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A M. LÉOPOLD FISCHER

L'Hay. 23 septembre 1894.

... Chacun n'a-t-il pas d'ailleurs sa part de sacrifice ici -bas? Ceux qui ne tombent pas directement sous les sens sont souvent les plus durs à supporter; que de sanglots cachés, que d'amertumes silencieuses, que de cœurs brisés dans l'ombre, que d'âmes à la torture! Ah! certes, il est facile d'être aimable, gracieux; de paraître vertueux même, quand tout marche à souhait, qu'on est entouré de bonheur; c'est dans la peine, la privation, les désillusions, la maladie qu'on reconnaît la valeur des âmes. Le malheur et la souffrance qui en découle forcément en revêtant mille formes variées, voilà la véritable pierre de touche. Regimber et se raidir? mais, c'est se butter contre l'irrémédiable! Ceux qui n'ont pas la foi sont bien à plaindre, car toute leur colère ne change rien. Ayons le courage d'une noble soumission. Cette vie est courte, et quand

viendra la fin, que deviendrons-nous si nous n'avons que des révoltes et des mesquineries à faire valoir?

A SA MÈRE

L'Hay, 19 septembre 1894.

Non seulement je m'occupe d'organiser un économat en règle pour centraliser toutes les provisions de la maison, mais encore j'ai dû me plonger dans un travail fort aride et qui m'était très étranger pour réunir, classer, etc., nos titres de propriété. Il m'a fallu plus d'une course chez des notaires, des rendez-vous sans fin, pour arriver à réunir mes documents. Le dernier titre m'est arrivé ce soir, Dieu merci. Notre proposition d'achat de la ruelle vient d'être refusée pour la deuxième fois en quinze jours, mais je ne me décourage pas; j'ai rédigé aujourd'hui une demande en alignement qui va mettre la puce à l'oreille du conseil municipal. Nous allons faire semblant de commencer un grand diable de mur pour les punir de leur méchante taquinerie; il y a plusieurs affaires délicates à négocier, et nous jetons les premières données d'un plan. Demain matin nous allons visiter des buanderies pour commencer la nôtre. Voyez comme je vais être occupée; je ne suis pas trop fatiguée cependant, car j'ai besoin d'activité et je commence à constater que la maison gagne et se transforme,, ce qui est un petit encouragement ,

II octobre 1894.

Pour vous distraire, ma chère maman, je vous raconterai notre vie toujours traversée par mille imprévus. Lundi à midi on vient nous annoncer dix-huit soldats à loger, car on est en pleines manœuvres et l'Hay a eu plus de six cents hommes à héberger. Il a fallu chercher des matelas, augmenter les provisions; enfin bref, on était très agité; les pauvres enfants ont été bien gentils tous ; ils étaient moitié morts de fatigue et il a fallu faire des pansements multipliés à tous ces pauvres pieds entamés. Économe et pharmacienne étaient donc très occupées, et la sacristine (1) avait du surcroît, puisque nous avons nos enfants en retraite. Il faut à tous moments arranger la chapelle pour les offices, les instructions, allumer, éteindre, cela n'en finit pas.

Et voilà le plus beau : hier soir, plutôt cette nuit, on installe juste à côté du bâtiment des enfants une cage contenant des habitants du désert : un superbe lion avec deux lionnes ! La cage est en fer, c'est vrai; mais elle est plantée dans un méchant enclos qui n'est même pas fermé, et personne ne la garde. Qu'un barreau vienne à se détacher et nous aurons une vingtaine d'enfants dévorés! Comme c'est amusant! L'auteur de cette fanfaronnade est un cerveau brûlé, un jeune homme fou d'aventures et de voyages lointains ; il trouve charmant de nous être désagréable, car en admettant même qu'il n'y ait point d'accident grave il y a danger à cause des chevaux, que ce voisinage agite beaucoup. La

(1) Soetur Blanche cumulait ces fonctions.

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preuve, c'est que ma sœur supérieure, étant forcée de se rendre à la Communauté, j'ai fait ma tournée à l'écurie pendant qu'on attelait. Les chevaux étaient tranquilles; j'ai donné du sucre à Perlofï et l'ai caressé pour qu'il soit sage. Dans la cour cela allait bien. On sort delà porte de service pour venir dans la maison; l'air, paraît-il, l'odeur du fauve, bref, à peine la portière fermée, Perloff se met en l'air, se cabre, frétille, danse comme un perdu, les naseaux fumants; je voyais "déjà notre coupé brisé et surtout ma sœur supérieure écrasée; je m'élance sur la route pour le retenir lorsqu'un de nos hommes, ayant entendu le bruit des piaffements, accourt lestement pour saisir la bride. Heureusement, car je crois que le choc des brancards m'aurait renversée sans profit aucun. Et là-dessus, notre fringant attelage part ventre à terre.

28 octobre 1894.

La température s'est bien adoucie, c'était nécessaire, car c'est un peu tôt pour chauffer les calorifères. Nous aurions besoin de soleil pour faire nos plantations. Je suis en train de dessiner un petit jardin anglais derrière la chapelle et j'ai passé l'aprèsmidi à patauger dans les immenses pépinières d'un grand horticulteur des environs. Je crois avoir réussi à combiner les massifs de feuillages à nuances diverses, les cèdres et wellingtonias isolés. Demain on doit creuser les allées et je ferai mettre les piquets aux endroits voulus, car vous savez que je ne

me contente pas d'un à peu-près et qu'il me faut chaque chose à sa place. Nous commençons aussi les déblaiements et démolitions pour la nouvelle buanderie, dont le plan est prêt; les écuries ne pourront venir qu'après.

A MADAME MARIE DE LA CROIX

L'Hay, 25 novembre 1S94.

Il ne manque pas d'occasions d'offrir des sacrifices; priez beaucoup, chère sœur, pour que je ne me laisse pas emporter par le courant des travaux extérieurs, pour qu'une vaine satisfaction purement naturelle ne vienne pas voiler mes intentions. Il est si facile de se complaire dans son savoir-faire lorsqu'on réussit! J'ai peur de cela et je demande au bon Dieu de ne pas permettre que je cherche autre chose qu'à travailler pour Lui; mieux vaudrait encore que tout allât de travers... pourtant ce serait bien ennuyeux... Enfin, comme je suis approuvée par mes supérieurs et que tous me prouvent une vraie affection, je pense qu'il n'y a pas lieu à me tourmenter.

A LA BARONNE JOCTEAU

L'Hay, Noël 1894.

Noël ne serait pas un jour béni entre tous si je ne pouvais consacrer un instant à te redire ma vieille et tendre affection. Non, je ne t'oublie pas et si je

l'oi LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

suis forcée au silence par la multiplicité d'une lourde besogne, mon cœur ne reste pas muet. Quel dommage que tu n'entendes même pas les échos des choses ravissantes que je t'adresse dans ce coin intime réservé aux amis de choix 1 Enfin, il faut vouloir ce que Dieu veut et accepter la vie telle qu'il nous la fait. Tu le sais, mes journées sont surchargées et au milieu des détails terre-à-terre et fastidieux qui constituent le train d'une grande maison et dont ma sœur supérieure, à cause de son triste état de santé, me remet de plus en plus la direction, mon âme m'échappe et ma vie devient toute matérielle. Je me recommande spécialement à tes saintes et ferventes prières et j'ai la conviction qu'elles ne me font pas défaut. Moral et physique sont mis à une rude épreuve et s'il est bon pour moi d'avoir un travail forcé qui me talonne, il n'en est pas moins vrai que tout cela pèse un peu lourd. T'ai une si profonde horreur des gens qui se ménagent, que je me jette à corps perdu dans la besogne. En avant, et puis ne s'arrêter que par l'impossibilité de se mouvoir. Ma bonne supérieure n'en peut plus, nous nous appuyons l'une sur l'autre comme deux cartes.

... Comment! tu me demandes si je te regarderai au ciel! Mais je compte parfaitement t'inviter à de délicieux petits afternoon tea où nous serons entourées d'un cercle intime de nos plus aimés, puisqu'il paraît que ce genre de réunion sera à la mode là-haut? Le P. de Régnon, toujours aussi original qu'aimable, a fait rire notre chère supérieure cet été en lui disant fort sérieusement qu'il s'estimerait très heureux d'être prié de temps à autre par moi à prendre une tasse de thé!!! Que ce sera gentil,

mais aussi c'est une perspective un peu lointaine ! Pauvre chérie, si tu savais comme le sacrifice de la séparation me paraît lourd ! Il faut bien que le cœur soit pressuré pour avoir part ensuite au mérite.

A SA MÈRE

L'Hay, 20 janvier 1895.

... Mes frères m'ont tous écrit d'une manière charmante et je suis heureuse de constater une fois de plus leur bonne affection. Léo est le seul auquel j'ai pu m'arrangera envoyer trois mots de bonne année; cher gars, tout seul là-bas au milieu de ces Teutons! Je crois qu'il a l'intention de renoncer aux inutilités de la civilisation et il a l'air de vouloir désormais cheminer patriarcalement en sandales. C'est tout à fait biblique... Mon beau-frère Paul doit être à Blois en ce moment ; la santé de sa mère le préoccupe beaucoup. Pauvre femme! Mais à quatre-vingts ans on ne peut espérer vivre longtemps.

Notre maison s'arrange, l'ordre commence à remplacer le désarroi ; quand les dépendances seront aménagées, les anciens recoins dégagés, les améliorations exécutées, nous finirons par avoir l'air de quelque chose, en attendant que nous puissions bâtir l'aile qui manque pour les sœurs, car dans mes projets je prévois l'avenir, afin d'obtenir un ensemble. Le nombre des pensionnaires s'arrondit, cela marche et nous avons parfois de drôles d'incidents; comme la dame qui nous arrive demain parce qu'elle est trop bête ! Elle est la troisième femme de son troisième mari, et celui-ci après quelques mois lui dit :

« Décidément, je ne puis plus vivre avec toi; je ne t'en veux pas, ce n'est pas de ta faute; mais tu es trop bête, tu m'ennuies, tu me gênes, tu m'encombres, et je te mettrai dans une maison de retraite. » Elle a consenti d'assez bonne grâce et nous jouirons dès demain de cette intelligence bornée ; je pense ]ue nous serons témoins de plus d'une scène comique .juand le mari viendra.

29 janvier 1895.

En rentrant de Paris je trouve un triste télégramme m'annonçant la mort de ma belle-mère; le service d'enterrement se fait vendredi à la cathé drale de Blois 1

18 février 1895.

Le froid est intense. L'eau est gelée; pas une goutte ni à la cuisine, ni à la buanderie! Tous les jours nous avons les plombiers ; il faut courir partout ; dans une maison pareille, il y a une multitude de tuyaux, conduits, gouttières, à surveiller de près ; il faut empailler, dépailler, déboucher, sonder à toute heure, faire des tournées multipliées, et puis les trottoirs..., c'est un travail extrêmement dur par un froid si long. Je vais distribuer des petits verres de rhum pour empêcher nos pauvres hommes de tomber, car ils font pitié exposés ainsi à la

longue. Mieux vaut prendre les ennuis et difficultés en brave que de gémir et de se dorloter. Nous avons déjà brûlé 80,000 kilos de charbon rien que dans les calorifères! Impossible de bâtir; et moi qui ai la réputation de vouloir que les choses soient terminées avant qu'on ait eu le temps de les commencer, vous jugez comme cela cadre!

Les chevaux montent avec difficulté; cependant j ai tenu avant-hier à me rendre à Passy, par une neige épaisse. J'ai vu mon beau-frère, son chagrin est immense; il faisait peine à voir; il aimait tant sa mère !

7 mars 1895.

L'ordre commence à s'établir ; les choses sont organisées et réglées, et dans six mois tout sera infiniment plus facile quand le local y prêtera ; aussi je me réjouis de continuer mille détails. Ma soeur supérieure est ravie, notre architecte-entrepreneur applaudit à tout, et en somme, maintenant que chacun a compris qu'il fallait marcher droit ou prendre la porte, je n'ai pas de difficultés insurmontables. Par exemple, je voudrais bien me décharger de la sacristie, quoiqu'il m'en coûtera beaucoup, mais je sens que c'est trop ; voilà un an que je brosse le travail de trois personnes et il s'ensuit que beaucoup de détails sont négligés. Un an! c'est aussi l'époque de la mort si inattendue de notre pauvre Gérard, que je suis loin d'oublier. Que de changements et de disparitions successives !

9 juin 1S95.

Tous les jours il faut désigner le travail à chacun et ensuite le contrôler ; les jours d'arrivage de vin, de charbon, de fourrage, il faut assister ou du moins contrôler les déchargements ; tous les jours, je fais l'inspection sommaire de la dépense pour les desserts, de l'épluchage pour les légumes, de la bassecour pour les œufs. Toutes les fois qu'on casse un carreau, qu'un employé fait la mauvaise tête, qu'une enfant commet une grosse sottise, c'est moi encore qui suis avertie. Aucun ouvrier n'entre dans l'établissement sans que je le sache, ni ne sort sans que j'aie contrôlé son travail et son temps ; puis la construction avec les combinaisons qui en dépendent, les marchands qui passent, les paiements à faire, enfin mille détails... Je viens de faire dorer l'autel, qui est charmant; le travail est réussi. Hier et avant-hier on a installé deux sonnettes électriques et je viens de méditer le devis d'un petit réseau téléphonique, afin d'éviter de la fatigue à la supérieure quand elle pourra s'installer au bureau.

Jeudi (Fête-Dieu) nous avons le Saint-Sacrement exposé toute la journée ; il faut que ma chapelle soit Délie ; je l'ornerai mercredi. Les pensionnaires ont donné trois cent cinquante francs, ce qui est très beau (une de ces dames anciennes se charge toutes les années de faire la quête), et comme on s'y était pris à l'avance j'avais commandé une exposition en bronze doré, style roman. Les sœurs donnent une chape en damas blanc, brodée en soie de couleurs ; sœur Thérèse, un grand tapis vieux rouge uni, couvrant tout le sanctuaire, et moi une paire

de candélabres treizième siècle en bronze doré. Mardi matin, il faut que je trouve le temps de m'en aller au boulevard Magenta voir des appareils de buanderie, car j'ai trouvé le devis du premier constructeur par trop ridicule. Ma pauvre supérieure qui voulait si bien organiser sa buanderie elle-même ! et maintenant sa tête est trop fatiguée pour supporter une discussion d'appareils. Et moi, qui n'y entends rien, je suis obligée de trancher et de décider. Je vais faire une série de pataquès dont nous subirons sans doute les conséquences.

27 juin 1895.

Samedi, le Père général est venu bénir la première pierre; puis il a prêché et donné un salut solennel. Nous avions quatre prêtres en surplis qui l'accompagnaient; j'avais préparé une table avec des tapis, sur laquelle on a signé la traditionnelle feuille de parchemin relatant la bénédiction. Nos enfants étaient rangés autour du chantier en grand défilé, une soixantaine d'ouvriers juchés sur les échafaudages; le Père a béni la pierre; on a introduit dans le mur la boîte contenant le parchemin, les médailles et il a donné le coup de marteau et de truelle, ainsi que ma sœur supérieure et moi.

a? S LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

A MADAME MARIE DE LA CROIX

L'Hay, 15 août 1895.

Je suis un peu en retard, ma bien chère Marie, pour vous offrir mes souhaits de bonne et sainte fête, mais vous savez combien mon temps est surchargé. Nous avons la distribution des prix aprèsdemain et, la sœur de l'ouvroir 4tant malade, c'est encore moi qui ai dû me charger de dresser les listes, faire les achats, etc.; faire des visites aux quelques familles du voisinage qui ont l'habitude de donner pour nos enfants, et les mille détails d'une fin de construction à surveiller, à décider; enfin la direction et une variété d'oeuvres rendant tout compliqué, la surveillance morale comme le travail matériel. Tout ceci vous indique, n'est-ce pas, que notre chère supérieure est loin de pouvoir reprendre son travail; mais, si parfois je succombe sous le poids du fardeau, je suis heureuse de pouvoir la seconder en lui enlevant une grosse part des soucis matériels si écrasants, quand on est malade. Comme santé je suis mieux qu'il y a un mois; le bon Dieu a vu que c'était trop vraiment, et avec quelques ménagements, je m'en suis tirée. Souvent à dix heures et même à onze heures du soir je suis encore à mon bureau penchée sur quelque gros livres de comptes ou élaborant une lettre difficile qu'on ne peut faire que dans le silence. Peut-être ne vous rendez- vous pas compte de ce qu'est une maison de retraite ; nous avons des pensionnaires dont les situations de famille sont parfois plus qu'étranges; il y a de pauvres êtres infirmes

qu'on éloigne pour les voler; d'autres qu'on fait passer pour innocents, afin de les interdire et faire main basse sur l'héritage. C'est tout un monde que le bon Dieu nous confie afin que nous prenions leurs intérêts, et je suis constamment en relation avec des avocats, des notaires, des juges de paix. Et les soucis de propriétaire ? car la maison appartient à la Communauté; misères suscitées par le maire, voirie, contribution, assurances. Moi qui étais venue m'offrir à saint Vincent pour servir les pauvres et qui rêvais surtout les infidèles! Me voilà homme d'affaires, économe, régisseur, tout ce que vous voudrez de précis, de sec, de matériel. Les chiffres et moi, nous n'avons jamais pu nous entendre, et nous voilà obligés de marcher en bonne compagnie! que je suis obligée de me répéter la devise que j'ai choisie le jour de mes vœux : Ecce venio ut faciam, Deus, voluntatem tuam! Priez, chère sœur, pour que je sois l'économe fidèle, malgré mes répugnances et malgré le manque total de consolation dans les emplois qui me sont confiés. Qui m'aurait dit cela il y a vingt ans?...

A SA MÈRE

L'Hay, 4 décembre 1895.

Il neige à gros flocons, cela est désespérant, car les doigts des couvreurs sont peu agiles par ce froid et nos pavillons ne sont pas terminés; puis rien ne bêche et tout devient compliqué quand pour chaque détail il faut se mouiller; aussi je passe pour un phénomène étant toujours dehors et dans les

aço LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

bâtiments humides pour activer les accessoires. Pour comble, en ramonant les calorifères, on a découvert des cloches fendues, gros dégâts qu'il était urgent de réparer. J'avais compris l'hiver dernier que le himiste nous trompait, sachant que nous ne pouvions constater par nous-mêmes ; je l'ai forcé à défaire les entrées afin de m'enfiler dans les gros conduits, et qu'est-ce que je vois? des conduits de toute taille, dont aucun ne s'adaptait, laissant passer l'air froid, aucun joint de fait ; enfin une négligence impardonnable sur toute la ligne. Je n'ai pas hésité à congédier mon homme en lui disant son fait; mais c'est fort ennuyeux, car voilà une réparation d'au moins trois à quatre mille francs très imprévue; depuis quinze jours les hommes sont là dedans à remuer d'énormes poids de fonte et nous ne pouvons pas chauffer! Les dames, toutes les unes plus grincheuses que les autres, surtout celles qui sont là à titre gratuit, sont d'une humeur massacrante, c'est une vraie rébellion.

15 décembre 1895.

Nos travaux s'avancent. Grâce à Dieu, nous approchons du terme, et quand la façade sera arrangée on attaquera les bains, puis la cour des enfants, et enfin serre et orangerie. Le plus fort est fait. Les pavillons d'entrée sont très gentils; on pave la cour ces jours-ci. Nous avons maintenant une jolie grille, qui produit fort bon effet, et vous ne vous reconnaîtrez plus du tout quand vous entrerez

dans une belle cour, avec grand perron, large entrée pavée en mosaïque, large trottoir le long de la maison. J'espère pouvoir faire mettre une grande marquise pour compléter le tout. Quant à la pharmacie, il serait imprudent de l'emménager encore, car les médicaments seraient perdus; mais les ouvriers l'ont livrée et je fais chauffer régulièrement pour sécher les plâtrée.

7 janvier 1896.

L'horizon politique est très menaçant, dit-on, pour les congrégations. On parle de projets de lois sinistres; qu'adviendra-t-il? Pour nous, nous serons certainement les dernières atteintes, puisque nous sommes reconnues par l'État; d'ailleurs notre popularité est très grande. Mais cela n'empêche que dans les diverses communes on peut nous susciter une foule de taquineries, sans compter les conditions fiscales qui pourraient à un moment donné devenir impossibles à remplir. Personnellement nous allons avoir probablement un gros ennui ; un de nos pensionnaires vient d'être interdit et les héritiers, vexés, voudraient nous rendre responsables d'un gaspillage d'argent dans lequel nous n'entrons pour rien. Ce sont des gens antireligieux qui ne regarderont à rien pour nous faire des misères. N'est-ce pas drôle d'être ainsi lancée dans ces grimoires? Dites à papa que dans mon jeune temps, lorsque j'avais le goût de l'étude et la tête claire, il aurait bien dû m'inculquer les articles du Code. . L'autre

aga LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

jour précisément j'étais seule, et j'ai vu arriver une escouade de six hommes noirs, tuteurs, avoué, notaire, clerc, greffier, commissaire-priseur ; de dix à deux heures j'ai eu à soutenir leurs assauts, à mesurer mes réponses. On ne se doute pas des difficultés et ennuis de ces maisons de retraite. — Enfin, si on nous met en prison, nous en profiterons pour nous reposer.

16 janvier 1896.

Notre semaine a été très agitée par la grande réception de mercredi; les Pères de l'Oratoire, nos voisins, ont eu la visite de leur supérieur général, Mgr Perraud, lequel vient d'être nommé cardinal.

... Je viens d'avoir une grande surprise, ma chère maman : c'est un billet du P. de Régnon, que j'aurais pu croire mort à en juger par son silence, m 'annonçant sa visite et au même instant le voilà. Hélas! le billet n'était même pas de sa main; le pauvre Père perd la vue, il ne peut plus ni lire ni écrire, et il est venu consulter des spécialistes, qui ont décrété que tout était perdu. Au lieu de gémir, il conserve son amabilité, heureux et reconnaissant d'avoir joui de bons yeux pendant soixante-dix ans et répétant en souriant : « Mais, ce ne serait pas la peine d'avoir vécu depuis cinquante ans de la vie religieuse pour en arriver maintenant à chercher des consolations. » Il est d'ailleurs le même, plein de verve, d'esprit, de cœur, toujours original, étant resté lui. 11 s'est informé de vous avec beaucoup

LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL 493 d'intérêt et m'a priée de vous offrir ses hommages.

10 mari 1896

Je conçois le regret que vous fait le départ de Many et je ne cesse de penser à ce que vous devez éprouver. Il est certain qu'un départ de ce genre cause un véritable déchirement, et pour celui qui agit et pour ceux qui l'aiment. C'est un adieu à l'existence présente, et si les revoirs ne sont pas impossibles, au moins ne sera-ce plus jamais la même chose. Mais au lieu de s'attrister comme ceux qui ne voient que le fait de la séparation, ou de regarder étonnés comme ceux qui ne comprennent rien à une telle décision, il faut se réjouir qu'un des nôtres ait su élever son cœur au-dessus de la vulgarité et remercier Dieu de lui avoir ouvert des horizons plus larges et plus lumineux. Depuis de longues années sa résolution mûrissait peu à peu. Il a lutté longtemps contre lui-même, la grâce a été victorieuse. Cela fait du bien de voir ceux que l'on aime à la hauteur d'un grand sacrifice.

Ils sont venus tous les trois avant-hier : Léopold gai comme pinson; Charles (1), aimable, brillant, un peu attristé cependant de la décision de son frère, et Many, affectueux, calme et parfaitement décidé. Je n'ai pu causer que quelques instants avec lui, pendant que les deux autres allaient faire un tour

(1) M. Charles Corragioni d'Orelli, conseiller de légation de Siam.

dans le jardin. Pauvre ami, il saura ce que coûte la f race de la vocation ; que ce soit celle du sacerdoce ou celle de la vie religieuse, il faut s'attendre à bien des épreuves et la victoire ne se remporte qu'au prix de luttes souvent crucifiantes pour l'âme et le cœur.

... Vous savez, chère mère, que certains calendriers (ils sont rares) marquent une Sainte Blanche le 10 mars. Alors, on saisit cette occasion de me fêter. Pour ne pas être en retard on a commencé dès dimanche et je marchais de surprise en surprise, trouvant à chaque endroit où j'entrais, soit au bureau, soit dans ma chambre, à la sacristie, à la pharmacie, au réfectoire, enfin partout où j'ai une place spéciale, des bouquets, des images, des bibelots; plusieurs enfants parties dans le courant de l'hiver se sont souvenues et m'ont écrit. Au milieu des tribulations et des ennuis, cela fait plaisir de se sentir entourée de sympathies. C'est maintenant tous les matins une préoccupation de plus de rafraîchir mes gerbes de fleurs qui ornent naturellement la chapelle. Il y a six bottes de lilas blanc, deux bouquets de roses thé, deux de roses roses superbes, deux azalées blancs.

aa mars 1896.

J'ai revu Many mardi, toujours résolu et continuant les démarches pour organiser sa nouvelle existence. Je comprends tout le vide que vous laisse son départ; mais que voulez-vous, chère maman,

c'est la vie : toujours des séparations, des brisements, les déceptions, les espérances qui trompent, et les désillusions. A mesure qu'on avance, on sème sur la route les pétales de roses et, un beau jour, on découvre qu'on tient dans sa main... une pauvre tige étiolée! Pour échapper aux tristesses malsaines, le mieux est de se jeter à corps perdu dans une sphère d'activité quelconque et, pour moi, je bénis le Ciel d'avoir été sous ce rapport si largement servie, bien que parfois cela semble un peo. lourd.

Imaginez l'émoi que je viens d'avoir, car dans cette maison il faut toujours s'attendre à des imprévus renversants. A deux heures, il y avait la confirmation à la paroisse et, comme j'avais souvent entendu parler de cet évêque, Mgr de Forges (1), par Paul, dont il est l'ami, j'avais eu la curiosité de m'y rendre pour le voir passer. Je suis rentrée de suite après, et voilà qu'au bout de vingt minutes arrive une de nos sœurs en courant : « M . le curé faisait dire que Monseigneur allait venir en passant. » Me voilà très agitée : dans une maison religieuse, recevoir un évêque, c'est tout un cérémonial. J'envoie au curé demander s'il vient donner la bénédiction ; je fais courir un garçon après nos petites, parties en promenade pendant les cérémonies trop longues pour elles; je fais chercher les vieillards pour les ranger à l'entrée ; je bouscule les tapis et coussins pour préparer le prie-Dieu d'étiquette, et voilà qu'on revient en criant à haute voix : « M. le curé fait dire que Monseigneur vient uniquement

(1) Mgr Paul de Forges, évêqoe de Ténarie, ancien auxiliaire de S. E. le cardinal Saint-Marc, archevêque de Rennes.

pour saluer ma sœur Blanche! » Vous voyez mon trouble, au milieu de ce désarroi, au milieu de plusieurs sœurs étrangères en séjour au Parc, entre autres une de Fribourg! Au même instant, la voiture arrive; Sa Grandeur descend, salue ma sœur supérieure et moi, qui attendions sur notre beau perron, inauguré aujourd'hui même; nous entrons à la salle de Communauté où je m'assieds à côté de lui et nous voilà causant de Paul, de la famille, etc., avec force jolies phrases. Monseigneur donne- sa bénédiction aux sœurs assemblées, aux enfants, puis se tourne vers moi et dit qu'il tient à m'en donner une spéciale. N'est-ce pas gracieux?

30 juillet 1896.

Dimanche a éclaté à l'improviste un orage formidable : peu de vent, point d'éclairs, mais une pluie terrible, des trombes telles que l'air en était obscurci ; pas mal de grêle, mais surtout de l'eau en quantité. Les torrents du ciel se précipitaient de façon à déborder partout; ainsi les réservoirs n'ont rien recueilli, tout passait par-dessus les gouttières. Il a fallu courir pour fermer et éponger de tous côtés. L'eau coulait à flots dans les maisons, c'était une inondation générale. Avec cela nos malheureuses enfants étaient dehors. Aussi sont-elles rentrées ruisselantes! Soixante chapeaux sacrifiés, soixante robes qu'il a fallu laver dans leur neuf. Nous les avons toutes fait coucher, j'ai chauffé du vin sucré, Ce dortoir immense, avec ces vêtements trempés,

ces enfants à changer, était comique. Sœurs et sous-maîtresses étaient dans le même pitoyable état ; les petites avaient eu peur : elles criaient, il y avait des malades; enfin un tohu-bohu qui m'a tenue le reste de la journée. Grâce aux précautions, personne n'a été malade, mais les désordres du vestiaire ne sont pas si faciles à réparer. Vraiment, si papa jouit de tels orages au Gurnigel, il n'y restera pas longtemps. Nous n'avons pas eu de dégâts, sauf un arbre perdu; c'est presque un miracle, car tout autour de nous il y a eu des cheminées arrachées, des gouttières courbées, beaucoup de tuiles tombées ; aussi n'était-ce pas avec un air joyeux que je commençais mon inspection.

A MADAME MARIE DE LA CROIX

L'Hay, 27 août 1896.

... Je n'ai pas besoin de vous dire que mes prières ne vous ont pas quittée en ces jours de grâces spéciales pour votre âme (retraite de huit jours) et que bien des fois j'ai parlé de vous à notre Divin Maître. Que vous êtes heureuse de pouvoir vous recueillir dans la solitude et le calme, ma chère sœur! priez beaucoup pour moi, qui n'ai jamais un moment d'isolement pour ressaisir mon âme. Enfin, Dieu l'a voulu ainsi, c'est donc le meilleur; chaque genre de vie a ses épreuves particulières et ses heures difficiles.

A SA MÈRE

L'Hay, 1 8 octobre 1896.

Merci de votre liasse de journaux, je les ai parcourus volontiers. La description de la journée à Versailles avait un parfum du grand siècle qui faisait plaisir. Enfin, l'affolement est passé; peuple stupide qui ne comprend pas qu'il a laissé voir le besoin latent d'acclamer un souverain et de déployer un faste de cour! Les commerçants annoncent force produits russes, à la tsarine, etc., et puis en fin de compte l'or français ira s'empiler sous les coupoles moscovites. — » Paris est encore envahi par un flot de provinciaux qui ne savent se retourner dans une foule. J'avais dû, tout à l'improviste, me rendre à l'Archevêché et forcément j'ai passé devant l'ambassade de Russie, où j'ai vu les pavillons dressés pour l'empereur. Garnis et fleuris, ils devaient produire un effet charmant. Dans tout Paris, dans les faubourgs, à l'Hay même, c'est une débauche de drapeaux flottant partout, les couleurs russes se mêlant fort gaiement aux nôtres. Il y a eu juste 'deux journées de beau temps; puis nous voilà retrempés dans la grisaille et une pluie incessante. Hier, au marché, pas un légume! ! Vous jugez de la complication, surtout qu'il pleuvait à torrents et que le vicaire général m'attendait à midi! J'ai envoyé à la fois chez trois maraîchers des environs, tout cela complique la vie

Il y a parfois des incidents fâcheux, comme l'autre jour lorsqu'on est venu me chercher en toute hâte pour un couvreur qui venait de tomber d'un toit

dans le village. Le malheureux était mort instantanément, mais dans un tel état d'ensanglantement que personne n'osait y toucher. Je suis restée une grande heure à genoux à côté de lui, à le laver et à lui donner un aspect moins atroce. Sa femme devait venir le rejoindre, car le pauvre garçon avait profité du chômage à Paris pour venir en ami réparer un toit ; il avait trente-cinq ans ! !

27 novembre 1896.

Je n'ai pu encore, au milieu du va-et-vient de ces dernières journées, venir vous causer des importants événements qui aboutissent enfin à un heureux résultat (1). Il y a si longtemps que nous le souhaitions tous, ce mariage pour notre Henry!... Votre future belle-fille a été élevée sérieusement; elle paraît posséder de grandes qualités de cœur et de jugement, nous faisons en elle une charmante acquisition. — Je pense à vous tous et je suis vraiment très heureuse que cette fois ce soit d'une manière joyeuse. Mais que de choses je voudrais savoir?... Où habitera le jeune ménage? De quel côté se dirigera leur voyage de noce? aurai- je la chance de les voir?... Quelle excellente idée de hâter le mariage! j'espère cependant que vous n'aurez pas trop de fatigues. Sans doute les réunions n'auront lieu à Berne qu'au retour. La pers-

(l) Mariage du frère de sœur Blanche avec Mlle Marie-Caroline Falck-Crivelli, de Lucerne.

pective de la chapelle Crivelli me semble parfaite. C'est tout à fait d'un autre âge, bien moins banal qu'une église publique.

25 décembre 1896.

Nous avons eu une messe de minuit superbe, la chapelle pleine de monde; tous nos hommes, pensionnaires et employés, ont fait la sainte communion; c'était imposant et touchant. Au coup de minuit, quatre des plus petites fillettes, habillées de blanc, avec des ailes d'anges rose aurore et vert pâle, arrivent, un cierge à la main, portant une petite crèche en chantant un Noël. C'est charmant; ma petite Henriette devait en être, mais je l'ai mise en pénitence parce que dans un accès de colère le matin elle s'était arraché, selon son habitude, une grosse poignée de cheveux ! au beau milieu de sa tête blonde il y a une place absolument nue, grande comme trois pièces de cinq francs! Et ce matin dans son soulier, elle a trouvé une perruque en miniature ! car nous avions caché dans les souliers des petites une bûche de Noël en chocolat avec une attrape. Vous pensez sa confusion et les rires des autres.

10 janvier 1897.

... Je vous remercie, chère mère, de votre description détaillée du mariage de Lucerne. Grâce à

Adalbert et ensuite à Mme de Segesser (1), j'ai eu un compte rendu complet, les uns me disant ce que les autres avaient omis. Chacun est d'accord pour trouver la mariée à son goût et le tout réussi. — Avez-vous le discours du P. Berthier? Je serais contente de le lire.

Je commence à me préoccuper de créer une ressource, et nous cherchons une première repasseuse; une fois cette perle engagée, je compte acheter certains outils suivant ses conseils expérimentés, puis nous chercherons des pratiques. La Communauté nous a gracieusement donné une très gentille soeur il y a deux mois, qui sort d'une maison où l'on blanchissait, et je pense l'envoyer en quête de pratiques avec la repasseuse. Naturellement, qui ne risque rien n'a rien, il faut faire quelques sacrifices; mais je voudrais réaliser mon rêve et non seulement créer une ressource pécuniaire régulière , mais encore occuper les jeunes filles du pays en les empêchant d'aller chercher leurs journées à Arcueil, où elles se perdent infailliblement.

7 février 1897.

J'ai été péniblement surprise jeudi matin de recevoir si subitement la nouvelle de la mort de tante Isaure; j'avais toujours pensé que Gontran (2) m'avertirait quand sa mère serait plus mai et je remettais

(1) Mme de Segesser de Brunegg, née comtesse Crivelli. (a) Le marquis Gontran du Planty.

30a LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

la course projetée, embarrassée comme je le suis au milieu de mille tracas sans cesse renaissants. La pauvre chère tante a dû beaucoup souffrir; heureusement que sa dernière maladie n'a pas duré longtemps, car les soins à donner sont fort pénibles. Encore une page du passé qui s'en va! C'est ainsi que peu à peu nous les tournons toutes et que bientôt nous arriverons, nous aussi, à la fin du volume...

28 mars 1897.

Non, certes, je ne sais que fort vaguement les complications politiques , mais j'ai presque failli m'embarquer pour Madagascar. Depuis que les districts religieux ont été démarqués, et le sud, partie la plus malsaine, attribué aux Lazaristes, Mgr Cronyet avait demandé plusieurs fois des sœurs; mais le supérieur général a toujours refusé, trouvant la contrée encore trop sauvage. Dernièrement, le gouvernement a fait la même demande; dès lors, il a fallu acquiescer et dans quelques jours cinq sœurs vont partir. Je me suis offerte, mais ma demande n'a pas été acceptée, mes supérieurs désirant me garder à l'Hay ; enfin me voilà de retour de Madagascar! Les pauvres sœurs sont perdues; le climat est atroce, rien n'est prêt; comme œuvre, ce n'est pas encore organisé; on considère cette première escouade comme victime et notre bon père est tout désolé d'immoler ainsi ses filles en pure perte mais il n'y a pas moyen de refuser à cet étrange gouvernement qui soutient à l'étranger ce qu'il persécute en France.

5 mai 1897.

La mort ravage notre maison et je ne parle que de cercueils, draperies noires; l'employé des pompes funèbres finit par devenir mon visiteur de tous les jours! Nous avons des vieillards, il est vrai, et des infirmes; mais les morts sont promptes et se multiplient d'une façon sinistre.

Pour comble, et c'est le plus affreux, notre sœur Joséphine (qui fait l'asile depuis douze ans et qui est très aimée dans tout le village) se meurt. C'est extraordinaire que cette pauvre sœur ait pu cacher une affreuse maladie qui la ronge depuis deux ans ! Et elle ne s'est jamais plainte, était toujours la première à s'offrir pour les veilles, balayait son asile, nettoyait ses miochons, sans jamais trahir des souffrances qui ont dû être atroces. Elle souffre le martyre; ce soir, je prendrai mon tour de veille.

L'horrible catastrophe d'hier (1) met tout le monde en émoi; nous l'avons apprise par les journaux que reçoivent nos pensionnaires. Les récits font frissonner; Bourg-la-Reine est en émoi, six personnes ne sont pas revenues. A midi il m'a pris une inquiétude et j'ai télégraphié à Corragioni, dont je n'ai pas encore de réponse. Le Tout-Paris élégant, mondain et surtout charitable y était. Ma sœur Magniol, la supérieure du Parc, est partie pour la Communauté et elle revient nous racontant qu'on ne sait pas encore au juste le nombre de nos sœurs brûlées, mais on croit qu'il y en aurait sept ou huit. Jamais on n'a rien vu d'aussi épouvantable»

il) Incendie du Bazar de la Charité, le 4 mai 1897.

3o4 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

Il y a deux mois nous avions fait des démarches pour obtenir un comptoir à cette vente, chose difficile ; sœur Armelle s'était donné beaucoup de mal ; sa cousine, la marquise d'Audiffret-Pasquier, devait vendre, et puis la chose a manqué, parce que cette dame, étant fatiguée, a reculé devant toutes les courses qu'il fallait faire pour arriver à un bon résultat. J'ai laissé faire, parce qu'à ce moment-là je me sentais tellement à bout de forces que je n'avais de courage à rien. Ma sœur supérieure et sœur Armelle m'ont reproché souvent mon apathie à ce sujet. Le fait est que connaissant l'ami intime du baron de Mackau j'aurais pu, au prix de quelques lettres et courses, arriver au but. Je ne sais ce que j'avais, mais quelque chose me retenait! Jugez quelle providence ! Mme d'Audiffret brûlée à cause de nous ! De plus, nous devions à tour de rôle, sœur Armelle et moi, y passer la journée, peut-être les deux ensemble. Cette idée que nous aurions pu brûler dans des conditions aussi horribles rend ma sœur supérieure malade. Songez à quel danger nous avons échappé ! La supérieure de la maison Sainte- Rosalie, à Paris, est dans un tel état qu'on craint la folie; elle y a perdu une charmante compagne.

ao mai 1897.

Depuis quinze jours on est tellement sous le coup de l'horrible catastrophe, que l'on se sent le cœur serré par les récits lugubres, et la liste des victimes s'accroît chaque matin. Les suites des brûlures, les

émotions, l'empoisonnement intérieur causé tant par l'intensité du brasier que par les désinfectants jetés sans ménagement, terrassent peu à peu celles qui ont pu se sauver. Le malheureux notaire de Bourgla-Reine, depuis qu'il a accompagné au cimetière les corps de sa femme et de ses deux filles, est comme fou; il erre l'oeil hagard, la démarche incertaine, D'une autre famille partaient trois cercueils, la fille., la belle-fille et la petite-fille ! Vous voyez que notre voisinage est cruellement éprouvé. Ce qui est affreux, ce sont ces cadavres non retrouvés, ces échanges inévitables, ces bouillies humaines dont les restes ont dû se mélanger, et cette excellente marquise de Luppé dont on n'a retrouvé, après de longues recherches, qu'une bague d'alliance incrustée dans le foie! On dit que le marquis de l'Isle qui pleure sa femme et sa fille, après un accès de désespoir affreux, n'a plus cessé de rire depuis le jour fatal!

Vous savez par les journaux que notre Communauté a perdu quatre sœurs, dont trois jeunes, entre autres la charmante supérieure du Raincy. Une sœur du secrétariat, qui a été avec la sœur économe de la Communauté reconnaître nos compagnes, nous a fait des récits saisissants de cette recherche de cadavres calcinés, informes, à la lueur des torches tenues par les gardiens de la paix. C'était déchirant et lugubre. Une autre de nos sœurs, renversée et piétinée, a eu les côtes brisées, une jambe cassée; mais on pense la sauver. Une autre encore, charmante personne de vingt-cinq ans, a été portée à la Communauté dans un état si épouvantable qu'on a peur de la voir vivre, bien que cela paraisse Invraisemblable. Ni yeux, ni oreilles, ni nez, ni épaules,

ni mains! Son père, un médecin! le docteur De Hondt, fait des courses effrénées à la Communauté et il a peur de sauver sa fille, tant elle est horrible! Les souffrances sont atroces, mais il paraît que cœur et estomac sont intacts...

... La pauvre sœur Joséphine nous a quittées! Nous avons tendu le petit parloir entièrement de blanc, et notre chère morte était là, toute habillée, entourée de plantes et de lumières, toujours deux sœurs, deux enfants, deux dames et deux employés en prières. Après la mise en bière on i'a portée à la chapelle, où on a veillé près de son corps. Le samedi, notez que le mercredi nous avions enterré un vieillard, nous retournions au cimetière ; mais cet enterrement, par un ciel radieux, ressemblait presque à une procession joyeuse, tant c'était joli. Le cercueil, couvert du drap de velours blanc, n'avait, selon l'usage, qu'une modeste couronne de roses blanches et le chapelet ; les cordons étaient tenus par quatre sœurs; derrière venait la famille, puis la supérieure et moi, les sœurs de la maison, une vingtaine du Parc et des environs, la longue file des pensionnaires et tout le personnel. Devant, nos enfants avec de grands voiles blancs; immédiatement précédant le cercueil, les enfants de la classe externe et les bébés de l'asile en blanc, portant, les grandes de superbes couronnes envoyées par les habitants du village, les petites les longs rubans de satin et de moire que nous avions épingles à chaque couronne afin que les bébés, tant aimés et soignés par sœur Joséphine, eussent un rôle. N'étaient les chants funèbres, on aurait cru à une fête tant le coup d'œil était frais et gracieux.

Nous avons depuis hier la retraite de la première

communion qui aura lieu dimanche. Devinez qui c'est! Le P. de Régnon que j'avais eu la bonne idée de faire demander par notre curé; ce dernier pleure de joie d'avoir un prédicateur si distingué, et moi vous pensez si je suis ravie. Le bon Père vieillit, mais je trouve qu'il voit mieux que l'année dernière, son esprit est toujours étincelant. Il m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et s'intéresse à tout ce qui regarde les miens. Original comme par le passé, il ne fait rien comme tout le monde; ainsi il continue son système d'un seul repas par jour, chose d'ailleurs fort commode. Hier déjà plusieurs personnes sont venues le voir et les visites vont continuer sans relâche. Je n'en suis pas fâchée, car cela fera connaître la maison et nous amènera de3 pratiques pour la buanderie. Et puis nos bibelots! car me voilà marchande d'antiquités. Pour payer sa pension, un vieux bonhomme, ancien amateur, n'a rien à nous donner que des curiosités. Il faut donc en tirer parti. J'ai réussi à grouper les objets dans une chambre ainsi transformée en musée. Vieilles étoffes, superbes broderies d'or, vases splendides en vieux Rouen valant 3,000 francs pièce, bronzes japonais, coupes en onyx garnies de pierreries, ivoires sculptés, terres cuites, émaux, etc. ; tout cela est sans doute de valeur, mais le principal est d'avoir des acquéreurs. Nous attendons un expert très sérieux ; puis si nous ne trouvons pas des particuliers, nous enverrons à l'hôtel des ventes. — Voici la. soirée avancée et mon papier terminé sans que je vous aie encore parlé de vous. Mais je sais, ma chère mère, que vous serez contente d'avoir un reflet de mon existence et que vos pensées se reportent souvent vers ce cadre de l'Hay que vous connaissez...

A MADAME MARIE DE LA CROIX

L'Hay, 15 août 1897.

Encore une fois votre plume m'a devancée et j'en suis confuse, non pas mon affection par exemple, car mes pensées les plus tendres se portent sans cesse vers vous. Depuis que j'ai eu la consolation de pénétrer un instant dans votre cher monastère, je vous suis plus unie, ce me semble, et je vous vois par les yeux du cœur, soit à votre stalle, soit au réfectoire, à la salle de communauté, dans les jardins. Vous avez sans doute entendu parler de la belle fête du 26 juillet, le couronnement de la statue de l'Immaculée Conception de notre Maison Mère; ma modeste image vous porte la reproduction de cette célèbre couronne et vous pensez qu'en ce jour, plus encore que les autres, j'ai recommandé à notre Mère du ciel ma chère soeur du cloître.

Heureuse êtes-vous, loin des bruits du monde, dégagée de ces horribles soucis matériels! Dieu nous a tracé à chacune une voie différente, que son nom soit béni! mais demandez-lui instamment, vous si fervente et si pieuse, demandez-lui que le courant des fastidieux détails pratiques ne dessèchent pas mon âme; demandez-lui de me donner assez de force physique pour résister à la lassitude morale qui est souvent la conséquence d'une vie aussi sur menée. Je me sens bien, bien fatiguée parfois et il me semble alors que tout s'engourdit en moi

Une grande consolation vient de m'être accordée, et je sais, ma chère Marie, combien vous en serez heureuse avec moi. Je reviens de Suisse, où j'ai

passé trois grandes journées tout entières au milieu des miens, dans le calme délicieux de cette verte campagne que j'aime tant. Nous étions tous heureux et émus de nous revoir. Les enfants de mon frère Adalbert sont robustes et charmants. Mon cousin Emmanuel, le nouvel abbé, est accouru me voir du haut d'un couvent de montagne où il passe ses vacances ; encore une joie et une consolation.

Mon frère Henry et sa jeune femme étaient là en séjour; c'est un petit ménage charmant; aussi me suis-je reportée avec un grand charme, quoique bien triste, à vingt ans en arrière! Mon père trouve sa nouvelle belle-fille très gentille; elle l'est en effet, bonne, gracieuse, pieuse et douce, délicate dans ses attentions, remplie de tact.

Nous sommes toujours débordées : distribution de prix hier aux internes, aujourd'hui aux externes; sœurs malades, dont une mourante, qu'il faut soi gner, veiller et remplacer dans leur travail; changements imprévus du personnel; garçons partant pour leurs vingt -huit jours; bref, une foule de détails toujours ennuyeux et souvent agaçants. Priez pour m'obtenir la patience, la fermeté et la douceur pour ne pas me laisser désarçonner.

A SA MÈRE

L'Hay, 9 janvier 1898.

Notre buanderie prospère : les pratiques affluent ; il faut chaque semaine augmenter le personnel, faire de nouveaux règlements, s'user la cervelle à des combinaisons, savantes; mais j'en suis ravie, car je

vois que nous arrivons à notre but. Le trimestre passé nous avons fait 2,655 francs, ce qui est superbe... et quand on pense qu'il y a beaucoup de notes de trois à quatre francs, vous voyez ce qu'il faut de comptabilité. La Communauté promet une sœur et... n'en donne pas. Nous avons la pratique des PP. du Saint-Esprit de Chevilly, chose conséquente. Quelle affaire de se voir tomber huit cents draps à la fois ! Une paroisse de Paris nous est promise, ce qui sera une excellente affaire, car le linge d'église se paie très cher; il est vrai aussi qu'il demande beaucoup de soins. Nous avons également la pratique de plusieurs familles du faubourg Saint- Germain. Enfin, vous voyez que notre nouvelle œuvre a superbement progressé en juste huit mois. Mais que de peines ! !

31 juillet 1898.

Aujourd'hui il fait un temps radieux, ce ne sont plus les chaleurs torrides des jours passés et il serait délicieux d'être assise à l'ombre en face de nos chers glaciers, au lieu d'être enfermée dans ce malheureux petit bureau, obligée d'écouter mille bêtises; c'est parfois un défilé impossible.

Je suis enchantée des bonnes nouvelles que vous me donnez de ma filleule, mais j'ignore la couleur de ses yeux; sans doute elle n'est pas encore bien définie.

Je ne suis pas malade; seulement quelquefois j'ai des migraines, ce qui vient de trop de fatigue; cela

est tout naturel, car comment voulez-vous qu'un pauvre cerveau ne s'use pas à diriger une pareille maison? Notre bonne supérieure, tout en s'occupant de beaucoup de choses, s'en remet à moi de plus en plus, et je puis dire que j'ai la libre direction du tout. Soucis de propriétaire, constantes difficultés créées à chaque instant par un conseil municipal ennemi, quatre ou cinq œuvres diverses à faire marcher avec des outils souvent insuffisants, manque de ressources d'argent, il y a de quoi user de plus fortes têtes que la mienne et ce n'est pas trop de s'y consacrer tout entière.

Il faut être hardie parfois et se lancer un peu au delà du strict raisonnable. Avec le temps cela s'arrangera; mais aux yeux de la Communauté je porte le poids sous ce rapport et si je venais à mourir demain, on me tomberait sans doute dessus. Tant pis, je dirai comme la pauvre sœur de Narp : « Je leur laisse les pierres, de quoi se plaignent-ils? »

18 septembre 1898.

L'assassinat de l'impératrice d'Autriche est épouvantable en effet ; que de victimes innocentes il faudra pour que le gouvernement genevois comprenne la faute de recevoir si hospitalièrement tous les chenapans; et n'avoir pas même le pouvoir de les punir de mort! Il est certain que par ces temps si troublés au moral on n'est plus sûr de son lendemain; l'horizon universel est bien noir. La pauvre France est en butte, pour son compte, à un gâchis inextricable à l'intérieur, sans compter les compli-

3ia LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

cations africaines; on ne peut trop augurer ce qui en sortira. Le désarmement général! encore un mot qui pourrait aboutir à un massacre général. Et pendant que chacun discute et dispute, l'empereur d'Allemagne va se promener triomphalement en Orient, sur des routes de théâtre, et se pose, lui protestant, en protecteur des œuvres catholiques, en jetant au nez de nos tristes gouvernants de cruelles vérités.

... La démolition de notre vieille masure est commencée; il a fallu malheureusement perdre tous les poiriers chargés de fruits ; mon plan est déjà arrêté : ce sera une petite construction irrégulière dont l'effet sera, je crois, assez gentil. D'un côté, une belle salle de billard: façade en briques rouges et crèmes, grande baie vitrée, peut-être un bow-window, un toit pointu ou biscornu; puis, en retrait, la petite salle mortuaire, façade en briques brunes et blanches. Puis nous avons des réparations de murs, c'est fort ennuyeux, car cela coûte un argent fouet ne fait aucun plaisir à personne.

t octobre 1898.

Oui, on se tourmente, et beaucoup même, à la pensée des événements qui peut-être nous menacent. Quand on est chargée de tant de monde, la situation devient pénible. Jusqu'à | résent la Providence nous a gardées dans notre coin Ce matin, j'ai rassemblé nos ouvriers, douze à quinze environ ; je leur ai fait mettre une échelle dans la cour derrière l'orangerie; si les grévistes arrivent, il est convenu que tous, à

un signal, s'échapperont par là, puis nous ouvrirons les portes et... on ne trouvera plus qu'un chantier abandonné. De concert avec notre excellent entrepreneur, nous trouvons que puisque ces braves gens, tous honnêtes et bons ouvriers, veulent travailler, nous ne devons pas leur enlever leur pain en arrêtant les travaux. Mais tout cela cause des émotions: je vais d'une porte à l'autre, craignant toujours quelque chose. Le matériel n'arrive que lentement, les tombereaux sont renversés sur les routes. Un grand charpentier de Bourg-la-Reine s'est vu forcé, à coups de pied et de poing, de marcher avec tous ses employés jusqu'à Gentilly au milieu d'une troupe de ces forcenés; notre plombier a eu le même sort.

Puis voici les chemins de fer menacés ! Alors plus de provisions, plus de charbon, plus rien, et toujours des centaines de mille hommes affolés» Point de gouvernement... Faure tue des lièvres à Rambouillet, le pauvre sire! Partout des sentinelles, des postes de soldats, des pelotons de cavalerie. Chacun s'accorde à dire que pareille situation ne peut durer; quelques-uns assurent qu'il s'agit sérieusement de changement de gouvernement... On parle d'un Bonaparte, je ne sais trop lequel, celui qui est dans l'armée russe. Si un d'Orléans pouvait avoir du cœur, que ce serait donc le moment propice !...

18 novembre 1898.

Dans votre dernière lettre, ma bien chère maman, vous me prêchiez le repos et il semble vraiment que vous vous doutiez que j'en prenais... forcément... et beaucoup plus que je n'aurais voulu ! Cependant ras-

surez-vous, c'est bien moi qui vous écris, je suis entière, sur pied, et je suis heureuse de vous apprendre ma guérison sans que vous ayez su l'accident qui m'est arrivé. Le jour de la Toussaint, en changeant la décoration de l'autel pour l'office des morts du lendemain, le domestique que j'avais pris pour m'aider laissa échapper la grande exposition, pièce excessivement lourde, en cuivre et bronze. J'étais derrière l'autel, au bas de l'échelle, et cet énorme poids me tombe sur la figure. Cloué par l'effroi, le garçon se retient je ne sais comment, en' sorte qu'il tenait la pièce par un bout, sans quoi j'étais tuée net. Tel quel, l'accident aurait pu et dû selon toute probabilité être fort néfaste et une tête ordinaire eût été fendue, mais quand on est de Berne, on supporte des coups extraordinaires ! J'ai perdu beaucoup de sang; cela a été une bénédiction du reste, car ainsi il ne me restera rien. La petite blessure a été très bien pansée, la voilà presque disparue; l'os du nez, par contre, est brisé, mais il se raccommode. Depuis mardi je circule, et aujourd'hui il n'y a plus trace de rien. C'est une vraie grâce de la Providence, Notre mère générale a fait prendre de mes nouvelles, et tout le monde ici a été d'une bonté parfaite, touchante pour moi, qui le mérite si peu.

Jusqu'à hier nous avons eu un temps de toute beauté; aussi nos orangers chargés de belles oranges dorées sont-ils encore sur le perron et les bananiers ne sont rentrés que d'hier. Le plus grand est superbe, il a plus de quatre mètres de haut et aurait ombragé à merveille Paul et Virginie... Je vous raconte cela pour vous amuser et parce que je sais combien tous ces petits détails vous intéressent.

5 février 1S99.

Notre curé rêvait dépuis longtemps d'installer l'Œuvre des dames de charité ; or pour cela il faut une sœur, car pour que l'œuvre marche il est indispensable qu'une sœur aille régulièrement visiter les pauvres, les malades ; réunisse les dames, fasse les achats de tissus, prépare l'ouvrage. Malgré notre bonne volonté, nous n'avons pas osé assumer cette charge, nous étions vraiment trop débordées et Je n'allais voir les malades que lorsqu'on venait nous chercher. La Communauté, après avoir promis depuis assez longtemps, vient de s'exécuter ; elle a envoyé une sœur. L'œuvre va donc commencer par une première réunion mardi.

... Ma lettre a été interrompue par une personne du voisinage qui s'est démis le pied, car me voici rebouteuse, entre autres métiers 1 J'ai déjà fait des essais et je commence à savoir un peu. Les accidents, les maladies m'arrivent avec une confiance quelquefois téméraire, mais le secours de la Providence ne manquant jamais à une sœur de Saint Vincent de Paul, il y a toujours guérison et le premier mot, c'est : allez vite voir sœur Blanche!

Ma sœur Barbe, la bonne visitatrice, a succombé la semaine dernière à sa longue maladie de cœur. C'est une sainte âme que la province de Turin regrette profondément.

3i6 LETTRES DE LA COMTESSE DE SA1NT-MARTIAL

ao mars 1899.

Votre dernière lettre, ma chère mère, est empreinte d'une nuance de mélancolie que je n'aime pas à constater en vous. Pourquoi vous laisser aller à des impressions de tristesse! Vous savez bien que les ennuis, les déconvenues sont le pain quotidien de la vie. Il faut se contenter des grandes lignes, et si celles-ci sont à peu près droites , il faut s'en déclarer satisfait ! Les délicatesses exquises, le charme indéfinissable, tout cela sera pour plus tard, il faut prier le bon Dieu de nous tenir en réserve tous les bonheurs de cœur et d'âme qui pour une raison ou une autre auront été incomplets ici-bas.

La température a eu ces jours derniers de brusques revirements; vraiment les saisons sont aussi baroquement extraordinaires que les esprits. On ne peut plus compter sur rien et les menus détails de la vie deviennent difficiles. Avec une lourde maison, on a bien du mal et il est quasi impossible de tenir son monde en paix et son budget en équilibre; aussi faut-il en passer de rudes ! Notre blanchisserie marche fort bien comme travail; mais là encore, que de soucis, de tracas et de fatigue! Notre petite sœur de l'été dernier repasse comme une fée; je lui ai fait compter aujourd'hui le nombre de pièces blanchies cette semaine : il y en a 5,414! sans compter le linge de la maison. C'est gentil, n'est-ce pas? Il y a pour cela vingt-neuf personnes.

Que tout cela est loin de vos soirées, de vos beaux dîners et des raffinements de confort et d'élégance! Aussi je suis devenue tout à fait rustique, campa-

gnarde et je me produis l'effet d'une pauvre comptable de maison de commerce.

96 mars 1899 (1).

Et maintenant, ma pauvre chère mère, c'est désolant de vous voir encore dans les illusions. La vie religieuse n'est pas une profession à laquelle on s'adonne, tout en se réservant des loisirs et des temps de repos. Loin de là, c'est un état de sacrifice et d'abnégation perpétuel, incompatible avec aucune pensée personnelle. Sans doute, si la santé l'exige, les supérieurs accordent et autorisent le repos, le changement d'air, mais eux-mêmes ne peuvent le faire que dans la mesure où le permettent les institutions. Dans notre compagnie les séjours dans la famille sont interdits d'une façon absolue; les exceptions sont tellement rares qu'on peut les compter et peut-être suis-je la seule, avec ma sœur Narischkine, à avoir joui de ce privilège. Si on a fait une exception aussi formelle pour moi à plusieurs reprises, c'est qu'on a eu une pensée de. haute portée, et qu'on a jugé qu'une famille protestante, ne connaissant pas tout le sérieux de la vocation religieuse, ne pouvait de prime abord comprendre la totalité du sacrifice exigé parcelle-ci. Les supérieurs n'ont pas eu d'autre idée, en autorisant

(l) Cette lettre est la réponse de sœur Blanche à une demande que lui faisaient ses parents de venir se reposer quelques jours auprès d'eux.

me3 précédentes apparitions à Berne, que d'éviter de vous froisser, et vous avez constaté par vousmême qu'ils n'ont pu prolonger mes séjours. Si j'avais besoin de repos pour ma santé, on s'empresserait de m'offrir un changement d'air, ainsi qu'on l'a fait d'ailleurs en août dernier, mais dans les conditions que permet la règle de saint Vincent, c'est-àdire dans une maison de nos sœurs. S'il y en avait à Berne, cela irait tout seul; on me permettrait facilement d'aller pour une quinzaine à Fribourg par exemple, mais cette combinaison ne vous contenterait pas, et de plus elle serait fatigante pour moi. Les deux buts seraient donc manques.

Si l'un de vous venait à être sérieusement malade, alors sans nul doute les supérieurs, toujours dans le but de vous adoucir la réalité d'une séparation complète, me donnerait l'autorisation d'aller passer quelques jours auprès de vous, et c'est là une très grande faveur, au delà de laquelle ils ne peuvent aller, ayant prêté serment de faire observer les constitutions.

Ne vous tourmentez pas de ma santé, je n'ai aucun besoin de repos et je puis faire mon travail. D'ailleurs, j'ai horreur de séjourner dans une maison inconnue, où chacun est occupé, et je m'y ennuierais à mourir, ce qui me ferait un mal affreux; il ne faut donc pas y penser.

7 avril 1899.

Je suis tellement débordée par les mille détails hétéroclites de mes multiples emplois que je n'ai

même pas pu vous dire encore combien je suis heureuse d'avoir enfin l'annonce de votre arrivée... Je veux espérer que plus rien ne viendra entraver votre départ, surtout pas une maladie. Je me réjouis tant de vous revoir, mère chérie!...

94 avril 1899.

Depuis hier ma pensée ne vous a pas quittée et j'ai suivi votre voyage heure par heure, cet impitoyable train qui vous emportait au loin ! Mon trajet de retour à l'Hay n'a pas été gai, je vous en réponds, et si vous avez senti cruellement le déchirement de la séparation, je sais moi aussi ce qu'il en coûte. Mais il faut du courage, accepter la vie telle que le bon Dieu nous la trace et nous soumettre aux diverses épreuves qu'elle renferme. La journée d'hier a été fort mouvementée ici, de sorte que forcément il a fallu me secouer pour répondre à tout ce monde. Pauvre chère maman, il n'en a pas été de même pour vous; ce long voyage solitaire a été dur et votre dépêche de ce matin m'a fait voir que vous en êtes toute malade... J'écrirai sous peu à papa pour le remercier de la grande joie qu'il nous a causée en vous laissant enfin venir. Ce n'est pas la dernière fois, j'en ai la douce conviction, et je veux espérer qu'au prochain séjour, plus prolongé, j'aurai peut-être un peu d'aide. En attendant mieux, c'était bon, n'est-ce pas?

3«o LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

9 mai 1899.

Les journées se suivent et s'enchaînent, si pleines de soucis, de détails, d'occupations, qu'il est toujours impossible de prendre la plume autrement que pour affaires. Je suis parvenue toutefois à voir les Henry, même à pouvoir rester avec eux et j'ai été très heureuse de ces bonnes causeries. Les voilà sans doute partis d'hier soir...

Imaginez que j'ai eu la constance, pendant six jours de suite, de faire le dressage d'une chèvre ! Vous savez que notre entrepreneur nous rend des services immenses; en vérité, je ne sais comment nous pourrions nous passer de lui. Aussi chaque année nous faisons un très joli cadeau à son fils unique, gamin de six à sept ans. Il m'est venu l'idée d'un attelage : aussitôt pensé, aussitôt fait; me voilà en campagne et j'ai trouvé une charmante chèvre noire, puis un harnais, une voiturette bien conditionnée. Comme il fallait habituer la bête, je ne laissais rien faire sans moi ; après des gambades et des coups de cornes les plus extraordinaires, nous avons enfin réussi à obtenir une marche plus régulière. Vous ne direz pas que nos journées ne sont point variées!

Courage, soignez-vous et fiez-vous à la bonté de la Providence. Notre royaume n'est pas de ce monde. Mais aussi qui perd sa vie, la gagne. Il faut conserver la sérénité au milieu des épreuves; rien ne dure, la souffrance passe ou du moins change, ce qui est un soulagement ; le tout est de rester paisible et calme jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous envoyer un rayon de soleil. Et ce rayon de soleil, ne pourrait-il pas être notre prochain revoir?

82 mai 1899.

Je viens de terminer mes écritures et en attendant la voiture du linge qui va sans doute rentrer tard, je ne puis plus agréablement occuper mon temps qu'en venant causer avec vous.

La journée d'hier a été fort mouvementée, malgré les fréquentes averses de pluie. D'abord, c'était grande fête pour nous, celle de notre supérieure. Nous avons eu une charmante petite représentation théâtrale très réussie : comédie, monologues comiques, chansons, couplets, chœurs et un délicieux tableau vivant pour clôture. Le tapis bleu turquoise de la chapelle est d'un effet ravissant, et nous avions abondance de fleurs fraîches, un vrai parterre, symphonie en rose, des azalées, hortensias, et diverses nuances de roses, des palmiers d'une fort jolie espèce. J'étais partie vendredi matin â cinq heures pour le marché aux fleurs, qui se tenait ce jour-là à la Madeleine. Une autre fois, j'aurai plus d'expérience et je partirai à quatre heures, car bien qu'arrivée à six heures il était déjà écrémé et tous les hortensias bleus étaient vendus. Cela doit être à la mode, car il n'en restait pas un seul; j'étais navrée, car vous n'avez pas idée de la ravissante nuance de bleu : c'était un fort joli spectacle, une véritable exposition de fleurs et d'arbustes, le tout arrangé et présenté avec un goût parfait. J'ai rempli notre voiture et à huit heures et demie j'étais de retour avec mon jardin.

Aujourd'hui ma sœur supérieure s'est rendue aux élections avec plusieurs sœurs; cela a duré depuis deux heures jusqu'à six, car il y avait une supérieure

q»9 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

générale et deux autres membres du conseil à élire. Notre nouvelle Mère est ma sœur Kieffer, actuellement visitatrice à Naples. Du temps de mon séminaire elle y était deuxième directrice ; elle est, je crois, Lorraine.

39 mai 1899.

L'amiral de Cuverville, dont la démission n'a pas été acceptée la première fois, ne veut plus conserver son poste ; c'est par lui que nous savons que le ministre de l'Intérieur vient de lancer des ordres serrés à tous les préfets pour qu'ils aient à indiquer les maisons religieuses de leurs départements, le nombre des membres, etc. Ainsi donc nous voilà signalés et dénoncés! Pendant la Commune de 1 871, quand, la circulation interrompue partout, nos sœurs allaient et venaient sans laisser-passer, on baissait les ponts pour les faire entrer et sortir de Paris, et maintenant les progrès du siècle finissant étoufferont même l'exercice de la charité envers les pauvres et les blessés.

Pour moi, je ne crois guère à ces guerres sanglantes qu'on nous prédit depuis si longtemps. La société est mécontente, c'est vrai, mais les générations actuelles s'habituent à cet état moral peu glorieux. On devient grognon, irascible, aigri... et c'est tout, car personne n'a l'idée de quitter sa petite vie égoïste pour s'exposer dans un intérêt patriotique général

15 juin 1899.

Toutes nos grandes fêtes et processions sont passées et très réussies par un temps splendide. Mais comme un fait exprès, il y a eu mille complications : deux enterrements, les menuisiers au billard (et par parenthèse la boiserie qu'on achève aujourd'hui, est d'un très joli effet), des accidents au dehors, deux personnes tombées de voiture un soir vers dix heures; avec cela nous avons une collection de roses superbes et je passe une heure tous les matins à les cueillir et à varier nos combinaisons de bouquets à la chapelle, car la sœur promise n'est toujours pas à l'état de réalité. Il y a là de quoi passer ses journées et ses soirées sans un instant pour réfléchir et je n'apprends les événements du dehors que par bribes; c'est assez toutefois, car la situation est navrante. Les journaux ont dû raconter les scènes horribles de dimanche; on chante la Carmagnole y on crie Vive la sociale! et toute cette bande de pleutres, Loubet, Dupuy, etc., va peutêtre sentir ce qu'il en coûte de déchaîner les émeutes, qu'à un moment donné on ne pourra plus arrêter. Les grèves se succèdent, fomentées par les socialistes, car à plusieurs endroits les ouvriers ne formulent même pas de revendications. C'est du malaise en l'air et le jour où cela éclatera, il faudra que la haine se tourne sur quelqu'un ou quelque chose, et les congrégations religieuses seront les victimes. Attaquer les équipages de maîtres, abattre des chapeaux, c'est bien; mais cela ne pourrait durer, il faut avtre chose. Tout ce qui est ordre et discipline est visé, prêtre et soldat sont hués;

quelle dégradation pour un pays! Ceux qui crient : Vive Loubet ! continuent comme conséquence : A bas la calotte! à bas r armée! à bas les mains blanches! La désastreuse loi sur les accidents du travail est un vrai péril moral, social et national, puisqu'on viendra à employer de préférence les étrangers. J'en ai étudié le texte avec soin, car ayant une blanchisserie patentée je suis obligée d'être au courant de beaucoup de questions, d'ailleurs peu dans mes cordes, et j'ai été effrayée des conséquences désastreuses pour la société. Tout cela est profondément triste; on se demande si le Français n'est pas voué à la folie, quand on le voit si peu comprendre le sérieux des choses et trouver le moyen de gaminer en tout et pour tout! Quelques jeunes gens, et des meilleures familles, n'avaient-ils pas projeté de dévaliser l'Elysée pendant que Loubet serait à Longchamp, afin qu'en rentrant celui-ci trouve son mobilier dans la rue. Cela rimait à quoi? Et après?

9 juillet 1899.

Hier j'ai passé une demi-journée à Paris par un ciel de feu et aujourd'hui j'ai un sommeil si accablant que depuis ce matin je ne suis pas encore réveillée, et il est quatre heures! Nous jouissons d'une atmosphère orageuse qui pèse sur nous comme du plomb. Il doit faire bien meilleur chez vous, et pour respirer le cher petit air frais de l'Enghé, je me transporte au milieu de vous par la pensée. Mignonne Mercedes (1) doit égayer le paysage; la voilà sous

(l) Nièce et filleule de sœur Blanche.

peu un personnage d'un an et chaque jour amène un progrès. Je suis sûre qu'elle vous amuse beaucoup.

Ici nous avons des changements depuis que vous êtes venue. Sœur Thérèse continue à être réellement malade; elle a une mine de déterrée, je crois qu'elle s'en va de la poitrine, bien que le médecin, n'ait pas l'air de la croire gravement atteinte. Elle ne peut plus faire la classe, et la Communauté nous a envoyé pour la remplacer une sœur de soixante ans, aussi large que la pauvre sœur Plet, ornée de rhumatismes et d'une maladie de cœur!!! Cela ne pourra pas durer. La sœur de l'asile, très gentille et aimée de ses quarante-deux bambins, ne fera pas longtemps. Il faut lui appliquer quatre-vingts pointes de feu tous les quinze jours! Encore une poitrinaire! Sœur Vincent, la plus jeune de la cuisine, est prise de tels rhumatismes dans les pieds qu'il va falloir la mettre au repos! La petite sœur que la mère La Martini nous a donnée pour la buanderie, sans doute comme un cadeau d'adieu, ne tiendra pas le coup; sœur Marie y est donc toujours seule; elle aussi ne pourra pas supporter longtemps un travail aussi tuant. Voilà le tableau de la maison ; réjouissant, n'est-ce pas, quand il faut que le travail marche. Ma sœur supérieure est tellement anéantie de fatigue et d'un redoublement de souffrances, qu'elle laisserait tout aller à la dérive. Il n'y a que moi qui tiens bon; mais soyez tranquille, l'aide viendra. Notre Mère nous a fait dire qu'elle cherchait; ainsi vous voyez qu'elle ne m'oublie pas.

16 juillet 1899.

Notre salle de billard est définit ivement terminée et inaugurée aujourd'hui. Elle n'est que trop jolie et je crains qu'elle ne soit saccagée en peu de temps. Nos vieux sont ravis et promettent de devenir soigneux. J'ai confié les clefs de la bibliothèque à un monsieur qui est fort bien, et qui surveillera. Voilà un coin qui a changé depuis dix mois !

Depuis quelques jours nous voyons souvent des ballons circuler au-dessus de nos têtes; avant-hier l'un est descendu assez bas et l'on a crié : « Où sommes-nous? » à la grande joie des enfants qui s'ébattaient dans la cour. Aussi une formidable réponse : « A l'Hay ! » a déterminé le ballon à monter bien haut dans les airs. La prochaine fois je lui demanderai de me prendre!...

7 août 1899.

Hier soir un orage, qui a magistralement éclairé le paysage en bleu électrique trois grandes heures durant, nous avait en vain donné espoir de respirer; le rôle du soleil a recommencé plus brûlant que jamais. Que vous êtes heureux sous vos verts sapins !

La Mère générale est venue nous surprendre et a visité la maison; elle a trouvé que tout estait très bien entretenu et je crois qu'elle a compris que les rouages ne marchaient pas sans qu'on les pousse.

Nous verrons par la suite ce qui en adviendra. Ce matin déjà elle nous a envoyé une jeune sœur, grande et robuste, pour remplacer le petit oiseau qu'elle nous reprend demain. Espérons que cela ira. Ce qui va très mal, c'est non seulement la politique, mais notre petite commune de l'Hay. Trois conseillers municipaux doivent être élus dimanche, et les socialistes du canton s'agitent et travaillent avec énergie. Notre maison est le point de mire de cette vilaine bande; déjà on fait pressentir des misères, sous forme de pression pour augmenter les contributions , attaques prétendant que la maison hérite de sommes fabuleuses; enfin c'est un peu inquiétant, car on a beau dire « plaie d'argent n'est pas mortelle », nous ne pouvons indéfiniment voir augmenter les charges et diminuer les ressources. Le pauvre curé est désolé, car il est menacé de voir «on petit traitement presque annulé. Pour la première fois, il n'a pas été invité aujourd'hui à la distribution des prix de l'école communale; c'est un son de cloche. Nous allons donc entrer dans des temps de luttes et de difficultés grandissantes. Il y a une telle haine contre tout ce qui porte l'habit religieux, tout ce qui touche à Dieu de près ou de loin, que cela va devenir une question de vie ou de mort. L'existence de nos sœurs est rudement menacée. Ces gens sont tous si bêtes qu'ils s'acharnent contre notre maison, sans voir les services immenses qu'elle rend à beaucoup de monde et sans comprendre que si nous venions à être obligées de la fermer, les seules personnes qui ne seraient pas le moins du monde dans l'embarras, ce sont nous, les sœurs!! En effet, l'étranger nous réclame, et en un clin d'œil nous serions toutes casées, tandis

3a8 LETTRES DE LA COMTESSE DE SAINT-MARTIAL

que les infirmes, les sans-patrie et sans famille que nous entretenons, les enfants que nous élevons, le nombreux personnel que nous faisons travailler, tout ce monde serait au désespoir.

3 septembre 1899.

Bien que ce soit la saison morte partout, nous avons toujours de l'ouvrage. Les enfants sont soidisant en vacances, mais il en reste quarante-quatre; puis nous installons des machines neuves à la buanderie, ce qui occasionne un va-et-vient d'ouvriers à surveiller; on fait les peintures à la chapelle mortuaire, etc. Certes, je n'ai pas le temps de me reposer, c'est la bousculade sans trêves. Aussi agitée et tournoyante que les truites de nos cascades de montagnes, je n'ai à leur envier que le principal: la fraîcheur délicieuse de leur eau cristalline.

Je ne sais si c'est un effet de la chaleur, mais les Français sont devenus positivement fous. Jamais on n'a vu pareil gâchis et la comédie de maison assiégée en plein Paris est une preuve de l'affolement général. Cet or juif répandu à pleines main? pour soudoyer des tapageurs, ces témoins pris subitement de maladies mystérieuses qui les emportent à l'heure même où leur déposition est nécessaire, cet assassin qui s'évanouit comme une ombre dans un pauvre petit terrain cerné et fouillé par cent agents ; que tout cela serait risible, si cela ne menaçait de tourner à la tragédie sanglante ! Tous les honnêtes gens sont sujets à être arrêtés au saut du lit, sous prétexte de

vouloir renverser le gouvernement. Ah! certes, il faut espérer qu'il tombera, cet assemblage de coquins qui se croit le gouvernement, mais nous n'entrerons dans des temps meilleurs que par la porte difficile des persécutions. Notre petite commune de l'Hay est en effervescence ; le parti conservateur a remporté un premier triomphe dimanche, car le candidat le plus attaqué a été nommé au conseil municipal. J'en suis enchantée ; c'est notre fournisseur de vin ordinaire, un homme très raisonnable, qui ne nous fera aucune misère.

Vous comprenez que j'ai souvent l'esprit occupé par nos tribulations, car en somme toutes ces questions retombent sur moi. Je m'oublie bien plus moimême, du reste, quand j'ai des préoccupations extérieures en tête, et si je regrette quelque chose, c'est de n'avoir pas assez de travail. Je suis de ces personnes pour lesquelles être trop occupées c'est l'être juste assez. Le bon Dieu arrangera cela, et je me remets entièrement à lui.

Quant à une révolution, ne vous en peinez pas, nous serons la dernière congrégation atteinte. Puis Notre-Dame de Bonne-Garde veillera; samedi prochain un groupe d'environ cinquante personnes de la maison se rendra au pèlerinage de Longpont. Et pendant ce temps je resterai à surveiller nos arrivages de charbon! Que voulez-vous? « Noblesse oblige » , quand le devoir est en jeu, il faut que nous soyons les premières toujours, n'importe à quel prix; d'ailleurs le paradis est au bout, pour tous ceux que nous aimons. Cette pensée est si consolante et pleine de réconfort que rien que le souvenir vous donne le courage qui parfois échappe. Allons, toute souffrance a une fin; c'est le baume

suprême : souffrir passe, mais avoir souffert ne passe pas, c'est-à-dire que le prix en est à jamais inscrit.

13 septembre 1899.

Je ne veux pas tarder à vous apprendre une nouvelle qui vous fera plaisir : on m'a enfin donné une sœur pour m'aider ! Sœur Claire, c'est ainsi que nous l'appelons, a près de trente ans ; elle a passé sept ans dans un hôpital militaire où on l'aimait beaucoup. Je l'ai mise de suite à la sacristie... Il en était temps, car je me sens parfois bien, bien lasse.

C'est vous qui m'avez appris la mort de la bonne sœur Kamoska. Vous avez raison, je ne crois pas que ma santé résisterait à l'humidité glaciale des bords de la Sarine. Les masures qui composent la Providence de Fribourg sont froides, puis l'ensemble en est si triste et monotone que le spleen ne tarderait pas à me briser tout essor. Ici nous avons tant de vie, de mouvement et d'imprévu qu'il faut forcément se secouer. — Merci de m'avoir envoyé les récits des funérailles faite» à l'ambassadeur (1); fl me semble que cela a été fort correct et tout à fait convenable. Mais cela n'aura pas consolé la pauvre veuve!... Tous les détails sur la famille, ainsi que les nombreuses nouvelles que m'apportent vos lettres en ce qui concerne nos connaissances, m'intéressent vivement. Vous savez que je n'oublie personne et

i 0 Le comte de Montholon, ambassadeur de France a Berne.

que je suis heureuse de rester quelque peu au courant de ce qui arrive à chacun. Grâce aux perfectionnements de la science, je ne désespère pas d'arriver à vous voir tous tout en causant. Les distances seront supprimées et ce sera charmant.

... Oui, c'est vrai, le temps passe; aussi faut-il se garder de le gâcher en se forgeant des inquiétudes et des peines. N'est-ce pas assez des réelles sans y ajouter un surcroît? Sans doute Tes tristesses sont plus fréquentes que les joies ; pourtant il y a de bonnes heures dans la vie aussi et le trésor des souvenirs est là pour embellir le présent, parfois un peu austère. Pourquoi se laisser aller à des réflexions moroses qui assombrissent tout? Tâchons d'accepter la vie telle qu'elle est, avec ses sourires et ses larmes; faisons ce que nous pouvons pour ne pas trop gémir sous le poids de la Croix, et pour tout le reste remettons-nous-en à la divine Providence. Que de fois nous bâtissons des projets, et puis, insensiblement, presque à notre insu, nous les changeons nous-mêmes. Notre-Seigneur est bon, à Lui il faut demander lumière et force pour aller de l'avant. . . La vraie vie est celle où II nous place, il faut y rester tant qu'il voudra et ne chercher à en changer que lorsqu'il nous fera signe. Je suis très convaincue que hors de là tout est illusion ; aussi cette persuasion est-elle d'un secours puissant pour savourer heure par heure le crucifiement du cœur et pour donner à l'âme la véritable paix qui consiste à accepter bravement le martyre de la vie tel que Dieu le veut pour nous.

Courage et confiance, chère, bien chère maman, l'Éternité nous dédommagera de tout, et si nous pouvions alors regretter quelque chose, ce serait de

n'avoir pas accepté les contrariétés et les tristesses avec plus de joie. Je vous embrasse tous du plus tendre de mon cœur et je prie Dieu qu'il vous soutienne et vous bénisse.

Vous savez qu'il y a eu une nouvelle émeute pour essayer de piller l'église Saint-Joseph? Je ne crois pas à des tentatives sérieuses; cependant les temps sont graves; il faut de la prudence, du sang-froid et surtout un dévouement à toute épreuve. Pauvre France! — Une guerre quelconque serait infailliblement guerre civile et guerre religieuse, et l'on doit espérer que ce fléau nous sera épargné, car il serait vraiment terrible dans ses conséquences. Il vaut bien mieux être dans votre calme coin de verdure à contempler les glaciers qui se dorent au soleil couchant, à travers les gouttelettes d'eau pure lancées par le héron.

Vous ne me dites plus rien de votre santé. Profitez au moins de votre petite vie tranquille pour rester étendue à rêver. Cela doit être si bon, et délasser l'esprit et le corps!..

L'Hay, 3 octobre 1899 (1).

MA CHÈRE MÈRE, Je suis tellement débordée par le mouvement de

(1) Nous transcrivons en entier cette lettre, la dernière que tceur Blanche écrivit à sa mère, douze jours avant sa mort.

la maison, entrées et sorties de pensionnaires, d'enfants, enterrements, comptes, travaux, etc., etc., que je remettais de vous écrire ; mais j'aime mieux vous envoyer une carte en attendant, car le temps se passe rapidement et je n'arrive pas à faire la moitié de ce que je voudrais. J'espère que vous jouissez de ce beau soleil, d'autant plus que ces jours derniers les torrents de pluie avaient bien rafraîchi la température. Pauvre Léo! c'est malheureux que la science, si fertile en progrès pourtant, ne puisse trouver le moyen pratique de donner du calorique au corps. Il me semble que votre existence est loin d'être monotone ; Fritz doit l'animer par sa présence. Embrassez-le de ma part . A vez-vous le nouvel ambassadeur? J'ai su que M. Gérard (ministre à Bruxelles) avait été en balance; puis j'ai entendu dire que M. de Freycinet l'emporterait probablement. Sœur Kamoska est remplacée par une sœur du secrétariat de la communauté, sœur Terrace ; elle est charmante, intelligente, instruite; elle parle couramment cinq ou six langues, ce qui est bien du luxe à Fribourg. Je me demande comment avec sa maladie de cœur et sa poitrine délicate elle supportera les froids brouillards de la Sarine et les inévitables escaliers de tous côtés. Cette maison est tellement pénible... Ce n'est pas la seule ! ! ! Les œuvres sont difficiles à faire marcher; d'abord les ressources manquent, puis les esprits sont récalcitrants et il faut se donner beaucoup, beaucoup de mal pour un mince résultat. Ma sœur supérieure a été passer trois jours à Chantilly pour se reposer un peu et voilà qu'une heure après son départ un pensionnaire arrivé depuis quinze jours prend une congestion et meurt le lendemain. Il y avait deux fils brouillés entre eux ; chacun voulait

voir le père, mais ne pas se rencontrer ; il a fallu les cacher, courir de tous côtés; enfin cela a été fort agitant, mais tout s'est très bien passé. Aujourd'hui nous attendons un officier supérieur en retraite et une dame espagnole, la soeur du fameux Garcia Moreno. Vous voyez que nous ne chômons pas.

Je n'ai plus que la place de vous embrasser tendrement comme je vous aime.

S' Blanche,

Fille de la Charité.

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