NOTICE BIOGRAPHIQUE XXXIX
gnement. Il ne pouvait se faire comprendre ne parlant ni français, ni anglais. On cherche sœur Blanche : n'est-elle pas la sœur du « perpétuel secours »? Après avoir vainement employé plusieurs langues, elle parle le plus pur idiome de Tacite, à la surprise et à la joie de son interlocuteur.
Les supérieurs généraux de l'ordre connaissaient et appréciaient à leur juste valeur les capacités éminentes de la sœur de Saint-Martial. Plusieurs fois il fut question de l'appeler à la tête d'importantes maisons. Nul doute qu'elle ne fût destinée dans l'avenir à un poste supérieur où sa remarquable sagacité, son talent d'organisation, le charme de sa personne se trouveraient en pleine lumière. A l'archevêché de Paris — les intérêts de Sainte- Geneviève l'y conduisirent souvent — on aimait sa franchise cordiale, son grand bon sens, sa dictinction d'allure et de langage, tout cet ensemble harmonieux qui dénote la femme de race.
Les années s'écoulèrent, calmes en apparence, mais pleines d'un labeur incessant.
La métamorphose de Sainte-Geneviève est complète. D'un vieil établissement jadis morose et négligé, sœur Blanche a fait, avec une rapidité incroyable, une maison florissante et prospère, un hospice de retraite agréable où les pensionnaires affluent. Elle élève des pavillons neufs, consolide les anciens, trace des alignements, plante des jardins, crée une
blanchisserie, et, ne comptant ni ses pas, ni ses forces, ne s'arrête que lorsqu'il n'y a plus rien à faire.
Devenue la providence du pays, elle y est aimée comme une bienfaitrice et vénérée comme une sainte. Y a-t-il un conseil à donner, une tristesse à soulager, une blessure à panser, vite, on demande sœur Blanche!
A maintes reprises on put entendre la mère supérieure se plaindre de ne pouvoir contenir le zèle de son assistante, qui se dépensait au service de l'oeuvre commune, avec une prodigalité souvent supérieure à ses forces. Mais la sœur 1e Saint-Martial était une de ces âmes agissantes, pour qui le devoir n'est jamais achevé quand il reste encore quelque chose à faire; qui vont droit au bien, et au plus grand bien, jusqu'à ce qu'elles tombent à bout de vie... C'est hélas! ce qui devait arriver prématurément, et avec une soudaineté vraiment effrayante.
Il semblait que tout fût terminé, que sœur Blanche n'eût plus qu'à jouir des fruits de son travail.
Les desseins du Ciel sont impénétrables, et cependant n'avait-elle pas déjà mérité le repos?... Et Lui, le Seigneur qui rend au centuple ce qui est fait pour son amour, n'avait-il pas hâte de payer sa dette ?Dix années de vie religieuse avaient suffi pour remplir la coupe des mérites de sa servante.
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Sceur Blanche se montrait toujours aussi pleine d'ardeur, aussi dévouée, aussi fidèle à son austère devoir. Mais une fatigue générale l'envahissait. Il lui fallait lutter pour continuer une œuvre devenue bien plus facile, et qui lui paraissait plus lourde que jamais.
Sans doute elle commençait à sentir que la paix du ciel pouvait seule combler enfin ses vœux.
Un jour — c'était le 1 5 octobre 1 899 — un bruit sinistre court dans la maison : sœur Blanche est morte !
Nul ne peut y croire ; on l'a vue il y a quelques instants pleine de vie. . . maintenant elle est inanimée, étendue sur le sol...
Eh quoi ! serait-il vrai?...
Gloria in excelsis.
Gloria in aeternum.
Elle est tombée les armes à la main, comme un soldat veillant à son poste. Elle est tombée, mais la mort ne l'a pas surprise; elle était prête; elle la désirait, poussée vers un monde meilleur par un invincible attrait.
Sœur Blanche repose auprès de son mari dans le cimetière du Bremgarten, à Berne. Sans doute, son âme droite et pure aura reçu là-haut la suprême récompense et, sur les marches du trône éternel, aura retrouvé l'ami de son cœur. Portée par les ailes
divines de la cornette du sacrifice, elle s'est envolée vers les cieux où un chant d'hosannas attendait celle qui fut véritablement ici-bas l'ange du dévouement et de la charité...
Alléluia I
La charité est une vertu cardinale, spécialement recommandée par l'apôtre saint Paul. Aussi longtemps qu'il y aura des misères à soulager, des larmes à essuyer, il se trouvera des êtres au cœur généreux pour lesquels le dévouement sera le premier des devoirs.
Certes, l'abnégation joua toujours un rôle plus ou moins visible dans la vie morale de chacun, comme dans l'évolution de l'humanité en général. Il devait être réservé au christianisme de lui donner sa formule et son ampleur définitive. Le Nazaréen n'avaitil pas dit, s'adressant au peuple qui l'écoutait, massé à l'ombre des sycomores : Aimez-vous, faites du bien à ceux qui vous haïssent?
Au culte du beau, objet de la passion des Grecs; à celui de l'honneur et de la patrie, enseigné par les Romains, succéda, avec l'adoration du Sauveur crucifié, l'ardeur contagieuse de ses premiers disciples. Une loi nouvelle régit la terre, bouleversant les idées, révolutionnant les lettres, excitant l'admiration de la
NOTICE BIOGRAPHIQUE XLHI
plèbe, l'étonnement des barbares : le pardon des injures, le détachement toujours ! — Dès lors le principe d'humilité, essence même de la charité, restera immuablement lié à la progression du genre humain. Non pas d'une manière tapageuse, à l'instar des orgueilleux de ce monde, mais d'une façon discrète et douce, comme il convient aux vrais adeptes de Dieu, Quand, au travers des siècles, on en parcourt l'histoire, la pensée reste confondue devant cette ample moisson de vertus dont les vaillants efforts, germes féconds, furent l'étincelle d'où jaillit toute une floraison magnifique.
Oh ! non, l'œuvre des grands prédicateurs ; des femmes courageuses qui ont accepté, comme un redoutable douaire, le soin des déshérités de ce monde ; cette œuvre n'a pas été perdue. L'innombrable cortège de ceux qui furent secourus, soulagés, sauvés, est là pour en porter témoignage. La modeste renommée qui s'attache au service des pauvres leur a réservé le beau nom de fondateurs!... A côté de ces glorieux conquérants de la vraie philanthropie, il est une foule d'autres âmes d'élite, qui ont tout quitté, renoncé à tout, afin de se vouer à la même carrière de miséricorde. Leur champ d'activité, plus modeste, resté inconnu de la plupart des contempo rains, ne les empêcha point d'exercer autour d'elles une puissante influence, qui échoit rarement en partage aux femmes, en dehors du cercle étroit de la famille ou de l'intimité.
En voulant réunir aujourd'hui, comme en un faisceau, tout ce qui est susceptible de faire apprécier
les éminentes qualités, et surtout les rares vertus^de l'une de ces dernières, nous avons voulu non seulement souscrire à un légitime tribut de tendresse fraternelle, apporter à sa mémoire un humble témoignage d'admiration respectueuse; nous avons cherché à faire connaître, dans toute la beauté, dans toute la richesse de sa nature, la comtesse Albert de Saint-Martial, devenue la généreuse, la dévouée, l'aimable sœur Blanche. Il fait bon lire les merveilles de la grâce divine dans toute l'étendue de ses effets. Les souvenirs que laissent les âmes aussi exceptionnellement douées, aussi vaillantes dans une constante activité, aussi oublieuses de toute recherche de bonheur personnel, aussi sérieusement occupées de faire constamment ce qui leur semble le plus parfait , sont un précieux exemple , en même temps qu'une éloquente leçon et un inappréciable trésor.
La correspondance de sœur Blanche est un recueil de pensées, tracées en hâte, comme ces feuilles écrites par un soldat entre deux appels de tambour. Il s'en dégage une saveur particulière et très personnelle. Pas de recherche de style, pas de phraséologie voulue! Ce sont des épanchements, des confidences au gré d'une plume rapide, un prolongement de causeries antécédentes. Un « leit-motive » se glisse d'année en année : l'attirance des Missions. C'est presque un regret, une aspiration secrète de son cœur. — Mme de Saint-Martial écrivait avec une élévation de pensée, une grâce de nuance, qui don-