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Capitaine Henri Bazire

la tranchée voisine, sans avoir le temps de se nettoyer; leurs faces thèmes sont fâchées de boue, et les casques qu'ils tiennent à la main sont érallés et bosselés. Le prêtre est à l'autel; comme toujours, sous la pauvre chasuble apparaissent ses guêtres et ses chaussures de soldat. Derrière l'officiant, les genoux au sol, le visage penché sur son paroissien, le commandant est absorbé dans sa prière ; il en est de même des officiers et des hommes qui l'entourent : chacun apporte son offrande, celle de ses souvenirs, de ses affections, de sa souffrance, de sa vie qui est devenue si peu de chose à cette heure et en cet endroit qu'il semble vraiment que ce soit un présent de faible prix et, pour certains, accepté d'avance. Aussi quand, après l'Evangile, le prêtre, dans son allocution compare les assistants aux premiers adorateurs de la crèche et cette Messe à celles qu'entendaient sous terre les premiers chrétiens persécutés, l'assentiment de tous les cœurs lui donne raison. Les visages de ces pauvres gens, douloureux et résignés, semblent dire à l'Enfant de Bethléem : « On est comme vous, malheureux ». Et Lui, au milieu de ces humbles humilies, dans cette grotte des catacombes, doit se retrouver chez lui.

« Une pensée commune hante les esprits : sur les cent hommes présents ici, combien seront encore vivants l'an prochain, à Noël ? Comme s'il eut voulu répondre à cette préoccupation qu'il devine, qu'il partage peut-être, l'aumônier nous retrace la mort d'un petit camarade qu'il vient d'assister à ses derniers moments. Une énorme torpille est tombée, il y a deux heures, sur une « cagnat » : trois tués, deux blessés grièvement ; le capitaine a échappé comme par miracle. Il est ici, la tête entourée d'un bandage. L'un des blessés, un jeune soldat de la classe i5, ori-

ginaire de Mauge, était frappé à mort. Gomme on l'emportait, quelqu'un lui dit: « Courage, mon petit « gars, tu auras une récompense, la médaille milice taire. » Mais lui, souriant tristement, de répondre : « Ma récompense, c'est le Bon Dieu qui va me la « donner bientôt. » Et en effet, une demi-heure plus tard, il expirait. » *

Pâques vint, — Pâques fleuries — , sans que le rameau cendré d'olivier acheté, huit jours auparavant, sous le porche de nos églises, vît se réaliser la paix dont il était le symbole réconfortant.

Et ce jour là, malgré les « Marmites » que le troupier débaptisa momentanément de leur sobriquet, pour les appeler des « OEufs de Pâques », les Messes furent plus fréquentées que jamais. Elles amenèrent, chrétiennement confondus côte à côte à la communion, soldats, officiers et généraux. Et à tous, elles parlèrent d'espérance, de résurrection. Avec raison, du reste. Dans la fatigue, dans la lutte, dans la souffrance et dans la mort, tout « ce qu'il y avait en elle de fort, d'héroïque, d'éternel, — la race elle-même, surgissant avec une irrésistible violence » 2, n'étaitce pas en effet la France qui lentement ressuscitait?

Avec l'Ascension et la Pentecôte, les Messes se célébrèrent dans un décor plus lumineux et plus gai. Le ciel n'a plus le gris plombé du ciel d'automne.

1. « La Messe de Minuit dans les tranchées », Libre Parole, 25 décembre 1916. — « Pour moi, je pense aux Noëls d'antan, passés en famille. Je pense à l'effort gigantesque à fournir encore, au peu de chance que j'ai d'en sortir vivant. Je pense enfin que je vis peutêtre en cette minute mon dernier Noël. » Et, de fait, celui qui écrivait en lignes mélancoliques le 25 décembre 1914, était tué par une balle le 8 avril suivant. C'était le lieutenant Gaston Yoizard. celuilà même qui, le 31 juillet 1914, à la fête du « Triomphe », à Saint- Cyr, avait fait jurer à la promotion de Montmirail dont il faisait partie, d L'aller au feu en grande tenue, gants blancs aux mains et casoar au shako.

2. Alfred Capus, de l'Académie. « La Presse pendant la guerre ». Rev. Hebdomadaire, 5 mars 1914, p. 113.

LE RENOUVEAU CATHOLIQUE A l'aHMÉE 41

Il ne suinte plus la pluie et la neige de la Noël. Il est devenu clair, bleu, ensoleillé. Les champs ont reverdi ; les moissons paraissent ; les forêts sont de nouveau feuillues. Dans les bois les violettes se montrent, en contraste avec les horreurs de la guerre, auxquelles la nature ne s'arrête pas. Dans les prairies, les boutons d'or et les pâquerettes, fleurs fragiles que les soldats cueillent pour les envoyer loin du front dans leurs lettres, comme des messagères de leur persévérante tendresse, s'ouvrent doucement et s'offrent aux baisers du soleil.

Sur le sommet de rHartmannswiller, forteresse naturelle, dont chaque motte de terre a été empourprée de sang français, les trois couleurs claquent joyeusement sous les brises qui viennent les caresser des plaines de l'Alsace. La ruée de la seconde bataille des Flandres, si tragique avec ses gaz asphyxiants, a été définitivement brisée. Garency et Notre-Dame de Lorette sont tombés entre nos mains. Plus que jamais, durant la Messe, les clairons peuvent sonner « Au Drapeau » à l'Elévation et « En Avant » à la sortie, car plus que jamais, dans l'impossibilité où l'on est de prévoir que la guerre durera plus de trois ans encore, les cœurs sont à l'espérance ; plus que jamais, du troupier au généralissime, tous les combattants ont la certitude absolue du succès !

Aussi avec le gai soleil du printemps, des autels improvisés se dressent partout, au bout d'une tranchée, sous une toile de tente, au milieu des bois. « Ah! la ravissante messe parmi les violettes et les mousses ; la forêt qu'une ondée vient de rafraîchir, écrit un sous-lieutenant, élève de l'Ecole Normale supérieure1, exhale un délicieux parfum de terre

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