle a été en relations avec le monde politique et littéraire et a assisté à bien des événements. Frappée dans la plus grande affection de sa vie, elle a su porter noblement son malheur. C'est elle qui a dit ce mot si vrai : 1 Un malheur écrasant simplifie bien des choses. » En effet, ce n'est plus la peine de se perdre en rêves illusoires, en projets fantastiques; de courir après les joies, les satisfactions, les plaisirs; d'un seul coup on voit que tout est fini et que le charme de l'existence est rompu sans retour. N'oubliez pas de chercher à vous procurer aussi la Vie de Mme de Swetchine, cette autre femme de valeur, par le comte de Falloux, je crois. Décidément, nous autres femmes, nous savons être vraiment nobles, ne trouvez-vous pas?
C est bien vrai que partout où l'on jette les yeux, il y a de la tristesse; cachée ou apparente, d'une manière ou d'une autre, la croix se trouve partout. Plus les gens sont simples et plus leur résignation à la grande loi de la douleur est touchante. Ainsi, le
garçon qui vous intéressait au premier lit de ma salle a une façon admirable de comprendre cette soumission absolue à la Providence; l'autre soir, en causant, il me disait : « Oh ! moi, ma sœur, j'ai eu bien ma part de souffrances; aussi je peux m'en aller tranquille. » Et cela, d'un air naturel, trouvant tout simple qu'il fallût souffrir, convaincu que s'il a fallu que « le Christ souffrît pour entrer dans la gloire », tout chrétien devait naturellement suivre la même route. Vraiment, il y a parfois dans un ignorant plus d'élévation d'âme et de véritable grandeur que parmi les esprits doués des plus belles intelligences.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, a6 juin 1890.
... Que de places vides depuis quelques années! Te ne sais si c'est une originalité à moi, j'ai souvent entendu parler du temps qui atténue tous les regrets, qui adoucit tous les chagrins, voire l'amertume, dans une ombre de quasi oubli, et moi je ne constate qu'une chose, c'est que l'absence de l'ami tant aimé creuse, ronge, mine le cœur et l'âme; que ces cinq dernières années me paraissent avoir duré cinq mille siècles. Que la volonté de Dieu soit faite, c'est le seul point important dans la vie.
Quelle joie ce serait de nous revoir, de causer de nos souvenirs, de nos amis! Reverrai-je jamais ma chère France, patrie de mon choix, que pour cette raison j'aime autant et peut-être plus que mon pays natal? Je crains d'être pour longtemps dans cette, province du Piémont, si contraire à ma nature
morale, à moins que, la vie m'usant beaucoup, je ne sois sous peu près de m'en aller dans l'autre monde. Quel plaisir de penser que cette vie ne dure pas toujours et qu'après il y en aura une autre, où le sacrifice aura enfin cessé d'exister!
A SA MÈRE
Turin, 6 jaillet 1890.
Je ne suis nullement à plaindre, étant à ma place, et ne suis pas comme tant de personnes dans le monde, perpétuellement ballottée entre de nombreux regrets et des rêves irréalisables plus nombreux encore. Je n'ai cherché qu'une chose : le sacrifice. Dieu merci, je l'ai trouvé et puis en savourer le goût à toutes les heures de l'existence. Quelqu'un a dit ce mot charmant :« Le sacrifice, c'est le charme de l'amour. » En effet, n'en est-il pas la partie la plus sublime? Comme je voudrais pouvoir vous faire comprendre les bénédictions de l'immolation ! Comme vous serez consolée de tout ce que vous fait souffrir notre séparation, au jour de l'éternelle réunion! Alors vous saisirez d'un trait la magnifique économie de l'épreuve et vous vous réjouirez de cette vocation qui vous paraît étrange maintenant, a L'aumône procure le salut », dit l'Écriture, et ailleurs : « Faitesvous des amis qui vous reçoivent dans les taber nacles éternels. » Oui, ils seront tous là pour vous ouvrir les portes, ces pauvres et ces malheureux que sœur Blanche aura soignés, consolés, nourris, vêtus, logés Ce n'est pas l'aumône de la fortune qui est la plus méritoire, mais notre gloire et notre bonheur,
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à nous Filles de la Charité; c'est ce don intime de nous-mêmes; c'est d'user notre vie, de l'abréger, de la prodiguer pour le service du prochain, et plus particulièrement du pauvre. Voilà ce qui plus tard fera tressaillir vos cœurs d'allégresse et vous vous étonnerez d'avoir si peu compris, durant la vie, ce qui fera pendant l'éternité le ravissement de vos âmes. Courage ! la vie passe, chaque jour nous rapproche de la fin et bientôt tout ce qui est de la terre, de ses lourdes tristesses et de ses rares bonheurs, aura disparu sans retour.
Je parcours en ce moment avec une grande jouissance intellectuelle quelques conférences du P. Monsabré, et je les trouve si belles que je me demande si je ne vais pas vous en faire profiter avant de les renvoyer. C'est une doctrine magnifique; certains passages d'une éloquence élevée. Bien qu'il n'ait ni la distinction du langage, ni l'harmonie de Lacordaire, je suis certaine qu'il en restera davantage pour la postérité, les idées étant solides et philosofiquement raisonnées et développées. Vous les lirei avec intérêt, je crois ; je vous recommande seulement de les prendre avec suite, afin de goûter le développement graduel. Faites attention à la page 16 de la quatorzième conférence intitulée « l'Amen du sens esthétique b ; dans « l'Amen de la vie sociale » il y a des appréciations splendides sur la manie insensée des rêveurs qui veulent niveler la société sous prétexte de l'améliorer.
29 juillet 1890.
Hier, c'était grande fête pour nous, la Saint Vincent, et dès le matin nous étions presque toutes par les rues à nous rendre à la Mission (église de nos missionnaires Lazaristes). A quatre heures et demie sonnantes, nous étions rue Cavour. C'est incroyable comme il y a du monde dehors à cette heure-là, les uns commençant leur journée de travail, les autres se rendant à la messe; plusieurs groupes aussi allant évidemment chercher un peu d'air respirable au dehors, par un des trains du matin. Le discours était beau, éloquent même et comme nous ne sommes pas gâtées sous ce rapport, nous en sommes revenues contentes. Si vous aviez entendu, chère maman, les éloges des Filles de la Charité! Je suis humiliée d'être si éloignée de réaliser ce type d' « ange consolateur ».
Aujourd'hui notre supérieure est allée à Saint- Sauveur, de sorte que nous profiterons de son absence pour lui arranger une surprise, c'est-à-dire un étalage de vêtements de tous genres pour les pauvres, auxquels toutes les sœurs ont concouru, et en rentrant elle trouvera de quoi vêtir bon nombre de personnes, grandes et petites. C'est une petite fête que nous organisons tous les ans à cette époque, et qui, comme vous le voyez, n'a que le soin du pauvre comme but; à cela on joint quelques bonbons et petits sorbets pour nous, un peu plus de bruit que d'ordinaire, et tout est terminé! Je glisserai dans tout cela le ravissant bonnet dont je vous remercie et qui est venu très à propos pour compléter mon contingent en lui donnant un cachet de fantaisie.
La misère est immense; figurez-vous qu'il nous arrive souvent d'être accostées dans les rues par des personnes pâles et maigres, demandant en grâce de l'ouvrage, n'ayant pas mangé depuis la veille! A l'heure d'entrée dans les salles, on ne peut passer sans être arrêtée de tous côtés par des gens dont l'air hâve et défait atteste assez la vérité de leurs paroles, et toujours ce refrain : « Je n'ai pas mangé depuis deux jours, mes enfants sont sans pain, je cherche en vain du travail, etc., etc. » Que serace en hiver? Je n'ose y penser sans frémir.
La réception du nouveau cardinal (i) aura été très brillante, je n'en doute pas, et je suis enchantée à la pensée que Son Eminence a su vous reconnaître dans la foule des curieux. La bénédiction d'un prince de l'Église (si elle n'a pas été extérieure, je suis assurée qu'il vous l'a donnée d'intention et de tout, son cœur) n'est jamais perdue; on ne peut qu'admirer la patience et le zèle qu'a montrés le cardinal Mermillod dans les tristes temps d'exil et de persécution où il a souffert et combattu pour la foi. Les petites faiblesses humaines qui se trouvent dans les plus grands saints ne ternissent pas sa couronne d'apôtre et de martyr.
Turin, ai septembre 1890.
Dimanche dernier nous avons fêté la cinquantaine d'une de nos compagnes.
Je suis sûre de vous intéresser, chère mère, en vous
(l) Mgr Gaspard Mermillod, évêque de Fribourg, créé cardinal.
communiquant le petit discours qu'on m'a demandé de prononcer à cette occasion :
a Ma Sœur,
« La voilà donc enfin, cette journée bénie que votre cœur désirait depuis si longtemps. Cinquante ans! Un demi-siècle !
« Cinquante ans depuis que vous avez prononcé dans l'intime de votre âme la promesse d'immoler votre vie au bon plaisir de Dieu...
« Un demi-siècle passé dans le travail, l'humilité, les fatigues, les souffrances de tous genres.
0 En jetant un coup d'œil sur tantd'années écoulées, que constatez-vous, ma Sœur, sinon une abondance de bénédictions et de grâces de la part de l'Ami à qui vous avez consacré tous les battements de votre cœur? Oh ! oui; des bénédictions malgré et peut-être surtout à cause des épreuves, des peines, des sacrifices douloureux, véritable cachet d'une existence liée à Notre-Seigneurpar une union intime et recueillie.
e Comment, ma Sœur, nos cœurs ne seraient-ils pas doucement émus alors que notre regard, planant plus haut, aperçoit dans les horizons infinis qui ne sont plus de la terre, un spectacle qui nous ravit et nous touche ?
« D'un côté, vous, ma Sœur bien chère, avec votre constant dévouement aux pauvres de Jésus, les soins délicats dont vous avez toujours entouré les êtres souffrants, vos paroles de consolation, accompagnées de ce sourire gracieux et bon qui vaut à lui seul la plus éloquente des prédications; vous, avec vos renoncements, le total oubli de vous-même, avec
cette régularité paisible et sereine qui ne s'obtient qu'à force de luttes...
« De l'autre part, Lui, le Maître aimé, avec sa miséricordieuse tendresse, les infatigables industries de son amour, ses pardons renouvelés sans cesse... son martyre aussi, ses plaies sanglantes... Sa croix qu'il faut aimer; son calvaire qu'il faut gravir, afin de pouvoir, au grand jour des récompenses, le suivre dans la gloire.
« Vos secrets, nous ne vous les demandons pas, Seigneur, mais à cette âme si aimée de vous, à cette âme de notre sœur, qui célèbre aujourd'hui ses cinquante ans d'alliance fidèle et confiante, dites, Jésus, tout ce qu'elle doit savoir. Oh! parlez-lui, comme vous savez le faire 1...
« A cette heure solennelle, ma Sœur, quel ravissement pour votre âme de se voir entourée de toute une famille tenant à vous prouver et son affection et son estime! Nos respectables supérieures, sans la présence desquelles il ne saurait y avoir de fête complète pour nos cœurs, tant de nos sœurs accourues de toutes parts ; nous enfin, qui formons votre entourage plus proche, toutes nous sommes heureuses de votre joie...
« Mais je laisse la parole à d'autres qui bien mieux que moi sauront traduire en paroles les sentiments, dont nos âmes sont remplies à la pensée de votre surnaturel bonheur.
a Une couronne d'or sera posée sur votre tête aujourd'hui, ma Sœur, comme le gage sensible de l'auréole future, et la Reine des anges tient en réserve un trésor de pierres précieuses destinées à perfectionner son éclat. Chacune de vos journées y ajoutera un rubis d'amour ou une émeraude d'espé-
rance... Qui sait si dans dix ans il nous sera donné d'en sertir le joyau radieux en célébrant vos noces de diamant? »
26 octobre 1890.
Rassurez- vous, chère mère, ma toux a disparu, grâce aux soins qu'on m'a prodigués, et me voici tout allègre. Le beau temps ayant continué, nous avons profité du soleil en sortant quasi tous les jours. Pourtant il fait un froid de loup; jeudi la bise glaciale qui nous caressait disait assez qu'elle avait effleuré la neige fraîche des Alpes, et le lendemain celle-ci est tombée ici, mais une neige maussade, molle, floconnant à regret, sournoisement, comme une vraie Piémontaise. Voici de nouveau les rayons pâles et faux du soleil de ce pays ; cela ne chauffe ni n'égaie. Je m'ensevelis déjà sous quatre lourdes couvertures accompagnées d'un couvre-pieds, le tout du poids d'un âne et donnant une quantité de chaleur toute opposée à ce que l'on croit. Bah! dans deux mois ce sera bien pire! Et les pauvres qui engagent jusqu'à leurs vêtements nécessaires pour pouvoir donner du pain à leurs enfants! Que de récits douloureux déjà ! Aussi je vois approcher le cœur de l'hiver avec un serrement douloureux.
Ma chère maman, je n'ai pas oublié la date du 23, et bien qu'il ne se passe pas de jour que je ne prie pour vous, et pour vous tous, ce jour-là plus fidèlement encore mes prières et mes actions ont été toutes pleines de votre souvenir Malgré les tris-
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tesses et les préoccupations apparentes qui souvent crucifient le cœur, les bénédictions du bon Dieu sont là, n'en doutez pas un seul instant, et nous avons tous à dire merci à Celui qui dirige nos vies pour le plus grand bien de notre véritable bonheur. Mon cœur se repose souvent au milieu de vous, dans ce cadre charmant que les beaux jours d'automne rendent si exquis. Merci des nombreuses nouvelles que m'apportent vos lettres en ce qui concerne nos connaissances; je n'oublie personne et je suis heureuse de rester quelque peu au courant de ce qui arrive à chacun.
17 novembre 1890.
Vous voyez du premier coup d'œil que je fais mon possible pour épargner du travail à vos pauvres yeux en prenant une grosse plume et un papier dont les lignes déjà tracées m'empêcheront de trop serrer mes pattes de mouche. Par exemple, il n'est guère élégant de format, ni de complexion délicate et fine; c'est celui que je donne à mes pauvres, mais je pense que mes nouvelles n'en seront pas moins les bienvenues, n'est-il pas vrai? Quant à monsieur mon frère, oh! je compte la prochaine fois lui envoyer un échantillon de mon écriture la plus microscopique; s'il croit qu'un manuscrit de sœur Blanche est une chose commune, qu'il se détrompe, il faut peiner un peu pour déchiffrer ce langage précieux . C'est que je n'ai pas comme lui des pages immenses sur lesquelles il fait danser à l'aise trois mots et
que je ne puis me donner le luxe de tripler les ports.
Pauvre mère, en effet, je regrette beaucoup la décision des Adalbert (1) d'aller s'installer à distance; surtout l'hiver vous serez bien séparés, et il est certain que cela nuira à l'intimité avec les enfants. Hélas ! c'est la vie : à mesure que l'on avance, que l'on voudrait être plus entourés, que les inconvénients forcés de l'âge nous mettent hors de beaucoup de relations, voilà que l'on est plus condamné que jamais à l'isolement, à l'inaction. Ce serait triste à mourir, précisément parce que l'on voit peu à peu se rétrécir les horizons de la terre, si on n'était par là même amené à familiariser peu à peu avec la perspective de la vie à venir. La première existence s'en va, il faut se dépêcher de rattraper les heures perdues et gagner, par une patience souriante, une résignation pénible et sereine, l'entrée du paradis. Après tout, cela n'a rien d'effrayant ; la mort n'est-elle pas la plus grande consolation de la vie? Après avoir vécu pour vivre, il faut apprendre à vivre pour mourir.
Merci des envois de journaux expliquant le système Koch; c'est une belle découverte et bien digne de ce siècle de science. J'en avais entendu parler vaguement, sans savoir au juste en quoi il consistait; d'abord, c'est une affaire de médecine et non de chirurgie et ensuite, dans un grand hôpital comme celui-ci, nous ne sommes au courant de rien. Les médecins sont nombreux, font leurs visites entourés d'une population d'élèves, et la sœur est occupée de mille détails matériels. D'ailleurs il ne faut
(1) Frère atné de sœur Blanche.
pas oublier que nous vivons en dehors ce tout ce qui fait du bruit dans le monde... « Nous sommes dans le monde, mais nous ne sommes pas du monde », menant la vie religieuse, dont le véritable esprit est d'éloigner tout ce qui n'est pas Dieu ; n'ayant de relations avec le monde que dans la proportion de nos œuvres, dans un but de charité et surtout pour ce qui concerne notre vœu du service des pauvres. En dehors d'un office comme le mien qui me tient rivée à un fond de salle et occupée sans perdre une minute, le monde peut changer, les trônes être renversés que je n'en saurais même rien.
16 décembre 1890.
A part un peu de fatigue, inévitable dans notre vocation (qui ne veut pas travailler, et par conséquent se fatiguer, ne doit pas aspirer à porter l'habit de notre chère Compagnie), je me porte bien; je suis de celles qui durent longtemps, sans grandes forces, il est vrai, mais qui résistent. D'ailleurs, je tiens un peu de la nature des truites de nos ruisseaux de montagne : l'eau stagnante les tue, il leur faut le tourbillon des cascades. Seulement, il faut le dire, de moins en moins je puis écrire. Le travail augmente sans cesse, j'ai toujours une multitude de choses à trafiquer et n'arrive plus à m'asseoir qu'exceptionnellement. Que de jours où je n'ai même pas le temps de dire un mot à de pauvres malheureux qui cependant en auraient grand besoin ! Combien de devoirs il faut négliger par force, et aussi
par faiblesse, car enfin, sans jeu de mots, après avoir couru comme une toupie toute la sainte journée, le soir venu, quel besoin de s'étendre!
Sœur Germaine m'aide vaillamment et je crains même qu'elle ne fasse le plus pesant. Malgré les malaises et la fatigue, elle a toujours sa gaîté aimable, et nous nous encourageons si bien dans notre labeur qu'on nous prendrait pour des reines pinsons à nous entendre rire parfois. En nous rencontrant affairées, un paquet de linge à plier sur les bras ou un pot de bouillon, ou des monceaux de bandes à arranger, elle me dit en riant : « Je suis désespérée, je ne sais où donner de la tête. » Et moi, plus je cours, plus j'ai à courir, plus j'ai à faire ! — Tout va à la vapeur, à la grosse, à la diable ! Je rentre; au lieu d'aller m'asseoir après dîner, il m'a fallu courir les rues pour mes petits achats de Noël. Non pas que ceux-ci soient considérables, car ma bourse se trouve en état perpétuel de sécheresse; est-ce étonnant par l'immense misère qui règne ici? Le moyen de refuser un vêtement à un homme en trous et violet de froid? et les loyers? et le pain quotidien? Il faut être comme nous au centre de la désolation pour se faire une idée des souffrances de tant de monde; et pas de travail nulle part! D'après cela vous comprenez qu'il ne me reste guère de quoi acheter des inutilités; seulement quelques jouets, livres, images, avec les caramels du pays; de quoi réjouir un instant ces pauvres êtres, une petite joie pour les infirmiers; bref nous courons les boutiques en plein vent et rentrons chargées de paquets les plus invraisemblables.
...Quant à renoncer au Midi pour cet hiver, cela n'est peut-être pas un mal, ces séjours étaient
fatigants pour vous, ma chère maman. Et puis l'éloignement prolongé était une grosse difficulté! Je suis de l'avis de saint François de Sales : « Quand une affaire aurait cent faces, il faut toujours considérer la plus jolie. Donc, vous allez passer un bon petit hiver au coin du feu, agrémenté par quelques émotions pendant les promenades de Léopold monté sur son Ali Baba Mouton (i) , le choix d'une charrette anglaise dans laquelle il vous cahotera à vous faire rendre l'âme jusqu'à ce qu'il vous verse le long du Stalden de Mouri, à moins qu'on ne l'attelle à un cygne et que le doux Musulman agacé par le contact inusité de la neige bernoise enterre le tout dans un monceau glacé ! En voilà un tableau attrayant! Après tous ces événements tragiques, vous aurez grand besoin d'un petit séjour chez Candide, où du moins vous trouverez une placidité reposante, j'espère que ma fièvre de travail se calmera et que vers le printemps je serai moins débordée. La saison sera plus favorable pour voyager, les journées plus longues et nous passerons les frimas dans l'espérance de nous revoir par le soleil.
28 décembre 1890.
Vous aurez eu, entre temps, de mes nouvelles par papa; comme il a été généreux et bon, ce cher père, et combien je lui suis reconnaissante. Nous avons trouvé vos images charmantes; j'ai placé le joli paysage des glaciers dans mon livre le plus habi-
(1) Un cheval barbe que venait d'acheter le frère de sœur Blanche.
tuel, où je l'aurai souvent devant les yeux . Comment avez-vous trouvé le petit Noël que je vous ai envoyé? Je l'ai choisi parce qu'il m'a paru si paisible que cela fait une impression de repos des plus agréables. C'est en effet, mère chérie, le meilleur souhait que puisse former mon cœur : la paix ! non pas cette tranquillité toute extérieure, faite de bienêtre et de satisfactions passagères ; tranquillité illusoire que le monde appelle ainsi ; mais cette paix du cœur et de l'âme, qui est d'un prix inestimable. Les anges l'ont chantée la nuit de Noël et je pense qu'ils s'y entendaient; ils n'ont pas dit : bonheur, félicité, satisfactions accompagneront le grand événement. Non, paix aux âmes de bonne volonté! Voilà leur vœu, profond et vrai, quand on médite cet autre mot du grand Apôtre, qualifiant la paix, de « sentiment qui est au-dessus de tout ». Avec cette paix au fond de l'âme, on peut souffrir, ressentir l'inquiétude, la préoccupation, l'angoisse même... tout cela n'a rien de désespérant, nous savons qu'en accomplissant la volonté de Dieu, nous aurons droit aux récompenses promises à la bonne volonté. N'est-ce pas consolant?
22 janvier 1391.
Tous les docteurs sont affolés du traitement Koch ; notre lymphe est arrivée et m'a été confiée en grande cérémonie. On commence à préparer le malade pour les injections de demain ; ce sont des diètes spéciales, des surveillances, des températures à prendre, toute une cérémonie. Et encore dans la
iça LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
chirurgie, ce n'est rien. Il faut entendre raconter les sœurs des cliniques de médecine ; il y a de quoi rire en entendant les récits des médecins , des embarras qu'ils font; puis il y a les rivalités, les nonsuccès, les mauvaises humeurs; enfin des émotions de tous genres. Le plus joli, ce sont les gens venant à l'hôpital demander où se fait la cure du charbon coak! confondant, dans leur innocence, le nom du célèbre professeur Koch avec le combustible !
Depuis une quinzaine nous avons en moyenne dix à douze degrés, et la nuit on dit que la température descend jusqu'à dix-sept degrés, ce qui pour Turin est excessif. Aussi l'eau gèle-t-elle de tous côtés dans les tubes, le gaz manque aux heures les plus nécessaires ; outre l'eau, qu'on cherche quelquefois longtemps de robinet en robinet et les ténèbres subites , c'est fort pittoresque . Les salles sont bonnes, bien que plus froides qu'à l'ordinaire. Notre réfectoire le matin est une glacière et quand nous y arrivons au sortir de l'église, où l'on se gèle déjà à fond, c'est à qui avalera le plus vite pour se sauver avant de geler sur place. Cela me rappelle la poésie de Heine :
Ein Fichtenbaum steht einsam, Im Norden auf kahier Hoh, Ihn schlâfert; mit weisser Decke Umhullen ihn Eis and Schnee.
Er trâumt von einer Palme, Die fern im Morgenland Einsam und schweigend trauert Auf brennender Felsenwand. (i)
(I) Un pin se dresse solitaire,
Dans le Nord sous la bise glaciale I
Comment ne pas penser à l'Afrique, à son désert brûlant, à toute cette magnifique coloration de la nature d'Orient qui va si bien aux imaginations vives? Et ici on ramasse des sentinelles gelées; on meurt de faim, de froid, de misère, faute d'un peu de chaleur I
«3 février 1891.
Comme le clair de lune est magnifique à quatre heures !
... Dans le fait, je me porte beaucoup mieux que je ne pouvais l'espérer ; il faut voir les choses comme elles sont et sans illusions enfantines; je suis actuellement à l'apogée de mes forces et jusqu'à la fin j'aurai à lutter contre de continuelles misères. Mais quelque chose me dit que cela ne finira pas de sitôt ; par conséquent je compte vivre en bonne harmonie avec Mme Manque-de-forces, puisque nous devenons décidément des amies intimes. En voilà assez à ce sujet; laissons là ce pauvre corps qui après tout n'est qu'une gêne. Nous allons au ciel; voilà de quoi il faut se préoccuper et choisir les moyens, non pas les plus commodes, mais les plus sûrs. Ah! c'est que le train-éclair pour cette destina- Il sommeille; et le blanc suaire De neige et de glace l'entoure.
Il rêve au palmier Qui tout là -bas en Orient Pleure et gémit debout, Sur le roc embrasé.
tion ne contient aucun sleeping-car ! tous des chariots sans le moindre ressort pour adoucir les fréquents cahots !
Il me semble que vous ne me faites plus parvenir aucun écho de l'enthousiasme germanique pour le Dr Koch. Ici, nos médecins sont unanimes à déclarer que dans trois mois personne ne pensera plus à cette découverte. De fait, les malades qu'on a tourmentés avec ce malheureux train d'injections, qui nous a bien fait voleter, sont morts ou se sont montrés absolument insensibles à la fameuse réaction épiée avec constance. Il est fâcheux que ce traitement soit tombé dans le domaine public trop vite, car le jour où il aura été suffisamment étudié pour rendre des services pratiques, on n'y croira plus. Quelle machine que le monde : engouement désordonné, fanatisme, puis dédain, oubli et... rien Il n'y a de stable que l'Éternité.
... Ainsi donc, vous rêvez pour moi la croix d'honneur! Vite alors, il faut une guerre et les ambulances, cela me paraît le seul moyen. Le cas échéant, je prendrai bonne note de votre désir et un jour tombera peut-être sous vos yeux une oraison funèbre, style Figaro , parlant d'une sœur de Saini- Vincent de Paul ayant quitté le monde après un grand brisement, appartenant à la noblesse française, ensevelissant ses belles années avec ses souvenirs brillants, malgré les joies qui auraient pu lui être offertes encore ; on alignera des mots mystérieux et puis on finira ainsi : o tant d'années de charité, le mystère avant, le mystère après. » Tout sera dit du côté de la terre. Et voilà, chère maman, je ne sais pas dans le fait si ce récit chimérique va vous amuser et vous égayer. En attendant d'être
chantée par un journaliste en quête de copie, il est plus sûr de marcher dans la voie du vrai et de mener la vie pauvre, humble, obscure et laborieuse qui convient à une fille de saint Vincent. Avezvous jamais pensé combien était magnifique la création de notre Communauté, et je suis de l'avis de Mgr Bougaud, « la sœur de charité française est le type de la religieuse moderne », et il y est à remarquer qu'aucun saint d'aucun pays n'aurait eu cette superbe hardiesse.
9 mai 1091.
Depuis le moment de votre départ mes pensées ne vous ont certes pas quittée un seul instant; je vous suivais de minute en minute par le constant souvenir du cœur, sentant retentir douloureusement au fond de mon âme l'écho de votre tristesse. Et pourtant, ne venons-nous pas de passer de bien bonnes heures ensemble? Il y a trois ans, qui pouvait prévoir que les revoirs seraient si fréquents et dans d'aussi excellentes conditions? Dans la séparation, à ces heures où l'on se sent le cœur crucifié, il faut se reporter par la pensée vers les journées meilleures ; le souvenir aide à traverser l'ennui présent, le parfum des roses ne laisse-t-il pas une trace sur les épines?... J'avais, moi aussi, chère maman, le cœur cruellement étreint et la gorge serrée; mais, peu importe, ne sais-je pas que je ne dois plus me compter? Nos vies à nous sont sacrifiées; elles ne nous appartiennent plus; la souffrance
cherchée, trouvée, aimée, pleine d'une paix et d'une sérénité que le monde ignore, mais enfin se faisant sentir. Nous n'appartenons plus seulement à une famille, à une patrie, à une race, nous appartenons à l'Éternité. De l'angoisse poignante d'hier que reste-t-il aujourd'hui?... Le souvenir d'un sacrifice sanglant, le calme qui suit un élan généreux ; la tristesse paisible et joyeuse, si je puis dire ainsi, du martyre du cœur, et le mérite inscrit pour l'Eternité! Souffrir passe, avoir souffert ne passe pas, voilà ce qu'il faut se répéter sans cesse pour s'exciter au courage et à la pensé vérance. Mais vous, qui n'êtes pas soutenue comme moi par la grâce surnaturelle promise aux âmes immolées, comme votre pauvre cœur se sent broyé et meurtri 0 C'est à vous que je pense, pour vous que je souffre, pour vous que je prie. Encore quelque temps d'effort courageux, puis toute séparation et toute peine cesseront; il n'y aura plus, pour votre âme généreuse et dévouée, que la joie d'une réunion sans fin! Qu'elles paraîtront peu de choses alors, les angoisses de la terre! comme vous bénirez ces occasions de mérites ! chacune des larmes versées ici-bas sera transformée en une perle précieuse qui formera le diadème éblouissant de votre couronne.
22 mai 1891.
Merci de tout cœur pour la chère feuillette de rose poussée là-bas sur le petit coin de verdure que j'aime à retrouver par la pensée. Sœur Germaine,
affectueuse et délicate comme toujours, a attaché un mignon bouquet, composé d'une pensée et d'un peu d'herbe d'amour, à la photographie (1), faite par Léopold, et voilà... le seul témoignage extérieur d'un souvenir vivant à un point dont personne ne se doute. Tous m'ont donné à cette occasion de bien touchantes preuves d'affectueuse sympathie; aucun de ceux que j'aime le plus n'a manqué. N'est-ce pas bien doux, au milieu d'une si grande tristesse, de constater l'union des cœurs, malgré le temps, la distance, la séparation, la diversité des routes assignées à chacun?
Avez-vous lu dans les journaux que S. E. le cardinal Aîimonda était mort à Gênes, sa patrie? On a apporté le corps à Turin et les funérailles ont été très belles. Je ne puis trop décrire l'effet du nombreux cortège, vu que j'en faisais partie et que par conséquent je n'ai rien vu de ce qui était derrière. On s'est réuni à l'archevêché, une foule de gens, tous torche en main ; des députations de toutes les communautés religieuses hommes et femmes; des confréries de toutes les couleurs, drapées le plus étrangement du monde ; le clergé de la ville; des sociétés d'ouvriers, de chant, etc., avec de splendides bannières en quantité. Nous nous sommes rendus ainsi lentement, pas à pas, à la cathédrale, au son de la musique funèbre; en débouchant sur la place Saint-Charles, toutes les cloches se sont mises à sonner. Partout une foule épaisse, dans les rues il y en avait au moins dix rangs; aux fenêtres, sur les grilles, les poteaux, se pressaient de véritables
(1) Une vue de la tombe de M. de Saint-Martial envoyée à «œûr Bianche à l'occasion de la date anniversaire du 13 mai.
grappes humaines; tous très recueillis et silencieux pas un seul incident regrettable. Le coup d'oeil vu de haut devait être fort pittoresque avec tant d'habits, dominicaines, petites sœurs des pauvres, capucins, prêtres en rochet, nous, etc., etc. J'ai constaté une fois de plus combien nous sommes populaires; comme nous passions très lentement, le peuple si près de nous, on entendait parler : « Voici les soeurs de Saint-Jean, soeur une telle, etc.; comme elle a été bonne pour moi, si vous saviez comme elle a soigné mon mari, etc. etc! » Nous sommes connues comme le loup blanc. Tout Turin à un moment donné passe à Saint-Jean. — Sur la terre, le glas, l'apparat funèbre du deuil, le bruit, puis le silence, souvent l'oubli, et pendant ce temps l'âme occupe la place qui lui est dévolue pour l'éternité.
J'ai un grand plaisir à lire le Père Damien ; quelle vie intéressante, quel joyeux martyre, dont la fin pourtant a dû être bien douloureuse. On a beau dire que notre siècle ne produit plus de héros, ni de caractères, je trouve, moi, que les âmes nobles ne sont point si clairsemées; seulement il ne faut pas les chercher au milieu du tapage mondain, mais bien parmi ces sublimes apôtres de la charité qui s'immolent en silence en sacrifiant goutte à goutte ce qu'ils ont de plus précieux, vie, liberté joies du cœur, jouissances de l'esprit, en savourant à chaque heure la coupe de souffrance. A la lecture de cette œuvre si belle, il ne s'est élevé qu'un regret en mon cœur : c'est que notre place est déjà prise à ce poste d'honneur.
Merci pour l'envoi du nouvel ouvrage du P. Didon; chère maman, comme vous êtes sans cesse occupée à cherchera me faire plaisir 1 Je ne sais si
vous avez lu le volume, il est fort intéressant; sans doute ce p.'est pas le charme doux et pénétrant de Mgr Bougaud, ni son exquise délicatesse de sentiments, ni la finesse et l'élégance de son style. Mais on sent l'oeuvre méditée de l'homme d'études, du penseur et à la fois du religieux. Il y a quelque chose de captivant dans cette manière de narrer sobre et concise, dans ce langage parfois presque rude, mais si vraii On sent qu'il a vu et compris cette gigantesque nature orientale qui a imprimé dans son âme un inoubliable cachet de grandeur. En somme l'œuvre est belle, bien conçue, un digne contre poids au produit du pauvre Renan.
A M. L'ABBÉ DE SAINT-MARTIAL
Turin, 24 juin 1891.
Depuis que j'ai été douloureusement surprise par votre annonce, mon cœur a été plus que jamais rempli de vous (1). Comment pourrait-il rester indifférent à un changement qui brise toutes vos espérances, rompt en un moment le charme d'un ministère aimé? N'est-ce pas que Notre-Seigneur s'entend à renverser nos projets, à ravager nos rêves d'existence? Mais vous, mon cher frère, vous n'êtes pas du nombre de ceux qui se plaignent et se découragent ; en vrai disciple de Jésus-Christ, vous ne voulez que ce qu'il veut et votre cœur répète les belles paroles de la prière de Clément XI : Volo,
(1) Le collège de Pont-Levoy passait du clergé séculier aux mains d'une congrégation religieuse.
aoo LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
quîdquîd vis; volo, quia vis; volo, quomodo vis; volos quamdiu vis. Votre vie et vos goûts, vous les avez sacrifiés depuis longtemps et vous n'avez qu'un (Hsir : attirer les âmes, les former aux principes de la vie chrétienne et les gagner pour toujours à Jésus- Christ. Un si noble but vaut bien que l'on souffre jusqu'au martyre s'il le faut, et le martyre du sang n'est pas celui qui coûte le plus à notre nature humaine; on suit volontiers un élan de générosité; on monte à l'échafaud avec une certaine fierté de courage, mais c'est autrement crucifiant d'user sa volonté en détail, de boire goutte à goutte, lentement, le calice du renoncement quotidien. Je n'ai pas demandé à Notre-Seigneur d'éloigner de votre âme l'épreuve qui doit lui mériter un degré de gloire de plus, mais bien la force, le dévouement d'accomplir le sacrifice comme preuve d'amour. Ne trouvezvous pas qu'il vaut mieux parfois chercher à s'oublier, se perdre de vue soi et ses intérêts propres, pour ne plus penser qu'à la grande œuvre que Dieu nous a confiée? On s'attriste trop à contempler ses imperfections, on se décourage à la vue monotone de ses faiblesses; mieux vaut quitter tout cela, monter plus haut et mettre toute son énergie à seconder les projets de la Providence dans la mesure de ce qu'elle demande de nous. Toujours ce mot charmant de Jean-Baptiste, que la fête d'aujourd'hui nous invite à méditer, et dont la mise en pratique est si difficile : Illum oportet crescere, me antem mtnui. Oh ! ce minui! le seul son de cette parole n'indique-t-il pas l'idée de la souffrance? c'est comme un brisement, un gémissement du cœur. Oui, cher Paul, illum oportet crescere, sachons nous effacer, laissons- Le resplendir, soyons
heureux d'être les auxiliaires de Sa grâce, les missionnaires de Sa tendresse auprès des âmes, et cela au prix qu'il fixera Lui-même.
A SA MÈRE
Turin, 29 juin 1891.
Puisque vous aimez tant à entendre parler de nos sœurs, je regrette que vous n'ayez sans doute pas lu leur récent succès à Jérusalem, raconté par le Journal des Débats. Ibrahim pacha ayant fait construire un nouvel hôpital, on s'est trouvé à la veille de l'inaugurer sans avoir décidé à qui confier le soin des malades. La population cnrétienne se trouve en petit nombre, il n'y a presque que des Musulmans et des Israélites. Cependant les autorités, qui voient les sœurs à l'œuvre, se décident au dernier moment à aller offrir cette nouvelle œuvre à ma sœur Sive, supérieure d'une maison d'enfants, je crois, en la priant de mettre tout en état en un moment. Celle-ci télégraphie à Paris pour demander des instructions, reçoit un oui, et s'ingénie avec ses compagnes. Pendant trois jours et trois nuits elles ont travaillé sans relâche et étaient à peu près en mesure quand le dimanche à midi le pacha les avertit que l'ouverture officielle aura lieu à deux heures. Vite les pauvres sœurs, bien fatiguées déjà, donnent le dernier coup de main et se réunissent pour recevoir Ibrahim et sa nombreuse suite. Le pacha fait un discours des plus gracieux, manifeste sa satisfaction, fait mille compliments et donne l'ordre solennel à tous les fonctionnaires militaires et civils, aux
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gens de service, etc. de prêter à genoux serment d'obéissance et de fidélité aux sœurs. Les médecins de la ville se recommandent à l'envi et veulent tous avoir l'honneur d'exercer leur art avec le concours des sœurs. Enfin cela a été une cérémonie brillante. N'est-ce pas touchant cet enthousiasme que professent en tout l'Orient les Turcs pour les missionnaires de la charité évangélique? Cela devrait faire honte à nos autorités soi-disant chrétiennes. Et maintenant, êtes-vous contente de mon récit? La conclusion pratique, c'est que Paris va envoyer quelques sœurs, et qu'à votre grande joie sœur Blanche restera ignorée dans son petit fond de salle de Saint-Jean.
J'espère que le petit mieux dans l'état de papa se maintiendra; va-t-il aussi se promener avec Ali- Baba, sous l'égide du nouveau phaéton? Dites à Léopold de ma part qu'il pense à la légende rapportée par Ovide, lorsque le char du soleil a été si mal guidé que tous les nègres sont devenus noirs alors, la chaleur leur ayant tiré le sang sur la peau! — Je vous assure que si j'écrivais mes mémoires ou mes souvenirs, ce serait un tel mélange de sérieux et de folâtre, d'austère et de comique, de religieux et de mondain, que la postérité ne croirait pas que cela formait une seule personne maintenant sœur Blanche.
ii août 1891.
Quelle douce et tendre lettre j'ai reçue hier! je ▼ous en remercie de tout mon cœur, ma chère
maman aimée, d'autant plus touchée de ces longues pages que je pressens vos nombreuses préoccupations actuelles. Je suis contente de la présence de Blanche de Palézieux, car elle vous sera d'un grand secours. Vous allez avoir de belles fêtes et divertissements de tous genres (1), fort intéressants sans doute par leur originalité; j'en jouis pour vous tous.
Je viens d'avoir la visite de Candide; la pauvre amie est accourue aussitôt qu'elle a reçu la nouvelle que je veux bien vite vous communiquer. On m'envoie à Paris faire ma retraite ! ce serait une joie pour moi, si au sentiment de satisfaction réelle que j'éprouve à l'idée de me retrouver un peu en France ne se mêlait l'incertitude, l'inconnu! On me dit que je vais faire ma retraite et rien de plus, mais que feront les supérieures? Dans notre vie, il faut se tenir prête à tout. Je pars avec sœur Marie de la Miséricorde de Saint-Sauveur, et quelques sœurs du séminaire, auxquelles se joindra un petit renfort venant de Sienne, toute une colonie comme vous voyez. Pendant la retraite, nous sommes clôturées! on remet les lettres, mais" on n'écrit pas, à moins d'un événement. Généralement on repart de suite le jour de la clôture... mais... serai-je envoyée de nouveau à Turin? à Saint-Jean? ou recevrai-je une nouvelle destination? Ici se dresse un gros point d'interrogation dont la réponse est connue de Dieu seul. Surtout ne vous tourmentez pas, ce serait très inutile; Notre Seigneur saura bien trouver la place qui me convient et pour moi je suis prête à aller où l'on
(l) Fête commémorative de la fondation de la rille de Berne en 1191, arec Fe^tspitl, cortège historique, etc.
voudra. La vie se passe en sacrifices et à force d'avoir souffert on finit par apprendre à souffrir, <e qui est un art des plus compliqués.
Paris, 3 septembre 1891.
... Aujourd'hui nous devons aller à Neuilly et nous terminerons nos petites affaires ; nous quittons Paris demain soir pour arriver à Turin samedi, vers deux heures. Espérons que vous viendrez souvent encore séjourner chez notre excellente Candide et vous reposer l'âme et le cœur dans cette douce atmosphère de paix. N'est-ce pas que Dieu est bon et qu'il semble, quand nous nous en remettons entièrement à Lui, combler tous nos désirs?
En chemin de fer, 5 septembre 1891.
Nous voici bientôt en Italie; il est six heures et quart. Culoz est passé, la matinée brumeuse et morose n'est guère attrayante. Avant de quitter ma chère France, je veux vous adresser un salut un peu trembloté à cause des secousses, mais vous l'accepterez tout de même. Je suis en compagnie de sœur Marie et d'une jeune fille qu'on nous a confiée à Neuilly.
Je reviens enchantée de mon séjour à la Maison Mère, satisfaite de tout; on ne rencontre que gra-
cieuseté, charme, bonté, tout cela avec le respect et le recueillement qui conviennent à l'habit religieux. — Les supérieures m'ont accueillie avec une bienveillance souriante à laquelle je ne m'attendais pas; allons ! sœur Blanche n'est pas trop mal notée à la Communauté. Cela ne signifie rien, car on n'est réellement que ce que l'on est devant Dieu, mais cela fait plaisir tout de même et encourage dans la voie du sacrifice.
En causant avec la supérieure générale, je lui ai demandé si en cas de maladie grave de l'un de vous je pourrais espérer la permission d'aller passer quelques jours. Elle me l'a à peu près promis, tout en me recommandant de n'en parler à personne, car c'est une exception à la règle que l'on réserve pou; des cas très rares. Je ne voudrais pas vous attrister, chère mère, mais comme cette question paraissait vous tourmenter, j'ai voulu profiter de l'occasion et j'aime mieux que vous le sachiez de suite.
Turin, Maison centrale Saint-Sanvear, 13 septembre 1891 .
Tout me faisait croire que je retournerais à Saint- Jean, et j'en ai moins douté que jamais en trouvant à notre arrivée ma sœur Pucci et sœur Germaine à la gare. Cette impression n'a pas duré, puisque j'ai dû venir ici de suite, et j'ai vite compris que mon changement était décidé. Ma sœur Pucci elle-même n'en a été avisée que le matin, si bien que tout était prêt po>y me recevoir, mon lit déjà, fait mon cou-
ao6 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
vert au réfectoire. Voilà notre vie, un instant suffit pour tout changer. Tout est pour le mieux!... Vous souvient-il être venue à la Miséricorde autrefois voir la pauvre sœur Elisabeth et cette année encore, je crois, sœur Marie? Eh bien, m'y voici à mon tour installée depuis avant-hier; vous savez que j'ai toujours rêvé la visite des pauvres, en attendant d'aller visker les Arabes et les Indous. Visiter lea pauvres malades chez eux, distribuer des bouillons, répondre à tant de malheureux, écouter de douloureuses histoires, chercher à soulager des misères cachées, parler aux dames, placer des gens de service, répondre pour la bibliothèque, écrire des lettres, des adresses de comptes rendus ; tenir des comptes, voilà de quoi mes journées seront pleines. Maintenant je n'ai pas encore compris le premier mot de tout cela; il faut un apprentissage, faire des expériences à ses dépens , commettre quelques bévues, se trouver dans l'embarras; passer par des phases d'ennui, de découragement, de lassitude; exercer beaucoup la patience. Avec la grâce de Dieu j'en viendrai à bout. D'ici six mois j'espère avoir un peu de pratique et je m'y mettrai de tout cœur en faisant de mon mieux. Vous connaissez déjà sœur Madeleine, elle est presque toujours dehors et vous savez aussi qu'à la tête il y a une sœur française que nous avons eue à Saint-Jean pendant quelques mois, très bonne et surtout aimant l'ordre. Vous verrez, au printemps, quelle jolie petite Miséricorde vous allez trouver : simple, ordonnée, paisible, où l'on respirera la charité. N'est-ce pas que mon rêve est joli? Nous espérons que ma sœur visitatrice, dont nous dépendons directement, voudra bien nous laisser une certaine latitude; le local est si vieux, si laid, si
incommode qu'il est grandement nécessaire d'y apporter quelques changements. — Vous croyez peut-être qu'il n'y a pas d'autres avantages à me trouver à demeure à la Maison centrale? Au contraire, chère maman, il y en a en foule, entre autres celui de pouvoir mener la vie régulière et recueillie qui convient à une religieuse. A tour de rôle nous faisons la garde. A présent, je ne sais pas encore trouver l'ouvrage; mais dans quelques semaines, je ne saurai comment m'y prendre pour en venir à bout. Tant mieux, j'aime cela et après les temps d'épreuves, impossibles à éviter en toute communauté, je serai enchantée de l'office où la Providence m'a appelée.
Imaginez-vous que vendredi, à peine ici depuis une heure, on m'appelle pour une dame qui venait demander une bonne, et, à notre mutuelle surprise, je me trouve en face de Carina (1)! C'était comique de se retrouver ainsi! Je pense que cet hiver ce sera quelquefois fort drôle de revoir quelques-unes le ces dames que j'ai connues un peu autrefois.
5 octobre 1891.
Nous voici dans le feu des réparations; il y a plus à faire que nous ne pensions et nous sommes environnées d'ouvriers. Notre petite Miséricorde prend une tournure tout à fait ordonnée et proprette; d'ici quinze jours j'espère que le dernier peintre aura dis-
(l) Mme Bombrini-Doria, née baronne Gamba.
paru. Je vous assure que la réalité de la visite dans les mansardes et dans les fonds de cours n'est pas toujours agréable; on voit de ces tableaux déchirants et on ne sait comment adoucir tant de misères. C'est égal, je suis toute contente quand je grimpe de ci de là, mon petit panier au bras. La matinée se passe à recevoir une multitude de pauvres; à distribuer de petits secours, pain, bons de bois, de soupe, de vêtements; à servir le bouillon à une trentaine de malades; à recevoir et éconduire souvent des personnes qui cherchent des places, du travail; puis il y a les dames, encore à la campagne fort heureusement pendant nos travaux; on vient chercher des livres; il faut faire des écritures sans fin, noter tout ce qui sort et ce qui rentre, écrire des billets; c'est un va-et-vient continuel, ma pauvre tête n'est pas encore habituée à sauter d'une affaire à l'autre. L'après-midi nous sortons tour à tour pour visiter chacune notre quartier de pauvres, de sorte que les occupations sont variées, nous pouvons prendre l'air, et comme santé cela me conviendra parfaitement. Vous voyez que nos journées sont suroccupées; avec cela il ne s'agit pas de manquer aucun de nos exercices religieux, très réglés, bien entendu ; en somme, il ne reste pas une minute et cet hiver, quand le nombre des malades sera augmenté, que la porte sera constamment assiégée, qu'il faudra aller quêter chez les dames, répondre à tout et à tous je me demande si je saurai m'en tirer? Enfin, le bon Dieu y pourvoira et arrangera les choses.
Pauvre chère maman, courage et ne vous laissez pas attrister par les teintes mélancoliques de l'automne. La tristesse a son charme particulier. . . Avezvous jamais pensé à méditer ce mot profond de saint
Paul : « Tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu »? En éprouvant certaines nuances de mélancolie, en contemplant les feuilles qui tombent, on se sent soi aussi se pencher sur sa tige, on incline l'oreille et son coeur pour écouter les indéfinissables harmonies d'outre-tombe, et involontairement l'existence se fait plus sérieuse, plus vraie... tout doucement ainsi, l'âme s'élève par la souffrance, grandit et respire plus à l'aise ; les petitesses de la terre disparaissent et l'avenir du Ciel s'ouvre bien grand en récompense des sacrifices offerts.
i«- novembre 1891.
C'est si peu de chose la vie! à mesure que l'on avance on en comprend la brièveté et le terme arrive plus vite qu'on ne le croit. Vous êtes- vous jamais arrêtée à ce passage charmant de l'Écriture où Raphaël, après avoir démontré àTobie la puissance des prières et des aumônes, lui dit : « Quand vous ensevelissiez les morts, quand vous priiez en versant des larmes brûlantes, quand vous laissiez là des réunions de famille et leur douce intimité pour aller accomplir vos actes de charité, je me tenais devant le trône de Dieu, je lui présentais vos œuvres et vos prières et parce que vous avez été agréé il a été nécessaire que vous fussiez tenté. » N'estce pas consolant et ne devrions-nous pas nous réjouir de nos épreuves, puisqu'elles nous sont un sûr garant que nous sommes agréés par notre Dieu de miséricorde et d'amour? Courage donc, ne regardez
pas trop ce qui vous angoisse et vous étreint le cœur dans le temps, levez les yeux vers le Ciel tt voyez la place de choix que le bon Dieu a préparée pour vous de toute Éternité, afin qu'elle soit la compensation des douleurs vaillamment supportées sur la terre.
Je sors très souvent et si vous me voyiez parcourant les rues, mon petit panier au bras, vous trouveriez que j'ai l'air d'une vraie sœur. Lequartier qui m'est assigné est entre le cours Victor Emmanuel et le cours du Valentin, et mon compte du mots m'a fait voir que j'ai fait en octobre quarante visites de malades, plus cinquante-sept familles pauvres que j'ai été voir. Ce n'est pas mal pour le début. La misère est extrême, personne n'a de travail, partout pas de pain, et il n'est pas rare de trouver des gens exaspérés.
Pourquoi douter de la bonté d'un Dieu qui ne demande qu'à sauver les âmes? qu'importent les impressions que nous ressentons? Le salut n'est pas une affaire de poésie et de sentiment; c'est l'œuvre de la volonté soutenue par la grâce. L'essentiel est de savoir souffrir avec une sérénité sans cesse renaissante en vertu de motifs surnaturels entre Dieu et l'âme. C'est une condition à laquelle il faut se résigner, ou plutôt que nous devons bravement accepter comme la loi apportée au monde racheté dont la croix est à la fois l'étendard et l'espoir. Quelle riche moisson de mérites on peut se faire en acceptant les épreuves envoyées par Dieu et voulues de Lui ! La simple soumission à ses desseins vaut mille fois mieux pour l'éternité que toutes les grandes pénitences qu'on pourrait inventer. Saint Vincent, qui certes s'y entendait, nous assure que le chrétien le
LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL ail
plus parfait est celui qui accepte tout ce qui lui vient, joies ou peines, bonheur ou douleur, pour l'amour de Dieu. Et ainsi, tout doucement, sans rien chercher d'extraordinaire, en supportant les douleurs de chaque jour, petites ou grandes, le temps s'écoule, les années passent, et nous redirons dans l'éternité : « Mon Dieu, comme il a été bon pour moi de me fier à Vousl »
A MADAME MARIE DE LA CROIX
Turin, 26 décembre 1891.
... Enfin, que la volonté de Dieu soit faite, et si je n'ai pas le courage de bénir ma croix, au moins voadrais-je l'accepter avec un sourire, puisque c'est Lui qui me l'a envoyée. Priez pour moi, chère sœur aimée, afin que je ne souffre pas en vain; je me fais l'effet un peu de ces âmes du purgatoire dont la douleur peut avoir un effet expiatoire, mais qui, à coup sûr, ne méritent rien.
Plus cette angoisse pour une âme tant aimée s'empare de moi, et plus j'ai besoin de savoir souffrir. Ne vous relâchez pas dans vos prières et vos sacrifices; qui sait combien il doit en avoir besoin!
A SA MÈRE
Turin, 28 décembre 1891 .
Nous voici à la porte d'une nouvelle année et je tiens à ce que dès le matin mon écriture vienne vous
un LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
la souhaiter bonne et bénie. Je voudrais pouvoir envoyer un mot à chacun de vous, mais c'est impossible, et ma mère chérie voudra bien se charger d'être l'interprète de mes plus tendres souhaits, n'est-ce pas? Embrassés par vous, ils seront tous heureux et me sauront gré de ma commissionnaire. Relisez bien les paroles de ma petite image, elles vous souhaiteront paix et résignation pour les épreuves inévitables et en même temps confiance... pas d'angoisses inutiles, par d'inquiétudes vagues I Le bon Dieu nous aime et ne nous tourmentera pas sans raison. Merci de la jolie croix et des bonnes paroles qui sont écrites au dos; c'est vrai, de quel côté que nous tournions nos regards, ils verront toujours la croix ; parfois elle est couverte de fleurs gracieuses., tôt ou tard elles se fanent, et la croix reste seule.
J'ai appris avec bonheur que la naissance du bébé n'a amené aucune complication ; ainsi donc voilà notre petit ménage tout à la joie. Adalbert a l'air un peu ennuyé de la laideur de Monsieur son fils; ce sera un fripon qui aura voulu tromper son monde, et à cette heure il est peut-être déjà joli comme un cœur.
3 janvier 189t.
La ville de Turin commence à être dans la désolation ; l'influenza fait des ravages considérables depuis quelques jours, la mortalité augmente beaucoup; partout des nialavles, dans les tramways même on ue voit que des figures consternées et en pleurs.
Cette épidémie de pneumonie est terrible: frissons, fièvre, nausées, puis les poumons pris, et la mort; plus on est fort, plus le mal est violent... ce qui est très consolant pour nous autres, pots fêlés, qui avons la perspective de durer des siècles. Hier toute la journée j'ai visité mes pauvres et j'ai trouvé des familles entières au lit... personne pour les soigner, ni une goutte de bouillon ou de lait, à peine des couvertures, pas un sou, c'est une pitié, et dehors un brouillard, un froid, une obscurité ! Notre communauté aussi est cruellement éprouvée : partout des sœurs malades, quelques-unes très sérieusement, mourantes même; notre supérieur, un homme dans le force de l'âge, fort distingué, mourant aussi; on s'attend d'une heure à l'autre à la fatale nouvelle. On est d'autant plus frappé qu'il n'est nommé que depuis une quinzaine, en remplacement de l'ancien, mort subitement. Les deux aumôniers de Saint-Sauveur sont à la dernière extrémité aussi. On multiplie les prières, les supplications, car il est de fait que la main de Dieu s'appesantit lourdement sur l'humanité. Est-ce étonnant après tant de blasphèmes, d'incrédulité, de lois impies?
24 janvier 1892.
Si je pouvais tremper ma plume dans l'or éblouissant et fluide qui illumine en ce moment le petit coin de ciel que j'aperçois d'ici, ma lettre serait toute pénétrée d'idées radieuses comme le soleil levant.
Turin continue à se laisser « influencer a et la
mortalité est toujours bien au-dessus de la moyenne ; le 15 il y avait déjà cinquante-deux morts à l'hôpital de Saint-Jean, ce qui est énorme. On fait des prières publiques pour obtenir la diminution de l'épidémie, mais cela n'empêche que tous les jours on apprend des nouvelles de mort. Ma belle-mère vient de perdre une de ses sœurs (1), morte en trois jours d'une bronchite; Blois est très arriéré, on y meurt encore de bronchite comme dans le bon vieux temps ! Partout ailleurs on dirait influenza. La pauvre femme est morte solitaire comme elle a vécu dans ses vieux jours ; ses enfants sont arrivés trop tard. Pauvre tante î elle m'a toujours témoigné beaucoup d'affection, car elle aimait tendrement Albert, qui était son neveu préféré.
2 mai 1892.
Je viens bien vite rassurer vos inquiétudes tout à fait de luxe sur la journée d'hier. Pourquoi donc ajouter foi aux récits fantastiques des journalistes aux abois pour faire mousser leur journal en donnant des renseignements poignants? J'ai tout lieu de croire que Turin a été des plus tranquilles ; du moins dans notre quartier il n'y a pas eu le moindre mouvement. Le matin j'ai été obligée de sortir pour des malades très graves, et sans une lettre de Blanche de Palézieux toute remplie de bombes; d'explosions, je n'aurais rien remarqué; malgré moi je me sur-
(l) La comtesse de Vachon, née de Tilltèxe.
prenais à regarder de travers les très innocents porteurs de petits sacs-valises, et je crois que pour un peu je me serais suspectée moi-même, car enfin la dynamite n'aurait-elle pas su se cacher dans mon panier? Il ne peut rien y avoir ces jours-ci, car on a pris des précautions en assemblant des troupes, qui entraient à Turin par petits détachements, de bon matin, sans trompettes, en grand silence, et en mettant à l'avance en prison tous les individus douteux ; de plus il est défendu de stationner dans la rue: c'est à peine si deux amis peuvent se dire bonjour sans éveiller les soupçons de la police. On raconte qu'il y a quelques jours on a arrêté du côté du palais de justice un anarchiste déguisé en capucin, au moment où il allait jeter une bombe... Est-ce vrai? j'en doute, et il faut se méfier des imaginations surexcitées et des exagérations même involontaires. D'ailleurs, chère maman, vous pouvez vous rassurer sur mon compte; le mouvement n'est pas du tout dirigé contre nous, c'est aux classes aisées qu'on en veut, ainsi qu'aux juges. La compagnie des Filles de la Charité n'a-t-elle pas traversé révolutions, Commune, etc., sans qu'aucun de ses membres ait jamais péri?
En attendant ces événements tumultueux qui n'arrivent pas, fort heureusement, notre glycine, que vous admiriez tant, est de toute beauté, chargée de grappes de fleurs d'un mauve ravissant. Le jardinet est arrangé aussi ; il a un petit aspect a paysan • très réussi avec ses belles roses bourgeoisement entourées d'herbages de toutes qualités et de fleurs communes. Enfin, nous avons des fleurs et de la verdure, et par les belles soirées il fait bon d« s'asseoir à respirer ce brin d'air l'ouvrage à la main,
2i6 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
Dimanche prochain a lieu la première communion des enfants riches et pauvres dans notre chapelle, et le jeudi suivant c'est la loterie annuelle; c'est le moment du coup de feu de l'année, et je crois que généralement on ne doit pas jeûner d'ennuis et de tracas. Pourvu que le résultat financier soit heureux pour les pauvres enfants des ouvriers, la peine ne comptera pas.
Est-ce que toute cette effervescence de la vieille Europe ne vous fait pas paraître le séjour dans l'extrême Orient sous un jour plus favorable? Si jamais la Providence m'envoyait aux Indes, n'estce pas que vous vous en réjouiriez avec moi? Pauvres Indous, mous et indolents, si opprimés par la tyrannie anglaise, ils ne connaissent pas la dynamite, ni la nitro-glycérine et on doit couler des jours paisibles aux bords du Gange, au milieu des lotus... et des caïmans !
Je pense bien au vide que vous fait le départ des Adalbert,qui sera surtout sensible l'hiver prochain. N'est-ce pas l'image de la vie? plus on avance, plus l'entourage s'éclaircit et finit par rester dépouillé de tout et de tous. Le bon Dieu le fait ainsi avec intention, afin d'habituer les âmes à ne s'attacher qu'à lui seul, à mesure qu'elles avancent vers l'éternité. Il ne faut pas s'en étonner, mais tâcher de se soumettre de bon cœur à l'épreuve, et la paix du cœur et de l'âme finit tôt ou tard par être la récompense du sacrifice. Cela n'empêche pas que je souhaite que vous puissiez avoir souvent ma mignonne filleule auprès de vous et j'espère que ses parents vous donneront cette joie, d'ailleurs très profitable à l'enfant.
34 mai 1892.
Mais comment donc, toujours des inquiétudes, des tourments, des tristesses? Pourquoi céder à ces dernières impressions de sombre mélancolie, alors que vous voilà dans votre chère campagne, fleurie et embaumée par les splendeurs de la nature devant cette vue idéale des glaciers que vous aimez? Vite il faut refermer la porte au nez de l'impertinente dame Inquiétude; quelle insolence de venir en trouble-fête, alors qu'elle n'a qu'à vous laisser vivre en paix au milieu des roses! J'en ai vu de bien belles dimanche, car j'ai eu, moi aussi, une bouffée de campagne; nous sommes allées passer la journée à Grulgiasco, chez nos sœurs, où l'air était délicieux et la réception toute cordiale. Il paraît que c'est l'usage : après les fatigues de la première communion et de la loterie, la Miséricorde s'accorde une fugue à la campagne; bien que nous fussions reposées depuis longtemps, il nous a paru convenable de continuer pieusement la tradition !
Mon excellent cousin de Marcé a eu l'amabilité de m'envoyer un ouvrage nouveau sur la conquête de la Nouvelle-Calédonie, très intéressant pour nous, puisque sa correspondance et ses récits ont servi de documents précieux ; de plus un grand nombre des illustrations sont faites d'après ses dessins. Vous savez qu'il a été officier de marine et a quitté sa belle carrière au moment de son mariage. Comme il a un talent pour le dessin au fusain, il a profité de ses voyages lointains pour récolter des souvenirs. Que de fois nous avons feuilleté ses portefeuilles en causant, dans le cher salon des Fontenils! Spirituel et
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brillant causeur, il a une façon vivante de conter qui est tout simplement délicieuse. Voilà de vrai» amis, comme il est rare d'en trouver; il n'y a ni distance, ni séparation pour ces affection s- là. On s'aime en silence, se sentant unis de cœur et on attend sans murmurer l'heure de l'éternelle réunion.
En effet, chère maman, pourquoi ne pas vous soumettre avec patience aux séparations de la vie? Elles sont toutes voulues, ces épreuves, par un Dieu qui nous aime. Si nous obtenons de nous le courage de la patience, rien que cela, attendre, parce que telle est la volonté divine, nous jouirons d'une récompense infinie! Et alors, rien ni personne ne nous séparera ; plus de sablier, plus d'inquiétudes, plus de divergences d'opinions, un seul coeur et une seule âme pour s'aimer et se le dire sous le regard de Dieu dans la majestueuse stabilité des siècles sans fin! Courage donc, les heures de l'épreuve sont comptées ; pas plus que nos joies, les tristesses ne sauraient durer longtemps. Tout passe, c'est la consolation suprême. Les bonheurs, les joies, les satisfactions sont des rayons de soleil envoyés du Ciel pour illuminer la route pendant quelques instants ; mais en général le chemin est terne, monotone et ennuyeux. Prenons les bons moments pour ce qu'ils sont réellement, de pures faveurs; pour le reste il faut en prendre son parti bravement et le supporter pour l'amour de Dieu. Pas de découragement voulu surtout, et pas de tristesse morose; une défaillance par-ci par-là ne compte pas; on peut même s'asseoir parfois sur une pierre de la route et contempler le chemin parcouru d'un regard éteint ; puis il faut vite se tourner
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vers l'horizon et en cherchant bien, longtemps peutêtre, il est impossible que l'œil n'aperçoive pas le point lumineux qui lui rendra l'espérance et l'énergie.
is juin 1892.
J'ai fait avec grand plaisir la connaissance de l'aimable Mlle Hortense de Sellon(i); cette bonne cousine est venue à trois ou quatre reprises et je l'ai trouvée vraiment charmante, affable et même affectueuse malgré notre connaissance si récente. En causant avec elle on oublie son origine genevoise, ce qui constitue certainement de ma part le plus bel éloge ! Nous avons bavardé de tout et de tous, de notre commune cousine Alfieri, à laquelle elle a parlé de moi et qui doit, paraît-il, venir me trouver; des anciennes relations de famille, terrain sur lequel je ne me sentais que médiocrement à l'aise, ayant, ô confusion, oublié même le comment de notre parenté ; des souvenirs qui se rattachent à la terre de Cavour, nom qui pour elle est synonyme de vénération, et qui me produit, en ma qualité de membre d'une vieille famille catholique et royaliste, un effet peu sympathique. En somme j'ai parlé un peu au hasard, au petit bonheur de chance, tâchant
(1) Fille du comte de Sellon d'AHaman, philanthrope genevois connu pour sa propagande en faveur de la paix universelle et de l'arbitrage entre les nations, auteur de traités en faveur de l'abolition de la peine de mort, etc., né en 1782, mort en 183a.
sao LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL
de voiler mon ignorance aussi bien que mes opinions contraires, et nous voici tout à fait amies. La bonne cousine m'a fait voir des photographies d'Allaman, et m'a tant parlé d'elle que me voilà au courant de ses souvenirs, ses idées, ses goûts, ses habitudes comme si nous avions passé vingt ans ensemble !
3 jaillet 1893.
Vous voilà donc, misérablement campée dans un mauvais trou allemand, avec tous les inconvénients bavarois (1). N'y-a-t-il pas moyen de changer d'appartements, afin de n'être pas entassés a à la pauvre »; quant à la nourriture, je sais qu'il n'y a guère moyen d'y remédier, à moins de vivre de biscuits et de fruits comme les moines du désert ; mais au moins il faut vite télégraphier à papa qu'il vous envoie dçs couverts... Une fourchette en fer! pauvre maman, c'est affreux! Enfin, à la guerre comme à la guerre; quand on est au bal il faut danser, dit le proverbe; si j'étais là, comme je vous relèverais le côté pittoresque de la situation! Cet endroit doit être original avec ses promeneurs pieds nus.
A présent qu'on y est, il faut essayer vaillamment, se remonter le moral, supporter gaîment l'ennui et les inconvénients et surtout prier avec confiance que Notre-Seigneur veuille bien donner Sa bénédic-
(l) Wcerishofen, Bavière. — Malgré la grande affluence de malades de tous pays qui se pressaient autour de son célèbre curé, Mgr Kneipp, ce petit village n'offrait alors aucun confort.
tion. C'est Lui le principal médecin et, s'il le veut, Il peut guérir les maux en apparence les plus tenaces. Il va sans dire que de mon côté je Lui demande instamment de nous donner un peu de consolation et de tout disposer selon Sa volonté. N'oubliez jamais, que « tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu • .
In railway, 17 juillet 189a.
Ah! par exemple, vous croyez être seuls à voyager? Eh bien ! moi, je me donne le plaisir de rouler de mon côté; vous allez être bien étonnée. Turin m'a fait grise mine ce matin: depuis trois mois que nous soupirions en vain après une goutte d'eau, par une chaleur à mourir, les cataractes du ciel se sont ouvertes. Je courais saluer notre supérieur, embrasser une dernière fois cette excellente sœur Germaine alitée depuis huit jours, et la pluie tombait, tombait et je trottais joyeusement. Hier j'allai dire adieu à Candide, qui devait partir demain pour Châtillon et aujourd'hui c'est moi la voyageuse! Vivent les Filles de la Charité 1 c'est gentil, on est tranquille comme Baptiste; arrive une petite lettre et... en l'air les paquets, un, deux, trois, en soldat du bon Dieu il faut plier bagage. Quelle chance d'être une personne ordinaire, on est prête en une demi-heure 1 Candide, la pauvre chère amie, est venue ce matin; elle reste seule, sa sœur morte, moi partie. Un de ses neveux, à trente ans, vient de périr à l'accident du bateau le Mont-Blanc; quelle tristesse ! Tout cela en quelques mois ! — Au
moment où je partais je reçois un billet navrant de Mme d'E... La belle Claire, son orgueil et sa joie, est morte subitement! Comme il faut donc reconnaître qu'une main puissante nous dirige tous ! . . . Pardon de mon griffonnage trembloté, mais les wagons de seconde sont bien nerveux et frétillent d'une façon atroce. Je suis installée avec un prêtre français et deux commis voyageurs italiens. Je quitte la belle Italie; demain à six heures cinquante je suis à Paris, où je resterai certainement encore la journée de mardi, grande fête de saint Vincent de Paul. Pouvez-vous me lire? Ah! voilà un arrêt précédé d'une grande secousse... Il pleut.
Alors je reprends, chère maman, le fil de mon histoire un peu décousue. Le 30 juin je recevais tout à coup une lettre m'annonçant mon déplacement... Marseille! Moi, enchantée, j'entendais en rêve souffler le mistral, clapoter les vagues; je voyais les rochers et Notre-Dame de la Garde, la bouillabaisse, que sais-je? enfin le doux ciel de Pro vence me paraissait charmant! Mon départ était fixé pour le 14, lorsque le 11 arrive inopinément une autre lettre. Suspendez le départ! J'ai su depuis que nos pauvres supérieurs avaient reçu la nouvelle que cette maison très importante serait laïcisée à la fin de l'année! Là-dessus, attente, doute; hier, par une chaleur tropicale je visite mes pauvres, je rentre à cinq heures ; grande nouvelle, on m'a appelée, je cours au secrétariat : vite, vite, ma sœur visitatrice vous attend ! et là je trouve mon placement à... devinez... Angers! Sur la ligne de Nantes! pas très loin des Marcé! je les reverrai, ces chers amis; vous ferez leur connaissance le printemps prochain ; le P. de Régnon, silencieux à distance, y viendra;
ce sera délicieux, charmant, imprévu, consolant 1 Au lieu de la Provence, c'est la Touraine, voilà tout! Q'est-ce tout de même que Celui qui fait marcher les nuages! Ma maison future est un hôpital civil et militaire. C'est le premier établissement fondé par saint Vincent en province ; il y a une cinquantaine de sœurs. Deux de mes compagnes du séminaire y avaient été envoyées, ma sœur de Rochow et ma sœur de La Mairie; y sont-elles encore?
Angers, 22 juillet 1892.
Hôpital Général.
Je sens que mon griffonnage du chemin de fer a dû vous causer du chagrin, et pourtant, mère chérie, il faut reconnaître que Nctre-Seigneur est bien bon et qu'il fait naître les circonstances les plus imprévues pour arriver à nous mener là où II le veut. N'est-ce pas déjà une grande consolation de pouvoir penser que nous faisons Sa volonté?
J'ai pu voir ma belle-sœur à Blois et passer deux heures dans son couvent, derrière les grilles cette fois, reçue avec transports; elle pleurait de joie, la chère âme! Qui aurait jamais dit cela? Il y a dixsept ans, toute jeune femme, protestante, ce cloître me produisait un effet mystérieux et peu, sympathique, et hier je m'agenouillais au milieu des religieuses, dans le chœur; j'étais dans leur réfectoire, leurs cloîtres, leur salle de communauté, entourée et embrassée comme une sœur ! La supérieure est d'une cordialité simple et charmante qui
m'a ravie: leur vie intime est d'une gaieté franche et affectueuse dont on ne peut juger quand on ne les voit qu'au parloir avec cette grille épaisse, et une sœur écoute en tiers. Quel rêve que tout cela! J'ai peine encore à en saisir la réalité ! Fions-nous donc entièrement à la bonté de Notre-Seigneur et remettons-Lui le gouvernement de nos vies. C'est le meilleur, je vous assure ; c'est dans cette confiance seulement que le cœur peut trouver sa paix, même au milieu des sacrifices inévitables. Dans l'Éternité il sera doux de nous dire : Comme il a été bon pour nous de nous fier à Lui!
A LA BARONNE JOCTEAU
Angers, 29 juillet 1893.
... Au milieu du martyre de la vie, qu'il est corn solant de se dire que les sacrifices valent aux yeux de Notre-Seigneur le prix qu'ils nous coûtent. Lui seul peut en mesurer la profondeur; aussi fions-nous à Son cœur pour la récompense. Ce serait pas mal intéressé, si nous ne travaillions que pour nous; je crois que c'est là la dernière de nos préoccupations, n'est-il pas vrai? C'est pour nos bien-aimés que nous souffrons, et pour eux il nous est bien permis de faire quelques calculs et de désirer les occasions de mérite.
J'ai passé la fête de saint Vincent à la maison mère, l'âme en proie à mille sentiments divers; mais au travers de tout je cherche à conserver la confiance. J'ai revu mon beau-frère, enchanté de me savoir en France; puis en venant à Angers, j'ai eu
encore des rayons de soleil. Notre-Seigneur m'a vraiment gâtée par ces faveurs toutes de cœur. Maintenant tout cela est passé, c'est fini... Le 10 août, je vais entrer en retraite et peut-être là, dans la solitude et le recueillement, recevrai-je lumière et force pour aller de l'avant. La vraie vie est celle où Jésus nous place; hors de là tout est illusions. Que Sa volonté soit bénie!
N'admires-tu pas la délicatesse de Notre-Seigneur envers les âmes de bonne volonté ? Peut-être n'eusséje pas supporté au début l'isolement complet ; aussi a-t-Il eu soin de me placer près d'une chère et tendre amie; maintenant qu'il a fallu la quitter, je retrouve encore des amis, plus loin, il est vrai; et puis sans doute... un jour sonnera l'heure de l'éloignement sans retour probable ! C'est vraiment l'image de la vie : au commencement des tendresses tout alentour; puis graduellement l'horizon du cœur se couvre de nuages, la mort arrache les meilleures parties, la vie emporte les autres, et... on reste solitaire au pied du Calvaire. Je m'aperçois que ma plume court au gré des pensées intimes de mon cœur; il me vient en mémoire ce mot si vrai d'un grand penseur : « Quand je cause avec un ami et que nous ne parlons pas exclusivement de lui et de moi, il n'y a pas entre nous d'intimité. •
A SA MÈRE
Angers, 4 août 189a.
Notre vie en France a un cachet très religieux : c'est digne, comme il faut, ordonné. L'ensemble est
vraiment très bien et quelques sœurs sont charmantes, intelligentes, spirituelles, bien élevées, d'excellente noblesse et distinguées. Les rapports journaliers sont très agréables : politesse, respect, égards, complaisance; amabilité; enfin toute l'urbanité et la bonne grâce françaises. Cela élève de suite le niveau des idées, des manières, de la tenue. Tout est d'une propreté exquise, partout des parquets cirés; notre bâtiment qu'on appelle a la Communauté » est presque trop bien; notre chapelle ornée avec un goût parfait; la chambre de communauté et le réfectoire très beaux, ornés de magnifiques boiseries du temps de saint Vincent. L'hôpital Saint- Jean est le bâtiment primitif dans lequel Mlle Legras elle-même est venue installer nos premières sœurs. C'est une ancienne abbaye fort belle comme architecture, convertie en musée depuis environ trente ans que l'hôpital est fondé.
La supérieure, un peu froide au premier abord, en impose, mais on se sent vite à l'aise; elle est la bonté même et gagne beaucoup à être connue. C'est une personne de tête qui mène son difficile emploi de main de maître. Tenir une pareille maison, surveiller tous les services, maintenir la règle qui est admirablement observée, s'occuper de soixante sœurs, faire la visitatrice de toutes les maisons environnantes, ce n'est pas une sinécure, et elle réussit à merveille. C'est le devoir en personne; toujours elle est partout, à tout, et iamais n'a l'air pressé. Plus je l'étudié, plus je m'édifie et apprends d'elle.
8 août 1892.
Savons-nous les desseins de la Providence? Il y a deux mois nous étions bien tranquilles, chacune dans notre milieu connu réciproquement, et puis tout à coup, quelques jours après, vous voilà dans un obscur trou de la Bavière et moi pas loin de l'Océan ! Ne sontce pas des changements à vue plus merveilleux que dans les grandes féeries des plus beaux théâtres ? Une annonce lue dans un journal, quelques lignes parties de Paris, et voilà tout un bouleversement d'existence !
Ne regrettez pas d'avoir jusqu'ici si généreusement fait le sacrifice de votre fille. Le patriarche Jacob pleure comme mort son fils Joseph qui avait disparu à ses yeux et, inconsolable de sa perte, il s'écriait que ses cheveux blancs descendraient avec douleur dans le tombeau. Cependant Dieu n'avait enlevé Joseph à l'amour d'un père si tendre que pour le faire, dans les jours de détresse, l'appui, le sauveur de sa famille. N'est-ce pas aussi ce qui se passe lorsque nous quittons les chers nôtres pour suivre l'appel d'en haut? Sûrement ceux qui pleurent le départ de l'âme religieuse recevront jusque dans l'Éternité le fruit de son sacrifice. En attendant le parfait accomplissement des magnifiques promesses de Notre-Seigneur il faut bien souffrir quelque chose ; si nous étions toujours placées selon notre gré, où serait le mérite? Partout il y a des avantages et des croix; que la volonté de Dieu soit faite, le meilleur est certainement de s'y soumettre de bon cœur et de se fier à Lui pour le gouvernement de notre vie II a le droit de nous mettre
où II lui plaît, de nous employer à n'importe quel travail, à rien du tout s'il le préfère. Il me donnera donc les grâces nécessaires pour accomplir ce que l'obéissance m'imposera.
L'établissement, composé de nombreux bâtiments neufs, est sur une légère hauteur; l'église, vaste et ornée de peintures simples, mais de bon goût, forme centre; devant se trouve une terrasse, puis le grand escalier d'honneur, dominant une belle et longue allée au bas de laquelle coule la tranquille rivière ; plus loin s'étale toute la ville, avec sa cathédrale et ses clochers se dessinant sur l'horizon. C'est réellement joli; mais, pour un œil habitué aux montagnes, un peu incomplet. Il y a bien quinze ou dix-huit cents personnes, hôtel-Dieu civil et militaire, maternité, crèche, asile de nuit, épileptiques, idiots, maladies contagieuses; enfants des malades, qu'on nourrit, habille et instruit; cinq à six cents personnes à demeure dans l'hospice, vieillards et jeunesse plus ou moins infirmes, enfants trouvés, médecins, internes, deux aumôniers; c'est une population de petite ville. Les gens valides sont employés, chacun selon ses forces et ses capacités, à l'immense entretien de tout ce monde et de tant de bâtiments; les uns aux cuisines, cours, jardins, basse-cour, à la boulangerie, aux postes, aux dépendances; d'autres comme infirmiers, infirmières, frotteuses, baigneuses; il y a le vestiaire, la buanderie, le séchoir, la couture, la lingerie; enfin une foule d'emplois. A la cuisine il y a sept sœurs, plus une nuée de gens de service; tout se fait dans la même, c'est fabuleux et à la fois merveilleux. Chaque salle d'hôpital possède une mignonne petite cuisine avec eau, gaz, tous les ustensiles pour faire chauffer ou
nettoyer quelque chose; les cuivres reluisent et je pense qu'on n'y trouverait pas une tache. Toutes les sœurs ont un charmant cabinet à leur disposition, ce qui est très commode. De l'hospice dépendent plusieurs infirmeries, car il y a nécessairement de nombreux valétudinaires parmi les vieillards. Je suis actuellement à une infirmerie de femmes, qui sert aux maladies passagères des personnes internes ; on s'occupe beaucoup des malades, faisant leurs lits, les habillant, lavant, peignant, ensevelissant les morts... Dès cinq heures du matin on se rend dans les salles. La messe n'est qu'à cinq heures trois quarts et nous déjeunons à six heures et demie. En plus de ma petite salle, je fais avec d'autres soeurs, trois fois par jour, le service d'un réfectoire de deux cents femmes, et ce n'est pas une mince affaire de les contenter toutes. Leur nourriture est très appétissante, mais elles sont difficiles et je sais des gens fort bien qui seraient heureux de leur ordinaire. Voilà une longue lettre, chère maman, et je crois vous avoir donné un aperçu complet de mon nouvel entourage.
35 août 1892.
Tout le monde se plaint de l'excessive chaleur! pour moi, je ne l'ai trouvée un peu lourde que deux fois; oh! c'est que Turin m'a habituée à la température élevée, et depuis le commencement de mai nous vivons dans une vraie fournaise. Je crois que physiquement il est très utile de changer de pays,
230 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAl
on finit par se brisera tous les climats, les variation^ de nourriture, etc. Au point de vue moral, rien n'esi plus sain, les idées s'élargissent, l'âme se forme, on ne voit plus les gens et les choses par leurs petits côtés. Bien que je n'aie jamais été portée aux idées mesquines, je constate que les milieux si divers dans lesquels j'ai vécu m'ont ouvert des horizons inconnus à beaucoup. On se fait ainsi un trésor intime dans lequel on puise des ressources précieuses. C'est vrai, je regrette mon cher office de la visitf des pauvres, qui faisait si bien mon affaire, sous tous les rapports ; bah ! après la pluie, ie beau temps ; c'est une épreuve momentanée qu'il faut offrir allègrement au bon Dieu. Les supérieures agissent avec une extrême sagesse en cherchant par tous les moyens à nous tremper et à nous assouplir, avant de nous lancer jusqu'au fond des Indes. C'est qu'une fois là-bas il y a bien d'autres privations à endurer et il est bon s'être aguerrie avant. D'ailleurs il serait puéril de pleurer les oignons d'Egypte; sans doute j'avais à Turin des avantages précieux et je demeure très reconnaissante de la bienveillance qu'on m'a témoignée, mais n'était-ce pas aussi l'exil pour moi! Je ne reverrai plus le sol natal que très exceptionnellement . une fois peut-être et en passant rapidement; je suis destinée à vivre et à mourir sur la terre étrangère. Chacun a sa croix spéciale, nous allons vers la commune patrie; le Ciel, voilà notre but, le rendez-vous des âmes qui auront su souffrir; les stations antérieures importent peu. Oh! je vous en prie, chère mère, ne me plaignez pas ; ma vie a été très heureuse et il ne faut pas oublier que nous n'avons droit à rien, toute félicité est pure grâce de Dieu, a II a fallu que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire ».
Il l'a dit Lui-même, et « le disciple n'étant pas plus que le Maître », cela nous indique que nécessairement nous devons passer par la même porte. Ma part a été large, j'ai été favorisée, alors que d'autres, qui l'auraient mieux mérité, n'ont jamais connu aucune douceur. Me plaindre! Ah! mais non, par exemple, je ne changerais mon sort contre celui de personne. N'ai-je pas connu le plus grand des bonheurs, les plus ravissantes nuances de l'intimité de l'esprit et du coeur? Combien peu qui les ont effeuillées, ces fleurs délicieuses! Cela a été court?... oh oui, mais qu'importe si ce passé béni m'est un gage de l'avenir? Quelques années de peines et d'épreuves, un peu de pénitence etde souffrance, un peu d'amertume au fond du calice... et puis l'Éternité avec ses joies sans fin, son bonheur sans mélange, ses ineffables revoirs! Notre-Seigneur est si bon, Il aime tant nos âmes, qu'il ne comptera pas nos défaillances avec rigueur ; pourvu que nous puissions Lui présenter un peu de bonne volonté, quelques efforts, Il sera heureux de nous combler de miséricorde et de pardons !