CHAPITRE I
A travers Llibeck. — La maison des pêcheurs. — Le Rathaus.
— Hier et aujourd'hui. — La conspiration des maris. — Grandeur et décadence d'un bonnet. — Satan architecte.
— Sous les voûtes de Sainte- Marie. — Un joujou. — Un chef-d'œuvre. — La rose blanche. — Chez les bourgmestres. — Société anonyme fondée en 1241. — Trois parlements. — Un roi chez des républicains.
De Paris à Stockholm, notre première étape fut Liibeck.
En l'an de grâce mil huit cent soixante-quinze, quand une ville dépasse quarante mille habitants, elle s'éprend d'une passion, elle caresse une chimère, elle veut ressembler à Paris. Mais Paris est inimitable : dans le cortège nombreux
des cites, il tient une place unique et supérieure , comme le Czar occupe à lui seul la première des quatorze classes qui découpent la société moscovite. N'importe; chaque ville perce, aligne , plante, démolit, construit, reconstruit comme Paris. L'originalité est proscrite, la couleur locale sent l'ancien régime. Seules, quelques cités réactionnaires protestent; fidèles aux modes, aux traditions, aux étrangetés du passé, elles chérissent leurs constructions bizarres, leurs rues en zigzags, leurs monuments vermoulus, autant que leurs franchises de ville libre et que les privilèges de leurs corporations : elles tiennent à leur beffroi comme à leur bourgmestre. Elles ne souffrent, dans leur antique enceinte, ni boulevards , ni squares, ni soldats, et quand le voyageur rencontre une de ces épaves du moyen âge, une de ces reliques vivantes des âges écoulés, il croit avoir changé de siècle; il oublie qu'il était la veille à Paris, qu'il vient de quitter la ville la plus avancée, la plus administrée et la mieux percée du monde.
Après une journée passée à contempler les dunes de la Westphalie et les sables du Holstein, envahis par un ennui somnolent, nous étions arrivés de nuit à Liibeck. — Liibeck, nom
sonore qui sonne comme une pertuisane sur le pavé d'une cathédrale. Le réveil fut un enchantement; nous nous trouvions face à face avec le fantôme évoqué d'une des cinq villes hanséatiques qui gouvernaient deux mers, soldaient des armées, entretenaient des généraux et soudoyaient une demi-douzaine de rois. Nous nous aperçûmes bien vite que cette ville n'était pas une ombre, qu'elle vivait ; que ses habitants marchaient et ne glissaient pas. Une place irrégulière s'étendait devant nous ; les édifices bizarres qui en bordaient le pavé, coiffés de pignons aigus, ceints de tourelles, ressemblaient tantôt à des forteresses embellies , tantôt à des ébauches de chapelles gothiques. Vingt ruelles, partant de cette place, sollicitent le voyageur : il s'y engage , et à chaque pas un souvenir du passé s'impose à son attention ; chaque maison l'arrête et commande un coup d'œil.
Sur nos places à angles droits, sur nos boulevards, les maisons alignées, rangées en bataille, n'attendent qu'un commandement pour marcher au pas; elles ont même couleur, même aspect, même tenue : la civilisation leur a imposé l'uniforme. A Liibeck, chacune s'efforce de ne pas ressembler à sa voisine; la variété est
le but, et le caprice le moyen. Mille pignons différents surgissent dans les airs : l'un étale une façade gracieusement évidée; l'autre, orné de mille colonneltes, fouillé comme une dentelle de Bruges, fait penser aux merveilles de la Flandre. Il en est qui tournent capricieusement le dos à la rue, ou se dissimulent au fond d'une cour pareille à un cloître. Celui-ci jaillit d'une gerbe de clochetons; celui-là se frange de créneaux comme une citadelle. Beaucoup portent au front l'emblème d'un saint préféré, protecteur du foyer domestique, ou étalent une enseigne criarde, repeinte de siècle en siècle, et indiquant au petitfils la profession de son bisaïeul : les enseignes sont les armes parlantes de la bourgeoisie. Voici les maisons des corporations; celle-ci appartient aux pêcheurs de Liïbeck depuis que Liibeck existe : sur les murailles, une main malhabile a retracé les exploits, les dangers, les pérégrinations de ces hardis coureurs de mer. C'est là que de temps immémorial les membres de la corporation tiennent leurs assises, célèbrent leurs lètes, règlent les intérêts de la communauté, se disputent souvent, et s'entendent toujours. Au moyen âge, les corporations formaient de petites républiques dans la grande commune, et chaque
UNE VILLE HANSÈATIQUE. 5
artisan faisait l'apprentissage de son métier de citoyen dans « ces écoles primaires de la liberté ».
N'allez pourtant pas croire que toute maison à Liibeck date du quatorzième ou du quinzième siècle , seulement, quand une de ces antiques demeures disparaît, elle renaît de ses cendres, rajeunie sans être défigurée. Aussi Liïbeck n'at-il pas le caractère de certaines cités où des quartiers antiques survivent à leur splendeur, et demeurent comme une tache du passé au milieu d'une ville moderne. Liibeck n'est pas une morte dont on vient admirer le linceul ; c'est une originale qui s'habille aujourd'hui comme il y a cinq cents ans.
Au milieu d'un méandre de ruelles et d'impasses, nous nous heurtons tout à coup à une ligne de remparts; devant nous se dresse une porte massive, couronnée de poivrières, bardée de mâchicoulis, hérissée de gargouilles, qui nous arrête et nous indique l'extrémité de la ville. Nous retournons sur nos pas, et, guidés par les clochers de Sainte-Marie, nous atteignons la place du Rathaus. Dans toute ville qui est ou qui a été libre, où la vie communale a été forte, il est un lieu où s'accumulent les monuments
civils et religieux, une place où auprès du temple dédié au patron de la cité s'élèvent l'hôtel de ville, sanctuaire des libertés communales, et le beffroi d'où s'échappe la grande voix du tocsin, cri d'alarme de la pairie en danger. Sur cette place, les citoyens élisent leurs magistrats ou les renversent ; c'est là enfin que bat le cœur de la cité. Athènes avait l'Agora, Lùbeck a la place de l'hôtel de ville. Ne demandez pas à ce monument l'ordonnance régulière, l'unité dans la conception et dans l'exécution, qui ont doté la Flandre de tant de bijoux d'architecture municipale : le Rathaus est un assemblage irrégulier et plaisant, où tous les styles se rencontrent sans se combattre : l'ogive y coudoie l'arcade de la Renaissance; un escalier de style gothique, merveille de grâce et de légèreté, donne accès dans des salles que décora le goût lourd et pompeux des siècles derniers. Pour juger de l'ensemble, arrêtez-vous au centre de la place dont l'hôtel de ville occupe deux côtés. Regardez alors : une façade finement sculptée, donnant l'hospitalité à un peuple de statues, à des légions d'anges et de démons qui se tordent dans leurs niches de pierre, s'accole à une suite d'arceaux et de voûtes reposant sur des pilastres nus. Le
UIVE VILLE HAYSÉATIQUE. 7
tout s'adosse à une immense muraille de brique, écarlale, crénelée, percée à son centre d'un trou béant qui semble un œil de cyclope inspectant la place. Sur cet ensemble bizarre, jetez une poignée de tourelles; faites tournoyer sur leurs toits pointus, écaillés d'ardoises, une nuée de girouettes; faites briller sur les façades l'écusson vingt fois répété de Liibeck; puis, à l'autre extrémité de la place, étendez au-dessus des maisons, telle qu'une carapace immense, le toit de Sainte-Marie, verdi par le temps, avec ses tours en éteignoir penchées sur la ville comme une menace séculaire ; enfin , donnez à la place l'animation d'un jour de marché, quand la population grouille sur un espace de vingt toises, quand une moitié de la ville donne rendez-vous à l'autre pour la nourrir et la voler, et vous aurez un spectacle étrange, coloré, étincelant de gaieté, qui charme le regard en bravant la symétrie. f — Mais faites plus : le forum aux pêcheurs et aux marchands de légumes, quelle profanation 1 Evoquez la Liibeck du passé, quand cent mille hommes se pressaient dans son enceinte, quand mille voiles trouvaient un abri dans son port. Les sénateurs de la République se promènent sous les voûtes du palais communalj
8 E\T KARRIOLE.
graves et affairés, ces Carthaginois du Nord discutent les intérêts de la cité en même temps que les leurs, comme les leurs, habilement et âprement. Autour d'eux flottent la foule des marchands et la tourbe des clients : les couleurs variées des costumes s'harmonisent avec les tons éclatants de la brique et de l'ardoise ; vingt dialectes sonnent à votre oreille; vous n'êtes plus en Allemagne, sous le ciel gris de la Poméranie, vous foulez une de ces villes cosmopolites, rendezvous des nations, tumultueuses comme une foire de Provence, bariolées comme un bazar d'Orient.
Hélas! l'hôtel de ville est debout, mais la foule bigarrée a disparu; les costumes ne se fondent plus dans l'éclat heureux des monuments, les bourgeois de Liibeck s'habillent comme des provinciaux. Pourtant, le costume pittoresque de quelques filles du peuple tranche encore au milieu d'une foule velue avec du brouillard, comme a dit je ne sais plus qui. Ces Lùbeckoises restent fidèles aux bas rouges, au jupon court et rayé, et surtout à la coiffure étrange de leurs bisaïeules : c'est un bonnet microscopique, quelque chose comme une rose de tulle épanouie dans une opulente chevelure.
UNE VILLE HAXSÉATIQUE. 9
L'usage de ce gracieux rien se transmet de mère en fille; cette mode s'enorgueillit même d'être née d'une légende. La légende est une fleur essentiellement germanique; on n'a qu'à se baisser pour la cueillir. Voici ce qu'on m'a conté à Liibeck à propos drs bonnets.
Les bourgeoises de Liibeck n'ont pas foujours porté la coiffure mignonne qui leur sied si bien aujourd'hui. Jadis, au contraire, leurs chapeaux étaient énormes, exorbitants, babyloniens ; ils s'élevaient comme des pyramides, se gonflaient comme des outres, se paraient de pierreries comme des châsses: les femmes portaient sur leurs têtes les millions de leurs maris. Ceux-ci s'en émurent; une ligue s'organisa contre l'accroissement démesuré du chapeau : les sénateurs tinrent un conseil, ou plutôt un comité secret, car il fallait que l'affaire fût cachée, sous peine de révolution. Divers avis sont présentés. Un sénateur propose des lois somptuaires; ses collègues lui démontrent que de tels règlements sont faits pour être violés. Le bourgmestre prend enfin la parole; il avait un intérêt direct à ce qu'une solution fût prise d'urgence, car dame Ollfriede, sa noble épouse, se coiffait avec plus d'ampleur que toutes ses compagnes :
10 EX KARRIOLE.
la médisance assure que les jours de procession elle baissait la tête en passant sous le porche de la cathédrale. Contre une conjuration de femmes, le bourgmestre ne vit de salut que dans un recours à une puissance surnaturelle, à messire Satan. Le diable n'était pas au moyen âge ce qu'il est aujourd'hui, un bonhomme sur le retour, retraité à cent pieds sous (erre; pour lors, il était fort répandu, on le voyait beaucoup, et principalement en Allemagne. Il était partout, sauf aux enfers, son domicile légal; il se promenait bourgeoisement dans les rues, comme un bon vivant ; il entrait volontiers dans les tavernes , où il débouchait un flacon de vin du Rhin, et où il enseignait aux joyeux fils les mystères du lansquenet et les finesses du jeu de dés; il se glissait jusque dans les couvents, où il contait fleurette aux nonnes et faisait rire les moines aux éclats.
Le bourgmestre, après avoir pris l'avis de ses collègues, n'eut pas de peine à trouver le personnage en question, retiré dans un bas quartier de la ville, où il tenait magasin de sorcelleries et de bric-à-brac. Il lui conta son cas.
Qu'à cela ne tienne, dit Satan, je ne demande pas mieux que de vous aider : d'ici à
UiYE VILLE HANSÉATIQUE. 11
une semaine, les bonnets de ces dames seront aussi humbles qu'ils sont majestueux, mais à une condition. — Laquelle? — Je veux à Liibcck un temple digne de moi, une taverne grande comme une cathédrale. Vous autres Allemands, donc hypocrites, vous n'avez pas le cou rage de vos vices; pour boire, vous vous enfer mez dans des caves comme des taupes dans leur terrier : je veux pour mes fêtes, du jour, de l'espace; je veux un cabaret où tous les démons d'enfer et tous les débauchés d'Allemagne puissent trinquer à l'aise. »
Le bourgmestre réfléchit; puis, s'étant rendu compte que la taverne demandée serait construite aux frais du trésor de Liibeck, et qu'il payait de ses propres deniers les chapeaux de sa femme, il accepta : le marché fut conclu.
Le lendemain, Satan va se poster sur le passage de dame Ottfriede, qui se rendait à l'église, où il y avait grande fête ce jour-là. «Salut, dit-il, à la plus belle, à la plus noble, à la mieux parée des dames de Liibeck. — Oh! répondit Ottfriede avec un soupir, je ne suis pas seule belle à Liibeck ; j'ai des amies... » Elle ne voulut pas dire des rivales. — « Aucune ne vaut le petit doigt de votre main, reprit galamment le rusé
12 E\ KARRIOLE.
compère; mais tenez, voici un talisman qui peut être utile à toute dame, si belle, si magnifique qu'elle soit. En touchant votre bonnet avec cette baguette, vous pouvez enlaidir toute femme qu'il vous plaira ; seulement, je dois vous prévenir d'un détail : chaque fois que vous ferez usage de votre talisman, votre coiffure diminuera légèrement en hauteur et en ampleur. Oh! si peu, d'ailleurs; vous ne vous en apercevrez pas. »
La dame avait déjà pris la baguette magique, sans écouler les dernières paroles du démon. A l'église, elle voit justement à ses côtés la femme du second bourgmestre, sa collègue, une blonde opulente, constellée de diamants. Ottfriede l'aimait peu; d'ailleurs, il fallait bien faire l'essai du talisman. Ottfriede touche son bonnet, et voit, avec un étonnement mêlé de satisfaction, sa voisine roussir à vue d'oeil, son teint jaunir et ses diamants se métamorphoser en cailloux. Derrière la victime, se dressait fièrement l'épouse du grand juge; il fallait aussi l'enlaidir un peu. Aussitôt souhaité, aussitôt fait. Plaisir cruel, direz-vous; mais est-il une préfète, en pareille occurrence, qui épargnerait madame la première, et qui résisterait au plaisir d'exaspérer madame la générale?
UNE VILLK HANSEATIQUE. 13
Bref, toutes les Liibeckoises présentes y passèrent, si bien qu'Ottfriede s'aperçut, en touchant son bonnet pour la centième fois, qu'il tiendrait dans le creux de sa main : elle s'enfuit éplorée. Au retour, elle trouve toutes ses coiffures réduites dans des proportions aussi douloureuses. Son désespoir fut grand : cependant, comme elle était jolie femme et femme de goût, elle sut si bien ajuster, poser si coquettement dans ses beaux cheveux les miettes de sa splendeur, que toutes les dames de la ville la trouvèrent charmante, et, brûlant ce qu'elles avaient adoré, jetèrent aux orties le pompeux édifice qui ruinait leurs maris, pour le remplacer par la coiffure gracieuse et économique qui orne aujourd'hui la tête de leurs petites-filles.
Le diable avait tenu sa promesse; il pria fort honnêtement les magistrats de remplir leurs engagements. Le sénat s'assembla de nouveau; tout le monde fut d'accord pour convenir qu'il fallait agir avec précaution, mais que tromper le diable était faire œuvre pie : en conséquence, on résolut de commencer la taverne demandée, d'en faire un monument splendide, plus grand, plus majestueux que la cathédrale; puis un beau matin, on consacrerait l'édifice au culte, sans
ik EN KARRIOLE.
tambour ni trompette; on en chasserait ainsi
Satan pour l'éternité, et un travail entrepris sur
commande diabolique tournerait à la gloire de
Dieu.
Les fondations ne tardèrent pas à sortir de terre. Satan paraissait fort satisfait; il inspectait les travaux, et envoyait la nuit des légions de diablotins avancer l'ouvrage, si bien qu'en peu de temps les tours se trouvèrent avoir dépassé tous les clochers de Lùbeck. Enfin, l'édifice terminé, Satan allait y pendre la crémaillère avec quelques amis, quand la vue d'un bénitier installé à l'entrée l'arrêta net, et un coup de goupillon bien appliqué lui fit mordre la poussière du portail. Il se releva furieux, courut à la montagne voisine, en détacha un roc, et se préparait à écraser la taverne sanctifiée, quand les sénateurs, toujours habiles, parvinrent encore à l'apaiser, a Nous garderons notre cathédrale, dirent-ils, mais vous aurez votre palais. » Et celte fois il fallut s'exécuter : on bâtit, à côté de Sainte-Marie, une gigantesque taverne qu'on voit encore, collée comme une verrue aux flancs du vénérable édifice.
Et voilà comment les tours de Sainte-Marie sont ce qu'il y a de plus grand à Liibeck, et les
unl; ville hakséatique. 15
bonnets des femmes ce qu'il y a de plus petit ! Pénétrons dans ce temple qu'un subterfuge municipal détourna de sa destination primitive. L'intérieur répond, par son aspect, aux proportions imposantes de l'extérieur. Malheureusement, une double invasion est venue mutiler, ou plutôt défigurer celte relique de l'âge de la foi. Au seizième siècle, les réformateurs ont brisé les statues, violé les chasses, dispersé les trésors accumulés par vingt générations d'artistes et de croyants; ils ont fait plus : dans leur fanatisme iconoclaste, ils ont voulu enlever aux métropoles qu'ils dévastaient jusqu'à l'aspect poétique et religieux que donnent aux voûtes antiques leur vétusté même et la patine des siècles; ils ont blanchi les arceaux , badigeonné les murailles , enfoui sous le plâtre les sculptures délicates, et donné à une cathédrale gothique la couleur d'une mosquée. Les disciples de Luther ont détruit ou déshonoré plus de chefs-d'œuvre que les soldats d'Attila! Deux siècles plus tard, le rococo faisait irruption dans l'église, sous forme d'une bande d'amours joufflus et à perruque, qui avaient la prétention de passer pour des anges. Ces petits êtres, affreusement jolis, se sont répandus dans les nefs et s'y sont installes. Aujourd'hui, ils se
suspendent aux voûtes en grappes indécentes, dansent en rond autour des autels, grimpent le long des piliers, chevauchent sur le balustre du chœur, escaladent la chaire et enguirlandent le baptistère d'une couronne de roses comme une coupe de festin. Ils ont tout envahi, tout profané. Aussi faut-il un effort d'imagination pour débarrasser la vieille église de cette végétation parasite, pour se la figurer telle qu'elle fut, avec ses voûtes si hautes qu'elles semblent étroites, ses futaies de colonnes se perdant dans la pénombre des nefs, ses pilastres élancés, brunis par l'âge, et que le reflet des vitraux raye de pourpre et d'azur.
Notre rêverie poétique est brusquement interrompue : un sacristain cicérone nous tire par la manche et nous explique les beautés d'un tombeau où un ange, habillé comme mademoiselle de Scudéri , détaille à un défunt galant les mystères de la carte de Tendre. Le même sacristain nous annonce ensuite qu'il nous fera voir le bijou de l'église, la merveille de Liibeck, une horloge à ressorts , près de laquelle celle de Strasbourg n'est que jeu d'enfant. A midi moins cinq, un public composé de voyageurs séduits par le sacristain, d'Anglais convaincus et de badauds, se
presse haletant d'anxiété devant l'horloge : au premier des douze coups, plusieurs niches de bois s'ouvrent avec un bruit sec; l'Empereur d'Allemagne paraît sur son trône, couronne en tête et globe en main; les douze électeurs défilent devant lui et font une révérence automatique : César rend le salut avec non moins de roideur. Tout disparaît brusquement; et, tandis que le carillon des tours égrène dans l'air ses notes perlées, la foule s'écoule, pénétrée de reconnaissance pour le sacristain. Total : un thaler de trinkgeld.
Combien je préfère à cette exhibition d'un joujou suranné la Danse des morts qui se déroule sur les murailles d'une chapelle ! Le moyen âge a reproduit vingt fois cette allégorie saisissante. L'Allemagne possède deux ou trois danses macabres; celle d'Holbein, à Bàle, est célèbre dans le monde, et l'église de la Chaise-Dieu, au fond de notre vieille Auvergne, montre la sienne, qui n'est pas la moins belle. Dans cette dernière, une Mort unique, drapée dans son suaire, conduit un galop de trépassés, où toutes les classes, tous les rangs se confondent et tourbillonnent. A Bàle et à Liibeck, chacun des morts a sa Mort; les fresques d'Holbein sont une sorte d'album
monumental en quarante et un tableaux : le premier et le plus vanté parodie le Portement du Pape dans la Ville éternelle; le pontife est conduit aux demeures infernales sur les épaules de quatre morts déguisés en archevêques, au milieu de gardes dorés et casqués, dont le squelette perce le pourpoint. A Liibeck, la composition est plus simple, sans être moins saisissante : c'est une procession universelle qui commence par le Pape et l'Empereur et finit par l'enfant au berceau, en passant parle cardinal, le prince, le bourgeois et le mendiant. Tous sont liés l'un à l'autre par les squelettes qui les étreignent, comme par les anneaux d'une chaîne. En tête, un fifre infernal mène le branle, en soufflant dans un tibia; le rictus gouailleur des squelettes, leurs contorsions, leur joie, le désespoir des victimes qu'ils entraînent, tout porte la griffe de la réalité. On entend rire les uns, gémir les autres ; les danseurs malgré eux pâlissent, tremblent, supplient, cherchent à se dérober à l'étreinte qui les enserre; ils ne savent pas danser! « Laissemoi, dit le Pape, j'ai Saint-Pierre à achever I
— Danse! hurle la Mort en éclatant de rire.
— J'ai trois royaumes à conquérir, dit l'Empereur. — Danse aussi ! — J'ai de l'or : en veux-tu ?
UNE VILLE HANSÉATIQLE. 10
dit le marchand. — Danse! — Laisse-moi cultiver mon champ, dit le paysan; ma femme mourra de faim! — Danse! » Seul l'enfant ne dit rien ; il dort. Ignorant de la vie, il ne craint pas la Mort, et celle-ci le regarde avec une sorte d'attendrissement; elle est douce pour lui, elle l'emporte en le berçant, de crainte qu'il ne s'éveille et qu'il n'ait peur!
Après Sainte Marie, la plus belle des vingtdeux églises de Liibeck est la cathédrale, que la réforme et le rococo ont également maltraitée : à ses côtés dorment les restes d'un cloître, habité jadis par le chapitre de la cathédrale. Là, chaque chanoine était averti de sa fin prochaine par une rose blanche, déposée sur son prie-Dieu par une main mystérieuse. La légende ne s'arrête pas là. Chaque fois, ajoute-t-elle, que l'un des membres du chapitre recevait cet avis désagréable, le digne homme se tâtait, se trouvait en bonne santé et se persuadait que la mort venait de commettre une méprise grossière, en lui envoyant une rose à l'adresse de son voisin, fort décrépit. Il se hâtait alors de déposer la rose sur le prie-Dieu d'à côté; seulement le v( isin, en la trouvant, ne manquait pas de se livrer aux mêmes réflexions : il repassait la sinistre messa-
20 EX KARRIOLE.
gère à son autre voisin; si bien qu'en quelques minutes la rose, après avoir fait le tour du chapitre, revenait à son légitime destinataire. La Mort n'éprouvait jamais de mécompte.
Venise a le palais ducal, Liibeck a la maison des bourgmestres. L'architecture extérieure du palais de l'édilité ne diffère pas sensiblement de celle des édifices voisins; mais, à l'intérieur, tout est fécondité, élégance et variété dans l'ornementation. L'art de la sculpture sur bois semble y avoir atteint ses dernières limites. Un seul artiste a suffi à cette œuvre immense ; il n'a pas légué son nom à la postérité, mais il s'est représenté lui-même au milieu du monde de statuettes auxquelles il a donné la vie. Derrière lui, il a placé l'image de Satan, l'ange déchu pour avoir voulu créer. Est-ce le symbole de l'orgueil ou celui de l'inspiration?
Une des salles n'a pour décoration que les portraits des bourgmestres qui se sont succédé à Liibeck depuis plusieurs siècles; dans cette suite non interrompue , on cherche en vain la place vide d'un Marino Faliero.
Sans savoir pourquoi, le mot de bourgmestre avait toujours évoqué en moi l'idée d'un magistrat bon vivant; certains tableaux hollandais
UNE VILLE HAiMSÉATIQUE. 21
m'avaient entretenu dans cette croyance en reproduisant des portraits remplis d'une majesté tempérée de bonhomie : le bourgmestre y est doué d'un commencement d'embonpoint, sa physionomie est souriante , il vous caresse de l'œil comme si vous étiez une bouteille de vin vieux. Les bourgmestres de Liibeck, empanachés de hauts bonnets de fourrure, le col emprisonné dans une fraise empesée, sont des personnages à mine hautaine, sévère et commerciale; ils sont vraiment les représentants de cette race laborieuse et tenace, qui a eu sa grandeur et qui a créé et maintenu pendant des siècles la puissance de Ja patrie.
C'est à Liibeck que prit naissance l'association célèbre qui, sous le nom de Ligue hanséatique, monopolisa pendant des siècles le commerce de l'Europe du Nord, L'idée de la Hanse fut conçue en Orient. Des citoyens de Liibeck s'étaient mêlés aux croisés : en Palestine, le soin des intérêts de la chrétienté ne leur fit pas oublier ceux de leur négoce, mais ils rencontrèrent à chaque pas l'hostilité des républiques commerçantes d'Italie ; les fils de l'opulente Venise, de Gênes la Superbe, portaient une haine de concurrents aux marchands de Liibeck, de Brème et de Ham-
bourg. Ceux-ci voulurent s'unir contre la rivalité italienne ; ils se sentirent Allemands au contact de l'étranger. L'association hanséatique sortit de cette rivalité en 1241 ; elle se fortifia, grandit et recueillit dans son sein toutes les cités marchandes de l'Empire germanique. Devenue puissante , elle se mit à guerroyer, non pour conquérir, mais pour s'enrichir : les conditions qu'elle imposait aux vaincus étaient toutes commerciales. De chaque ville conquise elle gardait une portion, y construisait des entrepôts et des forteresses ; ses comptoirs étaient entourés de remparts, ils soutenaient des sièges; les citoyens de Liibeck, de Brème, de Stettin, y prenaient garnison tour à tour, tenant à la fois la balance et l'épée. Il leur était défendu de se marier à l'étranger.
La Ligue hanséatique se composa un instant de plus de trois cents villes confédérées ; son empire était accepté des Alpes aux confins de la Laponie. Du haut de ses remparts, Cologne gardait la ligne du Rhin, avec Strasbourg et Mulhouse pour postes avancés : marchands et marchandises devaient payer tribut à la Hanse. Nuremberg et Ulm arrêtaient au passage les soieries de l'Orient, les orfèvreries de la Grèce, les par-
fums de l'Egypte, apportés en Europe sur les galères de Venise ; Dantzig surveillait la Baltique. En6n la Hanse avait jeté Nowgorod dans les steppes de la Russie, comme une sentinelle perdue sur la route de l'Asie.
Liibeck était la capitale, ou, comme on dirait aujourd'hui, le siège social de l'association; chaque année, elle réunissait dans ses murs l'assemblée générale des délégués de toutes les cités hanséatiques. Un conseil, nommé par l'assemblée, siégeait en permanence à Liibeck, fixait la part contributive de chaque ville, répartissait les bénéfices et dirigeait les opérations politiques et militaires.
Après des siècles d'opulence, la révolte universelle des nations contre ce despotisme commercial, des divisions intestines, la découverte de l'Amérique et l'essor du travail individuel enrayèrent les progrès de la Hanse et préparèrent l'anéantissement de cette grande société de commerce, qui comptait des villes pour actionnaires.
Aujourd'hui, la grandeur de Liibeck a disparu ; l'ombre de la liberté subsiste. Il est des constitutions qui vivent six mois ; il en est qui durent six siècles. Celle de Liibeck est du nom-
bre. Si l'on mesure le bonheur d'une cité au nombre de ses assemblées délibérantes, Liibeck doit jouir d'une félicité sans égale; elle possède trois parlements. Le sénat est choisi par la haute bourgeoisie, moitié dans son sein, moitié parmi les personnes ayant obtenu le grade de docteur en droit. L'assemblée de la bourgeoisie émane directement du suffrage de tous les citoyens. Enfin, celte seconde assemblée nomme à son tour une chambre intermédiaire appelée chambre des notables. Les bourgmestres, au nombre de deux, comme les consuls de Rome, sont élus par les trois conseils, et président alternativement le sénat. Les assemblées sont souveraines, en ce qui concerne l'administration intérieure et la police; elles décernent encore le droit de bourgeoisie comme une dignité. Dans la grande salle de l'hôtel de ville, le nouveau citoyen, en présence du sénat et des bourgmestres, jure solennellement fidélité à la ville qui l'adopte au nombre de ses fils d'élection. L'empire d'Allemagne s'est attribué les postes, les télégraphes, les douanes, la représentation extérieure : sauf ces restrictions capitales, le chancelier impérial laisse croire aux Liibeckois qu'ils sont libres. « On amuse les enfants avec des osselets, les
hommes avec des serments « , a dit un homme d'Etat de la Grèce, — « et les peuples avec des Constitutions » , a ajouté la science politique moderne.
Liibeck, autrefois, ne se contentait pas d'être maîtresse chez elle, elle commandait parfois chez ses voisins. Son port n'était pas seulement le rendez-vous du commerce des nations, il donnait abri à des flottes guerrières qui faisaient respecter au loin le pavillon et les intérêts delà Hanse. Nous avons vu, dans la cathédrale d'Upsal, un tableau représentant les sénateurs de Liibeck sur leurs chaises curules, écoutant un suppliant qui, debout et tête nue, réclame aide et assistance. Ce suppliant, c'est Gustave Wasa, le héros de l'indépendance suédoise; vaincu par les Danois, il demandait la protection des fiers républicains de Liibeck, et sollicitait leur secours pour recouvrer le royaume de ses pères. Il paraît que le sénat trouva l'affaire bonne, car il ne marchanda pas son appui : une escadre puissante sortit des bouches de l'Eyder, ramena le monarque dans ses Etats, l'aida à vaincre les Danois, fit la police de la Baltique et décida de l'une des couronnes Scandinaves.
Aujourd'hui encore, des vaisseaux quittent
Liïbeck le cap sur les côtes de Suède ; mais nous n'avons retrouvé à bord ni coulevrines , ni arquebusiers, ni Gustave Wasa; seulement ces pacifiques navires font le trajet de Liïbeck à Malmoë en seize heures, contrairement aux habitudes de leurs belliqueux prédécesseurs, et c'est une compensation.