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NOTICE BIOGRAPHIQUE XXIX

étak la mienne, me faisant apprêter un bouillon au cours même de la nuit, et le reste.

« Je suis arrivée à l'hospice avec une jeune veuve américaine de mes amies; nous avons trouvé une réception charmante, malgré notre intrusion longtemps avant que le soleil n'ait ôté son bonnet de nuit; il faisait sombre comme dans une caverne; quelques étoiles scintillaient encore dans le ciel noir, le portier tout ensommeillé est apparu en caleçon, croyant que tous les blessés de la création sonnaient au portail. Aussitôt on a couru de tous côtés appelant sœur Blanche qui était à la chapelle ; nous avons traversé de grands jardins qu'émaillaient les fleurs d'automne, des préaux aux dalles retentissantes sous nos talons, passé sous des arcades élégantes ; toutes les fenêtres étaient illuminées, de tous côtés on voyait les ailes blanches frémir au vent, et l'on entendait seulement le doux cliquetis des chapelets suspendus aux ceintures. J'étais émerveillée de la séduisante poésie de cet établissement; je croyais ouvrir un roman... bien écrit! Enfin sœur Blanche est apparue, blanche comme son nom, tu juges, mon Isa, si nous avons été heureuses de nous retrouver, mets-toi à ma place... et tu le comprendras. Vite on a préparé deux jolies petites chambres; on nous a servi à boire, du thé, du rhum, du lait, etc.

« Blanche est toujours telle que tu l'a» vue; elle paraît bien supporter les difficultés de la vie monastique non cloîtrée ; le cloître la tuerait probablement ; il lui faut du mouvement ; elle en a tant qu'elle veut dans la pharmacie, avec de très rares veillées. Je ne

te dirai pas qu'elle a l'air d'un rocher, mais elle se maintient dans une bonne moyenne ; c'est plus que je n'osais espérer. J'ai remarqué cependant qu'elle avait quelquefois à traverser certains passages qui, en hiver, par les mauvais temps, doivent être humides. Somme toute, l'établissement est magnifique, fort intéressant, admirablement bien situé, des fleurs partout, des plantes vertes, des allées sablées, de hautes et larges fenêtres laissant entrer le soleil à toute volée. Les parquets sont cirés et, sur les visages des sœurs, un air de joie qui charme. — Tu m'en peux croire plus que personne, car tu sais que pour mon compte je n'avais jamais accepté ce sacrifice de ta fille. Quand on voit sa sérénité, on ne peut que l'accepter davantage... •

Sœur Blanche, encore en convalescence de la fièvre scarlatine qu'elle avait contractée au chevet de ses malades, dut se rendre à Paris, rue du Bac, pour prendre part à la retraite qui précède la simple, mais touchante cérémonie de l'engagement annuel (i). Ses supérieures sont frappées du changement de ses traits... Elle semble dévorée par une maladie qui la mine. Ce mal est le résultat d'une fatigue constante, excessive ; la nouvelle religieuse ne compte jamais avec ses forces, qui trahissent son courage. Les médecins consultés ordonnent un repos complet.

(i) Les Sœurs de charité de Saint- Vincent de Paul n'ont pas l'usage des vœux perpétuels. Le premier engagement solennel a Heu après cinq années de vie religieuse, puis se renouvelle chaque printemps, le 25 mars.

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Sœur Blanche prononça ses vœux le 31 mai 1893, et choisit pour devise ces paroles tirées de l'Évangile : Eccevenio ut facz'am, Deus, voluntatem tuam!

A une lieue de Paris, sur la route d'Orléans, un peu en retrait, dominant la plaine, est situé le village de l'Hay. Coquettement blotti parmi les vergers et les hautes futaies des jardins, le bourg aligne ses toits, çà et là dominés par un clocheton moussu ou le faîte d'un bâtiment aux tuiles sombres, indiquant quelque établissement d'importance. En effet, à diverses époques, des institutions y furent fondées, pour recueillir les infirmes et les orphelins, instruire l'enfance, occuper les jeunes filles, donner du travail aux ouvriers, apporter la prospérité à tous.

Deux des plus importantes appartiennent aux Filles de la charité de Saint- Vincent de Paul. L'une est un asile pour les sœurs âgées ou infirmes. Des arbres séculaires abritent celles qui furent jadis de généreuses et d'infatigables combattantes. Les ans sont venus; la maladie a fait ses ravages, et les mains, autrefois alertes, sont condamnées au repos. Pieusement résignées, ces nobles femmes égrènent leur chapelet sous le feuillage ou contemplent d'un œil mélancolique, fatigué par les labeurs d'antan, le pittoresque colombier de la reine Blanche...

L'autre maison offre un caractère bien différent : un vaste édifice, aux dehors clairs et gais; cour spa*

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cieuse, entourée de nombreux communs. Le portail de la chapelle disparaît sous son rideau de vignes vierges aux fraîches volutes. Dans les allées fleuries des vieillards se promènent en devisant sur la politique, tandis que, sur les bancs, des dames emmitouflées médisent avec volubilité d'une compagne absente, ou épiloguent sur le menu de la veille. Partout un cachet d'ordre et de propreté. Derrière un mur on entend le babil de voix enfantines ou l'éclat d'un rire juvénile; de temps à autre passe l'envolée d'une coiffe, vision sereine, toute de paix. Tel est le tableau qui s'offre aux regards du visiteur. Combien différent de ce qu'il était dix ans plus tôt : un dédale de courettes sombres, d'enclos embroussaillés; vieil établissement aux mesures branlantes et pourries, délaissé, presque oublié...

Sœur Blanche devait trouver ici son vrai champ d'action... Venue à i'Hay pour se reposer, elle y resta comme économe, bras droit de la supérieure et bienfaitrice de l'endroit, transformant tout dans cette maison dont chaque pierre porte l'empreinte ineffaçable de sa belle intelligence, de sa magnifique énergie, et de son inaltérable fidélité.

Nous l'avons dit, sœur Blanche était épuisée... Sa nature ardente souffrait cruellement de sa faiblesse physique, et cette lutte entre son courage et ses forces retardait sa guérison. Elle se résigna cependant à une inaction qui dura plusieurs mois. La plé-

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nitude de sa santé lui était d'autant plus nécessaire que tout était nouveau dans cet a Établissement Sainte-Geneviève », où elle allait tant travailler, mais qu'elle ne connaissait pas encore.

L'inconnu apporte avec lui des heures vraiment pénibles; on ne sait comment prendre une vie qu'on ignore, dans un milieu que l'on ne saisit pas complètement au premier abord. Sœur Blanche, avec son esprit droit, réfléchi, se possédant toujours, ne se laissant jamais aller aux illusions, en souffrit plus }ue personne. Ces longues journées d'inaction lui laissèrent le loisir d'offrir ce nouveau sacrifice à Dieu qui, sans doute, voulait lui montrer son néant, afin que, sur les bases de l'humilité, elle pût accomplir ses desseins.

Qui a trouvé un ami ? trouvé un trésor, a-t-on dit quelque part. La consolation suit de près l'épreuve pour des âmes qui se sont généreusement données à Notre-Seigneur ! Ce trésor, sœur Blanche le trouva dans le cœur de celle qu'il lui avait choisie pour supérieure. D'une nature délicate, faite de tendresse et d'élévation, sachant deviner la blessure cachée, et surtout appliquer le baume consolateur avec une affection incomparable, telle est la mère que la jeune religieuse aura désormais près d'elle pour la soutenir sur sa route.

Cependant, le temps s'écoulait et les forces revenaient à sœur Blanche. On lui confia l'office de la chapelle. Cette première occupation, très en harmonie avec ses tendances méditatives, lui fut douce

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parce qu'elle semblait la rapprocher du but unique de sa vie. On était alors en 1894. Entre ses mains, la sacristie fut réparée, arrangée, organisée avec un soin extrême, et prit un cachet particulier. Ne ménageant jamais sa peine, elle s'appliquait à faire toutes choses parfaitement.

Bien vite ma soeur Pagliano remarqua les rares qualités, la toute spéciale aptitude administrative de sa nouvelle recrue. Fort souffrante et souvent obligée de s'aliter, elle lui remit de plus en plus la direction effective de la maison. Ces deux âmes n'en faisaient qu'une; c'était un même esprit, un même cœur, une même volonté. — En revanche, sœur Blanche, s'oubliant jusqu'à la plus complète abnégation, soigna sa supérieure avec un inimitable dévouement. Elle ne quittait son chevet que pour remplir les fonctions du devoir. Et les devoirs allaient segmentant de jour en jour. Préoccupée sans cesse de la bonne tenue de la maison, elle ne chercha plus qu'à l'améliorer.

Saisissant avec clairvoyance les points défectueux, elle entreprit de refaçonner tellement les anciens bâtiments qu'il n'en devait plus rien rester. Les travaux commencèrent; elle les activa avec une entente pratique peu commune. Plusieurs vieilles constructions furent abattues et dégagèrent l'entrée; une vaste et large cour lui donna un joyeux aspect.

Fondé vers le milieu du siècle dernier, l'« Établissement Sainte-Geneviève » comprend aujourd'hui deux maisons de retraite, une infirmerie, un orphelinat d'une soixantaine de lits, une crèche et une

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école pour les enfants du village. Sœur Blanche l'a notablement agrandi; elle l'a matériellement achevé, en lui donnant tout le développement que comportaient les circonstances de temps et de lieu. — Lourde charge pour de modiques ressources! Dès que les travaux d'amélioration furent achevés, les services suffisamment régularisés, elle conçut l'idée d'une blanchisserie modèle, qui donnerait un revenu assuré, en même temps qu'il procurerait un gagnepain à quelques jeunes filles de la contrée. Immédiatement on se met en campagne, très vite le nouvel office est organisé. Et bientôt le succès viendra couronner l'œuvre.

Du haut de la toiture en terrasse, la vue porte au loin. Le regard découvre au premier plan des terres maraîchères, des cultures et des parcs; il devine à distance le fourmillement de la capitale, les cheminées innombrables, les dômes scintillant sous les feux du soleil; puis, tout là-bas, estompés dans la brume, la grandiose basilique de Montmartre, et, en face, le mont Valérien ceinturonné d'acier.

Les lettres de sœur Blanche nous donnent mille détails sur l'emploi de son temps à l'Hay. Ce n'est plus l'austère religieuse, la veuve immolée au pied de la Croix en victime de propitiation ; c'est l'âme vouée à la gloire de son Dieu... Sa vie doit donner une large place aux préoccupations matérielles petites et grandes. Grimoires, affaires contentieuses, gestions, tout cela se reflète un peu dans sa correspondance. Mais s'il y domine parfois une note très

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personnelle, c'est à sa mère qu'elle s'adresse, il ne faut pas l'oublier.

La piété véritable a des trésors de délicatesse. Mme de Fischer porte à sa fille un amour infini, et s'attriste cruellement de son absence. Heure par heure elle voudrait apercevoir chacun de ses mouvements, connaître chacune de ses pensées. Sœur Blanche restera sa fille toujours aimante, toujours confiante! Afin de consoler, d'intéresser sa mère, elle trouve chaque semaine le temps de lui raconter en hâte tous les petits événements de ses journées. Ces récits sont une joie, un intérêt à ce coeur maternel dont elle devine si bien les moindres replis. Jamais il ne manque à ces lettres quelques paroles d'exhortation : « Courage et confiance ! Notre royaume n'est pas de ce monde, mais aussi : qui perd sa vie, la gagne. Et la pensée que d'autres, ceux qu'on aime tant, pourront en profiter, est si consolante et pleine de réconfort, que rien que le souvenir vous donne le courage qui parfois fait défaut. Allons ! Toute souffrance a une fin; c'est la consolation suprême, et vous verrez comme Notre-Seigneur récompensera votre généreux dévouement; sans doute le coeur conserve ses regrets, mais la paix est au fond et nous aide à porter le fardeau. Je vous embrasse tous bien tendrement, et prie Dieu qu'il vous soutienne et vous bénisse comme je vous aime.

« Voilà donc trois malades dans la maison à présent ! Vite je prends la plume pour vous montrer au moinr par quelques lignes que je suis auprès de

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vous en tout ce qui arrive, que ce soit bon ou mauvais. Joies ou tristesses, mon cœur partage tout; de loin il a la perception des êtres aimés qui sont à distance, et soyez bien persuadée qu'aucune occupation présente, aucun de mes devoirs nouveaux ne saurait jamais apporter la moindre ombre dans ma mémoire. »

Même au plus fort de ses multiples soucis de fidèle économe, elle n'oublia jamais sa patrie ni ceux qu'elle y avait laissés, ayant à l'occasion un mot pour chacun. Précieuse qualité ! Quoique foncièrement pieuse et religieuse dans l'âme, sœur Blanche sut conserver son individualité, son « soi » original, ainsi qu'un cœur compatissant aux intérêts de sa famille, lui gardant toujours une affection sincère et très grande, affection élevée et consacrée dans l'amour de Dieu. On peut dire qu'elle a porté celuici jusqu'à l'héroïsme, offrant le sacrifice de sa vie pour obtenir aux siens les grâces du ciel, les lumières et surtout le salut éternel, qui est le bien suprême.

Elle a un sens exquis de la vie religieuse. Cette vaillance qu'elle déploie pour elle-même ne l'empêche pas de condescendre aux défaillances des autres. Toute peine l'émeut et éveille sa charité : m Avoir souffert, a dit quelqu'un, c'est parler toutes les langues ! » — Elle suit avec un intérêt attentif le cours des événements publics et les épreuves de la France. Quelquefois elle jette un cri d'alarme en voyant les nuées s'accumuler sur sa patrie d'adoption .. Mais la sérénité de son âme s'affirme dans

une invincible espérance : Dieu ne saurait abandonner la patrie de saint Louis, de Jeanne d'Arc, de saint Vincent de Paul, de tant de gloire, de tant de charité.

Les vertus de sœur Blanche étaient le fruit de son ardente piété. Elle puisait dans la prière, dans l'union à Dieu, son infatigable et insatiable besoin de perfection. Ceux qui l'ont vue prier n'oublieront jamais son attitude profondément recueillie. Pour elle, le monde disparaissait quand elle était en présence de Dieu.

Son jugement, naturellement droit et sûr, avait encore mûri avec les années; elle parlait peu, mais toujours avgc sagesse et réflexion; sa parole était claire, précise, un peu brève; son commandement, doux et ferme ; les ouvriers avaient pour elle autant de respect que de vénération. Tout ce qu'elle demandait était accompli ; ne la voyait-on pas, tout le long du jour, se fatiguer sans mesure, et prendre la tâche la plus lourde, pour alléger celle des autres?

N'ayant, hélas! aucun souci de sa santé, elle ne prenait son repos qu'après avoir terminé les affaires de ia journée. Son ordre extrême, exagéré, dirait-on, facilitait son travail et celui des autres. Tout était prévu à l'avance, et, le moment venu, il n'y avait qu'à prendre ce que la main diligente de sœur Blanche avait préparé depuis longtemps.

La haute culture de son éducation lui rendait également de précieux services. Un jour, un prêtre se présentait à la porte pour demander quelque rensei-

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