Stalliouder depuis 1625 jusqu'à
datrice, a été décorée par Jordaens d'une peinture insensée qui représente le trionaphe de Frédéric- Henry; c'est un carnaval de viandes crues bon à jeter à la voirie; j'ai horreur de ce peintre I Sur un panneau, près de la porte principale, Rubens a peint des cyclopes et une Vénus; la déesse est ravissante, nue^ blanche comme du lait et blonde à faire envie; mais c'est perpétuellement la même femme; pour lui, il n'y a nulle différence entre la vierge Marie et Vénus, et c'est toujours la Dame au chapeau de paille.
Aux murailles d'une autre chambre s'accroche une suite très-curieuse de portraits de la famille de Nassau; j'y vois surtout des Honthorst d'une grâce de touche et d'une finesse d'expression très-remarquables; voici un Guillaume III: son front^ tout entouré d'une vaste perruque noire, est assez élevé ; l'œil froid regarde fixement, la mâchoire inférieure avance comme celle d'un Bourbon d'Espagne, le nez se recourbe légèrement à la base ; c'est un visage dur, sans émotion, un visage politique et nullement humain. Non loin de lui, je vois le Taciturne : tête carrée, méditante et robuste, œil oblique, lèvres invisibles sous d'épaisses moustaches, pom-
mettes saillantes, larges oreilles, cheveux gris et rares couverts d'une calotte noire, le cou engoncé dans les rayonnements d'une fraise godronnée; une figure étrange, du reste, quelque chose de Sganarelle et de Danton ; je vous donne mon impression naïve sans la raisonner.
Une salle voisine est tendue d'une étoffe japo- ^^j^N^aise, offerte jadis à je ne sais quelle princesse par ïa compagnie des Indes-Orientales-Néerlandaises. C'est du satin, de cette nuance insaisissable qui tient à la fois du blanc, du vert d'eau et du bleu céleste, brodé du haut en bas, avec une épaisseur saillante d'au moins un pouce, de faisans dorés, de paons faisant la roue, de cigognes debout sur une patte, de hérons huppés, de pintades mouchetées, de perroquets, marchant, s'épanouissant^ rêvant, péchant, picorant, volant près des ruisseaux azurés, parmi des champs en fleurs, à travers des joncs courbés et sur des arbres touffus ; les couleurs ont ce brillant et cette vivacité vraie que jamais la froide Europe n'a pu atteindre, et font de cette tenture un tableau merveilleux et une étoffe d'un prix inestimable; c'est à faire damner toutes les saintes du paradis.
En sortant de ce palais, je me suis promené encore dans le Bois; j'y suis resté si longtemps, écou^ tant les merles siffler, regardant la mousse dorée reluire au soleil, contemplant les daims qui fuyaient au bruit, admirant cette futaie vivace sous l'écorce de laquelle la séve printanière semblait glisser déjà, que la nuit est descendue avant que j'aie pume rendre au village de Losdun, où cependant m'attirait une curiosité légendaire fort légitime; jugez-en, du reste, par le récit de notre ami Parival, auquel je laisse toute responsabilité :
« Losdun^ dit-il, est un village proche de Lahaye, auquel fut basti une monastère de religieuses, toutes filles issues de noble race, sous l'authorité d'une abbesse, par Marguerite, qui décéda en 1267.
» L'accouchement monstrueux de Macthilde, fille du comte Florent et de ladite Marguerite, fondatrice, femme du comte de Henneberg, a rendu fameux cedit monastère. Elle se délivra de trois cent soixante-cinq enfants, qui furent baptisez par Otton, évesque d'Utrecht, dans deux bassins d'airain. Le nom de Jean fut imposé aux masles et celui d'Élisabeth aux femelles. Ils moururent tous au
même jour avec leur mère, qui étoit sœur du roi
Guillaume et furent mis dans un même tombeau. Lesdits bassins sont ronds et profonds d'environ quatre ou cinq poulces.
» L'histoire dit que cette princesse refusa l'aumône à une femme qui portoit deux petits enfants jumeaux, lui reprochant que ce n'étoit pas le fait d'un seul homme. Cette pauvre fem.me se sentant blasmée à tort et troublée en son âme, luy souhaita d'une ventrée autant d'enfants comme il y a de jours dans Tan. En mémoire éternelle de cette punition, il y a un tableau pendu en ladite église avec ces vers latins que j'ay traduits mot à mot :
» Voicy un monstrueux et mémorable effet qui n'a point eu de pareil depuis le commencement du monde. Lecteur, après avoir leu cette histoire, retire-toi d'ici tout confus et estonné.
» Proche de la Meuse, il y a un château avec trois cent soixante-cinq fenêtres, qui porte le nom desdits enfants. Toutefois, il se trouve beaucoup de gens qui, doutant presque de tout, rejettent cette histoire comme fabuleuse et accusent ses autheurs de mensonge !
Il est heureux que la malédiction n'ait point été prononcée pendant une année bissextile, et je pense,
comme Parival, qu'il faut douter presque de tout pour ne point ajouter foi à cette histoire, qui, du reste, est demeurée populaire dans le pays.
Départ de la Haye. — Paysages. — Le Rhin. — Écluses. — Leyde. Hôtel-de- Ville. — Le Prophète. — Malpropreté mystérieuse. — Musées. — Sirènes, Fossiles, Oiseaux, OEufs, Tarets. — Panthéon hindou. — Japoneries. — Têtes à l'eau-de-vie. — Les Elzévirs. — Monsieur de Balzac. — Église Saint-Pierre. — Étudiants.
17 Février.
Ce matin, à huit heures, je suis monté dans une voiture qui doit me conduire à Leyde ; ce n'est pas sans un certain serrement de cœur que j'ai quitté la Haye, une des rares villes que j'aie vues et que je voudrais habiter, une ville intelligente, faite pour la vie tranquille, les rêveries, la contemplation, et qui sert de temple à l'une des plus splendides merveilles produites par l'humanité.
Je suis la route qui longe le Bois; à ma droite, sur la cheminée d'une jolie habitation, j'aperçois
un nid de cigognes : bon augure pour l'hôte de la demeure et pour le pèlerin qui passe! Nous traversons le Bois; je ne puis me lasser de l'admirer; ses feuilles jonchent la terre, les eaux dorment, les oiseaux se taisent, les arbres gris et comme engourdis étendent autour d'eux leurs branches veuves, mais néanmoins il est magnifique et le plus beau qu'on puisse imaginer.
Les prairies paraissent en fête, tant elles sont douces aux yeux; glacées par la gelée blanche, elles brillent au soleil comme un semis de diamants sur un tapis de pâle émeraude; les bœufs lèvent paisiblement la tête vers nous en entendant le bruit de la voiture qui roule sur une route plus soignée que les allées de nos jardins ; çà et là nous nous arrêtons à des barrières qui s'ouvrent lorsqu'on a acquitté le droit de passage, car ici, comme en Angleterre, le chemin exige son impôt. De chaque côté de la chaussée, derrière un petit canal, s'étendent les villas entourées d'arbres et de jardins; il doit faire bon à vivre là, loin des soucis du monde, à travailler, à regarder le ciel et à ruminer des projets de voyages par delà les tropiques, les pôles et les équateurs. Ces maisons et ces parcs sont entretenus avec
un soin sans pareil et dont, en France, nous n'avons aucune idée. Cette propreté, risible au premier abord pour des malotrus tels que nous, finit par séduire comme une vertu, comme une beauté particulière inhérente au pays. Si par hasard, dans une rue, à un coin de route, on aperçoit quelques tas d'immondices, quelques-unes de ces ordures qui forment chez nous le sol principal, on en est choqué ainsi que d'une anomalie et d'un contraste pénible. Près de nous passent quelques charrettes chargées de paysans; les femmes s'enveloppent de leurs mantes^ car le temps est vif; on se dit bonjour en passant et on se retourne pour se voir; parfois une sorte de brouette, où un homme est assis, roule de toute la force des pattes de deux pauvres chiens.
A force de trottiner, nos chevaux usent la route sous leurs pieds et nous arrivons au village de Valkenburg; là, nous tournons tout à coup à gauche vers le nord-ouest et nous entrons bientôt dans une campagne moins vigoureuse que la précédente, hâlée par le soufïle implacable de la mer, et arrêtée à l'horizon par des dunes que bleuit la distance. La végétation de l'homme disparaît peu à peu pour faire place à celle de la nature, aux ajoncs, aux
herbes folles^ et nous entrons dans Je village de Kattvyck-an-Sée. C'est là que sont les bouches du Rhin, de ce grand Rhin, de ce Rhin allemand, bouches si petites qu'elles tiennent dans un étroit canal qu'un cheval vigoureux franchirait en deux bonds.
Pendant que le cocher faisait boire et reposer ses rosses épuisées, je suis descendu au bord de la mer, car le village n'a rien de curieux, malgré la haute tour carrée nouvellement reblanchie qui sert de clocher à son église. J'ai marché sur le sable où les flots glissaient doucement en le frangeant d'écume ; il n'y a pas de bateaux sur la grève^ ils sont tous au large, jetant leurs filets et lançant leurs lignes. Je suis arrivé ainsi, côtoyant des dunes mamelonnées comme de basses collines, jusqu'à une sorte de quai composé de larges pierres violettes rapportées et entre les rives duquel coule un canal qui est le Rhin.
îl est à vous, votre Rhin allemand I
Et si nous le traversons encore, les uns ou les autres, que ce ne soit que pour nous serrer la main
Ki\ HOLLANDE 87
dans une pensée commune d'affranchissement et de fraternité, Gela m'a fait de la peine de le voir, ce fleuve tempétueux et farouche, encagé dans des pierres, comme s'il n'était que la Marne ou la rivière des Gobelins. Il est coupé en deux, dans sa largeur, par une formidable écluse, faite de poutres et de cuivre, manœuvrée par un mécanisme puissant, composée de six arches et faite pour vider la Hollande quand elle s'emplit trop et pour s'opposer à ce que la mer ne l'envahisse pendant les hautes marées de l'équinoxe. Une seconde écluse est plus loin^ puis une troisième. Un ingénieur des ponts-etchaussées vous raconterait sans doute des choses fort intéressantes à ce sujet, car il paraît que les travaux hydrauliques exécutés à cet emplacement sont très-remarquables, mais, à mon grand regret, ma déplorable ignorance mé force à vous dire comme Toinette : « Excusez-moi, je n'entends rien à ces matières. »
J'ai repris ma carriole qui a des prétentions à être une calèche et, revenant parla même route jusqu'au village de Yalkenburg , nous avons continué notre chemin dans la direction du nord, Leyde, la glorieuse patrie de Rembrandt, des Elzévirs, d'Otto
Venius, de Jean (îe prophète), de Miéris, de Gérard Dov, de Jean Stein, de Van de Velde, m'est apparue, voilée sous la brume, derrière un rideau d'arbres que l'hiver fait transparent^ avec son haut clocher, ses innombrables moulins et ses maisons à toit rouge. Quel pays que cette Hollande, toutes ses villes sont charmantes!
La rivière que nous franchissons maintenant, c'est encore le Rhin, qui baigne près de la ville une promenade que je trouverais belle, si je ne me rappelais, le Bois de la Haye; ce moulin que nous voyons sur une sorte d'îlot^ ce vieux moulin de briques dont les ailes pirouettent en babillant, et dont le meunier en veste blanche parle à des mariniers qui passent au-dessous de lui, c'est, dit-on, le moulin où est né Rembrandt. On le dit, mais rien ne le prouve, et, comme je n'admets que les pèlerinages guidés par la foi, je ne ferai pas celui de cette demeure apocryphe.
Leyde s'appauvrit; Leyde se vide; Leyde ressemble à un vrai Versailles, avec ses rues silencieuses que n'anime même pas la gaieté des étudiants de l'Université, avec ses quais déserts, ses maisons trop vastes et ses canaux que nul bateau ne fatigue plus
de ses rames. Il y a eu quatre-vingt mille habitants jadis, aujourd'hui il y en a trente mille à peine ; c'est ce qui fait à cette ville charmante une apparence de déshéritée et une tournure de veuve qui pleure.
Soyez heureux^ cher ami, il n'y a pas de tableaux à voir ici, et^ pour cette fois du moins^ vous serez débarrassé de cette espèce de catalogue descriptif que je me crois obligé de vous envoyer; car je ne vous dirai rien d'une grande toile moderne qu'on montre trop orgueilleusement à l'hôtel de ville, qui est (( due au pinceau » de M. Yan Brée, et qui est tout ce qu'il y a de plus médiocre dans le goût lit téraire de Marchangy, mis en peinture par M. Louis Ducis.
C'est un singulier monument que cet hôtel de ville de Leyde; large et plat, sans relief, sans un profil d'ornement; ça a l'air d'une grande architecture en pâtisserie; un décor regardé de près ; trèsprétentieux cependant, avec des pinacles et un tas de petits obélisques qui font le plus étrange effet du monde; j'y ai vu quelques portraits de bourgmestres^ un Jugement dernier peu intéressant de Van Leyden, de beaux vieux coussins aux armes de la
ville, qui sont d'argent aux clefs entre-croisées de gueules ; la salle du tribunal, où les avocats sont mieux assis que chez nous, et l'établi où travaillait le tailleur qui s'appelait Jean Beukelz^ Bokelson, Bocold ou Békold, fut connu sous le nom de Jean de Leyde et régna dans Munster comme chef des anabaptistes. Malgré moi^ et vous qui connaissez mon admiration pour la musique de Meyerbeer^ vous me croirez, je chantais le final du Prophète^ qui est un chef-d'œuvre de rage contenue et d'enivrement affolé. On montre encore ici la maison de ce Jean, ou plutôt la maison qui a été construite sur l'emplacement de la sienne; dans la muraille on a mis une pierre qui porte des ciseaux et la date de 4661; or, comme Jean fut mis à mort le 22 janvier 1536, à l'âge de vingt-six ans, il me paraît difficile qu'il ait habité cette demeure qu'on donne comme sienne. Ce fut un homme très-fort et surtout très-calomnié par les historiens catholiques et protestants; car les anabaptistes, révolutionnaires trop logiques, furent en horreur aux deux partis principaux qui divisent la secte des Nazaréens. Il était jeune, il avait souffert^ il eut sa folie; lui^ peuple, une fois parvenu à la plus haute des puis"
sances, la puissance religieuse, il fut pris de vertige et voulut vivre à son tour, une bonne fois, comme tous ces petits seigneurs, électeurs^ évêques, princes et ducs qui étaient d'insupportables tyranneaux, d'autant plus cruels et sensuels qu'ils étaient plus petits; il s'enivra de femmes^ de vin, de sang et d'or, et regarda Luther comme l'ennemi dangereux, car Luther s'arrêtait timidement dans la Réformation et reculait devant ses conséquences relatives au temporel : « Il y a quatre prophètes, deux vrais et deux faux ; les vrais sont David et Jean de Leyde; les faux, le pape et Luther; mais Luther est pire que le pape! » Ses espérances trompées lui donnaient presque raison. Il se défendit jusqu'au dernier jour dans Munster, à travers la famine et la trahison; son interrogatoire le montre intrépide, convaincu et très-supérieur à ses juges. Il soulève la question , résolue à cette heure, du fameux verset : Mon royaume n'est pas de ce monde; Jésus a dit : Mon royaume n'est pas maintenant de ce monde; ce royaume, lui et ses anabaptistes ont voulu le fonder; ces pauvres gens étaient sincères. Sur la la transsubstantiation, il dit un mot sublime qui est une révolution dans le dogme et dans la mo-
raie : « Elle ne s'opère que dans celui qui a la foi !» Dieu meurt dans l'incrédule ! Quand^ le jour de sa mort, on le torture pendant deux heures ; quand on lui mordait les chairs avec des tenailles rouges, on ne lui arracha qu'un cri : Père, ayez pitié de moi ! On l'acheva d'un coup de couteau, puis on mit son corps dans un panier de fer et on le hissa au sommet de la cathédrale. L'évêque de Munster présida à tout ; que dites-vous de ce représentant d'un Dieu qui a dit : Tu ne tueras pas?
Je vous ai déjà parlé souvent, et avec admiration, de la propreté des Hollandais ; dans les rues, les marteaux et les clous en cuivre des portes reluisent comme un système planétaire sur un ciel noir. Or, pendant que je me hâtais de déjeuner, j'ai entendu une musique militaire. Je suis Parisien et badaud. J'ai ouvert ma fenêtre pour voir et mieux écouter. G'étai- la garde montante qui allait relever les postes, car Leyde est ville de guerre. Jugez de mon étonnement et presque de mon effroi en voyant les musiciens souffler à toute haleine dans des clairons et des bugles ternes, oxydés, verl-de-grisés et dont l'état de malpropreté eût fait honte aux dangereuses casseroles de nos cuisinières ! Des cuivres sales, en
EN IIOLLAXOr 93
HollandCj, et à la bouche des soldats qui sont si coquets de leur équipement ! il y avait là un mystère que je voulus éclaircir, et, à force de questions, j'arrivai à savoir que c'était par ordre supérieur que les instruments de musique militaire languissaient dans cet état de honteuse négligence qui les fait rougir d'eux-mêmes. En effet, avant cette ordonnance, on frottait tant et si bien, et si fréquemment les trompettes, qu'on en réduisait les cuivres à l'état de pelure d'oignon, que des crevasses s'y déclaraient et que l'instrument devenait impropre au service ; ce que voyant, le ministre de la guerre, estimant que tout son budget s'épuiserait à renouveler incessamment les trombones et les ophicléides, a fait supprimer courageusement le tripoli dans l'armée musicale et a ordonné que nul instrunient de musique ne serait plus fourbi ; il n'y a point d'exception, même pour les clarinettes.
J'ai été au musée d'histoire naturelle : je comptais y voir les sirènes, les vraies sirènes, les seules sirènes qu'on ait jamais aperçues et qui descendent en ligne directe, par généalogie prouvée, de celles qui chantaient si bien pour le fils de Laërte assourdi par la cire molle ; mais, hélas ! il se trouve
que l'ancien directeur a été remplacé, et que son successeur, un esprit fort, voulant faire du zèle et prouver qu'il n'était pas de ces âmes naïves qui croient aveuglément aux fables de l'antiquité, a donné ordre d'enlever les susdits monstres, composés, sans doute, de baudruche rembourrée de vieux foin et peinturlurée de goudron. Tant bien que mal, je me suis consolé de cette déconvenue, en parcourant le musée qui est très-riche, surtout au point de vue de l'ostéologie, bien emménagé, éclairé suffisamment et traité avec le respect que méritent ses belles collections. Les fossiles y sont peu nombreux: quelques coquilles, des feuilles d'ardoises engravées d'images bizarres, des moulages du plesiosaurus dolichodeirus et de l'animal de Maastricht, donnés par Cuvier, et c'est tout. La collection des reptiles empaillés, surtout pour les sauriens, est d'un intérêt réel. L'ornithologie est au grand complet ; je me suis arrêté longtemps, retenu par les bavardages de mon souvenir, à regarder ces chers oiseaux d'Egypte et de Nubie que j'ai tant poursuivis et parfois atteints jadis; j'ai retrouvé les spatules,les flammants roses, les goitreux pélicans si lents à se mouvoir à terre et si rapides sous le ciel, les demoiselles
de Nubie qui ne sont point aisées à saisir quand elles sont démontées, les vautours au cou déplumé renfoncé dans les épaules, et cent autres qui, cette fois, se tenaient immobiles à jamais et me regardaient en vain par leurs yeux d'émail. A côté des oiseaux, il y a sous des vitrines précieusement fermées une réunion de nids des plus curieuse. Je ne connais rien de plus attendrissant à voir que ces pauvres petites demeures aériennes bâties par tant d'efforts^ de peine et de courage, avec la plume emportée au vent et ravie au passage, avec le brin d'herbe desséché, avec la mousse des bois, avec ces mille éléments perdus qui vont devenir le lit tiède et douillet où éclora, où pépiera, où s'ébattra la jeune famille ; je les ai tous contemplés avec recueillement, depuis le nid de l'eider, doux et léger, trouvé sur quelque rocher glacé du Groenland, depuis le large nid d'algues marines qui vogue sur les flots, ainsi qu'un radeau de sauvetage ; jusqu'à ces nids suspendus aux branches comme des balancelles de nouveau-né ; jusqu'à ces nids artistement entrelacés par les fauvettes d'eau, autour des rotins flexibles de marécage. Plus loin, ce sont les œufs : œufs de tortues, ronds et blancs, semblables à des billes
de billard ; œufs de casoars , noirs , tachetés de blanc comme un granit oriental ; œufs de crocodiles, allongés et arrondis aux extrémités ainsi qu'un gros étui grisâtre ; œufs de toutes formes et de toutes couleurs.
La collection conchyliologique passe pour être la plus complète qu'on connaisse : je crois qu'elle mérite sa réputation, du moins elle en a l'air, car je dois avouer que j'y ai trouvé peu de charme pour ma part ; je distingue avec une certaine perspicacité une huître d'un colimaçon, mais c'est à peu près à cela que se borne mon savoir. Cependant, j'ai vu là des huîtres perlières très-intéressantes en ce sens qu'elles montrent la formation de la perle à ses différents degrés et dans les différents pays : Panama, Beyrouth, Baharem, Hong-Kong, et aussi des huîtres traitées par les procédés des ingénieux Chinois pour obtenir une production artificielle ; les soulèvements de nacre que j'y ai remarqués ressemblent plus à un feston de broderie qu'à des perles, je dois le dire : mais le procédé, que vous connaissez sans doute et qui consiste à blesser l'huître et à imiter la piqûre qui lui ait fait former une perle^ n'en est pas moins curieux. Je vous citerai quelques
argonautes qui m'ont paru les plus grands que jamais j'aie aperçus, et j'arrive enfm au taret, pour lequel la Hollande a un intérêt national facile à comprendre, car le taret a failli l'inonder et la faire rentrer sous les eaux dont elle était sortie avec tant de courage et de persévérance. On a dit qu'il avait rongé les digues ; c'est une niaiserie ; les digues sont en fascines; il avait troué^ perforé, dévoré les écluses qui, rompues, auraient livré passage à l'Océan. On s'est aperçu à temps de ce sinistre, on y a remédié, et maintenant les battants d'écluses sont garnis et doublés de cuivre comme la coque des vaisseaux. Le bois rongé par le taret^ et dont il y a là plusieurs spécimens, ressemble à une éponge coupée; un nombre infini de trous s'entre-croisent irrégulièrement, mais sont d'un diamètre presque toujours semblable. Les Hollandais ont tenu à coquetterie de réunir, auprès de leur taret particulier tous ceux qu'ils ont pu se procurer en pays étranger : celui de Bruxelles est très-médiocre; celui des Indes occidentales ressemble à un énorme salsifis à la sauce blanche.
Le musée des antiques, célèbre autrefois pour
sa collection égyptienne, m'a peu étonné; nous
sommes gâtés à Paris sous ce rapport, et puis après l'Italie, l'Angleterre et la France, il faut, pour m emouvoir, autre chose que les modèles en liège des temples et de la basilique de Pœstum, que les moulages des statues d'Égine et que la représentation en miniature d'une tombe de Corneto; les antiquités romaines trouvées dans le pays, près de la Haye même, n'ont qu'un intérêt d'amour-propre local ; les quelques vases étrusques que j'ai aperçus m'ont remis en mémoire le fameux musée du Vatican ; et comme la plupart des papyrus sont pour moi lettre morte, j'ai passé vite devant cette collection qui, cependant, est extrêmement importante au point de vue scientifique. En revanche^ je me suis arrêté longtemps dans une salle du rez-de-chaussée où l'on a réuni un nombre fort respectable d'idoles hindoues.
Une vache mélancolique, celle sans doute qui vomit le Gange, est couchée dans sa rigidité de granit au milieu de la chambre. Plus loin, voilà un Ganésa à tête d'éléphant comme il convient au dieu de la Sagesse, assis ou plutôt accroupi à la mode orientale, au milieu d'un cercle formé par des têtes de morts. Vous connaissez l'histoire de Ganésa? Il
est le fils de Sivaet de Parvati; il venait de naître et recevait la bénédiction de tous les dieux; le terrible Sani, monté sur son vautour, était accouru comme les autres ; mais sachant que ses yeux consument tout ce qu'ils regardent, il les détournait, au grand scandale de Parvati, qui, prenant sa prudente action pour une insulte, le contraignit, à force d'insistance, à contempler son fils, dont la tête disparut immédiatement en fumée. La déesse voulut tuerie meurtrier; mais B^rahma s'avança et dit à Sani d'aller prendre la tête du premier être qu'il trouverait endormi vers le nord , qui fait toujours mourir ceux qui dorment tournés vers sa direction. Sani rencontra un éléphant, lui coupa la tête, la plaça sur les épaules du jeune Ganésa. Pour consoler la mère affligée du sort de son fils ainsi défiguré, Brahma lui promit que dans les prières il serait invoqué avant les autres dieux. Un nouveau malheur attendait Ganésa; un jour que Wichnou, dans son avatara de Parasou- Rama, voulait parler à Siva, il trouva Ganésa qui, ne le reconnaissant pas sous cette apparence nouvelle, lui défendit l'entrée du palais; les deux divinités se battirent; dans la lutte, Wichnou brisa d'un coup de poing une des défenses
de Ganésa. A côté, voici sa mère, Parvati., sous forme d'Ouma-Kali, la féroce déesse qui danse sur le corps du géant Dourga; elle ébranle la terre, les montagnes s'écroulent, les dieux épouvantés ne savent que faire pour sauver le monde ; tout à coup son mari, Siva, se jette au-devant d'elle, et, au moment de le fouler aux pieds, elle s'arrête en le reconnaissant, et l'univers n'est point trop bouleversé. Il est là lui-même, ce Siva farouche, le dieu destructeur et impitoyable, coiffé, enguirlandé, ceint et entouré de crânes, en tenant un dans une de ses quatre mains, et avec les trois autres brandissant des instruments de guerre. Il est assis sur son loup et regarde en menaçant. Auprès de lui s'élève un Trimurti paisible et contemplatif ; les trois dieux réunis semblent méditer les grandes choses de la création , et Brahma est absorbé dans la contemplation de l'œuf du monde qu'il tient dans ses mains réunies. Bouddha est là aussi, ce Christ des Indes, ce calme et beau Bouddha, avec ses cheveux bouclés, ses yeux fendus en amande, son visage imberbe, ses épaules larges à porter la terre et à ouvrir le ciel, ce Bouddha qui créa une si merveilleuse religiondontleslamasontfaitlajongleriequevoussavez.
Puisque nous sommes au Thibet, traversons la Chine, enjambons la mer et entrons au Japon. Le docteur Siéboldt, qui y vécut longtemps, tantôt prisonnier et tantôt médecin de l'empereur, en a rapporté une collection d'objets qui, même après celle de la Haye, mérite d'occuper sérieusement. Moins nombreuse, moins variée, moins complète sous beaucoup de rapports, sous d'autres elle lui est supérieure, ne serait-ce que par les bronzes anciens et par les vieux ivoires. Il n'y en a pas en grande quantité, mais les échantillons que M. Siéboldt possède sont d'une qualité sans prix. Rien n'est plus fantastique et en même temps d'un goût plus précieux que ces flambeaux de bronze formés de cigognes debout sur une tortue, contournant leur cou démesuré pour couper du bec une fleur de roseau. Des yaks au galop portant un paysan ahuri, des vases gravés comme des pierres fines, des gardes de poignards, ouvragées comme par un Benvenuto Cellini à bouton de jade ; des bijoux, véritables merveilles d'art en bronze noir relevé d'ornements d'or, comme les bronzes dits de Tonquin, sont précieusement couchés dans des boîtes vitrées qui permettent de les voir^ mais prudemment ne les laissent
pas toucher aux visiteurs. A côté de ces fantaisies violentes, ce peuple baroque, qui a l'air démarcher sur les mains et de faire la roue à chaque pas, sait, quand il le veut, imiter la nature jusqu'à l'illusion; les vieux ivoires figurent, pour la plupart, des animaux pris sur le fait et dans l'exercice de leurs habitudes les plus familières; ce sont des coqs, des tigres, des buffles, des lapins blancs; c'est étudié plume à plume, poil à poil . c'est étourdissant de vérité, d'exactitude: c'est comme une seconde création refaite par l'homme. Il n'y a pas un sculpteur de Dieppe qui ne se pendit de désespoir en voyant ces chefs-d'œuvre extraordinaires. Au reste, ils sont rares aujourd'hui , même au Japon, et à grande somme on ne pourrait s'en procurer.
Au musée d'anatomie (vous voyez que Leyde ne manque pas de musées de^ toutes sortes), j'ai rapidement vu la collection de crânes humains qui contient toutes les races et leurs principales variétés; mais je m'étais attardé en assistant dans une salle voisine, et grâce à l'obligeance, des opérateurs^ à l'autopsie d'un pauvre diable qui était mort l'avant, veille de la petite vérole; je ne vous ferai aucune description pour n'être pas désagréable à la délica-
i:iV HOLLANDE 103
tesse de vos nerfs, mais c'est à mon vif regret, car je ne connais rien de plus beau que l'étude in anima vili de cette magnifique machine qui est le corps humain. J'ai donc eu à peine le temps de parcourir les galeries, mais cependant j'ai pu apercevoir deux objets qui veulent qu'on en parle. Ce sont simplement deux têtes coupées conservées dans un bocal plein d'esprit-de-vin. La première appartenait jadis à un homme de la côte de Coromandel, un Zingar sans doute. Cette tête est d'une beauté admirable, couverte d'une longue chevelure si noire qu'elle en est bleue, ornée d'un front intelligent où se dessinent deux larges sourcils abritant un œil profond qui devait regarder loin et ferme lorsqu'il vivait; le nez est droit et mince: il s'abat sur une moustache très-longue dont les poils séparés laissent voir la bouche ouverte et les dents qui mordent la lèvre inférieure, épaisse et sensuelle; le menton, carré^ s'harmonise bien avec les pommettes aplaties; c'est le plus beau chef de saint Jean-Baptiste que jamais j'aie vu : Salomé aurait hésité. Cette tête se trouve au musée par suite d'une gracieuseté d'un capitaine hollandais. Ce brave homme était en relâche; le Zingar mourut; le capitaine acheta le corps, mit la
tête dans une dame-jeanne de tafia et, revenu à Leyde, en fit honnêtement hommage à sa patrie. Son pendant est d'une grâce moins plastique; il grimaça autrefois sur les épaules d'un Namaquois qui fut pendu au Gap de Bonne-Espérance pour avoir commandé quelques-uns de ses amis qui ne respectaient pas suflîsamment la propriété. Jamais figure entrevue dans les rêves désordonnés d'un cauchemar, jamais guivre, jamais gorgone, jamais vampire, jamais face de coquin branché à dix pieds de terre avec un corbeau qui croasse sur son crâne, jamais idole des îles Sandwich ne fut plus lippue, plus hideuse, plus sinistre, plus épouvantable à voir que cette tête formidable nageant dans son liquide transparent et jaunâtre. Une mousse de corruption flotte vaguement autour de ses babines froncées, ses oreilles sont larges et écailleuses comme des huîtres fermées, un poil rare et grisonnant court sur sa peau plus ridée qu'une pomme de reinette centenaire; son front fuit et semble se prolonger par derrière jusqu'à son cou, qui n'est plus qu'un moignon livide; son nez aplati, ses lèvres épaisses comme les rebords d'un vase et collées contre les parois de verre, donnent à tous les traits un air
épaté et une mollesse repoussante. Jadis ce visage était. noir, naturellement, puisqu'il appartenait à un nègre; il a déteint dans l'alcool, aujourd'hui il est vert-chou : c'est à en rêver.
Ces monstres, les idoles hindoues, les fantaisies japonaises, les squelettes, les vautours empaillés, les dieux égyptiens me martelaient un peu le cerveau, je l'avoue sans honte; pour me reposer et me remettre dans mon assiette, je voulus aller voir le quartier de Rapembourg, oii les Elzévirs eurent leur imprimerie. C'est l'aimable et pompeux Parival qui me servait encore de guide : (( Or, dit-il, notre académie a ses auditoires séparés, pour chaque faculté, et dans la grande cour, du côté du nord, est l'imprimerie de M. Jean Elzévier, tant renommée par toute la chrétienté pour son beau caractère, et qui met derrière elle les plus glorieuses de ce siècle et des précédents. Elle est bâtie sur le Rapembourg, non-seulement la plus belle rue de la ville, mais de tout le pays. Il passe au milieu un canal fort large, et des deux costés des grands arbres plantés depuis un bout jusqu'à l'autre, qui rendent un très-agréable ombrage et un promenoir délicieux. )) Hélas! je ne vis rien que deux grandes places bordant un canal
lOu EN HOLLANDE
et que maintenant on appelle la Ruine. En 1807, un bâtiment chargé de poudre de guerre était amarré contre le quai, il fit explosion et renversa les quartiers environnants; La maison des Elzévirs disparut. Ce fut un réel chagrin pour moi ; car j'aurai s aimé à voir le lieu d'où sont sortis tant de chefs-d'œuvre typographiques d'un prix inestimable et qui maintenant n'apparaissent plus que portant ces marques chères aux bibliophiles, et par lesquelles un volume acquiert une valeur extrême : Ex museo Caroli Nodier; Un livre est un ami qui ne change jamais, Piccérécourt ; l'ancre aldine et 1'^ de Renouard ; ou entln d'une grosse et ronde écriture, ces mots qui sont le vrai signe de noblesse pour un livre : Collationné, complet, J. /. de Bure l'aîné c, d, m, m. J'essayai de me consoler en relisant la lettre suivante que Balzac, l'épistolier, écrivait, à grand renfort de phébùs, aux célèbres éditeurs, qui sont moins une famille qu'une dynastie :
«Messieurs,
» Je vous suis obligé à peut-être plus que vous ne pensez. Le droit de bourgeoisie romaine étoit quel-
que chose de moins que la faveur que vous m'avez faite : car que croyez -vous que ce soit d'être mis au nombre de vos auteurs? C'est avoir rang parmi les consuls et les sénateurs de Rome ; c'est être mêlé parmi les Gicéron et les Salluste. Quelle gloire de pouvoir dire : Je fais partie de cette république immortelle ! J'ai été vu dans cette société de demidieux! En effet, nous habitons tous Leyde sous un même toit. De votre grâce, je suis tantôt vis-à-vis de Pline, tantôt à côté de Sénèque, quelquefois au dessus de Tacite ou de Tite-Live; et quoique j'y tienne peu de place, aussi bien qu'eux, je ne laisse pas que d'y être fort à mon aise et de m'y plaire en si bonne compagnie. Pour le moins, j'y suis tout entier, encore que je sois à l'étroit. Homère, notre patriarche, a bien été plus pressé que moi, et celui qui le logea dans une coque de noix était encore meilleur ménager de la matière dont il bâtissoit. L'art s'étend et se resserre avec une égale louange de l'artisan. Il y a eu des ouvriers que les pyramides et les colosses ont mis en réputation. Il y en a qui se sont rendus célèbres par des bagues et par des cachets. L'histoire ne parle-t-elle pas avec estime d'un chariot à quatre chevaux qu'une mouche
'lOS Kiv HOLLANDE
couvroit de ses ailes? Puisque cela est, et que la perfection des ouvrages se trouve plutôt dans le bon usage de l'étoffe que dans la profusion, je n'ai garde de me plaindre que vous m'avez mis en pelit volume, et pour n'être pas in-folio, je n'en suis pas moins, messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
)) Balzac. »
Mais j'avoue que ce pathos n'eut pas le don de me divertir.
J'allai visiter l'église, autrefois dédiée à saint Pierre, et aujourd'hui consacrée au culte réformé. Elle est fort belle et de la bonne époque duxiv^ siècle. Extérieurement, elle est pressée de maisons qui cependant laissent apercevoir son entrée principale, énorme pinacle escorté de deux frêles et élégantes tourelles qui élèvent haut leur toiture pointue. Intérieurement, elle est badigeonnée de frais, à Pexception de la voûte, composée d'un vaste vaisseau de charpente qui a des tons bruns presque noirs. Elle a un transept, un chœur avec une galerie semicirculaire et une grande nef accompagnée, sur chaque côté, par deux nefs latérales. Elle contient le
tombeau monumental d'un certain Jean Kerchove, représenté en marbre couché sur son sépulcre ; la sculpture n'est pas mauvaise; elle est signée : Verhulst, 1663. Ce qui m'a frappé dans cette statue, c'est que la tête à longs cheveux, fortement modelée et bien accentuée, a quelque rapport avec celle de Molière. Plus loin est le monument élevé à Boerhaave. C'est noir et blanc et d'une médiocrité absolue.
J'ai parcouru la ville, j'ai admiré ses quais, ses promenades, ses canaux et ses jolies maisons en briques, dont les pignons à redans s'élèvent comme les hauts degrésd'un escalier triangulaire. Tout cela est tranquille et peut-être un peu trop solitaire; puis, je suis rentré à mon auberge, et comme j'allais me mettre à vous écrire ces notes rapides, j'ai entendu un tumulte de rires et d'éclats de voix qui bruissait dans la rue. Surpris que des Hollandais, ces hommes si doux, si réservés et d'apparence si triste^, pussent s'amuser avec tant de fracas, je me suis avancé et j'ai vu des étudiants qui jouaient en se poursuivant dans la rue. On regardait sans trop s'émouvoir, car Leyde possède une des trois universités de la Hollande, les deux autres sont à Groningue et à Utrecht.
Hollande. — • Politesse. — Haarlem. — Tête de Pont.—- Tulipes. — Musée moderne. — Cathédrale. — Boucherie. — Hôtel de Ville. — Le signe des naissances. — Le lac de Haarlem . — A Amsterdam.
18 Février.
Je voudrais en vain le cacher, cher ami^ je suis amoureux de la Hollande ; il n'y a rien en Europe de plus charmant que ses larges paysages, uniformes peut-être au premier aspect^ mais pleins, pour l'observateur, d'une variété sans cesse renouvelée et toujours souriante. De Leyde à Haarlem, le chemin de fer parcourt des prairies vertes comme le printemps , plates, s'étendant à l'infini sous le regard, et montrant aux yeux mille chaumières enviables, n y a beaucoup de ces cottages devant lesquels j'ai poussé l'exclamation familière aux voyageurs : Je voudrais vivre là ! Quelle étrange et perpétuelle contradiction de l'esprit I Quand la vapeur vous emporte à grand fracas, rapide comme le vent et forte comme la mer, on pense au repos dans une
EN HOLLANDE iil
maison tranquille, auprès d'un petit jardin, avec les livres aimés, le soleil à la fenêtre et la porte fermée pour tous, excepté pour ceux qui savent dire : Sésame, ouvre-toi ! Puis, lorsqu'on est dans cette maison, dans ce repos, dans ce bien- être de l'âme et du corps, le rêve vient et nous montre les pays inconnus, les vaisseaux à larges voiles voguant sur les océans bleus, les longues caravanes traversant le désert, les gîtes imprévus^ et, chaque soir, la route inachevée qu'on recommence le lendemain. J'ai souvent cru que c'étaient les promesses de la vie future ou les réminiscences indécises des existences premières qui, formulées ainsi par ces vagues aspirations, nous font inquiets et nous poussent à tra- ^ vers le voyage.
Ici^ du moins, il n'y a pas de dromadaires aux yeux tristes ni de campement sous les étoiles ; nous sommes dans un pays aussi civilisé que possible ; les auberges sont bonnes et les wagons du chemin de fer d'un confortable qui n'a rien à envier aux autres nations. Dans certaines caisses de pre mière classe on peut fumer : une inscription vous l'apprend; à côté de chaque voyageur, près de la glace, on a disposé une petite boîte carrée en cui-
11 â EN HOLLANDE
vre, solidement fixée, et qui est destinée à recevoir la cendre des cigares; les wagons, doublés pour la plupart en beau velours d'Utrecht rouge, sont larges et capitonnés d'importance ; de grosses cordes de soie très-artistement tressées et rappelant le travail des Orientaux, qui excellent en ce genre, forment les brassières. En me promenant, j'ai déjà remarqué à des voitures campagnardes des rênes ainsi cordelées,en même temps solides et flexibles comme il convient. C'est sans doute à leurs relations japonaises que les Hollandais doivent l'art de ces élégantes corderies.
L'observation que j'ai faite à Roosenwaal pour les douaniers n'a point été démentie depuis; la politesse, l'empressement même de tous les employés, à la poste, aux musées, aux chemins de fer, paraissent extraordinaires, surtout pour nous qui n'y sommes point trop accoutumés, comme vous le savez. Dans les hôtels, les garçons qui vous servent et qui parlent souvent un français à faire dresser Lhomond dans sa tombe, ne vous offrent jamais rien sans dire : S'il vous plaît, qu'ils prononcent volontiers : siviplé. A Amsterdam , d'où je vous écris maintenant, il y en a un qui a renchéri encore
EN HOLLANDE i13
sur les autres; à table, il m'offrait des légumes et me dit avec un sourire engageant : Excusez-moi de haricolles ! La transition m'emmènerait trop loin, car nous ne sommes pas encore à Amsterdam; arrêtons-nous à Haarlem avec le chemin de fer.
La ville est petite, bâtie sur le modèle de ses sœurs plus grandes : rues bordées de constructions en briques lavées, peintes, rechampies de blanc; canaux enfermés entre des quais plantés d'arbres et où passent des bateaux au ventre rebondi. Beaucoup de maisons, qui sont vieilles et d'une époque déjà respectable, paraissent bâties d'hier, grâce aux soins méticuleux dont elles sont l'objet. Elles sembleraient presque neuves si leurs pignons ne s'avançaient quelquefois un peu trop pour voir ce qui se passe dans la rue, et si la date de leur fondation ne se lisait sur le linteau de la porte: 1617, 1620, 1683. J'ai traversé un vieux quartier qui va vers la porte de TEst. C'est là qu'habitent les pauvres, dans de petites maisons, toutes pareilles, et qui forment une rue entière; ils sont logés là gratuitement; une femme charitable a fait ce legs en 1617 aux malheureux de Haarlem ; les fenêtres sont encore garnies de vitres étroites serties dans des croisillons de
114 1<:N FIOLLANDE
pioaib; c'est bien la vieille maison telle que nous nous la figurons, avec ses couloirs étroits, ses escaliers tournants, ses plafonds à poutres saillantes et ses croisées en guillotine, près desquelles verdoie un pot de basilic; c'est la maison peinte par Ostade, par Téniers, et où Rembrandt fait glisser le rayon de soleil qui éclaire la mère allaitant son enfant. Au bout de cette rue, tout aussi soignée que si elle était habitée par des millionnaires^ je me trouve sur les bords d'un canal qui jadis servait de fossé à la ville lorsqu'elle était fortifiée. On démolit les remparts aujourd'hui; il n'en reste plus qu'une demi-tour fort insignifiante et un curieux bastion qui a dû servir de tête de pont. Il est carré à sa base, portant quatre échauguettes (une à chaque angle) en nid d'aronde, coiffées en éteignoir, et reliées les unes aux autres par une galerie à mâchicoulis dont on a bloqué les ouvertures avec du mortier. Il est surmonté d'une grosse tourelle, forte et résistante, en apparence du moins, que termine un haut toit pointu. L'ensemble est plaisant à l'œil, brique et ardoise ; le soleil qui frisait dessus en dessinait nettement les lignes et en faisait ressortir la pureté. L'intérieur est une voûte à nervures, à re-
EN IlOLLANHE 1 1 O
tombées d'arcs, à pendentifs de bon style; les baies où jouaient les bras du pont-levis, les rainures de la herse se voient encore. Un pont de bois dormant enjambe le canal et conduit au quartier habité par les marchands de fleurs; vous savez avec quel emportement les Hollandais aimèrent les tulipes : ce fut de la folie furieuse. L'oignon Y amiral Lieksens valait 4,400 florins; le semper augustus^ 2,000. Un jour, de ce dernier il ne resta plus que deux exemplaires, l'un à Haarlem, l'autre à Amsterdam ; on offrit pour l'un 4,600 florins et une voiture attelée de deux chevaux frisons harnachés; pour l'autre, on offrit douze arpents de terre, et l'on ne put les obtenir. Vous avez lu dans tous les ana l'histoire de ce marin qui, fatigué d'attendre chez son armateur et voyant des oignons sur une planche^ s'imagina de déjeuner pour tuer le temps; il tira un morceau de pain de sa poche, prit un oignon, mordit dedans, le trouva amer, le jeta, en prit un autre et ainsi de suite pendant onze fois. L'armateur intervint trop tard et chassa à coups de trique le matelot dont le repas frugal lui coûtait plus de trente mille florins. Un déjeuner de Gléopâtre! Le malotru avait assaisonné son pain sec avec onze oignons uniques.
il 6 EN HOLLANDE
Une assez agréable route m'a conduit jusqu'au palais habité par le roi lorsqu'il vient à Haarlem. C'est un palais comme tous les palais ; il fut bâti par le banquier Hope et fait face à une immense pelouse entourée de hêtres, sur laquelle des daims se promènent en paissant. Il contient une collection de tableaux modernes qui est presque aussi mauvaise que notre musée du Luxembourg^ dont elle est l'équivalent.
Dans le nôtre, il y a peu de choses, trois ou quatre paysages au plus; ici, il n'y a rien. Un monsieur Navez, quel nom prédestiné et qui est digne de lui être un surnom I se signale par deux immenses toiles, genre noble, qui représentent Elie ressuscitant le fis de la Sunamite^ et la Rencontre d'Isaac et de Rébecca, C'est à en rire pour le reste de sa vie, et quand on a vu cet Isaac blond, frisé, potelé, rose et frais, vêtu d'un simple caleçon, portant sa houlette et regardant avec admiration une Rébecca habillée en singe de foire, on n'a plus le droit de se plaindre de l'existence. Une Toilette de Psyché^ par M. Paelinck, m'a beaucoup réjoui aussi; c'est à dégoûter pour toujours de l'antiquité, puisqu'on peut la comprendre et la traduire ainsi. La
meilleure toile est la Bataille de Waterloo , par M. Pienemann ; on y voit, du moins, quelques portraits curieux , et ce n'est pas , en somme , moins mauvais que toutes les batailles qui encombrent le musée de Versailles; seulement, M. Pienemann s'est beaucoup trop inspiré, comme composition générale, de la Bataille d'Austerlitz de Gérard.
Je suis rentré dans la ville. La cathédrale est d'un grand style : une nef, une galerie à chaque bas-côté et un transept ; la voûte en bois est d'un agençement fort précieux, simulant les nervures, les coupoles renversées et les pendentifs de la maçonnerie; au-dessus du transept, elle est fond blanc égayé de fleurs rouges et de feuillages verts. Elle porte deux dates, 1530, 1332, sans doute celles de sa restauration. Dans la muraille, badigeonnée à grand lait de chaux, je n'ai pas besoin de vous le dire, on montre encore un boulet avec le millésime <*577 ; c'est un souvenir du siège soutenu contre les / Espagnols. Le chœur est séparé de la nef par une grille en cuivre et par des balustrades en bois d'un | travail précieux et réellement d'orfèvrerie ; toutes ? sortes de figures, jusqu'à des chiens habillés et portant des rats dans leurs capuchons, grimacent dans.
les cartouches entourés de rinceaux; malheureusement, une affreuse peinture jaunâtre déshonore toutes ces curiosités. Les orgues de Haarlem ont une réputation européenne que semblent bien mériter leurs dimensions considérables, et que je ne leur contesterai point, car je ne les ai pas entendues Au-dessous d'elles, et en guise d'autel, s'élève un groupe de trois femmes allégoriques en marbre blanc, d'un bon aspect, d'une sculpture savante, quoique un peu amollie par les afféteries du dix-huitième siècle, et qui est signée Xavery, 1731. Près de la chaire s'alignent des bancs symétriquement rangés, couverts en crin noir, et portant à leur extrémité un bec de gaz, qu'on allume pendant les services du soir. Le gaz dans une église, c'est un peu le diable dans un bénitier.
Sur la place oii se dresse la cathédrale, entourée, selon l'habitude du moyen âge, par de basses maisons qu'elle domine de sa vaste tour où sonne un
i. « Cet orgue est un superbe et excellent instrument de soixante-huit registres : tout est en étain ; le bois ne dure pas dans ce pays humide, » dit le père de Wolfgang dans sa trèscurieuse correspondance publiée par M. Goschler. Voir Mozart, Vie d'un artiste chrétien au dix-huitième siècle, etc., par Goschler. Paris, 1857, p. 32.
carillon, je vois la statue élevée à Laurent Koster, que les Hollandais proclament opiniâtrément l'inventeur de l'imprimerie avant Gutenberg; une inscription malmène fort ceux qui oseraient en douter. Si les Hollandais ont raison, ce serait donc toujours l'histoire de Christophe Colomb, l'éternel Sic vos non nobis dont sont faites les annales de l'humanité! En face de la statue s'étend l'hôtel de ville, qui est une belle vieille maison en briques, innocemment crénelée, précédée d'un avant-corps ajouté après coup avec la date de 1663 et la devise à écouter : Vicit vim virtusf A droite de la statue de Koster et tout proche de la cathédrale , s'élève un de ces monuments singuliers, dans le genre de l'hôtel de ville de Leyde, et qui offrent comme une aberration du goût espagnol mêlée à quelque chose d'exotique et d'indien. Ça a l'air fait à l'emportepièce dans d'immenses feuilles de papier rouge et blanc. Un énorme pinacle sur la façade, un pinacle moins grand sur les deux faces latérales, pointus tous les trois, anguleux, chargés de petits obélisques, de petits éteignoirs; puis une frise ornée de têtes de bœufs et de béliers. C'est papillotant à l'œil, malgré une certaine lourdeur essentielle qu'on ne
sait trop définir. Autrefois c'était la boucherie, aujourd'hui c'est l'hôtel des ventes publiques.
En rôdant par les rues, en béant aux corneilles, en m'arrêtant pour voir un bateau filer dans un canal, ou passer une fille frisonne coiffée de ses ornements d'or, j'aperçus sur une porte une sorte de large pelote en soie rose enrichie de dentelles. J'allai vite aux renseignements et j'appris qu'à Haarlem, lorsqu'une femme vient d'accoucher, on l'apprend aux passants en mettant sur la porte cet objet dont le nom hollandais, impossible à retenir, à prononcer et même à écrire, signifie : preuve de naissance. Il est rose pour les filles et bleu pour les garçons. Ce bizarre usage fut introduit ici, dit-on, du temps des Espagnols. Quand le signe de naissance était sur une porte, les créanciers devaient respecter pendant neuf jours le mari de l'accouchée. Quel admirable moyen pour augmenter la population !
J'ai repris le chemin de fer. Le rail-way court sur une digue qui, d'un côté, est battue par les lames du détroit de l'Y, et de l'autre borde une immense prairie veloutée, sombre et s'étendant à perte de vue. C'est l'ancienne mer de Haarlem^ aujourd'hui desséchée, cultivée; jadis le centre de cette plaide
EN HOLLANDE i 21
était un marais auquel une violente inondation survenue à la fin du seizième siècle réunit quatre lacs voisins; les terrains adjacents furent engloutis avec les villages qui les couvraient et la mer de Haarlem fut formée, une mer de onze lieues de circonférence. En 1839, les États généraux décidèrent le dessèchement de ce lac immense; des canaux furent creusés qui le mirent en communication avec les écluses de Katvyck, trois machines à vapeur furent construites sur des emplacements désignés à l'avance, et, ces préparatifs une fois faits, on se mit à l'œuvre, dix ans après le vote des chambres^, en 1 849. Cinq années suffirent pour pousser cette mer dans l'Océan et pour donner à l'agriculture une terre merveilleuse où les prairies verdissent comme par enchantement^ où des villages apparaissent au lointain, où des maisons de campagne commencent à s'entourer d'arbres^ où les troupeaux marchent par centaines : c'est un miracle! Que deviennent les travaux d'Hercule? que pensez-vous de ce petit peuple qui a tiré sa patrie du fond de la mer et qui rejette la mer hors de son sein quand cela lui plaît? Il n'en est pas plus fier et il pense modestement à dessécher le Zuyderzée, Nous devrions bien tâcher
d'imiter ses grandeurs, nous qui sommes la nation la plus injustement vaniteuse du monde et qui avons en France, selon les rapports officiels, neuf millions deux cent quatre-vingt-cinq mille quatre cent trente et un hectares de terres improductives; nous qui avons six cent mille hectares de marécages et qui n'avons pas encore trouvé le moyen de nous mettre à l'abri des inondations
Nous entrons à Amsterdam, la grande cité bâtie sur pilotis, la Venise du nord^ comme disent les gens à belles manières. Je la traverse en voiture pour me rendre à l'hôtel du vieux Doëlen ; ce que j'en vois me rappelle le Marché aux herbes de Metzu qui est au Louvre; en passant sur le quai j'aperçois une flottille de bateaux pêcheurs qui voguent vers le Zuyderzée, avec leurs voiles rouges brillant au soleil et déjà bleuies par le brouillard de la mer.
1. « La superficie du sol marécageux de la France est évaluée approximativement à six cent mille hectares, » dit M. Casabianca dans son rapport sur le Gode rural. Voir le Moniteur à\x 25 août 1857.
Amsterdam. — Marché aux herbes de Metzu. — Le Pnlais. — Quos ego ! — Le Dam. — Armée,- — Ne contempseris, — La nouvelle Église. — Ruyter. — L'ancienne Eglise. — Vitraux. — La fête des Cloches. — Jardin zoologique. — Les Juifs, — La Coupe des Diamants.
19 Février.
J'ai couru aujourd'hui dans Amsterdam, et cette visite a confirmé ma première impression ; c'est bien la ville représentée dans le Marché aux Herbes^ elle n'a pas changé ; des maisons en briques, des fenêtres peintes en noir, un haut pignon orné au sommet d'une poulie abritée sous un petit appentis en bois peint, des canaux bordés d'arbres où passent des barques sans voiies, des échoppes où sont étalés des légumes; des gens affairés qui vont, viennent, se hâtent et ne se retournent pas ; une ville populeuse et pleine, une vraie capitale commerciale, en un mot. Le dieu Mercure semble cependant l'avoir délaissée ; il a touché de son caducée fécondant la jeune Rotterdam qui maintenant, et
chaque jour de plus en plus, appelle et retient le commerce de la Hollande ; la facilité des arrivages, je ne sais quel esprit plus moderne et plus hardi, y attirent le vrai et respectable négoce, pour ne laisser à Amsterdam que l'agiotage et le jeu de Bourse. Ceux de Rotterdam parlent de leurs rivaux avec un certain mépris : ce sont des tailleurs de coupons, disent-ils. Cela peut être exact, je les crois sur parole, mais ce n'est pas à un voyageur qui passe, aime les paysages et regarde amoureusement les tableaux^ à décider si grave et si grosse question.
C'est jour de liesse aujourd'hui pour la Hollande, à propos de la fête, de l'anniversaire de la naissance ou de l'avènement du roi, je ne sais au juste; la ville est pavoisée; les consuls ont hissé leurs pavillons et le drapeau tricolore des Pays-Bas flotte dans l'atmosphère introublée. J'ai visité le musée d'abord et avant toute chose, vous devez vo,us en rapporter à moi; mais je ne veux rien vous en dire encore ; je n'ai fait que l'apercevoir ; j'ai pris langue simplement; mes impressions sont confuses; demain je vous en parlerai en détail, car j'y passerai la journée. Le palais royal, auquel je suis parvenu à travers des rues animées, bruyantes et parcourues par
EN H0LLAND1£ 125
une foule rapide, est un grand quadrilatère bâti en pierres de taille, avec de hauts pilastres corinthiens appliqués à sa façade., un fronton très-embrouillé, trois statues décorant le sommet du tympan et les angles de la corniche, et une coupole en dôme soutenue par des arcades plein-cintre appuyées sur des colonnes ; c'est froid , prétentieux , et, quoi qu'on ait tenté, un peu caserne. Comme presque toute la ville, il est bâti sur pilotis; il en a fallu treize mille neuf cent quatre-vingt-quinze pour soutenir sa masse, une forêt ! c'est là son côté vraiment curieux. Je l'ai visité néanmoins, quoique j'aime peu à me promener au milieu de ces demeures désertes, froides et humides, dans lesquelles plane je ne sais quel fade parfum de fainéantise et de servilité. Ce sont des chambres, des salons, des galeries et encore des galeries, des salons et des chambres. Une haleine glaciale s'abat sur les épaules, à chaque nouvelle porte que l'on ouvre ; quelques rares gardiens errent comme des ombres et récitent aux voyageurs d'aujourd'hui la leçon qu'ils ont psalmodiée aux voyageurs d'hier. C'est l'ancien hôtel de ville; c'est là que se réunissaient les vaillants bourgmestres, pour la plupart publiés à cette heure, qui, s'appuyant
sur le droit et lequité, ont alîranchi leur pays, ont poussé dehors les Espagnols et ont tenu en échec ce qu'on est convenu d'appeler les deux plus grandes nations du monde : l'Angleterre et la France ; ce sont eux, quand Louis XIV s'écriait : Quos ego! qui avaient le droit de répondre :
Maturate fugam, regique haec dicile vestro: Non ilîi imperium pelagi I
Qu'y ai-je vu? je ne me le rappelle pas trop. Qui a parcouru un palais les connaît tous. Essayons cependant de me souvenir 1 A tout seigneur, tout honneur : la chambre du roi ! Elle en dit philosophiquement plus long que bien des livres, car elle a conservé l'ameublement empire qui l'ornait au commencement de ce siècle, alors qu'un parvenu couronné couchait dans ce lit à bateau, tout brillanté de rinceaux de cuivre doré. C'est la même tenture en soie jaune plissée, ce sont les mêmes fauteuils, c'est le même tapis. Le dessus de la cheminée est curieux par le tableau qu'il contient, toile importante de Nicolas de Helde Stokade , représentant le Marché aux blés en Égypte sous l'administration de Joseph. Ce Joseph passe encore aujourd'hui pour un
modèle de timidité et de vertu, et cependant c'est par sa rouerie, passez-moi le mot, que, pendant les années de disette, les Pharaons s'emparèrent successivement des biens meubles d'abord, ensuite des terres et enfin de la liberté de leurs peuples ; ce petit manège est assez habile pour un innocent. Peu importent l'histoire et ses appréciations ; le tableau n'est pas manvais, vif en couleur, mais il aurait besoin d'être mieux éclairé pour être vu dans ses détails. Aux murs d'un salon voisin, je vois un M. C, Bentatiis refusant les présents des Samnites, peint par Govert Flink, dans ce haut style de fantaisie orientale que Rembrandt avait mis à la mode en Hollande; c'est assez bon; seulement les ambassadeurs samnites sont habillés en Turcs du temps de Soliman le Magnifique, et Curius Dentatus ressemble à un. vieux juif qui tient une bourse; à part cet anachronisme de pittoresque, cela ne manque pas de tournure; les hommes sont fièrement campés et le coloris est plaisant; en pendant, je regarde un Fahricius dans le camp de Pyrrhus ^pciv Ferdinand Bol^ qui est d'un mélodramatique outré et en dehors de toute proportion. En me penchant du haut d'une balustrade, je puis apercevoir le vesti-
bule OÙ descend l'escalier spécialement réservé au roi; c'est l'ancien tribunal de la ville. Une frise de marbre soutenue par quatre cariatides^ abrite trois bas-reliefs très-saillants représentant : Brutus faisant décapiter ses fils ; le Jugement de Salomon et un troisième sujet que je ne puis définir : ce que je réussis à distinguer, aussi mal commodément placé que je suis, me laisse croire que cette sculpture, un peu violente, a de bonnes qualités de modelé et de mouvement. La salle du trône est une salle sans grandeur et sans caractère ; au fond, sous un dais, le fauteuil orné des armes des Pays-Bas et de leur vieille devise : maintiendrai j au plafond, le nom des provinces qui composent le royaume; dans une armoire vitrée, quelques pennons usés, fanés, réduits en étoupe, jadis conquis pendant les guerres. La galerie de la salle de bal est pavoisée aussi de ces sortes de trophées troués dans des batailles dont nul ne parle plus ; pourquoi ne pas brûler ces loques inutiles qui ne servent qu'à entretenir des animosités regrettables et dont les peuples ont fait j ustice depuis longtemps? Cette salle où l'on danse, et qui ne devrai point être affligée de semblables oripeaux, est ornée
en outre de lustres et de girandoles, sujet-empire, à cercles de cuivre^ à paillons de cristal, que désavouerait la dernière guinguette des environs de Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a là beaucoup de marbre, de pilastres, de cartouches, de statues, de bas-reliefs, enfin tout ce qui constitue l'appareil nécessaire et usité en pareil cas. Cela pouvait être très-beau lorsque c'était un hôtel de ville, lorsque ces grands appartements déserts s'animaient aux libres discussions, lorsque la justice s'y rendait, qu'on y envoyait des ordres par delà les océans; mais maintenant, déshabité et refroidi par la solitude, c'est triste et navrant à par- . courir.
Je suis monté sur le dôme pour voir la ville. Au-dessous de moi s'arrondit la place du Dam, au milieu de laquelle s'élève un petit monument en granit gris que je ne m'attendais guère à voir là, car il est commémoratif de la guerre soutenue en 1832 par la Hollande contre les Belges. Si la Hollande célèbre sa défaite par de telles architectures^ que fera donc la Belgique afin d'honorer son triomphe? Il me semble que, pour être dans la vérité, ce monument devrait être expiatoire. A cause de cette fête
i30 F':n hollande
royale dont je vous ai parlé en commençant ma lettre, la place est pleine de troupes qui évoluiionnent au battement des tambours et aux fanfares des clairons; il y a presque autant de soldats que dans les pantomimes de Franconi. Ne riez pasj'en ai été touché. Un peuple qui, à notre époque, après le vertige dont l'Europe a été saisie récemment^ a le courage de n'avoir qu'une armée absolument inutile, est un peuple sage, sérieux, et qu'il faut respecter. Il y a peu de soldats en Hollande, c'est vrai; mais il n'y a pas un pouce de terrain qui ne soit cultivé, mais les villes s'épanouissent en réel commerce, mais on va aux Indes, on a des colonies immenses, on a fait des prairies avec une mer, on va conduire l'Océan à la Haye, on travaille, on élève ses enfants et l'on meurt après avoir bien mérité de la vie. La France a quatre ou cinq cent mille hommes sous les armes, soit; mais l'Algérie, à l'heure où j'écris, après trente ans de possession, n'a pas encore un kilomètre de chemin de fer. Ces quelques compagnies en uniforme que, de si haut, je voyais manœuvrer, m'ont ému plus que n'aurait fait le spectacle de dix armées rangées en bataille.
Sur la place descendent les marches de la Bourse,
EN HOLLANDE 1 .'il
précédée (l'un portique d'ordre ionique; la nôtre est corinthienne ou fait semblant; le Veau d'Or n'est pas mal logé à notre époque, et Moïse aurait peutêtre quelques raisons de redescendre de la montagne. Des toits rouges, des cheminées qui fument, de hauts clochers pleins de sonneries, des canaux dont l'eau paraît dormir, les mâts des navires qui, dans la brume transparente, s'élèvent comme une forêt ébranchée, le détroit de l'Y, et tout à l'horizon, à peine visible à travers un brouillard de couleur rousse, le Zuyderzée; dans une prairie un canal s'allonge à perte de vue sous le soleil, et ressemble à une route bleue damasquinée d'argent.
Près du palais s'ouvre, non point le portail, mais la porte de la nouvelle église (Niewe-Kerke) ; c'est son nom actuel et je ne sais à qui elle était dédiée jadis; elle a chœur, transept et deux bas-côtés ; elle est badigeonnée à frais, cela va de soi; la retombée des arcs de la voûte médiale du transept est soutenue par des amours boulFis, peints à neuf et qui se penchent en avant comme s'ils voulaient cracher sur les fidèles. C'est là qu'est ensépulturé l'amiral Ruyter, qui sincèrement fut un très-grand homme. Son tombeau est lourde, d'un style qui rappelle cet
insupportable cavalier Bernin qui a perdu Saint-' Pierre de Rome avec ses œuvres; cet artiste fut le Jordaens de la sculpture; de pareilles mollesses sans la couleur qui peut^ au besoin, les excuser, jugez de ce que ça doit être. Je ne vous parlerai donc pas de la grosse Renommée ventrue qui sonne de la trompette, ni des Génies éplorés qui crèvent de gras-fondu, ni des Tritons qui soufflent dans leurs conques et qui cependant sont très-habilement enguirlandés de plantes et de coquilles marines; mais je vous dirai que Ruyter^ vêtu de son armure, tête nue et le bâton de commandement à la main, dort sur sa tombe les yeux clos et les sourcils froncés encore. Si j'ea crois ses portraits peints (et ils sont nombreux en Hollande), il doit être fort ressemblant; son front très-large et aplati sur sa façade, son nez carré, ses lèvres épaisses, son menton accusé, ses joues puissantes, quoique amollies par l'âge et l'obésité, donnent à sa physionomie une expression peu commune de fermeté et .de volonté implacables. Cet homme devait avoir l'entêtement da devoir et de la droiture.
De la nouvelle église à l'ancienne église (Oude- Kerke), il n'y a que quelques rues, quelques canaux.
ExN HOLLANDE 133
quelques ponts; cela fut vite franchi. En passant par la maison du gardien, maison proprette à corridors garnis de carreaux blancs de faïence, j'arrivai dans une belle nef qui date évidemment du douzième siècle ; l'ogive est ferme et en lancette ; une galerie à contre-arcatures la surmonte ; l'église est droite, sans transept; il n'y a latéralement qu'un seul bascôté et quelques chapelles; elle menace ruine et s'écroulerait vite, sans doute, si elle n'était soutenue par de fortes poutres qui traversent le vaisseau et prennent leur point d'appui contre les pendentifs au-dessus des piliers; des clefs de fer consolident aussi les murailles qu'éclairent, le soir, des candélabres allumés au gaz, comme dans la cathédrale de Haarlem. Sur des vitraux brillent en transparence de grandes peintures et les armes des bourgmestres. Il y aurait, je crois, un grand parti à tirer du vitrail dans l'architecture moderne ; la facilité que l'on a maintenant de couler le verre par vastes plaques, les fours à cuisson que l'on peut faire bâtir de toute proportion, permettent de donner à ce genre de peinture des dimensions que l'insuffisance des moyens industriels lui interdisait autrefois. Nul tableau, de quelque façon qu'il soit éclairé, n'aura
134 EN IIOLLAM)i:
jamais la vigueur des tons que Ton admire dans les verrières. L'avenir, qui certainement ne tardera pas à formuler une nouvelle architecture, trouvera là, je n'en doute pas, un de ses meilleurs et un de ses plus sûrs éléments.
Tous les carillons de la ville étaient en danse et jetaient leurs vives chansons dans les airs; du haut des clochers, des voix d'airain, parfois graves comme un mugissement de taureau et parfois claires comme un cri d'alouette, s'appellent, se répondent et sautent allègrement, cadençant leurs mesures et babillant à perdre haleine ; ce sont des cascades de notes cuivrées, de trilles affolées, des fioritures extravagantes, des gammes sonores qui s'élancent sous le ciel, ainsi qu'un concert aérien; on. dirait la fête des cloches.
Savez-vous où j'ai été ensuite, tout en écoutant ces bruits joyeux? je vous le donne en cent! Au jardin zoologique, comme un vrai badaud que je suis. Il est petit, peu ombragé, mais bien distribué. Son entrée n'est pas gratuite, et je n'ai pas regretté le demi-florin que j'ai donné en franchissant le tourniquet. Dans d'étroits enclos où s'élèvent des cabanes, j'ai vu des bisons, des bœufs de l'Inde,
r.N TÎO IRLANDE 435
avec leur bosse graisseuse sur le cou, leur pelage gris de fer et leurs cornes rabattues derrière les oreilles; des buffles au museau noir et humide; des cerfs dont on a scié le bois, par prudence sans doute; des axis mouchetés; des lamas à la mâchoire inférieure si disgracieusement avancée; des yacks aux longs poils et des kangourous au museau pointu. Accroupis derrière les barreaux de leurs cages, trois lions et deux tigres m'ont regardé de leurs yeux jaunes, fixes et pleins d'étincelles; je passe devant des jaguars, des onces, des chacals, un gros ours blanc couché la tête dans un baquet; des perroquets piaillards, dos hoccos, des grues, d'énormes pélicans qui ont poussé à mon aspect un rugissement guttural très-étrange, des outardes et des phénicoptères. Je me suis arrêté près de cygnes noirs qui allongeaient leur cou à travers les grillages pour attraper du bec quelques brins d'herbe verte. Ils se sont mis à chanter; le grincement d'une tabatière déjetée est plus harmonieux que leur rauquement aigu. Au reste, ils n'étaient pas mourants, ils n'étaient pas blancs comme ceux de l'Eurotas, et je n'avais pas le droit d'exiger d'eux une symphonie suprême. J'aurais été heureux ce-
pendant de vérifier l'assertion de l'auteur de la Description des eaux de Chantilly^ qui affirme, de audiiUy que le cygne mâle mourant chante les tons miy fa, et la femelle les tons mi^ re,
La petite rivière de l'Amstel, qui a donné son nom à la ville {Amstel-Dam, digue de VAmstel)^ coule près du quartier juif, que j'allai visiter. Figurez-vous ce que peut être, dans une de ces villes de la Hollande, villes propres, soignées, fourbies et dont on dirait que chaque matin on a fait la toilette, figurez-vous l'effet que produit sur le voyageur une sorte de ghetto boueux, pouilleux, lépreux, une Babylone d'immondices, une Ninive d'ordures et de trognons. C'est là, dans ce quartier traditionnellement spécial, autrefois fermé chaque nuit par de lourdes portes, que vit, grouille et pullule une population en haillons troués, en savates éculées, en chapeaux effondrés ; c'est là que, pour la dernière fois, au milieu du dix-septième siècle, fut vu le Juif errant. Dans les rues puantes, des vendeuses de vieux chiffons étalent leurs sales marchandises à l'odeur fade, des friturières font crier la graisse infecte; sur les portes, des enfants qu'on n'a jamais débarbouillés se roulent pêle-mêle avec des éplu-
EN HOLLANDE i 37
chures de salade et des arêtes de hareng saur; aux fenêtres, le long des perches, pendent et flottent au vent les guenilles rapiécées, les chemises effilochées, les jupons sordides. Il sort de là un nauséabond parfum de vieille crasse doublé d'humidité malsaine. Les mendiants vous y assiègent avec des mines quémandeuses, des yeux de travers, des nez crochus et des barbes grisonnantes qui leur couvrent le menton comme une moisissure de mauvais aloi. Ils croupissent dans leur pourriture, poursuivis par le préjugé qui les pourchasse partout, dans tous les pays du globe, au milieu de toutes les religions, expiation terrible qui ne peut prendre fin, malgré les efforts des hommes sages, et que leur valut le crime d'avoir voulu tuer TEsprit. Et cependant leurs livres ont dit : (( Celui qui tuera Caïn sera puni sept fois comme Gain! )>
Au milieu de ces tanières s'élève un haut bâtiment de bonne mine, à larges fenêtres, où j 'entend ronfler le bruit d'une machine à vapeur. C'est l'établissement où se taillent les diamants; vous savez que c'est ici que sont taillées toutes les belles pierres de l'Europe; j'entrai; les ouvriers sont israélites
pour la plupart, mais c'est entretenu par des Hol-
landais, donc c'est propre! On m'a montré complaisamment et en grand détail la manière de procéder, c'est fort simple.
Le diamant natif, tel qu'il sort des mines, ressemble assez exactement à un morceau terni de gomme arabique; quelquefois on le livre dans cet état à la taille, mais le plus souvent on le coupe. Ainsi que vous le savez, le diamant seul entame le diamant.
J'ai assisté à trois opérations ; toutes trois exigent une longue habitude et une adresse extrême.
Première opération. Coupe. — Sur un court mandrin de bois, on fixe, dans un ciment malléable à la chaleur et très-facilement durci par le refroidissement, la pierre brute ; on étudie et on reconnaît sa veine; puis, à l'aide d'un fragment de diamant tranchant, également assujetti dans la pâte, on appuie avec force sur l'endroit précisément choisi de la pierre qu'on veut couper, en donnant un mouvement de va-et-vient; quand la fente est obtenue, on y introduit la lame d'un couteau très-trempé, on frappe un coup sec dessus et la pierre se sépare en deux fragments.
Seconde opération. Premu^re taille. — Un dia-
mant, fixé comme ci-dessus, est frotté fortement contre un autre diamant également immobilisé de la même manière ; c'est une sorte de polissage qui a besoin, pour être bien exécuté, d'une force considérable. Les mains des ouvriers sont entourées de gants qui ressemblent à de véritables armures. Le travail se fait, dans les deux cas, au-dessus d'une petite boite profonde, afin qu'aucune molécule, si impalpable qu'elle soit, de la poudre de diamant ne soit perdue. Cette première taille se fait en rose ou en brillant, selon le choix des pierres, ou sui* vaut l'indication du contre-maître.
Troisième opération. La taille définitive. — Le diamant coupé et poli est serti dans un œuf de plomb, de façon à ne laisser paraître que la portion qu'on veut tailler; à l'œuf est fixée une tige qu'on saisit dans une pince très-forte manœuvrée comme un étau. On applique la facette du diamant sur une meule de fer plate, qu'une machine à vapeur met en mouvement, qui fait deux mille tours à la minute et qui est enduite de poudre de diamant mêlée avec de l'huile. La pince qui maintient le diamant demeure absolument immobile entre deux pieux de fer, dont l'un s'appuie à sa gauche et l'autre à sa
droite, aux extrémités. On cliarge cette pince avec des poids en plomb, afin d'appuyer plus fortement la pierre contre la meule, et, ainsi , d'accélérer la taille. L'ouvrier qui me donnait ces renseignements en travaillant devant moi est un vieux juif, le plus habile qui soit dans son métier ; sa besogne lui est payée à la tâche, et il gagne facilement deux cent cinquante francs par semaine. C'est lui qui a taillé le fameux Koynor, ce dont il parle avec fierté, et ce qui lui a valu dix mille florins et en outre un beau cadeau de la reine d'Angleterre; à l'Exposition universelle de Paris, en 1855, il a obtenu une grande première médaille d'honneur \
Synagogue. — Léproserie. — Les Lépreux. — Tourelles.— Peine de Mort. — Musée. — Rembrandt : La garde de nuit.— Van der Helst. — Les Frères de Witt, par J. deBaan. — Nomenclature.
20 Février.
Les portes du musée n'étaient pas encore ouvertes; je suis retourné vers le quartier juif, non pas,
l. Voir V Appendice : La Taillerie de diamants.
comme vous pourriez le croire, afin de parcourir de nouveau ses rues malflairantes , mais pour visiter la Jurande synagogue que les Israélites portugais y firent bâtir en 1670. Extérieurement, avec ses murs en briques percés de nombreuses et larges fenêtres, elle ressemble à une de nos fabriques de Normandie; intérieurement, elle a l'air, avec ses bancs alignés, sa chaire peu élevée et sa malpropreté générale, d'une vaste salle d'école primaire. En haut, derrière des grillages, usage importé d'Orient, les femmes se tiennent dans des galeries particulières ; ce gynécée est soutenu de chaque côté par deux énormes colonnes ioniques. Au fond de la salle, une sorte d'armoire monumentale en bois du Brésil, sert de tabernacle pour enfermer les livres de la Loi; du plafond pendent les chaînettes qui supportent quatre énormes lustres flamands à boule de cuivre et à flambeaux contournés. Gela n'a ni la pompe des cathédrales, ni la froideur sèche des temples protestants, ni la gracieuse élégance des mosquées; c'est terne et suranné.
En face de cette synagogue, dont les juifs d'Amsterdam semblent très- fiers, et où, selon la coutume orientale, on demeure la tête couverte, s'ouvre un
i4'2 " KN II o [.LAN ni:
petit portail surmonté des armes de la ville et de deux figurines peinturlurées représentant un mendiant et une mendiante. Je sonnai, on ouvrit, et je me trouvai dans l'ancienne léproserie fondée en 1402, et qui maintenant sert d'asile à des indigents et à quelques fous tranquilles. C'est petit, trèsretiré, et les pauvres ladres d'autrefois devaient y vivre en paix. J'ai vu là, dans les chambres de Fétablisseïnent, un assez curieux tableau (historiquement parlant) de Van Nieuwland; il représente la procession que les lépreux avaient coutume de faire le premier lundi de janvier; on les voit dans de grands traîneaux sans roues, vêtus de manteaux rouges et recueillant sur un plat d'étain les aumônes qu'on leur jette de loin; ils s'avancent en tournant des crécelles dont le bruit avertit de cette contagion qui passe ; le peintre les a représentés bien proprets pour des lépreux, car s'ils étaient en Hollande ce que je les ai encore vus à Damas, ils devaient être horribles. Une toile tout à fait magistrale de Ferdinand Bol montre cinq administrateurs admettant un petit garçon coiffé d'une gourme épaisse : n'est-ce pas ce que les nourrices appellent le chapeau ? Les personnages sont fort bien
EN HOLLANDE i 43
peints, dans la manière un peu froide du maître, mais avec des détails savamment étudiés, des mains merveilleuses et des têtes vivantes qui font penser aux bonnes toiles de Yan Dyck. Le nom des recteurs de l'ancienne léproserie et de l'hospice moderne se lit dans un coin sur une belle pancarte de satin; le premier est Jean-Lambert Hygh, 1511 ; le dernier, Gilles Yander Woort, 1849.
J'aurais voulu me procurer le règlement de l'ancienne léproserie, cela m'a été impossible; mais à son défaut, j'ai trouvé dans une très-curieuse brochure ^ la façon dont on procédait en France contre les lépreux, pour les reléguer loin de la société ; écoutez ces terribles formules et pensez à ce que devait être la vie de ces pauvres misérables :
(( C'est la manière de recepvoir le ladre et mettre hors du siècle et rendre en sa borde ^.
)) Primo. La iournée quand on le veult recepvoir, fault qu'il viene à l'église et soit à la messe, laquelle est chantée du iour, ou aultrement selon la condi-
1. Notice historique sur la léproserie de la ville de Troyes, etc. Troyes, Bouquot, 1849. (Sans nom.) M. Harmand, bibliothécaire de la ville deTroyes, est l'auteur de cet important opuscule.