‹ En karriole à travers la Suède et la NorwègeChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De Kongsberg à Christiania. — Le saut périlleux. — Premier aspect de la capitale. — Un habit trop grand. — Le Storthing. — Une Convention de paysans. — Mot de Napoléon.

— Particularisme norwégien. — Rycksdale etspecie. — Deux mois de séjour forcé dans un palais. — Un héros de roman.

— Départ de Christiania. — Fredericshall et Charles XII. — Le mot de la fin. — Encore la karriole. — Au-dessus d'une cataracte. — La Caspienne du Mord. — L'aubergiste polyglotte. — Trolhatta. — L'escalier des géants. — Gothembourg.

Bergen et ses parfums de morue salée, le Hardangerfjord et ses cascades de 2,000 pieds, le Thelemarken et ses costumes pittoresques, sont déjà loin de nous. Depuis deux heures, l'express de Kongsberg à Christiania nous emporte au milieu de prairies plantureuses qui rappellent parfois notre Normandie, et où la civilisation a déjà planté ses jalons, sous forme d'usines, de fabriques et de cités industrielles, telles que Drammen et Hougsund. C'est la Norwége riante succédant à la Norwége austère. Le beau fjord de Christiania nous accompagne

sans cesse et semble voyager avec nous. Tantôt, au sortir d'un tunnel, nous dominons d'une hauteur de 400 pieds sa nappe bleue , échancrant gracieusement les terres , pénétrant et fertilisant une vallée j tantôt nous côtoyons ses rives, bordées de pelouses fleuries, de cottages et de jardins anglais. Cependant, à notre gauche, de hautes cimes s'élèvent encore à l'horizon; elles montrent au-dessus des collines verdoyantes leur front sourcilleux, comme pour nous rappeler qu'il y a peu de jours, nous parcourions la région des mers de glace et des neiges éternelles. Lorsque à l'une des stations nous faisons une courte halte, dans l'intervalle de deux trains, nous retrouvons bientôt des paysages alpestres, des gorges encaissées et d'élégantes cascades, qui semblent les diminutifs du Skeggedal ou du Rjukan-Fossen. L'une d'elles, près d'Hougsund, nous surprit : sa hauteur n'est que de vingt pieds, mais le volume d'eau est considérable, et un immense filet, soutenu de chaque côté par de puissants échafaudages, est tendu sous la cascade , qui décrit au-dessus sa courbe audacieuse. Ce filet reçoit par jour en moyenne quarante à cinquante saumons, dont le poids varie de six à trente livres. Pendant l'été, ces

poissons, fuyant l'eau salée, remontent par milliers le cours de la rivière. Arrivés à la cataracte , ils cherchent à la franchir par un saut prodigieux. Tous tentent l'escalade de cette montagne humide, mais la plupart, ne pouvant atteindre le sommet, tombent dans la poche du filet. Quelques-uns, plus intrépides, calculent mieux leur élan et d'un bond atteignent l'étage supérieur de la rivière. Une fois sur dix, comme pour ne pas donner entièrement tort au proverbe , la fortune favorise l'audace !

Lorsque le Parisien, laissant son imagination voyager sur toutes les mers du globe, fait escale à Christiania dans ce voyage idéal, il se représente une ville perdue au milieu des frimas; il serait tenté de croire que les ours de l'océan Glacial s'aventurent parfois dans ses rues , et que les Lapons viennent camper à ses portes avec leurs rennes et leurs traîneaux. Pour nous, au contraire, descendant du cercle polaire par une ligne quelque peu brisée , Christiania nous semble la ville par excellence, l'oasis après le désert; c'est l'asile désiré où nous allons retrouver tous les raffinements de la civilisation.

Des faubourgs populeux, une gare, des omnibus, voire même des tramways, quelle nouveauté

pour nous! En nous retrouvant sur des boulevards à la dernière mode , plantés de candélabres , sillonnés de voitures , nous sommes disposés à prendre Christiania pour la cité la plus animée du globe. 0 miracle de l'illusion ! Aujourd'hui, après avoir touché successivement Hambourg, Amsterdam, Bruxelles et Paris, la métropole norwégienne nous apparaît à l'extrémité de cette chaîne de souvenirs comme une ville froide, presque triste. C'est une capitale née d'hier, à laquelle la Norwége a donné de belles rues à angle droit, de larges places, des squares magnifiques, mais le tout sur des proportions trop grandes pour la population : on dirait un de ces enfants auxquels des parents prévoyants ont commandé un habit un peu ample en vue de la croissance. Pour juger Christiania, laissons-la grandir et emplir son vêtement.

Dans toute capitale, il est un monument qui, par sa situation ou ses proportions, s'impose tout d'abord aux regards du visiteur. C'est dans cet édifice, Louvre ou Capitole, que siège l'autorité : sous un régime monarchique, le prince y réside j dans une république , les Assemblées y délibèrent. A Christiania, c'est le palais où se réunit le Storthing, cette Convention de paysans, qui

dirige à son gré les destinées du pays. En Norwége, si l'étiquette est monarchique, le gouvernement est républicain.

Nous pénétrons dans le sanctuaire législatif, et nous voyons s'ouvrir devant nous les portes de la salle où les trois cents souverains delà Norwége tiennent leurs assises. Hélas ! l'hémicycle est vide, la session est close, les législateurs ont regagné leurs gaards perdus au milieu des gorges du Dovre ou des solitudes du Norrland. Rien de triste comme une salle de parlement quand elle ne retentit plus du tumulte des discussions ni du fracas des applaudissements. C'est un champ de bataille après la bataille , où trop souvent les ministres jouent le rôle de morts. On cherche à reconnaître la position des combattants , le poste où se tenaient les chefs, excitant leurs soldats, et prêts à pa^er de leur personne ! Rien pourtant qui semble favorable aux tournois oratoires, dans cette froide salle du Storthing ; il y manque l'élément essentiel des combats de la parole, la tribune aux harangues, ce piédestal des tribuns. Les représentants norwégiens se réunissent, non pour entendre de brillantes variations sur un thème éternellement reproduit, mais pour discuter simplement et librement des

affaires du pays; ils ne parlent pas, ils causent. Comme à Westminster , l'orateur s'adresse au président, non à l'Assemblée. Point de partis nettement définis à l'avance, point de gauche ni de droite, rivales irréconciliables qui divisent le Corps législatif et la nation en camps ennemis. Dans le Storlhing , des opinions diverses se produisent sur chaque question, elles sont soutenues avec véhémence, parfois avec passion; mais lorsque la majorité a prononcé, vainqueurs et vaincus acceptent simplement ce verdict souverain et ne retournent pas porter dans le pays le contre-coup des dissensions de l'Assemblée.

La nation norwégienne se considère comme la plus jeune de l'Europe. Son existence indépendante ne date que de 1811, et pourtant sa constitution est, après celle de l'Angleterre, la plus vieille de l'Europe : elle a soixante ans!

Jusqu'en 1814, la Norwége n'était qu'une province danoise. La Suède l'avait toujours convoitée , souvent envahie, et la réclamait comme un appendice géographique de son territoire. En 1810, Bernadotte venait d'être proclamé prince royal de Suède ; comme don de joyeux avènement, il brûlait d'apporter aux Suédois quelque belle province pour les consoler de la Finlande

perdue. Le czar lui offrit la Norwége comme prix de son concours. Alexandre voulait à la fois s'attacher l'héritier présomptif des Wasa et punir le Danemark de sa fidélité à la France. Le 13 mars 1813, Bernadotte signa un traité d'alliance offensive et défensive avec le plus puissant des ennemis de l'Empereur. 11 reniait à la fois son passé et son bienfaiteur. « Pour prendre femme, dit Napoléon, en apprenant ce marché, on ne renonce pas à sa mère ; encore moins eston tenu de lui déchirer les entrailles. »

Une année après, l'Europe s'acharnait contre l'aigle expirant. Le prince royal de Suède ramène de Leipzig sur les bords de l'Eider ses soldats couverts de sang français. Impatient de s'assurer le salaire des services rendus à nos ennemis , il envahit le Danemark qui se voit forcé, par le traité de Kiel, de céder au prince de Suède la Norwége en toute propriété. La coalition était habituée à disposer des peuples sans leur aveu, à partager les royaumes au tranchant du sabre, mais elle avait compté sans la fierté désespérée du peuple norwégien. « Le Danemark, dirent alors les Norwégiens, a renoncé à ses droits ; nous avons recouvré notre indépendance. » Des députés envoyés par tous les

bailliages du pays se réunissent à Eidsvold , sur les bords du lac Mjosen, à quelques milles de Christiania ; ils proclament l'indépendance nationale, suppriment la noblesse qui avait toujours fait cause commune avec les Danois , donnent au royaume de Norwége une constitution républicaine et confèrent au prince héritier de Danemark la présidence de cette république avec le titre de Roi.

Nous avons vu à Eidsvold les portraits précieusement conservés de ces législateurs en sabots qui furent les constituants de la Norwége. Il serait curieux de comparer cette galerie avec les portraits de nos députés à l'Assemblée de 1789, tels que les représente une toile célèbre, le Serment du jeu de paume. L'artiste français montre nos législateurs arrivés au paroxysme de la passion politique; ils jurent de mourir ou de doter la France d'une constitution : sur toutes ces physionomies de penseurs , de philosophes , de polémistes, l'enthousiasme patriotique fait explosion ; dans tous les regards brille un éclair. Les constituants d'Eidsvold sont des paysans vêtus à la façon des ancêtres; sur leur visage respire une volonté calme et une fermeté placide ; ils ont l'air de régler les comptes de leurs fer-

miers. L'œuvre politique qu'ils ont créée subsiste encore; la constitution votée par nos enthousiastes de 89 a vécu deux ans !

Bernadotte, souverain de la Norwége par lettres patentes du czar, voulut dompter ces montagnards qui osaient se proclamer libres parce qu'on disposait d'eux sans leur consentement. La coalition bloqua les ports de la Norwége , et le prince de Suède envahit le pays à la tête d'une armée; mais il trouva un peuple debout, prêta défendre ses franchises, et malgré quelques succès, tels que la prise de Frederikshald, il ne tarda pas à entrer en négociations avec les représentants de la Norwége. Il leur proposait de le reconnaître pour leur souverain, et leur promettait en retour de jurer serment à la Constitution d'Eidsvold. Cette transaction fut acceptée : c'est donc en vertu d'un pacte librement consenti que la Norwége s'unit à la Suède : elle conservait sa charte, ses lois, sa personnalité. Les législateurs d'Eidsvold repoussaient la domination suédoise, en prenant pour roi le futur souverain de la Suède.

Aux termes de la constitution, l'Assemblée du peuple norwégïen, qui a repris le vieux nom de Storthing, exerce le pouvoir législatif dans toute

sa plénitude : elle est nommée par tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans, propriétaires fonciers ou fonctionnaires de l'Etat. L'élection est à deux degrés : la classe des paysans, maîtresse du sol , fournit à l'Assemblée les deux tiers de ses membres. Les électeurs se rassemblent de droit tous les trois ans sans convocation. Le premier acte de la nouvelle Assemblée est de se diviser, par voie de tirage au sort, en deux Chambres, le Logthing ou Chambre haute, composée d'un quart de la représentation, et l'Oldelstbing ou Chambre basse. Les projets de loi, émanés du pouvoir exécutif ou de l'initiative des députés, sont discutés d'abord par l'Oldelsthing et soumis ensuite à la ratification de la Chambre haute. Le roi exerce le pouvoir exécutif par l'entremise de ministres responsables, mais en matière législative il n'est investi que d'un droit de veto suspensif. Tout projet accepté successivement par trois Storthings a force de loi : la royauté doit courber le front. Les ministres peuvent être mis en accusation, et néanmoins ils n'ont pas le droit d'intervenir dans les discussions de l'Assemblée ; l'accès même du parlement leur est interdit. Lorsque le roi veut soumettre un projet à la délibération du Storthing, il est tenu de l'annoncer la veille

au président. Un conseiller d'Élat, en grand uniforme, est chargé d'apporter le projet : les portes du parlement s'ouvrent à deux battants devant le messager de la royauté; six députés lui servent d'escorte; la Chambre le reçoit debout et écoute en silence la lecture du projet. Puis le conseiller est reconduit avec le même cérémonial par ses six gardes du corps ; les portes se referment derrière lui, et le Storthing est laissé à sa libre indépendance, après cette cérémonie où la méfiance se dissimule sous les formes du respect.

Grâce au mécanisme de cette constitution , en Norwége , pays libre et constitutionnel par excellence , les hommes d'Etat et les ministres sont des fonctionnaires , des propriétaires , des négociants, des professeurs, et non des orateurs. La Norwége ne connaît pas, comme la France, la Suisse et les Etats-Unis, cette classe de politiciens de profession , habitués au maniement de la parole et persuadés que l'art de bien dire confère à lui seul toutes les qualités nécessaires au gouvernement des empires. A Christiania, c'est le parlement qui gouverne et non les parlementaires. La presse jouit d'une liberté absolue ; elle y est considérée parce qu'elle n'est ni injurieuse ni

passionnée, et parce qu'elle tient son influence de sa modération. Il y a quelques années, le Slorthing discutait une grave question ; la délibération était animée, l'Assemblée indécise. Un journal important de Christiania fit paraître un article où la matière était l'objet d'une discussion approfondie. L'abondance des arguments était telle que les colonnes d'un numéro unique ne purent contenir l'étude tout entière et qu'il fallut renvoyer la suite au lendemain. Le Storthing, d'un accord unanime, ajourna sa décision jusqu'à ce qu'il eût pris connaissance de la fin de l'article. Témoignage qui honore à la fois le journal et l'Assemblée 1

Le Storthing maintient avec un soiu jaloux l'autonomie de la Norwége vis-à-vis de la Suède : tout ce qui peut ressembler à une tentative de fusion est impitoyablement écarté. Dans cette voie , l'Assemblée se sent soutenue par le sentiment général ; la Norwége est et veut rester norwégienne. Elle a son armée, son budget, sa marine, comme sa langue : un cordon de douanes sépare encore aujourd'hui les deux royaumes, et l'uniforme suédois fut longtemps dans les rues de Christiania l'objet d'une curiosité peu sympathique.

Depuis quelques années, de louables efforts avaient été tentés par le gouvernement pour faire adopter dans tous les Etats Scandinaves une même unité monétaire, la couronne, de valeur égale à l'ancien rixdale suédois. Un projet ayant été présenté dans ce sens au Storthing fut deux fois rejeté. En présence du rixdale envahisseur, la Norwége maintenait obstinément les droits du specie , son ancienne monnaie nationale. Le gouvernement revint à la charge et finit par l'emporter; mais le Storthing ne donna son adhésion à la réforme proposée quen juin 1875 : c'était plus que la passion de l'individualité, c'en était le fanatisme !

Après le palais du Storthing, les deux monuments les plus importants de Christiania sont le palais du roi et la prison ; le palais a la mine plus triste que la prison. D'ailleurs le château royal est aussi un domicile obligatoire : la Norwége l'impose à son souverain de par la loi. La constitution de 1814 condamne le roi à venir passer chaque année deux mois à Christiania entouré d'une cour exclusivement norwégienne. Etrange situation que celle d'un monarque souverain de deux peuples absolument dissemblables et peu sympathiques l'un à l'autre : chaque année, le

roi doit cesser pendant six semaines d'être Suédois pour devenir Norwégien. Lorsque le wagon royal parvient à la frontière des deux royaumes, le prince dit adieu à ses officiers suédois et se remet entre les mains d'une suite norwégienne ; on croirait assister à l'un de ces échanges de princesses dont furent témoins jadis les bords de la Bidassoa.

La prison de Christiania a sa légende, dont plus d'un contemporain a connu le héros. Ouli- Eiland a été le dernier et le plus célèbre de ces héros de grands chemins, audacieux, adroits, peu scrupuleux, que le peuple adore quand il ne les craint plus. Ne disons pas trop de mal des bandits. Dans un siècle où les nations perdent de jour en jour les coutumes traditionnelles qui les distinguaient, où les tons variés de la palette européenne se fondent dans une nuance uniformément terne, le bandit conserve seul la précieuse tradition des mœurs, des passions, des traits originaux de sa race ; il est le dernier représentant de la couleur locale, et à ce titre il a des droits à la considération du voyageur , après le voyage. De nos jours, il peut être difficile de distinguer un diplomate autrichien d'un envoyé de Sa Majesté Britannique, mais confondra-t-on Fra Dia-

volo avec un Palicare de l'Epire? Quoi de plus castillan que José Maria, le brigand chevaleresque et empressé auprès des dames, qui cache le stylet sous une gaine de velours et le vol sous un compliment? Le Roi des montagnes résume avantageusement les traits distinctifs du caractère hellénique ; le bandit corse est bien le fils vindicatif, audacieux et lo^ al de son île !

Ouli-Eiland , le brigand norwégien , était fort , vigoureux, intrépide comme ses compatriotes. Il fit la guerre à la société, mais avec loyauté : retiré dans des montagnes dont lui seul connaissait les détours, il en sortait souvent à l' improviste. D'ordinaire, c'était pour arrêter un courrier et emporter la caisse; parfois, c'était pour porter une aumône à un gaard misérable , ou pour aller dans une ville narguer les gendarmes, causer avec les bourgeois et connaître la récompense promise à celui qui le livrerait mort ou vif. Arrêté plusieurs fois, il s'échappait toujours : le récit de ses évasions tient du prodige et ferait croire qu'il avait retrouvé le secret du célèbre Sésame, ouvre-toi des contes arabes. Entre le directeur de la prison de Christiania et Ouli-Eiland, entre le geôlier et le captif, ce fut une lutte épique, lutte de ruse et d'adresse, de vigilance d'un côté, de dextérité de l'autre.

323 EX KARRIOLE.

Un jour, le directeur de la prison commande à un mécanicien célèbre de Christiania un fauteuil sur lequel il fondait les plus légitimes espérances ; on y asseoit Ouli-Eiland. Au moyen d'un ressort, les bras se resserrent sur le prisonnier et l'étreignent, le dossier s'arrondit autour de sa taille et l'enlace; ainsi enchaîné, Eiland est transporté dans un cachot. Le lendemain il est libre : huit jours après il avait repris le cours de ses exploits.

L'autorité s'émut : le gouverneur de Christiania décréta une levée en masse contre le bandit ; on le traqua, son refuge fut cerné : désespérant de le vaincre, on l'affama, et il vint de lui-même se rendre à discrétion. Aucun assassinat ne pouvait être prouvé contre lui, mais des vols nombreux le firent condamner à la détention perpétuelle : ce mot le fit sourire. Connaissant son homme, le gouverneur de Christiania doutait de sa geôle et de ses geôliers; il voulut user d'un système nouveau et encore inconnu dans le régime des maisons de détention. Il fait venir Eiland, et, s'adressant à sa loyauté norwégienne, il lui annonce qu'il ne sera l'objet d'aucune surveillance, qu'il pourra errer librement dans l'intérieur de la prison, qu'il ne sera ni enfermé ni enchaîné,

mais il lui demande sa parole d'honneur de ne point s'échapper. Ouli-Eiland la donne, et le gouverneur rassuré dort sur ses deux oreilles. En effet, le prisonnier ne chercha point à enfreindre sa parole, mais sa joyeuse humeur avait disparu, sa gaieté s'était métamorphosée en tristesse ; le bandit avait le spleen. Un jour il demanda à être conduit au gouverneur : « Enferme-moi, lui ditil, garde-moi, enchaîne-moi, mais rends-moi ma parole. « Le gouverneur le fit jeter dans une cage de fer dont chaque barreau était garni de clochettes ; chaque mouvement du prisonnier éveillait un carillon. Ce changement de situation rendit à Ouli-Eiland toute sa gaieté ; il pouvait fuir sans se déshonorer. Au bout de six semaines on trouva la cage vide ; l'oiseau avait regagné ses montagnes.

La légende ne s'explique pas sur la fin d'Ouli- Eiland. Est-il tombé dans quelque rencontre avec la maréchaussée? a-t-il été emporté par une avalanche ou traîtreusement assassiné par un collègue ? Nos recherches sur ce point sont demeurées sans résultat. D'ailleurs l'imagination populaire aime à envelopper d'ombre la fin des personnages qui l'ont vivement frappée ; ces hommes-là ne meurent pas , ils disparaissent.

3V0 EN KARRIOLE.

L'histoire d'Ouli-Eiland se redira longtemps dans

les gaards de la Norwége, écoutée avec intérêt,

souvent avec sympathie. Que fallait-il peut-être

à ce brigand pour devenir un grand homme?

l'occasion!

Christiania est bâtie dans l'un des sites les plus gracieux du monde, entre le fjord et les derniers contre-forts des Alpes norwégiennes. C'est en vain pourtant qu'on chercherait dans la ville quelque échappée de vue sur les riches trésors que la nature a mis à ses portes. Christiania ne touche au fjord qu'en un point, à l'entrée de son port ; puis elle semble s'enfuir vers l'intérieur des terres, prolongeant de longs faubourgs dans la vallée qui s'étend au nord. Si au contraire elle avait élevé ses palais, ses quartiers neufs et aristocratiques au bord du fjord, le long des courbes harmonieuses que dessine le rivage, elle pourrait s'enorgueillir d'une vue que Genève seule offre à ses habitants. Devant Christiania, le fjord s'épanouit en un lac calme , bleu , poétique comme le Léman, entouré comme lui d'une ceinture de montagnes, dont les croupes boisées s'abaissent en gradins autour des sinuosités de la côte. Mais des îles innombrables parsèment ce lac; tantôt elles se serrent en grappes

pressées, tantôt elles s'éparpillent et se dispersent, semblables toujours à des bouquets de verdure jaillissant des flots.

C'est au moment où nous allons quitter Christiania, où le steamer s'ébranle pour nous conduire à l'embouchure du fjord que le paysage se révèle à nous dans toute sa fraîche beauté. La vapeur nous emporte, Christiania s'éloigne, masquée bientôt par un rideau de verdure; nous doublons la presqu'île qui porte le castel mignon d'Oscarhall, résidence du vice-roi de Norwége, belvédère gracieux d'où la vue embrasse tous les replis du fjord, se repose sur la nappe verdoyante des forêts, se perd au milieu des montagnes et découvre au loin le pic aigu de Gausta ou les glaciers du Thelemarken. Nous voici perdus dans un labyrinthe d'archipels boisés, offrant à nos yeux des tableaux incessamment variés. Puis le fjord s'élargit, des villes populeuses, Moss et Holmestrand, apparaissent comme des taches blanches sur la verdure foncée qui les entoure. Bientôt les côtes se dénudent, les îles ne sont plus que des rochers pelés, battus par les flots. A notre gauche un pic s'élève à trois cents pieds au-dessus de la mer et porte à son sommet une couronne de remparts j cette vieille citadelle

regarde passer en fronçant le sourcil tous les navires qui entrent à Chrisliania ou qui en sortent. A ses pieds repose une cité, pressée également entre de hautes murailles. Frederickshald, comme une sentinelle avancée jetée sur ce rocher, semble monter la garde à l'entrée du fjord; c'est le Cronstadt de Christiania.

Au mois de décembre 1708, une armée suédoise assiégeait la place, défendue par une garnison danoise. Les Suédois ne doutaient pas de la victoire, ils étaient conduits par un capitaine qui depuis dix ans, vainqueur ou vaincu, aussi grand dans les désastres que dans le triomphe, remplissait l'Europe du bruit de ses aventures : Charles XII, revenu des bords de la mer Noire et des steppes de l'Ukraine, marchait à la conquête de la Norwége. Il ouvrit la tranchée devant Frederickshald en plein hiver. Le sol durci par la gelée résistait au pic des travailleurs ; il fallait creuser les parallèles dans une terre dure comme le roc. Le roi partageait les fatigues et les privations de ses soldats ; par un froid de trente degrés il couchait à terre , enveloppé dans un manteau de troupe ; peu de temps auparavant, il était resté cinq jours sans prendre aucune nourriture pour observer jusqu'où pourrait aller la

force humaine servie par la volonté ; chez lui l'âme domptait le corps.

Le 10 décembre 1708, Charles inspectait les travaux du siège , et parcourait les tranchées ; dans son impatience il gourmandait ses lieutenants et se plaignait de la lenteur des opérations. « Dans huit jours, lui dit l'ingénieur français Mégret, la place sera à Votre Majesté. »

Le roi s'était accoudé au parapet de la tranchée, et son regard cherchait à deviner derrière les retranchements ennemis les préparatifs de la défense; la mitraille pleuvait autour de lui. Deux Français se tenaient seuls à ses côtés, Pingénieur Mégret et l'aide de camp Séguier, fidèle compagnon de Charles XII dans ses campagnes de l'Ukraine et de la Turquie. Soudain ils voient le roi s'affaisser sur le parapet en poussant un soupir : une balle pesant une demi-livre avait frappé Charles à la tempe et lui avait traversé le cerveau. En tombant, le roi, par un geste instinctif, avait porté la main à la garde de son épée. Séguier jeta sur le corps son manteau et sa perruque, un mouchoir fut étendu sur le visage sanglant, et le cadavre ainsi voilé fut transporté jusqu'à la tente royale, conservant son incognito pour ne pas abattre le moral des soldats. « La pièce

est finie, dit l'ingénieur Mégret, allons souper. »

DébarquésàFrederickshald, nous sommes allés visiter la place où tomba Charles XII; un bloc de marbre rongé par le temps et l'humidité s'élève à l'endroit où mourut le roi. Frederickshald fut pris par les Suédois, mais un siècle plus tard, en 1814.

Du haut des remparts de la ville, nous disons adieu à notre steamer qui va gagner la haute mer, doubler la pointe méridionale de la Norwége et, renouvelant le voyage du Harald-Harfager, atteindre le cap Nord. Quant à nous, nous allons regagner au contraire des climats plus doux et de moins âpres contrées. De Frederickshald, la karriole nous conduit en quelques heures à la frontière de Suède. Si, dans les Alpes Scandinaves, le passage d'un royaume à un autre se révèle soudain par une sorte de changement à vue, auprès des côtes du Cattégat , la frontière est une ligne idéale qui sépare deux contrées d'aspect semblable ; l'usage du smorgasbrod, collation préliminaire que nous retrouvons dans le gaard le plus modeste, dans le plus misérable relais de poste, nous révèle seul que nous sommes en Suède.

La partie méridionale de la Suède est sillonnée

de canaux, œuvres grandioses qui ont immortalisé l'ingénieur Ericson : ces canaux relient des lacs, mettent des fleuves en communication et offrent au commerce, comme aux touristes, un moyen de transport qui facilite les voyages et abrège les distances. Le canal de Dalsland va nous mener en vingt-deux heures de la frontière norvégienne au lac Wenern ; il s'ouvre un passage à travers les flancs taillés des roches, escalade des montagnes au moyen d'écluses creusées dans le granit, se faufile au milieu de hauteurs boisées, traverse des lacs, nous transporte d'un fleuve dans un autre, et passe audacieusement au-dessus d'une cataracte, auprès de Hafverud. Notre navire, flottant dans un aqueduc en fer, sorte de rigole gigantesque suspendue dans les airs, voit au-dessous de lui des torrents d'onde et d'écume se précipiter dans un abîme.

A peu de dislance de la cataracte d'Hafverud, s'ouvre le lac Wenern, immense bassin intérieur, aux flots agités parfois comme ceux de l'Océan. C'est le plus grand lac de l'Europe, après le Ladoga en Russie; mais l'immensité même de cette nappe liquide, qui ne semble plus un lac et qui n'est pas une mer, nuit à la beauté de son aspect. Les côtes apparaissent dans le lointain et

semblent un brouillard indécis ourlant vaguement le bord de l'horizon; une onde terne bat les flancs du navire de ses vagues impuissantes ; elle s'empourpre un instant quand le soleil à son déclin va plonger dans cette Caspienne du Nord son disque enflammé. C'est à cette heure, dit-on, que le navigateur voit souvent apparaître sur les grands lacs de la Suède des cités flottantes, des îles qui s'évanouissent à son approche , des formes inachevées de palais et de Parthénons.

Wenersborg est située à l'extrémité méridionale du lac. C'est, pourrait-on dire, une ville à la campagne; elle se compose de maisons éparpillées dans une prairie. Les rues sont des allées, les places sont des pelouses, les carrefours sont émaillés de troupeaux. Wenersborg possède une auberge confortable et un aubergiste aimable ; ce dernier attend sur le seuil de son hôtel , le sourire aux lèvres, la clientèle que chaque paquebot lui amène. Aujourd'hui il lui faut accueillir une caravane cosmopolite, car nous avons pour compagnons de route deux Viennois et une famille anglo-saxonne. Notre hôte salue jusqu'à terre , puis s' adressant à nos physionomies françaises, il nous dit, avec un accent que ne désavouerait pas le plus puriste des

UXE JEUNE CAPITALE. 347

Tourangeaux : « Messieurs, c'est avec un plaisir véritable que je mets mes services à votre disposition. » Sans écouter notre réponse, il répète ensuite la même phrase en anglais aux Anglais, en allemand aux Allemands, avec une volubilité expressive. Charmés de rencontrer enfin l'aubergiste polyglotte , nous lui expliquons l'objet modeste de nos désirs ; l'aubergiste sourit avec grâce et ne répond plus ; nos compagnons s'adressent à lui en anglais, même sourire impénétrable; nouvelle tentative en allemand, point de réponse. Evidemment l'aubergiste ne comprend pas ; il nous faut recourir à une pantomime animée, cette langue universelle du voyageur en détresse. L'aubergiste de Wenersborg n'entend que le suédois, mais, avec cette bonne grâce qui distingue ses compatriotes, il a appris à prononcer une phrase unique de tous les idiomes de l'Europe, et la répète à tous les voyageurs au hasard de leurs physionomies, dans îe but délicat de flatter l'oreille de ses hôtes avec quelques mots empruntés à la langue de leur patrie.

Wenersborg est mis en communication avec Gothembourg et le Cattégat par le canal deGolhie, qui suit presque constamment le cours du Gotha-

Elf, sauf à l'endroit où le fleuve, changeant brusquement de niveau, forme les chutes célèbres de Trolhatta. Ni la chute du Rhin à Schaffouse, ni les cascades de la Norwége ne donnent une idée vraie de cette succession de rapides. Sur un espace de plusieurs kilomètres, le Gotha-Elf, encaissé entre deux berges escarpées, court de cascade en cascade, se précipite de rocher en rocher, tantôt s'effondre dans un abîme, tantôt se laisse glisser sur une déclivité, se heurte à des rocs menaçants, bouillonne, rebondit, lance en l'air des panaches d'écume et retrouve enfin dans un bassin à deux cents pieds plus bas son calme et sa verte limpidité. C'est un chaos de flots mugissants, un entassement de noirs rochers encadrés par un paysage d'une beauté sévère.

Malheureusement l'industrie a confisqué les chutes à son profit, et fait tort au pittoresque. Elle a accroché des scieries aux aspérités de la montagne, masqué une chute par une usine, jeté des ponts sur les bras d'un torrent; elle trouble du bruit importun de ses machines la grande voix du fleuve en furie; aussi fauUil un effort d'imagination pour restituer aux chutes du Trolhatta leur aspect primitif, quand le siffle-

ment de la bise au milieu des sapins se mêlait seul à l'auguste voix des cascades, quand l'homme fuyait ce lieu que la nature environne de terreurs et où les génies eux-mêmes, les sorciers de la montagne, ne portaient leurs pas qu'avec effroi. Trolhatta signifie en suédois : « terreur des sorciers. »

Aujourd'hui , les gnomes de la légende sont remplacés par d'agiles bambins de dix à douze ans , qui s'attachent par essaims aux pas de chaque voyageur, lui offrent des photographies , prétendent lui montrer la cascade sous toutes ses faces et lui découvrir des beautés qu'aucun de ses prédécesseurs n'a encore pénétrées. Néanmoins il est aisé de se débarrasser de ces ciceroni en herbe; ils n'ont ni la ténacité ni les prétentions de leurs confrères méridionaux; une piécette comble leurs modestes désirs et met fin à leurs obsessions. Touristes, ne les laissez pas grandir; en Suède, le métier de cicérone est encore dans l'enfance; hâtez-vous avant qu'il ait acquis le développement redoutable de la maturité.

Tandis que nous visitons les chutes, notre navire, suivant le canal, avait serpenté par de prudents détours. Nous sommes surpris de l'apercevoir tout à coup à trois cents pieds au-dessus

de nos têtes dominant un escalier de géant, taillé dans le flanc d'une montagne. Chaque marche est une auge immense qui se vide et se remplit alternativement , de manière à abaisser ou à élever le niveau des eaux au fur el à mesure que le navire accomplit sa descente. Après Trolhatta, le pays change d'aspect, les collines succèdent aux montagnes, et des talus gazonnés forment les berges du canal. Des campagnes fertiles, de riches domaines se succèdent ; parfois quelque manoir en ruine, vestige chancelant de la Suède féodale, dessine sur l'horizon sa silhouette décharnée. Ces ruines ont leurs légendes comme leurs sœurs du Rhin. Voici l'ancien manoir de Torpa, résidence de la noble famille des Steinbock, qui a donné d'illustres guerriers à la Suède et une épouse à Gustave Wasa. Ce prince, déjà vieux, s'était épris de la belle Katarina ; il demanda sa main qui ne pouvait lui être refusée. Mais la nouvelle reine de Suède avait conservé un attachement invincible pour le beau Nils Brahé, auquel elle avait été fiancée dans son enfance ; ni la bonté de son époux, ni l'éclat du trône, ne purent lui faire oublier celui auquel elle avait donné son cœur. Une nuit, le roi Gustave l'entendit s'écrier dans son sommeil : « Je respecte

et j'honore mon mari, mais mon cœur appartient à Nils Brahé. » Devant cet aveu involontaire ou adroit, Gustave fut héroïque comme sur un champ de bataille de Dalécarlie ; il immola son amour au bonheur de Katarina, prononça le divorce et rendit à Nils Brahé sa fidèle fiancée. Katarina avait-elle eu l'adresse de rêver éveillée? La solution de ce problème historique nous préoccupait encore quand déjà notre navire, après une manœuvre savante, avait accosté au quai de Gothembourg.

La deuxième ville de la Suède, Gothembourg, pourrait être transportée par un coup de baguette magique en Hollande, en Angleterre ou en Allemagne sans s'y trouver dépaysée. Comme à Amsterdam , les rues sont sillonnées de canaux , bordés de larges trottoirs. Comme à Manchester ou à Liverpool , les monuments affectent des allures de temples grecs fort déplacées sous le ciel du Nord. Enfin les hautes maisons de Gothembourg rappellent celles des beaux quartiers de Hambourg ; elles ouvrent également sur la rue l'entrée de vastes caves qui servent de salles à manger. Mais vainement chercherait-on à Gothembourg quelque détail national et vraiment suédois. Aux navigateurs, la ville offre un port

sûr et commode: aux commerçants, de vastes entrepôts et un centre d'affaires; aux hommes d'Etat qui rêvent la réunion des trois royaumes Scandinaves sous un même sceptre, elle offre une capitale toute faite située au centre du nouvel empire; pour le voyageur qui n'est ni marin, ni commerçant, ni homme d'Etat, Gothemhourg est une ville sans caractère, propre, bien percée, et entourée d'une ceinture de belles promenades. Les églises y sont neuves, les maisons alignées, les rues larges, la Bourse spacieuse, la poste monumentale. Un détail achèvera de peindre cette ville : on peut s'y promener de longues heures sans jamais s'y perdre.

Si Gothembourg nous accuse de sévérité, nous ne pourrons alléguer qu'une excuse, mais elle justifiera notre mauvaise humeur : c'est dans son port que nous allions nous embarquer pour quitter la Suède. Le paquebot qui va nous emmener nous paraît de sinistre apparence, nous sommes tentés de le maudire. Sifflet qui donnes le signal du départ, tu m'importunes; maître d'hôtel du bord, pourquoi viens-tu m' arracher à la dunette et m' annoncer que le dîner est servi ? Laisse-moi regarder encore les côtes de la Suède qui fuient à l'horizon, laisse-moi saluer d'un dernier adieu

cette contrée aimable où le voyageur français, accueilli par des hôtes qui parlent sa langue, le traitent en ami, l'entretiennent de la France, croit n'avoir jamais quitté sa patrie i

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