‹ En HollandeChapitre 5 sur 69 · EN II O L L A N D E · texte numérisé non relu

EN II O L L A N D E

ne se Jaissa pas effrayer, et, saisissant le plus long couteau qu'elle put trouver dans sa cuisine, elle se mit à Taiguiser bel et bien sur la pierre de son évier ; puis elle baissa la mèche de la lampe de manière à n'avoir plus qu'une lueur presque obscure autour d'elle, et se blottit dans un coin, armée et prête. Elle vit tout à coup une des dalles du carrelage se soulever et retomber loin comme poussée par une force invisible, puis une autre et encore une autre, et enfin elle aperçut une téte hérissée, barbue, formidable comme doit être toute tête de brigand^ apparaître au-dessus de l'ouverture agrandie. La servante prit résolument la tête aux cheveux et la trancha d'un seul trait de couteau; cela fut si vite fait quelatête n'eut pas même le temps de pousser un soupir. La servante tira à elle le corps resté dans le trou et le rangea proprement contre la muraille ; elle croyait en être quitte et pensait à l'histoire d'Holopherne, dont elle avait entendu parler au prêche, lorsqu'elle aperçut une seconde tête qui émergeait au dessus du soupirail; elle la prit et la coupa comme la première. Six fois cette Judith enragée recommença sa sanglante besogne, car les

voleurs marchaient un à un dans le souterrain, et

n'entendant aucun bruit, aucun cri, aucun appel, s'imaginaient chacun que leurs compagnons avaient réussi. Le septième cependant s'épouvanta de ce silence; c'était un vieux filou très-retors et plein de prudence; au lieu d'engager sa tête dans le trou fatal, il appela ses camarades; la servante se garda bien de répondre ; il s'arrêta alors, respira fortement et sentit cette odeur fade et tiède qui est celle du sang; il comprit qu'il venait de se passer audessus de lui quelque chose d'anormal et d'imprévu; il n'eut point assez de curiosité pour aller à la découverte du mystère; il tourna les talons, rampa dans le couloir creusé à si grand'peine, s'élança sur le quai et prit si bien sa course, que depuis on ne l'a jamais revu. En commémoration de cette terrible aventure, le propriétaire de la maison la fit orner extérieurement de six têtes scupltées, et donna à la servante une pension de six mille florins ; mille florins par brigand, ce n'était que justice.

Gomme je m'étais arrêté longtemps à regarder cette maison, la nuit était presque venue lorsque j'arrivai à l'hôtel pour dîner, action encore plus pénible en Hollande que partout ailleurs, car, ceci est une affaire de goût, j'y trouve la cuisine exécrable;

elle ressemble au langage, elle est moitié saxonne et moitié germaine. A l'Angleterre elle a pris le roast-breef, les pommes de terre et les sauces violentes; à l'Allemagne elle a emprunté la choucroute et les pommes cuites mêlées aux viandes rôties ; la France lui a prêté son beefsteak, mais la Hollande l'accommode à sa façon, c'est-à-dire au beurre noir. Quant aux boissons, il n'y en a pas; les bières viennent de Bavière ou de Portsmoutii ; les vins arrivent de France ou des bords du Rhin; de l'eau, il n'en existe pas de potable en Hollande; restent les liqueurs, qui sont exquises et fabriquées ici avec un soin extraordinaire; mais quelque goût que l'on ait pour le genièvre, le curaçao, le persico ou l'anisette, on ne peut en faire sa boisson ordinaire; aussi, lorsqu'on est aussi mince buveur que moi, on est heureux de trouver les petits vins légers de la Moselle; ils sont fermes^ secs et fort innocents. A ce propos, je me rappelle avoir lu, à Leyde, je crois^ sur une carte de restaurant, l'indication suivante : (( Bordeaux naturel; bordeaux pas naturel. » J'ai demandé des explications sans pouvoir en obtenir.

Depuis que je suis dans ce pays, j'ai toujours eu

l'intention d'aller passer une soirée au spectacle; mais le soin de vous écrire V historique de ma journée, et aussi mon peu d'empressement pour le théâtre, m'ont empêché de mettre ce projet à exécution. Qu'aurais-je vu, du reste? A la Haye, De Armenvon Pary (les Pauvres de Paris), et à Amsterdam, De Zoon van der Nacht (le Fils de la Nuit). Notre littérature des boulevards défraye les salles de spectacle du monde entier. Ce soir, j'ai longtemps hésité, cependant ; mais la fatigue aidant, je reste paresseusement au coin de mon feu, ou plutôt de mon poêle en fonte; et puis, j'ai mes paquets à faire, car mon temps est compté maintenant, et il faut que demain matin je sois à Utrecht.

Utrecht.— Velours.— Le vieux quai, — Hollande politique.— Église Saint-Martin. ~ Cloître. — Clocher. — Ouragan. — Zeist. -- Les frères moraves. — Histoire. — La liberté. — Conseil et adieu.

28 Février.

Utrecht se présente bien, à la sortie du débarcadère, avec son canal de ceinture qui jadis servai de fossé à la ville, avec ses remparts devenus aujourd'hui une magnifique promenade , avec les hautes tours de son clocher, avec ses rues larges et ses belles places. C'est jour de marché, il y a du bruit et du mouvement. Mais^ hélas ! ma dernière illusion s'en va ; on ne fait plus de velours à Utrecht. C'est en vain que je chercherais ici une seule fabrique de cette bonne vieille étoffe à ramages, si dure qu'elle entrait dans la peau comme un paquet d'aiguilles quand on y appuyait le visage, si jaune qu'elle faisait rire, si usuelle qu'elle couvrait les meubles déjà surannés à notre naissance, et si so-

lide qu'on en tapissait ces horribles fiacres, garnis de paille humide, conduits par un cocher en carrick et dont on descendait par un marche-pied à six étages. A cette heure, la Prusse rhénane et Lyon fabriquent tout le velours d'Utrecht qui se consomme dans le monde.

La ville est une ville de Hollande, semblable à celles que j'ai déjà vues : canaux sillonnés de barques, quais plantés d'arbres, maisons à pignons, élégance, confort et propreté. Sur le vieux quai {Oude g'mc^/), j'aperçois, en passant, une maison réellement moyen âge, en briques rouges et noires, usées et comme rouies par le temps, avec trois étages d'ogives et un couronnement insensé en forme de balustrade italienne, qui remplace, sans doute, les créneaux tombés. Gela penche et s'incline, fatigué par les années; au-dessus de la porte d'entrée, je lis : Fresenburg (château qui fait peur). Au quinzième siècle, c'était une maison forte, trèscapable de soutenir un siège pendant une émotion populaire.

C'est dans cette ville qu'eut lieu l'acte le plus grand de la vie des Pays-Bas. En effet, ce fut ici qu'en 1579 se signa Y union d' Uirecht.^^^v laquelle

les sept Provinces-unies ^ se liguaient contre le roi Philippe II , afin de conquérir leur indépendance qui ne fut diplomatiquement reconnue que soixante-neuf ans plus tard, par le traité de Westphalie. A propos de Ryswick, vous avez dû remarquer déjà l'extrême importance du rôle que la Hollande a joué dans l'histoire moderne, en voici encore une preuve : c'est ici même, en 1712, après la bataille de Denain, où Villars sauva peut-être la monarchie française, que fut conclue entre laFrance, l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne, Isi paix d'Utrecht^ qui mit fin à cette implacable guerre que nous valut l'élévation du duc d'Anjou au trône espagnol. Avez-vous fait cette observation que ne dément aucun fait de notre histoire : l'Espagne a toujours porté malheur à la France?

L'ancien hôtel de ville, où furent signés les deux actes dont je viens de parler, sert aujourd'hui de caserne ; c'est un grand bâtiment plat et sans intérêt. Du reste, il n'y a pas de monuments curieux à

1. Les sept Provinces-Unies étaient : La Hollande, la Gueldre, la Zélande, l'Utreeht, la Frise, l'Over-Yssel, la Groningue; la Drenthe formait un État séparé confédéré avec les sept autres.

visiter à Utrecht, si l'on en excepte la calhédrale, autrefois dédiée à saint Martin.

Ce fut certainement jadis une des plus vastes et des plus complètes églises de la Hollande ; mais, le 1" août 1674, un tel ouragan souffla sur elle, que la nef s'abattit, ne laissant debout que le chœur^ le transept et la tour [dom) qui servait de clocher. Jusqu'en 1827, les décombres de cette immense ruine restèrent accumulés sur la place même de leur écroulement; aujourd'hui tout est déblayé; une lourde maçonnerie a pansé les blessures béantes de l'église qu'une large rue sépare de son ancien clocher^ isolé maintenant comme un campanile italien.

Cette église a subi bien des vicissitudes; édifiée d'abord vers Fan 700, sur les débris d'une chapelle de saint Thomas détruite par les Danois, elle s'écroula, fut rebâtie en 1015, fut incendiée et enfin reconstruite, de 1257 à 1267, par Henri deVianden, un des évêques souverains d'Utrecht. Aujourd'hui on la restaure. Des maçons, grimpés sur des échafaudages appuyés contre les murailles extérieures, réparent les contreforts, refont les pinacles, réinstallent les arcs-boutants, comblent les trous, bou-

chent les lézardes et raccordent de leur mieux les fines sculptures du moyen âge avec les lourds empâtements de l'imitation moderne.

J'y suis entré. L'intérieur a maintenant la forme d'un 'T, caril n'y a plus que le chœur et le transept. Le premier est embarrassé d'une construction en bois, propre au culte évangélique et qui ressemble à une salle provisoire pour des députés. L'ogive est très-sobre, d'une lancette fine et sans décadence. Le chœur proprement dit se compose de huit arcades supportées par des faisceaux de colonnettes très-élégantes, fleuronnées à la place du chapiteau, et traversées dans toute leur hauteur par un fût arrondi, très-mince, qui monte jusqu'à la voûte pour aller soutenir la retombée des nervures. Au-dessus des arcades s'ouvre une galerie circulaire étroite et protégée par une balustrade découpées en trois demi-lobes. C'est très-simple et très-grand. Au transept, l'église s'arrête tout à coup par un mur moderne en briques emplâtrées contre lequel s'appuie un jeu d'orgues. Dans un coin, j'avise un tombeau noir, en pierre de touche, orné d'un gothique déjà douteux, sans inscription et . portant sur la dalle supérieure un prélat coiffé de

la mitre, éconié, rayé, camard, appuyant ses pieds rompus sur des lions cassés, croisant sur sa poitrine des mains qui ne sont plus que des moignons informes, et dormant, mutilé chaque jour davantage par le temps et l'indifFérence, à côté de son bâton pastoral dont la crosse est brisée. Cette tombe, sans nom ni date^ est celle du dernier archevêque d'Utrecht, Frédéric Schenk de Tautenbourg, mort, je crois, en 1530.

A côté de l'église s'ouvre un' cloître abandonné qui, sans doute, servit de demeure aux quarante chanoines réguliers composant le chapitre de la cathédrale. A cette heure, c'est presque une ruine. Les herbes poussent entre les pierres disjointes, la mousse verdit son toit, les lichens rongent ses piliers écaillés, quelques nids d'hirondelles encore inhabités s'accrochent à ses angles ; c'est froid , triste et verdâtre. Il a naturellement quatre côtés; mais l'un d'eux est formé par les murs de l'église qui rebondissent en tourelles romanes et s'ouvrent en larges fenêtres gothiques. Le côté qui fait face à celui-ci est composé de sept arcades, les autres n'en ont que six ; toutes sont égales, d'une bonne époque, un peu postérieure à la construction de la

cathédrale, à l'exception d'une seule qu'une restauration récente a rendue plein-cintre. Chacune de ces arcades, séparées par un contre-fort clochetonné d'où s'élance une gargouille, est surmontée d'un pinacle décapité qui contenait des images sculptées aujourd'hui méconnaissables. On distingue vaguement quelques draperies, un bras par-ci, une jambe par-là, mais il serait bien difficile, sinon impossible, de reconstituer les sujets que le temps a effacés pour toujours. Ce cloître est charmant; il n'a pas la mystérieuse beauté du cloître de Saint-Trophime d'Arles; il n'a pas larichesse élégante, orientale et comme féminine des cloîtres de Saint-Jean de Latran et de Saint-Paul-hors-des-murs, à Rome; mais tel qu'il est, avec son aspect ravagé et attristé, avec sa couleur terne, avec les dalles tumulaires enclavées dans ses parois, avec ses gargouilles grimaçantes qui semblent vomir des touffes d'herbes remuées par le vent, avec ses piliers à demi-descellés, ses ogives penchantes et ses clochetons renversés, il m'a retenu longtemps à la grande surprise des ouvriers, qui en ont fait un chantier pour a taille des pierres.

De l'autre côté de la place qu'autrefois occupait

la nef détruite, s'élève le dom. On connaît exactement les dates de sa construction. Il fut commencé le 22 mars 1321 et terminé le 20 janvier 1382; c'est du moins ce qu'on peut lire sur une inscription gravée au côté occidental de cette tour qui a trois étages en retrait ; les deux premiers sont carrés, en briques, si réparés qu'ils n'ont plus de style, malgré les baies gothiques qu'on a tenté de conserver; le troisième est coupé à six pans; ses énormes fenêtres, séparées par des meneaux tétragones, sont soutenues à l'aide de tenons en fer qui empêchent cette ruine d'agrandir les lézardes qui la sillonnent déjà et de s'écarter tout a fait. C'est très-haut : deux cent quatre-vingt-cinq pieds au-dessus du sol, dit-on. Les balustrades qui servent de garde-fous aux platesformes des deux étages inférieurs sont en fer forgé peint en gris; que dites-vous de l'intelligence de cette réparation gothique? Au reste, vous qui vivez dans la familiarité de nos monuments de Paris, vous savez à quoi vous en tenir sur la valeur de ce qu'on appelle, en architecture, une restauration. Les architectes ressemblent aux chirurgiens qui ne peuvent remplacer une jambe coupée que par une jambe de bois.

Quand j'eus parcouru Utrecht pendant une heure, je l'eus vue; je ne vous parle ni de sa maison commune, ni de sa Monnaie, qui sont de médiocres bâtiments modernes, car je n'aurais rien à vous en dire, et j'ai hâte de vous conduire à Zeist, qui est un beau village situé à deux lieues hors de la ville. En 1672, Louis XIV y posa son camp, mais cela ne nous émeut guère; cet endroit a des importances plus curieuses que ce souvenir. Je m'y rendis par une large route, bordée de parcs où des villas, maintenant closes, s'ouvrent en été pour recevoir les riches négociants de Rotterdam ; le village éparpille gaiement ses maisons près d'un bois magnifique plein de merles qui volent en sifflant. C'est doux et reposé.

Une colonie de frères moraves s'est établie là, et c'est elle que je venais visiter. J'étais désireux de voir les descendants directs de ces vaudois et de ces hussites qu'au nom calomnié de Dieu on a brûlés sur tous les bûchers, pendus à tous les gibets, frappés de tous les glaives, cloués à toutes les croix, rompus à toutes les roues, écartelés à tous les chevalets, poussés vers tous les exils. J'ai trouvé des hommes humbles, recueillis et silencieux. Était-ce

bien le dogme, était-ce bien seulement le pouvoir spirituel que Rome protégeait avec tant de chaudières, de carcans, de tenailles, d'huile bouillante et de plomb fondu ?

Les frères moraves dérivent directement des sectes de Valdus et de Jean Huss qui, elles-mêmes, se rattachent, en quelque sorte, au grand schisme grec de 861. Si ces protestants anticipés s'étaient contentés de demander l'usage de la langue vulgaire dans l'exercice du culte et la communion sous les deux espèces, il est probable que Rome aurait fini par céder; mais ils exigeaient que le clergé ne pût posséder aucun bien temporel; alors la papauté usa de toutes ses forces pour les combattre.

Les vaudois chassés et poursuivis s'étaient réfugiés et résistaient vaillamment dans les vallées de la Savoie ; quejques-uns d'entre eux passèrent en Bohême, où ils répandirent peu à peu leur npuy^lle doctrine qui condamnait Ja confessio^i auriculaire, le culte des saints, et déclarait que tout chrétien était prêtre et devait ÇQnnaître l'Écriture, ce qui renversait le gouve|'nemei)t 4^ l'Église^.

1 . S'emparant de cette idée, Luther devait écrire, en 1523 : « Tous les chrétiens sont prêtres, tous peuvent enseigner la pa-

Comme toujours, le catholicisme s'imposa et voulut extirper par la violence ce qu'il appelait une hérésie ; c'est en vain que les ducs de Bohême réclament auprès du pape pour leurs sujets le droit d'un culte libre. On leur répond par l'érection d'un éveché à Prague et l'introduction du rituel latin i«

rôle de Dieu, administrer Je baptême, consacrer le pain et le vin, car Christ a dit : Faites cela en mémoire de moi. » Mémoires de Luther, par Michelet, t. Il, p. 133.

1. Dès avant cette époque, la papauté refusait aux Boliémiens les libertés qu'ils demandaient : la curieuse lettre adressée au duc Wratislaspar Grégoire Vil en fait foi; elle explique, en outre, pourquoi Rome s'opposait à l'emploi de la langue vulgaire : « Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, au prince Wratislas, salut et bénédiction apostolique. Vous demandez de nous la permission que le service soit célébré chez vous, selon V ancien usage, en langue slavone; mais sachez, cher fils, que nous ne pouvons en aucune manière vous accorder votre prière: car après avoir beaucoup pesé les Écritures, nous trouvons qu'il a plu et qu'il plaît au Dieu tout-puissant de faire célébrer le culte en langue étrangère, de peur qu'il ne soit compris de tous, et particulièrement des simples ; car s'il était chanté et entendu de tous intelligiblement, il pourrait être trèsfacilement exposé au mépris et au dégoût: ou bien des demisavants qui le comprendraient mal pourraient, en l'entendant ou en l'examinant trop souvent, introduire parmi le peuple des erreurs qu'il serait ensuite très-difficile d'extirper de leur cœur. Qu'on n'allègue pas ici le subterfuge qu'autrefois on a accordé en ceci quelque chose à de nouveaux convertis ou à des peuples entiers. 11 est vrai qu'on l'a fait autrefois; mais il en est provenu degrands maux qu'on n'a pu détruire et déraciner qu'avec beaucoup de peine lorsque FÉglise chrétienne s'est affermie ; et

De ce moment le protestantisme naquit; on se réunit^ on prêcha, on communia secrètement; mais partout on faisait des prosélytes et la réforme future étendait ses invisibles racines.

Lorsque le doux Jean Huss surgit en Bohême . éclairé par les écrits de Jean d'Oliva, de Marcile de Padoue, de Wiclef, et parles prédications des libres franciscains, les hommes qui, sans repousser la foi chrétienne, rejetaient le pouvoir temporel et l'organisation hébraïque du catholicisme, se réunirent en foule autour du nouvel apôtre et s'abreuvèrent de sa parole. En somme, il n'attaquait aucun pouvoir essentiel, ni l'absolution, ni la confession, ni même la vente des indulgences dont il blâme seulement l'abus. Mais il déclame contre l'ignorance, les

on a vu que cette indulgence déplacée a été la racine de monstrueuses erreurs. C'est pourquoi ce que votre peuple demande si déraisonnablement ne doit nullement se faire; car nous le défendons en vertu du pouvoir de Dieu et de saint Pierre; et nous vous exhortons vous-mêmes à vous opposer de toutes manières possibles à une pareille légèreté. Ordonné ainsi à Rome, en l'an 1079. » J'extrais cette lettre et presque tous les détails que je donne sur les frères moraves, de l'important ouvrage intitulé : Histoire ancienne et moderne de V Église des frères de Bohême et de Moravie, depuis son origine jusqu'à nos jours, par A. Bost, ministre du saint Évangile. Deuxième édition; 2 vol. Paris, Delay, 1844.

mœurs et les richesses du clergé; Jean XXITI faisant prêcher une croisade contre le roi de Naples, Ladislas, Jean Huss déclare qu'on peut refuser obéissance, que la loi de l'Évangile est dans le précepte : Aimez-vous les uns les autres; qu'en ordonnant la guerre, le pape prouve qu'il est plus éclairé que Jésus, ou que la dignité du fils de Dieu fut moins précieuse que les prérogatives du saint-siége, puisque le Christ n'avait point permis à saint Pierre de s'armer pour lui sauver la vie. Selon lui, le pape ne peut excommunier pour des causes personnelles, car, dans ce cas, l'excommunication ne sépare point les fidèles du corps de l'Église. Il conclut que l'Église peut subsister sans pape et sans cardinaux, et déclare enfin que les peuples ont le droit de refuser la dîme. Une semblable opinion brisait l'autorité du clergé.

11 fallait en finir avec un si dangereux novateur; on Texpulse de Prague, mais cet exil ne fait qu'augmenter son influence; aussi, dès que le concile de Constance fut réuni, Jean Huss y fut dénoncé; il reçut, à la demande du roi de Bohême, un saufconduit de l'empereur Sigismond. Confiant dans

l'acte impérial qui le couvrait, il se rendit au con-

cile, y fut saisi, interrogé, condamné et brûlé.

Jacobel continuait la prédication en l'absence et depuis la mort de Jean Huss. Ses partisans^ retirés près du château de Bechin, sur une montagne qu'ils appellent le Tabor et d'où ils prennent le nom de taboristes, communient par le pain et par le vin, et établissent pour eux une règle austèrement chrétienne.

On les poursuit, on les chasse, on les massacre ; c'est peine perdue, leur nombre augmente, et Martin V ordonne une croisade contre eux. La Bohême se soulève, et c'est alors que commence cette terrible guerre des hussites dont l'Allemagne se souvient encore.

Les révoltés choisissent pour chef un homme noble appelé Jean Trocznow, et qu'on avait surnommé Ziska, parce qu'il était borgne. Tousses efforts pour arriver à un accommodement échouèrent, car l'empereur Sigismond, inspiré par Rome, ne voulait à aucun prix accorder la liberté de conscience. L'armée impériale, forte de cent mille hommes, fut détruite devant Prague (H juillet 1420)

1. En langue bohémienne, tahor signifie proprement : rempart fait avec des bagages autour d'un campement.

On brûle, on pille, on viole; on branche les prisonniers aux arbres, on ravage les moissons, on fait le pays désert; c'est une guerre de frères ennemis. Au siège de Raal, Ziska perd l'œil qui lui restait, et, devenu tout à fait aveugle, n'en continue pas moins à diriger si habilement ses troupes, qu'il bat l'empereur à Aussig, et par cette victoire se rend maître de la Bohême entière. Sigismond, épouvanté, lui envoie des ambassadeurs, le reconnaissant comme vice-roi perpétuel de la Bohême, lui donnant le droit de nommer à tous les emplois et accordant la réforme ecclésiastique réclamée par la nation. On allait traiter sur ces bases, lorsque Ziska mourut subitement de la peste (il octobre 14^4). Est-ce bien de la peste qu'il mourut?

A sa mort, la nation se divise en trois corps qui battent et anéantissent une nouvelle armée de cent mille hommes envoyés contre eux. Vaincu et presque menacé, le pape assemble un concile à Baie, et envoie un sauf-conduit aux hussistes qui y viennent au nombre de trois cents sous la conduite de Procope, élève de Ziska et de Jean Rockyzan, disciple de Jacobel. Les demandes faites par les révoltés de Bohême se réduisent à quatre chefs :

1° Communion sous les deux espèces ; 2° Prédication libre par les prêtres de la parole de Dieu ;

S'^ Abandon par le clergé des biens et des domaines temporels;

4^ Connaissance et répression des crimes par les magistrats civils.

Le concile refusa, les hussistes se retirèrent et la guerre reprit feu. Les insurgés furent vaincus à leur tour, et ils se virent contraints d'accepter un traité qui , des quatre conditions précédentes , ne leur accordait que la communion par le pain et le vin.

Les hussistes se séparèrent alors en deux partis distincts : l'un, celui des calixtins (calice), qui accepte purement et simplement le traité ; l'autre, celui des taboristes^ qui le repousse et demande des réformes radicales dans la constitution de l'Église.

En 1457, ces derniers prennent le nom de : frères unis, frères moraves^ frères de Bohême , élisent du milieu d'eux trois anciens pour les diriger et se déclarent Église indépendante.

Ce fut vers cette époque qu'ils se réunirent en partie ;iux vaudois émigrés, par qui ils firent sacrer

leurs évêques. En 1648, la persécution recommence contre eux, dirigée par le roi de Bohême, Georges Podiebrad ; ils se cachent dans les forêts et dans les grottes, d'oii ils prennent le nom de cavermers. Malgré les sévices qui ne cessent de les atteindre, leur nombre augmente; en 1474, ils peuvent envoyer des missionnaires en Russie, en Grèce, en Égypte, en Palestine, en Thrace, pour rechercher les chrétiens attachés comme eux à la pure doctrine de Jésus; leurs envoyés revinrent désespérés, « l'haleine de Satan a soufflé partout. » En 1490, ils font imprimer à Venise la première Bible traduite en langage bohémien.

Au commencement du seizième siècle, avant Luther et Calvin^ les frères unis comptent deux cents églises.

Jean Huss, sur son bûcher, avait dit en s'adressant à ses juges : « Dans un siècle vous rendrez compte de ma condamnation devant Dieu et devant moi! » Cent deux ans après sa mort, en 1517, Luther commença à prêcher contre les débordements et la simonie de la papauté. (( Jean Huss, a-t-il dit, était la semence qui doit mourir et être enfoncée dans la terre pour sortir ensuite et croître avec force. ))

Les frères regardèrent avec une espérance pleine d'anxiété du côté de Luther et lui envoyèrent, en 1522 d'abord, puis en 1536" et en 1540, des députés pour rengager à établir une sévère discipline dans la nouvelle Église. Je dois dire que le réformateur tint peu de compte de leurs observations.

La paix régnait enfin dans la communion de Bohême é de Moravie; en 1555, un synode fut tenu à Kaminieck, dans lequel, en présence de wayvs^odes de la Grande et de la Petite Pologne' et du duc de Prusse, les réformés polonais s'unirent aux frères et acceptèrent leur discipline, ce dont ils furent loués par Calvin.

Leur Église était florissante, lorsqu'après la mort de l'empereur Rodolphe, en 1612^ le saint-siége résolut de faire exécuter les décrets du concile de Trente contre les protestants. Ces derniers se préparèrent à la résistance; les députés impériaux furent jetés par les fenêtres du château de Prague. Ce fut la guerre de Trente ans.

La bataille de Wissemberg (16 novembre 1620) écrasa les réformés de Bohême et de Moravie. Trois années consécutives (1621-1624) furent employées sans relâche, par les vainqueurs , à poursuivre, à

frapper, à convertir les hérétiques; plus de quatrevingt mille familles protestantes de toutes sectes émigrèrent en Saxe, en Silésie, en Brandebourg, en Pologne, en Prusse, aux Pays-Bas. Il n'y eut plus ni écoles, ni églises, et cette grande et juste protestation qui durait depuis des siècles, disparut, noyée dans le sang.

Chose étrange! ce fut de Bohême et de Moravie que surgit le premier effort de réformation, un siècle avant le réveil de la chrétienté; ce sont les protestants de ces deux pays qui font d'abord éclater la guerre de Trente ans, et la paix de Westphalie (1548) ne prononce même pas leur nom et les abandonne ingratement au bon plaisir de la maison d'Autriche. Aussi, après ce traité, on cherche en vain leurs traces, ils ont disparu.

Je ne les retrouve qu'en 1722. Trois ou quatre pauvres gens, descendants des anciens taboristes, guidés par un menuisier nomade appelé Christian David, s'enfuirent de la Moravie et vinrent demander asile au comte Zinzendorft, jeune homme mystique, illuminé souvent jusqu'à l'extase^ et tout à fait propre, par sa fortune^ ses alliances princières et son esprit éminemment religieux (au sens ori-

ginel du mot, religare)^ à devenir chef de secte. Il accueillit les réfugiés et leur abandonna, dans la haute Lusace, près de Berthelsdorft, un emplacement sur lequel ils bâtirent le village de Herrnhut (garde de Dieu), qui devint en peu d'années l'établissement central des frères moraves. Zinzendorft leur donna une discipline austère, envoya des missions au Groënland^ à Java, aux Indes, en Amérique, parcourut lui-même en apôtre ces différentes contrées, organisa de nombreuses colonies en Europe, et mourut en i761, après avoir vu son Église prendre un développement dont elle avait désespéré pendant longtemps. Aujourd'hui, on compte seize mille cinq cent trente et un frères dans les pays chrétiens, et cinquante-six mille cent trente-neuf dans les missions en terre d'infidèles : c'est un total de soixante-quinze mille six cent soixante-dix, auquel on pourrait ajouter cinquante mille personnes environ faisant partie de sociétés plus ou moins alliées aux frères unis.

Extérieurement du moins , les moraves appartiennent à la confession d'Augsbourg; l'idée fondamentale de leur doctrine est « de suivre Jésus- Christ avec les yeux fixés sur lui, en oubliant en

lui la joie et la douleur, la pauvreté et l'opprobre*. » Ils admettent la tache originelle et affirment que la mort expiatoire du Christ en a absolument lavé l'humanité: l'unité ecclésiastique consiste , selon eux, moins dans l'uniformité des croyances que dans la charité qui doit faire de tous les disciples de Jésus un seul cœur et une seule âme. Toutes les fois qu'ils se trouvent embarrassés pour décider un point de doctrine, pour régler un fait de discipline ou pourvoir à un emploi vacant, ils consultent le sort à l'aide d'un verset négatif et d'un verset affirmatif tirés des Écritures, et prennent leur résolution selon la réponse que le hasard amène.

Leur règle est sévère et hiérarchisée de telle sorte, que leur gouvernement intérieur est une véritable oligarchie, dont les extraits suivants d'une lettre écrite par Christian David pourront donner idée:

c( V On élut douze anciens pour tenir le gouvernail de l'Église.

» 2** On établit entre les frères et les sœurs toutes

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