En Hollande
Un tableau de Paul Potter. — Départ d'Anvers. — Douaniers. — - Moerdyk. ~ Diligence. — Moulins à vent. — Dordrecht. — La Meuse.
13 Février.
Vous souvenez-vous, cher ami, d'avoir vu dans la galerie du marquis de Westminster, à Londres, un paysage de Paul Potter? Des vaches et des moutons broutant l'herbe grasse sont répandus dans une large prairie que coupe une rangée de saules; près d'eux, une jeune femme se garantit, à l'aide de son éventail, des trop vifs rayons du jour; au delà des arbres, on aperçoit une vaste plaine où s'élèvent les quelques maisons d'un village dominé par un moulin qui fait pirouetter ses ailes; le soleil frisant sur les herbes et les bran-
ches, les éclaire d'un reflet aigu; les arbres font de grandes traînées d'ombre qui tranchent sur les * gazons brillants ; c'est noyé de lumière et éclatant, mais cependant doux comme une caresse et d'une harmonie intime qui va au profond du cœur. Ce tableau, c'est toute la Hollande I
A huit heures moins queRfues minutes, j'ai pris à Anvers un chemin de fer sans façon, paternellement établi en plein air derrière une masure qui lui sert de bureaux. Le froid était clair, le ciel pur, le soleil gai ; les herbes, poudrées à blanc parla gelée, se courbaient au vent du convoi jusque sur l'eau des fossés gercée par une pellicule de glace. Peu à peu j'ai vu la ville replier, dans les brumes lointaines, la tour de sa cathédrale, les clochers de ses églises et les mâts de ses navires. La campagne prend des allures étranges et presque méridionales. Nous courons à toute vitesse à travers les polders^ c'est-à-dire à travers les terrains conquis sur l'Océan. Ici, c'est une terre limoneuse et légère, et alors je la vois régulièrement taillée par le soc des charrues et parfois couverte de beaux légumes qui njluisentà l'œil: là, c'est du sable, et alors nous franchissons des bois de pins qui envoient jusqu'à
nous leur bonne se^iteur résineuse. Avec sa verte forêt, ses miroitements de sables, sa plate étendue bossuée çà et là par des bouquets d'arbres plus éle vés, le paysage me rappelle nos landes françaises entre Bordeaux et la Teste de Buch. Comme là- bas, c'est ici le pin maritime qui égayé la vue, purifie l'air et fixe la dune mouvante. J'aime cet arbre qui sera peut-être un des plus puissants agents de la civilisation future ; le jour où la France aura compris l'importance du pinus maritima et des puiîs artésiens, on ira d'Alger au cap de Bonne- Espérance dans les allées d'un jardin anglais, le vieux Typhon sera vaincu et il n'y aura plus de désert.
Je ne vois point de jachères; je n'aperçois que des prairies, des bois et des champs; partout où un épi a pu pousser, on a semé un grain de blé. Toutes ces plaines sont saignées de rigoles qui facilitent l'écoulement et la distribution des eaux; il y a de la végétation jusque sous les roues de la locomotive. Parmi les herbes, des corneilles à mantelet se promènent, piquant la terre et s'envolant à l'approche de notre fumée et de notre fracas ; ce sinistre animal est cosmopolite comme le deuil qu'il
représente; je l'ai vu dans tous les pays que j'ai parcourus^ au milieu des déserts, sur le bord des fleuves et dans les cités.
A force de courir en lançant de blanches nuées sous le ciel bleu, nous arrivâmes à Roosendaal, où nous quittions la Belgique pour entrer en Hollande. Je ne saurais vous dire combien j'ai été charmé de la politesse, je dirai plus, de l'exquise courtoisie des douaniers hollandais ; tandis que, chez nous, les agents subalternes de l'autorité sont généralement durs, pleins de morgue et agressifs, je n'ai trouvé, à cette frontière, que bonnes façons et complaisance. Les officiers, vêtus de la courte tunique ornée à l'épaule gauche de deux glands d'argent^ s'empressaient autour de nous avec mille amabilités et des manières accortes que relevaient encore leur jeunesse et leur jolie tournure. Est-ce que le souffle de la liberté aurait passé par là ?
La machine repartit, poussant des ha,% plus gros que celui de saint Joseph, qu'on a mis en bouteille pour en faire une relique, et bientôt nous arrivâmes à Moerdyk. D'habitude, et dans les jours de douce température, on y monte sur un steamer qui franchit le Hollandes diep^ prend la Meuse et con-
duit, en deux heures, les voyageurs à Rotterdam. Mais aujourd'hui il ne peut en être ainsi. Le vieil Hiver à barbe blanche a soufflé sur la Meuse, elle charrie en pleine débâcle, et les bateaux à vapeur restent prudemment dans leurs bassins, redoutant ces ice-bergs lilliputiens qui eussent fait rire de pitié notre vaillant et regretté lieutenant Bellot. Il s'agissait donc simplement de traverser ce gros bras de rivière moutonnant sous les rafales d'une façon peu rassurante pour un pauvre diable qui en est inutilement à sa centième traversée. Des glaces entouraient le paquebot et ressemblaient, au loin, à un vaste amas de laines blanches maculées ; le bateau marcha, vapeur en arrière, écartant les glaçons qui V se séparaient comme les fragments d'un immense jeu de patience, oscillaient sous la houle des roues, se balançaient pendant quelques secondes et revenaient se saisir dans une étreinte que favorisait une brise aiguë de nord-est. La traversée dura un quart d'heure; je pus déjeuner, ce fut une victoire !
A Villemsdorpt, où nous débarquâmes au milieu d'une population marinière qui s'étonnait fort et riait beaucoup de mes bottes fourrées, nous trou-
vâmes des diligences qui devaient nous conduire à Dordrecht. Nous nous y empilâmes comme nous pûmes, et vraiment nous n'y étions pas mal. Au reste, ne vous fiez pas trop à mes impressions ; en voyage, je suis très-philosophe et j'ai une douce propension à trouver tout charmant.
La route que nous suivîmes domine des prairies et est revêtue d'une chaussée en briques juxtaposées ; c'est une digue, comme, en général, tout ce qui, dans la Hollande^ s'élève au-dessus du sol. Les chemins de fer ne doivent pas coûter cher dans cette contrée; il n'y a ni déblais ni remblais à faire et les tunnels seraient invraisemblables. Le pays est plat, mais
Plat comme le discours d'un académicien,
ainsi que disait Alfred de Musset avant d'avoir obtenu son immortalité officielle.
Des saules, des saules; des prés où marchent des moutons à haute laine, où ruminent paisiblement des vaches blanches et noires; quelquefois un héron qui s'envole; des maisonnettes dispersées, propres, nettes à faire envie; des saignées pleines d'eau
encore saisie par la glace et miroitant sous le froid soleil de février ; des taillis dépouillés où, la nuit, vient errer le roi des Aulnes, et toujours et partout, un moulin qui tourne.
A quelque point de l'horizon que vous regardiez, sous quelque aire de la rose des vents que vous vous incliniez, il y a un moulin qui gaiement remue ses larges élytres ; dans ce pays, don Quichotte n'aurait pas vécu longtemps. ÎDepuis Rhodes et Syra, je n'en avais pas tant vu ; ils sont charmants, tantôt montés sur le haut talus qui leur sert de pivot, tantôt enfonçant en terre leurs solides fonda-' tions, et alors couronnés d'un chef mouvant d'où partent cinq madriers qui se réunissent en angle aigu au moyen d'une roue de cabestan propre à lui faire faire face au vent. Généralement ils sont en bois peint de couleur ardoise et rechampi de blanc; mais quelquefois ils sont tout vêtus d'un chaume épais, coupé ras comme de la peau de taupe, et qui, de loin, est doux à l'œil ainsi qu'un velours de couleur sombre. Ce n'est pas l'affreux moulin de Montmartre, laid, bête et resté brutal, malgré les efforts de Hoguet pour le poétiser; c'est le moulin coquet, vivant, joyeux, gracieux, indépendant, auquel le
vent vient naturellement de tous côtés et qui n'a pas besoin de se jucher sur les montagnes pour attraper, au hasard, l'haleine essoufflée d'un zéphyr phthisique; c'est le moulin rond ou octogone comme une tourelle du moyen âge; c'est le moulin infatigable dont la toile est toujours gonflée, la meule toujours en mouvement et le tic tac toujours babillard ; c'est le moulin des peintres, le moulin du vieux Van Ryn, le moulin de Guyp et de Yan der Neer, le moulin hollandais : en un mot, le moulin !
Et il y en a de ces moulins auprès de Dordrecht, qui est une jolie ville où, pour la première fois, je vois des femmes coiffées d'un béguin collant orné, sur chaque tempe, d'un agrément de cuivre semblable aux élastiques que les tapissiers mettent dans les fauteuils. Nous ne faisons que traverser la ville, qui s'est mise aux fenêtres pour nous voir passer ; elle me semble populeuse, occupée, agissante; j'aperçois une église d'architecture ogivale et des maisons qui projettent leur sommet en avant, ce qui donne aux rues l'air de tomber sur le nez. Nous quittons notre voiture; car il faut monter én canot pour franchir la Meuse, qui*est vaste et qui charrie.
A chaque vague gonflée, à chaque glaçon qui
heurte nos plats-bords peu élevés, les femmes poussent des cris; on me plaint d'avoir gardé ma pelisse ; car, dit-on, il n'est pas sans exemple qu'on ait chaviré. Qu'importe! je ne crains rien, la Meuse ne me sera point méchante; elle me connaît; elle m'a vu courir tout petit dans les gras pâturages qu'elle arrose près de Mézières^ et elle se souviendra de l'enfant qui faisait de si beaux ricochets sur son dos avec des pierres plates.
A l'autre rive , nous trouvons de nouvelles voitures dans lesquelles nous nous réempilons, et nous partons au petit trot, sans nous presser ; les chevaux savent à quoi s'en tenir : un coup de fouet hollandais ne fait pas grand mal. Les maisons deviennent plus fréquentes et montrent sur le bord de la route leurs murs frais lavés où se lit la date de leur construction. Beaucoup de ces maisons sont des cabarets ; alors le cocher s'arrête et on lui apporte un verre de genièvre^ qui est Veau-de-vie nationale de la Hollande.
Encore la Meuse; elle débusque tout à coup derrière un rideau d'arbres; cette fois, c'est la dernière étape; car au delà resplendit Rotterdam avec ses innombrables navires, ses maisons neuves, ses or-
meaux veufs de feLiillage, ses clochers où chantent des carillons et ses quais fourmillants où le Japon donne la main à l'Europe. Nous nous entassons dans une barque profonde; il souffle bon frais, on tend la voile rougiepar les lavages de goudron, et en cinq minutes, nous gagnons le port, huit heures après notre départ d'Anvers.
Rotterdam. — Paysage. — Érasme. — Église Sainl-Laurent. — Propreté. — Boucheries. — Le Chien. — Zaandstraat. — Impudicités. — Musée. — Van der Neer. — Van Everdingen. — Van Goyen, — Koning. — Hobbéma. — A. Hondius. — Rembrandt. — Une esquisse de Van Dyk. — Style ogival. — En chemin de fer.
14 Février.
Rotterdam est une belle ville, au sens moderne du mot, c'est-à-dire une ville ennuyeuse, sans grand intérêt, et vite vue par un voyageur qui ne se préoccupe guère que du pittoresque. Avec ses hautes maisons bâties en briques, elle ressemble à une de nos cités fabricantes de Normandie ; les murs rouges et
noirâtres montent droit jusqu'à la toiture, sans être coupés par la teinte verte des persiennes et des jalousies. A Rotterdam, on paraît ne pas connaître ces deux meubles extérieurs. Le Hollandais est-il donc si vertueux qu'il aime toujours à voir lever l'aurore? A Anvers déjà, j'avais remarqué l'absence des persiennes; à peine avais-je vu quelques jalousies égarées çà et là dans le quartier riche bâti à rinstar de Paris» Un simple rideau blanc, un store en joncs peints, suffisent à défendre les croisées contre une curiosité qu'on ne semble pas redouter ; ici, au reste, le soleil est discret; il n'entre que modérément, et, de son origine mythologique, il paraît avoir conservé l'habitude de s'entourer de nuages. Je n'ai pas cependant à m'en plaindre pour ma part, car depuis que je vous ai quitté, il reluit sur les paysages et les vivifie de sa belle lumière. Ce matin, quand je suis sorti pour visiter la ville, il brillait de toute sa force, ce qui ne m'empêche pas d'être transi et d'avoir l'onglée.
Rotterdam grandit chaque jour et menace de devenir la capitale de la Hollande ; bâtie au confluent de la Meuse et de la Botter, elle gagne du terrain sur l'eau, et ses rues les plus importantes s'alignent
là même où, il y a six ans à peine, des canaux parallèles au fleuve recevaient les barques arrondies et les bateaux caboteurs.
Il y a là des maisons et des quartiers dont on s'enorgueillit; mais, en fait de quartiers neufs et de riches maisons, je n'ai encore rien vu de supérieur à Paris, et je m'y tiens. En revanche, on voit ici d'incomparables paysages, faits pour les peintres, de plaisante couleur et tout encadrés. Celui qu'on aperçoit de la promenade du Boompjies^ en regardant vers la Meuse, est ravissant. Le fleuve s'élance droit entre deux rives plates plantées de hêtres ma-gnifiques noyés d'une intense clarté et qui entourent les hautes tourelles où s'évertue l'aile des moulins ; le ciel, d'un bleu pâle, verse sur la nature une brume gris-perle qui l'adoucit et l'enveloppe comme une gaze transparente; la Meuse est verte, coule vite et entraîne des amas de neige qui filent dans son courant et ressemblent à des balles de laine déchirées. Sur les navires à trois ponts accostés aux quais, je vois flotter le libre étendard étoilé des États-Unis d'Amérique. Au reste, à Rotterdam, et c'est une vraie merveille pour une ville, les canaux sont si nombreux et si profonds, que
les vaisseaux peuvent facilement venir se ranger en face et à 'CÔté des magasins de leurs armateurs.
De monuments, il n'y en a pas. Ce peuple actif et commerçant a bien autre chose à faire qu'à s'élever des futilités. Que diraient le bois de campeche, la muscade et la cannelle de Gamboge si l'on s'avisait de tailler des statues ou de bâtir des palais! Je vois cependant une statue : c'est celle d'Érasme, je n'ai pas besoin de vous le dire; la Hollande est folle de son grand écrivain; elle en a mis l'effigie partout. Ici, elle est en bronze, sur la place du Marché; je devrais dire sur le pont du Marché, car c'est un véritable pont, malgré ses dimensions extraordinaires, hardiment jeté par-dessus un très-large canal ; Érasme est debout, vêtu d'une pelisse, coiffé d'un bonnet fourré et lisant dans un in-folio; c'est assez bien cette mine ironique et gouailleuse que vous connaissez. Quand je suis passé, deux moineaux perchés sur sa tête et le nez dans le jabot, hérissaient leurs plumes ébouriffées par le froid. En descendant une rue étroite pour me rendre* à l'église Saint-Laurent, l'ancienne cathédrale, j'ai vu une pefite maison de triste
apparence sur laquelle on lit l'inscription suivante :
Haec est parva domus magnus quâ natus Erasmus.
C'est donc là qu'en 1467 naquit ce Gerrit Gerritz, qui, pour obéir aux usages des savants de la Re naissance, prit le nom de Desiderius Erasmus. De tous ses livres, on ne connaît plus guère, à cette heure, que VÉloge de la Folie; les bibliomanes l'achètent et ne le lisent plus ; l'auteur n'en croirait rien s'il vivait encore.
L'église Saint-Laurent est aujourd'hui le principal temple protestant de la ville. C'est le cas de répéter la vieille citation : Quantum mutatus ab illo! On le répare, des échafaudages montent le long de ses murailles qui sont d'un gothique assez pur ; la voûte était peinte autrefois, dit-on, de mille écussons et d'autant de légendes ; elle est badigeonnée maintenant et paraît glaciale à l'œil avec le ton blanc qui l'enlaidit. Dans d'anciennes chapelles latérales, je vois plusieurs tombeaux sculptés à grand fracas, entre autres celui de l'amiral de Witt, couché dans son armure, au-dessus d'un beau combat naval plein de fumée où les navires se canonnent à outrance, entremêlent leurs mâts brisés et
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heurtent leurs vastes poupes historiées. Devant le chœur, qui est fermé par une grille dont les chanceaux de cuivre sont richement contournés et ciselés, s'étendent des dalles armoiriées dont quelquesunes ont été intentionnellement martelées, et qui toutes sont usées et rendues méconnaissables par le frottement des pieds; elles recouvrent des sépultures.
Je ne puis me figurer, malgré l'évidence, que cette église soit protestante. Approprier à la religion réformée le style gothique, qui est le style catholique par excellence^ me parait une étrange anomalie. Ces voûtes aspirant au ciel, ces nervures élancées, ces chapiteaux fleuronnés, ces orgues immenses, les plus vastes que je connaisse, sont faits, à coup sûr, pour abriter les longues théories menées en éclatants costumes, pour se noyer sous des flots d'encens et pour célébrer les pompes éblouissantes du papisme. Les protestants doivent se trouver dépaysés et comme désorbités dans ces grandes nefs, surtout lorsqu'ils entendent résonner joyeusement le carillon, cet hymne païen des catholiques du Nord.
Je me suis"* promené par la ville, au hasard; j'ai
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VU les servantes en sabots blancs^ en bonnets volants^ en caracos d'indienne, qui fourbissaient les escaliers et frottaient les carreaux; par l'entre-bâillement des portes, on aperçoit des acajous resplendissants, des tapis fleuris, des cuivres qui brillent comme de Fur ; c'est une monomanie de propreté, un vertige, une folie !
Qu'ai-je vu encore? Le fronton de l'hôtel de ville, qui paraît avoir été sculpté dans les îles Sandwich par quelque artiste tatoué, au nez traversé d'une arête et grand amateur de formes débordantes; le chantier de construction, qui m'a paru peu important pour une ville comme Rotterdam; sur le linteau de sa porte basse, je remarque un petit basrelief en bois qui représente la grappe de Chanaan, ce sujet si cher aux Hollandais qu'ils l'ont mis sur tous leurs vieux plats de cuivre; et puis j'ai rencontré un Savoyard qui tournait un orgue et jouait la polka, non pas une polka quelconque, mais la polka pure, cet air insupportable, propre à faire danser des chiens savants et qui nous a tant assommés les uns et les autres il y a quelque vingtcinq ans.
Le domestique de place qui m'accompagnait et
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me servait de cicérone était pris d'un singulier vertigo; il me faisait arrêter devant toutes les boutiques de boucher et, me montrant avec orgueil les longes de veau et les quartiers de bœuf, il me disait en souriant d'admiration :
— N'est-ce pas qu'il est joli?
II abusa même de ma confiante innocence jusqu'à me mener au marché des viandes. Il se délectait à regarder ces morceaux de chair saignante qui pendaient en versant autour d'eux leur fade odeur écœurante; il causait volontiers avec les bouchers tout vêtus de blanc comme nos pâtissiers, et il y serait encore si je ne m'étais sauvé après avoir admiré un petit portail qui doit avoir été élevé aux frais de la confrérie, et qui représente les attributs et les actes des bouchers; la sculpture en est du seizième siècle. En attendant que^mon amateur de viande fraîche eût fini d'en rassasier ses yeux, je regardais des chevaux attelés près de moi à des voitures de place. Ils mangeaient Tavoine: on ne la leur donne pas, comme chez nous, dans des musettes attachées aux oreilles et prenant à la hauteur des naseaux ; on la leur met dans un vaste sac dont l'ouverture, arrondie par un cerceau^ se fixe à leur
COU, de sorte que leur tête entière disparaît dans cette énorme machine au fond de laquelle ils finissent souvent par s'endormir.
Ici, le véritable animal de trait n'est pas le cheval; je n'ai pas encore vu d'âne : c'est le chien, le chien courageux et docile qu'on attelle à de petites voitures et qui les traîne au grand trot, en tirant la langue et en baissant la queue. Ah ! que Charlet a raison : ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien !
J'ai traversé le Zandstraat, tout y était calme et comme engourdi. Qu'est-ce que ce Zandstraat? me direz-vous; c'est à Rotterdam la rue des Musicos, Je les avais visitées hier soir; aux jours de kermesse, cela peut être étrange; mais en temps ordinaire, ce n'est que triste. La rue est pleine de ces sortes d'établissements; dès que la nuit vient, on entend résonner les orchestres criards et retentir le pas cadencé des danseurs. Un vitrail en verre dépoli, le plus souvent un simple rideau d'indienne, sert de porte et défend contre les curiosités indiscrètes. Des enseignes pompeuses s'étalent au-dessus de ces cafés douteux : Au Grand Roi d' Angleterre ; aux Rois Mages; à r Éléphant blanc du Roi de Siam. Parfois,
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rindicatiori n'a aucun sens ou est une allusion à un fait particulier : Au Cheval dans un panier. J'ai soulevé la portière d'un de ces bouges et je suis entré. C'est une grande salle planchéiée, très-semblable à une salle d'escrime; le parquet est soigneusement poncé et saupoudré de grès pilé. A droite s'élève un comptoir d'étain où l'on vend à boire ; dans un coin, l'orchestre, composé de quatre musiciens, frotte le ventre à trois pauvres violons éraillés et souffle dans un cornet à pistons plus aigre qu'un cri de courlieu. Contre la muraille sont rangés des bancs sur lesquels quatorze ou quinze malheureuses créatures fanées, ridées, déjetées en pleine fleur de jeunesse, et fardées à trois couches, causent honnêtement avec des matelots qui leur off*rent du genièvre et du thé. Les becs de gaz d'un lustre ridicule jettent leur lueur blanche sur tout cela. L'impression est triste et pour ainsi dire neutre. Ce qu'on regarde est bête. Il n'y a ni joie ni animation ; passe encore lorsqu'on danse à perdre haleine; mais vus ainsi en apaisement, ces lieux exhalent je ne sais quelle pitié profonde dont on est involontairement saisi. C'est là cependant qu'au retour des Indes les matelots viennent jeter à deux
mains la paye, le gain et les économies de leurs voyages; il se fait alors de formidables bombances; le genièvre abreuve et suscite bien des folies ; parfois on y joue du couteau, et souvent le marin, entré riche, sort ruiné, dépouillé et presque nu, car il a laissé ses vêlements en gage. Dans la rue on va et on vient à travers les symphonies discordantes qui chantent haut et jurent entre elles : ici une polka, là une contredanse, ailleurs une valse et plus loin un galop : c'est un charivari. De pauvres filles misérablement vêtues rôdent lentement près de ces lieux de perdition dont la musique les attire, dont la lumière les éblouit, dont les promesses menteuses les fascinent ; elles vont autour, curieuses et inquiètes comme des Èves qui tourneraient auprès du paradis : c'est navrant. Est-ce la prostitution qui a établi ses luxures dans cette rue? Peut-être, je ne le sais réellement pas ; mais, en tout cas, c'est le plaisir grossier et facile, le genièvre et la fille de bon vouloir; il n'en faut pas plus à ceux qui, comme le matelot de Candide, peuvent dire : « Je suis matelot et né à Batavia; j'ai marché quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon. » Admirez-vous que je ne vous aie point encore
parlé peinture? Il existe cependant un musée à Rotterdam, et vous méconnaissez assez pour savoir que j'y ai vite couru. Il se compose d'une collection particulière léguée à la ville par M. Boymans, qui, je crois, était un riche négociant. Il y a beaucoup de médiocrités, beaucoup de toiles apocryphes et signées pour les besoins du public, entre autres de prétendus Denner, Gérard Dov, Murillo, Rubens; mais néanmoins j'y ai vu quelques œuvres intéressantes et deux ou trois tableaux de premier ordre : c'est tout ce qu'on peut exiger d'un musée.
Van der Neer a ici un magnifique paysage presque aussi beau que celui de National Gallery à Trafalgar-square. C'est un incendie, qui, la nuit, pendant que le ciel voilé laisse à peine sortir des nuages les cornes de la lune, projette ses lueurs sanglantes sur les eaux assombries d'un canal bordé de vieillesmaisonset d'arbres régulièrement plantés. C'est très-précieusement peint , et dans ces contrastes d'ombre et de lumière que ce maître recherche et dont il sait tirer un si bon parti.
En opposition, je vous citerai une grande toile de > Van Everdingen (un peintre naturaliste que j'aime
beaucoup), qui est d'une férocité merveilleuse. Je ne sais où il a été cher cher le site qu'il a choisi, en Norvvége sans doute , mais il est d'une violence pleine de grandeur. Sur de hautes montagnes décharnées et volcaniques, composées de roches de basalte dévorées par les lichens, des nuages noirs de tempête se sont accumulés et cachent le ciel derrière leur sombre rideau; des sapins verdoient sinistrement sur les bords d'un torrent qui écume et jaillit par-dessus une barrière de rochers près desquels s'élève une cabane en planches disjointes. L'ouragan a soufflé, car un arbre brisé jonche la terre de ses branches, et l'eau entraîne des m.adriers dans son courant. La couleur verte , profonde , pleine d'air et d'une sorte de lumière obscure, est réussie au delà de toute expression.
Les paysages de Van Goyen et de Koning sont jolis, mais sans grandeur, sans style et sans autre charme que celui d'une peinture agréable interprétant honnêtement la nature; c'est déjà beaucoup. Un Hobbéma^ très-authentique, ressemble à ceux que vous connaissez, car ce maître s'est incessamment répété; comme toujours, c'est irrégulier, contourné , bien venu par places , très-négligé dans
d'autres; en somme, un gros effort trop apparent et pas assez de sérénité.
Voici une chasse d'Abraham Hondius qui ferait pâlir tous les animaliers de notre époque. Une laie attaquée s'est acculée à un arbre et fait tête aux chiens ; de ses pattes de devant étendues elle semble vouloir protéger ses marcassins, qui fuient épouvantés à travers les morsures et les abois. La vaillante mère, les oreilles droites, les yeux écarquillés et beaucoup trop agrandis (défaut très-choquant), la gueule en sang, le poil hérissé, furieuse, grognante, terrible, découd à grand renfort de coups de boutoir tous les molosses qui l'approchent: les uns sont tombés, les autres s'éloignent en geignant; un nouveau relai découplé arrive en fronçant les babines et en montrant les crocs pour se jeter dans la bataille. Une lice blessée s'est dressée sur ses deux pattes de derrière, renversant la tete avec un hurlement de douleur, montrant ses tétines gonflées de lait et son flanc d'où s'élance un large jet de sang vermeil. Derrière cette scène de carnage, qu'on est surpris de voir rester muette, verdoie un large paysage calme et froid que parcourent des veneurs au galop.
Après (le semblables animaux, je ne vous dirai rien d'une vache immobile de Paul Potter, ni d'un sujet à peu près analogue blondement traité par Adrien Yander Welde et que je trouve supérieur au premier.
Je ne vous parlerai pas non plus d'un G. Schalken représentant un ermite en adoration aussi fini qu'un portrait de Denner^ et j'arrive à la perle de ce musée, qui est un Rembrandt. \
Non pas ce portrait de femme blonde grisonnante^ si surprenant de vérité qu'on le trouve ressemblant, et qu'on a si maladroitement, si funestement restauré, mais ce portrait de jeune homme qui ne porte pas de numéro au catalogue et qui est un chef-d'œuvre sans prix.
C'est franc et solide à n'y rien comprendre; il n'y a là ni ficelle^ ni trompe-l'œil, je vous jure; à dix pas d'objectif, le tableau fait son effets il le garde à bout portant; trouvez-m'en autant, à l'heure où nous sommes, dans cette prétendue école française, qui, semblable aux routiers espagnols, n'est qu'un Tamassis de toutes les bandes licenciées. Parlons de Piembrandt, cela vaut mieux. Ce portrait est violent comme les plus violents Ribeira, C'est un jeune
homme vulgaire, presque grossier. Ses cheveux bruns et mal peignés entourent confusément son front étroit; son œil noir s'enfonce sous des sourcils épais ; son nez, gros et charnu, s'avance au-dessus d'une large bouche qui surmonte un menton osseux; les pommettes saillantes font paraître les joues plus creuses encore; les tendons du cou, saillants comme de grosses cordes, amaigrissent le contour; la poitrine velue s'aperçoit par l'ouverture d'une chemise blanche qui disparaît sous les plis d'un vêtement brun. Cette tête, dont la lèvre supérieure est pénombrée par une naissante moustache, se détache brutalement sur un fond de muraille grisâtre et crevassée. Certes, dans ce visage commun, il n'y a ni élégance, ni force, ni grandeur; mais dans ces yeux profonds une âme attentive regarde, et le souffle de la vie passe sur ces lèvres rouges. Les gens du peuple, quand ils veulent exprimer leur admiration pour un portrait , disent : Il ne lui manque que la parole! Eh bien! ce jeune homme et moi, nous nous sommes contemplés si longtemps, que je suis surpris qu'il ne m'ait point parlé.
Au-dessous de cette toile magistrale, et qui, selon
moi, vaut seule le voyage de Rotterdam, s'accroche modestement un petit cadre qui a bien son mérite dans l'histoire de l'art. C'est une esquisse de Van Dyck; vous savez déjà que Van Dyck est ce que j'aime le mieux dans Rubens. Ce n'est point un tableau, c'est une simple pochade; c'est le projet d'un quadruple portrait de Charles P% de sa femme, de la princesse Henriette et du roi Charles II, ces deux derniers encore enfants. Près du roi assis joue la princesse, groupe principal qui fait face à la reine tenant Charles II au maillot. C'est très-spirituel de louche, fait par simple frottis, relevé de traits arrêtant les contours, mais n'indiquant aucun détail. C'est léger, et peint au vol comme par une abeille.
Voilà tout ce que j'ai vu au musée de Rotterdam, et je ne cite que pour mémoire une Vierge accompagnée de Jean et de Jésus, par Rottenhamer, petite toile charmante qu'on prendrait volontiers pour la copie en miniature d'un André del Sarto.
N'ayant plus rien à voir à Rotterdam, je fis ce qu'aurait fait M. de la Paiïsse, je m'en allai, et je ne fus pas médiocrement étonné, en arrivant au
chemin de fer qui doit me mener à la Haye, de pénétrer dans une gare ogivale, imitée de cette bâtarde époque transitoire où le gothique fleuri cherche à devenir flamboyant. Rien n'y manque : voici les tourelles pentagones surmontées de merlons; voici le chou frisé^ l'ogive en accolade; voici, sur les murailles qui semblent des courtines, les écussons des villes que le rail-way traverse ou dessert ; dans la salle d'attente, voici des corniches en feuilles de trèfle, des caissons chardonnés et ornés de culs-de4ampe. Cela jure et fait mauvais effet; pas plus que le protestantisme, l'industrie ne peut s'allier au gothique. Nos architectes modernes resteront-ils donc toujours stériles? Comment se fait-il donc qu'ils n'aient pas encore trouvé la forme appropriée et nécessaire aux magnificences de l'industrie? Pourquoi n'onl-ils pas encore élevé le temple à la grande déesse moderne? Pourquoi donc recommencent-ils toujours ce qui a déjà été magistralement fait avant eux? Pourquoi copier les monuments gothiques et les temples de l'antiquité? Pourquoi des ogives? Pourquoi des chapiteaux co rinthiens? Pourquoi les rinceaux de la renaissance! Pourquoi le dôme de Saint-Pierre? enfin pourquoi
se traîner servilement dans l'imitation des choses passées? Qifest-ce qui manque? Est-ce le courage? Est-ce la science? Est-ce la foi? On s'y perd à voir pareille médiocrité; en vérité , j'aime mieux Sydenham-Palace que l'église de la Madeleine et que l'église Sainte-Glotilde ; au moins il y a un effort!
De Rotterdam à la Haye, la campagne est ravissante ; elle c5che sous l'apparence de sa monotonie les infinies variétés de la nature aidée par l'homme. Nous nous arrêtons à I)elft, oii j'aperçois un haut clocher pointu cantonné de quatre échauguettes coiffées en éteignoir; nous stoppons un moment à Ryswick, dont on voit la flèche à travers les arbres et où fut signé le fameux traité de paix que vous savez, et j'arrive à la Haye dans un débarcadère dorique (c'est maintenant le tour des Grecs), d'où je me sauve pour aller trouver un excellent gîte à l'hôtel Bellevue.
EN nOLLANDi:
Bibliomanie . Citation. — La Haye. — Église Saint- Jacques. — A vol d'oiseau. — Chaufferettes. — Toison d'or. — Musée. — Breugliel. — Corneille Van Haarlem. — Yan Ostade. — Paul Potter. — Van der Meer. — Gérard Dov. — Wouvermans. — Van der Velde. — Francks et Pourbus. — jMetzu : la Justice. — Rembrandt: la Leçon d'anatomie; Saint-Siméon. — Van der Eeckout. — Coiffures. — Scheveningue. — Phalanstère.
15 Février.
Vous qui me connaissez, mon ami, vous vous doutez bien que je ne suis pas parti de Paris sans fourrer quelques vieux livres dans ma poche; en voici un qui est curieux, quoiqu'il ne soit pas trèsrare; qui ne sort point de chez les Elzévirs, quoiqu'il ait été imprimé à Leyde; qui a une jolie reliure en maroquin rouge, très-habilement montée sur nerfs et ménageant les témoins, quoiqu'elle ne soit ni de Padeloup, ni de Derome, ni de Bauzonnet, ni de Capé; qui est en bonne condition, quoique trois feuillets en aient été lavés^ et qui me vient de
cette fameuse vente Giraud, où il s'est livré des
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batailles que, grâce à Dieu, nous avons quelquefois gagnées. Ce livre, intitulé : Les Délices de la Hollande^ est de M. J. de Parival Or^ voici de quelle façon l'auteur commence le chapitre réservé à la Haye : (( Cette place, ce délicieux séiour qui pourroit estre envié de tous les mortels, pour sa grande beauté, largeur de ses rues, le gracieux ombrage que rendent tant de beaux arbres plantés avec tant de justesse, l'orgueil de ses bastiments et la douce gentillesse de ses habitants^ etc., etc. » Je suis tout à fait de l'avis de M. J. de Parival; car la Haye est une ville vive, animée, mouvante, coupée de vastes rues, sillonnée de canaux profonds, verdoyante d'arbres énormes, une vraie capitale de bon goût et de hautes allures, un Versailles réussi.
Devant la rue où s'élève l'auberge que j'habite, s'étend un parc moins étendu, mais plus beau que ceux dont Londres est si fière; de mes fenêtres je vois les larges prairies entourées de hêtres vigoureux jaillis droits et solides de la terre grasse qui les nourrit; près d'eux marchent des daims, allant
1. Les Délices de la Hollande, par J. de Parival. A Ley de, m. DG. LX, chez Pierre de Dier (et non pas Didier, comme M. Brunet récrit dans son excellent Manuel) .
leiitemeiit et poussant leur front mélancolique dans l'herbe qu'ils broutent; malgré l'abondance oii ils vivent, ils ont je ne sais quel air de tristesse réfléchie quand ils relèvent la tête pour humer Tair salé que chassent les brises de l'Océan; savent-ils par tradition, se sont-ils raconté le soir sous les feuillées^ dans ce langage enco-ro incompris des hommes, que jadis leurs ancêtres ont bondi dans les forêts du Brabant et de l'Allemagne^ qu'ils se sont désaltérés en liberté au courant des fleuves vagabonds, et qu'ils ont livré de grands combats pour leurs femelles aux pieds légers? Je le crois, à voir la douleur profonde et nostalgique de leurs regards. Je n'aime pas la captivité des animaux. Je suis de la famille du loup de La Fontaine, et je dirais volontiers : Que m'importe la vie si l'on ne peut vivre ! Dans les guerres, je plains les prisonniers plus que les morts.
J'ai été moins lâche à la Haye qu'à Rotterdam; j'ai lestement escaladé les trois cent soixante marches de la tour qui sert de clocher à l'église Saint- Jacques. On la répare ; elle est vêtue d'une tarapace de planches qui l'enveloppe de ses écailles de sapin. J'ai gravi l'escalier étroit, à marches usées,
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pendant que toutes les cloches ébranlées annonçaient le service du dimanche. J'ai bien attrapé, par-ci par-là, quelques horions en heurtant sotte- ^. ment ma tête contre des moignons de poutrelles saillants dans les couloirs obscurs; mais je ne m'en suis pas trop fâché, ayant la manie de trouver que tout est bien, pourvu que ce'soit en voyage.
On embrasse d'un seul coup d'œil la ville et ses environs; grâce au vent d'est qui souffle depuis plusieurs jours, l'atmosphère est transparente, et je vois l'Océan qui verdoie et se brise contre les dunes de sable blanc. La ville est petite, toute composée de toits rouges, si propres qu'on les dirait lavés chaque matin; j'aperçois des palais qui ressemblent assez à de petites casernes ; plus loin, une fonderie de canons, un quartier d'artillerie, une immense construction gothique bâtie, il y a quelques années, pour faire un manège, et transmutée, à cette heure, en temple protestant; puis, çà et là, quelques clochers dont les plus modernes sont agencés à la façon italienne, de larges places plantées d'arbres, et, tout autour, la campagne, cette campagne verte^ sillonnée de canaux, où paissent, les bestiaux, où tournent les mouhns, et dont je vous ai déjà parlé.
L'intérieur de l'église est un vaste vaisseau gothique de la bonne époque ; il est coupé en deux par une cloison ; car on y travaille à des réparations urgentes. Pendant que j'attendais le gardien qui avait été chercher les clefs, je vis passer devant moi quatre ou cinq servantes, qui, à grand'peine, soutenaient dans leurs bras des piles de chaufferettes : non point la chaufferette élégante dissimulée dans une boule pleine d'eau chaude, sous une tapisserie ; non point la chaufferette recouverte en tôle et garnie de poussier brûlant, mais la bonne chaufferette classique, le pot, le gueux où brûle un morceau de tourbe et qu'abrite une boite ouverte d'un côté et percée en dessus à coups de tarière. Ces petits meubles primitifs, d'où s'échappait un parfum peu rassurant, sont destinés aux belles dames de la Haye qui craignent le froid aux pieds pendant le service divin. Je n'ai pas besoin de vous dire, je pense, que cette ancienne cathédrale est protestante aujourd'hui.
J'ai fait le tour de l'église ; en fait de peintures, il n'y a plus que du badigeon. Lorsqu'après ses deux incendies de 1528 et de 1539, l'église fut rebâtie par souscription, l'em.pereur Charles-Quint
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donna une fenêtre garnie de ses vitraux. Elle y est encore, mais fort endommagée, et elle jure au milieu des vitres blanches qui l'entourent. Un chapitre de la Toison-d'Or fut tenu dans le chœur, en 1546, par Philippe le Bon; les écussons des chevaliers qui y assistèrent existent encore sur une boiserie placée au-dessus des stalles qu'ils occupèrent ; j'y distingue les armoiries des Cré'qui i : d'or au créquier de gueules. Un grand tombeau avec statues et bas-reliefs est érigé au baron Vassenaard, un marin célèbre qui mourut en battant les Anglais en 1665; ce lourd monument est signé Egger, 1667. Comme dans l'église de Rotterdam, j'ai vu beaucoup de pierres tumulaires martelées ; c'est nous qui avons fait cette besogne d'inconoclastes dans les premiers temps de l'occupation française, à l'époque où nous étions ivres d'une égalité qui devait aboutir aux grandes digrkités de l'empire.
Non loin de l'église, c'est le marché aux poissons, dont je ne vous dirais rien s'il n'était enjambé et parcouru à toute heure pr.r de tranquilles cigogpes
1. Je vois en effet, dans Saint-îtomy et dans iMonstrelet, que, lors de la fondation de l'ordre (1429), un Jelian de Créquy, seigneur de Canapés, fut un des viiigl-qualre premiers chevaliers.
qui fouillent de leur bec les tas d'ordures, dévorent gloutonnement les lambeaux qu'on leur jette et ne s'effarouchent point au bruit qui les entoure. La ville les entretient à ses frais, parce qu'elles figurent dans ses armoiries. Les palais sont aussi laids à voir de près que du haut d'un clocher; sur les places s'élèvent trois statues de bronze, dont deux représentent Guillaume le Taciturne; elles sont médiocres toutes les trois et signées de noms inconnus dans les arts.
Je n'écoutais guère ce que me disait mon guide; il voulait me conduire je ne sais où, au palais des Stathouders, au palais des États-Généraux; je ne pensais qu'aux tableaux ; je remis à demain mes autres courses; nous gravîmes les degrés du musée et je vous avoue quelle cœur me battait un peu lorsque je franchis la porte du sanctuaire où, dans toute sa gloire, s'épanouit un des plus triomphants chefsd'œuvre de Rembrandt.
Procédons par ordre, s'il vous plaît, et rappelonsnous le vieil adage : Aux derniers les bons I Breughel a ici son célèbre Paradis, Vous connaissez la façon de ce maître ; il se noie dans les détails et se perd dans les infiniment petits. Son tableau est un,
paysage d'un vert plaisant, avec des arbres trop chargés de fruits, mais rendus à ravir ; sur les branches, sous les feuilles , au milieu des ruisseaux, parmi l'azur du ciel qu'il a floconné de nuages, je ne sais pourquoi, car il me semble que le paradis doit être toujours bleu, il a réuni et peint de couleurs très-brillantes tous les animaux qui lui étaient connus, depuis les hoccos du Brésil jusqu'au simple et naïf lapin de clapier : oiseaux de paradis, toucans, huppes, aras, autruches, tigres, crocodiles, éléphants, hérons, brochets, tous enfin, jusqu'à un bœuf gris qui semble avoir une tête de grenouille, sans doute pour donner raison aux fabulistes, jusqu'à des dogues qui hurlent (quelle invraisemblance en paradis I), jusqu'à un chien griffon, jusqu'à un chat qui frotte son dos contre les jambes d'Eve prenant le rameau défendu aux lèvres noires du serpent. Le plus curieux de ce tableau, c'est que les deux personnages, Adam et Ève, ont été peints par Rubens ; le fougueux maître a fait de violents et visibles efïbrts pour dompter ses emportements et pour approprier sa manière à celle du maître précieux ; mais il y a mal réussi : son Éve est charmante, j en conviens, blonde et rose à faire envie,
bien éclairée par de savants effets d'ombre et de lumière, nacrée, pour ainsi dire^ dans sa chair transparente, mais lourde, point tant cependant que cet Adam qui a des varices au ventre, mais assez pour n'être pas en harmonie avec le fini un peu aigre de la facture générale.
En opposition, et près de cette toile, je vois une vaste et ambitieuse composition de Corneille van Haarlem qui représente un Massacre des Innocents, Le style académique brille là, sans doute, de tout son éclat, mais, cependant, avec une force et une science anatomique que depuis longtemps nous ne lui connaissons plus, surtout en France. C'est un prétexte à musculatures ; ça a de grandes prétentions à un mouvement désordonné, et pourtant c'est froid, d'un dessin sec et d'une couleur terne comme celle des derniers maîtres florentins. Néanmoins, ce tableau m'a arrêté par des raccourcis magnifiques et par des efforts louables, quoiqu'ils n'aient pas abouti au résultat tenté. Les hommes tuent sans emportement et luttent contre des mères qui crient sans pleurer. Le massacre des Innocents, quelle sottise! On a beau les tuer, Jésus échappe toujours,
et quand il reparaît, il est Dieu î Ceci est une vérité
élémentaire qu'Hérode Ascalonile ignorait sans doute, mais dont les hommes qui gouvernent les peuples devraient tous être bien pénétrés.
Dans ce petit musée de la Haye, qui est une inépuisable mine de richesses, on marche de contraste en contraste ; car voici, sous le titre A' Intérieur d'une maison rustique^ un tableau de Van Ostade qui est un inappréciable bijou. C'est bien simple, mais d'une composition et surtout d'une observation si vraie, qu'on en reste saisi. Dans la salle d'une chaumière, trois hommes sont placés sur des escabeaux et sur un banc de bois autour d'une basse table; l'un allume sa pipe à la motte enflammée traditionnelle en Hollande ; l'autre regarde avec un certain plaisir dans son verre qui n'est vide qu'à moitié, et le troisième accorde un méchant crincrin dont il ne va pas tarder à écorcher les oreilles de ses compagnons; derrière eux, une femme demi-souriante range une chaise en se tournant vers ces braves gens si occupés de leurs futiles affaires; à gauche, près d'une large porte cintrée, par où jaillit un rayon de soleil, une petite fille est assise qui montre une bouchée de pain à un blanc caniche posé sur son derrière ; par la haute baie de ce porche on aper-
çoit des arbres, et sous un appentis une ruche travailleuse ; au fond, à droite, près d'une cheminée à large manteau, trois gamins sont occupés; à travers une étroite fenêtre composée de petites vitres serties de plomb, on voit verdoyer la campagne. Certes^ ce tableau n'est point pompeux ; il aurait, sans nul doute, fait sourire ce soleil en perruque qui, dans les personnages des maîtres hollandais, ne savait voir que des magots ; mais il est d'une vérité si exquise, d'une exactitude si pleine de poésie, malgré sa vulgarité, qu'il arrête longtemps et qu'il charme par son coloris ferme, honnête, sans exagération et tel que le donne la nature dans ses bons jours de lumière et de transparence.
Au lieu de vous parler de îa célèbre toile de Paul Potter^ Un jeune taureau avec une vache ^ une brebis et un pâtre, qui n'a de beauté que par le paysage, qui n'a de vérité que dans l'œil à demi endormi et tout à fait hébété de la brebis, qui, en somme^ m'a ennuyé et dont vous avez vu à Paris une excellente copie faite par M. H, Lanoue, laissez-moi vous dire un mot d'un certain tableau de Jean Van der Meer, un peintre que, jusqu'à présent, je ne connaissais que de nom. Cette toile représente une Vue de la
ville de Delft^ une bonne ville que j'ai aperçue en passant et où jadis on faisait de bien belles et si précieuses faïences qu'elles se vendent fort cher aujourd'hui et qu'un catologue les annonçait récemment sous le nom de faïences de Delphes! 0 Apollon! La ville s'étend avec ses maisons en briques rouges, ses toits pointus, son haut clocher, ses ponts couverts d'arbres^ son canal d'eau dormante, ses bateaux amarrés le long des quais déserts et frôlant une grève jaunâtre où causent cinq ou six personnes ; c'est là tout; mais, sauf le ciel, qui est mou et cotonneux, cela est peint avec une vigueur, une solidité, une fermeté d'empâtement très-rares chez les paysagistes hollandais, qui, reproduisant la proprette nature de leur pays, ont une propension innée à peigner le détail outre mesure. Van der Meer est un rude peintre, qui procède par teintes plates largement appliquées, surhaussées en épaisseur; il a dû visiter l'Italie. C'est un Ganaletto exagéré.
Gérard Dov est représenté par deux toiles, dont l'une est fort grande, presque vaste pour lui, mais dont cependant je ne dirai rien, car je n'aime guère ce maître fourbi, fondu, vernissé, poncé; du reste, nous avons au musée du Louvre, dans la Femme
hydropique^ le meilleur morceau qu'il ait jamais peint. Wouvermans a ici une Bataille bien mouvementée ; mais toutes les expressions sont à peu près semblables et les groupes se distribuent d'une façon uniforme; néanmoins, et quoique ce soit une des bonnes productions de ce maître médiocre, je lui préfère le Chariot de foin^ paysage habile, fin, gracieux, dont la scène, fort simple, se passe sur le bord d'une rivière qui se perd dans d'incalculables lointains.
Une Vue de Scheveningiie^ par Van der Velde, est réellement remarquable par Tesprit de la touche, la profondeur insondable des horizons, la vérité de la mer et la largeur du ciel. On respire auprès de ce tableau, tant il y a d'air ambiant.
Francks et Fourbus se sont cotisés pour faire, à frais communs, un tableau qu'on a intitulé Bal à la cour^ avec les portraits d'Albert et d'Isabelle. C'est curieux, archéologiquement parlant, au point de vue des costumes, qui sont d'une irréprochable exactitude, et sous le rapport de la peinture, à cause des têtes qui sont fines et bouffies comme ces poupées de porcelaine qu'on vend aujourd'hui.
De G. Metzu, je vois un Chasseur tenant un verre
à la main^ petit panneau qui est un prodige d'habileté, de finesse et d'expression, et aussi une Représentation emblématique de la Justice qui se recommande par des qualités hardies peu communes à ce peintre intime. Thémis, l'inaltérable déesse, est debout, les seins (des seins charmants) découverts comme pour montrer la pureté de son cœur; un bandeau voile ses yeux et se noue sur ses cheveux bloiids ; sa robe est blanche et immaculée ; un de ses pieds pose sur l'assassin abattu sous le glaive abaissé ; près de lui gisent l'or qui a tenté, le poignard qui a tué et le masque qui a menti. La famille de la victime, la veuve et les orphelins, agenouillés aux pieds de la Justice et abrités par son manteau, élèvent vers elle leurs mains tendues pendant qu'elle leur montre sa balance dont les deux plateaux sont en équilibre. Hélas! c'est bien là la justice humaine î On a tué, elle tue ; puis elle dit : Ma balance est d'aplomb, car il y a autant de sang dans un plateau que dans l'autre. Est-ce légal? Oui! Est-ce juste? Non I La mort n'elîace pas la mort. Toutes les fois qu'un crime est commis, c'est que les préposés à la sécurité de la société n'ont pas fait leur devoir ; et ils doivent, en ce cas, être frappés
d'une amende qui vienne en aide à ceux qui pâtissent du. meurtre commis. Vous réprimez, c'est fort bien : prévenez ou réparez, ce sera mieux.
Une descente de croix^ trop légèrement attribuée à Memling \ m'arrête longtemps. Ce panneau, vieux et fendillé par l'âge, ressemble à du craquelin ; mais il y a là une Madeleine merveilleuse ; personne autre que les naïfs, si ce n'est notre Lesueur, n'a compris la Madeleine dans sa vérité réelle. Ah î les mystiques, aucun des secrets de la chair ne leur échappe !
Parmi les œuvres des peintres étrangers, je vous citerai un Paysage de Salvator Rosa qui me semble peu apocryphe et une indubitable Vierge de Murillo; c'est, malgré l'affirmation des catalogues, la première toile du maître espagnol que je vois depuis que je suis entré en Hollande.
Prenez patience, j'y arrive ; nous voici devant la
1. Un savant et sérieux archéologue artistique, M. P. Hcdouin, a très-judicieusement restitué au grand maître de Bruges l'orthographe réelle de son nom, qui est Memling et non pas Hemmeling, comme on Ta écrit si longtemps, en confondant TH et FM majuscules des manuscrits du quinzième siècle. Voir Mosaïque, par P. Hédouin ; Paris, Ledoyen, 1836, à l'article Memling, p.li et seq.
Leçon d'anatomie du professeur Tulp^ un tableau européen, universel, éternel, qui vivra traditionnellement dans les souvenirs, quand même il devrait être détruit, car c'est une des rares choses sorties des mains de Thomme qui soit belle absolument.
Huit personnages ; neuf, si je compte le corps mort. Sur une table de bois, un cadavre est couché, la poitrine gonflée de toute l'élévation du thorax, comme par le dernier souffle de l'expiration ; la bouche entr'ouverte, les lèvres pâlies, les yeux vides, le visage déjà lividifiépar la mort. Il est placé dans un raccourci dont les difficultés presque insurmontables ont été vaincues avec une hardiesse et un bonheur sans exemple. Les pieds, larges et fortement accentués, arrivent à la hauteur de l'œil du spectateur, tandis que la tête semble retombée derrière le tronc, car la position est telle qu'on ne peut voir le cou. C'est un jeune homme, mort de quelque accident foudroyant, sans doute, car nulle lésion apparente, nul affaiblissement ne défigurent sa belle anatomie vigoureuse et qui attriste, car elle semble faite pour vivre longtemps. Son bras gauche est détendu le long du corps avec sa main solide, un peu calleuse, fatiguée aux ongles comme la main
d'un ouvrier. Son bras droit, ouvert par le scalpel, montre le ton jaune de la graisse, la couleur nacrée des aponévroses et la teinte rose des muscles amol- * lis. Le professeur Tulp soulève, à l'aide d'une pince, ces chairs exsangues. Il est debout, vêtu de noir, collereté de blanc et coiffé d'un large sombrero; son visage un peu lourd, mais intelligent et pour ainsi dire pratique, porte la moustache et la barbiche noires ; ses yeux bruns, largement fendus, regardent du côté des élèves recueillis; sa main gauche est, par un geste démonstratif, levée à hauteur de poitrine; sa main droite, je l'ai dit^ tient les muscles du sujet. Cette main est fine, vivante, pleine de flexibilité^ forte et charmante, rattachée à un poignet dont l'emmanchement se sent plus qu'il ne se voit, peinte à faire damner, avec des ombres légèrement et largement accusées d'un trait rouge. Le daguerréotype n'a jamais été si vrai, la poésie n'a jamais inventé plus beau. Elle rachète, cette main faite pour reconnaître le mal au simple toucher, elle rachète ce qu'il y a de vulgaire dans les traits de la tête, épaisse et entêtée. Autour du professeur, l'écoutant, le suivant de Toreille et de
l'œil, sept jeunes gens, ou plutôt sept jeunes
hommes dont l'histoire a gardé les noms l'entourent d'une scrupuleuse attention et d'un respect profond. Tous, ils ont la tête découverte ; leur front est un peu dégarni et comme agrandi sur les tempes, ainsi que doit être celui des travailleurs accoutumés aux austérités de la méditation ; la moustache et la mouche accentuent leurs visages, selon la mode de l'époque ; ils sont colletés de fraises ou de rabats, et costumés de noir, à l'exception d'un seul qui, se penchant sur le cadavre pour suivre la démonstration de plus près, laisse voir un pourpoint gris semé de taches brunes. Ils ont tous un vague air de ressemblance ; à les regarder, à les comparer, on sent bien cependant qu'ils ne sont pas de la même famille, mais on comprend qu'ils sont de la même patrie et de même profession. Les huit têtes s'enlèvent sur le fond gris-brun avec un relief tel, que la nature seule peut offrir semblable phénomène ; chacune d'elles a son attitude particulière et, pour ainsi dire, sa spéciale occupation. L'expression attentive, pour être générale et uni-
1. Gt; sont : Jacques Block, Harman Hartraanz, Adrien Slabraun, Jacques de Witt, Mathieu Kalkoen, Jacques Koolveld et François van Leonen.
forme, n'en est pas mois variée par mille nuances qui se saisissent à première vue et qu'il est impossible d'exprimer, car, dans ce cas^ il faudrait faire une transposition d'art. La lumière venant de gauche à droite (pour le spectateur, bien entendu) laisse les vêtements dans l'ombre, éclaire la tête des jeunes hommes, frappe de face le professeur et tombe d'aplomb sur le cadavre, dont elle fait ressortir la pâle blancheur. Chacun de ces hommes est beau, mais de sa beauté particulière, de la beauté de son expression propre, et non point de cette beauté conventionnelle dont les maîtres les plus forts, et surtout les Italiens, se sont trop souvent contentés. Chacun de ces hommes vit de la pensée interne qui brille dans son regard ; il a ses passions, ses habitudes, ses penchants qui ne sont point les penchants, les habitudes, les passions de son voisin, et qui, cependant, ne l'empêchent pas d'être aussi beau que lui. Le modelé est incomparable, le faire aussi pur que celui de qui que ce soit. C'a été exécuté tranquillement et avec la préméditation sereine de faire un chef-d'œuvre. Ce que j'admire surtout dans Rembrandt, je ne saurais trop le répéter, c'est la vie, la vraie vie qui circule dans les veines de ses per-
sonnages^ assouplit leurs membres, soulève leur poitrine, fait battre leur cœur jusqu'à empourprer leurs joues, regarde dans leurs yeux profonds qui vont jusqu'à l'âme et sort par un souffle tiède de leurs lèvres humides. Cette qualité, ce miracle de la vie prise sur le fait et fixée à jamais sur la toile dans ses multiples manifestations, il le possède à un plus haut degré que tout autre; il semble créer à nouveau^ mais il crée toujours juste, vrai^ sincère, comme un autre Dieu. A le voir au premier aspect^ il paraît bonhomme^ sans prétention ; on dirait qu'il a été un génie sans s'en douter ; on croirait que^ saisi tout à coup du désir de peindre^ il a jeté au hasard ses personnages sur la toile comme sa pensée impromptue les lui présentait; mais étudiez-le^ et vous verrez que nul, plus loin que lui^ n'a poussé la science de composition et d'agencement; nul n'a ménagé ses effets avec une plus minutieuse recherche: nul n'a su sacrifier avec plus d'habileté un détail inutile pour faire valoir les détails importants et mettre sa pensée en lumière ; il sait être sage quand il le faut^ relever un sujet douteux par une exécution formidable, mais, au besoin^ donner tous ses soins, tout son amour, toute
sa force à un sujet qui vaut par lui-même^ sans aller chercher Texagération où les hommes ordinaires se seraient complu. Qui l'eût empêché, lui^ le maître emporté par excellence (et quand il peignait ce tableau en 1631, il avait vingt-cinq ans), qui l'eût empêché de violenter son sujet et d'exagérer cette Leçon d'anatomie qui prêtait à toutes les exubérances imaginables ; qui l'eût empêché, faisant ce qu'a fait, pour son Prométhée de la galerie Gorsini, Salvator Rosa, d'ouvrir ce cadavre, de jeter dehors sur la peau blanche servant de repoussoir, les viandes sanglantes, les poumons roses, le cœur pourpré, les intestins bleuissants, le foie verdâtre? Il le pouvait, et il était assez coloriste pour tirer de là des effets imprévus et superbes ; il est resté calme, au contraire, de bonne compagnie, si j'ose le dire, et sublime^ car il n'y a pas une partie de ce tableau qui ne soit un chef-d'œuvre.
Malheureusement cette toile splendide est malade ; des soulèvements de pâte la boursoufïlent ça et là: elle est près d'éclater à certains endroits: Caveant consuks ! Elle a déjà subi, il y a quelque quarante ans, une restauration maladroite dont les traces la maculent, comme des ulcères desséchés,
aux jambes et à la poitrine du cadavre, à la main gauche, à la collerette et au visage du docteur, à presque toutes les têtes. On ne doit toucher à de pareilles œuvres qu'avec un respect surhumain, et il faudrait prendre garde^ avec les tableaux des maîtres^ d'imiter ces mères trop soigneuses qui débarbouillent leurs enfants jusqu'au sang. Je ne dis point cela pour les hommes du musée de la Haye, il est impossible d'avoir pour cette toile plus de dévotion, plus de vénération; mais le temps approche où une restauration nouvelle va devenir nécessaire ; alors qu'ils se souviennent que^ pour un monument intéressant l'humanité entièrCc, il ne faut regarder ni au temps, ni à la peine, ni auxécus.
Il y a encore trois tableaux de Rembrandt à ce musée : un Portrait^ qui est magnifique , une Suzanne au bain^ qui est splendide ; mais je ne vous parlerai que du Siméon au temple. Il est plus beau peut-être encore que cette Visitation que vous avez dû voir chez le marquis de Westminster, et dont j'ai gardé un souvenir qui n'est pas près de s'effacer. L'architecture du temple est gothique. Que dirait-on maintenant de cet oubli de la couleur locale? Rien sans doute, car devant un Archimède tué par un tour-
billon rouge armé d'une lance, M. Eugène Delacroix a placé naïvement une plume fichée dans un encrier de plomb. Qu'importe? je souhaite à chacun d'en savoir autant que le vieux Rembrandt. Tout l'effet lumineux, qui est d'une extraordinaire puissance, est réservé pour le groupe principal, composé de Siméon agenouillé tenant le BamhinOj de la Yierge agenouillée aussi à côté de saint Joseph portant des colombes, de deux Juifs curieux regardant l'enfant et d'un prêtre marchant vers lui. Le reste, le grand escalier du fond sur lequel se presse une foule qui va et vient, les architectures obtenues par de simples frottis qui laissent voir le bois du panneau, est tenu dans ces demi-teintes si lumineusement obscures auxquelles Rembrandt excellait. Siméon, vieux, ridé^ dénudé par l'âge, appuyé sur un genou, vêtu d'une longue robe verdâtre brodée d'orfévreries faites en relief au pinceau, reçoit en plein sur son visage extatique la lumière du ciel qui semble se confondre avec le nimbe rayonnant de Jésus; ce dernier sort ses frêles épaules et ses petits bras de ses langes volumineux; près de lui, sa mère le contemple avec amour et, par un geste que connaissent toutes les mères, elle porte encore la main sur
son sein, comme pour se demander si c'est bien elle qui, dans ses entrailles bénies entre celles de toutes les femmes, a porté cet enfant divin en qui repose le salut de Thumanité ; elle est blonde, étonnée, ravie, et fait un contraste profond avec le saint Joseph tranquille, mais encore trop pensif. Derrière eux, deux Juifs curieux, costumés de gonnes grisâtres, regardent avec une certaine indifférence relevée de préoccupation le petit être lumineux qui met saint Siméon en adoration. Vers eux, de profil perdu et presque insaisissable, s'avaace le grand-prêtre dans la majesté de ses larges draperies, coiffé d'un vaste mouchoir à crépines d'or et tendant ses mains en signe de bénédiction. Sous les énormes plis de ses vêtements qui n'annoncent aucune forme, on sent cependant une anatomie savante et profondément étudiée. Le rayon qui l'éclairé de dos^ debout, dans toute la plénitude de son geste, le fait paraître plus grand que nature et d'une stature si imposante qu'on en reste étonné. Sur le côté gauche, trois ou quatre anciens regardent, avec l'apathie ordinaire aux vieillards, cette scène que je viens de résumer aussi rapidement que possible. Si je ne me trompe, l'eau-forte de ce tableau est très-
répandue et vous devez la connaître. Mais ce que je ne puis vous dire, c'est le charme de son coloris ferme et cependant transparent comme une topaze brûlée; c'est la sience, aujourd'hui perdue, de ces oppositions d'ombre et de lumière qui mettent en vigueur les portions principales d'un tableau, sans cependant jamais annihiler les autres; c'est la splendeur et pourtant la sincérité brutale de ces petits personnages idéalisés à force de vérité. On a voulu imiter Rembrandt, et jamais nul n'y est parvenu ; il a emporté avec lui dans le tombeau son secret qui, malgré les mensonges qu'on a accumulés sur sa mémoire, n'était peut-être qu'une profonde probité d'artiste. La preuve de ce que j'avance est là, côte à côte avec lui, dans ce même musée de la Haye.
Voici une Adoration des Mages, de Van der Eeckout,qui était un élève de Rembrandt^ qui toujours s'est inspiré de lui, qui toujours l'a copié jusqu'au plagiat. Voici bien les mêmes attitudes, les mêmes agencements, la même composition générale, les mêmes effets de lumière tentés sinon trouvés ; voilà les Mages en robes traînantes, le jeune Dieu lumineux, l'homme debout dans la demi-teinte ; voilà
les clartés qui illuminent le groupe principal détaché en vigueur sur les demi-teintes ; mais il manque à tout cela une chose : la griffe du lion. C'est l'écorce, mais ce n'est pas l'aubier; c'est l'apparence^ ce n'est point la forme ! Où est cette âme qui rayonne divinement dans chaque œuvre du maître? où est cette vie qui déborde ? où est cttee puissance formidable qui vous secoue comme une main de Titan? Je ne les vois pas, je ne les sens pas, Ahl c'est qu'il ne suffit pas de composer sa palette d'après un maître, de peindre avec ses pinceaux, d'étudier son procédé, d'imiter sa composition, d'essayer ses effets et de bégayer sa langue : il faut avoir Vingenium^ le souffle, être marqué au front, en un mot. L'habileté matérielle ne vaut et ne mérite que lorsqu'elle est au service d'un talent réel donné par la nature, agrandi par l'étude, fécondé par la méditation, regardant sans cesse au delà, et voulant, comme les hardis navigateurs génois, découvrir toujours de nouveaux mondes. Ces maîtres-là vivaient par delà le possible , dans les royaumes infinis que fréquentaient leurs purs esprits; leurs imitateurs habitaient la terre, rampant comme des culs-de-jatte, se croyant des ailes parce qu'ils
voyaient voler les autres, et pensaient avoir tout conquis en acquérant une certaine habileté manuelle qui n'est bonne qu'à ouvrir à deux battants les larges portes de l'oubli. Le singe regarde l'homme et reproduit tous ses gestes, mais il ne peut rire ni parler : Rembrandt riait et parlait, c'était un homme !
Comme je descendais l'escalier, le gardien s'approcha de moi et me parla du musée japonais : Demain! demain! lui répondis-je, et je m'en allais fermant presque les yeux , dans la crainte de voir s'effacer l'impression et, pour ainsi dire, la sensation violente qui me dominait tout entier. Je ne voulus plus rien voir dans la ville ; j'en voulais sortir, au contraire; mon guide fit avancer une voiture et nous partîmes pour Scheveningue.
î^ous suivîmes une allée plantée de trois rangées de tilleuls; en été, la Haye doit être une ville unique en Europe. Des bourgeois endimanchés^ traînant au bras leurs bourgeoises en toilette, se promenaient gravem.ent sous les arbres. Je dirai, à la louange des Hollandaises , qu'elles n'ont point encore adopté ces modes ridicules, boursoiifflées et menteuses qui difïorment nos femmes et les rendent
risibles. J'ai vu à Bruxelles, pendus à des boutiques, quelques-uns de ces cerceaux de fer si désagréablement en usage aujourd'hui à Paris. Ici, du moins^ « la plus belle moitié du genre humain » ne fait point encore ce tapage inutile autour de sa taille; il est juste de dire que, si l'on s'en rapporte à Rubens, les Flamandes n'ont^ à cet égard, besoin d'aucun auxiliaire. Des femmes du peuple passent, portant sur la tête ces larges plaques de métal qu'on nomme hoof'dyzer; par derrière c'est fort gracieux; cet or ou cet argent, qui ceint le chignon et presse les tempes, donne à la tête une élégance que, je dois le dire, le visage dément trop souvent; la plupart des femmes ont deux sortes de coiffure, l'une pour la semaine, en argent ou en vermeil , et une en or pour les dimanches; quelques-unes y ajoutent sur les tempes des ornements étrangers : à Rotterdam, je me souviens d'en avoir vu qui y avaient accroché des pendants d'oreilles en diamants. J'ai aperçu des malheureuses, ennemies du pittoresque, et qui, s'abandonnant sans réserve au mauvais goût des époques de décadence, ont imaginé de mettre un chapeau garni de fleurs, de pompons et de rubans pardessus ces jolies orfèvreries nationales; alors c'est
EN IIOLLAXDE ,^7
affreux, c'est la confusion de tous les ordres, du corinthien dans du dorique.
Le petit village de Scheveningue est coquet, fourbi, comme il faut, et ne ressemble en rien aux ramassis de tects à porcs sous lesquels nichent nos matelots français; le village est défendu contre la mer par des dunes en sable blanc dont quelquesunes sont soutenues par des murailles de briques. Sur la plage unie et ferme au pied, les bateaux sont tirés, rangés cote à côte, comme autrefois les galères des Grecs sur les rivages d'Ilion ; il y a là une flottille de plus de deux cents barques, sans compter celles qui sont à la mer. Ces bateaux, d'une construction solide, défient les coups de mer; ils portent tous de chaque côté, à l'endroit des passavants, une palette épaisse, longue et large plus que le gouvernail, remontée par une vis contre les plats-bords; lorsque l'Océan est trop houleux, on rabat ces raquettes, qui paralysent ainsi les fatigantes commotions du roulis.
La mer est calme, verte et rejoint le ciel par d'imperceptibles transitions. Au large, il ne passe aucun navire; l'horizon serait vide, sans quelques mouettes aux pieds rouges qui volent en pous-
sant des cris. Vous rappelez-vous le vers de lord Byron :
G mer, je l'ai toujours aimée!
Les dunes blanches, montueuses, sans forme arrêtée, me rappellent celles que je frappais joyeusement du pied en Bretagne dans le bon temps de ma jeunesse, lorsqu'avec un cher compagnon je marchais le cou nu, le sac au dos et le bâton en main!
C'est à Scheveningue qu'on vient prendre les bains de mer; nulle plage n'est plus douce, plus blonde, plus engageante^ mais elle est attristée par une immense construction intitulée : Etablissement des bains^ et qui ressemble à tout ce que j'ai vu en ce genre : c'est l'hôtel de bains de Boulogne-surmer transporté en Hollande. J'ai horreur de ces sortes de choses ; tout ce qui est couvent, phalanstère ou caserne m'épouvante. La vie en commun avec l'indiscrétion des cloisons qui écoutent^ des fenêtres qui regardent, des échos qui répètent, m'a toujours semblé insupportable, et j'aime mieux la plus humble cabane des plus pauvres pêcheurs que ces grandes auberges où il n'y a ni liberté, ni sécurité, ni respect.
Jean et Gornélis de Witt. — Coup d'œil en arrière . — Massacre. — La prison. — Barneveidt. — La Salle de loterie. — Curiosités et puérilités. — Japoneries. — Le Bois. — La Maison du Bois. — Portraits. — Le Taciturne. — Tenture. — Légende et citation.
16 Février. •
Vous ai-je dit, en parlant de Dordrecht, que dans cette ville naquirent Jean et Gornélis de Witt, deux grands citoyens dont l'existence se termina à la Haye par un effroyable crime qui pèsera toujours comme un remords sur la nation hollandaise? Leur père, bourgmestre de Dordrecht^ aimait sa patrie d'un amour pur; il l'aimait républicaine et libre, et, par conséquent, haïssait ces princes de Nassau dont chaque jour il voyait grandir l'ambition mal dissimulée. Cet amour et cette haine, il les légua à ses deux fils. Le plus jeune, Jean, fut élu grand
pensionnaire de Dordrecht l'année nnême, en 1650, où Guillaume II mourut, laissant une veuve acariâtre et un fils posthume, qui fut ce Guillaume III devenu roi d'Angleterre en 1689. En 1652, Jean de Witt est nommé grand pensionnaire de Hollande; prépondérant alors^ par son intelligence et son imperturbable probité, dans le conseil des États-généraux, il prépare la ruine de la dynastie orangisteet l'abolition du stathoudérat, qui n'était, de fait, qu'une royauté déguisée. Jaloux de la liberté de sa nation, il fortifie la puissance maritime de la Hollande et tâche de circonscrire la guerre à l'Océan, afin d'éviter ces réunions de troupes terriennes qui ont presque toujours servi à établir ou à maintenir les despotismes. Quand il arrive au pouvoir, son pays est au plus bas : l'amiral Tromp est mort, la flotte anglaise croise aux environs de Flessingue, et, par une de ses divisions, menace le Texel. Les travaux et le génie de Jean de Witt furent tels que, deux ans plus tard, en 1654, il fait signer le traité de Westminster qui rétablit les choses in statu quo ante bellum^ et qui, par un article secret, déclare que jamais un prince de la famille d'Orange ne pourra être élu stathouder ou amiral général. Le grand
pensionnaire, cependant, dirigeait l'éducation du jeune Guillaume; mais la haine était entre eux, avivée par la princesse douairière et soufflée par un entourage intéressé. Jean de Witt voulut porter un coup suprême et rendre la nation entière complice des efforts qu'il faisait pour lui assurer des institutions indépendantes. En 1667, il obtient, sous le nom d'édit perpétuel^ une loi votée parles États- généraux qui abolit le stathoudérat et en défend à jamais la restauration. Dans cette glorieuse lutte, il était puissamment secondé par son frère aîné, Gornélis, qui fut inspecteur du gouvernement sur les vaisseaux de la confédération et bailli de Putten*. Gombattant et traitant avec l'Angleterre, surveillant la France qui devenait inquiétante, s'affermissant au dedans et s'accroissant au dehors, on gagna l'année 1672; Guillaume d'Orange avait alors vingtdeux ans.
La Hollande possédait une flotte formidable et Ruyter, de grandes institutions et les frères de Witt; mais ses places fortes étaient dégarnies, son
1. C'est-à-dire inspecteur des digues du baillage de Putten, charge honorable et importante.
armée de terre n'existait réellement pas, et les frontières de France la touchaient presque par les Flandres; il y avait là une catastrophe imminente; elle éclata.
(( Tout à coup, dit M. Michelet, cent mille Français s'ébranlèrent. Ils laissèrent derrière eux Maëstricht sans s'amuser à la prendre,, s'emparèrent de la Gueldre, d'Utrecht, d'Over-Yssel ; les voilà à quatre lieues d'Amsterdam. Ptien ne pouvait sauver la Hollande. Ses alliés d'Espagne et de Brandebourg, les seuls qu'elle eût, n'auraient pas fait lâcher prise à Louis XIV. Le vainqueur seul pouvait la sauver par ses fautes; il le fit. Gondé et Turenne voulaient qu'on démantelât les places, Louvois qu'on y mît des garnisons, c'est-à-dire qu'on dispersât l'armée. Le roi crut Louvois. On se fia aux murailles; on crut prendre la Hollande en mettant la main sur des pierres; la Hollande échappa. Dans le premier moment, la république amphibie voulut se jeter à la mer et s'embarquer pour Batavia avec son or. Puis, la guerre se ralentissant, elle reprit l'espoir de résister sur terre, le peuple se jeta furieux sur les chefs du parti de la mer, les de Witt, et les mit en pièces; Ruyter pensa être traité de même. On
confia toutes les forces de la république au jeune Guillaume d'Orange »
Arrêtons-nous, les faits en valent la peine. Dès que Louis XIV eut traversé le Piliin sans trop se plaindre de sa grandeur qui l'atlachait au rivage, les orangistes s'agitèrent tant et si bien qu'ils soulevèrent en leur faveur la plus grande partie de la nation; le 25 février 1672, Y édil perpétuel est abrogé, et Guillaume est proclamé capitaine général amiral des Provinces-Unies. Immédiatement la réaction devient sanglante; quatre assassins embusqués se jettent sur Jean de Witt et le laissent pour mort sur la place; il n'était que blessé; pour cette fois, il en réchappe. Pendant ce temps, Gornélis malade était retenu à Dordreclit: portant l'acte de révocation de Védit perpétuel, le peuple envahit sa demeure et veut qu'il y appose sa signature. Il refuse; brisé de fatigue après une lutte de plusieurs heures^ vaincu par les supplications de sa femme et de ses enfants, il signe enfin, mais au dessous de son nom il ajoute les lettres F et C, vi coactus^ contraint par la violence; : c'était du moins une protestation.
1. Précis de iHlaloire de France, 3'' édit. Paris, 1838, p. 258-
On avait presque tué Jean, on avait forcé Gornélis à une sorte de parjure, on les avait tous deux abreuvés d'amertume, mais ce n'était pas assez, on voulait leur mort.
Un certain Tychelaër, moitié barbier et moitié apothicaire, accusa Gornélis d'avoir cherché à le séduire par des offres considérables d'argent pour qu'il consentit à empoisonner Guillaume d'Orange, qui venait d'être acclamé stathouder. Le 24 juillet, Gornélis est arrêté à la Haye, et, malgré l'exécrable réputation de son accusateur, il est interrogé et mis à la torture. Pendant qu'une mèche de mousquet brûle entre ses pouces attachés, il récite à haute voix la strophe d'Horace :
Justum ac tenacem propositi virum ..
J'abandonne maintenant la parole à un auteur du temps; la simplicité môme de sa narration ne fait que mieux ressortir l'odieux épouvantable du crime :
(( Après avoir toujours persisté dans sa déposition, comme il fut question de le juger (GornélisJ, ses ennemiS;, qui appréhendaient son ressentiment, firent tous leurs efforts pour le faire condamner à
une prison perpétuelle. Mais la chose était contre les lois; tout ce qu'ils purent obtenir fut qu'on le bannirait, et qu'il lui serait ordonné de se représenter dans un temps, pendant lequel il en serait informé plus amplement. Cependant, on l'obligea à donner caution pour plus grande sûreté, et, comme il ne pouvait sortir de prison que préalablement il n'eût satisfait à cette ordonnance, Jean de Witt s'offrit à lui en servir, et fut agréé par la justice. Il se mit donc en chemin pour le venir chercher; mais la populace qui, outre qu'elle était animée contre lui, l'était encore par les sollicitations de ses ennemis, s'en vint en foule à la prison, où, trouvant son carrosse à la porte, elle menaça de tuer le cocher s'il ne se retirait. Le cocher ne se le fit pas dire deux fois, et ayant laissé la porte libre à ces gens, ils se mirent en devoir de l'enfoncer. Les magistrats étant avertis de ce désordre, y accoururent promptement ; mais, n'étant pas assez forts pour le réprimer, ils convinrent avec les séditieux qu'on conduirait les de Witt à l'hôtel de ville et qu'ils y demeureraient jusqu'à ce qu'ils se justifiassent des accusations qu'on intentait contre eux. Cette populace en
étant convenue, les magistr^tts furent pour prendre
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les de Witt en leur protection et pour les faire sortir. Mais, au même temps, un homme tira un coup de pistolet sur le plus jeune de ces deux frères, et les magistrats s'étant éloignés de peur d'accident, les autres séditieux firent une décharge tellement forte, qu'un petii mur de briques qui règne depuis la prison jusqu'à une rangée d'arbres qui est là, fut tout percé de coups. Cependant, ces deux frères ayant été frappés de plusieurs balles, ils tombèrent roides morts sur la place, et cette populace, n'ayant pas encore assouvi sa rage, les pendit par les pieds. Ce meurtre ne se pouvant faire sans bruit, chacun mit la tête à la fenêtre, et la fille de Jean de Witt, qui était dans le logis de son père, qui était à cent pas de là, vit ce triste spectacle devant ses yeux, sans avoir rien su auparavant de ce qui se passait. La barbarie de ces gens n'en demeura pas là ; on leur coupa les parties honteuses , qui furent vendues à l'encan, et un boucher étant survenu avec son couteau, il ouvrit le ventre au pensionnaire, lui tira le cœur, et, ayant mordu dedans, il demanda à haute voix qui en voulait faire autant ^. »
1. Histoire de la guerre de Hollande, 'où Von voit ce qui est arrivé de, plus remarquable depuis l'armée iG72 jusqu'en 1077.
Ceci se passait le 20 août 1673; de ce jour, la cause de la liberté fut perdue en Hollande; le stathoudérat^ sauf une suppression momentanée qui dura quarante-quatre ans (1704-1748), devient héréditaire dans la maison d'Orange et se transforme en royauté après l'occupation française.
Les décors de la scène où se joua cet effroyable drame existent encore et je les ai visités aujourd'hui. La prison d'où Jean et Cornélis de Witt sortirent pour être massacrés par le peuple est vide à cette heure, et j'ai pu la parcourir. Des escaliers de pierres- usées conduisent à un étage divisé en plusieurs chambres. Les murailles ont six pieds d'épaisseur, les fenêtres sont défendues par d'inamovibles barreaux de fer entre-croisés et par un grillage tressé très-fin ; les portes en chêne, bardées de fer, garnies de longs verroux et de serrures énormes^ retombent lourdement avec un bruit sourd qui n'obtient point d'écho contre ces murs uniformément revêtus de boiseries sur lesquelles on li
(Sans nom d'auteur). Suivant copie de Paris; à la Haye, chez Henry Van Bulderen, mdclxxxix, tom. î, p. 44-45. D'après l'excellent dictionnaire de Barbier, S. de Gourtilz est l'auteur de, cet ouvrage.
des noms, des sentences de haine et des maximes désespérées. Les vitres, qu'on ne peut atteindre de la main à cause des grilles qui les défendent extérieurement et intérieurement, semblent dépolies par un enduit épais de fine et grise poussière que le temps a lentement tamisée. Sur l'âtre des hautes cheminées, on voit la place noircie où jadis le feu a brûlé.
C'est dans cette chambre, qui ne reçoit de jour que par un couloir presque obscur, que Gornélis fut ramené tout meurtri de la torture, mais impassible dans sa foi politique et prêt à mourir. Ce fut de cette autre chambre, regardant vers une place toute résonnante des bruits de la ville, qu'à l'âge de soixante-douze ans descendit vers le supplice Jean van Olden Barneveldt, un autre citoyen fervent, ancien grand pensionnaire aussi, que, sous des prétextes mensongers, Maurice de Nassau fit mettre à mort le j3 mai 1619. Ses fils René et Guillaume voulurent le venger; leur conspiration fut découverte; Guillaume pftt se sauver, mais René fut saisi et condamné à mort. La veuve de Barneveldt alla demander sa grâce à Maurice de Nassau : « Il me parait singulier, lui dit-il, que vous fassiez pour
i:n hollande G9 votre fils ce que vous n'avez point fait pour votre mari. » Elle lui répondit : a Je n'ai point demandé grâce pour mon mari, parce qu'il était innocent; je la demande gour mon fils, parce qu'il est coupable! » René fut exécuté.
Près de la prison s'étend une magnifique promenade, nommé le Vyverberg^ qui longe un vivier où nagent quelques cygnes; elle rejoint le Plaats^ vaste rue qui est presque une place. C'est là, au milieu, que se dressa la potence où, défigurés, ouverts, sanglants, les intestins dispersés, le cœur arraché, furent pendus les cadavres de Jean et de Cornélis de Witt. Ne me reprochez pas de revenir trop souvent sur ce massacre impie; il a porté malheur à la Hollande; car c'est depuis ce crime qu'elle a commencé à perdre le haut rang qu'elle occupait dans le monde politique. Il n'est pas prudent de tuer les grands citoyens, leur sang retombe toujours sur les nations meurtrières.
J'ai traversé un pont dormant qui s'appuie sur le Plaatz, j'ai frandi une arcade gardée par un factionnaire et je suis entré dans le Binnenhof (cour intérieure), qui est le berceau de la ville de la Haye, comme la Cité est celui de Paris. Ce fut là que s'é-
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leva jadis la demeure des stathouders. Voici, d'un coté, le palais des Étals-généraux, et, de l'autre, celui de la première chambre; i]s n'ont rien de remarquable. Sous les galeries qui les soutiennent, quelques soldats se promènent et des bouquinistes ont établi leurs rayons portatifs.
Le véritable nom de la Haye est S'gravenhage : la haie des comtes. En effet, les comtes de Hollande avaient ici autrefois un rendez vous de chasse qui bientôt devint un palais; ce qui reste de cette première construction édifiée en 1250 est devant moî et mérite qu'on en parle; c'est une vaste salle où pendant longtemps on tira la loterie, et devenue, à cette heure, le lieu d'exercice de la milice, qui ne fait son service que pendant Télé; heureuse garde nationale hollandaise, pour cfui le sergent-major n'a point de rigueurs pendant Thiverl Extérieurement^ le monument est d'un bel aspect, chaud, recuit, de haut ton, avec ses vieilles briques rouges serties de plâtre blanc. Deux tourelles, ouvertes jadis de deux étages de longues et étroites fenêtres ovigales, aujourd'hui aveuglées par une maçonnerie moderne, escortent et terminent la façade, dont le haut pignon anguleux est troué de deux baies go-
thiques et d'une rosace rebouchée. En haut d'un escalier divisé par un double perron, une porto basse donne accès dans l'intérieur qui, for shamc! est sale à faire envie à des Espagnols; c'est le paradis des araignées de la Hollande; elles se sont toutes réfugiées sous les arcades, dans les fleurs de lotus des cinq piliers qui, sur chaque face de la muraille, montent légèrement pour recevoir la retombée des arcs; elles ont filé leurs toiles devant une lucarne ronde, et parmi les poutres d'une charpente fort remarquablement agencée et qui n'est pas loin de valoir le vaisseau de Westminster-hall ou la forêt de la cathédrale de Chartres; cachées dans les nervures des ogives, elles guettent les mouches bourdonnantes et ne s'effrayent point aux cris des enfants qui chantent, rient et se disputent en jouant à la toupie. Cette salie énorme, qui semble servir de magasin pour remiser toutes les échelles de la ville, m'a rappelé en mémoire les ruines de la loge de réception au palais des grands-maîtres de Saint-Jean de Jérusalem à Rhodes.
De la salle de la loterie^ comme on l'appelle encore, jusqu'au musée, il n'y a qu'un pas; j'allai donc visiter cette collection japonaise que j'avais
refuse (Je voir hier. La première chambre contient des curiosités européennes , la plupart du moyen âge ou de la renaissance , et qui ont bien leur mérite.
Il y a là des vidercomes en ivoire et en vermeil devant lesquels les vieux amateurs que la mort a emportés, les Dusommerard, les Cheronnet, les de Bruges-Dumesnil, les Sauvageot, se fussent mis à genoux, et qu'il serait bon de montrer auxhommes têtus qui ne veulent absolument pas que l'art se mêle à l'industrie pour la diriger^ l'ennoblir et l'élever. A ceux-là on pourrait aussi faire voir ces vieux verres de Bohême, fins, un peu verdâtres dans leur transparence, taillés de gracieux personnages gravés au diamant; ces plats de Faënza, où des Dianes à grandes allures marchent à travers les herbes en conduisant leurs sveltes lévriers ; ces faïences de Deift, tout enluminées de bonshommes à costumes éclatants, qui fument gravement leur pipe parmi des paysages impossibles; et ces épées dont la coquille est fouillée à jour comme une dentelle; et ces lourdes espingoles de navires dont le canon en bronze ciselé de larges rinceaux est damasquiné d'or et d'argent. Certes, tous ces objets ont un très-
EN HOLLANDF
réel intérêt historique et artistique, mais ils ne gagnent rien à être placés près d'uti Chef-d'œuvre en papier découpé i^eprésentant la nuit de Noël (n^ 706), ou près d'un Objet singulier produit par le foin brûlé, trouvé dans la ferme de Jean Sivieldan Weerd^ dans rUe de Kampereilandy le 4 août 182S (n° 713). L'honnêteté peut aller jusqu'à la naïveté, mais il ne faut pas qu'elle aille au delà. Le musée des curiosités de la Haye devrait être nettoyé de tous ces enfan- ^ tillages qu'il est inutile de garder, d'exposer, de numéroter et de cataloguer. Les Hollandais feraient bien de se débarrasser de ce goût des petites choses et des frivolités puériles que le Japon leur a évidemment communiqué*
Les salles suivantes sont réservées à la collection japonaise, qui est fort belle et la plus riche qu'il soit au monde ; elle se compose en partie des objets envoyés en cadeau tous les cinq ans au chef du gouvernement néerlandais par l'empereur du Japon ^ Une immense cage vitrée, occupant une
1 . Nous recommandons aux lecteurs curieux de connaître le Japon et ses relations avec la Hollande^ de lire l'important ouvrage de M. Edouard Fraissinet, le Japon, 2 vol. Paris, A. Bertrand, s. d.
chambre entière, protège la représentation en relief de rile de Detsima ; au sommet d'un mât de pavillon flotte i étendard longitudinalement tricolore des Provinces-Unies, qui abrite de ses plis les maisons en bambous entourées de petits jardins réguliers, les rues où les Japonais aux larges oreilles passent courbés sous les fardeaux, les quais près desquels sont rangés les navires, et les vastes hangars 011 s'empilent les marchandises.
On peut admirer ici cette extraordinaire faculté d'imitation que tous les voyageurs ont signalée chez ces peuples d'une civilisation si étrange et si corrompue qu'elle nous paraît barbare; en effet, voilà en laque noire, pointillée d'or, des reproductions de Boucher, de Joseph Vernet^ d'un portrait de Frédéric le Grand ; en voici en burgaudine ombrée au burin, en voici en porcelaine. C'est exact comme un décalque, c'est curieux, mais sec et sans attrait. J'aime mieux ces armoires où pendent des costumes de soie brodée, brochée, passementée à faire pâlir la queue même du paon de Junon ; j'aime mieux ces instruments de musique, ces bulges, ces tambourins, ces bamboulas, ces violes, ces rebecs, ces lyres, ces épidoniums, cesharmo-
nicas en bois poli qui, malheureusement, ne joueront pas pour moi et ne me donneront pas un de ces concerts orientaux devant le souvenir desquels les symphonies les plus merveilleuses restent impuissantes et comme effacées.
Vous avez dû remarquer, dans les dessins japonais, que toutes les femmes portent sur la tête des ornements singuliers qui ressemblent à de petits bâtons en bois jaunâtre régulièrement entremêlés avec les cheveux. Le musée de la Haye possède plusieurs de ces ornements ; ce sont de courtes baguettes plates, arrondies aux extrémités, ouvertes d'une fente au centre, à peu près comme une navette, et travaillées dans une écaille toujours très-blonde et très-transparente; on passe par l'ouverture médiale une nappe de cheveux, et l'on obtient quelque chose d'analogue à l'effet que produisent les épingles napolitaines; seulement les Japonaises élégantes trouvent moyen de disposer, d'entre-croiser, de faire rayonner vingt et parfois vingt-cinq de ces bâtons d'écaillé au milieu de leur chevelure noire. Le maquillage^ dont nos Françaises font un si grand abus maintenant, est fort en honneur au Japon où les femmes se teignent les sourcils
en noir, le visage en blanc, la lèvre supérieure en rouge et la lèvre inférieure en vert, et même les dents en noir, lorsqu'elles sont mariées. Je ne parle pas du koheul qui, stupide et provoquant dans nos pays^ est d'un usage hygiénique presque forcé dans l'Orient, si propice aux ophthalmies.
Toute la cruauté et en même temps la puérilité des Japonais apparaissent ici dans des monstres minutieusement composés avec les parties diverses de différents animaux. Les sujets du Séogoun excellent à ce genre de travail baroque, qui produit des espèces de momies fantastiques dont l'apparence de réalité est tout à fait surprenante. On sent, à les voir, que les ouvriers capables d'inventer et d'exécuter de pareils épouvantails sont possédés par un étrange besoin de grotesque et d'effroyable. Toutes les portions de ces corps biscornus et terribles sont réelles, mais distribuées arbitrairement. Voici un serpent : on lui a mis un crâne de requin ouvrant ses mâchoires armées d'une triple rangée de dents; sur le dos on a su fixer des nageoires de poisson ; il a quatre pattes; deux ont été prises à un pélican , les deux autres viennent d'un lièvre; à la queue il y a une petite tête de singe qui grimace
et tire une langue de fourmilier; le tout est comme écorché/sans poils, sans écailles, et desséché; une baudruche artistement collée et plissée de manière à imiter les rides de la peau rejoint ensemble toutes ces pièces hétérogènes. Jamais les maîtres flamands n'ont osé inventer de pareils diables pour tenter leur saint Antoine. C'est à la fois sinistre et risible.
En sortant du musée, j'ai traversé la ville, qui est vraiment très-plaisante , et j'ai été visiter le Bois, une des curiosités de la Haye. Il est célèbre depuis longtemps; car je trouve dans Parival la phrase suivante, qui mérite d'être citée pour toutes sortes de raisons : « La partie qui regarde Leiden a un fort beau et grand bois, où il y a un parc remply de biches. En esté les bourgeois y cherchent le frais, avec un divertissement capable de donner de l'envie aux dieux jaloux que tant de belles nymphes y prennent leurs esbats sans craindre leurs larcins fabuleux, tant chantés par les Grecs, pour y en fournir parfois de véritables. » Les habitants de la Haye n'entendent pas raillerie sur leur promenade favorite ; notre pauvre Gérard de Nerval ayant eu la malicieuse imprudence d'écrire que ce fameux
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bois était planté sur pilotis, son nom n'est plus prononcé qu'avec horreur en Hollande. D'énormes hêtres, élégants et droits, forment de sombres allées silencieuses, bordées de canaux, égayées par de vastes prairies, coupées de sentiers discrets et sans cesse foulées aux pieds des chevaux et des promeneurs. C'est le plus beau parc qui puisse se voir en Europe et je ne lui connais rien de comparable. Notre bois de Boulogne, tapageur et parvenu, ne pourrait, un seul instant, supporter la comparaison ; s'il voyait son confrère de la Haye, il en laisserait choir ses feuilles de dépit, le grès de ses cascades retournerait à Fontainebleau, et Feau de sa rivière rentrerait toute honteuse dans les réservoirs de la pompe à feu.
Au milieu de cette immense et magnifique promenade s'élève une sorte de palais qu'on appelle la Maison du Bois^ et qui a été érigé à la mémoire du prince Frédéric-Henry * par sa veuve. La salle principale, Oranje Zaal^ vaste pièce octogone couronnée par une coupole haute de soixante pieds, au centre de laquelle apparaît le portrait de la fon-