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A M. LÉOPOLD DE FISCHER

Angers, 12 septembre 1892.

... Et puis, mon bon Poldi, tu vas dire que je prêche, mais c'est bien permis à mon âge et avec l'habit religieux; ne trouves-tu pas qu'en repassant sa propre vie, on y trouve de grandes leçons? Combien de circonstances, minimes en apparence, qui sont passées inaperçues et qui cependant ont été le

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point de départ d'un changement dans nos idées, notre manière de voir! Livre à tes réflexions ces vers charmants de Goethe, et certes on n'accusera pas cet auteur d'être bigot :

Kommt Dir ein Schmerz so halte still Und frage was er von Dir will :

Die ew'ge Liebe schickt Dir keinen Bloss darum, dass Du moegest weinen (i) !

J'en ai souvent, quant à moi, médité le sens profond et toujours j'y ai trouvé un nouveau trait de lumière, a Celui qui n'a pas souffert, que sait-il? » dit saint Paul, et en effet c'est à l'école de la douleur qu'on apprend la science de la vie. Regarde en toi-même, mon cher Léopold, cherche s'il n'y aurait pas telle manière de voir, de parler, de te comporter qui devrait être réformée; si tu es sincère, tu trouveras le « was » de Goethe et si tu es loyal, tu te mettras à l'œuvre. Ces longues semaines d'isolement n'eussent-elles servi qu'à te rendre plus patient, plus doux, à te faire comprendre de cœur que Dieu aime nos âmes et que toutes les peines qu'il nous envoie ont pour but de nous amener plus près de Sa miséricorde ; si tu sortais de là résigné à accepter le sacrifice de la vie telle que la Providence le veut, oh! comme ce résultat serait consolant! Point n'est besoin de se torturer l'esprit pour chercher à faire de grandes choses ; le seul travail vraiment grand d'une âme qui veut rester à sa hauteur, c'est celuici : accepter la mission particulière que Dieu lui

(l) Te vient-il une douleur, arrête,

Et demande pourquoi :

L'amour divin ne t'envoie rien.

Simplement, pour que tu pleures I

confie en ce monde, et ne pas Lui faire le procès des épreuves qu'on rencontre dans le cours de cette vie qu'il a réglée Lui-même. Or, nous avons chacun une mission spéciale qui est de mener notre âme à travers toutes les difficultés sans l'amoindrir, et de la faire aborder aux rivages de la bienheureuse Éternité. La souffrance, sous la forme choisie par Dieu, est un pilote infaillible; le tout est de savoir et de vouloir en profiter. Rappelle-toi ce mot d'un grand penseur chrétien : « Quand on ne veut pas se flatter et qu'on regarde son âme, on est toujours étonné de voir à quel point la douleur frappe juste. » A nous de ne pas souffrir sans utilité ; la manière dont on sait supporter l'épreuve est le thermomètre de la valeur morale d'un homme.

... Demain je commence un genre de travail nouveau pour moi, car je passe à la pharmacie. J'espère avec le temps m'y faire un petit bagage de connaissances très utiles dans la vie pour rendre service au prochain. Il y a un pharmacien en chef qui dirige le tout, quatre soeurs, et comme gens de service quatre garçons. La soeur qui est à la tête s'occupe de pharmacie depuis bientôt trente ans; c'est une Mexicaine, originale comme on ne l'est pas, mais un cœur d'or. Le matin on prépare les potions et les médicaments; l'après-midi on fait les préparations plus longues, les pilules, les paquets de poudre, etc., tout cela entremêlé de petits mots gracieux, et le soir arrive bien vite sans qu'on s'en aperçoive. Sœur Julie, toujours attentive à veiller sur nos santés, nous envoie dans les vastes jardins, voir si la jusquiame est à point, si le raifort doit être coupé... Désormais mes lettres apporteront un parfum de drogues qui par ce temps de choléra ne sera pas à

dédaigner. A ce propos, est-on inquiet en Bavière? Ne va pas te frapper l'esprit ; le fléau diminue partout et le meilleur préservatif est de ne pas s'en préoccuper et surtout de s'abandonner à la Providence. N'oublie pas que je prie beaucoup pour toi, plus par les sacrifices que par paroles, mais cela n'en vaut que mieux et de ton côté songe que le grand médecin c'est Dieu et c'est Lui seul qui donne l'efficacité aux traitements et aux remèdes. Quand tu seras mieux et en état de circuler sans difficulté, tu viendras te faire sermonner de vive voix; n'est-ce pas, petit frère, j'y compte!

A SA MÈRE

Angers, 18 septembre 1892.

Voici le beau temps, le soleil égaie et réchauffe tout, l'âme autant que le corps, et je vous souhaite la journée radieuse d'aujourd'hui; que l'automne est ravissant sur un paysage suisse! J'ai plein les yeux de vues délicieuses, alors que je ne vois devant moi que la platitude de l'Anjou; ni glaciers, ni montagnes, ni collines, ni mer, ni lac, rien que l'amas de pierres grises, nommé Angers, avec les tours élevées de sa cathédrale se dessinant sur le ciel. Et encore nous sommes favorisés, ayant devant la pharmacie une grande cour ombragée de beaux tilleuls donnant sur la « vue ». Quelquefois nous avons des visiteurs qui viennent examiner l'établissement ; ainsi hier il y a eu une famille anglaise qui ne comprenait pas un mot de français. Force m'a été de me rappeler quelques mots britanniques pour

leur faire les honneurs de la pharmacie, et des verres à tisanes en sèvres offerts par Louis XIV.

L'ensemble du travail occupe chaque minute, ce que j'aime par-dessus tout. Je redoute les loisirs qui conduisent à la rêverie et mettent l'âme à la torture lorsqu'il faut descendre des fantaisies chimériques à la réalité du devoir. Quant au cœur, il ne faut pas croire qu'il n'ait pas sa part de satisfaction; toute une journée passée dans l'accomplissement du devoir, heure par heure, pour l'amour de Dieu et sous son regard, vous amène une paix solide qui aide à supporter ce qui pourrait être contraire aux goûts personnels. Préparer des potions pour les pauvres, n'est-ce pas une très bonne manière de les servir; travailler, c'est prier et, si honum est «rare, meliùs laborare, ce travail offert à Notre- Seigneur avec un cœur plein de bonne volonté devient par cela même la meilleure des intercessions; je puis ajouter la dernière période du proverbe latin optimè paii, chose qui se trouve en tout et partout.

A MADAME MARIE DE LA CROIX

Angers, 16 octobre 1892.

... Voilà un mois que je suis à la pharmacie, essayant de me mettre au courant de la science minutieuse et compliquée des pilules et potions. A mon âge on n'a plus la mémoire bien alerte, aussi faut-il grande patience de la part de mon entourage ; je me recommande particulièrement à vos prières pour m'obtenir un désir réel et pratique d'acquérir la vertu d'humilité que j'ai occasion d'exercer en permanence! Que voulez- vous, la vie va se compli-

quant de mille difficultés imprévues, c'est Notre- Seigneur qui le veut ainsi. Au début, Il ménage les âmes faibles II entoure leurs premiers pas dans le chemin du renoncement de délicatesse et d'égards ; puis vient une heure où il faut se mettre à grimper des pieds et des mains! C'est forcé! Je ne m'en étonne ni ne m'en chagrine, mais j'ai plus besoin que jamais du secours de la grâce.

Quel dommage que vos bonnes mères supérieures n'aient pas été demander l'hospitalité à notre maison centrale de Turin, qui est à deux pas de la gare! Ma sœur visitatrice les eût accueillies avec d'autant plus de cordialité que votre couvent n'était pas un étranger pour elle, puisque plus d'une fois nous avons causé de vous. L'heureuse réussite de ce voyage à Rome a dû vous donner une grande joie; voilà donc les Ursulines de Blois installées dans la ville éternelle. En commençant votre lettre j'ai cru un instant que vous alliez m'annoncer votre départ. Je me me trompe pas, je pense, en devinant que vous eussiez volontiers fait partie de cette quasi-fondation? Mais, le meilleur n'est-il pas d'occuper la place que Notre-Seigneur nous a choisie, sans demander à en changer jusqu'à ce qu'il nous fasse signe? Vous le trouvez comme moi, chère soeur, et toutes deux nous tâchons de conformer tellement nos volontés à celle du Maître auquel nous avons consacré notre vie, afin que nous n'ayons plus aucun désir en dehors de Lui. Heureusement l'Ami divin est bien bon et il vient à notre rencontre pour nous aider; quand une fois on a franchement donné toute sa vie, le « comment » devient à peu près indifférent.

A SA MÈRE

Angers, 10 octobre 1892

Il me semble que vous aurez bien circulé en chemin de fer cet été et il me tarde de savoir que les questions d'hiver vont enfin vous donner du repos. En effet, l'hiver va débuter avec un certain isolement, puisque vous allez sans doute n'avoir aucun de mes frères autour du foyer momentanément bien tranquille. C'est qu'il y a un temps pour tout dans la vie, et le mérite consiste précisément à accepter avec une sérénité sans cesse renaissante ces phases si diverses qui se succèdent, a Rien de ce qui arrive de la part de Dieu ne trouble le juste », dit l'Écriture, et, en effet, quand une fois on a su, en pratique aussi bien qu'en théorie, offrir réellement son existence à Notre-Seigneur en se remettant à tout ce qu'elle amène, que ce soit doux ou amer, on éprouve une grande paix intérieure.

Il ne faut pas se décourager parce que parfois le cœur est oppressé par la tristesse; les deuils, les séparations forcées, l'absence prolongée, le silence, la torture inexprimable de vivre loin de ceux qu'on aime, tout cela pèse lourdement sur l'âme à certaines heures. Mais, si c'est la route qui nous conduit à l'éternel amour, serait-ce juste de nous plaindre de ce court temps d'épreuve, quand nous savons que la récompense sera infinie? Savoir souffrir sans trop se plaindre, voilà le vrai de la vie, et hors de là on est dans l'illusion la plus complète. Aussi, chère maman aimée, si nous sommes séparées pour le reste de nos existences, qu'est-ce que cela

fait qu'il y ait quelques lieues de plus ou de moins entre nous? Nous sommes sûres d'arriver, par la grâce de Dieu, à la patrie commune, où il n'y aura plus d'éloigneraent ; il faut absolument planer, par la confiance entière en la bonté de Notre-Seigneur, audessus de tout. C'est le sentiment qui touche le plus le cœur du bon Dieu et jamais, au grand jamais, 11 ne trompera les espérances les plus hardies d'une âme qui a vraiment confiance en Lui. Ceci est de foi, par conséquent incontestable et infaillible.

Pour le moment sans doute il n'en est pas question ; mais enfin, si cela était écrit au Ciel, que je dusse un jour partir pour des contrées plus lointaines, n'est-ce pas que vous ne vous opposeriez pas à la volonté de Dieu? Rien de ce que décrète la Providence n'est indifférent, et quelquefois elle peut attacher une grâce inestimable à un seul acte de résignation. Si par exemple notre bonheur, je parle de la vie future, car pour celle de ce monde il n'y a plus lieu d'y penser; si donc notre félicité éternelle devait être le prix, je suppose, d'un sacrifice généreux que vous feriez en acquiesçant du cœur à un ordre de mes supérieurs qui m'enverrait en Perse, n'est-ce pas que vous diriez avec joie : o Oh ! oui, mon Dieu! » tout en ressentant un déchirement sanglant? Croyez-vous que, moi aussi, je ne me sentirais pas brisée par un crucifiement pareil? Oh! si, et quand je songe à cette éventualité, le frisson me prend; mais, malgré mes défaillances, je serais heureuse de répondre à un appel de ce genre, parce que je sais, sans en douter, que « les .sacrifice valent devant Dieu le prix qu'ils nous coûtent » Soyons donc heureux, de ce bonheur intime et élevé qui n'exclut pas la souffrance, quand il nous est

donné de pouvoir offrir un sacrifice qui en vaille la peine. Pourquoi est-ce que j'écris cela? je n'en sais rien, sinon que peut-être je suis sous l'impression du départ subit d'une de nos compagnes, appelée par dépêche à Paris, et nous supposons qu'il s'agit de l'envoyer au loin. Mieux vaut tenir son âme prête à obéir au premier signal et surtout obtenir de soi cette paix sereine qui accepte avec calme tout ce qui est envoyé par la Providence. Courage et confiance; quand on est comme vous revêtue de l'armure du dévouement généreux, il ne faut pas craindre le combat; la victoire n'est remportée que par celui qui a vaillamment combattu.

18 octobre 1892.

Si je pense parfois à aller en Orient, ce n'est pas un rêve d'imagination, ni le mystérieux attrait vers des contrées inconnues, et toutes les descriptions les plus séduisantes n'y sont pour rien. Ce n'est pas même un goût personnel pour les voyages, mais plutôt le sentiment intime et calme d'une conviction profonde que le sacrifice de l'exil dans les missions lointaines pourrait m'être demandé. Le moment de l'appel venu, il me trouvera prête à offrir l'immolation suprême, après laquelle il n'y a qu'à tirer l'échelle, car je ne vois, pour mon compte, rien audessus. Si ce n'e9t qu'une illusion de ma part, tant mieux pour vous, et je suis décidée à ne rien faire qui puisse influencer l'inspiration des supérieurs. Si, au contraire, c'est là le plan de Dieu, vous ne

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serez pas prise à l'irnprévu quand l'heure solennelle sonnera et je serais désolée si, indirectement, la volonté divine devait rencontrer un obstacle. Mais je ne le crois pas, et je conserve la douce confiance que ma mère si dévouée est à la hauteur de tous les holocaustes et que sa générosité non seulement ne voudrait rien refuser à Notre-Seigneur, mais encore offrirait avec une joie héroïque un dernier sacrifice. Je ne me trompe pas, n'est-il pas vrai? Dieu donne toujours les grâces nécessaires aux âmes loyales et de bonne volonté. Soyons déterminés à mettre de côté nos idées personnelles pour ne suivre que le plan tracé par la Providence pour chacune de nos âmes; c;est le moyen infaillible de vivre dans une grande paix sur la terre, même au milieu des peine > et des souffrances.

31 octobre 189a.

Quelle bonne idée de tante Isaure de vous avoir décrit son passage ici. Il n'a pas manqué de pittoresque, mais quelle imprudence à son âge! Jugez de ma stupéfaction quand un beau matin, à ;inq heures, on vient m'appeler à la chapelle, et que je trouve cette pauvre tante presque gelée, éreintée, flanquée d'une artiste américaine ! Celle-ci, à la mode de ses compatriotes, rabaisse l'art au niveau d'un métier; ne sachant que faire de sa personne, seule dans la vie, elle se demandait si elle devait étudier la médecine ou la peinture! Croyant arriver à la perfection dans cette branche en deux ans,

elle la préféra; mais maintenant elle regrette son choix, parce qu'une Yankee de ses amies lui a dit qu'il fallait compter au moins quatre ans! C'est phénoménal. Au reste, excellente créature, simplette et bourgeoise.

Tante Isaure m'a paru très changée, vieillie, maigrie; mais comme elle souffrait d'un commencement de bronchite, je ne pouvais guère juger. Tou* jours jeune d'esprit, d'idées alertes, originale et projetant presque un départ pour New- York l'année prochaine, au risque d'y mourir en arrivant. Ce désir se comprend d'ailleurs.

...Quand vous viendrez au printemps, vous ferez un délicieux voyage et aurez le choix de mille excursions pittoresques; les côtes de Bretagne, la belle ville de Nantes, les ravissants châteaux des bords de la Loire seront autant d'attractions. L'Anjou est un pays fertile et charmant; les coteaux de Saumur sont célèbres par leurs moulins à vent et le petit vin qu'ils produisent. Je ne parle pas de la Touraine, parce que ma plume ne tarirait pas. Aussi bien le canevas est -il suffisant pour que vous puissiez, pendant l'hiver, l'orner des plus gracieuses broderies. N 'est-ce pas un des plaisirs de la vie que de former des projets?...

Dans six mois, chère mère, nous serons à causer ensemble ! Il vaudra mieux ne venir que lorsque le printemps sera établi pour ne pas risquer souffrir d'un retour de froid, car votre installation sera loin de ressembler à du confort. J'établis donc dans mon idée que vous viendrez fin avril passer une chère petite quinzaine, pendant laquelle nous nous verrons sans cesse. Le matin je viendrai vous apporter le petit déjeuner, vous embrasser bien fort pour vous

24a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

réveiller, causer une minute, et pendant que vous terez votre toilette, un peu de correspondance, je retournerai à mes potions pour une ou deux heures. Ensuite je reviendrai et nous ne nous quitterons que pour quelques instants indispensables. Et même, ma sœur supérieure est si bonne qu'elle me permettra certainement parfois de dîner avec vous; nous nous promènerons, nous irons nous asseoir dans notre jardin particulier, nous tâcherons même d aller un jour aux Fontenils ; enfin ce sera charmant. Ce n'est pas fini, je vous confierai en secret une idée qui m'est venue, c'est qu'il serait dans l'ordre des choses possibles qu'on m'envoyât faire une retraite à Paris en mai, j'ose l'espérer du moins; elle commence, je crois, le jour de l'Ascension. Nous ferions donc le trajet ensemble, vous iriez vous caser dans un hôtel aussi près que possible de notre maison mère ; nous trouverons même une heure pour monter à la basilique du Sacré-Cœur, dont vous avez tant entendu parler; nous irons faire une petite visite à nos sœurs qui ont au haut de Montmartre une délicieuse Miséricorde, dominant toute la colline et par conséquent tout Paris. Quand j'entrerai en retraite, vous irez vous installer chez tante Isaure qui sera heureuse de toute la joie de son cœur de vous posséder chez elle pour quelques jours. En même temps que cela sera un acte de charité affectueuse, cela vous fera plaisir, car vous voici presque les dernières survivantes de cette nombreuse génération si florissante. Vous revivrez le passé, les chers souvenirs communs ; ce sera peut-être un dernier revoir sur cette terre, et il est toujours doux de pouvoir échanger ses espérances, qu'il ne faut jamais séparer des tristesses du

présent. «La vieillesse, dit quelque part MmeSwetchine, c'est la vie arrivée à son samedi saint, veille de la résurrection glorieuse, lendemain de tous les déchirements de la terre, de tous les suppliées de la Croix. » Cette pensée est gracieuse, n'est-ce pas, et bien consolante, puisqu'elle nous rappelle que le présent, avec ses peines et ses douleurs, est un lien entre les joies du passé et celles plus ravissantes de l'avenir. Ai-je raison en songeant que ces quelques jours de réminiscences en commun forment une oasis rafraîchissante dans le désert de la vie, alors qu'on en arrive à l'heure où l'on voit disparaître tour à tour ceux qui nous précédaient? Après cette petite halte toute gracieuse et embaumée de tendre affection, papa viendra vous rejoindre. Et puis, comme tout ce qui est bon dans la vie finit, et que les doux revoirs ne sauraient durer qu'un temps, nous nous séparerons courageusement et avec générosité, pour regagner nos domiciles respectifs. Vous ne serez pas triste, n'est-ce pas, chère maman? ce sera d'ailleurs la fin de mai : l'Enghé vous recevra dans sa fraîche parure de roses, au soleil la campagne est charmante; les mille petits soins de surveillance seront une heureuse distraction, il n'y aura qu'à prendre en bonne part les heures du présent en songeant à celles du passé. Ne voilà-t-il pas un charmant projet bien apte à vous engager aux soins les plus minutieux pour pouvoir le mettre à exécution? Le temps passe rapidement. La perspective riante aide à traverser le présent, et nous sommes dans l'ordre, puisque nous les subordonnons de coeur à la décision de la Providence.

Ne soyez pas triste et ne prenez pas au tragique les petits ennuis journaliers. C'est la vie! ce demi-

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martyre , dont parle si excellemment Josepu de Maistre, « qui lime au lieu d'assommer et qui n'en est pas plus doux pour cela ». Puisque Dieu l'a réglé ainsi, c'est bien et il n'y a qu'à s'y soumettre de bonne grâce pour arriver au paradis. Dans le fait toute la philosophie chrétienne consiste en ceci : rester attaché à la Croix sans trop crier. La forme de ma pensée est rude, mais le fond en e9t vrai et je n'ai pas le temps de faire du style...

Il décembre 1892.

Je continue ma petite vie très régulière, calme et séparée de tout bruit mondain; jamais je n'ai été aussi monacale et je pense que les grilles du Carmel ne peuvent protéger davantage de tout écho extérieur. C'est à peine si j'ai appris, par un mot saisi au hasard, la mort du cardinal Lavigerie, et j'ignore absolument quand, comment et où cette vie si agitée a pris fin.

Nous avons eu, en revanche, ce mois-ci, deux fêtes intimes, celle de ma soeur supérieure, et jeudi dernier les vœux d'une de mes compagnes du séminaire, la nièce de Mlle de Rochow. Pour la première de ces fêtes, il y a eu une représentation théâtrale donnée par les jeunes filles de l'hospice. Jamais je ne me serais imaginé qu'on pût arriver à un aussi joli résultat Les costumes, du temps du roi Clovis, étaient de bon goût, et les passementeries, en papier doré, produisaient à distance un effet charmant. Le soir des vœux de sœur Agnès quelques-unes de

nos sœurs ont chanté ; c'était une petite soirée (je dis petite, bien qu'outre les soixante sœurs de la maison, il y ait eu une dizaine de sœurs du dehors) tout à fait gentille, à la fois très gaie et sans le laisser-aller italien qui vous a quelquefois étonnée. Vous voyez, chère mère, que la vie de communauté a aussi de temps en temps des occasions de jolies fêtes de famille.

A MADAME MARIE DE LA CROIX

Angers, 24 décembre 189a.

Vous voilà à la fin de votre retraite ; comme vous aurez prié pour nous tous pendant ce saint temps de l'Avent! Chacune notre manière de prouver notre amour à Notre-Seigneur, n'est-ce pas? Vous avez le bonheur de passer de longues heures silencieuses à causer avec Lui, sans être troublée par les mille détails matériels qui nous poursuivent, tandis que j'use la plus grande partie de mes journées en occupations extérieures, souvent machinales, monotones, au travers desquelles il est parfois laborieux de trouver l'Ami de nos âmes. Vous êtes trop intelligente pour vous méprendre sur le sens de ma pensée, ma chère sœur ; et je compte sur vous pour m'aider à remercier Notre-Seigneur de ce qu'il a daigné, dans son ineffable bonté, accepter mon humble offrande. Quel honneur et quel bonheur pour nous, malgré les souffrances du cœur et du corps, n'est-il pas vrai?

Priez pour moi, et demandez souvent à Notre- Seigneur de sauver les âmes que nous aimons. Je

vous embrasse comme je vous aime et vous rest» unie au pied de la Croix.

A SA MÈRE

Angers, 30 décembre 189a.

Me voici presque en retard, ma chère maman, et il faut que je me hâte pour que mes souhaits de nouvelle et heureuse année vous parviennent le 1" janvier. Si vous n'avez rien de moi ce jour-là, vous serez toute attristée, je le sais. Je n'ai pas besoin de date fixe pour former des vœux pour vous ; c'est toute l'année que je demande à Notre-Seigneur de vous combler de ses meilleures bénédictions. Que nous apportera 93? c'est le secret de Dieu ; pourtant, malgré les nuages qui se montrent à l'horizon, ayons confiance et soyons bien certains que rien n'arrivera sans sa permission. Cette pensée sera notre consolation au milieu des épreuves inévitables de la vie. Courage, ma chère mère, et que la paix du cœur et de l'âme vous donne toujours de l'énergie et de la générosité. Soignez bien votre santé afin de pouvoir venir d'ici deux ou trois mois, en même temps que les cigognes et les hirondelles !

Merci en bloc pour tous ces objets; chacun me parle de votre constante préoccupation et, hier encore, m'est arrivé le volume sur le cardinal Lavigerie, que je vais lire avec un vif intérêt. Je me souviens comme si c'était hier de l'aimable accueil de Son Eminence... Quel tableau! cette magnifique figure de vénérable vieillard et cette jeune femme en grand deuil ayant franchi la mer et le désert ! et quel

cadre que cette blanche maison entourée de palmiers, sous un ciel enluminé, avec l'immensité du sable du Sahara lui servant de rempart!

a mars 1893.

Pour ce qui est des prédications du carême, je n'entends que celles qu'on vient prêcher à nos pauvres trois fois la semaine. Nous ne sortons jamais de l'établissement, sauf les cas de nécessité absolue, et d'ailleurs nous n'avons pas même le temps d'y penser. L'existence d'hôpital est très différente de celle d'une Miséricorde; l'hiver dernier je passais des journées entières dans les rues, et me voici à peu près cloîtrée ; quel contraste ! Que sera-ce l'année prochaine, puisqu'il est convenu que ma vie est une lanterne magique et que les ombres se succèdent avec une variété étonnante? Pour moi, j'espère être prête... France, Italie, Afrique ou Asie, j'attends en silence et avec paix; quelque chose me dit que nos supérieurs m'assigneront cette année une destination définitive. A la garde de Dieu : puisque la vie n'est qu'un voyage et que le plus long parcours en est fait, à quoi bon se tracasser?

30 mars 1893.

Que! vendredi saint! ensoleillé, radieux, chaud, parfumé des délicieuses senteurs printanières, un

vrai temps de Pâques qui depuis bien des jours nous réchauffe le cœur. La nature se met en fête pour recevoir ma mère chérie, et se pare de son plus gracieux sourire. Votre lettre du 29 ne fait que confirmer mes idées, et puisque vous voulez bien me demander un conseil, je le donne avec bonheur. Oui, il faut arriver sans retard; rien n'est salutaire comme un petit changement d'air, et le climat doux d'Angers a juste toutes les qualités qui feront passer ces vilains maux de tête. - — .

Le meilleur est de me croire, de vous laisser doucement forcer par moi, comme autrefois, et vous verrez quelles délicieuses journées nous allons passer en bonnes et douces causeries. Changement d'air, de lieu, d'entourage, de soucis, il n'en faut pas davantage pour rendre la vigueur au physique et refaire le moral. Je vous promets de si bien vous soigner et vous entourer, que vous deviendrez joyeuse et calme et qu'au retour vous serez beaucoup plus armée contre les peines inévitables de la vie quotidienne

A SA MÈRE

L'Hay, 5 mai 1893.

Nous voici donc séparées par des centaines de lieues après avoir passé ces bonnes trois semaines dans une intimité complète, oui certes, dépassant nos espérances au point de vue des heures de réunion. Vous voyez combien il faut avoir confiance et comme Notre-Seigneur sait faire les choses quand nous nous fions entièrement à Lui, même dans les

épreuves les plus pénibles. Combien j'ai pensé à vous pendant ce long trajet nocturne! Votre télégramme, dont je vous remercie, m'a appris votre heureuse arrivée, ce dont je ne pouvais douter puisque je vous avais confiée à Celui qui ne trompe jamais; mais il me tarde de savoir quelques détails par une lettre qui peut-être en ce moment arrive à la rue du Bac. Pauvre mère, que votre cœur doit être agité par les sentiments les plus contraires ! Ne vous laissez pas aller à la tristesse ; soyez toujours ce que vous avez été jusqu'ici, la femme forte, portant volontiers et pour l'amour de Dieu les peines de la vie. Sans doute les séparations sont douloureuses, l'éloignement pèse lourdement sur notre cœur, mais le souvenir des joies du revoir n'est-il pas bien doux et n'éclaire-t-il pas le présent d'un rayon de soleil? — J'espère que vous aurez trouvé papa en bonne santé et combinant toujours sa petite fugue à Paris.

Ne vous tourmentez pas à mon sujet, je suis en très bonne voie de guérison (1). Depuis hier à midi je suis àl'Hay, village situé au sud de Paris, au delà de Gentilly, à peu de distance de la station de Bourgla- Reine. C'est une maison de pensionnaires à durée, malades, infirmes, hommes et femmes, quatre-vingts environ, et une soixantaine d'orphelins. L'air y est excellent, bien que cela puisse vous faire sourire, à vous qui respirez fièrement les brises des montagnes; c'est une différence considérable avec Angers et je me sens déjà plus forte. L'appétit est en train

(1) Sœur Blanche avait été très malade d'une fièvre scarlatine ; on avait craint même le typhus et les supérieures l'avaient envoyée à l'Hay pour se reposer.

de revenir; la supérieure est d'une bonté parfaite et dit que, puisque je suis venue pour nie soigner, il faut m'en acquitter en conscience. Aussi je me lève excessivement tard, à six heures; je me couche de bonne heure, je bois votre porto, qui est excellent, et je me promène dans les jardins toute la journée. Le temps est beau, bien que par moments le ciel se couvre de nuages, et je fais ma correspondance à l'ombre d'une belle allée de marronniers.

Du reste, je constate une fois de plus que ni la campagne, ni les petites villes ne sont mon élément, il me faut le tohu-bohu des capitales; est-ce drôle? Veuillez excuser mon griffonnage, j'écris sur mes genoux, mais j'aime mieux faire ample provision d'air. Vous voyez que mon régime est très favorable à une prompte convalescence et je puis espérer rentrer à Paris mardi ou mercredi avec de nouvelles forces.

Il y a, à quelques minutes d'ici, une très belle maison appartenant à la Communauté, pleine de sœurs infirmes, dont quelques-unes sont gravement malades ; l'une d'elles est morte cette nuit et une autre s'y prépare. Je suis allée ce matin me promener dans le parc, qui est magnifique, très vert : des arbres superbes; mais la maison est triste au milieu de tant de malades et d'ombrages profonds.

26 mai 1893.

Le mieux continue, chère mère, et j'espère commencer à me lever demain ; cela me fera presque la

quinzaine de lit, c'est déjà gentil! l'estomac sera long à se remettre en train, car vous n'ignorez pas que linfluenza n'est qu'un empoisonnement causé par la respiration de certains microbes, et ces petites bestioles ont bien malmené mon pauvre cœur. Ce matin j'ai pu manger de la viande crue et je me propose de continuer ce régime. Je suis confuse de tout ce que fait pour moi cette excellente supérieure; vous ne vous faites pas idée de ce qu'elle est délicate, attentionnée, maternelle. Comme Notre-Seigneur a ménagé les choses avec la tendresse la plus exquise! d'abord ce séjour à Paris pendant lequel je me portais beaucoup mieux; puis cette maison bénie, où je suis si bien soignée...

Les visites de papa m'ont causé une vive joie, aucune nuance d'amertume n'est venue gâter les plaisirs du cœur. Il paraissait bien portant et content de son séjour; j'espère que le trajet de retour ne l'aura pas fatigué. Qu'avez-vous dit du nœud de dentelle et de l'abat-jour?

La visite du médecin a interrompu ma lettre : il est très satisfait de mon état; seulement il recommande les ménagements et parle encore d'un mois de repos, ce qui me paraît un peu exagéré Ma sœur supérieure est si bonne, si charitable que je suis sûre qu'elle va demander à la Communauté de me laisser encore un peu de temps à l'Hay, et je ne serais pas étonnée d'y rester jusque vers la mi-juin. Quel bonheur tout de même d'être ainsi gâtée! On attend notre nouvelle Mère générale : c'est ma sœur La Martini, qui était assistante il y a trois ans; on la dit extrêmement bonne; je la verrai sans doute bientôt et nous verrons alors ce qu'elle fera de moi. L'ancienne Mère va à Naples comme visitatrice.

Lundi je me rendrai à la Communauté pour y suivre quelques exercices jusqu'au mercredi, jour où je prononcerai enfin publiquement les vœux à la messe de cinq heures. La matinée se passe à voir les différents supérieurs, à offrir les boîtes de bonbons et les images d'usage.

a juin 1893.

Mes deux journées à la Communauté se sont parfaitement passées; nous étions sept à prononcer les vœux et je garde de tout les meilleurs souvenirs. Les supérieurs m'ont fait l'accueil le plus bienveillant qui se puisse imaginer; on m'a reçue comme une ressuscitée. Notre Mère La Martini paraît excessivement bonne; elle m'a dit très gracieusement qu'elle se souvenait m'avoir vue à ma prise d'habit, puis il y a deux ans à Saint-Jean à son passage pour Naples.

Ma sœur supérieure est venue me chercher mercredi; elle a eu encore à cette occasion des égards d'une délicatesse exquise dont il serait trop long de vous donner le détail.

Avez-vous déjà reçu quelques-uns des volumes que je vous ai fait adresser? Je destine ces livres comme petit souvenir du jour de mes vœux, à vous ma chère maman, à mes frères et à Many, auxquels je vous prie de les distribuer, d'après mes indications, avec la recommandation de ma part de les gardei et d'y lire de temps à autre quelques lignes en mon souvenir. Voici quelques images que je vous

prie de glisser dans leur livre en leur recommandant de les garder; comment les trouvez-vous? je les ai fait peindre d'après une idée à moi.

16 juin 1893.

Vous avez été enchantée, je gage, de recevoir de mes nouvelles par tante Isaure, qui était venue très amicalement passer quelques heures à l'Hay la semaine dernière et que j'ai été voir longuement à mon tour mardi. Je suppose qu'elle vous parle de son profond chagrin d'être depuis trois mois sans lettre d'Amérique, ainsi que de ma tante Gautray (1) et de Louise de Murât (2), venue pour une huitaine avec son délicieux petit garçon aux grands yeux bruns et aux soyeuses boucles blondes. C'est gentil, les idées des bébés : au bout d'un instant il a dit à sa mère qu'il fallait me « recommander de prier pour qu'il ait un petit frère », ayant sans doute compris que les sœurs devaient prier plus que les autres personnes.

Nous allons parfois nous promener sous les allées historiques du parc; vousai-je dit que saint Louis les a foulées de son pied? A côté de la maison en parfait état, on conserve religieusement le pigeonnier de la reine Blanche, ainsi nommé parce que Blanche de Castille aimait à en gravir l'étroit escalier pour faire elle-même, sur l'énorme échelle tournante,

(1) Mme Oscar Gautray, née Fourcade.

(a) La marquise Arthur de Murât de Lestang, née Gautrav.

l'inspection de ses mille huit cents trous à pigeons. Vous allez recevoir tout prochainement, ne dites rien, et \aissez courir l'inévitable, deux colis postaux contenant un ouvrage excessivement intéressant. C'est un cadeau que je me fais une grande joie de vous offrir; seulement, comme je suis originale, j'ai pensé que j'en profiterais. Il y a longtemps que je désire lire, mais le moyen de me faire suivre par une pareille bibliothèque! Je vous recommande de le faire lire à d'autres, à Léopold, Henry, Many, Blanche; papa le parcourra volontiers, je suis sûre, et ne m'accusera pas de tenter de la propagande. Il sait bien que j'ai l'esprit trop large pour penser à des petitesses; chacun est. libre de choisir ses croyances et tout protestant de bonne foi appartient à l'esprit de l'Église universelle. L'ouvrage du P. Monsabré, série de célèbres conférences de carême, préchées spécialement aux hommes, est d'une doctrine sûre, claire, limpide : l'exposition en est nette, loyale, semée de citations; ce n'est pas de la controverse, c'est le simple exposé du dogme chrétien. Sans doute le P. Monsabré n'a pas le langage délicieusement harmonieux de Lacordaire ni l'exquise délicatesse de Mgr Bougaud, mais son œuvre est magnifique; elle sera durable, la conception en est grandiose comme ensemble, érudite, appuyée sur les textes cités, l'explication claire, nette. Il y a une certaine éloquence dans ce langage parfois fougueux, lumineux, puis tout à coup trivial, grossier et vulgaire; il ne faut pas oublier que le Père appartient à la classe populaire ; de là ces quelques passages qui sont réellement choquants pour un esprit cultivé et distingué. Tout le monde m'est pas marquis de naissance, et il est d'autant

plus remarquable de constater à quelle élévation de pensées peut arriver une nature ordinaire sous l'action de la foi et de l'amour de Dieu. Malgré ces taches, l'œuvre est superbe; peut-être trouverezvous certaines parties trop savantes, trop théologiques; peu importe, laissez-les. Je vous conseille de parcourir un volume par mois, en les prenant dans l'ordre; de cette manière vous jugerez de l'ensemble. J'ai lu la Création, c'est superbe et bien fait pour exciter à l'admiration des œuvres de Dieu De temps à autres vous m'en ferez parvenir un, mais peu à la fois et espacé, car je n'ai point de temps pour la lecture privée. Puis vous m'écrirez votre jugement, mais surtout ne vous fatiguez ni les yeux ni le cerveau; allez doucement, lentement, de manière à bien apprécier toutes les beautés.

13 juillet 1893.

Savez- vous que vous avez subjugué ma sœur Vérot? elle n'a plus qu'une idée, me faire placer de manière à ne pas vous déplaire et voilà qu'elle vient à deux reprises de désapprouver les décisions de notre Mère; espérons qne le troisième placement sera bon. J'étais destinée d'abord à la pharmacie d'une maison de Paris, puis à la visite des pauvres à Lille. Ma sœur Vérot a craint de vous inspirer des inquiétudes pour ma santé dans le premier placement, et le second, elle l'a jugé trojj éloigné de vous. Voyez donc combien les supérieurs sont bons et tiennent compte de tout. Et puis il faut voir plus

haut dans cela et se persuader que la Providence dirige les plus petits événements. En attendant, je continue ma vie de repos et tâche de prendre patience.

Ne vous inquiétez pas des événements racontés par les journaux. Toutefois la situation ne laisse pas que d'être réellement grave en général. On ne sait trop ce qu'on revendique. C'est un dévergondage sur toute la ligne. Voilà à quoi devaient fatalement aboutir l'école sans Dieu, le rationalisme à outrance, ni Dieu ni maître, patronné par la République. Il faudra des années de sang pour laver tant d'iniquités et peut-être sommes-nous tous appelés à faire couler le nôtre. Donnez donc des éducations fortes et chrétiennes aux enfants, car plus que jamais om a besoin de caractères, chose rare aujourd'hui.

2? juillet 1893.

Me voici en train de devenir une vraie villageoise, puisqu'il a été convenu que je resterai provisoirement ici. Je puis fort bien remplir mes journées. Ce n'est pas le travail qui manquera, quand j'aurai compris ce qu'exige le soin de la sacristie, dont je suis chargée. Il est très bon d'apprendre à m'y débrouiller un peu, c'est utile et d'ailleurs ne manque pas de ce charme de silenr*» recueilli qur l'aime. Je vais aussi visiter les pauvres du village; les débuts sont toujours un peu ennuyeux quand on ne connaît personne; mais cela viendra plus vite

LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MAkTIAL 257

que la compréhension de l'entretien du linge d'église et des ornements. A la bonne Providence! je ferai du mieux que je pourrai sans vouloir atteindre une perfection impossible. Je vous écrirai souvent; vous connaissez presque un peu mon cadre d'après les récits de papa. Soyez donc tout à fait rassurée sur mon sort tant moral que matériel; c'est bien mieux ainsi que si j'avais été envoyée dans le Nord. Il y fait froid, gris, triste... mieux vaut voir rayonner à l'horizon la chaude lumière dorée de l'Afrique.

Si le printemps prochain vous voulez me faire votre visite annuelle, vous serez reçue à bras ouverts; notre excellente supérieure a un cœur d'or, elle vous ouvrira la porte toute grande. N'estce pas, mère chérie, que vous commencez à entrevoir que j'ai été privilégiée par ma vocation à la vie religieuse? Ne songez pas aux douleurs présentes du sacrifice, mais plutôt aux joies éternelles et futures dont Notre-Seigneur daignera la récompenser. Si vous êtes fidèle à la soumission aux décrets divins, vous verrez que Dieu vous consolera, vous encouragera et vous bénira tous, en attendant qu'il réunisse dans le ciel ceux que Sa volonté sépare sur la terre.

10 août 1893.

Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je suis auprès de vous par le cœur, et j'attends avec anxiété l'heure où le courrier m'apportera de vos nouvelles (1).

(1) Mme la baronne de Fischer ayant été prise d'un malaise

Aurez-vous dormi après mon départ? Je vous en prie, tâchez de ne pas vous laisser aller aux préoccupations, ne pensez pas aux autres, soyez calme et paisible et soignez-vous. Ce n'est qu'à ce prix que vous obtiendrez la guérison, et c'est merveille vraiment de voir comme elle sera entière, et vous comprenez l'importance des ménagements à prendre.

Mon voyage a été excellent; à Bourg-la- Reine la voiture de la maison m'attendait. J'ai trouvé celleci toute en l'air, car notre Mère générale venait dîner. Elle m'a demandé de vos nouvelles avec grand intérêt. Ma sœur supérieure est toujours la bonté même; je n'ai pu la voir qu'un instant encore, mais assez pour lui transmettre votre reconnaissance.

Songez donc, mère chérie, que nous avons bien à remercier Notre-Seigneur de ce que votre accident n'ait pas de suites fâcheuses, et n'est-il pas vrai que vous avez été heureuse de ma présence? C'est là encore une pure faveur de la Providence qui nous montre clairement avec quelles exquises délicatesses Elle veille sur vous. Une telle bonté ne peut qu'épanouir votre âme et faire monter de votre cœur à vos lèvres des paroles de reconnaissance et d'amour. Vous ressentez profondément votre chagrin? Le sacrifice vous paraît lourd à certaines heures? Je le comprends... à moi aussi, mais qu'importe, puisque nous faisons la volonté de Dieu? Ne savons-nous pas de longue date qu'il faut souffrir sur la terre et que la joie sans mélange nous attend dans l'éternité? Courage donc, votre résignation vous vaudra

grave, sœar Blanche était accourue et passa trois jours auprès de sa mère.

une belle couronne, car il ne faut pas une mince dose d'héroïsme pour accepter les épreuves sans murmure.

3 septembre 1893.

... Et puis, ma pauvre maman, on n'a pas soixante ans sans en sentir le poids; jusqu'ici vous aviez conservé une jeunesse étonnante, en dépit de tout, grâce à votre énergie... maintenant il faudra bientôt apprendre à devenir une charmante petite douairière, et certes cet âge a bien sa part de charme. Faites-vous relire par Blanche la ravissante description de la grand'mère chrétienne par le P. de Régnon; quel délicieux modèle, et comme vous saurez vous en assimiler l'esprit? Vous voyez quelle influence on peut excercer sur l'entourage par la paix sereine et pure, le maintien souriant et recueilli qui sont le plus gracieux apanage de l'âge. C'est l'heure d'abandonner les soins empressés de ce qui passe pour fixer son âme dans l'espérance de l'immuable éternité. Le regard fixé en haut, on ne le laisse tomber sur la terre que pour y laisser lire le lumineux reflet de l'âme qui s'avance doucement vers la récompense de ses travaux et de ses souffrances. Ni agitations, ni angoisses, la paix en tout et une confiance sans bornes. Courage, en vous soignant, vous ferez encore longtemps notre bonheur à tous... quel dommage que vous n'ayez pas de cheveux blancs !

26o LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

17 septembre 1893.

Une pensée devrait, ce me semble, contribuer à vous donner le courage calme et apaisé dont nous avons si souvent besoin : c'est celle d'avoir beau coup souffert. La souffrance supportée avec résignation est le plus grand acte de générosité; elle efface tout ce qu'il aurait pu y avoir parfois de défectueux; elle est la porte qui conduit indubitablement à la gloire. Aussi, quand vous avez de la peine, pensez que « la peine de vivre sans plaisirs vaut bien le plaisir de mourir sans peine », et soyez assurée qu'à l'heure dernière Notre-Seigneur sera la avec toute la plénitude de Sa miséricordieuse tendresse.

22 octobre 1893.

Léopold est-il parti mercredi soir? J'ai bien pensé à lui, et ai d'autant mieux suivi son voyage que c'était mon tour cette nuit-là de veiller auprès de notre bonne supérieure. Nous avons été très inquiètes pendantquelquesjours; heureusement la voilà mieux, mais sa santé est fortement ébranlée par ces fréquentes crises de foie et d'estomac et il ne faudrait pas grand'chose pour la mettre à deux doigts de la mort, surtout si elle continue à se surmener ainsi. Elle est comme vous, courant de tous côtés, aussitôt qu'elle peut se forcer à rester debout, ne sachant pas faire faire parles autres et voulant aller partout.

Que ces natures pétries d'abnégation sont décourageantes pour les soigner! Je lui ai pour ma part voué une reconnaissance profonde qui me fait doublement apprécier sa convalescence, bien que j'aie depuis longtemps pris mon parti d'oublier mes intérêts particuliers pour voir les choses d'une manière plus haute et plus grande. Vous connaissez la belle pensée de l'abbé Perreyre, « qu'il faut savoir fermer les yeux sur soi-même, se perdre de vue pour regarder plus haut et plus loin, et voir l'œuvre de Dieu dans le monde ». En effet, les âmes qui se regardent trop finissent par se resserrer et se replient en s'attristant sans utilité pour personne.

Vous n'attendez pas, je pense, que je vous parle des fêtes russes qui mettent tout Paris sens dessus dessous? Je n'en sais absolument rien, aucun écho des bruits du monde n'arrivant jusqu'à moi; je n'ai vu qu'un grand déploiement de drapeaux aux couleurs des deux nations; l'effet en est gai, mais je crains que l'harmonie finale de cet enthousiasme le soit moins. Encore la pauvre France qui va se laisser berner par l'étranger ! Je ne sais si la nation est aussi prospère que le crient les républicains; en tout cas, cela ne la rend pas plus apercevante. Le peuple parisien est facile à entraîner; on crie n'importe quoi, avec un entrain toujours nouveau.

Voici un incident que les journaux ne vous apprendront pas et dont sœur André est l'héroïne. Se trouvant prise l'autre soir rue de Rivoli par le passage des Russes, au milieu d'une foule compacte, dont les hurlements « Vive la Russie ! » atteignaient la frénésie, un badaud lui crie sous le nez : a Vivent les Russes ! n'est-ce pas, ma sœur? 0 Elle répond : t Certainement. » Le jeune homme se met à crier :

« Vivent les bonnes soeurs ! » et voilà qu'une foule immense répète à pleins poumons : o Vivent les bonnes sœurs !» — Et l'on accuse ce pauvre peuple de détester les sœurs, les prêtres, et tout ce qui porte la livrée de Dieu! Mais non, il est bon enfant, il faut savoir le prendre, voilà tout.

... Pour terminer le récit de ma course, j'avais la malchance d'avoir un cocher blond, et vous savez qu'un homme blond ne m'inspire pas de confiance; enôn celui-ci a si bien traînassé, lambiné comme un vrai blond, que je n'ai pu arriver à Bourg-la- Reine qu'à six heures et demie. J'ai monté la côte solitairement par un clair de lune splenclide, une nuit d'automne superbe; entourée de nuages, de brouillards, un ciel étoile, le calme de la campagne, j'étais ravie et il me revenait à la mémoire des fragments de mes classiques que je me récitais à moi-même en latin, en grec, en anglais, n'importe, comme cela venait. Ce n'est que près d'arriver que j'ai fait la réflexion que mon habit devait produire un effet poétique au milieu de ce calme rustique et nocturne.

5 novembre 1893.

Je vois avec plaisir que vous semblez un peu mieux ; mais je crains que vous n'en fassiez trop en voulant peut-être perfectionner votre guérison; ainsi, prenez garde aux promenades. Un peu d'air et de marche vous seront utiles pour exciter l'appétit et soutenir les nerfs, mais il faut choisir le temps et

modérer tout exercice. Si vous sortez en voiture, que ce soit par le soleil seulement, je vous en prie, avec une fourrure et qu'on n'oublie pas de mettre une boule. Ne vous tourmentez donc pas, chère maman, des tours que vous joue votre mémoire, cela n'a aucune importance; ce sont là des choses qui arrivent à chacun. Cela peut tout au plus broder l'existence de quelques imprévus; vous n'avez pas oublié que je suis votre fille, j'imagine? Eh bien! alors, vous voyez que toutes les facultés sont intactes et que le bon Dieu a été infiniment bon.

Emma (1) vient de m 'écrire toute la joie qu'on a eue au Sulgenrain de vous posséder pendant quelques jours; j'en suis ravie et j'espère que cela vous donnera l'envie de renouveler ! essai si réussi. Jusqu'à Sauvageon qui s'est mis en frais pour vous recevoir!

Quant à Léopold, je vous remercie de vos détails. Il a eu de la chance de faire la traversée sans mal de mer. Il a fort sagement agi en quittant l'hôtel de l'Oasis où les bourses des voyageurs sont vraiment trop pressurées; je me souviens qu'on avait eu le front algérien de me faire payer une chambre 30 francs par jour. N'est-ce pas sauvage? et elle n'était même pas au premier ni, je -crois, au second; quelle vue idéale et ravissante, par exemple! Je vois encore le balcon sur lequel la pauvre Mme P. .. s'efforçait de me prêcher mariage en face d'un coucher de soleil rouge inondant la mer d'azur de reflets de feu. Elle était tout à fait éloquente...

Cl) Mme Adalbert de Fischer, née Brunner.

10 décembre 1893.

... Vos lettres sont de vraies gazettes de malheurs; mais pourquoi tant vous tourmenter de tous les sinistres qui fondent sur le monde? C'est trop attristant de penser aux calamités universelles; nos ancêtres étaient plus sages que nous, ils ne lisaient pas de journaux et ignoraient les catastrophes qui ne les atteignaient pas directement. Voilà pourquoi sans doute leurs rires étaient si frais, leurs caractères si gais, leurs vies longues et leurs santés robustes. Essayez donc un peu de ce système, il me paraît avoir du bon. Aujourd'hui, je gage que vous allez passer un dimanche terne et triste, car il fait un brouillard à ne pas mettre le nez dehors et cela ne contribue pas précisément à mettre du rose dans l'âme. Léopold doit jubiler à son soleil d'or!

Ma semaine a été fort laborieuse; notre fête était superbe, la chapelle très jolie. Disposer, combiner, entretenir deux cent vingt-cinq bougies n'est pas une mince affaire, sans compter les fleurs de tous côtés et les préparatifs de plusieurs messes, grand'messe, bénédiction, le tout avec solennité. Je voudrais que vous vissiez comme les offices se font bien chez nous et combien une grande fête est imposante.

17 décembre 1891.

Vous allez recevoir, chère mère, un colis destiné à ma filleule et que vous serez bien bonne de

lui remettre au moment opportun. Puis vous recevrez aussi un petit paquet de chez Fréron. Celui-là est pour vous; pourrez- vous attendre le i*' janvier pour l'ouvrir!! J'ai parcouru les boulevards et les belles rues hier en tous sens jusqu'à l'état de glaçon ; je voulais voir les beaux magasins en l'honneur de Blanchette(i). Aforcede voir cet amas de jouets, de bêtises, de monde entassé, de cohue, d'embarras de voitures, il m'a pris un dégoût universel de tout ce qui est monde, luxe. Quel bonheur profond d'avoir dit adieu à cette vanité! comme on se sent l'esprit plus élevé, dégagé des entraves humaines; l'âme respirant dans une atmosphère de grandeur et de noblesse que la foule ne soupçonne même pas !

Noël, soir, 1893.

Un mot très à la hâte, chère maman, pour vous remercier de votre jolie surprise. A deux heures, au milieu de mes rangements, on m'appelle et... c'était pour déballer votre colis. De suite je me suis mise à garnir l'arbre, à la grande satisfaction de ma sœur supérieure, qui se tourmente et s'inquiète en me voyant si occupée et me dit qu'il me fallait cela pour m'asseoir enfin quelques minutes. J'ai installé ce mignon et délicieux arbre de Noël devant notre belle crèche, où nous venons de l'allumer tout scintillant et brillant ; demain on recommencera, car vous avez pensé à tout. Merci de votre gracieuse pensée.

(ï) Nièce et filleule de sœur Blanche.

a66 LETTRES Dli LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

30 décembre 1893.

Faut-il vous l'annoncer déjà ? J'ai une surprise a vous faire qui va vous causer une grande joie et j'aime mieux que vous en jouissiez à l'avance pendant huit grands jours. Ceci, c'est ma bonne supérieure qui me l'a recommandé, tant elle est heureuse de vous procurer une joie.

Le 3, nous fêterons sainte Geneviève, patronne de la maison, et l'Epiphanie clôturera la série des fêtes de la chapelle; aussi dès le lendemain que ferai-je? voulez-vous le savoir? Eh bien, je vous annonce que j'irai vous embrasser! C'est pourtant vrai : c'est ma sœur supérieure qui a tout arrangé et le Père général a été d'une bonté, d'une amabilité complètes. Dans son empressement d'avoir obtenu cette faveur elle aurait voulu, si c'eût été possible, me voir partir dès le premier janvier, me répétant qu'il vaut mieux tenir que courir. C'est vrai; aussi, je n'ai garde de laisser échapper l'occasion; mais dans son état de santé, je dois tout faire pour lui éviter la préoccupation de la chapelle : c'est bien assez qu'elle s'astreigne aux arrangements indispensables tous les matins. Je passerai trois bons jours chez vous, tout à fait chez vous, nuit et jour. N'êtes- vous pas ravie et le bon Dieu ne nous fait-il pas commencer l'année par un impromptu aussi délicieux qu'inespéré? J'en suis encore étonnée moimême, tant j'osais peu y compter. Et voilà, je pense, chère maman, les plus belles étrennes qu'on puisse vous offrir, je n'ai plus rien à ajouter.

Que Notre-Seigneur est donc délicat de ménager

par-ci par-là le long du martyre de la vie une petite halte bienfaisante! Aussi je compte cueillir la fîeur qui se présente et en jouir avec reconnaissance.

Bonne, paisible et heureuse année, c'est de tout mon cœur que je demande à Dieu de vous l'accorder, et je vous embrasse tous tendrement en attendant la réalité.

L'Hay, 15 janvier 1894.

Mon télégramme de ce matin a dû vous rassurer entièrement sur mon voyage, qui s'est passé sans le moindre incident. J'ai été reçue ici d'une manière touchante, avec les marques d'une vraie affection, ce qui n'est point sans charme. — Ma sœur supérieure m'a dit les choses les plus affectueuses et son accueil cordial et tendre ne laisse aucun doute sur sa bienveillance envers moi. Naturellement nous avons beaucoup parlé de vous ; elle espère toujours vous voir et se réjouit de vous connaître. Samedi, elle a vu notre Père général qui lui a parlé de moi avec intérêt; il lui a répété que cette permission était tout à fait exceptionnelle, mais que sachant à qui il la donnait, non seulement il était enchanté de l'avoir donnée, mais encore dans la disposition de la renouveler. On ne saurait être plus généreux et plus large; je suis toujours très reconnaissante à la Providence de m'avoir amenée dans cette maison. Vous voyez donc, chère mère, que l'avenir est tout souriant des plus charmantes promesses, et

cela doit vous engager vous abandonner avec confiance en Notre-Seioneur....

A LA BARONNE JOCTEAU

L'Hay, 21 janvier 1894.

Aujourd'hui sept ans (1)! Ma pauvre chère amie, je t'assure que je pense à toi sans cesse et que je te revois au milieu de ces scènes affreuses... que c'est long, et pourtant que cela paraît court! Courage, la vie sera peut-être bientôt terminée pour nous et au moins avons-nous la consolation de soulager par l'acceptation de notre brisement ceux que nous aimons tant. Ils le sentent, n'est-ce pas? je ne puis me faire à l'idée d'une séparation totale ; il me semble que puisque je l'aime d'une manière si vivante après tantôt neuf ans, lui aussi, il doit avoir le cœur plein de moi. Que l'oubli est donc une chose affreuse! Dieu nous en garde! J'ai quelquefois le cœur oppressé par la pensée de la séparation. C'est si long à écouler, la vie, et pourtant chaque journée prise séparément passe vite. Il me semble quelquefois que le terme n'arrivera jamais...

Imagine-toi que je viens de passer une bonne semaine à Berne, chez maman! C'est si extraordinaire que je ne comprends pas encore comment un pareil rêve a pu se réaliser. Nos supérieurs ont été d'une bonté merveilleuse; ma supérieure immédiate est une faveur de la Providence, bienveillante,

(1) Anniversaire de la mort du baroa Jocteau. 21 janvier

LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL 26g

large, généreuse, me gâtant, me comprenant et m'aimant beaucoup plus que je ne le mérite. Vraiment la vie est trop douce avec elle.

Ne sois pas jalouse, je t'en prie. Au milieu des travaux qui m'accablent, je n'ai pas un instant à consacrer à ma seule satisfaction de cœur. Courage toujours, ma Candide; c'est lourd quelquefois, et le sanglot du cœur vous étouffe quand il faut l'empêcher de monter jusqu'aux lèvres. Quand je suis gagnée par l'horrible découragement, la lassitude et l'accablement, je pense à toi, à ton doux sourire malgré le déchirement du cœur, et je vais de l'avant. La dévotion à Jeanne d'Arc est la grande mode. « Dieu premier servi », c'était son mot; faisons tout pour Lui et tant pis pour le reste. Qu'importe pour nous un peu plus ou un peu moins de brisement, puisque nos amis bien-aimés ne sont plus auprès de nous en réalité?

A SA MÈRE

Lyon, 20 février 1894.

Voyez comme tous vos désirs sont remplis de suite; l'autre jour je trouvais votre lettre en rentrant de Paris et précisément notre Mère générale venait de décider que c'était moi qui accompagnerais notre bonne supérieure. Notre départ s'est fixé samedi, et hier nous partions par le rapide du matin, avec ordre majeur de couper le trajet. Nous allons donc passer tranquillement notre journée à Lyon ; j'en profiterai bien sûr pour aller surprendre les Gérard ; comme ils vont être étonnés de

mon apparition! Le temps est superbe, froid, mais radieux, ce qui va contribuer à rendre notre séjour charmant. Je ferai tout pour entourer ma supérieure de mille soins ; mais comme elle sera souvent chez les siens, j'aurai du temps libre dont je profiterai pour me reposer à fond; je n'aurai aucun souci; je dormirai, écrirai, lirai et me promènerai; n'est-ce pas tout à fait paresseux? Ce qui me rassure, c'est que je sais fort bien que ma petite santé n'est pas brillante et que les supérieurs ont pensé qu'un peu d'air et de soleil me rendraient des couleurs et des forces. Nous serons à Marseille demain matin; je ne sais pas où nous descendrons, nous n'avons que l'embarras du choix, tant il y a de nos maisons dans cette ville.

Marseille, 2 mars 1894.

Que je suis donc tourmentée de vous savoir encore aux prises avec vos vilaines migraines! il vous faudrait le délicieux air de mer pour vous fortifier et j'ai beau le respirer en pensant à vous, cela ne vous fait aucun bien. Le soleil continue à être radieux, il fait superbe; ma chère malade, se laissant soigner, va mieux ; le régime du repos lui convient, mais gare à notre rentrée! Je l'ai installée confortablement à l'abri des regards curieux. Hier nous sommes montées à Notre-Dame de la Garde.

Je vous continue mon griffonnage à la mer et je vais m'interrompre pour manger des huîtres et la bouillabaisse, car enfin il faut bien faire de la couleur

locale! Tenez, je vais vous faire sourire; vous avez déjà compris combien était grande l'affection de ma supérieure pour moi, et hier je lui demandais tout gentiment : « Enfin, ma sœur, pourtant si je vous priais de me donner la lune, comment feriez-vous? d Savez- vous ce qu'elle m'a répondu 1 «Je crois que j'essaierais d'aller la décrocher, s

11 mars 1894.

Mon télégramme d'hier a dû vous expliquer le pourquoi d'un silence qui vous aura paru un peu étrange dans les circonstances actuelles. J'ai dû circuler du côté de Cannes pour une affaire ; les lettres n'ont pu me joindre et c'est au retour que j'ai eu la douloureuse surprise. Vous pensez si je suis consternée ! moi qui avais vu notre pauvre Gérard il y a si peu de temps, heureux, content, gai, plein de vie ! Il riait et me priait de lui faire la surprise d'aller le trouver à l'improviste à son bureau; je le lui avais promis pour notre retour et voilà comment en un tour de main les projets plaisants sont suivis de tableaux lugubres. Gabrielle avait été charmante, plus affectueuse encore ; elle me racontait sa vie et me disait cette phrase qui avait retenti dans mon cœur comme un glas funèbre, tant je savais les pressentiments inconscients et mystérieux qu'on ne comprend que plus tard. Cela m'avait même si profondément impressionnée que je l'avais raconté à ma bonne supérieure. C'était ceci : « Nous sommes si heureux que je ne puis m'empêcher parfois d'en trembler!!! »

a?3 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

Ma pauvre mère chérie, je comprends et je partage votre chagrin ; pourtant, soyez courageuse jusqu'au bout, essayez d'accepter ce nouveau sacrifice sans réclamer. L'épreuve, quelque douloureuse qu'elle soit, c'est la volonté de Dieu qui passe, inclinons-nous et saluons; sans doute il est permis d'essuyer une larme, mais que le cœur reste soumis en acquiesçant à tout. Et puis, restez calme et sereine, ne vous agitez pas; cela vous serait funeste et vous nous rendriez tous bien malheureux en risquant de vous rendre plus malade.

Lyon, 13 mars 1894.

Je suis encore sous l'impression de la visite que je viens de faire à M. Morin-Pons (1), dans ce même bureau où le bon Gérard m'avait fait promettre de le surprendre? Et voilà les cruels contrastes de la vie! J'ai appris là tous les détails désirables sur les derniers jours de celui que nous pleurons; je sais aussi la vaillance de la pauvre petite veuve. La Visitation de Lyon, où nous sommes descendues, m'a parlé de notre cher Gérard, de son enterrement, de la consternation générale que causait sa mort; combien il était aimé, apprécié; comme il se dépensait en œuvres de charité. Enfin j'ai été bien heureuse d'entendre ces éloges partout d'une conviction profonde.

(l) Père de Mme Gérard de Watteville.

L'Hay, 2 avril 1894.

Savez-vous seulement que c'est aujourd'hui grande fête pour notre Communauté? Il me semble que la joie de mon âme ne serait pas complète si je ne pouvais, au moins en courant, venir vous dire un mot de tendre souvenir. Nous avons renouvelé ce matin les engagements qui nous deviennent de plus en plus chers à mesure que nous en comprenons la grandeur; c'est donc le cœur plein d'une joie toute surnaturelle que je dérobe un instant âmes occupations. J'ai maintenant un bureau en commun avec notre chère supérieure, au rez-de-chaussée; c'est un arrangement nouveau. Ces temps d'installation sont terribles et je me suis mise en quatre pour organiser cette pièce, ainsi qu'un nouveau parloir très gentil. Maintenant j'ai encore devant moi un travail considérable d'écritures, car il s'agit d'établir tous les livres à neuf: registres pour les pensionnaires, les enfants, la police, les fournisseurs, les comptes, etc., et je n'y entends pas grand'chose. Une fois que cela sera en train, je serai dans mon élément et n'aurai pas une minute de loisir, car pour tenir toutes ces écritures en ordre (nous avons un mouvement d'argent de 120,000 à 150,000 francs par an) et faire la correspondance, tant des affaires de la maison que des particulières de ma supérieure, il faut un temps considérable. De plus j'aurai, ou plutôt j'ai déjà, à taire les commissions, commandes à Paris; surveiller les employés qui nous volent comme dans un bois ; surveiller le matériel ; courir après le jardinier, l'avoine, la paille; veiller aux caves, aux provisions de vin.

J 'ai reçu l'autre jour mon bon vieux P. de Régnon qui, ne pouvant venir jusqu'ici dans ses deux courtes journées de Paris, m'a fait signe, et ma bonne supérieure a voulu que j'aille causer avec lui.

26 juin 1894.

Comment, vous me leurrez de l'espoir de voir arriver Adalbert; tous les matins je m'attends à une dépêche... et voilà que votre dernière lettre m'apprend qu'il continue à souffrir de son genou! Je ne savais même pas qu'il en eût un; est-il tombé, qu'est-il arrivé? La température saharienne qui nous tue depuis trois jours va faire fondre son mal, j'espère, et lui permettra de circuler.

N'allez pas vous effrayer des vagues menaces de guerre que l'assassinat de Carnot fait gronder dans les cœurs français. Vous savez que de nos jours on parle beaucoup, on discute, les journaux s'échauffent, et puis, il n'arrive rien du tout. Ainsi je ne mettrai pas à mon bras le brassard blanc à croix rouge, pas plus que je n'irai chevaucher au milieu des champs de roses de Perse.

'.0 juillet 1894.

Que de fois nous sommes condamnés dans la vie à voir l'horizon s'assombrir de lourds nuages, et quand

nous y pensons le moins, ils éclatent comme une trombe et... cela mouille ! ! ! Aussi est-il très important de savoir se munir d'un bon caoutchouc de patience et d'énergie pour ne pas fondre sous les coups de la tempête. Vous me direz que c'est facile en paroles, c'est vrai; mais ne faut-il pas apprendre à s'équiper fortement plutôt que de gémir en se désolant en pure perte? Après tout, le premier effort fait, on se trouve mieux du système de la vigueur, et la vie commune y gagne.

Nous avons les peintres pour rafistoler notre gaz, qui fonctionne à merveille et m'éclaire très commodément tous les soirs au bureau jusqu'à... je laisse l'heure en blanc. Je suis lancée dans une revision de titres de propriété, pour nous mettre en règle vis-àvis des exigences actuelles ; notre demande à la commune pour l'acquisition du chemin est déposée ; un achat de grange voisine en train; je trace des plans de rochers dans le jardin, et déjà je combine en principe les bâtisses futures. Que dites- vous de la mode des coups de poignard? Mais voyez comme on exagère : le lendemain de l'affreux meurtre, on disait qu'il y aurait des troubles à Paris. Eh bien ! ce jour-là j'allais chercher de l'argent et j'ai parcouru toute la capitale avec 58,000 francs en billets de banque dans ma poche !

29 juillet 1894.

Et maintenant, que je vous annonce que nous avons un délicieux coupé vert foncé, quelque chose

de très gentil; de plus un ravissant petit omnibus, également vert, dans lequel je me réjouis d'aller vous chercher à la gare de Lyon ; c'est battant neufl Naturellement je n'ai pas su résister à la livrée; elle est sévère, comme il convient à une Communauté. Le jour du choix des voitures, vous vous seriez bien amusée. Figurez-vous que j'avais entraîné ma bonne supérieure voir un omnibus de 800 francs et nous avions prié notre ami l'entrepreneur de nous accompagner; celui-ci, avec beaucoup de complaisance, avait envoyé incognito à l'avance son premier charron, car il faut connaître les trucs. On remplit les défectuosités de mastic, on vernit par-dessus, et crac, cela fait un effet miroitant... jusqu'à la première course forte, où l'essieu casse; bref, nous avons découvert la chose et à nous deux nous avons conduit la supérieure chez un grand carrossier. Au milieu d'une file de voitures de tous genres, je vois le coupé vert; garde-crotte, volets pleins, rien n'y manque; de délicieux filets blancs, aspect distingué; d'occasion, il est vrai, mais très frais. Je l'y installe, le lui vante; elle dit : « Oui, non, c'est trop joli pour nous; » puis l'omnibus, tout neuf celui-là, assorti comme couleur, ravissant, léger, mécanique; elle dit : « Oh! oui, ceci serait précieux; mais c'est impossible, ce serait insensé. » J'entame la question ardue, et lorsqu'elle m'entend de loin parler de 4,600 pour les deux, 4,500, etc., elle s'écrie : 0 Mais, sœur Blanche, que faites-vous; je ne veux pas, c'est de la folie; ah! mon Dieu quel malheur. Pourtant... » Vingt minutes après, nous sortons de là, propriétaires des deux voitures! Je ferai probablement la retraite qui commence samedi pour finir le 14; c'est au Parc, et bien en*

tendu je couche ici. Dans le milieu de la journée je reviendrai pour m 'occuper des écritures, et le soir je rentrerai à six heures, avant le départ des ouvriers, car nous aurons le décorateur pour la niche de la chapelle, les peintres pour les galeries et les cheminées, et les terrassiers, rochéiers, je ne sais quoi, pour le sentier de chèvres à côté de la grotte de saint Michel.

Quand vous verrez Gabrielle, dites-lui, je vous prie, chère mère, combien je pense à elle, à tout ce qu'elle va souffrir en retournant à Habstetten.

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