A. Bost. Vid. Sup
EN HOLLANDF. 273
J'ai visité le bâtiment spécialement réservé aux célibataires; sauf l'absence de verrous et de grilles, on dirait une prison. De longs couloirs où s'ouvrent des chambres; une salle assez grande qui sert d'église particulière; sous les combles, des dortoirs oii couchent les domestiques; au rez-de-chaussée, de petits magasins suffisamment pourvus de marchandises fabriquées par les frères eux-mêmes, ou achetées au dehors et revendues à un très-modique bénéfice. La probité des herrnutters (gardiens de Dieu) est proverbiale, même dans la scrupuleuse Hollande. L'église où j'entrai mérite bien le nom de salle qu'on lui donne; en effet, elle ressemble à une vaste salle de bal ; deux galeries latérales, supportées par des colonnes en bois, servent, pendant les offices, à contenir les étrangers, pendant que la communauté, assise sur de mauvais bancs en bois, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, se tourne vers le pasteur et les anciens chargés d'expliquer l'Écriture et de prêcher. De petites orgues accompagnent les voix qui psalmodient des cantiques,
Les cours sont désertes; le silence s'étend partout; une mort volontaire et comme factice éteint
la vie dans ces demeures peu enviables. Une jeune femme cependant a passé près de nous, un ruban rose est fixé à son bonnet : c'est un signe qu'elle n'est pas encore mariée. En effet, chaque état de la femme est représenté par une couleur différente: les jeunes filles portent le rose vif jusqu'à dix ans, et le rouge jusqu'à dix-huit; depuis cet âge jusqu'au mariage, elles ont le rose tendre; le bleu lorsqu'elles sont mariées, et le blanc jusqu'à leur mort, quand elles sont veuves. En général, et cet usage le prouve, leurs habitudes sont souvent d'une trèsminutieuse puérilité.
Ce qu'on ne saurait trop louer de ces frères moraves, c'est leur simplicité extérieure, leur charité, leur goût du travail, leur austérité et la pureté de leurs mœurs; et cependant les catholiques ont osé les accuser de prêcher et de pratiquer la communauté des femmes : vieille calomnie qui traîne depuis des siècles dans les bas- fonds du mensonge, qu'on en a retirée de nos jours pour la jeter à la face des saint-simoniens et des fouriéristes, et qui réussit encore à faire des dupes parmi ces trembleurs traditionnels que toute hardiesse consterne et que toute généreuse tentative épouvante.
Ces accusations monstrueuses ne nie font jamais reculer; au contraire, elles m'attirent, car je sais qu'elles s'adressent invariablement aux hommes valeureux qui ont compris les souffrances humaines et qui veulent y porter remède, malgré la barrière encore bien haute des préjugés, des sottises et de l'ignorance. Que n'a-t-on pas dit des premiers chrétiens? Aussi ce fut avec un intérêt réel que je visitai les herrnhutters; mais je n'ai point rencontré chez eux ces aspirations vaillantes qui cherchent à travers des problèmes, insolubles en apparence, à donner à l'homme son libre développement sous sa triple forme morale, intellectuelle et physique; je n'y ai trouvé qu'une règle religieuse d'un méthodisme outré, qui adore Dieu par des formules méticuleuses et retire à la pensée tout imprévu et toute direction volontaire.
Dans cette vie commune oîi tout est réglé par prévision, où le cerveau^, taillé comme un jardin à la française, voit ébrancher toute idée qui sort de la régularité d'une harmonie préconçue, l'homme disparaît et devient, pour ainsi dire, un automate dont les ressorts montés d'avance le font fonctionner sans qu'il ait conscience de soi. Or, cela me fait
horreur, je l'avoue. Toutes les fois que la personnalité est opprimée, que la liberté individuelle n'a pas son équitable manifestation, il y a crime de lèse-humanité ; et c'est peut-être parce qu'ils n'ont point été assez fortement pénétrés de cette vérité que les réformateurs modernes ont en partie échoué jusqu'à présent.
Or, chez les frères moraves, il n'y a ni liberté morale, ni liberté physique, ni liberté intellectuelle, car., de toutes les tyrannies, la tyrannie religieuse est la plus absolue. Les chaînes qui lient le corps sont peu de chose en comparaison des préceptes qui immobihsent l'âme et brisent son essor. Je n'admets pas que la foi se laisse hiérarchiser, et, dans une bataille philosophique, je ne pourrai jamais combattre qu'en partisan.
Depuis qu'on parle de la liberté, je n'en ai point trouvé de meilleure définition que celle-ci :
(( La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer à son gré toutes ses facultés: elle a la justice pour règle, les droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauvegarde. » . Vous en connaissez l'auteur, je ne vous le nommerai donc pas.
Je reviens à Utrecht par la même route; c'est mon dernier jour de Hollande, car demain matin, je partirai pour Anvers et de là directement pour Paris.
Maintenant que mon voyage est terminé, je dois vous fatreun aveu : j'étais venu ici dans l'espérance de voir les alertes patineurs glisser sur les canaux glacés; je rêvais d'assister en réalité au ballet du Prophète, Hélas ! ce fut un songe trompeur, comme on chante dans les opéras-comiques; pendant mon excursion, je n'ai vu qu'une paire de patins, et encore elle était suspendue, oisive et rouillée, aux murailles d'une étable. Je me suis vite consoié de ce petit désappointement, croyez-le, car j'ai vu des merveilles d'art , un peuple intelligemment ingénieux et de beaux paysages : que pouvais-je demander de plus? Quand vous vous ennuierez à Paris, et que vous aurez quinze jours de liberté^ venez en Hollande, cher ami; c'est le pays le plus curieux, le plus charmant et le plus lointain qu'on puisse parcourir sans sortir d'Europe.