CHAPITRE PREMIER
La Grande Guerre. — Ses caractéristiques. — Temps et travail qu'il faudra pour en écrire l'histoire complète. — Raisons d'en rédiger rapidement dès maintenant quelques chapitres.
La Grande Guerre vient de finir.
Guerre absolument sans précédent au cours de l'histoire. Sans précédent d'abord pour les trentecinq à trente-huit millions de combattants de toutes races et de toutes couleurs qu'elle a successivement affrontés face à face. Sans précédent ensuite pour la monstrueuse puissance des armes et des explosifs dont on s'y est servi, comme par les sommes fabuleuses, — mille milliards de francs, suivant le Fédéral Réserve Board de New-York1, — dont elle exigea
1. Chitîre adopte aussi par M. Raoul Péret, député. Président de la Commission du budget. La part de la France dans ces dépenses serait de 147 milliards, non compris les dommages subis (plus de 50 milliards) et les intérêts de notre dette, laquelle dépasse actuelle-
la dépense. Sans précédent enfin pour l'extension inattendue qu'elle a prise; car on ne s'y est pas mesuré seulement sur (erre et sur mer comme jadis; pour la première fois, l'homme y a combattu en plein ciel et sous les eaux.
Pendant cinquante et un mois, sur un ensemble de fronts, — en Europe et en Asie seulement, — de plus de cinq mille kilomètres \ seize nations, grandes et petites, s'y sont épuisées dans d'effroyables mêlées. Et les gigantesques batailles qui s'y sont livrées ont été si acharnées et si longues qu'elles semblaient ne pas devoir trouver de lin.
On écrira un jour, — et ce sera la plus grandiose, mais la plus terrifiante des épopées, — l'histoire de cette guerre de Titans, guerre de peuples à peuples, en comparaison de laquelle toutes les guerres précédentes n'apparaissent que comme des guerres de pygmées, quelque chose « comme des rixes de foire de villages », a dit avec humour un Anglais2.
Ceux qui assumeront ce labeur écrasant devront recueillir les témoignages les plus variés et amonceler des documents de tous genres dans d'innombrables dossiers3. Que de temps ne faudra-t-il pas pour mener
ment 110 milliards. Sur ces 147 milliards, le matériel d'artillerie fabriqué par nous durant la guerre compte pour un milliard 500 millions et les munitions dépensées pour 26 milliards. (Rapport Lucien Hubert, à la Commission Sénatoriale de l'armée.)
1. Exactement 5.906 kilomètres en juin 1917, suivant certains critiques militaires. Calculant d'une autre manière, le colonel Feyler, écrivait le 15 août 1916, dans le Journal de Genève : « Y compris la poche turque, la bataille européenne mesure un front de 9.000 à 10.000 kilomètres, environ le quart de la circonférence terrestre. Supprimons la poche, et mesurons son étranglement en ligne droite, il reste 4.000 kilomètres environ. Sur ces 4.000 kilomètres on peut admettre que 2.500 au moins sont occupés effectivement par des combattants des armées de terre. »
2. John Buchan. La bataille de la Somme. Tho. Nelson and sons, 1917, p. 5.
3. Le nombre des cartons où l'on a recueilli et classé au Ministère de la Guerre les documents relatifs à la campagne actuelle s'élevait
à bonne fin ce vaste travail ! Et du reste quand donc les archives qui sont les farouches gardiennes de ces montagnes de pièces s'ouvriront-elles, sans restrictions ni réserve, devant les chercheurs?
Avant que cette histoire se puisse entreprendre, il faudra des années, bien des années encore, — si tant est que pareille histoire puisse vraiment être écrite un jour! — « S'imagine-t-on, en effet, la tâche de 1 historien, qui, vingt-cinq ou cinquante ans après la guerre actuelle, pénétrera clans ce dédale des docu ments officiels? Aura-t-il la joie de l'avare maniant à pleins doigts les trésors d'un souterrain, ou ferat-il purement et simplement faillite devant une multitude de documents dépassant les possibilités d'enquête et de coordination d'un cerveau humain ? C'est le secret de l'avenir » \
Pourquoi dès lors ne pas détacher un feuillet de cette histoire, en attendant? Et ce feuillet, pourquoi ne pas le publier dès maintenant? Cela semble d'au tant plus utile que cette page, d'une beauté si simple et si émouvante, ne rappellera pas seulement à la France quelques-unes de ses gloires les plus pures Jille lui apportera encore une précieuse contribution pour l'aider à s'acquitter d une double dette : la dette de la reconnaissance et la dette de la justice vis à vis de ceux qui lui donnèrent si généreusement hier leurs ressources, leurs forces et leur san<*
déjà, le 31 mai 1917, à seize mille neuf cents Et »-mi n*. i n'étaient pas compris les quatre-vingt mille Ses C*V °CUments mètres de fils cinématographique, pïis à cette dS £1 fs m};na' photographique de l'armée. En Allemagne le dLPa^t^PSnetCtl,°n archives de la présente guerre (Abteilung fur IriZa/u?^ mS encore plus important, car il comprend sent sorhvfnf )j Sei?lbIe ment dirigées chacune par un commandantet d r ™\ resPectl.™d-oificiers5 - V. Claude Cochin, député, J ZsJcLïs 1 ?uinzame Rev. hebdomadaire, 7 juillet 1917, p .71-72 aiChwes de la Quevre,
. Marcel Prévost, de l'Académie française. D'Un nn*** , ndement, Flammarion, Paris, 1918, p. 184 2 Ste de com~
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4 l'église de France pendant la guerre
Emu par le spectacle qu'il avait, comme nous tous du reste, sous les yeux, un homme qu'on ne suspectera certainement pas d'une tendresse excessive pour l'Eglise, M. Gustave Hervé, écrivait dès le mois de septembre 1914, alors que la bataille faisait rage sur les bords de l'Aisne et qu'une ligne de feu festonnait tout le nord de la France, de Lille à Verdun : « Les catholiques sont vraiment très bien. Quand la guerre sera finie, nous aurons une France nouvelle. Certes, nous ne laisserons pas toucher à une seule des lois organiques de la République, mais tout de môme il faudra voir, pour leur témoigner notre reconnaissance de ce qu'ils ont fait pour la France, si, tout en sauvegardant les intérêts du personnel laïque, nous ne pourrions pas faire quelque chose pour leurs bonnes sœurs... » '
Oui, « les catholiques ont été vraiment très bien » durant la guerre d'où nous venons de sortir.
Clergé séculier et Clergé régulier, Frères et Sœurs, laïques, y ont fait leur devoir, d'une façon admirable1.
4. Je parle ici de l'Église de France prise en son ensemble, car dans ses rangs, il a pu se trouver, il s*est trouvé des hommes « dont le dévouement est resté au-dessous de la grande idée qu'on s'en faisait », suivant l'indulgente expression de M*r Lavallée, recteur des Facultés Catholiques de Lyon (Revue prat. d'Apologétique, 15 avril 1947, p. 65). « 11 y a eu des soldats, des infirmiers, des aumôniers, des curés, qui n'ont pas suffisamment refoulé de leurs âmes les instincts qui, alourdissant notre nature, l'empêchent trop souvent de s'élever jusqu'aux sommets les plus sublimes du devoir et du sacrifice ; nul ne le conteste » (Jean Guiraud, Clergé et congrégations au service de la France, 5, rue Bayard, Paris, édition des « Questions actuelles » p. ix). Mais cela n'infirme pas la vérité de ce que j'avance. C'est seulement la preuve qu'il n'y a pas de collectivité humaine, si choisie soit-elle, qui ne se compose que de grands cœurs. N'a-t-on pas rencontré des défaillances dans les rangs? Et cela empéche-t-il que l'armée ait été magnifiquement belle d'un bout de la guerre à l'autre? Cela empêche:t-il que, par son héroïque vaillance, cette armée ait écrit la page d'histoire, frémissante et glorieuse, qui a forcé l'admiration du monde entier ? Et les défaillances individuelles n'ont-elles pas été remarquées surtout parce qu'elles faisaient contraste a^*ec un dévouement de par ailleurs aussi indiscutable que général?
C'est simplement ce que je voudrais mettre en lumière. Les faits y suffiront, car ces faits parleront avec plus d'éloquence que tous les artifices de langage et que toutes les habiletés de rédaction.
D'autres que les catholiques. — protestants, israélites, musulmans, simples déistes ou libres-penseurs, — se sont héroïquement conduits aussi sur les champs de bataille de la dernière guerre. Je le sais. Et je le reconnais, non seulement sans peine, mais encore avec fierté, car ce qui fait l'orgueil de la France peut et doit faire l'orgueil de chaque Français.
Sous la pression des événements, à la grande surprise du monde et des Allemands tout les premiers1, les fortes vertus de la race sont magnifiquement remontées à la surface des âmes et le peuple de France tout entier a fait sur le front ce qu'il devait faire. Il lui en a coûté trop de sang pour qu'on puisse jamais assez le proclamer.
Aussi je le déclare dès les premières pages de ce livre, afin que l'on en voie immédiatement et clairement le dessein. En racontant ce que je vais raconter, je ne veux pas prétendre que les Catholiques ont seuls fait leur devoir devant l'ennemi : pareille affirmation serait en quelque sorte impie envers le Pays. Je n'ai pas davantage l'intention secrète d'insinuer que, pour splendides qu'aient été les actes de dévouement ou de vaillance de ceux qui ne croient pas, les Catholiques, leurs prêtres, leurs religieux, leurs religieuses se sont montrés plus héroïques encore. J'entends simplement faire pour l'Eglise de France
1. Le général allemand qui commandait en chef à Péronne, lors de l'offensive de juillet 1916, disait à un journaliste, M. Cari von Wiegand, lequel insérait cette parole dans un de ses télégrammes au New-York World : « La nation française a surpris le monde entier et personne plus que nous. Le peuple français est comme régénéré ».
b L EGLISE DE FRANCE PENDANT LA GUERRE
ce que d'autres ont fait, très légitimement, pour l'Université, pour l'Institut, pour la Presse, pour le Barreau, pour le Palais, parce que, comme Ta dit excellemment M. Thamin, recteur de l'Académie de Bordeaux, « il y a eu de l'héroïsme pour tous et chaque corporation peut faire, même inachevée, le compte de ses gloires, qui ne sont que des rayons de la gloire commune1 ».
Je désire fournir ainsi la preuve que, dans cette abondante moisson d'héroïsme, la gerbe cueillie au feu ou ailleurs par l'Eglise de France a été aussi belle que n'importe quelle autre gerbe. Et je veux essayer parla de contribuer, dans la mesure où je le pourrai, à rappeler à la France qu'au moment où elle s'apprête, en vue de l'avenir, à relever ses ruines et à restaurer en elle toutes les forces vitales du pays, elle a le devoir de se souvenir de ce que les Catholiques ont fait pour elle, devoir qui implique de sa part l'obligation d'assurer désormais à ces parias d'hier leur part légitime de respect, de paix et de liberté.
Déclaration de la guerre. — Erreur de l'Allemagne sur l'état de la France. — Explosion unanime de patriotisme. — Union sacrée. — Ses fruits.
Lorsque, le samedi 1er août, vers quatre heures, par une après-midi étincelante de soleil, l'affiche
1. R. Thamin, Recteur de l'Académie de Bordeaux. L'Université et la guerre. Paris, Hachette, 1916, p. ià. — Voir aussi: Troimaux. Le Palais et la Justice pendant la guerre. Paris, librairie de la Société du recueil Sirey, 1916. — Gaston Deschamps. « L'Institut de France et la guerre ». Rev. des Deux Mondes, 15 février 1917, p. 885 et suivantes. — Alfred Capus, de l'Académie française. « La presse pendant la guerre ». lieu, hebdomadaire, 5 mars 191 , p. 113.
blanche ordonnant la mobilisation générale fut apposée sur les murs, tout le monde comprit que pour la France une heure grave entre toutes, une des plus grandes heures de l'histoire, venait de sonner. Mais, si, comme le général Foch, le futur vainqueur, l'avait quasi prophétiquement écrit, quelquesuns se rendirent compte que la guerre dans laquelle on entrait, serait une guerre « aux débuts foudroyants, aux actes tragiques, aux proportions gigantesques » S
1. D'après enquêtes faites par le ministère de la Guerre des Etats- Unis, la Washington-Posl estimait à 38 millions le nombre des soldats de tons pays présents sous les armes à la fin de 1917. M. Clemeneeau déclara à la séance plénière de la Paix du 25 janvier 1919, qu'au moment de l'armistice les grandes puissances alliées (non comprise la Russie) avaient à elles seules, 12 millions d'hommes sous les armes. D'après le ministre de la Guerre d'Angleterre, elles en auraient eu à ce moment là beaucoup plus, 17.882.132, sans compter la Russie. Le 27 janvier 1919, le général Mardi, chef d'étatmajor des Etats-Unis, indiquait que le 11 novembre 1918, les Alliés disposaient sur le seul front de France de 6.427.100 soldats, le surplus des hommes appelés dans les armées se trouvant sur les autres fronts et dans les diverses marines. Enfin, le 15 février 1919, à l'assemblée de Weimar, M. Schiffer, secrétaire d'état aux finances, estimait à 8 millions les effectifs de l'Allemagne. A ces chiffres, il y a lieu d'ajouter les armées russe, japonaise, autrichienne, turque, bulgare, serbe, grecque, portugaise qui combattirent pendant la grande guerre. 11 y a lieu aussi d'y adjoindre les combattants, à quelques armées qu'ils appartinssent, qui avaient été tués pendant la guerre et qui, dès lors, ne figuraient plus dans les effectifs, à la date de l'armistice, 11 novembre 1918.
En ce qui concerne ces morts, M. Henderson, ancien membre du Comité de guerre britannique, en évaluait déjà le nombre, au printemps 1917, à 7 millions environ. Le général March estimait en février 1919, qu'il en fallait compter 7.354.000. Mais ce chiffre est manifestement au-dessous de la vérité. Le général March, dans son relevé, n'a donné que des nombres approximatifs C'est ainsi que, d'après lui, quatre belligérants, la Belgique, la Bulgarie, la Roumanie et la Serbie (avec le Monténégro) auraient eu exactement le même nombre de tués. — 100.000 hommes chacun. La Roumanie a du reste rectifié les calculs de March, en ce qui la concerne. Elle a déclaré qu'elle avait perdu, non pas 100.000 hommes, mais 332.000.
Voici, relativement aux combattants tués ou disparus pendant la guerre, quelques chiffres officiels, et, partant, tout à fait exacts.
France, 1.385.500 tués ou disparus. (Déclaration de M. Abrami, sous-secrétaire d'Etat, à la Commission de l'armée, Chambre des députés, fin décembre 1918.)
Angleterre, 737.154tués. (Déclaration à la Chambre des Communes, 19 novembre 1918, de M. Macpherson, membre du Cabinet).
fort peu prévirent pleinement combien elle allait l'être en réalité. Beaucoup moins encore devina-t-on les actes innombrables de sublime héroïsme auxquels cette guerre devait donner lieu.
L'Allemagne, qui, suivant le mot orgueilleux de Tun de ses hommes d'État, « voulait remplir l'emploi de premier violon dans le concert européen », nous tenait pour une race irrémédiablement dégénérée1. Elle nous croyait incapables d'une résistance sérieuse et elle s'imaginait qu'en se ruant sur nous de tout son poids, — 1.500.000 hommes, 4.000 canons de campagne, 500 batteries d'artillerie lourde, sans compter ses gigantesques mortiers, — elle nous terrasserait du premier coup.
Sans partager cette opinion, bien loin de là, mais justement effrayés par la haine, les divisions profondes, les préoccupations égoïstes, dont ils avaient depuis de longues années le douloureux spectacle sous les yeux, beaucoup d'hommes réfléchis se demandaient avec angoisse si, à la guerre extérieure, la guerre intérieure, mille fois plus terrible, ne viendrait
Italie, 467.934 tués ou disparus. (Communication du commandement suprême, décembre 1U18).
États-Unis, .">3.15y tués.
Turquie, 436.974 tués.
Allemagne, 2.050.400 tués, 4.207.028 blessés.
Les pertes, en tués ou disparus, des Autrichiens n'ont pas encore été publiées. Encore moins celles des Russes, des Serbes, et des Bulgares. Mais il est d'ores et déjà certain que le chiffre global de 10 millions de tués donné par le Daily Mail, le 30 août 1918, n'est pas exagéré. Peut-être même constatera-t-on qu'il est encore au-dessous de la vérité.
A ces millions de tués, il y aura lieu d'ajouter le double au moins de blessés, sans compter les 1.200.000 Arméniens massacrés!
Effroyables hécatombes et telles que le monde n'en avait jamais vu de pareilles jusqu'ici.
1. « On était en Allemagne sous l'impression que le peuple français était dégénéré, corrompu et impropre à la guerre ». Mémoires de l'ambassadeur Gérard. « Mes quatre années en Allemagne », par James W. Gérard, ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, avant et pendant la guerre mondiale. Paris, Payot et Gie, 1918, p. 84.
pas:s'ajouter et si le pays aurait encore le ressort nécessaire pour faire face d'une manière victorieuse à ce double danger.
La surprise fut admirable et émouvante àFexcès.
Le pays s'intoxiquait lentement, antimilitarisme, internationalisme fou, anti-cléricalisme, que sais-je encore? et en même temps, il s'enlisait chaque jour davantage dans une recherche effrénée de bien-être et de plaisir. Mais voilà que de tous les clochers, qui depuis tant d'années piquaient si paisiblement vers l'azur, en égrenant joyeusement sur leurs villages les notes argentines des angélus, d'autres notes
tombent, tristes, saccadées, éperdues C'est le
tocsin qui sonne à toutes volées, réveillant les échos les plus reculés.
Et, de tous les coins de la terre française, comme à un appel formidable de clairon, d'une seule voix on répond : « Présent ». Instantanément, dans ces cœurs de l'absolue virilité desquels tant d'erreurs précédentes auraient permis peut-être de douter, les résolutions les plus fermes du patriotisme le plus pur se font jour. Les dissentiments les plus profonds sont oubliés. La mère menacée, les enfants se lèvent pour la détendre. Frémissants d'enthousiasme, emportés par un superbe élan de dévouement à la patrie, de confiance en son bon droit, de passion pour sa grandeur et son indépendance, tous les partis, réconciliés dans l'unanime amour de la France, se tournent d'un même mouvement vers la frontière. Une pensée domine tout : s'unir pour repousser les agresseurs du pays. La mémorable séance du 4 août 1914, à la Chambre, est la première et inoubliable affirmation de l'union nationale, comme celle du 11 novembre 1918, — la séance de l'Armistice, — en sera la juste récompense et l'apothéose éclatante,
Et, à partir de ce moment là, quoique mise parfois en péril, cette union inattendue demeurera au fond absolument inviolable1. Elle ne se démentira plus, parce que ce sera le sang fraternellement versé par tous, côte à côte, qui en fournira chaque jour Tindestructible ciment. Dans les profondeurs de l'âme française dormaient, comme parfois dorment dans les entrailles du sol d'énormes masses d'eaux insoupçonnées, d'immenses réserves de sentiments patriotiques et religieux. Ces sentiments n'attendaient qu'un choc pour sourdre. Le choc se produit : ils apparaissent et on les voit s'épancher de tous côtés.
Au front, dans de longues et effroyables batailles, il faudra, pour compenser un armement dérisoirement insuffisant2, déployer des prodiges de valeur : on les y déploiera. Dans une interminable guerre de siège soutenue en rase campagne, il faudra montrer une fermeté d'âme inusable : on l'y montrera. Dans des tranchées, tour à tour mares boueuses ou rivières glaciales, il faudra tenir des mois, avec une ténacité
\. Voir notamment l'Ordre du jour du 5 juin 1917, à la Chambre, et celui du lendemain au Sénat, au moment critique du congrès socialiste à tendances pacifistes de Stockholm, après la révolution russe et l'abdication de Nicolas II (15 mars 1917).
2. Au commencement de la guerre, pour ne donner qu'un exemple ou deux, il se trouvait, en tout, sur le front français, 120 aéroplanes seulement ! Et, suivant M. A. Millerand, ancien ministre de la Guerre, nous n'avions que 68 batteries d'artillerie lourde à opposer aux 500 batteries de même calibre dont disposaient les Allemands (A. Millerand. « Août 1914-août 1918 ». Rev. des Deux Mondes, 1er août 1918, p. 482). On sait les proportions gigantesques qu'atteignit notre artillerie de tous calibres pendant la guerre. Quant à l'aviation, là où, suivant des chiffres officiels émanés du ministère de la Guerre, nous n'avions en août 1914 que 21 escadrilles avec un effectif total de 4.663 hommes, dont 321 pilotes, les eifectifs de l'aviation française s'élevaient en septembre 1918, pour plus de 6.000 appareils, à 75.105 hommes, dont 6.417 pilotes, 1.682 observateurs et 17.461 mécaniciens. La Grande-Bretagne avait seulement au début de la guerre, 166 avions, 45 hydravions et 7 dirigeables avec comme effectifs, 285 officiers et 1.853 hommes. A la lin de la guerre, elle possédait 21.000 avions, 1.300 hydravions, 103 dirigeables, servis par 30.000 officiers et 264.000 hommes.
dont rien ne dompte l'inexprimable endurance : on y tiendra !
Grâce à cela, avec les belles qualités, avec l'entrain gouailleur de la race, — en s'adaptant à toutes les transformations par lesquelles la guerre passera, môme à celles qui semblent le plus contraires à notre tempérament, à nos qualités foncières, — on soutiendra d'abord, on brisera ensuite la torrentielle ruée, qui aurait dû tout emporter sur son passage. Et ainsi se gravera au jour le jour, pendant plus de quatre années de luttes, l'impérissable poème conçu dans la pensée des chefs et écrit avec leur sang par nos soldats.
Pendant quatre ans, trois mois et onze jours, des flots de ce sang empourpreront la terre de France éventrce par les obus. Les victimes tomberont par centaines de milliers dans ses sillons, dans ses forêts, sur les pentes embaumées de ces collines, au milieu des bruyères et des genêts de ses cols vosgiens. Et ces victimes seront souvent choisies parmi les meilleurs, parmi les plus purs et les plus braves. La victoire n'en sera que mieux garantie, car c'est par le sang qu'on expie et par les victimes, immortelle rançon dans tous les siècles de tous les pays, qu'avec le pardon s'achètent le salut et la gloire des nations.
La victoire vint en effet, sœur acclamée des victoires passées. Et la France inscrivit avec orgueil dans ses annales les noms immortels de la Marne, de l'Yser, de la Champagne, de Verdun, de la Somme, de l'Aisne, de l'Oise, de la Meuse, à côté des grands noms, des noms rayonnants, de Bouvines,de Rocroi, de Denain et d'Austerlitz !
Réveil religieux dans le pays. — Mouvement doublement significatif- — Ses manifestations individuelles et collectives.
Trois faits caractérisèrent les débuts de la guerre qui vient de finir : la fusion inespérée de toutes les âmes françaises en une seule âme, l'âme du pays ; Tordre mathématique, au-dessus de tout éloge, qui présida à la mobilisation générale; et un émouvant réveil des croyances religieuses au fond des cœurs.
Extraordinaircment saissants s'affirmèrent les deux premiers : en France et hors de France tout le monde en fut frappé. Mais le dernier fait n'eut pas moins d'évidence, et personne ne pourrait songer à le nier.
Toute guerre réveille infailliblement dans les âmes le souvenir des pensées éternelles. On se retourne d'instinct vers le Maître de la mort et de la vie, quand on aura, bientôt peut-être, à faire le grand sacrifice, et à quitter pour toujours ceux que Ton aime icibas.
Consciente que son existence elle-même formait l'enjeu sacré de Ja lutte où elle se voyait subitement et traîtreusement précipitée, la France de 1914, dans la pressante angoisse qui l'étreignait, se ressouvint de Dieu. C'est en haut qu'elle plaça ses espérances, en haut qu'elle chercha son réconfort. Comme si un remous l'eût arrachée à son indifférence de la veille, du jour au lendemain, elle se retrouva chrétienne et, sans respect humain, elle pria.
Dès les premières heures de la mobilisation, les églises regorgèrent. Des hommes, qui depuis long-
temps en avaient désappris le chemin, y revinrent en foule. Les confessionaux furent assiégés. Les prêtres ne s'y trouvèrent plus assez nombreux pour ceux qui voulaient « se mettre en règle » avant de partir. Et bientôt, les églises devenant insuffisantes, on confessa dans la cour des casernes, dans les trains qui se dirigeaient vers la frontière, un peu partout. Du confessionnal à la table de communion, il n'y a qu'un pas. On le fit sans peine. Et des milliers d'hommes, dont beaucoup ne pratiquaient plus depuis de longues années, communièrent pour être forts.
Ce réveil était doublement significatif. D'abord, il se produisait au sein de générations qu'un enseignement athée en pratique avait depuis plus de trente ans détournées de l'église, en étouffant systématiquement en elles le sentiment religieux. Ensuite, il éclatait au moment môme où, dans un très grand nombre de campagnes, d'ineptes calomnies étaient inlassablement propagées pour faire retomber sur les prêtres la responsabilité de la guerre, en les accusant de l'avoir déchaînée par vengeance sur le pays *.
1. Ce sont souvent les calomnies les plus ineptes qui ont la vie la plus dure et qu'on parvient le plus difficilement à étreindre et à écraser. Tel fut le cas de la calomnie dont nous parlons. Perfidement entretenue pendant les premières années de la guerre surtout, elle s'enhardit peu à peu et sortit de l'ombre. C'est le moment où la Dépêche de Toulouse, pour ne parler que de cette feuille, écrivait le 13 février, 1916 : « Je mets en défi n'importe quel poilu (mais un vrai alors) de dire qu'il a vu monter la garde aux tranchées à un curé ou à un millionnaire ». Bientôt la « rumeur infâme », comme on la baptisa justement, devint si odieusement agressive qu'elle fut publiquement dénoncée par une série de fonctionnaires écœurés. On vit ainsi tour à tour protester contre elle les préfets de Meurtheet-Moselle, de la Savoie, du Loir-et-Cher, le sous-préfet de Chateaubriand et le commandant militaire de Digne. Le général Roques, ministre de la Guerre, la stigmatisa lui aussi dans une circulaire portant la date du 5 avril, n° 4 890 D. Et à la suite d'une démarche faite auprès de lui par les délégués des groupes de l'Action Libérale, des Indépendants et de la Droite. M. Briand, alors président du Conseil, déclara la « reprouver hautement » et avoir
14 l'église de frange pendant la guerre
Mais rien ne put le comprimer.
Ce mouvement superbe était du reste si puissant qu'il ne tomba plus. Et ce ne furent pas seulement les grands sanctuaires français, Montmartre, Notre- Dame des Victoires, Notre-Dame de Fourvières, Notre-Dame de la Garde, Notre-Dame de Lourdes, qui ne désemplirent pas durant toute la guerre. Dans un grand nombre de diocèses, on organisa dans les paroisses la récitation du chapelet tous les soirs, on dit une messe par semaine pour les soldats, et, sans se lasser, les fidèles accoururent, heureux de venir prier le Dieu des batailles pour ceux qui luttaient sur le front. Les prières publiques, qui à plusieurs reprises furent faites dans toutes les églises du territoire, mirent dans une lumière plus aveuglante encore le
donné aux autorités compétentes les instructions nécessaires pour en poursuivre les auteurs (Lettre du 29 mars 1916).
Détail savoureux et à ne pas omettre : la Dépêche, qui, en 1916, s'indignait contre le manque de patriotisme des millionnaires et des curés, était la même Dépêche qui, le 'J janvier 1914, avec une clairvoyance vraiment remarquable, avait imprimé : « Nous avons trop de cadres... Nos compagnies doivent partir en guerre avec un seul officier actif, capitaine ou ancien lieutenant », et qui, le 21 février suivant, n'avait pas hésité à dire : « La loi de trois ans est une loi funeste et absurde ».
C'était la même Dépêche qui, toujours avec la même étonnante perspicacité, écrivait, le 22 juillet 1914, dix jours avant la déclaration de la guerre : « La guerre apparaît de plus en plus comme un anachronisme dans un monde industrialisé à outrance... Donnons notre sympathie aux pacilistes, puisque, aussi bien, ceux-ci ont dépassé l'ère des songes creux ».
Enfin, c'était la même Dépêche toujours qui, dans ce même numéro du 22 juillet 1914, publiait ces patriotiques paroles : « Reprendronsnous l'Alsace et la Lorraine par la force? Mais quel Français raisonnable voudrait en tenter l'aventure? En échange de la neutralisation (??) de l' Alsace-Lorraine, qu'est-ce que la France devrait donner (!!!) à l'Allemagne ? Croyez-vous que le Maroc ne vaudrait pas la neutralisation de l'Alsace-Lorraine? Alors les Allemands viendraient travailler chez nous et nous irions travailler chez eux... En fait c'est nous qui aurions la bonne part ».
Au lendemain de l'entrée triomphale de nos régiments à Metz et à Strasbourg, on croit rêver quand on lit de pareilles lignes et le cœur se serre douloureusement, lorsque on se rappelle que c'est d'une plume française qu'elles sont tombées !
grand courant de foi qui traversait la France, en emportant des millions d'âmes vers Dieu.
Du môme mouvement relève le spectacle que donnèrent les régiments quand ils partirent pour le front. Ces soldats, qui se mettaient en marche vers la frontière, « l'éclair aux yeux, le sourire aux lèvres, des roses au fusil, sans cris ni bravades, dans la lumière du bel été » \ et dont tant de milliers étaient irrévocablement promis à la mort, acceptaient, demandaient même avec empressement et sans fausse honte des médailles de la Sainte Vierge et du Sacré-Cœur. Ils les épinglaient ensuite très simplement, mais très crânement aussi, sur leur tunique, où elles avaient souvent pour voisines d'autres médailles gagnées au feu.
A coup de lois, on avait banni les emblèmes religieux des écoles, des hôpitaux, des prétoires. Au nom de la neutralité, on les avait décrochés des murailles officielles. Et voilà que soudain ils reparaissaient, pour y infuser la confiance, sur le cœur des soldats.
Comme on se découvre d'instinct au carrefour d'une route, devant la grande croix qu'on y rencontre à Timproviste, en face du danger les âmes s'étaient entrouvertes d'elles-mêmes et il s'en échappait un acte de foi qui, tout droit, montait en prière plus ou moins consciente vers le ciel.
Ce n'était point là des manifestations individuelles seulement. Car elles avaient été précédées sur toute la surface du territoire par des actes d'une indiscutable éloquence et sur le sens desquels il n'y avait pas moyen de se tromper.
1. Maurice Donnay. Discours à l' Académie française sur les prix ie vertu. Décembre 1914.
Dans un très grand nombre de villes, si grand qu'il est impossible d'en égrener ici tous les noms, la veille et quelquefois le matin môme du départ, des messes avaient été célébrées auxquelles s'étaient rendus, colonel et état-major en tôte, des régiments presque en leur entier. En bien des endroits, ces messes avaient été marquées par de très nombreuses communions.
A Niort, les officiers du 7e bussards et, à Beaune, ceux du 16e chasseurs à cheval, avaient fait bénir leurs sabres avant de quitter leurs quartiers. A Poitiers, au moment de s'éloigner et tandis qu'il défilait à la tôte de son artillerie devant le préfet et l'évoque, le général Pellarin avait demandé à Mgr Humbrecht de bénir ses canons, ces 75 que les Allemands affectaient d'appeler des joujous d'enfants et sur le compte desquels ils devaient être bientôt si cruellement désillusionnés.
A Cahors, c'est le drapeau du 7° de ligne et le régiment tout entier que l'évoque bénit, au moment où les hommes se rendent à la gare, afin de s'y embarquer. A Limoges, le 125e veut recevoir la bénédiction du nouvel évoque, Mgr Quilliet, avant de partir pour le front le 5 août. Mgr Gieure va saluer à la gare de Bayonne, toutes les fois qu'un départ se produit, les soldats landais, basques et béarnais. C'est ce que font aussi, pour les gars de l'Anjou Mgr Rumeau sur les quais de départ de Saint-Land d'Angers, Mgr Béguinot à Nîmes pour le 40e, et pour les Bretons à Vannes Mgl Gouraud. La lro compagnie du 4e bataillon territorial du génie ne prend le chemin de la frontière qu'après avoir sollicité la bénédiction de Msr de la Porte, évoque du Mans. A Lourdes, le commandant Gouttil d'abord, le commandant de la Croix-Laval ensuite, massent leurs
escadrons sur l'Esplanade, face à la basilique et sabre au clair. Puis, ils demandent à Mgr Schœpfer de vouloir bien bénir leurs hussards. Et l'Evêque, d'une voix joyeuse, chante les prières liturgiques « Denedicat vos... »,afin que la bénédiction de Dieu descende sur les sabres qu'on lui présente, qu'elle y demeure et qu'elle les rende victorieux au jour du combat. Quant au curé de Longwy, c'est sur les aérostiers, dont il est l'aumônier, sur leurs appareils et sur leurs automobiles qu'il appelle la bénédiction du ciel, an moment où la formation se met en marche vers le front, tout comme, trois ans plus tard et quarante-huit heures avant l'offensive française de 1917, un autre aumônier bénira les tanks, à la demande formelle des équipages de la nouvelle artillerie d'assaut '.
« Flambée que tout cela », dirent alors quelques esprits sceptiques : « Flambée religieuse provoquée par des femmes, — mères, épouses, filles, — mais flambée qui, comme toutes les flambées, tombera bientôt, quand on sera sur le front ».
L'ironique prophétie ne se réalisa pas.
Non seulement cette llambée ne tomba point en campagne, mais elle s'y propagea d'un bout à l'autre de nos lignes comme le feu dans un champ d'alfa, et elle y persista avec une vivacité si grande que jamais, à aucune époque de notre histoire, les messes ne furent aussi nombreuses, ni aussi fréquentées, parmi nos soldats.
1. " Nous étions à la bénédiction des chars : même les impies ont prié Dieu. Nous avons serré les mains des camarades. Us rayonnaient de joie, un religieux espoir soulevait tous les cœurs. » Binet- Yalmer. Mémoires d'un engagé volontaire. Flammarion, 1918, p. 206.
18 L EGLISE DE FRANCE PENDANT LA GUEItUE
Messes militaires. — Elles se multiplient au delà de toute attente. — Elles se célèbrent partout. — Grand nombre d'hommes qu'elles attirent. — Autels improvisés. — Impression profonde que les messes militaires produisent.
Durant les premières semaines de la guerre, ces messes furent plutôt rares dans les corps de troupes. L'aumônerie n'y était pas encore bien organisée. Et puis le service divin n'était guère possible pendant la grande retraite de Gharleroi, alors qu'avec l'irrésistible violence d'un raz de marée monstrueux, l'invasion allemande déferlait sur notre sol ravagé.
Heureusement, ils s'évanouirent enfin ces jours sombres où, recrus de fatigue, l'àme lourde de se voir contraints à reculer, le cœur rempli d'une détresse sans mesure, nos soldats chaque matin se repliaient; ces jours inoubliables où, nous-mêmes, le regard anxieusement tourné vers le Nord, frissonnant tous d'un môme frisson et communiant tous douloureusement dans une même angoisse au sein de l'ignorance profonde où l'on nous laissait, nous sentions battre sur un seul et même rythme nos cœurs de Français... Dès que les folles espérances allemandes eurent trouvé sur la Marne un tombean inattendu, le service religieux fut organisé. Et, à partir de ce moment, tout le long de cette gigantesque digue vivante qui était formée des poitrines mêmes de nos soldats, — de la Mer du Nord à la Chaîne des Vosges, — les messes se multiplièrent avec une rapidité que, il faut bien l'avouer, nul n'aurait osé espérer.
Quand on le pouvait, c'était naturellement dans
les églises qu'on les disait, ces églises, où, si petites, si humbles qu'elles fussent, « chaque pas, écrivait un soldat, faisait lever pour moi un souvenir, souvenir de l'église de campagne, où j'allais accompagner ma mère, enfant peureux qu'effrayait l'immensité de l'édifice; souvenir de première communion, dans la cathédrale tout embaumée d'encens, tout embrasée de mille cierges; souvenir de la chère église, ou ma main dans la niain de l'élue... Ah ! comme elle était loin, alors, la guerre ! » i
Non, la guerre n'était pas loin : elle était là. Et, la plupart du temps, les églises en portaient sur elles les glorieuses cicatrices.
Des trous béants s'apercevaient dans leurs façades noircies. Les vitraux y étaient réduits en miettes; des bannières à moitié brûlées, des tableaux crevés y pendaient contre les murs et les statues ne s'y montraient guère, sur les autels ou le long des colonnes, que plus ou moins mutilées par la mitraille. Parfois, la ruine était plus complète encore : le vaisseau était éventré; la chaire, les boiseries du chœur, les bancs, le toit même avaient été consumés par les flammes. Alors la pluie ou la neige tombaient directement sur l'autel, et, en s'engoutfrant à travers le squelette des nefs, le vent faisait palpiter la Sainte Hostie sur le corporal. Cependant, canonnade et fusillade continuaient. Les obus éclataient tout proche et le prêtre soldat qui se trouvait à l'autel se posait instinctivement cette question : « Aurai-je le temps de finir? »
Fréquemment aussi, les églises où les messes se
: célébraient servaient d'ambulance. Et alors, au lieu
du parfum de l'encens, c'était l'odeur du phénol
qu'on y respirait. Sur la paille qui jonchait le sol,
i. Lieutenant Péricard. Face à face, p. 344, Pavot et O, Paris
les blessés étaient couchés, déchiquetés et sanglants, — souvent, hélas ! côte à côte avec des camarades qui venaient de rendre le dernier soupir. Et les gémissements, les cris plaintifs que leur arrachait la souffrance s'y faisaient entendre, comme la plus poignante des prières, la plus parlante au grand Souffrant dn Calvaire, tandis qu'au dehors le canon continuait à mugir.
Quand les églises manquaient ou lorsqu'un bombardement impitoyable en avait fait des monceaux de ruines, l'aumônier ou le prêtre soldat disaient la messe dans le premier abri venu : dans quelqu'une de ces écoles publiques, d'où Dieu avait été chassé sous prétexte de neutralité scolaire et où il rentrait à la faveur de la guerre qui ne connaît pas de loi; dans ces carrières du Soissonnais, où des jeux de lumière indéfiniment variés faisaient de chaque groupe de soldats un coin de toile de Goya ; dans les caves naturelles en Champagne; dans des grottes, des granges et des greniers; dans un hangar, dans un garage, dans une salle d'hôtel, au besoin dans un estaminet, un théâtre de cercle ou de patronage, ou, faute de mieux, dans une maison isolée qui, après avoir été la sage et tranquille demeure de générations de paysans, sa façade écroulée sous les obus, se présentait béante et vide, comme une miche de pain bis dont on aurait arraché la mie.
Tout abri faisait-il défaut, Rome ayant donné à cet effet les plus larges permissions, l'autel se dressait en plein air, au carrefour d'une route, au pied d'un calvaire, au milieu des champs, dans les prairies toutes bossuées de tombes militaires, sur des plateaux où il n'y avait plus un seul arbre, mais seulement des troncs mutilés par les obus, dans les sapinières des Vosges, au cœur desfutaies dans FArgonne.
C'était tantôt dans la pleine lumière du jour, et tantôt dans les ténèbres. Ici, on officiait dans le calme transparent d'une belle nuit bucolique, ou, le matin, dans des bois qui, ayant à journée faite retenti du fracas de la canonnade, étaient revenus tellement silencieux que dans leur calme profond on n'entendait plus tressaillir que des bruits à peine perceptibles, brins d'herbes qui se balançaient sous la brise, branchettes qui se caressaient doucement, bourdonnements d'insectes grisés par l'arôme des arbres. Là, on célébrait au grincement essoufflé des gros obus qui, arrivant du fond de l'horizon et se vissant clans l'air comme les hélices d'un cuirassé dans la mer, passaient sur les têtes inclinées pour aller éclater en arrière.
On dit très souvent aussi la messe dans les tranchées. Et alors c'était appuyés sur leurs fusils que les hommes se groupaient autour du petit autel. Il n'est pas jusqu'aux sapes elles-mêmes, qui à certains moments ne se transformassent également en chapelles improvisées. Pauvres chapelles, sœurs des chapelles souterraines de la Via Nomentana ou de la Via Salaria aux premiers siècles, et où « une planche appuyée sur un lit de fer et recouverte de sacs de terre servait d'autel ». Posé entre deux chandeliers minuscules, sur une planche extérieure, le crucifix y voisinait avec les quarts et les assiettes, dans un désordre qui, pour n'avoir rien de liturgique, n'en était pas moins fort touchant.
Une nuit, au fort des Parroches, l'autel s'improvisa dans le fond d'un corridor casemate dont un obus de 340 avait en partie défoncé la voûte et sous les décombres duquel deux soldats gisaient écrasés. Aucun décor, aucun chant, la lumière strictement nécessaire seulement, à cause des Allemands qui
veillaient en face, au camp des Romains. « Vraie messe des catacombes, dans un fort sentinelle », comme l'a dit justement le jésuite-soldat, — P. Vulcain, — qui la célébra.
Un autre soir, la veille môme de l'offensive de septembre 1915, en Champagne, « à l'heure où le bombardement se faisait moins intense, a écrit le P. Louis Lenoir, jésuite, aumônier au 8e d'infanterie coloniale1, nous dressâmes un autel dans le haut du ravin, au pied de l'échancrure que nous appelions le Faux-col de V... et par où, dans quelques heures, allait passer tout le régiment pour s'élancer à la mort.
« L'échancrure derrière laquelle veillaient les sentinelles allemandes, faisait à quelques mètres de l'autel la toile de fond. A droite une tombe que nous venions de fermer sur un engagé de dix-sept ans... A gauche, les tranchées et les cagnas...
« L'autel était dressé sur la petite table de fortune qui, durant le combat, porterait les cartes de l'étatmajor. Au-dessus, seule décoration, notre drapeau du Sacré-Cœur, claquant dans la nuit. Un falot éclairait le missel. Sur le reste, la lune jetait sa lueur pâle.
« Au-dessous de l'autel, dans le ravin, tous les hommes des compagnies présentes. La proximité de l'ennemi interdisait les cantiques. On n'entendait que la prière du prêtre et le canon. Les obus passaient en sifflant, semblant raser les têtes droites, et s'en allaient éclater bien au loin.
« Mais quelle supplication muette montait de tous les cœurs, où se formulaient, à cette heure suprême, les plus beaux actes de sacrifice qu'un homme puisse
4. Impressions de guerre de prêtres soldais, recueillies par Léonce de Grandmaison. Deuxième série, pp. 52 et suivantes. Plon-Nourrit et Cie. Paris, 1947. Le P. Lenoir l'ut tué devant Monastir.
jamais faire : sacrifice enthousiaste de l'engagé, qui rêve de tomber pour la France en pleine tranchée conquise; sacrifice réfléchi, conscient, presque froid, du père de famille, qui sait bien quelles seront, làbas, lui disparu, les gènes et les inconsolables douleurs, mais qui, pour la France, fera son devoir jusqu'au bout et s'en remet à Dieu de tout le reste ; chez tous, sacrifice total, fier, résolu.
« Au moment de la Communion, tous, pêle-mêle, se pressèrent autour de l'autel, mendiant à genoux le pain des forts. Officiers et soldats, ils étaient là, confondus dans la prière comme dans le devoir et le sacrifice, sans distinction de galons, sans autre ordre que celui qui, peut-être, les alignerait demain sur la crête au fur et à mesure qu'ils seraient fauchés par les mitrailleuses. Mais, devant leurs cadavres, je pourrais du moins rappeler à Jésus-Christ sa solennelle et infaillible promesse : « Celui qui mange ma « chair a la vie en lui et je le ressusciterai au dernier « jour. »
Ah, comme en présence de pareils spectacles, on comprend bien ce cri d'un vaillant officier : « C'est là qu'il faut venir, âmes tièdes, qui baillez devant le surnaturel ; c'est là qu'il faut entendre la messe pour connaître toute la douceur d'une conversation avec Dieu, alors que devant soi, à quelques trois cents mètres, canons et fusils tonnent, et que, à gauche, par le défilé qui descend à la route, passent, funèbre procession, les civières grises tachées de rouge. »
Rien de simple, mais rien de pittoresque, comme l'autel que l'on improvisait pour ces messes sur le front.
« Vous en faites pas, monsieur l'Aumônier. Votre autel, ben sûr que vous l'aurez : on se débrouillera î »
El, en effet, on se débrouillait. Car si, par nature, le troupier français est d'une bravoure sans égale, il est pour le moins aussi débrouillard. Pierre moussue de quelque vieux calvaire, table d'hôtel ou de cuisine, simple planche supportée par un faisceau de mousquetons ou de fusils, cuves juxtaposées ou tonneaux accotés pour soutenir une porte posée à plat, canon d'artillerie de campagne ou affût d'artillerie lourde, son ingéniosité savait tout mettre à profit. Tout jusqu'à la sveltesse des avions eux-mêmes. Au camp de Gliâlons, à l'aviation militaire, la messe fut dite pendant longtemps sur un autel auquel les ailes de deux aéroplanes Bréguet servaient de supports. Et, pendant que des prêtres soldats l'y célébraient, d'autres entendaient les confessions de leurs camarades sous les ailes latérales des deux biplans.
En forêt, dresser un autel n'était qu'un jeu pour les poilus. En un tour de main, quelques stipes de sapins étaient fixés en terre, artistiquement reliés entre eux par des branchages. Si l'on pouvait se procurer un grand tableau tricolore, avec un Sacré-Cœur au milieu, on le déployait sur ce fond de verdure, car c'était toujours la décoration préférée. Après quoi, il n'y avait plus qu'à déposer la minuscule pierre sacrée de la chapelle portative sur un tombeau aussi prestement improvisé que le reste et la messe pouvait commencer.
Ici, la croix était épinglée à une capote couleur pervenche tendue derrière l'autel pour faire draperie. Là, trois fusils en faisceau lui offraient un support tout à fait de couleur locale. Un large éclat d'obus ou un verre sur lesquels on frappait avec la lame d'un couteau fournissaient vite une sonnette à l'avenant. Et s'il fallait un encensoir, avec deux moitiés de grenades et quelques bouts de ficelles, on le
fabriquait en un rien de temps. Avait-on un peu plus de loisir? La décoration devenait « magnifique », comme l'assurait un sapeur du génie; et, pour le prouver, il la décrivait incontinent : « Torsades de tentures, panoplies d'armes, sabres, fusils, baïonnettes, épées, clairons, tambours, douilles de 75, encadrements de bandes de mitrailleuses aux cuivres merveilleusement astiqués ». Enfin, souvent des « spécialistes » composaient des inscriptions religieuses ou patriotiques, Vive la France 9 Honneur et Patrie, Dieu protège la France, avec des mottes habilement découpées dans le gazon.
La proximité de la foret permettait ailleurs de changer le cadre de la décoration. On enguirlandait Tautel de verdure, on l'agrémentait de houx arborescents ou de petits sapins déplantés aux alentours. Les vases étaient de circonstance, car ils se composaient militairement de culots d'obus de 75, où, suivant les lieux et les saisons, des graines rouges de vieux églantiers, des clématites, des roses, des lys des champs, — parfois aussi des bleuets, des marguerites et des coquelicots formant bouquets tricolores, — — s'étonnaient de mettre leur note si fraîche et si vivante en des supports aussi meurtriers. « Le Français est glorieusement artiste, il est homme de goût jusqu'au bout des ongles » a écrit Rudyard Kipling l. Pas de doute que ces décorations improvisées, s'il en a rencontré au cours de sa randonnée sur le front, ne l'aient confirmé dans ce sentiment si flatteur pour nous.
L'hiver, dans les messes en plein air surtout, Tautel était beaucoup plus simple. Sur le sommet des Vosges, par exemple, on l'appuyait contre le mur en
1. La France en guerre, trad. llitt, p. 42, Berger-Levrault. Paris,
rondins de quelque chalet, où, à défaut, contre une muraille taillée à môme la neige et formant un retable étincelant. Quelques bougies collées dans des soucoupes ou sur des gamelles renversées et quelques brins de verdure couverts de givre en constituaient la maigre parure. Mais cette ornementation rudimentaire n'empêchait pas les « Diables bleus » de chanter à plein gosier sous la brise glaciale leur cantique favori :
« Vierge, à la revanche « Guidez les Alpins, « Sur la neige Blanche.
« Sous les noirs sapins ! »
Un jour, dans une formation sanitaire, un aumônier pris de court eut l'idée d'utiliser comme autel un des brancards, sanglant encore, dont on venait de se servir pour rapporter les blessés du champ de bataille au poste de secours. Et ce jour-là on vit la nappe d'autel, déchirée parfois par des éclats d'obus ou des balles, se teindre de sang. Cette tache vermeille rougissant ce morceau de toile blanche, au moment même où le Dieu de la Croix y renouvelait son Sacrifice, n'était-elle pas grandiosement suggestive, surtout dans le cadre de souffrance et de mort où silencieusement elle apparaissait? Et, devant elle, les bras légèrement étendus, les mains ouvertes comme son Maître au Calvaire, le prêtre murmurait doucement les prières liturgiques, rosée invisible, mais divinement bienfaisante, qui tombait sur les ■ assistants agenouillés.
A ces autels, ce n'étaient pas seulement les aumôniers qui montaient. C'étaient encore les prêtres, brancardiers ou infirmiers, si nombreux dans cer-
vu
taines formations sanitaires. C'étaient aussi les prêtres qui faisaient partie des troupes combattantes, en qualité d'officiers, de sous-officiers ou de soldats. Et, parmi ceux-là surtout, beaucoup en gravirent les marches, la tête encore entourée de bandes de gaze, après avoir été blessés parfois bien grièvement.
Aussi les messes furent-elles partout relativement très nombreuses sur le front.
Un exemple entre beaucoup d'autres. A la fin d'avril 1915, dans une seule division, la 37e — dont deux aumôniers divisionnaires sur trois, le P. Perrot, jésuite, et le P. Laffile, capucin, furent tués à l'offensive de Champagne, — soixante-trois prêtressoldats célébraient chaque jour le Saint-Sacrifice. Dans ce même secteur, il y avait, chaque dimanche, vingt-neuf messes dites publiquement pour les hommes en dix-neuf points différents. De ces messes, six seulement étaient célébrées dans des églises; les treize autres Tétaient un peu partout, dans des carrières, dans les bois, dans des fermes décoiffées par les obus, aux tranchées. Et tous les soldats se faisaient une vraie joie d'y accourir.
Du reste, si multipliées que fussent les messes sur le front, elles étaient toujours pleines d'entrain.
« Après le sermon patriotique de M. le Curé, écrit un soldat à sa famille, nous avons tous entonné en chœur le cantique : « Nous voulons Dieu ». Ça ronflait ferme. Bref, la pauvre petite église tremblait du porche au clocher. »
« Les chanls ont été exécutés avec un entrain inouï », mande un autre troupier.
« Le Credo de la « Royale », ajoute un troisième, a été chanté par des régiments entiers. Vous pensez i avec quelle ardeur et quelle foi ! »
Et, de fait, il est facile de comprendre que le Credo, chanté par ces voix mâles et ponctué par le canon, devait emprunter aux circonstances une beauté exceptionnelle et profondément émouvoir les cœurs.
On a noté maintes fois du reste l'effet impressionnant produit par ces chants de soldats.
« L'aumônier, écrit un officier de légère, face à l'assistance a dit : « Mes amis, nous allons chanter « ensemble YO Salutaris ». L'harmonium indique les premières notes. Je me demande avec angoisse quelle atroce cacophonie va s'élever de cette assemblée de soldats, — en grande partie des réservistes, — que je crois réunis ce soir pour la simple curiosité du spectacle.
« Quelle stupeur! Tout d'abord, quelques voix timides se joignent à celle de l'aumônier. Mais bientôt c'est comme un miracle. De toutes ces poitrines sort un souffle prodigieux. C'est à n'en point croire nos oreilles. Qui donc a dit que la foi a disparu du doux pays de France ? Qui donc l'a cru? Les voix de tous ces hommes se sont réunies pour le cantique. Pas un qui paraisse ignorer les paroles latines. C'est sous la voûte profonde, un incomparable chœur où semble rayonner la ferveur la plus sincère. Pas une note discordante, pas une voix fausse pour en gâter la parfaite harmonie.
« A qui fera-t-on croire que des hommes, ayant presque tous dépassé la trentaine, se rappelleraient le texte compliqué, s'ils n'avaient été élevés dans la foi de leurs ancêtres et ne l'avaient conservée?
« Je ne puis m'empêcher de me retourner vers eux. Au reflet des cierges, les faces paraissent embellies et transformées merveilleusement. Pas une qui ait
j'air ironique ou môme indifférent. Quel magnifique tableau tout ceci eût inspiré à un Rembrandt. La nuit qui règne dans le sanctuaire a effacé môme l'ombre des corps et les têtes seules émergent de l'ombre et attirent l'attention. C'est un prodige de grandeur qui séduirait le plus sceptique, le plus irréligieux des peintres. Gela charme et réconforte et fait oublier toutes les misères que la guerre laisse derrière elle. Que ne pourrait-on demander à des hommes ainsi transformés? Et je souhaite en moimême de voir M. Homais, caché dans quelque coin, assister à ce spectacle.
« A l'autel se déroulent les rites sacrés. En d'autres temps ou aurait pu sourire du spectacle que forment ce prêtre-soldat servi par des enfants de chœur de trente-cinq ans en uniforme. Aujourd'hui cela touche et cela enchante. Et surtout on est ravi de voir avec quel soin, avec quels gestes harmonieux et précis, ils s'empressent pour que la cérémonie se déroule avec toute la pompe habituelle.
« Mais les chants se sont tus. L'aumônier s'est avancé jusqu'à la Sainte Table. D'une voix tremblante d'émotion, il tente de dire sa reconnaissance et sa joie, à tous ces braves soldats. Je ne pense pas qu'il soit un brillant orateur en temps ordinaire, mais le digne homme aujourd'hui est complètement incompréhensible. Le bonheur l'étrangle. Il cherche ses mots et, finalement, emploie l'un pour l'autre, puis s'embrouille en voulant se rattraper. Personne cependant n'a envie de rire quand, pour terminer son allocution, il dit avec un soupir de soulagement :
« Et maintenant, nous allons réciter deux dizaines
i de chapelet : l'une pour le succès de nos armes,
l'autre à l'intention des soldats morts au champ
d'honneur... Je vous salue Marie, pleine de grâce...
« Je regarde de nouveau l'intérieur de l'église et je vois les lèvres de tous ces hommes qui remuent, accompagnant en silence les paroles du prêtre. Et quand l'aumônier en arrive à la phrase : Sainte Marie, Mère de Dieu..., des centaines de voix raccompagnent, voix mâles et profondes qui ont des accents inattendus. Elles semblent proclamer leur foi et leur confiance dans Celui qui est là, devant eux, sur l'autel. Elles semblent aussi promettre le sacrifice, le dévouement à cette austère chose sacrée, la Patrie.
« Et quand, après un Tantam Ergo chanté à pleins poumons, le prêtre élève l'ostensoir bien haut devant eux, je vois tous ces soldats qui, d'un même geste, s'agenouillent sur les dalles et courbent la tête. Le silence est complet et troublant. Pas une parole, pas une toux, pas une chaise traînée. Jamais dans aucune église je n'ai vu semblable recueillement. Quelque chose de sacré plane au-dessus de l'assistance et fait baisser tous ces fronts en signe de soumission et d'espoir. Bons et braves soldats de France, comme on vous aime et comme on vous estime en pareils instants et comme vos chefs auront confiance en de tels hommes au combat ! 1 »
1. Marcel Dupont. En Campagne. Pion, Paris, 1916, pp. 160-163.
Après les messes militaires, la célébration des grandes fêtes liturgiques au front. — La Toussaint. — Le jour des Morts.
— Touchantes manifestations. — La Noël tout le long des lignes. — Pâques. — Les « œufs de Pâques ». — L'Ascension.
— La Fête-Dieu. — Les processions du Saint-Sacrement jusque dans les tranchées.
Durant les cinquante et un mois passés par nos soldats dans les tranchées, les grandes fêtes de l'Eglise fortifièrent en eux chaque année le renouveau des sentiments chrétiens provoqué par la déclaration de la guerre et par le début des hostilités.
La Toussaint et son lendemain funèbre étaient bien faits pour leur suggérer les pensées les plus graves. Aussi, cette fête et le Jour des Morts furentils marqués aux armées par des manifestations religieuses d'un caractère particulièrement saisissant.
« Le 2 novembre, dans tous les villages du front fut dite la Messe des morts, à raconté M. Bern. Descubes dans la Revue des Deux Mondes l.
« L'église était trop petite pour contenir la foule de
1. « Mon carnet d'éclaireur. » Revue des Deux Mondes, 15 avril 1915. p> 845 et 1 vol., Perrin, Paris, 4916.
soldats de tous les régiments qui se pressaient pour l'entendre... Les mots de patrie, de victoire, de mort, de paradis revenaient dans les paroles du prêtre. Que de belles choses à dire devant un tel auditoire composé d'hommes auxquels la lutte et la mort sont devenus familières!... Un écrivain de talent aurait fait une jolie page en dépeignant ce poignant tableau, d'ailleurs reproduit à tant d'exemplaires, car à la même heure, dans toutes les églises près de la ligne de feu, c'était la même cérémonie touchante, la même évocation des camarades dont nous célébrions la glorieuse mort à l'ennemi. Derrière le front, dans le pays que nous avions garanti de l'invasion, on n'a pas vu de si belles choses. »
Belles choses, en effet, et qui faisaient mander, le 6 novembre 1914, par un correspondant de guerre à son journal : « Je viens d'assister à un spectacle d'une émotion intense... De bouche en bouche, une rumeur s'était propagée : « Demain, l'abbé J... dira « la messe pour les morts », et Ton était accouru... Vous dire le recueillement, la piété de cette foule, toute vibrante encore des batailles récentes et venant puiser dans le divin sacrifice quelques instants de paix sereine est impossible. Parmi ceux qui étaient là, qui donc en effet n'avait pas vu tomber à ses côtés un parent, un ami, un camarade? Qui donc par conséquent pouvait ne pas songer à ceux qui dormaient déjà, sous les tertres, du sommeil éternel! Des larmes coulaient... et j'ai vu un vieux colonel, secoué par les sanglots se retirer à l'écart, pour ne pas troubler le silence de tous... C'est que, depuis bien des jours, les plus incrédules de ceux qui assistaient à cette messe, le képi à la main, en approchant la mort s'étaient insensiblement approchés ; aussi de Dieu. »
En bien des endroits ces messes furent, pour ainsi dire, des messes de famille que certaines unités firent fraternellement célébrer pour le repos éternel des hommes quelles avaient perdus à l'ennemi. En d'autres, elles revêtirent un caractère de tristesse plus large. Telle fut, par exemple, celle à laquelle M. Maurice Barrés assista quelques semaines après la victoire du Grand Couronné, sur le plateau déchiqueté de Moyen.
« Je me plaçai, a-t-il écrit dans Y Echo de Paris, au. milieu des officiers et des majors, à côté de sœur Julie, l'ange des ruines, toute plongée dans son paroissien et des lunettes sur le nez.
« Nous étions sur le principal ossuaire des champs de bataille de la Mortagne et l'on allait y célébrer un service pour les morts semés dans cet horizon à perte de vue, depuis Saint-Dié jusqu'au delà de Lunéville.
« Qu'on se représente la scène : quelques centaines de soldats, massés autour d'une tombe longue de 30 mètres et ornée de drapeaux, de pauvres bouquets et de faisceaux d'armes. À la tête de cette tombe, deux groupes, l'un de paysans sinistrés, l'autre d'officiers et de religieuses, encadrant l'autel où monte un prêtre1. Il s'incline et ses vêtements sacerdotaux laissent voir son pantalon rouge... Toutes les têtes se découvrent, toutes les figures se contractent... Au loin le canon tonne; nos villages ruinés sonnent leurs cloches malheureuses. Et quand le prêtre-soldat tient le calice levé au-dessus du champ de bataille, on entend palpiter les âmes ».
Qui parle de Noël fait tout de suite penser à la