Y. René Bazin. Echo de Paris, 18 avril
aveugles fuyant, sons la conduite de quelques charitables Antigones en cornetle, le vol mortel des obus dans la nuit.
« Nous revenions d'Arras en automobile, écrit celui qui nous l'a raconté : on alluma le phare. Plus de risque, en effet, car nous étions maintenant dans la région des 75 qui avaient l'air, chaque fois qu'ils tiraient, de rire d'un rire gouailleur,
« Soudain, dans les brouillards que notre phare cependant puissant ne pouvait réussir à dissoudre complètement, sur la gauche, nous distinguâmes des ombres grisâtres qui déambulaient à la queueleu-leu.
« Ces ombres tâtonnantes semblaient soudées les unes aux autres, maillons blafards d'une chaîne que nous percevions, s'arrêtant quelques fois, vacillant un instant, puis repartant dans le noir opaque qui bordait funèbrement le bas-côté de la route.
« Notre voiture stoppa et s'inclina vers le cortège, projetant en plein sa lumière à gauche. Dans la circonférence de clarté, nous aperçûmes alors une Sœur de Saint- Vincent de Paul qui marchait en serre-file, puis nous reconnûmes le cœur serré, dans cette théorie falote, les aveugles des deux sexes de l'asile d'Arras que les Filles de Charité évacuaient sous les obus !
« Les yeux creux, les mains agrippées à la jupe ou au veston des êtres humains qui les précédaient, ils allaient d'une allure fatale, butant à chaque pas dans les branches des arbres fracassés par la mitraille. « Ils n'avaient nulle plainte, pas un mot ne sortait de leur bouche serrée, et l'on sentait, à les voir dans les halos de notre phare, que leur attention, toutes les facultés qui leur restaient tendaient sans cesse à ce double but : aller vite et ne pas tomber.
478 l'église de frange pendant la guerre
« De temps en temps, le long de la file en grisaille, une voix s'élevait qui s'efforçait d'être d'un enjouement décidé. C'était une cornette détrempée de pluie qui exhortait tel ou telle de ses aveugles.
« — Allons, Charles, allons ! Encore un petit effort ! Voyons, Thérèse, ne lâchez pas la jupe de Céline, sinon vous tomberez !
« Les infirmes tournaient vers la voix leur triste visage fermé.
« — Oui, ma Sœur, » disaient-ils.
« Une fillette aveugle, plus hardie, demanda :
« — Est-ce qu'on arrivera bientôt? »
« Notre auto maintenant, allait au pas, projetant sur le cortège son pinceau de lumière, aidant les deux religieuses, en tête, à avancer sans courir le risque de choir et à entraîner toute la suite sur un terrain à peu près sûr.
« On marcha longtemps ainsi. La pluie venait de cesser. Le ciel se nettoyait et prenait une teinte violette où les fusées lumineuses de l'ennemi mettaient, par brusques poussées, des notes fulgurantes jaunes et rouges, éclairant parfois au-dessus d'une ligne d'arbres qu'on devinait confusément à l'horizon, sur la droite, le ventre pléthorique d'un«draken-ballon ».
« Dans l'air lourd, la gorge puissante des canons jetait en cette nuit terrible de l'invisible et implacable bataille ses hoquets de mort ! Au loin brillaient quelques faibles lumières.
« — Allons, du courage! On arrive, on y est presque ! »
« Les maisons de la route apparurent enfin, basses et trapues sous les arbres.
« Les admirables Sœurs de Charité les aperçurent.
« Une de celles qui formaient l'extrême pointe cria :
« — Voilà Aubigny ! Voilà Aubigny ! »
« C'était le port, c'était le salut, la gare libératrice,
le train qui file au loin, hors des combats Fini,
l'exode !
« Toutes se signèrent. Leurs aveugles étaient sauvés ! » 1
Là où il n'était pas nécessaire, ou pas possible, de s'éloigner pour veiller sur les pauvres vieux ou les orphelins dont elles avaient la garde, les Sœurs demeuraient. Elles soignaient ceux qui tombaient, et parfois elles tombaient comme eux pour ne plus se relever jamais, abattues par les shrapnells ou déchiquetées par les obus. Mais, si nombreux que fussent ces obus, elles ne songeaient pas à se dérober par la fuite à la meurtrière adverse. Elles étaient à leur poste, elles y restaient parce qu' « un soldat ne peut pas déserter son poste », comme le disait Sœur Julie à Gerbéviller.
La façade de l'ancien monastère Prémontré où l'on a installé un des hôpitaux de Pont-à-Mousson est criblé comme une cible et montre de grands trous béants. Abri très précaire par conséquent. Mais il n'y en a point d'autres. Sœur Thérèse, de Saint- Charles de Nancy comme Sœur Julie, y « a donc réuni un troupeau de soldats blessés dans les tranchées, de civils dispersés par le bombardement, d'éclopés, de vieilles femmes et d'enfants, toutes les épaves humaines de ce coin du front en butte à tant d'orages. Quand les obus pleuvent sur son toit, elle ne se décourage pas. Comme le bâtiment est immense, dès qu'une aile reçoit des obus, elle rassemble ses
1. A mettre en pendant de cette nuit, la relation par M. Lavisse de l'exode des orphelins de la Sœur Champetier de Ribes, de Meaux sur Paris d'abord; sur Saint-Malo ensuite, le 34 août 1914. Rapvorl sur les vrix de Vertu, novembre 1916.
protégés avec lits et bagages et en route pour une autre aile. « Je promène mes enfants », dit-elle avec calme l. Et c'est ainsi, « en promenant ses enfants », qu'elle a gagné la Croix de guerre, avec citation à l'Ordre de l'armée s,
A Reims, aussi longtemps que la position fut tenable dans leur maison lézardée, les Petites Sœurs des Pauvres restèrent fidèlement à la garde de leurs « petits vieux et de leurs petites vieilles », suivant la formule consacrée chez elles. — Jusqu'au jour où elles furent évacuées, les Religieuses de la Visitation, les Sœurs de Saint-Sauveur deNiederbronn, les Petites Sœurs de l'Assomption, les Sœurs de l'Espérance ne montrèrent pas moins de vaillance qu'elles et, Anges de Charité, elles circulèrent sans sourciller sous l'infernale avalanche, dans les rues où les trous creusés par les projectiles alternaient avec les amas de décombres et de gravats.
Dans cette même agglomération rémoise, les Sœurs de Saint-Vincent de Paul firent preuve d'un dévouement si magnifique que l'Académie française les couronna toutes dans la personne de leur Supérieure ; et elle décerna à la Sœur des Garets, — soixante-dixhuit ans, — la plus haute récompense que l'Académie puisse décerner.
« L'Académie des Sciences morales, écrivait à ce propos le rapporteur de 1915, M. Gabriel Hanotaux, a devancé l'Académie française en décernant un de
1. Mme Edith Warton. «Visites au front ». Rev. des Deux Mondes, 15 mars 1916, p. 305.
2. « Sœur Thérèse, Supérieure de l'hôpital mixte de Pont-à-Mousson. Depuis le commencement de la guerre se dépense sans compter et est constamment au chevet des malades sérieusement atteints. A dirigé avec un zèle remarquable le service des sœurs pendant les journées du 13 au 18 février 1915, malgré le bombardement de l'hôpital. »
scs prix les plus considérables au Maire de Reims, M. Langlet. Mais, s'il est conforme aux volontés exprimées par M. de Montyon que son prix aille « aux personnes ém inentes par leur vertu et leur dévouement », quel autre choix pouvions-nous faire, à la fois pour répondre à ces intentions et pour saluer Reims la martyre, que de décerner notre plus haute récompense, à la Sœur des Garets, Supérieure des Filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul, à Reims, à celle que la population, hélas! décimée de la métropole, proclame « la Mère admirable ?» l
Aussi intrépide que les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, les Sœurs du Saint Enfant Jésus furent plus lourdement éprouvées qu'elles. Leur Maison-Mère reçut nombre d'obus, presque tous de fort calibre. L'un d'eux, dans les premiers mois du bombardement, défonça l'humble petite pièce, où travaillait d'ordinaire leur Supérieure Générale, Mère de Boham, et, si cette vaillante religieuse ne fut pas tuée, c'est qu'à ce moment là elle se trouvait providentiellement au chevet des blessés. Un autre projectile lit malheureusement plus de victimes. Le bombardement augmentant tous les jours d'intensité, ordre avait été donné de se réfugier dans la cave. On y était descendu, quand y dégringola avec fracas un obus d'un tel calibre « qu'il traversa un mur de lm,50 comme une feuille de papier », dit un infirmier qui se trouvait là. Et il ajoute : « Un amas de moellons s'écroula sur les Sœurs. L'une d'elles fut renversée contre moi. Je voulus la dégager : ses deux jambes me restèrent dans les mains. Les quatre malheureuses religieuses avaient été broyées. Leurs corps nageaient dans le vin qui s'échappait des tonneaux éventrés et
1 . Académie française. Rapport sur les prix de vertu, par M. Gabriel Hanotaux, novembre 1915.
qui se mêlait au sang. C'était horrible. Nous étions deux infirmiers avec les Sœurs et, par miracle, aucun de nous ne fut touché ». Mais moins heureuses, deux infirmières de la Croix-Rouge, mesdames Faudier et Gosse, furent tuées du même coup.
A, Arras, le même dévouement est payé de la même couronne, la couronne du martyre du patriotisme et de la charité. La première quicueillitcette couronne fut une jeune religieuse de vingt et quelques années, Sœur Sainte-Suzanne, des Augustines du Précieux Sang. Elle était à l'hôpital Saint-Jean, au milieu des petits enfants dont elle était devenue la mère, lorsque un obus faisant explosion près d'elle, un éclat lui brisa plusieurs côtes et lui traversa les poumons. « J'offre ma vie pour mon pays », dit-elle dans un dernier sourire : deux heures après elle expirait et, suprême hommage, sur la demande expresse des officiers, elle était enterrée dans leur « carré »*.
Durant ce même bombardement, un seul obus fit 30 morts et 17 blessés à l'Hospice des vieillards. Quand on put pénétrer au milieu des décombres, on y releva la Sœiir Saint-Pierre, des Augustines elle aussi. Elle gisait, couverte de blessures à côté des pauvres vieilles qu'elle servait depuis de longues années et au sang desquelles, dans un dernier sacrifice, elle avait ainsi mêlé son propre sang .
L'évacuation de l'hôpital Saint-Jean rendue nécessaire, on avait choisi pour y abriter les blessés militaires et les malades de la ville, le grand couvent du Saint-Sacrement. Sur la flèche de ce couvent, le drapeau blanc à croix rouge de la Convention de Genève avait été arboré. Précaution bien inutile! Dans la soirée du 23 juin, Arras ayant été gratifiée d'une
1. Citée à l'Ordre de l'armée. Journ. off\, 13 décembre 1914.
nouvelle averse d'acier, l'ambulance du Saint-Sacrement fut spécialement visée. Et elle le fut si bien qu'un projectile de 320, après avoir traversé le premier étage et le rez-de-chaussée, défonça lourdement la voûte du sous-sol. Il y tua, en môme temps que trois domestique, la Sœur Jeanne1 et la Sœur Véronique. Le pauvre corps de celle-ci avait été à ce point déchiqueté qu'on eût bien de la peine à en retrouver les débris \
Huit jours après, au commencement de juillet 1915, c'était une religieuse Ghariote, Sœur Saint-Honoré, qui était fauchée à son tour par un éclat d'obus. Elle fut tuée, elle aussi, à son poste, dans une salle, tandis qu'elle y donnait ses soins à un blessé.
D'autres religieuses échappèrent à la mort qui ne s'en dévouèrent pas moins auprès de leurs malades, durant les nombreux bombardements d'Arras. La Sœur Saint-Morand, de la congrégation du Saint-Sauveur, fut portée pour ce motif à l'Ordre de l'armée3 et la Supérieure des Augustines hospitalières, Sœur Bertine, y fut citée pour la même raison \
Ce qu'étaient les heures que l'on passait sous ces bombardements redoutables dont le bombardement de Paris par les canons monstres ne peut donner lui-
1. Citation à l'Ordre de l'armée : « Sœur Jeanne (Mitt0 Angèle Mouriez) n'a cessé depuis huit mois de prodiguer aux blessés les soins les plus dévoués ; a trouvé la mort, au cours du bombardement du 23 juin 1315, en coopérante l'évacuation d'une salle effondrée par des projectiles de gros calibres. » Journ. off., 27 septembre 1915. La Sœur Jeanne fut aussi portée à l'Ordre du jour du pays.