CHAPITRE XI
L'île flottante. — Un proverbe norwégien. — Athènes et Berlin.
— Exner. — Spécifique nouveau contre les révolutions. — Le musée Thorwaldsen. — Le toit de la Bourse. — Rosenborg. — Un dîner de gala. — Mot d'un paysan du Jutland.
— Les Allemands et la langue allemande à Copenhague. —
— Une incursion de pirates au dix-neuvième siècle. — A la campagne. — Deux lieues carrées d'aubépine. — Une institution nationale. — Plaisirs variés. — Le héros de Tivoli.
— Pèlerinage à Elseneur. — A la recherche d'un fantôme.
— Le Sund. — L'hospitalité Scandinave.
Nous voguons sur les flots silencieux du Sund: à notre gauche, la côle suédoise montre au loin une ligne de falaises que l'aube dore de ses premiers rayons ; à droite , la rive danoise disparaît sous une végétation éblouissante de fraîcheur et d'éclat. Des dômes de feuillage s'étagent audessus des flots , y plongent leurs pieds , y projettent leur ombre et laissent entrevoir de temps à autre un château aux tourelles élancées, à demi caché dans la verdure, ou un village coquet, tapi au fond d'une anse. Devant nous,
c'est le détroit, resserré, immobile et bleu* Cependant des formes étranges surgissent à l'horizon , elles s'élèvent peu à peu au-dessus des flots, la brume matinale les enveloppe et prête à leurs contours indécis une forme fantastique. Nous reconnaissons vaguement de rouges minarets , des coupoles trapues , des tours qui ont des reflets de métal en fusion, puis , au milieu d'une forêt de clochers , je ne sais quelle flèche bizarre, torse, contournée, qui dresse vers le ciel une spirale monstrueuse. Sommes-nous le jouet d'un mirage? Avons-nous rencontré celte île flottante que redoutent les superstitieux navigateurs du Nord , cette île qui exerce sur leurs navires une attraction fatale et les brise contre ses flancs d'airain? Pour compléter l'illusion, autour de nous une flottille entière, éparpillée à tous les coins de l'horizon, se dirige vers ce pôle mystérieux. Bricks agiles , goélettes effilées , lougres au fin gréement , barques de pêche voguant sous leurs blanches ailes, tous semblent obéir à un aimant mystérieux. Notre steamer suit l'impulsion commune ; il avance, il se presse, nous touchons l'illusion, et l'illusion disparaît. Des batteries rasantes, armées de krupps et d'armstrongs, dessinent tout à coup leurs lignes basses au-dessus des flots : des
factionnaires, drapés dans leur manteau rouge, nous regardent passer du fond de leurs guérites peintes aux couleurs de Sa Majesté Danoise ; des douaniers échelonnés sur le quai épient leur proie. L'île flottante n'est qu'une capitale bâtie à fleur d'eau; ses clochers ne sont pas de bronze, mais de brique; quant à la flèche bizarre que nous avions reconnue du large, son aspect est réellement étrange et fantastique : elle figure la queue enroulée de quatre dragons gigantesques , mais elle orne le toit du plus prosaïque des monuments , la Bourse de Copenhague.
Nous voici au milieu des bassins de la ville : ils se succèdent en longues enfilades, se divisent, s'enchevêtrent et s'avancent jusqu'au cœur de la métropole commerçante. Notre paquebot se glisse au milieu de la foule des navires en partance , il frôle de grands steamers immobiles, qui semblent dormir entre deux traversées , ou des rangées de pontons, carcasses de vaisseaux, condamnées à un éternel repos. Des écluses ouvrent en grinçant leurs larges vantaux pour nous livrer passage. Sur les quais, c'est le mouvement, l'animation d'une capitale; des maisons à cinq étages, en brique, d'une nuance uniformément écarlate, constellées d'enseignes du haut en bas, allon-
gent leurs lignes régulières. Parfois, quelque vieille maison rompt la monotonie de la perspective ; deux pignons roulés en volute décorent la façade; des S en fer ouvragé soutiennent la bâtisse, comme à Lubeck, et servent à la fois de contre-fort et d'ornement; les rayons du soleil se jouent dans les vitres coloriées. Cette maison est quelque épave du passé, quelque débris de la Copenhague d'autrefois, échappé par miracle aux incendies, aux boulets anglais et à la manie des embellissements.
Notre navire vient prendre au quai sa place accoutumée, entre deux de ses pareils. Une nuée de portefaix inonde le pont; un officier de la douane, à tournure distinguée , s'approche de nous. Nous pensons qu'il va procéder à la visite de nos bagages , et nous nous préparons à courber le front devant cette nécessité internatiouale ; mais l'officier repousse avec un sourire confiant les clefs que nous lui tendons et se borne à nous demander en excellent anglais ce que nous venons faire dans la capitale de S. M. le roi de Danemark.
Cette question n'est plus qu'une formalité : il y a un siècle ou deux , c'était un moyen de surveillance. Copenhague, opulente, fastueuse et
corrompue, attirait p elle les désœuvrés des trois royaumes Scandinaves; tous les chercheurs de plaisir s'y étaient donné rendez-vous et y dissipaient gaiement leur patrimoine. Les fils d,e la rude Norwége venaient s'amollir dans les délices de la capitale. Le gouvernement danois s'en émut, il décida que l'accès de la ville serait interdit à tout étranger qui ne justifierait pas sa présence par un motif sérieux : il fut défendu d'aller à Copenhague pour son plaisir. Nous avions entendu citer en Norwége ce dicton populaire : « Quand un fils part pour Copenhague, sa mère doit être bien heureuse si au retour il rapporte une chemise. »
Munis du laisser-passer de la douane, nous nous mettons à la recherche de l'hôtel d'Angleterre : pour l'atteindre , il nous faut traverser les quartiers aristocratiques de la ville. Sur le port, malgré l' heure matinale, la population est éveillée ; elle grouille, s'agite, travaille. Mais la ville fashionable retarde de quelques heures sur la ville laborieuse. Nous suivons de longues rues, larges comme nos boulevards, propres, bien entretenues et désertes. De hautes maisons, implacablement quadrangulaires , se dressent des deux côtés de la chaussée; nous croyons
traverser une ville de casernes. Parfois nous croisons une patrouille de grenadiers dont le visage est enfoui sous d'énormes bonnets à poil ; ces guerriers font retentir sur le pavé ce pas lourd, sonore et cadencé, particulier à tous les soldats du Nord. Dans les rues, les palais se suivent et se ressemblent; la place d'Amalienborg nous en montre jusqu'à quatre se regardant avec majesté. A eux quatre, ils ne valent pas certaine fontaine gothique de Nuremberg auprès de laquelle les Gretchen bavaroises viennent redire les commérages du jour. Cependant nous débouchons dans une place qui pourrait servir de champ de manœuvre ; au fond, un square s'étend à perte de vue, percé de grandes allées et planté de petits arbres. Sur la place, des boutiques s'ouvrent et laissent voir de brillants étalages; de nouveaux palais développent leur façade soutenue par des colonnes d'architecture dorique. Le jeune Danois qui nous précède franchit sans façon le seuil de l'un de ces palais; nous le suivons. Le propriétaire de l'hôtel d'Angleterre nous accueille avec son plus gracieux sourire et nous mène à un appartement somptueux, avec la gravité d'un maitre des cérémonies introduisant des ambassadeurs.
Copenhague a été surnommée l'Athènes du Nord; j'aimerais mieux dire que les habitants de Copenhague sont des Athéniens casernes dans une cité qui ressemble à Berlin. L'intelligence des Danois, leur goût éclairé pour les lettres et les arts, leurs mœurs policées, leur donneraient accès dans la ville de Périclès ; mais rien de moins semblable à l'Acropole ou aux Propylées que cette ville où la ligne droite triomphe, où les rues sont tirées au cordeau, où l'architecture a des teintes blafardes et uniformément tristes. Il en est de Copenhague comme de certaines personnes; au premier abord, elles semblent froides et réservées; faites plus ample connaissance, vous vous sentirez bientôt captivé et retenu. Cette ville sans caractère renferme des collections précieuses, des chefs-d'œuvre inestimables ; c'est un écrin de peu de valeur cachant des trésors ! La cathédrale, Frue Kirke, ne présente à l'extérieur qu'une vaste bâtisse; franchissez le parvis, vous admirerez le Christ et les Apôtres de Thorwaldsen, l'une des œuvres les plus considérables de la statuaire moderne. Le palais de Christiansborg semble une caserne ornée de prétentions architecturales; il renferme des portraits du Tintoret et de Rubens, des Rem-
brandt, un Salvator Rosa que les Offices de Florence ou l'Académie de Venise pourraient lui envier. La même galerie contient les productions les plus remarquables de l'art contemporain en Danemark. Les peintres de Copenhague, comme leurs émules de Stockholm ou de Christiania, semblent rechercher presque exclusivement dans les légendes, dans l'histoire ou dans la nature de la Scandinavie leurs sujets d'inspiration. Nous reconnaissons avec plaisir les sites imposants de l'àpre Norwége ; des paysages peints avec vigueur aident notre mémoire et ressuscitent nos souvenirs. Exner est le peintre de la vie intime du peuple danois. Comme Andersen dans ses Contes, Exner aime à nous introduire dans l'un de ces intérieurs heureux et modestes où les mœurs patriarcales du passé ont trouvé leur dernier asile : presque toujours, c'est à l'heure de la veillée, pendant les longues soirées d'hiver, que le peintre nous montre une famille réunie dans la salle basse de la ferme. Des troncs d'arbres flambent dans l'âtre, les reflets du foyer éclairent gaiement les physionomies et accrochent aux murailles des paillettes tremblotantes. Le père de famille, dans un fauteuil vénérable comme lui, suit des yeux le nuage bleuâtre qui lentement
3fi2 EN KARRIOLE.
s'envole de sa pipe ; la mère apprend à lire au dernier né , dans une Bible séculaire ; l'aïeule conte quelque légende du temps passé , elle redit ou invente une saga, car les sagas du Nord ne sont pas l'œuvre de poètes attitrés ou de chantres de profession; ce sont les récits de la veillée, les contes de la grand'mère. Les enfants, serrés sur un banc, écoutent, bouche béante, quelque fable héroïque où passent des chevaliers bardés de fer, de nobles châtelaines , ou quelque conte fantastique qui les intéresse et les effraye tout ensemble. L'un d'eux tourne la tête avec effroi vers la fenêtre, pour voir si derrière la vitre il n'apercevra pas la sorcière passant à califourchon sur le squelette d'un cheval et faisant route pour le Blakulla, ce Walpurgis du Nord, ce désert maudit où les mauvais génies se réunissent en comité secret, sous la présidence de Satan.
Devant le palais de Christiansborg, au milieu d'un jardin assez vaste, un monarque en bronze, casque en tête, épée au côté, le bras tendu, semble commander une bataille. L'artiste a voulu représenter Frédéric VII accordant aux Danois les bienfaits du régime constitutionnel. En Danemark, ce fut le roi qui prit en 1848 l'initiative d'une réforme libérale : Frédéric VII renonça
sans pression à ses prérogatives de monarque absolu, et partagea avec les représentants de la nation le pouvoir illimité qu'il avait reçu de ses aïeux. Cette révolution d'un nouveau genre ne put toutefois s'accomplir sans quelques secousses, sans quelques émotions populaires. Pour «aimer le peuple, Frédéric usait d'un moyen aussi neut qu'efficace, il possédait un spécifique infaillible contre les émeutes : il offrait sa démission. « Mon peuple est mécontent, disait-il dans ses proclamations; je renonce à le gouverner; qu'il dispose à son gré de ses destinées, je n'aspire plus qu'à déposer la couronne. » Les Danois ont la foi monarchique, et devant la menace du roi, les séditieux de rentrer dans l'ordre, les bourgeois de trembler et Copenhague de reprendre son calme accoutumé.
Avant 1848, la liberté n'était pas inscrite dans les lois, elle existait dans les mœurs. Vers 1820, un publiciste danois, de passage à Berlin, se livra dans un journal de la ville à des attaques assez vives contre le gouvernement prussien. La cour <ie Berlin s'en émut; elle fit de l'affaire une question diplomatique, a Que voulez-vous? répondit le roi de Danemark à l'envoyé prussien, notre journaliste se sera cru dans son pays. »
Au détour d'une rue nous nous trouvons face à face avec un sarcophage égyptien, de dimensions colossales. Sur les murailles, en guise de hiéroglyphes, s'étalent des peintures à la détrempe, où des personnages couleur de pain d'épice se détachent sur fond noir et paraissent occupés à déménager avec enthousiasme des blocs de marbre. On pourrait les prendre pour les esclaves d'un Pharaon, condamnés à construire la grande pyramide : il paraît que ce sont simplement des Danois réunissant les œuvres de Thorvaldsen, le sculpteur national, dans un musée qui est en même temps un mausolée. Thorvaldsen repose au milieu de son œuvre ; le Danemark expose dans un seul monument , temple élevé à la gloire du sculpteur, les originaux ou les reproductions de toutes ses œuvres. Des galeries où se pressent les statues innombrables, les bas- reliefs célèbres, les groupes modelés par le maîlre, encadrent un étroit préau ; c'est là que repose Thorvaldsen. Mais ses compatriotes n'ont pas voulu confier à un autre sculpteur le soin d'élever un tombeau à celui qui les surpassait tous ; une simple pierre recouvre les restes de Thorvaldsen. Sur la dalle, le lierre, ce laurier des artistes, étend ses
pousses vivaces et reverdit sans cesse , immortel comme le génie.
Le nom de Thorvaldsen est cher à tous les Danois. La patrie de l'artiste l'a honoré vivant, elle le vénère mort. Fils d'un ouvrier, d'un simple sculpteur sur bois, Berthel Thorvaldsen naquit, suivant les récits populaires, à bord d'une barque de pêcheur qui revenait à Copenhague après quelque lointaine expédition dans les mers du Nord. Certains Allemands, annexionnistes passionnés, ont écrit des volumes pour établir l'origine tudesque de Thorvaldsen : les Danois ont fait justice de ces assertions, mais encore aujourd'hui cette revendication d'une gloire nationale évoque à Copenhague presque autant d'indignation que le souvenir récent de la monarchie démembrée , du Schleswig-Holstein ravi, et de Duppel pris d'assaut.
Jamais homme illustre ne fut plus loué, plus admiré de son vivant que Thorvaldsen. Le sculpteur danois n'a pas connu ces souffrances de l'effort déçu, ces luttes contre la destinée qui ont torturé tant d'artistes, en ajoutant peut-être à leur gloire un charme plus touchant et une consécration nouvelle. On dirait que la Providence avait placé auprès du berceau de Thorvaldsen
quelque bon génie chargé de veiller sur lui, d'attirer sur sa tête hommages et faveurs, et de le conduire par la main jusqu'au sommet du Capitole. Sa vie fut un enchaînement de victoires; il reçut de la main de ses contemporains, et porta avec une assurance complaisante cette couronne triomphale qui trop souvent n'est que l'ornement d'un tombeau.
Dès sa première jeunesse, les heureuses dispositions de Thorvaldsen le signalent aux regards de ses compatriotes. C'est une tradition chez le gouvernement danois de protéger les arts et même les artistes ; Thorvaldsen est envoyé à Rome avec une pension qui le met à l'abri des difficultés matérielles de la vie. L'aspect des mo- ' dèles impérissables de l'antiquité, l'intimité avec les chefs-d'œuvre de l'art grec révèlent au jeune sculpteur ses aptitudes et ses destinées. « C'est à ce moment que je suis né, disait-il plus tard; jusqu'alors je n'existais pas. » Cependant, après six années d'études, Thorvaldsen va rentrer dans son pays; à ce moment, le bon génie se présente à lui sous forme d'un banquier anglais qui, à l'instant où Thorvaldsen transporte son mince bagage sur un vetturino pour quitter Rome, lui commande une statue. Thorvaldsen
fit le Jason dont l'apparition fut accueillie avec surprise et provoqua de la part de Canova un témoignage éclatant d'admiration. A dater de ce premier triomphe, la vie de Thorvaldsen rappelle celle de ces grands artistes du seizième siècle, qui, comblés des dons de la faveur et de la fortune, entourés d'admirateurs, choyés par les princes, adorés de la foule, avaient une cour aussi nombreuse que celle des rois. Charles-Quint avait ramassé le pinceau du Titien; le pape Léon XII rend visite à l'hérétique Thorvaldsen pour lui demander d'élever un tombeau à son prédécesseur Pie VII. François Ier avait offert au Primatice l'hospitalité de Fontainebleau; le roi de Bavière promet à Thorvaldsen titres et honneurs pour l'attirer à Munich. Un pauvre artisan de Copenhague remplissait du bruit de son nom les capitales de l'Europe; pas un prince qui ne voulût le charger de fixer ses traits sur le marbre au bénéfice de la postérité ; pas une veuve royale qui ne lui confiât le soin du mausolée destiné à enfermer les restes de son époux. Napoléon lui avait commandé un bas-relief, le Triomphe d'Alexandre, pour orner le temple de la Gloire. Un poète italien à bout d'hyperboles l'appelait : « le fils de Dieu » , et Horace
Vernet le couronnait de lauriers dans un banquet.
Copenhague applaudissait de loin au succès de son illustre sculpteur. Lorsque, après quarantetrois ans de séjour à Rome, Thorvaldsen voulut retourner dans sa patrie, une frégate de la marine royale de Danemark vint le chercher à Livourne. Dès que le navire est signalé dans les eaux du Sund, les forts de Copenhague annoncent son approche ; la flotte rend le salut royal, et des navires pavoises font la haie sur le passage du grand homme. La ville entière se presse pour l'acclamer, les princes du sang l'accueillent comme un de leurs pairs, les corps de métier font flotter au vent des bannières où sont figurées les œuvres principales de Thorvaldsen ; les bourgeois de la ville, saisis d'un enthousiasme tout méridional, détellent ses chevaux et traînent sa voiture, comme s'il s'agissait d'un triomphateur ou d'un tribun. Thorvaldsen s'avance au milieu de sa gloire et semble assister vivant à son propre centenaire.
Au milieu de tant de prospérités, Berthel Thorvaldsen n'eut qu'un malheur, celui même d'être trop loué, trop adulé, trop recherché. Ses plus belles œuvres datent de la première moitié
de sa vie. C'est à ce moment qu'il modela les groupes gracieux de Psyché et l'Amour, les statues d' Adonis, d'Hébé et de Ganymède, ce Mercure, qui est peut-être son chef-d'œuvre, le délicieux bas-relief de la Nuit et le Triomphe d'Alexandre, œuvre puissante où l'artiste semble s'être inspiré aux sources les plus pures de la statuaire antique. Dans la seconde partie de sa vie, Thorvaldsen, comblé d'honneurs et de commandes , multiplia les témoignages d'un savoirfaire facile, au lieu de créer quelques-unes de ces œuvres qui traversent les siècles. Il n'eut pas le respect de son art, et se résigna trop souvent à n'être que le plus habile des artisans. Ses contemporains l'avaient sacré hardiment homme de génie; depuis, une réaction s'est opérée. Thorvaldsen a été peut-être jugé trop sévèrement, mais les sentences des contemporains ne sont jamais irrévocables, et la cause revient toujours en appel devant la postérité.
Copenhague possède un monument étrange et un édifice élégant : le premier est cette Bourse dont la flèche apparaît de loin aux navigateurs. La Bourse date du dix-huitième siècle • chacune de ses quatre façades est surmontée de six pignons surgissant au milieu d'un fouillis d'ornements.
Le second édifice est le château de Rosenborg, qui semble plutôt une résidence d'été où la royauté aime à se reposer des grandeurs, que le palais où Christian IV, contemporain et admirateur de Louis XIV, étalait un faste bourbonien. Rosenborg se cache au milieu d'un parc touffu comme une forêt ; il faut se perdre dans le labyrinthe des charmilles, suivre des allées de hêtres aussi vieux que Copenhague, fouler des gazons verdoyants et lustrés qui feraient envie aux châtelaines d'Oxfordshire ou du comté d'Essex, avant d'apercevoir au détour d'un massif un palais élégant flanqué de quatre campaniles et enguirlandé de balcons à jour. L'éclat de la brique tranche heureusement au milieu de la verdure d'émeraude qui sertit ce bijou d'architecture septentrionale. A l'intérieur, plusieurs générations de princes qui furent des artistes ont accumulé des merveilles. Les collections sont placées par ordre chronologique, chaque époque a sa galerie, et le visiteur peut se donner en quelques heures le plaisir d'une promenade à travers six siècles de l'histoire. Dans la salle du moyen âge, des vitraux armoriés tamisent une lumière multicolore qui ruisselle avec des reflels de pierreries sur l'acier des heaumes et des
cuirasses : deux rangées d'armures font la haie, des casques nous regardent passer du fond de leurs orbites vides ; des chevaliers bardés de fer s'appuient sur leurs lourdes épées. Quel est l'homme de nos jours qui pourrait brandir ce glaive des aïeux, ou vider l'un de ces hanaps ciselés que nous voyons s'élever comme des tours sur des dressoirs d'argent ?
La cour de Danemark a pourtant conservé jusqu'à nos jours certaines traditions féodales j ses banquets n'eussent pas été désavoués par ce duc de Bourgogne qui faisait servir sur sa table trente-deux services. Il y a quelque dix ans à peine, les princes de Danemark étaient servis aux jours de gala par des valets et écuyers tranchants costumés à la façon des hérauts d'armes.
Les convives gardaient pendant le repas leur casque empanaché, haut et pesant comme le heaume d'un chevalier. Puis le roi de Danemark, s'il traitait quelque prince ou l'ambassadeur d'un monarque ami, faisait apporter au dessert un hanap monumental , le vidait à la santé de son allié et provoquait ses hôtes à un tournoi plus bachique que diplomatique. On vit, assure-ton, des guerriers vainqueurs sur vingt champs de bataille reculer alors pour la première fois et
refuser un combat dont s'étonnait leur courage. Entre l'âge féodal et l'épanouissement de la Renaissance, l'histoire met deux siècles; à Rosenborg, il n'y a que l'épaisseur d'une porte. Voici des glaces de Venise que moirent des dessins élégants et diaphanes , légers comme une buée ; voici des bahuts florentins, incrustés d'ivoire, ouvrant leurs vantaux et laissant l'œil scruter leurs mystérieux tiroirs, leurs retraites compliquées , leurs cachettes ingénieuses , où dormirent peut-être les secrets d'un Médicis. Plus loin , le dix-septième siècle étale son faste théâtral ; des coursiers de bois fléchissent sous le poids de harnais précieux , de fontes caparaçonnées ; Copenhague voulait alors imiter Versailles, et Christian IV, dans une heure de caprice, ne pouvant se commander Marly, se commandait une selle de 50,000 louis. Après les souvenirs de Versailles , ceux de Trianon ; après le siècle qui a fait grand , le siècle qui a fait mignon , qui a construit Babiole et Brimborion, au lieu de Versailles et de Vaux; qui a inventé les boudoirs et ciselé ces meubles lilliputiens juste assez grands pour recevoir les bagues d'une reine de France. Allons plus loin; après le siècle parfumé de la poudre et des falbalas, sommes-nous revenus au
siècle du fer? Voici des dagues ruisselantes de pierreries, des glaives à poignée ciselée; ce sont les présents de Napoléon Ier au seul de ses alliés dont la fidélité ne se soit jamais démentie, à Christian de Danemark. En visitant Rosenborg, nous avions pour compagnon un paysan danois, venu peut-être de quelque île de la Baltique ou des plaines humides du Jutland ; il contemplait avec une surprise orgueilleuse les splendeurs de la capitale. En présence des reliques de la grandeur française, notre homme s'émeut, il fait résonner son bâton ferré sur les mosaïques de Rosenborg; puis s'adressant à notre guide, il le prie de nous transmettre ces mots : « Dites à ces Français que nous avons comme eux des injures à venger, et que nous les vengerons ensemble. » Le peuple danois a deux qualités qui font une nation forte et respectable ; il sait aimer et il sait haïr. Le Danois a le culte traditionnel de la patrie, delà dynastie, des institutions nationales. Il emploie, lorsqu'il parle du Danemark, des expressions d'une grâce familière et touchante • a Notre cher petit pays » , dit-il; mais il possède en même temps le sentiment de sa dignité; il sait que sage, modeste et laborieux, il a droit au respect de tous les peuples. Sa fidélité aux
anciennes alliances est inébranlable; ni nos malheurs, ni notre abandon à son égard, abandon que nous avons, hélas! trop chèrement payé, n'ont pu altérer la sympathie traditionnelle qui porte les Danois vers la France. Une communauté d'infortune, des haines semblables, un égal désir de vengeance, n'ont fait qu'aviver ce sentiment chez un peuple dont les passions sont à la fois énergiques et durables. Les souvenirs de la guerre de 1864 sont encore aussi vivaces à Copenhague qu'au lendemain d'une paix durement imposée. Jusque dans les plus petits détails de sa vie , le Danois fait éclater sa haine pour des voisins exécrés ; il proscrit l'usage de la langue tudesque, avec laquelle la sienne a pourtant plus d'un point de contact. A Copenhague tout le monde sait l'allemand , personne ne le parle, personne ne veut avouer qu'il l'entend. Adressez-vous en français à un passant, il ne comprendra pas, mais il s'attachera à vos pas jusqu'à ce qu'il vous ait trouvé un interprète ; parlez allemand au même Danois , il restera muet; il a compris, mais ne veut pas répondre.
Copenhague conserve dans son enceinte quelques ruines qu'elle entretient avec un soin
jaloux : les Danois y retrouvent le témoignage du courage de leurs pères et de l'attentat dont ils furent victimes deux fois en dix ans. De l'antique basilique Var Frue Kirke, il ne reste qu'une tour, sorte de donjon massif, échappé aux bombardements anglais de 1801 et de 1807. Sur les vieilles murailles, nous retrouvons la trace des obus et des fusées à la Congrève. Une rampe en pente douce, que jadis les guerriers danois montaient à cheval, nous conduit au sommet : de là, Copenhague apparaît à nos pieds étalée en éventail sur les bords du détroit. Audessus des toits pressés s'élèvent les masses plus hautes des églises et des monuments, comme des écueils au milieu d'une mer. L'eau des bassins, immobile et noire, apparaît par places, et des touffes de mâts jaillissent entre les maisons. Devant nous, le Sund couvert de voiles; autour de la ville , une ceinture de bois et les fraîches campagnes de l'île de Seeland , plus verte que la verte Erin.
Du haut de la tour où nous nous tenons , des veilleurs de nuit guettaient au moyen âge les barques de pirates qui s'aventuraient dans le Sund. U y a soixante-dix ans, la vigie signala l'approche d'une flotte entière montée par des
forbans. Copenhague allait avoir à subir une dernière incursion de pirates plus terribles que les Normands; mais cette fois l'agresseur ne venait pas du Nord. A cette époque, Copenhague renfermait dans son port seize vaisseaux de ligne, vingt frégates en bon état, dernier débris de sa puissance maritime : respecté des peuples de l'Europe , le Danemark était en paix avec tous , quand Copenhague vit avec surprise s'embosser devant ses quais une flotte britannique, dans une attitude menaçante; plus de soixante vaisseaux de guerre, chargés de soldats, braquaient leurs canons sur la cité. La Grande-Bretagne voulait punir le Danemark de sa fidélité à l'alliance française, et l'empêcher d'unir sa flotte à celles que Napoléon équipait dans tous les ports de l'Europe , depuis le Texel juqu'à Trieste.
Un agent britannique vint sommer le régent du royaume de livrer la forteresse de Kronenborg qui commande le Sund, de livrer le port de Copenhague, de livrer la flotte ; en échange de ces propositions déshonorantes, il faisait de vagues promesses d'indemnités pécuniaires. « Avec quoi payerez-vous notre honneur perdu?» répondit le prince.
Copenhague surprise comprit que tout était
perdu ; elle voulut sauver l'honneur. Elle comptait dans ses murs cinq mille hommes de troupes, les Anglais en avaient débarqué vingt mille. Toute la population valide s'arme à la hâte, résolue à repousser un assaut si l'ennemi veut le tenter; mais que pouvait Copenhague contre un bombardement dirigé de loin par des vaisseaux auxquels elle ne pouvait répondre, contre des projectiles incendiaires récemment inventés par l'Anglais Congreve ?
Le 2 septembre 1807, une pluie de fer et de feu s'abat sur la ville, répandant la dévastation, détruisant des quartiers, frappant des femmes et des enfants ; au bout de trois jours, trois mille personnes avaient péri, une moitié de la ville était incendiée ! L'honneur ne commandait plus de prolonger la résistance ; le 7 septembre, le général Peyman, gouverneur de Copenhague, livrait la ville , l'arsenal et la forteresse de Kronenborg. Les Anglais prirent possession de leur proie, non pas en vainqueurs, mais en corsaires ; ils se hâtèrent de piller l'arsenal, s'emparèrent des vaisseaux danois, les armèrent avec la moitié de leurs propres équipages, et s'enfuirent au plus vite, traînant leur butin après eux.
Entre les dévastations des Normands au
dixième siècle et le bombardement de Copenhague au dix-neuvième, l'histoire ne peut constater qu'une différence, c'est que l'attentat de 1807 fut commis par une nation chrétienne qui se disait la plus libérale et la plus éclairée du monde !
Copenhague est triste, et les Danois sont gais. Aussi, dès les premiers beaux jours, les habitants s'empressent-ils d'aller chercher en dehors de leurs murs plaisirs et distractions. L'aristocratie s'enfuit dans ces belles résidences que nous avons vues s'échelonner sur les bords du Sund. La cour émigré au cbàteau de Frederiksborg, antique manoir qui s'élève au milieu d'un lac, dans un site pittoresque de l'île de Seeland. Bourgeois et ouvriers mettent à profit chaque jour, chaque soirée de liberté, pour gagner les campagnes qui entourent Copenhague d'un cordon de fraîches retraites et de gracieux paysages.
Mêlons-nous à cette foule qui s'écoule lentement le long des chaussées de la ville pendant les dimanches d'été. La promenade est peut-être le passe-temps le plus cher aux Danois, comme à tous les hommes du Nord ; l'àpreté du climat les tient renfermés pendant huit mois de
l'année, mais ils saluent avec bonheur le retour de la lumière. Alors la ville entière semble occupée à s'enfuir de ses murs ; on dirait une migration en masse, ou quelque retraite sur le mont Aventin, moins le tumulte et le désordre d'une sédition. Dans cette foule, pas un cri, pas une dispute ; les physionomies respirent une satisfaction paisible et une tranquille gaieté. Des véhicules de tout genre, de tout âge, de toute forme s'avancent gravement au milieu de la chaussée, marchant au pas ; de longues files de piétons se suivent et ne se confondent jamais. Copenhague se rend au plaisir comme à une cérémonie; elle va processionnellement jouir des charmes de la campagne. Cependant les maisons s'éparpillent, les grandes constructions s'éloignent, nous sommes dans cette zone intermédiaire qui enveloppe toute capitale; là, des prés verdoient près de bâtisses commencées, la nature se rapproche, encore à demi cachée sous la ville. Mais voici des forêts véritables, pleines d'ombre et de mystères, des allées séculaires, des jardins semés de villas. La foule se divise par groupes ou plutôt par chœurs j trente ou quarante promeneurs se réunissent et entonnent l'une de ces mélodies graves, riches d'harmonie que seuls les
peuples du Nord savent créer et chanter. Les virtuoses improvisés s'enfoncent sous des arcades de verdure , et à tous les coins de l'horizon s'éveillent des chœurs qui se rapprochent, s'éloignent et se perdent enfin dans le lointain. Nous croyons entendre la voix même de cette nature septentrionale qui, après s'être montrée à nous tour à tour grandiose, sévère ou désolée, se laisse voir autour de Copenhague sous un nouvel aspect, calme, riant et doux. La verdure a pris une fraîcheur incomparable ; on dirait sans cesse qu'une ondée bienfaisante vient de raviver l'éclat du feuillage, de ranimer les fleurs et de donner à la campagne désaltérée une expression de repos et de contentement. Point de couleurs tranchées, point de tons heurtés. Les nuances discrètes du lilas et de l'aubépine se marient à l'éclat sévère des frênes, des chênes et des hêtres , et à travers un rideau de fraîches frondaisons, nous apercevons les flots du Sund, d'une transparence laiteuse, semblables à un miroir d'opale où se réfléchit un ciel pâle. Soudain, au sortir d'un berceau de feuillage, une immensité fleurie s'ouvre devant nous : c'est une plaine couverte d'aubépine, spectacle féerique, que seule l'île de Seeland et les
campagnes de Volhynie en Pologne offrent parfois au printemps. Des buissons, ou plutôt des bosquets d'aubépine se pressent, se mêlent, s'entrelacent, forment un inextricable fourré, et, du haut d'un coteau, nous contemplons cette mer de fleurs, dont les flots rosés roulent et s'agitent au souffle d'une brise d'été.
Le bourgeois de Copenhague va se promener à trois ou quatre lieues de la ville, mais il achève invariablement sa soirée aux portes mêmes de la cité, à Tivoli. Tivoli est une institution nationale; si l'autorité fermait Tivoli, Copenhague assisterait au spectacle bien nouveau pour elle d'une émeute, et peut-être d'une révolution. Qu'on se figure un parc de plusieurs kilomètres carrés, coupé de lacs naturels et de rivières artificielles, embelli de forêts et de plates-bandes, agrémenté de ponts rustiques, de grottes de rocaille, de cascades jaillissant à heures fixes ; des points de vue ont été préparés à chaque pas, des perspectives ménagées, le pittoresque réglementé par l'art. Jetez au travers de ce parc une poignée de constructions en pierre, en brique ou en bois, de tout genre, de toute dimension, adaptées aux destinations les plus variées , des théâtres et des restaurants, des salles de concert et des salles de
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bal, des chevaux de bois et des salons de lecture. Les styles les plus différents y vivent en bonne intelligence ; l'Alcazar de Séville fait face à un kiosque rococo, un palais mauresque coudoie un temple égyptien , une villa italienne regarde un café turc, et l'Alhambra s'appuie à la grande Pagode. Il est dix heures du soir; en dépit d'un crépuscule interminable et des lueurs blafardes qui s'obstinent à errer au ciel, Tivoli s'illumine; pas un bosquet qui n'ait sa girandole, pas une île qui n'ait sa guirlande de lanternes vénitiennes ; cinq ou six orchestres éclatent sous la feuillée, jetant au vent une valse de Strauss, une mélodie de Schubert, ou une énigme de Wagner. Des fusées s'élancent en sifflant, plusieurs feux d'artifice font pleuvoir sur les spectateurs des gerbes de bombes et des flots d'étincelles. La population tout entière semble s'être donné rendez-vous à Tivoli , sans distinction de rang, de classe, ni de fortune ; un demi-rycksdale ouvre l'accès de ce paradis et donne droit aux plaisirs variés qu'il offre à ses élus. La société danoise, qui conserve encore aujourd'hui le respect de la hiérarchie, qui pousse jusqu'au fanatisme la passion des titres et des distinctions, abdique gaiement ses prétentions au seuil du
jardin public; c'est l'égalité devant le plaisir! Là, nobles et artisans se mêlent ; le fonctionnaire ne craint pas de s'y commettre avec ses administrés. Parfois la foule qui se presse dans le jardin de Tivoli reconnaît et salue le roi de Danemark, venu pour s'amuser de la joie de ses sujets ; parfois l'héritier du trône des czars vient bourgeoisement applaudir à une opérette parisienne ou à une mélodie viennoise. Cependant le flot populaire se transporte paisiblement d'un divertissement à un autre, il court d'un concert en plein air à un ballet au clair de lune , d'une pantomime à un feu d'artiflce, sans qu'un cri, sans qu'une querelle, sans même qu'un rire trop bruyant vienne troubler cette gaieté silencieuse. Les annales de Tivoli n'ont pas conservé la mention d'une scène de désordre; on rencontre dans ce rendez- vous universel des princes, des grands seigneurs, des bourgeois, des désœuvrés, des soldats, des marins, des ouvriers, pas un policeman !
Tivoli a son héros, amuseur attitré du peuple de Copenhague. C'est le Lundgreen, le mime bouffon dont la verve comique retient chaque soir un public empressé autour de ses tréteaux Lundgreen, c'est notre Pierrot français, ou plutôt
c'est le Pulcinella napolitain, avec les attributs traditionnels du rôle : galbe enfariné, calotte noire, costume blanc à manches flottantes.
Pulcinella sur les bords du Sund, étrange rencontre ! Par quelle migration bizarre, par quelle série d'aventures invraisemblables ce joyeux enfant du soleil a-t-il poussé sa course jusqu'aux rivages de la Baltique? Né sous le ciel d'azur de la Campanie , de parents grecs peut-être , Pulcinella a débuté à Naples et égayé pendant des siècles la nonchalance des lazzaroni. La comédie italienne lui a emprunté ses lazzis et l'a enrôlé en le débaptisant; Scapin , ce n'est que Pulcinella monté en grade, valet d'un jeune seigneur après avoir été valet d'un bourgeois ; il remplit de ses saillies cette comédie à l'allure pimpante et cavalière qui promène ses gaies escapades par les ruelles de Palerme et de Messine, sous les balcons sculptés, à la lueur argentée d'une lune sicilienne. Mais Pulcinella a voulu voir du pays et s'est mis en route pour le Nord; en chemin, il a rencontré Arlequin, fils de Bergame, Trufaldin et Scaramouche, enfants de Venise ; ils ont lié connaissance, ont associé leur fortune, et le joyeux quadrille a franchi les Alpes. A Paris, ils ont trouvé des confrères déjà maîtres de la place
et installés sur le pont Neuf. Ont-ils poussé plus loin leurs pérégrinations? L'Angleterre, patrie du truc et de la gigue, ne les a jamais connus. Ont-ils franchi le Rhin et traversé sans périr d'ennui les steppes de la Westphalie , les plaines brumeuses de la Sprée? Par quelle voie Pulcinella a-t-il atteint Copenhague? Quoi qu'il en soit, il y est et semble y avoir retrouvé une patrie. Applaudi, fêté, traité en enfant gâté, il y a conservé les mœurs et les habitudes d'autrefois; il trompe encore son maître, le vole, le protège au besoin, sert les amoureux, joue l'autorité, rosse le commissaire ; au demeurant, c'est le meilleur fils du monde. 11 ne joue pas un rôle appris d'avance, il improvise; un canevas lui a été confié, il s'en empare, le brode et exécute sur ce thème unique des variations extravagantes. Sa verve intarissable fait songer à cette commedia dell' arte que Naples applaudit encore, et où des acteurs populaires composent des pièces en même temps qu'ils les jouent. Seulement, le bouffon danois mime et ne parle pas; c'est le geste qui traduit sa pensée. L'imagination des spectateurs donne la parole à ses grimaces, saisit la pointe au vol, applaudit à l'intention. A coup sûr, cet amour passionné pour un spectacle où l'esprit doit in-
terpréter le geste et deviner le trait témoigne en faveur de l'intelligence prompte et déliée des Danois. J'ai souvenir d'avoir assisté en Allemagne à une représentation donnée par une troupe de saltimbanques indigènes; le pitre se livrait aux contorsions traditionnelles ; mais après chaque gambade, un personnage grave, vêtu en magicien, prenait la parole, expliquait la farce en bon allemand; le public saisissait alors et applaudissait à tout rompre. Ne comprend pas Pierrot qui veut !
Un pèlerinage à Elseneur est l'épilogue nécessaire d'un voyage à Copenhague ; une voie ferrée relie les deux villes, une demi-heure suffit au trajet. Prendre le chemin de fer pour aller rendre visite au tombeau d'Hamlet, c'est comme s'arrêter à la station de Pompéi pour voir la maison de Diomède ! Nous préférons nous embarquer à bord d'une barque à voile, remontant lentement vers le nord la rive du Sund, jusqu'au point où le détroit se resserre entre la suédoise Helsingborg et la danoise Helsinor , que nous nommons Elseneur.
Les flots du Sund bercent doucement nos souvenirs; bientôt, un groupe de maisons rouges se détache au milieu des bois de la rive.
Elseneur est une poignée de chalets qui s'élagent autour d'une baie sur des pentes boisées ; l'ensemble rappelle Honfleur couché aux pieds de la côte de Grâce, et la ressemblance serait complète si à l'entrée du port ne se dressait une forteresse antique, gardienne séculaire du Sund. Le château de Kroneborg domine le détroit de son enceinte massive; le roc qui le porte s'appelle OEreborg, ou le coin de l'oreille : c'est par cette oreille que le Danemark a reçu pendant des siècles les nouvelles du monde, apportées sur des milliers de navires.
Les canons de Kroneborg étaient la sanction suprême par laquelle le Danemark appuyait son droit de péage sur le Sund. L'origine de cette perception féodale, exercée au profit d'un peuple unique, remonte à l'époque où, sur les mers du Nord, les navires de commerce exposés aux incursions des pirates demandaient à la marine danoise aide et protection. Le Danemark se faisait payer son assistance, et prélevait un impôt sur chaque navire qui franchissait le Sund. Cet usage, comme tant d'autres, survécut plusieurs siècles à la cause qui l'avait fait naître; il y a vingt ans, le commerce européen s'assurait encore, moyennant une prime payée au Dane*
mark , contre les incursions oubliées des pirates
du Nord.
Les Etats-Unis protestèrent les premiers contre cette atteinte à la liberté des mers ; les autres nations rachetèrent successivement au Danemark le droit de péage sur le Sund, et aujourd'hui des navires portant pavillon de toutes couleurs passent impunément devant les canons inoffensifs de Kroneborg.
Dans cette ville avenante et proprette qu'on nomme Elseneur, rien ne rappelle les souvenirs tragiques évoqués par le génie de Shakspeare; vainement, sur les terrasses qui couronnent les remparts du château, appelons - nous l'ombre inquiète du prince de Danemark; l'écho même ne répond pas. « Hamlet » , disons-nous à la Danoise joufflue qui nous sert d'hôtesse ; elle garde le silence. Hamlet est sans doute pour elle quelque substantif exotique, quelque nom français qu'elle a le droit d'ignorer.
Cependant un crépuscule boréal, favorable aux apparitions, succède au jour ; c'est l'instant propice pour se mettre à la recherche du fantôme auquel nous venons rendre visite; mais de fantôme , point. Dans les rues d'Elseneur se pressent des marins, des pécheurs, des soldats sur-
tout. Nous sommes à l'époque des grandes manœuvres, et tous les jeunes gens de la ville sont embrigadés pour quelques semaines. Tous doivent regagner à heure fixe l'enceinte de la vieille forteresse. Ces guerriers improvisés, mal à l'aise dans leur uniforme, s'attardent dans les rues au milieu d'une population de femmes et d'enfants. Soudain, les premières notes de la retraite partent des remparts de Kroneborg ; nos soldats font de rapides adieux et emboîtent le pas accéléré. Mais le refrain guerrier évoque dans nos cœurs un souvenir attendri ; nous avons reconnu le vieil air gaulois de la retraite , que toutes nos villes connaissent; l'armée danoise nous a emprunté nos sonneries. Nous sentons que la France se rapproche et nous restons longtemps à écouter ces sons graves, mâles et décidés qui nous parlent de la patrie.
Cependant, les habitations se ferment, la nuit tombe, la solitude se fait. Nous longions un mur blanc, quand, à travers une grille à demi entr' ouverte, nous distinguons des croix funéraires éparpillées dans un enclos; c'est le cimetière d'Elseneur. Mais les fossoyeurs jouant aux boules avec des crânes n'y sont plus; rien n'évoque de semblables souvenirs dans ce champ du repos,
paré comme un jardin. Les peuples Scandinaves n'aiment pas à entourer la mort d'images désolées; le roide cyprès, le sycomore en deuil sont bannis de leurs enceintes mortuaires; à leur place fleurissent l'aubépine, les lilas et les roses. Les morts ne sont pas alignés le long d'allées tirées au cordeau , les cimetières ne sont pas divisés en une sorte de damier où chacun a sa case. Les tombes s'égrènent dans une prairie, sous des ombrages naturels; l'herbe y pousse vivace et drue; la flore du Nord jette sur les dalles son manteau diapré; on dirait que les Scandinaves veulent respirer dans le parfum d'une fleur l'âme d'un être aimé.
Notre pérégrination nocturne nous a égarés; après de nombreux détours, nous nous retrouvons sur les bords du Sund, à quelques pas du château de Kroneborg, inutile débris d'un autre âge et qui semble un spectre lui-même. Devant nous voguent des barques de pêche , goélands attardés qui regagnent au plus vite le port d'Elseneur. Sur l'autre rive, Helsingborg apparaît comme une tache blanche sur la côte de Suède. Une nuit transparente éclaire le détroit, les vagues viennent mourir à nos pieds, avec ce bruit intermittent et monotone qui n'a pas varié d'une
note depuis l'origine des siècles. Nos souvenirs s'envolent alors vers le Nord, sur la route que nous venons de parcourir, et évoquent, non pas le spectre d'Hamlet, définitivement banni d'Elseneur, mais mille tableaux divers , images étranges et charmantes qui nous ont ravis pendant plus de deux mois. Nous voyons passer devant nos ^eux les pignons de Liibeck, le Mœlar avec ses douze cents îles, les steppes de la Laponie, les irradiations du soleil de minuit, les lacs de la Suède , les gorges de la Norwége , les fjeîds et les fjords, les glaciers de Justedal et les cascades du Hardanger; c'est un panorama rétrospectif qui se déroule dans la brume du soir. Mais au milieu de cet essaim de souvenirs, nous aimons surtout à nous rappeler les instants de la halte où, dans un gaard antique, nous nous sommes assis au foyer du peuple Scandinave, où nous avons pressé sa main, où nous avons vécu de la vie de cette race énergique et douce , patiente et passionnée. Les Scandinaves sont des hommes dans toute la force du terme- ils n'ont ni la mollesse méridionale, ni le fatalisme des Orientaux, ni la pesanteur brutale d'autres races moins septentrionales que la leur. Leur caractère est fait de force et de simplicité , de vigueur
et de charme; on les approche avec sympathie, on les quitte avec émotion, et parmi tant de qualités, il en est une dont nous conservons le plus reconnaissant souvenir : nos successeurs l'apprécieront comme nous j c'est la pratique de l'hospitalité 1