CHAPITRE II
Un continent nouveau. — Suède et Suédois. — Première apparition de la karriole. — Plus de nuit. — En rêve. — Une capitale sur sept îles. — Gondoles et gondoliers. — En steamer dans les rues. — Une corporation respectable. — Panorama.
— Un jeune Scandinave demande des nouvelles d'une vieille amie. — Gustave III à l'Académie française. — Mouvement littéraire. — Jupiter détrôné. — Où faut-il passer la soirée? — Djurgarden. — L'île des jolies femmes. — La fête de Bellmann. — Un uniforme historique. — Bernadotte et \Tapoléon.
— Axel de Fersen. — Le talisman. — Récit fantastique. — Stockholm à minuit.
Il y a quelque ciuquanle aus, un diplomate en résidence à Stockholm demandait un passeport pour l'Europe. Parole injuste pour les Suédois plutôt que pour la Suède ! Dans une Europe qui s'américanise de jour en jour, les Suédois ont su conserver les traditions de nos vieilles et aristocratiques sociétés, traditions de politesse digne, de loyauté chevaleresque, d'élégante hospitalité ! La Suède, au contraire, à son premier aspect, s'est révélée à nous comme un continent nouveau, quand, debout sur le pont du navire où
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iioltait le pavillon des Wasa, nous vîmes la côte
se dessiner peu à peu , les détails du paysage
s'accentuer et la terre accourir au-devant de
nous.
Nous nous dirigeons vers un golfe, dont la courbe échancre assez profondément les terres: autour de ce port naturel, sur une grève sablonneuse, nous croyons voir s'éparpiller le contenu de plusieurs boîtes de couleurs; des points multicolores, qui de loin ont la forme et la grosseur de dés à jouer, couvrent le rivage. Tantôt ils s'entassent en groupes pressés, tantôt ils se dispersent sur la côte; parfois ils s'alignent avec régularité, comme les monuments d'une cité lilliputienne : on dirait des pains de vermillon, de bleu d'acier ou de jaune d'ocre. En approchant, nous reconnaissons les maisons d'une ville suédoise.
Au nord de la Baltique, sauf dans quelques capitales ou sous-capitales, telles que Stockholm, Christiania, Gothembourg, la pierre, cet élément essentiel de tout édifice dans nos parages, a disparu; les maisons, construites en bois, à un seul étage, sont des parallélogrammes allongés et bas, dont les murailles, peintes à l'oxyde de fer, en jaune, en bleu, en rouge sur-
tout, revernies et passées au pinceau d'année en année, brillent d'un perpétuel éclat. C'est une variété de tons, une bigarrure universelle qui amuse l'œil sans satisfaire le goût.
Avec son aspect de palette, Malmoë' tranche vivement au milieu du paysage qui l'entoure. Sur un sol faiblement ondulé, s'étendent des prairies d'un vert pâle; çà et là apparaissent quelques taches plus sombres; ce sont des bouquets de sapins, sentinelles avancées de ces forêts qui couvrent la moitié du sol Scandinave.
Il y a des villes que tout le monde a traversées et que personne n'a vues : pour le voyageur se rendant d'Allemagne à Stockholm, Malmoë est du nombre. Du port à l'embarcadère du chemin de fer, nous défilons avec majesté entre une double haie de bourgeois désœuvrés, au visage à la fois débonnaire et curieux : devant nous, marchent cinq ou six hommes du peuple; leur type est accentué, et leur mine a quelque chose de vraiment septentrional. Leur taille est élevée, leur carrure puissante; une chevelure blonde et une barbe roussâtre encadrent un visage placide qu'éclaire un œil bleu. Ces robustes Suédois
portent une chemise de laine rouge bouffant sur les hanches, par-dessus un pantalon garni de cuir extérieurement, comme celui de nos cavaliers. Ils conduisent une procession de petites charrettes, composées chacune d'une planche unique, où s'entassent en pyramides les bagages des hôtes du paquebot ; un petit cheval échevelé traîne l'attelage. En Suède, le métier de portefaix est inconnu : les commissionnaires ont une voiture pour porter les paquets et faire les courses. Le Scandinave n'aime pas à courber l'échiné !
Les chemins de fer sont d'importation récente en Suède. Le véhicule national est la karriole. Nous avons vainement cherché par quel concours de circonstances mystérieuses notre mot français de carriole a pénétré jusqu'au fond de la Suède, en perdant son orthographe, et sert à désigner dans toute la Scandinavie une voiture originale et vraiment indigène. Aujourd'hui le sud de la péninsule est sillonné de voies ferrées ; la karriole a émigré dans le nord. C'est là que nous la retrouverons. A la gare de Malmoë, un marchand ambulant nous offre une sorte de joujou, représentant un spécimen microscopique de la karriole. C'est un petit fauteuil roulant, posé sur deux
brancards. Nous mettons la karriole dans notre poche et nous prenons l'express.
A quelques milles de la côte, les forêts commencent pour nous accompagner jusqu'à Stockholm : la végétation du Nord s'y révèle à nous avec son charme sévère. Là, le chêne et le hêtre n'exercent plus comme dans nos bois une souveraineté incontestée, ils n'apparaissent plus que rarement et comme timidement : le pin les a détrônés. Ce roi des forêts septentrionales se montre alors dans toute sa vigueur : les pins dépaysés de nos forêts ne le rappellent que de loin. L'arbre du Nord lance d'un jet vers le ciel, à une hauteur prodigieuse, son tronc nu, ferme et svelte ; sa tête se couronne d'un panache de verdure sombre que le soleil crible de mille flèches d'or. Au milieu des troncs roux des sapins, se détache la pâleur de quelques bouleaux clairsemés, semblables à des fils blancs dans une chevelure qui s'argente.
Les clairières de ces forêts sont des lacs j nous suivons pendant de longues heures des rives boisées dont les méandres se dérobent et se perdent dans des perspectives lointaines; nous voyageons souvent sur d'étroites chaussées jetées entre deux lacs. Est-ce la terre ou l'eau qui
domine dans ce paysage ? traversons-nous une mer semée d'îles, ou une vallée inondée, du milieu de laquelle émergent quelques chaînes de collines ? Nous ne saurions le dire. Ne demandez pas à ces nappes liquides les poétiques contours des lacs lombards , n'y cherchez pas le reflet de la Jung-Frau ou du Righi, ne songez pas à ceux que Byron nommait les lacs noirs de l'Ecosse. Les lacs du Nord, encadrés par des forêts qui viennent y baigner leurs sombres franges, parsemés d'îlots verdoyants, empruntent au ciel qu'ils reflètent un éclat froid et métallique, ou une transparence bleuâtre,/ comme celle des crevasses qui s'ouvrent aux flancs des glaciers. Ce spectacle plaît d'abord par sa nouveauté; puis la répétition de l'effet enfante la monotonie : elle devrait provoquer la fatigue, et pourtant les yeux demeurent fixés sur ces aspects uniformes, car un attrait mystérieux se dégage de ces eaux silencieuses, de cette végétation sévère, de ces couleurs sombres, de ces contours mollement ondulés. Dans la Suède méridionale, la nature du Nord ne se révèle pas encore sous ses aspects imposants, mais déjà elle attache et captive : elle a le charme avant d'avoir la beauté, et sait se faire aimer avant de se faire admirer.
De temps à autre, nous croisons un groupe de maisonnettes en bois, à poutrelles saillantes, peintes en vert-pomme ou en rouge cramoisi ; le train s'arrête : un nom sonore, Falkoping, Jonkoping, Nassjo, retentit à notre oreille. Tout le monde met pied à terre. En Suède , chaque station contient un buffet, et un Suédois ne saurait passer devant un buffet sans en franchir le seuil, dût-il intercaler un dîner et un souper entre une demi-douzaine de déjeuners. Nous entrons dans une salle monumentale, décorée d'arbustes et de plantes exotiques : pas un siège, mais au centre de la pièce une table massive, où s'étale un repas que Pantagruel eût noté dans le récit de ses pérégrinations. Tous les services y figurent simultanément : des plats de toute nature, de toute nationalité, de toute dimension s'y pressent, depuis le caviar, le hareng fumé, le saumon cru, découpé par menues tranches sur des soucoupes microscopiques, jusqu'au filet de bœuf parisien, imposant et monumental, en passant par les côtelettes d'élan, le brochet du lac Wenern et la soupe à la bière, que les Suédois dégustent au dessert. Au milieu de la table se dresse une amphore gigantesque et ventrue, cerclée d'un cordon de robinets ; en pressant un
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bouton de métal, le doigt fait jaillir un flot d' eau -de- vie , de kummel ou de pomerans, comme dans ces pays fantastiques que nos vieux auteurs ont inventés pour faire rêver les gourmets, et où les fontaines versaient des liquides aussi variés qu'incendiaires. Auprès de la table principale, des étagères supportent des files de fourche Ites alignées en rangs pressés, des pyramides d'assiettes, des panoplies de couteaux ; dans cet arsenal, chacun choisit ses armes, puis satisfait à loisir et en toute liberté sa faim et sa soif. Tout le monde mange debout : point de contrôle, point de portions parcimonieusement mesurées. Pour un rixdale, soit un franc quarante centimes de notre monnaie, payée à l'entrée de la salle, vous avez droit à vous découper une part de tous les trésors gastronomiques qui s'étalent à vos yeux.
L'allure et la mise de nos compagnons de route ont cet aspect cosmopolite qui distingue fe voyageur dans les cinq parties du monde : l'industrie de toutes les nations est représentée clans l'accoutrement de ces touristes, depuis le plaid duhighlander jusqu'au sombrero castillan. Rien de purement suédois, sauf quelques grands officiers blonds, à mine aristocratique, promenant
arec une distinction suprême l'uniforme sévère des gardes royales ou le dolman noir et or des hussards de Charles XV.
Il y a moins d'une année encore, les trains allant de Malmoë à Stockholm s'arrêtaient court à l'entrée de la nuit, sur quelque point du trajet: employés, mécaniciens, voyageurs logeaient, ou plutôt campaient dans les salles de la station. La locomotive éteignait ses feux; hommes et machine, tout reposait quelques heures. Le lendemain, le sifflet de la vapeur donnait le signal du réveil, et la caravane se remettait en route. Aujourd'hui, le chemin de fer Scandinave marche la nuit comme le jour, sans crainte des mauvaises rencontres ou de ces Génies que les superstitieuses nations du Nord voient le soir, vêtus de vapeurs, effleurer sans le troubler le miroir des lacs.
Ne sommes-nous pas d'ailleurs à l'époque de ces jours indéfiniment prolongés, où les contrées boréales ne connaissent plus la nuit? Il est dix heures ; le soleil s'abaisse lentement sur l'horizon. Sous les tons chauds du soir, le paysage s'embellit, le ciel s'embrase, les lacs resplendissent comme de l'or en fusion. Pendant deux heures encore l'éclat se prolonge ; enfin le soleil
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a disparu, mais les ténèbres ne lui succèdent pas. Un crépuscule étrange, indéfinissable, s'étend comme un voile sur la campagne ; les objets, baignés dans une lumière unie, profilent leurs contours avec netteté, mais ils ne projettent plus d'ombre : dépourvus ainsi de l'apparence du relief, ils passent devant nos yeux comme des silhouettes découpées , ou semblent eux-mêmes des ombres errant dans une atmosphère fantastique, dans ces limbes blanches où Dante promenait les héros du paganisme. Le ciel revêt alors des tons de gris-perle, et des transparences d'opale ; au bord de l'horizon, rampent des vapeurs irisées, arrièregarde du couchant et prélude de l'aurore. La limpidité de l'eau n'est plus troublée par les jeux de la lumière ; les lacs reflètent comme des miroirs de métal les forêts penchées sur leur rive. Le ciel et l'eau ont même couleur, même aspect. Ces deux immensités pâles semblent se confondre, ou plutôt disparaître l'une et l'autre. Nous croyons glisser dans le vide ; autour de nous, les îles couvertes de sapins flottent dans l'espace comme des masses noires, comme des formes indécises, heurtant parfois la machine qui nous entraîne, ou comme de gigantesques
oiseaux qui nous effleurent d'un coup d'aile.
Bientôt, le rêve prend dans mon esprit la place de la réalité ; le monde m'apparaît comme une roue, qu'immobile moi-même, je regarde tourner. Les contrées se succèdent, les fleuves et les montagnes apparaissent et fuient, et des forêts emportées passent au grand galop. Un coup de sifflet m'éveille : «Stockholm ! » crie une voix, avec l'accent international qui caractérise l'employé de toutes les compagnies du monde. Le train entre en gare ; nous sommes dans la capitale de Gustave-Adolphe et de Charles XII !
Faire son entrée dans une ville par la voie prosaïque du chemin de fer, c'est se préparer une désillusion. Un peuple de domestiques de place, ameuté au débarcadère, nous attend, s'empare de nos personnes comme d'un colis, et nous jette dans un omnibus qui s'ébranle bientôt, nous secoue et nous assourdit. Vainement notre curiosité veut-elle découvrir quelque coin de la ville. Nous nous retournons avec un effort pénible pour apercevoir la ligne monotone d'un trottoir, ou les bottes des factionnaires qui montent la garde à la porte des monuments. Il y a dix ans, Stockholm n'était accessible au voyageur que par mer : au fond du golfe formé
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par la Baltique , l'œil voyait s'élever lentement au-dessus des eaux les flèches de Riddarsholm, la coupole de Sainte-Hedwige, les maisons rouges delà ville ; le navire s'appuyait à un quai de granit et déposait les voyageurs en face du palais des rois de Suède. A ce moment Stockholm n'avait pas d'auherges ; tous les jours, un certain nombre de bourgeois appartenant d'ordinaire au petit commerce ou à la classe des employés se rendait au port : chacun y cueillait un hôte, l'emmenait chez lui et, moyennant une rétribution plus que modique, lui offrait le vivre et le couvert. L'audace d'un Français a changé tout cela et troublé ces mœurs patriarcales, que nous retrouverons dans la Suède du nord. Un ancien cuisinier de Bernadolte dota Stockholm d'un hôtel à la française ; l'absence de tout concurrent sérieux assurait le succès de ce téméraire. Devenu riche, notre compatriote voulut devenir millionnaire et construisit un nouvel hôtel, vaste caravansérai, où des domestiques, cravatés de blanc, parlent toutes les langues, sous des lambris dorés. Après la demeure des rois, c'est le plus pompeux monument de la capitale.
Ce palais hospitalier contemple ce que l'on
pourrait appeler la grande place de Stockholm , où viennent se réunir les principales artères de la ville. Seulement, à Stockholm, les places sont des lacs, les rues sont des bras de mer. Nous dominons un vaste bassin où le lac Mœlar d'un côté, la mer Baltique de l'autre, versent leurs eaux, et où une flotte de guerre pourrait défiler en ordre de bataille sous les fenêtres du souverain de la Suède. Le palais royal nous fait face sur l'autre rive, dans Pile de Riddarsholm; c'est un bloc de granit taillé à angles droits, peint en jaune, comme si l'on avait voulu dissimuler la pierre sous une écorce de bois. Des terrasses à l'italienne surmontent l'édifice et portent des statues qui, dans leur costume à la mode d'Athènes, doivent grelotter huit mois sous le ciel du Nord. A côté du palais, et en retrait, la cathédrale de Stockholm, la vieille basilique de Storkyrkan dresse sa masse rouge et darde dans les airs cinq flèches effilées entourant un dôme trapu, sorte de calotte qui voudrait être coupole. A droite et à gauche, la vue s'arrête sur des carrefours humides où plusieurs fleuves semblent s'être donné rendez-vous pour s'enfuir ensuite dans toutes les directions, enlaçant dans leurs replis des îles couvertes de verdure et
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d'habitations. Sur les flancs de chacune de ces îles, les maisons s'entassent en groupes pittoresques, les rochers montrent leurs têtes entre les constructions, et au sommet, quelque vieille église arrondit son dôme ou dessine une silhouette gothique sur l'azur pâle du ciel. La foule des piétons circule sur les quais; pas une voiture ne vient troubler leur promenade tranquille ou affairée. Ces quais ne sont à vraiment parler que des trottoirs : la chaussée, c'est le lac; là, circulent les véhicules uniques de Stockholm, des steamers légers, véritables barques à vapeur mues par une machine microscopique. Douze à quinze personnes prennent place à bord sous une tente qui les protège contre le soleil de juin : nous voyons ces rapides embarcations, à demi dissimulées sous leurs ailes de toile, passer devant nous par essaims, se croiser, toucher terre un instant, s'enfuir encore, tournoyer et décrire de capricieuses évolutions autour de quelques gros vaisseaux, endormis sur leurs ancres. L'un de ces esquifs s'est arrêté sous nos fenêtres; la clochette placée à la proue appelle les passagers ou les promeneurs : nous nous embarquons. A bord, les fonctions de capitaine, de mécanicien et de chauffeur sont remplies par un
Ji
jeune garçon; c'est lui qui prélève sur les voyageurs un mince tribut, qui donne le signal du départ, qui accélère ou ralentit l'allure. Parmi nos compagnons de traversée , nous remarquons deux jeunes Dalécarliennes dans le costume pittoresque de leur province. Leur jupe courte laisse voir des bas rouges; un corsage zébré de vert et de brun emprisonne leur taille; sur leur tête, un haut bonnet empesé se dresse comme une tiare et laisse flotter derrière lui deux ailes frissonnantes.
Déjà notre véhicule flottant a repris sa course; l'hélice brasse ces belles ondes de la Baltique, dont la blancheur a des reflets de nacre; les aspects se succèdent et se modifient sans cesse Nous saluons un palais après avoir côtoyé un parc. Tantôt c'est un bassin qui s'ouvre devant nous, semé de navires et bordé de chantiers; tantôt nous défilons entre deux quais hauts comme des terrasses, et au-dessus desquels nous voyons des maisons à mine aristocratique dessiner leurs lignes froidement correctes; mais si dans ces tableaux divers la ville avec ses palais massifs, ses églises , ses ponts de granit jetés sur des bras de mer, forme le premier plan, c'est la nature toujours qui figure au second : à chaque chan-
gement de direction, l'œil plonge sur quelque aspect nouveau du lac, sur quelque recoin inattendu du golfe qu'encadrent d'imposantes masses de végétation. La nature est sans cesse présente au milieu même de la ville, à laquelle elle donne un charme étrange et une grandeur sévère. Aussi Stockholm a-t-elle dédaigné ces embellissements que recherchent aujourd'hui tant de villes d'Europe, et qui sont l'unique attrait des métropoles du nouveau monde. Depuis trente ans Stockholm ne s'est pas modifiée; Gère de cette beauté immuable qu'elle a reçue de la nature en naissant, que rien ne saurait lui ôter, elle n'a pas voulu être fastueuse comme une parvenue.
Peu de villes donnent cette impression de nouveauté absolue. Stockholm a été nommée la Veuise du Nord; deux autres cités, Amsterdam et Hambourg, revendiquent le même surnom; l'Orient, l'Occident et le nouveau monde doivent également posséder quelques Venises. Je ne comprends guère cette manie qu'ont les villes de se comparer les unes aux autres; en prétendant se rapprocher d'un type dont l'authenticité est indiscutable, elles se proclament elles-mêmes des contrefaçons. Stockholm pourtant n'a été tirée
qu'à une épreuve; ce n'est pas une copie, c'est un original.
Pour embrasser le panorama de la ville dans son ensemble imposant, il faut gagner la terrasse de Mosebackke , située sur une éminence escarpée, eu face de l'île de Riddarsholm, centre et berceau de Stockholm, comme la Cité fut le berceau de l'antique Lutèce. En gravissant les pentes qui mènent à ce belvédère naturel, nous traversons les quartiers les plus populeux de la ville, et nous retrouvons sur des visages hâlés les traits distinclifs de la race Scandinave. Le Suédois est fort, grand, blond comme le Germain, mais sa figure distinguée ne respire ni placidité sournoise, ni bonhomie affectée; quand il parle, son œil bleu s'allume, son langage est vif, rapide, souvent coloré; chez lui, le caractère répond à la physionomie : il est noble et passionné. Il y a plus d'un demi-siècle qu'un voyageur disait : a Je connais peu de pays où l'on puisse se fier à la probité des classes inférieures autant qu'en Suède. » Le mot est encore d'une exactitude rigoureuse; bien plus, à une honnêteté native et héréditaire, les Suédois ajoutent la fierté, qui est le charme de la probité. Quel contraste au sortir de l'Allemagne, celte terre classique du trinkgeldl
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Quand il est aidé par cinq cent mille compatriotes, l'Allemand pille; quand il est seul, il mendie. En Allemagne tout le monde tend la main, depuis l'estropié de profession, qui derrière chaque curiosité se met à l'affût du voyageur, jusqu'au fonctionnaire payé et décoré par l'empereur, agent télégraphique, chef de gare, employé postal ou autre.
Autrefois, à Cologne , les mendiants formaient une corporation puissante et considérée ; ils étaient douze mille et jouissaient du privilège de léguer à leurs enfants la place où ils exploitaient la pitié des passants : l'Etat prélevait une part sur leurs bénéfices; ils partageaient avec le monarque qui règne à Berlin. Depuis lors, l'Allemagne a proclamé la liberté de l'industrie et s'est partagé la succession des mendiants patentés de Cologne.
A Stockholm, au contraire, point de ces montreurs attitrés qui sont à une ville ce que la claque est au théâtre, prêts à souligner l'effet, à interpréter les beautés et à régler l'enthousiasme, souvent à faux. Egarés un instant au milieu de ruelles tortueuses, nous nous adressons à un jeune garçon d'une quinzaine d'années qui porte avec aisance la vareuse des marins du port.
A peine avons-nous prononcé le nom de Mosebackke que, sans faire un geste, il se détourne de son chemin et marche devant nous pour nous indiquer le nôtre. Sous la conduite de ce guide volontaire, nous atteignons une sorte d'esplanade d'où l'œil découvre un des plus beaux spectacles qu'il puisse être donné à l'homme de contempler. Au loin, le sol se gonfle et ondule; des forêts de sapins verdissent à l'infini, elles s'étendent sur le sol comme une draperie à trame forte dont les plis majestueux prononcent et ennoblissent les contours : à gauche, l'œil se repose sur le lac Mœlar, immobile et resplendissant, avec son cadre de rochers, ses perspectives fuyant à l'horizon, ses aspects à la fois grandioses et doux; à droite c'est la Daltique, mais la Baltique apaisée, se glissant entre les îles, découpant mille promontoires, s'attardant dans des golfes, la Baltique semblable à un autre lac, aussi calme, aussi pur, aussi beau que le premier. A nos pieds, le Mœlar et la Baltique se réunissent, enchâssant et sertissant dans leurs eaux la ville aux sept îles ; au centre, comme une reine au milieu de sa cour, se dresse Riddarsholm, l'île des palais, l'île des églises, avec ses quais qui l'enveloppent d'une ceinture de granit, ses maisons
hautes et pressées d'où jaillissent vingt clochers
aigus comme vingt lames de stylet.
Là naquit Stockholm, fille d'un roi pirate. Bientôt, à l'étroit sur ce rocher, elle brisa ses langes, envahit les îles voisines, déborda sur les rives, s'étendit sur les presqu'îles, s'étagea sur les pentes; mais au lieu d'écarter la végétation qui entourait son berceau, elle s'est mêlée à elle : elle n'a pas repoussé la nature, elle lui a demandé de l'accueillir dans son sein et de l'embellir. Aujourd'hui les forêts qui entourent Stockholm ne s'arrêtent pas à ses portes, elles la pénètrent, se prolongent dans son enceinte en parcs naturels, en allées séculaires. Du haut de Mosebackke , l'œil voit cette verdure éclatante se mêler aux constructions, envelopper les palais, briller entre les maisons en nappes miroitantes , se glisser dans tous les interstices de la ville, comme le lierre dans les plis du marbre.
Tandis que nous admirons cet aspect, notre jeune cicérone s'approche de nous : il parle un peu d'anglais et nous demande notre nationalité. — a Français, dit-il, en entendant notre réponse; » et comment va notre vieille alliée? Ici, ajoute- » t-il, il n'est personne qui ne s'intéresse à elle : » n'avons-nous pas fait la guerre ensemble au,
» temps de Gustave le Grand, et contre des Alle- » inands encore! »
Un amour traditionnel, une passion, allais-je dire, pour notre pays, tel est un des traits du caractère suédois. Ce penchant a été attribué à des affinités de caractère incontestables. De plus, pour chaque Suédois, la connaissance de l'histoire est un devoir de patriotisme. La génération présente a vu , dans le récit des grandes luttes du dix-septième siècle, la France et la Suède, alliées naturelles, se tendre la main par-dessus l'Allemagne, et nous recueillons à Stockholm le bénéfice de la politique de Richelieu et de Louis XIV.
Les Suédois se donnent le nom de Français du Nord comme un titre; l'Europe répète ce nom comme une vérité : nous venons d'en trouver la confirmation dans la bouche d'un jeune marin de Stockholm. Il y a un siècle, l'Académie française donnait le même nom, ou plutôt le décernait, suivant son habitude, à un monarque suédois.
Gustave III, sous le nom de comte de Haga, visitait Paris. Ce prince, à la fois chevaleresque et novateur, fut accueilli parmi nous avec enthousiasme; au théâtre, le public ordonnait aux
comédiens, à l'arrivée du roi, de recommencer la pièce, et Gustave était condamné à faire trente révérences pour répondre aux acclamations des spectateurs. L'Opéra alla jusqu'à donner huit pièces nouvelles en son honneur (que les temps sont changés!), sans compter un bal où, dit la chronique, il fut attaqué et fort courtisé par les masques. Le comte de Haga voulut également assister à une séance de l'Académie française : cette assemblée, raconte Diderot, quand le comte entra dans la tribune qui lui était réservée, sembla se faire l'organe de toute la France par ses vives acclamations 5 plusieurs orateurs rappelèrent au roi que, si l'Europe donne aux Suédois le nom de Français du Nord, les témoignages d'affection qu'il recevait avaient dû le convaincre que les Français étaient les Suédois du Midi. Cette dernière parole était plus qu'un compliment, c'était une allusion et un vœu ; Gustave III venait de dompter une aristocratie orgueilleuse, d'élever sur les ruines d'un état féodal un gouvernement libéral ou plutôt philosophique, pour parler le langage du temps. L'opinion publique proposait Stockholm en exemple à Versailles, et, timide encore, se bornait à demander la liberté comme en Suède
Si les Suédois sont les Français du Nord, les habitants de Stock!. olm veulent en être les Parisiens : leur ville est un centre de plaisirs, mais en même temps un foyer actif de vie intellectuelle. Stockholm fut au commencement du siècle le théâtre d'une rénovation littéraire, qui n'est pas sans analogie avec le mouvement français de 1830; jusqu'à cette époque, poètes et prosateurs avaient puisé à l'antiquité grecque et latiue, comme à leur source unique d'inspiration : ils emprisonnaient leur pensée sous les formes correctes, mais conventionnelles et surannées de notre littérature du dix-septième et du dixhuitième siècle. Quelques auteurs audacieux se souvinrent alors que le Nord avait eu sa mythologie, ses légendes, ses âges héroïques, ses Iliades ; s'enfonçant hardiment dans leurs forêts et leurs déserts, ils y retrouvèrent Odin, oublié depuis des siècles ; Thor, le dieu de la force; Balder, un Apollon honnête homme, et ils s'avisèrent que Frydda, la déesse de la beauté, avec son charme pudique, ses yeux bleus, ses cheveux cendrés, valait bien la déesse rousse qui promenait ses grâces vieillies sur les cailloux de Cythère. Tegner traduisit les Sagas ; Geier, dans un ouvrage qui est un modèle d'érudition,
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apprit aux Suédois à connaître les origines de leur patrie : des journaux satiriques, Ylduna, le Phosphorus, plaidèrent avec verve la cause du scandinavisrae littéraire. Ce mouvement a aujourd'hui ses continuateurs dans l'art comme dans les lettres ; le théâtre seul n'a pas obéi à l'impulsion donnée : drames, vaudevilles, tout y est français. Offenbach fait le tour du monde, après la cocarde tricolore et après Scribe.
Gustave III avait essayé pourtant d'élever la scène suédoise au rang des premières de l'Europe. Avant lui, dit un auteur, si l'on allait au théâtre, c'était pour y faire des extravagances : on se passait parfois la fantaisie, sur le premier théâtre de Stockholm, de faire commencer la pièce par le dernier acte et de la faire finir par le premier. Sur la même scène, nous vîmes jouer une opérette, et le même système aurait pu être continué, sans inconvénient grave pour la suite de l'intrigue et l'intérêt du drame.
Ce soir-là, d'ailleurs, la salle était à demidéserte et le public clair-semé. Pendant les beaux jours de l'été, le Suédois, comme tous les habitants du Mord, se sent attiré invinciblement vers la nature, vers de frais ombrages, vers ces forêts de sapins, dont il voit de ses fenêtres les masses
sombres se profiler au loin, et dont il veut respirer le pénétrant parfum. Lorsque, nouveau venu dans sa ville, vous lui demandez où il faut achever votre première journée : « Allez à Djurgarden » , répondra-t-il invariablement. — « Et demain ? — Retournez à Djurgarden. » Ce nom, que les Suédois prononcent avec fierté, évoque en nous le souvenir de l'un des sites les plus plaisants du monde : Djurgarden est un parc où la nature n'a pas été corrigée par la main de l'homme ; c'est une forêt trois ou quatre fois séculaire, semée de rochers moussus, hérissée d'escarpements et couchée sur ces pentes abruptes qui sont les berges de la Baltique.
Chaque soir, de tous les coins de la ville, une foule d'embarcations s'envolent vers Djurgarden. Autour du steamer-omnibus où nous avons pris place, toutes les variétés de bateaux de plaisance, canots, gondoles, yoles ou caïques, se croisent, se saluent, se choquent parfois. Des bandes de cygnes noirs et blancs se sont joints à la flottille. Plusieurs villes ont adopté un oiseau qui a choisi leur enceinte pour domicile d'élection : Venise a les pigeons de Saint-Marc, Smyrne a les vautours, Moscou a les corbeaux, hôtes séculaires du Kremlin ; Paris a le moineau franc, cet oiseau
gamin qui a frondé tous les gouvernements et
sifflé tous les triomphateurs; Stockholm a le
cygne.
Voici Djurgarden : au pied de la forêt, sur la rive même, se dresse une ville de bois, cité éphémère dont l'existence dure six semaines ; chaque printemps la voit s'élever, et elle disparaît avec les dernières feuilles. Son aspect est celui d'un champ de foire ; ses maisons sont des cirques forains, des théâtres en plein air, des baraques où des saltimbanques font retentir leur aigre musique, oîi Polichinelle lance ses lazzis. Plus loin, des pavillons de tout style, italiens, turcs ou mauresques s'élèvent au-dessus des terrasses qui dominent le golfe ; ces constructions légères servent de restaurants. Seules, elles restent debout pendant l'hiver. Alors quand une épaisse couche de glace couvre le lac et la Baltique, quand la neige s'entasse et monte autour des quais de granit et que Stockholm apparaît au loin, enveloppée dans sa blanche fourrure, les traîneaux alertes abordent à Djurgarden ; on s'attable sous des bosquets saupoudrés de givre et piqués par l'hiver d'étincelants cristaux. Pendant l'été, toute la population fashionable ou bourgeoise de la ville se retrouve autour des
mêmes fables, boit du punch glacé, et admire la beauté du crépuscule boréal, au son d'une demidouzaine d'orchestres. C'est là qu'il faut venir pour admirer la beauté des Stockholmoises, comme il faut à Séville s'attarder le soir sur les rives du Guadalquivir , pour voir passer les manolas andalouses, encapuchonnées dans leurs mantilles.
La beauté des Suédoises est proverbiale ; le voyageur l'a entendu vanter avant d'avoir pu l'apprécier : souvent, en pareille matière, l'exagération de l'éloge prépare la désillusion. Quant à moi, comme la politesse est le premier devoir du voyageur, je dirai qu'à Djurgarden toutes les femmes m'ont paru belles : malheureusement, on se souviendra peut-être de ce conte où un jeune homme prétend avoir visité une île merveilleuse, où toutes les femmes étaient jolies. « Je vous crois peu, dit un vieillard, puisque vous êtes revenu. »
A quelques pas de ce rendez-vous tumultueux et brillant, des futaies silencieuses, de sombres fourrés, des chemins semés de ronces serpentant à travers un labyrinthe de rochers, montrent un coin de la grande nature du Nord aux portes d'une capitale. Ce contraste plaît aux Suédois,
5i EN KARRIOLE.
dont le caractère est à la fois joyeux et rêveur, et dont la gaieté se tempère toujours d'une nuance de mélancolie. Pour eux, la fin obligée d'un gai souper, c'est une promenade au milieu des allées montueuses de Djurgarden ; les groupes se divisent et entonnent bientôt par parties, avec ce sentiment inné de l'harmonie qui caractérise les peuples du Nord, une romance populaire, un folkvisor, mélodie douce, poétique, parfois un peu monotone, comme la nature même qui l'a inspirée.
Un soir, à Djurgarden, l'animation était plus vive que de coutume; chaque embarcation qui venait jeter sur la rive sa cargaison vivante était pavoisée, des bouquets s'entassaient à la proue, des musiciens s'étaient installés à la poupe. C'était le 26 juin : on nous dit que Stockholm avait l'habitude de célébrer à cette date sa fête nationale. Ce jour-là, la capitale n'honore pas un saint du calendrier, ne fête pas l'anniversaire d'une victoire, et pourtant l'histoire de la Suède ne lui offrirait que l'embarras du choix ; elle se pare et s'amuse, rit et chante le jour où elle célèbre la fête de son poëte favori, Bellmann ! Ce nom, presque inconnu chez nous, est en Suède dans toutes les bouches. Bellmann
vivait il y a un siècle ; pendant trente ans il improvisa des strophes, que tout le monde en Suède sait par cœur, sur la gloire de la patrie, sur la beauté de Stockholm et de ses habitantes. Bellmann aimait Djurgarden, il s'y promenait souvent, bras dessus bras dessous avec sa Muse, une personne aimable, gaie, encline à la rêverie ; mais quand elle laissait couler une larme, un îîourire l'essuyait bien vite. La reconnaissance suédoise a rempli Djurgarden des souvenirs du poète ; elle lui a élevé une statue sur la terrasse d'Hasselbacken, une sorte de temple à l'endroit où il aimait à se reposer, et dans un des plus beaux sites de la forêt un buste colossal. C'est là que chaque année elle fait à sa mémoire une ovation posthume. L'endroit semble disposé à merveille pour servir de théâtre à une cérémonie triomphale : de toutes parts des rochers forment amphithéâtre. Le 26 juin, les gradins de ce cirque naturel sont enlevés d'assaut; les places s'y louent dix rixdales. Autour du monument, des chanteurs improvisés entonnent les louanges de Bellmann ; le punch et la gaieté circulent, on se répète les traits piquants de la vie du poêle; l'anecdote vole. On redit les chansons joyeuses de Bellmann et ses strophes patriotiques; puis
on se penche à l'oreille du voisin pour conter une anecdote de nature plus intime ; la cour de Gustave, lettrée, galante et amoureuse, rappelait celle des Valois : Bellmann remplaçait Clément Marot; comme lui, il était adoré des dames, dont il respectait peu les oreilles. On rit, on rappelle que le poëte égayait la cour et gaspillait ses reveaus, qu'il avait du génie et des créancic* Un vieillard raconte qu'il a assisté à l'inauguration du monument en 1826; le roi et la reine présidaient ; à leurs côtés était la femme du poëte qui semblait bien attendrie. La reine lui parlait du chanteur aimé, des souvenirs que ce jour devait éveiller en elle : « Ah ! madame, répondit l'épouse émue, si Votre Majesté savait combien il était ennuyeux à la maison! »
Tout à coup les conversations se taisent, un nouveau chœur se groupe autour du buste colossal ; les exécutants portent comme signe distinctif un nœud de rubans et un bouquet; ils s'intitulent les compagnons de Bellmann. Les adeptes de cette confrérie poétique se recrutent parmi toutes les professions, et après avoir été pendant le jour avocats , banquiers ou marchands , ils mettent en pratique le soir la devise du poëte :
« boire, rimer, chanter. » Ces chevaliers de la gaie science entonnent un des chants les plus populaires de Bellmann sur un rhythme énergique, agreste, rude parfois; on croirait entendre le rire d'un faune éclatant sous la feuillée. Puis le président de l'Ordre remplit de vin une large coupe et la verse sur la tête du poète : alors les chapeaux volent en l'air, les hourras retentissent. Mais bientôt le silence se fait, les têtes se découvrent, et la foule entonne gravement une ode patriotique, un chant de combat qui ressemble à un hymne; l'amour de la vieille Suède respire sur tous les visages , la muse de Bellmann s'élève et s'ennoblit, elle se transfigure au souffle de l'enthousiasme patriotique, et nous nous rappelons que l'Anacréon du Nord en fut le Béranger.
Ce culte passionné rendu à la mémoire d'un poète n'étonnera pas, si l'on se souvient que les Scandinaves savent mieux qu'aucune autre race apprécier de leur vivant, honorer après leur mort, leurs gloires nationales; si l'on songe qu'il y a quelques jours le roi de Danemark suivait le cercueil d'Andersen, et que Copenhague prenait le deuil du célèbre conteur.
Aucune ville ne possède plus de statues, plus
de palais, plus d'inscriptions que Stockholm : des rois de bronze et de marbre, des triomphateurs drapés à l'antique, chevauchent sur les places; des penseurs, des écrivains, semblent rêver au milieu de la verdure des parcs. Les statues de Berzelius, le chimiste patient, de Linné, le père de la botanique, se dressent auprès de celles des rois, non loin de Gustave-Adolphe, le héros vénéré, et de Charles XII, le héros chéri.
Au musée des souverains, la même salle montre le violon de Bellmann, le diplôme de Linné, à côté du bâton de commandement que Gustave- Adolphe portait à Lutzen , et du bâton de maréchal de France de Bernadotte. La piété suédoise a conservé jusqu'à la dépouille vénérable du cheval que montait Gustave-Adolphe le jour où il fut tué à Lutzen. Dans celte galerie, où la Suède a réuni les souvenirs de tous ses monarques, brillent des armures damasquinées et niellées, des casques empanachés, des robes étoilées de pierreries, des sceptres d'or massif, des selles à faire envie à un calife. Au milieu de cet attirail féodal, nous remarquons avec étonnement le costume d'un soldat, habit et culotte de gros drap bleu, bottes fortes, éperons rouilles, petit chapeau de feutre percé par une balle à
l'endroit de la tempe : c'est l'uniforme d'un traban; un héros l'a porté. Charles XII commandait en grand capitaine; il vivait, combattait, s'habillait en soldat , et il eut la chance, enviée par plus d'un troupier, de mourir dans ses bottes.
Non loin de l'habit militaire étincellent des coffrets d'or ciselé, des colliers, des montres précieuses , des pierreries : ce sont les bijoux de Christine, cette fille indigne de Gustave-Adolphe, cette reine qui s'enfuit un beau matin de son royaume à la recherche des aventures, cette femme capricieuse et corrompue que la couronne ennuyait, qui adorait les littérateurs et les grenadiers, qui apprenait la philosophie à ses moments perdus et tuait son professeur, le vieux Descartes, en le faisant lever à deux heures de la nuit pour lui donner des leçons. Christine est la première de ces aventurières de haut parage qui de nos jours courent de capitale en capitale, font l'amour et l'intrigue dans toutes les langues, et ont pour patrie un wagon de chemin de fer. Les Suédois professent une admiration médiocre pour cette reine vagabonde, et je crois qu'ils n'ont pas tort.
Un domino de soie noire, chiffonné, déchiré
et ensanglanté, clôt la série de ces reliques royales; Gustave III le portait quand, par un soir de carnaval et dans une avant-scène de l'Opéra de Stockholm , le pistolet d'Ankarstrœm mit fin à cette existence agilée. Ce lambeau apparaît aujourd'hui comme l'image de la Suède à la fin du dix-huitième siècle, époque brillante, civilisée, littéraire, mais déshonorée par l'intrigue, la corruption et le crime : à la vue du domino de Gustave, et au souvenir de cette époque, comment ne pas songer à ce mot que Voltaire appliquait au seizième siècle : « C'est une robe de soie brodée d'or et tachée de sang. »
Tous ces princes, si différents dans leur caractère et leur fortune, se sont retrouvés et reposent côte à côte dans l'église de Riddarsholm. Ce tombeau commun des monarques suédois s'élève à côté de leur palais; les princes de la maison de Wasa n'avaient pas, paraît-il, les mêmes terreurs que Louis XIV, qui bâtit Versailles pour ne plus demeurer à Saint-Germain avec les tours de Saint-Denis en perspective. Riddarsholm est la seule église de Stockholm qui présente un intérêt véritable , et encore est-ce plutôt une crypte qu'un sanctuaire; le service divin n'y est célébré que pour présider à des funérailles royales. Des
pilastres écrasés soutiennent des voûtes grises et humides- la nudité même de cet immense sépulcre en rend l'aspect saisissant : pour tout ornement, des faisceaux de drapeaux conquis, des trophées, des pyramides de tambours, des clairons dressés prêts à sonner la charge. Les murailles du chœur sont tapissées d'emblèmes héraldiques : ce sont les armes de tous les chevaliers de l'ordre des Séraphins. Parmi ces écussons l'un attire notre attention; nous lisons au-dessous : Napoléon Ier, empereur des Français. Un autre encore nous parle des gloires nationales, c'est celui du maréchal Canrobert.
Le sarcophage en porphyre rouge qui contient les restes de Bernadotte, lieutenant de l'empereur et allié de la coalition , fait face aux armoiries impériales. L'aigle trahi fixe le cercueil de Bernadotte , et semble rappeler que les chevaliers Séraphins se juraient entre eux une éternelle fidélité !
Le tombeau de Bernadotte n'a d'ailleurs pour ornement que quelques drapeaux tricolores arrachés à une héroïque résistance dans les champs de la Saxe. On y voit en outre un étendard norvégien : Bernadotte le prit dans la courte campagne qu'il fit contre la Norwége en 1814, et qui
se termina par l'union de ce royaume avec la Suède. Des étendards ravis à sa patrie et à ses sujets, voilà des trophées peu dignes de la tombe d'un roi!
Autour de ses prédécesseurs, au contraire, les emblèmes de victoire se pressent; il est des princes qui pourraient reposer sur un lit de drapeaux conquis. Gustave-Adolphe fait face à Charles XII ; sur la tombe de ce dernier, le sculpteur n'a mis ni lauriers, ni symbole de victoire, il a jeté une peau de lion. Que pouvait graver la postérité sur le cercueil de Charles XII? Il a triomphé à Narva, mais il a succombé à Pultavaj il a conquis des provinces, mais il a laissé la Suède amoindrie ; il a étonné le monde, mais il a ruiné son royaume. Semblable au lion, il s'est jeté dans la mêlée européenne, a vécu au milieu de la guerre et du carnage, a lutté seul contre cent ennemis, puis un jour il est tombé sans combat, surpris par une balle et comme visé par un chasseur à l'affût. Voltaire a écrit un roman sur sa vie , et la Suède lui a donné pour drap mortuaire la dépouille d'un lion.
La place qui s'étend devant l'église de Riddarsholm a été le théâtre de l'un des derniers drames populaires qui ont ensanglanté Stock-
holm; là tomba Fersen, dont le nom se retrouve dans notre propre histoire, mêlé aux événements de la Révolution : étrange destinée d'un homme qui, après avoir échappé aux fureurs des démagogues parisiens, périt à Stockholm déchiré par la populace, et qui, après avoir failli sauver une reine, est tombé plus tard assassiné au nom de la royauté.
Fersen appartenait à l'une des plus antiques et des plus puissantes familles de la Suède; ses pères avaient guerroyé tour à tour sur le continent : ils faisaient partie de cette aristocratie indomptée, qui regardait le roi plutôt comme le premier des nobles que comme le souverain de la nation. Dans les camps, au sénat, à la cour, ils avaient partout dominé. Axel de Fersen accompagna Gustave III dans ses pérégrinations à travers l'Europe ; il vint à Paris, il assista aux fêtes de Versailles et aux réunions plus intimes de Trianon : la cour de France jetait alors son dernier éclat.
Fersen revint bientôt à Paris, où son nom, son esprit, sa bonne mine attirèrent tous les regards; mais au milieu du tourbillon des plaisirs, il apportait une préoccupation constante et plus élevée; il avait vu la reine, et lui avait voué un
amour, ou plutôt un culte passionné. Quand vinrent les mauvais jours, quand les émeutes succédèrent aux fêtes, Fersen resta à Paris : il avait équipé un régiment entier, le Royal-Suédois, et tenait sa hardiesse et sa valeur au service de la royauté menacée. Son dévouement semblait avoir pris pour devise cette fière parole : « J'attends.» Un jour, au printemps de 1791, le duc d'Orléans rencontra Fersen sur la route de Vincennes, essayant une lourde berline attelée à quatre chevaux : « Eh quoi, comte, dit le duc, vous disposez-vous à enlever un chœur d'opéra ? — Peut-être » , répondit Fersen. — Quelques jours après, il se trouvait sur le siège de la même voiture, à l'angle du palais des Tuileries et du quai de la Tournelle, méconnaissable sous une capote de cocher. Bientôt une femme avec deux enfants vint mystérieusement prendre place dans la voiture. Un homme gros, à la démarche lourde et mal assurée, l'y rejoignit : près d'une heure s'écoula. Louis XVI était dans la voiture avec madame Elisabeth ; la reine ne paraissait pas. Enfin, Marie-Antoinette vint, voilée et le visage recouvert par un large chapeau; il lui avait fallu éviter les factionnaires. De plus, M. de la Fayette se promenait dans le Carrousel en
carrosse et aux flambeaux : la royauté était gardée à vue.
Bientôt la lourde machine s'ébranle et gagne Bondy sans difficulté ; là, Fer sen met pied à terre, ouvre la portière, présent e à Marie-Antoinette un passe-port qu'il avait dem andé pour une baronne autrichienne, et lui dit gaiement : « Au revoir, madame Korff. » La reine ne répondit pas; elle prit une de ses bagues et la passa au doigt de Fersen. Quelques instants après, le gentilhomme suédois montait à cheval et courait jusqu'à Bruxelles à franc étrier: il ne devait plus revoir Marie-Antoinette I
Le 10 juin 1810, Stockholm célébrait les funérailles du prince Auguste de Danemark, choisi récemment par la diète comme héritier présomptif de la couronne : la population semblait consternée et courroucée; mille imprécations retentissaient contre Fersen, le plus puissant personnage de l'Etat après le roi ; la voix publique accusait le comte de la mort du jeune prince. Un pêcheur de la Baltique, ancien serviteur de Fersen, Baltazar Saphel, excitait la populace; il racontait que son maître possédait un anneau magique, ne l'avait jamais quitté et en faisait l'instrument de ses crimes. La mort
étrange du prince semblait donner raison àla crédulité populaire ; on avait vu, au milieu d'une revue, Auguste de Danemark glisser mort à bas de son cheval.
A ce moment, le cortège paraissait; Fersen marchait en tête de la noblesse : à la porte de l'église, un flot de forcenés se rue à travers la foule, écarte les soldats, se précipite sur sa victime ; Fersen avait tiré son épée, il voulait combattre; on le lapida. La populace s'acharne sur son cadavre, on veut l'anneau ; mais le souvenir de la reine de France reste attaché au doigt du comte comme par une puissance surnaturelle : alors Baltazar fend la foule, écrase la main à coups de hache, ramasse l'anneau dans le sang, le brandit comme un trophée et le lance dans les flots.
Quelques jours après , Saphel cherchait à gagner l'entrée du golfe ; la nuit était sombre, le vent poussait la barque. Soudain l'embarcation s'arrête, comme si elle avait heurté un écueil; elle n'avait pas échoué pourtant. Le vent faisait craquer les vergues , gonflait la voile à la crever; ia barque se soulevait, se dressait sur la crête d'une vague, puis retombait épuisée, sans avancer. Saphel terrifié lève les yeux au ciel ;
il voit une main sanglante qui s'appuie sur le sommet du màt et arrête le navire au milieu de la tempête : bientôt la barque vire, elle va aborder auprès d'une roche, qu'éclaire une lueur fantastique ; sous cette roche, le pêcheur reconnaît l'anneau rejeté par les vagues. Il saute à terre et veut fuir : la main le saisit à l'épaule, l'étreint et le ramène auprès du rocher ; Saphel saisit le talisman et va retomber terrifié au fond de sa barque.
Le lendemain, dans l'église où étaient déposés les restes mutilés de Fersen , on retrouvait l'anneau placé sur le cercueil par une main inconnue : la famille de Fersen conserve encore la bague de la reine de Fiance.
Tel est le récit que me faisait un soir un vieil habitant de Stockholm, en nous promenant sous les futaies de Djurgarden. Nous étions arrivés au sommet d'une éminence. « Aujourd'hui, dit notre interlocuteur, nous ne faisons plus de révolutions; il fait troD froid l'hiver et trop beau l'été ! » Et il nous montrait le golfe que nous apercevions à nos pieds, entre les troncs des sapins et le feuillage des hêtres ; à l'horizon, Stockholm dressait ses aiguilles et ses coupoles. Il était minuit; le soleil venait de se coucher, il
allait se lever. Une nuit d'une heure, transparente et lumineuse, enveloppait les eaux et la végétation, leur donnant des teintes d'une douceur infinie. Les rayons de la lune traçaient sur le golfe un sillage bleuté et luttaient avec le jour qui s'obstinait à durer. Autour de nous les mille voix de la nature s'étaient éteintes ; plus bas, des guinguettes de Djurgarden partaient des éclats de rire et de joyeux refrains. Pendant les nuits lumineuses du Nord, la nature dort, l'homme veille f
L'Italie a ses viveurs de nuit qui, après les pesantes journées de juillet et d'août, courent du soir au matin respirer à la place Saint-Marc, ou sur la Chiaja, prendre des sorbets et compter les étoiles. Pendant les nuits d'été, Stockholm aussi semble ignorer le sommeil; la population vit sur l'eau ou dans ses parcs. Nous regagnâmes la ville ; notre frêle bateau glissait silencieusement sur l'onde sombre, où l'image des palais et des monuments se détachait avec tant de netteté qu'il nous semblait parfois que nous allions échouer contre le reflet renversé d'un dôme ou d'une maison. Autour de nous, une flottille entière naviguait; de vagues mélodies arrivaient jusqu'à nous, s'élevant des parcs et des jardins
publics. Dans chaque parc un orchestre s'était éveillé, des lanternes vénitiennes piquaient çà et là de points blancs le feuillage des bosquets , et jetaient de pâles scintillements comme un essaim d'étoiles en promenade sur la terre.
Ainsi emportés à travers Stockholm, comme à travers une vision, nous admirions cette reine du Nord, à la fois mélancolique et gaie, où l'on entend le soir le son de vingt orchestres et où l'on ne pourrait surprendre le bruit d'une voiture ; cette ville qui a donné le jour à Bellmann, le joyeux chansonnier, et à Swedenborg, le grave illuminé; ville née pour le plaisir et pour la rêverie