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« En plus, le voyage du point de départ en Angleterre au point d'arrivée en France. Nourriture par assimilation au rang d'officier, environ 420 francs par mois ; pour 300, 36.000 francs par mois, pour une année, 432.000 francs de nourriture. Total : 4.535 x o00 BE= 460.500 francs d'appointements, plus 432.000 francs de nourriture.Total général, 8l)2 000 francs.

« J'ai d'ailleurs eu à faire régler moi-même ces honoraires. Donc je suis sûr, tout à fait sûr. » Jour. off. du 13 août 1915, Compte-rendu de la Chambre, p. 4355.

LES RELIGIEUSES 44b

Un petit million pour 300 nurses, c'est-à-dire environ 3.000 francs pour chacune d'elles, c'était beaucoup en effet. Et, d'autre part, si expertes et si dévouées qu'elles fussent, — et les Nurses anglaises le sont certainement, je les ai vues d'assez près à leur tâche pendant quatre ans sous leur camail vermillon dans les ambulances anglaises pour l'affirmer, — comment quelques centaines de nurses auraient-elles pu parer au vide douloureux qu'il s'agissait de combler?

La Croix-Rouge s'en rendit compte sans peine. Elle était plus libre que le Gouvernement, ou, pour mieux dire, elle était libre et le Gouvernement ne l'était pas. Car certaines feuilles anticléricales veillaient, et, en dépit de l'Union sacrée, elles se livraient rageusement chaque matin à des « tirs de barrage » destinés à défendre l'accès des hôpitaux militaires à « l'invasion noire », suivant leur courtoise expression.

La Croix-Rouge fit donc ce que, du reste, plusieurs municipalités avaient fait déjà. Et elle ouvrit ses ambulances aux religieuses pour qu'elles vinssent l'aider à y secourir ses malades et ses blessés.

C'est ainsi que dès le mois d'août 1914, la Société de Secours aux blessés fit partir 15 sœurs de Saint-Vincent de Paul pour Charleville et 5 pour Epernay. Elle en envoya ensuite à Lille, à Dunkerque et dans plusieurs autres villes, si bien que, un mois à peine après la déclaration de la guerre, 18 équipes de religieuses se trouvaient déjà dans ses hôpitaux. A la fin de la première année de guerre, en juillet 1915, il y avait plus de 3.000 Filles de la Charité occupées auprès des soldats malades et blessés. Reaucoup d'autres Congrégations offrirent également leurs services. Ils furent acceptés. Et jusqu'à

la fin des hostilités le nombre des religieuses employées dans les ambulances ne fit qu'augmenter. Doucement, les Sœurs s'installèrent donc au chevet des blessés. Peu nombreuses relativement dans beaucoup d'hôpitaux au moins, elles suppléèrent à ce petit nombre, en revendiquant souvent les travaux les plus pénibles, les tâches les plus astreignantes surtout. « Petit nombre et grand travail », disait un administrateur d'hôpital en parlant d'elles. A ce jugement, tous les administrateurs qui virent les Sœurs à l'œuvre dans leurs formations sanitaires souscriraient volontiers, j'en suis bien sûr.

Les religieuses ne se bornèrent pas à servir comme ambulancières dans les formations de la Croix-Rouge ou dans certains hospices municipaux. Parmi les Congrégations, qui, échappant à l'ostracisme de la loi Waldeck-Rousseau, avaient pu rester en France, beaucoup s'empressèrent de convertir en totalité ou en partie leurs maisons en hôpitaux.

Combien de monastères de la Visitation se transformèrent ainsi en ambulances?

Les Franciscaines Missionnaires de Marie reçurent des blessés dans leurs couvents de Paris, de Lyon, de Marseille et de Saint-Brieuc.

Les Sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition de Marseille transformèrent en hôpital annexe une partie de leur Maison-Mère, à la Capelette. Et elles servirent à titre d'infirmières bénévoles, non seulement en France, à Lyon, à Gaillac, à Millau, à Cannes, à flyères, à Quintin, mais encore hors de France à la Goulette et à Tunis.

Les Religieuses de Saint-Maur eurent des blessés dans leurs maisons de Marseille et de Toulon.

Les Auxiliatrices du Purgatoire organisèrent une

ambulance dans leur Maison-Mère de la rue de la Barouillière, à Paris. A Reims, elles firent de même dans leur maison de la rue Buirette, circulant bravement sous la pluie des obus, jusqu'au moment où la férocité du bombardement les contraignit, comme tant d'autres, à s'éloigner de la Cité martyre. Plus heureuses à Versailles, elles purent demeurer auprès des malades jusqu'à la fin de la guerre dans leur noviciat de l'Ermitage, mis par elles à la disposition de la Société de secours aux blessés. A Orléans, à Lourdes, à Cannes, à Lyon, à Nantes, elles firent partie du personnel de divers hôpitaux militaires et de certaines ambulances. Elles y furent chargées, toujours de la manière la plus gratuite, des services les plus variés, chirurgie, médecine, maladies contagieuses.

A Lille et à Tourcoing, pendant toute l'occupation allemande, elles restèrent à leur poste, sans que leur dévouement fléchît une seule minute. Et pourtant les avanies de tout genre ne leur y firent pas défaut.

Parmi les Congrégations qui ouvrirent ou qui desservirent des ambulances pendant la guerre, on compta des religieuses appartenant notamment aux divers Instituts suivants :

Sœurs de Saint- Vincent de Paul, Sœurs de l'Espérance, Sœurs de Bon Secours de ïroyes, Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, Sœurs de Bon Secours de Lyon, Petites Sœurs des Pauvres, Sœurs Servantes des Pauvres, Sœurs Bleues, Dames du Calvaire,

Petites Sœurs de FAssomption,

Sœurs de Saint-Joseph de l'Assomption,

Sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition,

Sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve,

Franciscaines Missionnaires de Marie,

Sœurs de la Visitation,

Religieuses de Marie Réparatrice,

Dames Augustines,

Dames du Cénacle,

Dames du Sacré-Cœur,

Sœurs de la Sainte Famille,

Dames de la Compassion,

Sœurs Hospitalières de Lyon,

Sœurs Dominicaines,

Auxiliatrices du Purgatoire,

Sœurs ïrinitaires de Valence,

Sœurs Augustines de Marseille,

Sœurs de Saint-Joseph de Vans,

Sœurs de Saint-Joseph de Bourg,

Sœurs de Saint-Joseph de Lyon,

Sœurs de la Doctrine chrétienne de Nancy,

Sœurs de Saint-Charles de Nancy,

Sœurs du Saint Enfant Jésus de Reims, etc., etc.

Comme on le voit, dans cette phalange charitable, nombreuses étaient les Hospitalières de profession. Les religieuses appartenant à des Instituts voués d'ordinaire à d'autres tâches s'y trouvèrent aussi en grand nombre. Mais, de même que nos « Bleuets » dans les tranchées firent bien vite leur devoir aussi crânement que les vieux Poilus, ces « recrues de l'ambulance » se mirent bien vite au pas de leurs « anciennes » et elles ne tardèrent pas à les égaler en dévouement sagace et en infatigable dextérité.

Les Religieuses au moment de l'invasion allemande. A Gerbéviller. — A Clermont-en-Argonne. — A Saint-Dié. — A Senlis. — A Harbonnières. — A Mézières-en-Santerre. — A Glonville, etc., etc..

A l'arrière, c'est presque toujours obscurément que les religieuses infirmières se dévouèrent, dans l'abnégation quotidienne de tâches monotones et grisâtres, invinciblement reprises chaque matin.

Mais, dans les départements un moment recouverts par la marée déferlante venue d'Outre-Rhin, et à bien plus forte raison dans les régions occupées pendant plus ou moins longtemps par les Allemands, ce fut en plein jour, comme en 1870, que les actes de dévouement se multiplièrent. Actes nombreux et dont beaucoup atteignirent à l'héroïsme. Parmi ces nobles femmes, dont la plupart ignoraient la veille ce dont elles étaient capables en fait de courage et d'abnégation, se détachèrent à leur tour certaines figures qui bientôt fixèrent l'attention de tous. Ainsi, dans un musée, la haute et fière allure de quelque personnage peint par un Maître, capte les regards des visiteurs au passage et les retient.

De ces héroïnes, dont au fil des événements le portrait fut vivement ébauché — parfois au couteau plutôt qu'au pinceau, — on pourrait constituer une galerie d'un intérêt peu commun certainement. Elles y revivraient avec leur caractère propre, et suivant le faire de chacun des maîtres qui brossèrent ces toiles de circonstance, mais toutes singulièrement prenantes dans leur genre, malgré leurs multiples disparités. Le Jules II ou le Léon X de Raphaël res-

semblent-ils à l'Innocent X de Velasquez ? La Joconde de Léonard de Vinci, avec son énigmatique sourire, est-elle de la même famille que la plantureuse Hélène Fourment de Rubens? Et y a-t-il aucun rapprochement à tenter entre le profil fouinard de l'Erasme d'Holbein et la large face satisfaite du Bertin d'Ingres? Et, cependant, c'est avec une satisfaction artistique profonde que nous nous arrêtons devant chacun de ces chefs-d'œuvre.

De même en esl-il pour toutes ces religieuses de types si divers.

Voici du Rembrandt d'abord. C'est la plus populaire des femmes, qui, sous le voile, se révélèrent d'une fermeté si maternent imperturbable en face de l'envahisseur, Sœur Julie, Supérieure du tout petit hospice de Gerbéviller. Vrai cœur de soldat sous la. robe noire des religieuses de Saint-Charles. Soldat, en effet, Sœur Julie prétend bien l'être : « Je suis soldat du régiment des Sœurs de Saint-Charles, disait-elle à un journaliste à la fin de septembre 1914. Ma Mère Supérieure m'avait mise ici. J'y suis restée. Voilà tout. Est-ce qu'un soldat peut abandonner son poste ? »

La rondeur militaire, unie à la simplicité absolument sans fard de la bonne campagnarde, c'est ce qui caractérise celle qu'on a appelée « l'âme des ruines ». M. Maurice Barres l'a finement noté dans le crayon qui révéla au grand public l'intrépide et vive Lorraine.

« Je distingue mal ses traits, écrit-il, dans la faible lueur que donne la petite lampe à pétrole de la suspension. Je vois seulement que c'est une personne un peu forte, débrouillarde, parlant vite, avec beaucoup d'accent, pareille à toutes les religieuses

et à beaucoup de dames de nos petites villes, mais demeurée plus rustique et rayonnante de bonté.

« — Mais, qu'est-ce que j'ai donc fait pour qu'on s'occupe de moi comme çà I Les Sœurs de Saint- Charles sont hospitalières, je ne devais pas agir autrement...

« — Soit ! Ma Sœur, vous n'avez rien fait qui soit extraordinaire pour une Sœur de Saint-Charles. Mais des choses extraordinaires, vous en avez vu.

« — Ah ! j'en ai vu ! La grande fusillade et le bombardement, ce fut le 24 août, de 9 heures du matin à 9 heures du soir. Dans la nuit du 23 au 24, on nous avait envoyé des petits alpins pour défendre le passage. Une cinquantaine, et si jeunes, des enfants. Ils se battaient. Nous recevions des bombes, des balles. Le maire leur dit : « Mes enfants, vous ne pouvez rien, ils sont trop nombreux. Et vous allez exposer le village. » Us répondirent doucement : « Le général nous a donné l'ordre de tenir jusqu'au bout ». Et ils tinrent jusqu'au soir où l'infanterie allemande arriva dans le centre de la ville. A ce moment, ils réussirent à se glisser à ras de terre et puis par-dessus les murs du cimetière, sans que les Allemands les vissent. Alors ceux-ci s'en prirent aux gens de la ville. Ils entraient dans chaque maison, en frappant et chassant tout le monde. Un officier arriva chez moi avec des soldats. 11 monta chez mes blessés. Les pauvres petits tremblaient. Et moi, je me suis mise entre eux et lui et je disais : « N'y touchez pas, ils sont blessés. » Alors il allait à chaque lit et jetait lui-même la couverture à terre, pour voir les pansements. 11 avait un revolver dans une main et un poignard dans l'autre. Je le suivais, je le précédais. Ah ! j'étais eiïrontée. J'en suis encore étonnée. Comment ai-je osé? Je ne savais pas alors

qu'ils étaient en train de tuer et de martyriser des femmes, des enfants dans le village. »

« Elle me donne des détails sur les crimes des Allemands contre les personnes, et, soudain, épouvantée par les images qu'elle réveille :

« — Croyez-vous qu'ils reviendront? me dit-elle. Oh! j'ai peur.

« Cette interruption est belle; elle laisse voir la nature sous l'excellence de la religieuse...

« M. le curé, ajoute la Sœur Julie, avait été emmené par les Allemands L'église brûlait. Alors ridée m'est venue soudain que le ciboire était en danger. J'ai couru le prendre dans le tabernacle et je l'ai apporté ici ».

L'expédition dont parle la Sœur Julie se fit à 11 heures du soir et au milieu des plus grands dangers, car le clocher de l'église achevait de brûler, des morceaux de poutres enflammées tombaient de côté et d'autre et des blocs de pierre se détachaient à tout instant de la voûte.

« Les Bavarois du général Ciauss, a raconté le prêtre mobilisé qui accompagnait la Sœur Julie, avaient tiré dix-huit coups de fusil, à bout portant, sur le tabernacle, autour de la serrure, espérant forcer la porte pour voler les vases sacrés. Mais la porte n'avait pas cédé. Elle gardait seulement la marque des balles qui l'avaient transpercée de part en part. Nous n'avions point de clé pour ouvrir la porte. Il fallut donc, dans la nuit, au milieu du concert des obus et des balles, agir en véritables crocheteurs ! . . Comme c'était lugubre ! Pendant que mon camarade et moi, avec nos ciseaux à froid, nous essayions de forcer la porte, Sœur Julie priait, agenouillée sur un des degrés de l'autel...

« Après 2 heures et demie de travail, la seconde

porte en acier céda enfin. Le pauvre ciboire nous apparut alors avec ses horribles blessures, et les hosties saintes gisaient, brisées, dans le tabernacle, projetées hors du ciboire renversé » *.

Déjà citée, avec ses cinq religieuses à l'Ordre de la 2° Armée par le général de Gastelnau pour avoir « depuis le 24 août, sous un feu incessant et meurtrier, donné dans leur établissement de Gerbéviller asile à environ mille blessés en leur assurant la subsistance et les soins les plus dévoués, alors que la population civile avait complètement abandonné la ville, » la Sœur Julie fut décorée deux mois après, jour pour jour. Le 29 novembre 1914, elle reçut en effet la Croix de la Légion d'honneur des mains du président de la République en tournée sur le Iront lorrain, où il était accompagné du président du Sénat, du président de la Chambre des députés et du président du Conseil des ministres. Jamais petite Sœur de Saint-Charles n'avait vu autour d'elle tant de monde officiel !

Après Rembrandt, du Rubens.

Sœur Gabrielle porte la robe bleue et la cornette blanche des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Au début de la guerre, elle régnait depuis cinq ans sur un royaume bien exigu, l'hospice de Clermont-en- Argonne, petite ville de 1.200 habitants à peine. Mais, les hostilités commencées, aux 40 vieillards qui achevaient de mourir doucement sous les yeux

i. Ce récit se trouve confirmé par le Premier Rapport officiel de la Commission française d'enquête sur les atrocités allemandes, p. 29. in 4°. Imprimerie Nationale. 1915. — « Sur 475 maisons, indique ce rapport, (p. 31), 20 au plus sont encore habitables. » A Baccarat le feu fut mis à l'aide de torches et de pastilles et dévora 120 maisons ; Cette l'ois, ce n'étaient pas les Bavarois qui opéraient mais les Badois du général Fabius.

maternels de Sœur Gabrielle et de ses trois compagnes, de nombreux soldats français, blessés ou malades, vinrent s'ajouter. Il y en avait une centaine environ à l'hospice, le 3 septembre quand, dans la nuit, on les évacua précipitamment vers l'arrière : les Allemands approchaient. L'embarquement achevé : « Partez pour Bar-le-Duc, dit-on à Sœur Gabrielle.

— Pouvez-vous emmener avec moi mes vieillards?

— Impossible. — Eh! bien, alors, partez; moi, je reste. » Et, avec ses trois religieuses, elle resta. •

« Sœur Gabrielle, raconte Mme Edith Wharton1, qui lui a rendu visite dans la cuisine de l'hospice, car cette cuisine sert en même temps de cuisine, de bureau et de réfectoire, est petite, plutôt forte, et pleine d'activité. Sa figure rappelle ces visages vermeils et malins, qui se détachent sur les fonds sombres de certains vieux tableaux flamands. Ses yeux sont pétillants, et il y a dans ses récits autant de gaieté que de colère. Ah ! elle n'épargne pas les épithètes, quand elle parle de ces « satanés Allemands ». C'est que les religieuses et les infirmières du front ont vu trop de choses pour ménager leurs expressions ! » Et, pourrait-on ajouter en guise de circonstances atténuantes s'il en était besoin, ces expressions un peu vives, elles ne s'en servent pas seulement maintenant que l'Allemand a le dos tourné ; elles s'en sont servi aussi, quand il était en face d'elles, sans trembler devant ses menaces brutales. A preuve, Sœur Gabrielle : « Général, vos officiers m'avaient donné leur parole que mon hospice serait épargné. Et il va brûler. Jamais officier français n'aurait agi de la sorte. La parole donnée à une femme comptet-elle donc pour si peu chez les Allemands? »

1. « Visites au front. » Rev. des Deux Mondes, 45 mars 1916, p. 291.

Sous cette cinglante apostrophe, le général blêmit de colère. Et, elle l'avoua plus tard, Sœur Gabrielle crut bien qu'elle allait payer de sa vie son cri indigné. Mais son courage en imposa au vieux reître. La veille, ce courage en avait imposé de même aux trois officiers, qui avaient pénétré dans son hospice, revolver au poing, après en avoir fait défoncer la porte à coups de crosses. Ils s'étaient arrêtés, quand ils l'avaient vue se planter résolument en travers du passage, en leur défendant d'aller plus loin. Le général s'arrêta respectueusement, lui aussi, devant elle. Il donna des ordres. L'hôpital fut préservé, mais il le fut seul ; et tout le reste de la ville fut brûlé '.

Le lendemain, 6 septembre, faillit voir une tragédie plus sombre encore, le massacre après l'incendie. Une sentinelle avait été légèrement blessée au doigt pendant la nuit. En guise de représailles, et Ton sait si pendant les premiers mois de la guerre ces représailles furent impitoyables, ordre avait été donné de passer par les armes tout ce qui restait de vivant à Clermont. A vrai dire, épouvantée par le lamentable défilé des réfugiés des Ardennes, presque toute la population avait déjà pris la fuite. Mais, avec les Sœurs et les vieillards de l'hospice, il restait encore quelques habitants. Une seconde fois alors, Sœur Gabrielle intervint en libératrice : « Si vous tenez à faire un exemple, me voici, dit-elle à la Gomman-

1. « Les Allemands incendièrent Clermont-en-Argone, en se servant de bâtons au bout desquels des torches étaient fixées. Tandis que les maisons flambaient, des soldats envahissaient l'église, qui est isolée sur la hauteur, y dansaient au son de l'orgue, puis y mettaient le feu à l'aide de grenades ainsi que de récipients garnis de mèches et remplis d'un liquide inflammable... La ville était alors occupée par le XIII0 corps Wurtemburgeois sous les ordres du général Von Urach et par une troupe de uhlans que commandait le prince de Wittgenstein ». Commission instituée en vue de constater les actes commis par V ennemi en violation du droit des gens. Vol. T, in-4°, pp. 19-20. Imprimerie Nationale, 1915.

dature. Fusillez-moi, mais ne massacrez pas tous ces innocents. »

Cette fois, l'adjuration parut devoir rester inutile. Et toute la journée se passa dans l'attente du peloton d'exécution. Heureusement, la Providence permit qu'un blessé allemand fut pris de délire furieux la nuit suivante. 11 n'y avait aucun chirurgien à Clermont. On appela auprès du malade Sœur Gabrielle, qui, excellente infirmière, avec quelques piqûres le calma. Gomment la fusiller après cela?

La condamnation fut donc rapportée. Quelques jours après, ceux qui l'avaient prononcée battirent en retraite et Clermont-en-Argonne était libérée. Mais il n'en restait plus que quelques murailles noircies et d'innommables débris, dénonciateurs implacables de la sauvagerie allemande.

Pendant deux ans la vie fut relativement calme à Glermont ; mais, en février 1916, au moment de la terrible offensive sur Verdun, les obus se remirent à pleuvoir sur le village. Il fallut l'évacuer ; en quelques heures, l'hospice fut vide. Sœur Gabrielle et ses trois compagnes y demeurèrent cependant pour donner les tout premiers soins aux blessés de la tragique et longue bataille. Blessés nombreux, hélas! car, à certains jours il en fut porté jusqu'à six cents à Glermont.

Les sinistres volées d'obus de tout calibre continuant à tomber, l'autorité militaire donna l'ordre à l'héroïque quatuor d'aller poursuivre sa rude besogne à Froidos. Les Sœurs obéirent, en laissant toutefois à Glermont un poste de secours où, à tour de rôle, chacune d'elles était de garde tous les jours.

Froidos, ce n'était pas la sécurité complète, car on s'y trouvait à sept kilomètres seulement à l'arrière et

les obus s'y abattaient bien souvent. Mais ils y arrivaient en moins grand nombre et Ton y courait par suite des dangers moins continus. C'est là, pendant que les bonnes religieuses s'épuisaient à donner leurs soins aux victimes de larouge hécatombe qu'un matin d'avril 1916, le médecin-chef vint annoncer à Sœur Gabrielle que la Croix de guerre lui serait remise le lendemain.

« Qu'au riez-vous fait à ma place? écrivait-elle à sa Supérieure générale. Vous vous seriez inclinée en disant : « Merci, Monsieur le médecin-chef ». C'est ce que j'ai fait, la tête de mon blessé endormi dans les mains; et, tandis que le pauvre petit restituait copieusement le chloroforme aspiré, nos majors m'adressaient les félicitations d'usage et je continuais mon pansement ».

La Croix de guerre fut remise en grande pompe, précédant le ruban rouge qui fut décerné à Sœur Gabrielle, à titre civil d'abord, à titre militaire ensuite1 quelques mois plus tard.

« La Sœur Gabrielle, disait un jour à un religieux infirmier, une vieille femme de Clermont-en- Argonne, ah ! elle n'a pas peur, celle-là !... C'est une Sœur de Charité qui vaut un général ! » Après ce que l'on vient délire, qui donc pensera que cette pauvre vieille exagérait ?

1. Georges Goyau. «L'Eglise de France durantla Guerre.» Rev.des Deux Mondes, lor décembre 1946, pp. 505-507. Citation à l'Ordre de l'armée : « M,ae Rosnet, en religion Sœur Gabrielle, Supérieure des Sœurs de Saint-Vincent de Paul, hospice de Glermont-en-Argonne (Meuse). Par son sang-froid et son courage a su, au moment de l'occupation allemande, secourir malgré l'ennemi de nombreux blessés restés prisonniers, puis a réussi à sauver de l'incendie l'hôpital dont elle avait continué à assurer le fonctionnement. Depuis lors, avec un esprit d'abnégation et de charité égal pour tous, n'a cessé de prodiguer, sous les bombardements, ses soins éclairés à nos malades et à nos blessés, que réconfortent sa bravoure et son admirable confiance »,

Et maintenant du Van Dyck.

En Sœur Rose, c'est en effet la diplomatie unie au dévouement qu'il nous faut saluer, une diplomatie souriante et douce, mais irrésistiblement enveloppante sans en avoir l'air.

La diplomatie ? Et où donc cette Fille de la Charité l'avait-elle apprise? A l'école paroissiale de la Madeleine, où elle était maîtresse, au début des hostilités? Non, pasplus d'ailleurs qu'elle ne s'y était formée, j'imagine, aux soins à donner aux grands blessés. Mais, la guerre éclatant, il a fallu lever des bataillons d'infirmières. On a fait appel à tous les bras disponibles, à tous les cœurs dévoués. Et, comme Sœur Rose a un cœur large, ses supérieures l'ont envoyée « passer ses vacances » à Saint-Dié pour y soigner les blessés.

Ce fut un rude noviciat que celui de l'hôpital temporaire du Grand-Séminaire de la rue Haute. «Nous ressemblions parfois à des bouchères, disait un jour Sœur Rose, tant les blessés y affluaient. Et quels blessés ! »

Au surplus, aussi longtemps que l'ambulance avait été entre les mains des Français, on ne regardait pas à la peine, si écrasante qu'elle fût parfois. Mais, le 1er septembre, l'ordre de se replier était arrivé. Et la formation sanitaire s'était retirée à Bruyère, en emmenant tous les blessés.

Puis, les Allemands étaient entrés à Saint-Dié. Mais, dans l'intervalle, d'autres blessés, et bien nombreux, s'étaient douloureusement traînés jusqu'à la ville. Pauvres petits gars du 14e corps, presque tous des Savoyards, plus ou moins gravement atteints par les balles ou par les obus. Aidée de quatre autres cornettes blanches, Sœur Rose les avait accueillis avec une bonté maternelle et elle avait mis tout ce qu'elle avait de dévouement au cœur pour les soigner.

Mais que faire maintenant? Les Allemands étaient là, avec leur rudesse habituelle. Et, de cette rudesse, la première mesure qu'ils venaient de prendre portait la marque indiscutable : défense de renouveler aucun pansement sous aucun prétexte pendant huit jours1. Défense ensuite, quand on les renouvellerait, de se servir d'antiseptique, quelque fût l'état de la plaie. De l'eau bouillie devait suffire. On ne permettait rien de plus.

S'assujettir à cette défense sauvage, c'était sûrement vouer à la mort bon nombre de blessés. Sœur Rose jugea que, quoiqu'il lui en pût coûter, elle ne devait pas s'y soumettre. Et elle ne s'y soumit pas en effet.

Lorsque le 14 septembre 1914, les troupes françaises réoccupèrent Saint-Dié, les blessés abandonnés à l'hôpital du Grand-Séminaire, baignaient dans leur dus, mais lesblessés de Sœur Rose, soignés suivant les règles, étaient en bon état de guéiison. — « Eh, comment vous y êtes-vous prise ? lui demanda un major, qui connaissait les ordres donnés par les Allemands.

« — Doucement. Une demande doucement présentée est si souvent accordée ! »

Oui, la douceur est très puissante, Sœur Rose, surtout lorsqu'elle se teinte d'un peu de diplomatie, n'est-ce pas? lorsqu'elle choisit bien son heure et qu'ayant recours à certaines faiblesses de l'adversaire, des faiblesses, qui n'en a pas? elle en profite adroitement. Agir ainsi, n'est-ce pas de bonne guerre d'ailleurs?

1. Les Allemands portèrent la même défense dans un autre hôpital de St-Dié. « Du 6 au 10 septembre, jour du départ des Allemands, Mlle Ferry, infirmière surveillante, s'est vu interdire sous 3eine d'expulsion, de faire des pansements aux Français. » Com- ■nission française d'enquête. Ve Rapport, p. 37. Paris, 1916. Imprimerie Nationale.

Lorsque donc, ayant demandé quelque chose, on rencontrait un major qui se montrait bourru, revêche, récalcitrant : « A propos, monsieur le Major, j'ai une bouteille de vieux bourgogne, vous plairait-il d'en goûter un peu? — Bourgogne authentique? demandait l'Allemand, qui dressait l'oreille. — Tout ce qu'il y a de plus authentique, je crois. Mais j'en serai bien plus sûre encore, quand vous m'en aurez dit votre avis. — Eh bien, soit, je vous dirai ce que j'en pense ».

Et, pendant que le major dégustait le vieux bourgogne, la figure épanouie et en faisant claquer sa langue, Sœur Rose lui réitérait sa demande : « Alors, c'est entendu, n'est-ce pas? vous ne pouvez pas me refuser cela », lui disait-elle. Et, avant que le buveur galonné eût répondu oui ou non, Sœur Rose avait disparu prestement, le laissant en tête à tête avec sa bouteille et retournant en toute hâte vers ses chers blessés.

C'est qu'une bouteille est, paraît-il, très puissante vis-à-vis de certaines gens, quand, bien entendu, elle est adroitement sortie à son heure et qu'elle arrive juste à point. Un jour, certain Sauterne poussiéreux ne fut pas inutile pour adoucir un soudard wurtembergeois, nommé Buler, qui ne parlait de rien moins que de faire fusiller des blessés français rencontrés par lui à l'ambulance en vêtements civils. Dès le premier verre la colère commençait à s'apaiser, et. aux derniers, Buler avait tout oublié1.

4. M. Raoul Allier raconte ainsi cette scène. « Le 2 septembre quelques-uns des hôtes de l'ambulance étaient en état de se lever Il importait de les y aider pour installer dans leurs lits d'autre*, arrivants. Les Sœurs, n'ayant pas d'uniformes militaires à leur dis position, durent leur passer des vêtements civils... Immédiatemeni elles furent accusées d'avoir agi de la sorte pour faciliter la fuite de ces Français. La scène fut violente. Plusieurs majors allemand: étaient là, avec un de leurs chefs qui menait grand tapage, frap

Mais, son plus grand triomphe, c'est le jour où les Allemands évacuèrent définitivement Saint-Dié que Sœur Rose eut la joie de le remporter.

Ordre avait été donné d'emmener comme prisonniers de guerre tous les blessés transportables. « Mais c'est impossible, s'écria Sœur Rose, en apprenant cela. D'ailleurs ne m'avez-vous pas promis que vous me laisseriez mes blessés?

« — Le Quartier Général ordonne : J'obéis.

« — Le Quartier Général ! mais peut-il vous contraindre à charger vos fourgons de moribonds? »

Et l'intrépide religieuse plaida si chaudement sa cause que le major consentit enfin à passer une dernière visite. Il verrait qui Ton devrait laisser et qui l'on pourrait emmener.

Alors commença une lutte émouvante sous les yeux des malades pleins d'anxiété; et on l'aurait été à moins, en vérité! Ne s'agissait-il pas pour eux d'aller ou non en captivité? Accrochée en quelque sorte au chevet de chacun de ses blessés, comprenant bien les

pait lo sol du pied et menaçant de faire fusiller les hommes ainsi habillés... Sœur Rose, avec une énergie maternelle prit la défense de ces soldats sur qui pouvaient se reproduire les crimes commis aux Tiges et ailleurs sur des prisonniers désarmés. Que se serait-h passé, sans la présence de cette femme se dressant presque toute seule devant ceux qu'elle voulait sauver ? Et ils furent sauvés en effet ». Les Allemands à Saint-Dié, pp. 206-207.

En dehors de Sœur Rose, infirmière-major, et des Sœurs Augustine, Elisabeth, Jeanne et Catherine, des Filles de la Charité comme elle, le personnel de l'ambulance du Grand-Séminaire comptait encore deux Religieuses de l'Orphelinat, une Sœur de la Doctrine Chrétienne et trois Sœurs delà Providence de Portieux. Autour de ces religieuses se groupaient un certain nombre de dames et de jeunes filles de Saint-Dié.

L'hôpital municipal Saint-Charles était desservi par onze Sœurs de Saint-Charles de Nancy, sous la direction de la Sœur Mathilde, leur supérieure. Cette vaillante femme traînée entre cinq baïonnettes chez le colonel Hoffmann, commandant déplace, lui tint si intrépidement tête et trembla si peu devant ses menaces qu'elle lui arracha la grâce de l'asile Saint- Joseph (130 vieillards) que les Allemands voulaient livrer aux llammes sous l'éternel prétexte : « On a tiré sur nos soldats ».

regards suppliants qu'ils lui jettent, Sœur Rose voudrait tous les garder. Elle les défend à outrance, pied à pied.

« Vous n'allez pas emmener celui-ci, Major... Et celui-là?... Vous voyez bien que cet autre est à bout de force, son visage livide le dit assez. — Ce petit, mais il n'en peut plus : la fièvre le ronge, il a 40°. - Celui-là ? Décidément vous plaisantez? Vous ne serez pas au pont de la Meuse qu'il aura déjà expiré î »

Dans cette lutte où la discipline militaire d'un officier faisait face au dévouement d'une femme, ce fut le dévouement de cette femme qui l'emporta. Et lorsque les lourds fourgons allemands s'ébranlèrent, sur 45 blessés français que les majors ennemis avaient désignés comme transportables, ils n'en emmenèrent que 27 l. Victorieusement défendus par Sœur Rose, les 87 autres demeurèrent en France et échappèrent, grâce à elle, aux lourdes tristesses d'une captivité par delà le Rhin.

Le 25 avril 1915, en présence du Dr Maréchal, maire du VIIIe arrondissement et de M*r Rivière, ancien curé de la Magdeleine et évoque de Périgueux, la Sœur Rose, rappelée à Paris, y recevait la Croix de guerre, à l'hôpital auxiliaire de la rue Villel'Evêque, tant elle avait bien « passé ses vacances » de 1914, — et quelques mois de plus, — àSaint-Dié.

Lorsque le général Delarue remit, le 17 juin 1915, la Croix de guerre à la Supérieure des salles militaires de l'hôpital de Senlis, il n'eut pas besoin de rappeler pourquoi Sœur Marguerite avait été portée à Tordre du jour de l'armée. A Senlis, nul n'avait pu l'oublier.

\. Raoul Allier. Les Allemands à St-Dié. p. 273. Au moment du départ des troupes allemandes, il y avait 104 blessés à l'ambulance du Grand-Séminaire.

C'était le 2 septembre 1914. La ville flambait. Dans une salle de l'ancien évêché du Valois, vieille maison austère et calme, transformée depuis en hôpital, trois ou quatre Filles de la Charité lavaient, soignaient, pansaient indistinctement les blessés, français ou allemands, au fur et à mesure qu'ils arrivaient. Les Sœurs étaient entièrement à ce devoir de compatissante charité, quand soudain se produit une scène tellement monstrueuse qu'aucun homme de cœur ne se risquerait à y croire, si Ton n'en avait pour garant l'archiprêtre de Senlis lui-même, Mgl* Dourlent.

Un officier allemand, légèrement blessé, se présente à la porte de l'hôpital, a raconté ce vénérable ecclésiastique, dans sa conférence sur « le Martyre de Senlis ». Il a l'œil hagard et l'air mauvais. Il rencontre un vieillard : d'un coup de revolver, il l'étend raide mort devant lui. Puis, il monte au premier étage et pousse une porte. La salle dans laquelle il pénètre est remplie de blessés français. « Ah! hurle-t-il, voilà des Français ! » Et il braque sur eux son revolver, prêt à faire feu.

Alors la Sœur Marguerite, « une sainte et courageuse femme », dit Mgr Dourlent, se précipite, plus prompte que l'éclair, sur ce forcené. Détournant, son arme, elle l'entraîne au second étage où sont les blessés allemands et, avec douceur, elle le panse, comme si rien ne s'était passé.

L'officier s'éloigne, mais c'est pour revenir bientôt. [fit, cette fois, la brute, quel autre nom lui donner que celui-là, — car, si la charité a des droits, la vérité en a bien quelques-uns aussi, — la brute s'est fait accompagner d'un peloton en armes. Il le range devant la porte de la salle où sont couchés nos blessés. « En joue, o commande-t-ih Odieuse comédie, mais sim-

464 l'église de france pendant la guerre

pie comédie probablement ? Ah î que non. « Feu », crie-t-il en effet. Et la fusillade éclate sur ces malheureux épouvantés. La main trembla-t-elle à ceux qui tiraient? Eurent-ils honte d'accomplir le forfait qui leur était commandé? Dans tous les cas, si les coups partirent, par une sorte de miracle, aucun de nos blessés ne fut touché. Mais les murailles sont là, encore criblées de balles, et elles disent sans erreur possible le hideux attentat dont elles eurent ce jourlà le spectacle écœurant1.

On se rappelle l'inflexible rigueur dont les Allemands usèrent pendant tout le temps de la guerre vis-à-vis de ceux qui abritèrent des blessés français, et surtout vis-à-vis de ceux qui les aidaient à s'évader : le cadavre de Miss Gadwell n'est-il pas là, au surplus, pour nous en faire souvenir?

La Sœur Marie de la Flagellation, de la communauté de Notre-Dame des Sept Douleurs d'Amiens, le savait aussi bien que personne. Elle n'hésita pas néanmoins à s'exposer, elle et ses religieuses, à toutes les brutalités allemandes, plutôt que de renoncer à la joie patriotique et chrétienne de soigner et de sauver nos petits troupiers.

Harbonnières est un bon gros bourg picard, près de Montdidier. Gros bourg avec un petit hospice. Et cet hospice est justement celui que Sœur Marie de la Flagellation dirigeait en qualité de Supérieure, occupée comme tant d'autres admirables religieuses sur toute la surface de la France à soigner quelques malades et quelques pauvres vieux. Mais au moment où nous sommes, 29 août 1914, le petit hospice

1. La Sœur Marguerite a été citée à l'Ordre de l'armée pour être « restée à son poste pendant l'occupation ennemie, faisant sans défaillance sou devoir auprès des malades et dos blessés ».

picard n'abrite pas seulement ses pensionnaires accoutumés. Il est rempli en outre de blessés. La bataille de Gharleroi a été perdue. L'armée française bat en retraite et elle égrène, hélas! ses blessés tout le long des grands chemins.

Déjà de ces pauvres débris de la bataille, Sœur Marie de la Flagellation avait recueilli, au passage, tout ce qu'elle en avait pu recueillir. Ses religieuses étaient en train de les soigner, lorsque les Allemands arrivèrent à Harbonnières par la route de Proyart. Leur tête de colonne s'arrête juste devant la maison où se trouvaient les blessés. Heureusement, la porte de cette maison était fermée. On y donne quelques coups de poing, puis quelques coups de crosse, mais la porte résiste. On frappe de nouveau et elle continue de tenir.

C'est bien une Providence ! car, si ses robustes vantaux par malheur avaient cédé, on aurait trouvé derrière elle une centaine de sacs et de fusils que de pauvres éclopés, n'en pouvant plus, y avaient jetés en passant, plutôt que de les abandonner en pleine campagne. On y aurait trouvé aussi, chose toujours grave, un soldat, qui, couché tout sanglant sur un brancard, avait tenu coûte que coûte à garder auprès de lui son fusil chargé. On y aurait trouvé enfin les blessés.

Les coups de crosse avaient cessé. Mais ne recommenceraient-ils pas tout à l'heure et avec plus de violence? La porte ne serait-elle pas définitivement enfoncée? Qu'allait-il alors arriver? Sœurs, malades, vieux et vieilles se le demandaient avec angoisse, et les malheureux blessés plus que tous. « Ce fut pour eux, pendant deux heures, une véritable agonie, écrivait plus tard Sœur Marie de la Flagellation à sa Supérieure générale. Nous croyions tous, du reste,

notre dernière heure arrivée. On priait, on invoquait tous les saints ».

Mais, tout en priant, Sœur Marie de la Flagellation, en bon capitaine, organisait le sauvetage. Et elle l'organisait d'une façon admirable, avec la décision et le coup d'œil d'un officier sur le terrain.

Avant tout, ce qu'il fallait cacher, c'étaient les blessés. Il y avait derrière les bâtiments de l'hospice, au fond d'un jardin, une maison retirée. Sœur Marie ordonne qu'on y transporte les blessés. Mais les bras manquent ! Qu'à cela ne tienne ! Elle réquisitionne deux vieillards, parmi les moins invalides de ses pensionnaires, et ces bons vieux, fiers d'être jugés capables encore de faire quelque chose, prêtent joyeusement main forte aux Sœurs. Ceux qui ne peuvent pas faire davantage portent dans leurs bras tremblants quelques pièces de la literie, matelas, ou simple traversin, chacun suivant ses forces.

On installe les blessés, une vingtaine à peu près, sous la véranda, dans les cellules, partout où se trouve de la place. Et, il faut bien l'avouer, dans cette petite maison, de place, il n'y en a guère. Mais on s'ingénie et on les installe tant bien que mal, dans tous les coins. « Ce fut pour eux, un soulagement inexprimable, dit la bonne Supérieure. Car dans la maison sur la rue, où ils étaient d'abord, d'où ils pouvaient voir passer l'ennemi et où à la rigueur ils auraient pu être aperçus par lui, ils n'osaient pas respirer dans leurs lits ».

« L'arrière » ainsi prudemment organisé, Sœur Marie de la Flagellation songea à le « couvrir ». Elle le fit habilement, en donnant pour « couverture » aux blessés la portion la plus impotente de ses hos ! pitalisés. Et elle installa dans la cour les femme les plus vieilles, afin qu'en entrant les Allemands le

vissent tout d'abord et, qui sait ? n'allassent peutêtre pas plus loin. Il n'y a que la charité pour ne douter de rien dans ses inspirations naïves et pour abriter des soldats blessés derrière de pauvres vieilles cacochymes, toussant et crachant à s'époumonner ! Puis, en guise de «. poste d'écoute », Sœur Marie de la Flagellation mit de jour et de nuit deux de ses religieuses en faction à la porte. Consigne : empêcher tous les intrus, les Allemands surtout, de pénétrer dans l'hospice ; ou, tout au moins, si cela devenait impossible, parlementer avec eux le plus longtemps qu'il se pourrait pour que l'on ne fût pas inopinément surpris dans la maison des blessés. Ces sentinelles de la Charité avaient aussi pour recommandation expresse de se tenir en avant de la porte, toutes les fois que des unités allemandes défileraient sur la route, et de leur distribuer à profusion du pain et de l'eau fraîche, afin de les empêcher d'envahir la maison pour s'en procurer.

Si ingénieuse quelle fût, cette mise en défense ie l'hospice était bien frêle pour cacher et proléger les blessés. Elle les protégea cependant durant toute :'occupation allemande, trois semaines et plus. Mais ;i elle y réussit, ce fut grâce à l'habileté, au dévouenent de Sœur Marie de la Flagellation et parce que, Suivant les termes même de sa citation à l'Ordre de 'armée « pour assurer la liberté aux blessés qu'elle •oignait, elle n'hésita pas à s'exposer gravement ellenême ».

A Mézières-en-Santerre, la Supérieure de l'hosice, de la même Congrégation que Sœur Marie de i Flagellation, sauva elle aussi, dans les circonsmces les plus critiques » une cinquantaine de

lessés*

468 l'église de france pendant la guerre

Avis lui avait été donné à 9 heures et demie du soir par un officier français qui battait en retraite avec sa troupe, que les Allemands arriveraient le lendemain au point du jour. Une demi-heure ne s'était pas écoulée encore qu'à la porte de l'hospice un grand coup de sonnette retentit : « Mon Dieu ! sont-ce déjà les Allemands? » Non, ce sont des blessés français. Ils arrivent, 45, entassés sur trois grosses char rettes, sans officier, sans médecin.

Faut-il dire à ces pauvres gens de se hâter, de passer outre? Quelle pitié, dans l'état lamentable où ils se trouvent? Faut-il les recevoir à l'hospice? Mais l'ennemi les talonne ! Annoncés sûrement pour le lendemain matin, les Allemands peuvent surgir à chaque instant. Et s'ils trouvent ces malheureux dans la maison, que feront-ils? Leur fureur ne s'abattra-t-ellepas sur eux et sur l'hospice en môme temps? Qu'importe? Qu'on ouvre le grand portail Qu'ils entrent ces pauvres petits, ces martyrs de h France! A Dieu va!

Et, mobilisées en un instant, toutes les Sœurs d: l'hospice, sous la direction de leur Mère, commencen à panser de leur mieux les blessés. On coupe le vêtements collés aux plaies, on fait des pansement à l'eau oxygénée, des piqûres de morphine, de caféine decacodylate. Bref, on travaille quatre heures duranl jusqu'à 2 heures du matin.

A ce moment-là les blessés étaient pansés. Mais : une bonne partie de la tâche était faite, la plus difl cile n'en restait pas moins à accomplir. « Les Pru siens vont arriver, avait crié un adjudant blessé t Supérieure. Et s'ils nous trouvent encore ici, ils voi nous faire prisonniers. Goûte que coûte, il fautqu'ava: cinq heures nous soyons évacués ».

Et tous ses camarades de reprendre : « Ma Mèi|

ne nous abandonnez pas. Faites-nous partir, car les Allemands fusilleront tous ceux qu'ils trouveront ici demain. — N'ayez pas peur, mes enfants, je vous évacuerai à temps. En attendant, vous pouvez tous dormir tranquilles. »

« Et, de fait, une demi-heure après, dit la Supérieure, tous dormaient d'un profond sommeil. »

Cependant l'infatigable religieuse cherchait à travers le village, il était 2 heures du matin, des voitures pour transporter ses chers blessés. Recherches inutiles : point de voitures. Du reste, presque tous les habitants de Mézières s'étaient enfuis. La Supérieure va vers le Maire, qui était bravement resté à son poste. Celui-ci se lève et, à deux, la Sœur et le Maire au milieu des ténèbres, on se remet à chercher. A défaut de voitures, on se rabattit sur des 'chariots, on prit même, faute de mieux, un grand [tombereau. On y entassa, à leur grande joie, les [blessés, et, à 5 heures et demie, ils étaient tous évalués.

Mais d'autres blessés arrivaient, isolés et se traînant douloureusement sur la route. Au fur et à mesure u'ils se présentaient, on les pansait à la hâte, on eur donnait un cordial pour fouetter leur restant de brees et on les acheminait vers Moreuil. Le dernier de ces malheureux était parti depuis ingt minutes à peine, quand le 31 août les uhlans abouchèrent dans Mézières.

« Tls tombèrent sur l'hospice comme de vrais sauages, a écrit la Supérieure, prenant pain, viande, in, beurre, porc salé. Je demandai en grâce qu'on ae laissât un peu de bouillon pour mes vieillards, lais ce fut en vain.

« Alors, quatre officiers avec leurs revolvers qu'ils %e mettent sous le menton, et deux petits soldats,

baïonnette au canon, me demandent si j'ai des soldats français. « — Non. » Ils soutiennent le contraire et me redemandent du pain et du vin. — « Du pain, je n'en ai plus. Vos hommes m'ont pris cinquante pains de 6 livres. Mais, du vin, il y en a encore un peu. «Toujours le revolver sous le menton et leur doigt sur la gâchette. « — Cuisez- vous le pain vous-même?

— Non. — Les boulangers sont-ils restés? — Oui, il y en a. — Le Maire est-il là? — Oui. »

« De nouveau, ils me demandent sur mon honneur s'ils peuvent compter que je n'ai pas de Fran çais ? « — Non, messieurs, nous n'avons pas de Fran çais. — Ce n'est donc pas une ambulance? — Non.

— Qu'est-ce que c'est ? — Des vieillards, des infirmes. — Bonne Française, répondent-ils. » Ils laissent enfin leur revolver, et les voilà partis » l.

L'ambulance de la Sœur Saint-Louis, de la Doc trine Chrétienne de Nancy, n'était pas vaste. E c'était heureux pour elle, car le poids en reposai uniquement sur ses deux bras. Elle l'avait installé» sommairement dans une grange, au bout du village de Glonville, près de Baccarat. Il ne restait dans ceth petite agglomération, comme dans beaucoup d'autre des marches lorraines, que des femmes, des vieillard et des enfants. Aussi le jour où pour la premier fois les Allemands traversèrent Glonville, un atfole ment véritable s'empara-t-il de ces pauvres gens, ca les récits qu'ils avaient entendu faire des brutalités des actes sauvages auxquels se livraient si souven ceux qui fifres en tête leur arrivaient, les avaien déjà épouvantés. Pendant que les envahisseurs

1 . Voir le récit des deux Supérieures d'Harbonnières et de Mézièn dans La guerre en Picardie, par le chanoine Calippe, pp. 101-411 <i 144-149. Paris, Téqui, 1916.

fidèles à leurs habitudes de pillage, enfonçaient à coups de crosse les portes des premières maisons qu'ils rencontraient, ces malheureux, refoulés à l'extrémité du village, s'engouffraient dans la grange de Sœur Saint-Louis, comme dans le refuge suprême qui leur restait. — « Couchez-vous tous, mes amis, leur dit la bonne religieuse, et laissez- moi faire. »

Quelques instants après, une poignée de soldats qui sortaient d'une petite épicerie en titubant quelque peu, se présentèrent. Leur intention n'était que trop manifeste : ils voulaient entrer dans l'ambulance, même de vive force si besoin était.

Mais Sœur Saint-Louis était là : elle veillait. Sans peur aucune : « Officier, officier, appelez-moi un officier» leur dit-elle. Et ces mots bien simples furent jetés d'un ton si impérieux qu'après quelques secondes d'hésitation, les soldats allemands se retirèrent, sans oser rien répliquer. Malheureusement à peine s'étaient-ils éloignés que d'autres arrivèrent, aussi menaçants que les premiers. Alors, résolument Sœur Saint-Louis se mit en travers de la porte. Après les avoir repoussés à deux ou trois reprises, elle allait être finalement bousculée, quand un officier qui passait à proximité s'approcha, et, en excellent français, lui demanda le pourquoi de cette scène. Sœur Saint-Louis le lui expliqua. Puis, en termes énergiques, elle le requit de faire protéger les malades qu'elle soignait.

« — Des malades, ma Sœur? » Et, simplement curieux, ou un peu méfiant peut-être, l'officier descendit de cheval et pénétra dans la grange.

Au premier coup d'œil il se rendit compte du naïf stratagème de la religieuse. Se retournant alors vers elle : « Puisque vous soignez si efficacement les malades, dit-il, car tous mes compliments, ma Sœur,

472 l'église de frange pendant la guerre

les vôtres se portent admirablement, je vais vous envoyer quelques-uns de nos blessés. Et vous les soignerez, n'est-ce pas, de la même manière? »

« — Très volontiers, monsieur. Mais à la double condition que je continuerai à soigner mes propres blessés et qu'aucun de ces pauvres gens n'aura à souffrir de vos soldats. »

Par bonheur, il se trouva que l'officier allemand était un homme de cœur. 11 acquiesça à cette double demande. Et voilà comment, sans autre autorité que celle qu'elle tenait de son costume religieux et de la croix qui brillait sur sa poitrine, Sœur Saint-Louis épargna à Glonville les horreurs qui trop souvent marquaient dans un village l'entrée des envahisseurs.

Les religieuses tout le long du front. — Évacuations de vieillards.

— Exodes d'aveugles. — Orphelinats sous le bombardement.

— Dans les ambulances. — Grand nombre de croix de guerre accordées au religieuses. — « Sous le feu de l'ennemi ».

Mais ces figures, si nobles et si grandes dans leur simplicité, sont-elles autre chose en somme que des individualités isolées? Des individualités isolées seulement, n'en croyez rien. Ce sont au contraire des figures-types, des figures représentatives de centaines d'autres, car des centaines de religieuses ont fait dans leurs hôpitaux respectifs ce que firent Sœur Julie, Sœur Gabrielle, Sœur Marguerite, Sœur Rose ou Sœur Saint-Louis dans les leurs1. Malheureusement

1. « Les Sœurs Julie de Gerbéviller et Gabrielle de Germont-en- Argonne ont eu bien des émules dont la modestie et la simplicité cachent les noms et les mérites connus de Dieu seul. » M*r Ginisty, évèque de Verdun. Verdun. Conférence. Rev, Hebd., 24 février 4917, p. 272.

relater en détail leurs faits et gestes est impossible, parce que le récit en deviendrait fastidieux.

Et ce que je dis ici des religieuses, j'aurais pu le dire dans les chapitres qui précèdent, des actes de dévouement du clergé séculier et du clergé régulier.

Il n'y a pas que notre œil, en effet, qui se fatigue à voir les plus beaux spectacles. Notre esprit se lasse, lui aussi, — et ce n'est pas la moindre de ses misères, — à contempler les plus sublimes héroïsmes, quand ces héroïsmes sont trop nombreux !

Or, c'est tout le long du front que, durant de longs mois, ces actes d'héroïsme se produisirent, dans les villes plus ou moins longtemps occupées par l'ennemi et dans les cités martyres, qui, situées à peu de distance en arrière du vivant barrage formé par nos soldats, furent soumises à des bombardements que jamais aucune pensée de pitié pour les femmes et les enfants ne fit cesser.

Parmi ces dernières villes, qui ne se souvient notamment de Pont-à-Mousson des centaines de fois bombardée ; de Reims, qui après avoir été «. pilonnée» durant quarante-deux mois devait être si férocement livrée aux flammes pendant la grande offensive des Flandres, en avril 1918, et partager ainsi, en quelque sorte le martyre de la Pucelle qu'au jour du Sacre elle avait vue à l'honneur, bannière à la main; de Nancy, 593 alertée pour des raids d'avions ou de zeppelins ; de l'héroïque et indomptable Verdun ; de Châlons-sur-Marne, d'Àrras dont les obus allemands abattirent le vieux beffroi, haut de 75 mètres qu'on apercevait de 20 kilomètres à la ronde ; d'Amiens, où ils firent à tant de reprises différentes de si nombreuses victimes; de Belfort que les avions survolèrent ou bombardèrent 610 fois ; de Dunkerque, prise pour point de mire tantôt par les 420, tantôt par les

474 l'église de france pendant la guerre

taubes, par les fokkers et par les gothas qui l'attaquèrent aériennement à 214 reprises, et qui y firent sous les projectiles qu'ils y jetèrent 1.662 victimes dont 548 tués sans réussir à entamer la mâle résolution de ses habitants '.

Dans toutes ces villes, les religieuses furent vaillamment, et très simplement, à leur poste. Elles s'y trouvèrent aussi en des agglomérations moins importantes, presque seules souvent, dans un décor de débris noircis, de pans de murs disloqués, qui semblaient ne rester debout que par les monceaux de décombres accumulés à leur pied, mais toujours d'une si tragique beauté.

« Il y aurait, a très justement fait remarquer M. Maurice Barrés, un magnifique tableau à tracer de ces servantes des pauvres, restant les dernières sous les ruines de leurs villes à faire la lessive de leurs blessés, avec leurs orphelins, leurs sourds et muets, les vieillards déments, les infirmes, et guidant sans aucune peur la retraite de cette pauvre humanité ».

Et, en exemple, il cite le triste exode des Hospitalières d'Etain-sous-Verdun.

Brusquement forcées à évacuer l'hospice un lundi matin, — ellescommençaientprécisémentà passera la

1. Durant la même période de temps, 1914-1918, Paris reçut 1.049 projectiles et eût 522 tués et 1223 blessés. On trouvera le plan d'ensemble de ces bombardements effrayants, avec indication du point de chute des projectiles dans Y Illustration du 4 janvier 1919, p. 26.

Dunkerque fut citée en ces termes en 1917, à l'Ordre de l'armée par le ministre de la Guerre, M. Painlevé : « La ville de Dunkerque^ Soumise depuis trois ans à de violents et fréquents bombardements, a su, grâce au sang-froid admirable et au courage de sa vaillante population, maintenir et développer pour la défense nationale sa vie économique et rendre ainsi à l'armée et au pays d'inappréciables services. Ville héroïque, sert d'exemple à toute la nation. »

lessive de la semaine le linge des blessés, — les Sœurs ne voulurent pas s'éloigner sans emmener avec elles leurs malheureux hospitalisés. Elles courent donc en ville. Elles y racolent, — par quel miracle vraiment? — trois mauvaises voitures ; elles y attachent trois chevaux plus minables encore que ces véhicules si minables déjà ! Puis en toute hâte et au petit bonheur, car le temps presse, elles y entassent leurs vieillards, qui deux fois tremblant, de peur et de vieillesse, se laissent faire sans rien comprendre à ce soudain et inexplicable déménagement.

Ali heures et demie, le chargement de misère est terminé. Pour ne pas l'abandonner à quelque profanation sacrilège, la Supérieure est allée retirer du tabernacle le saint ciboire et elle le porte dans ses mains. Munie de ce fardeau sacré, à son tour elle monte dans une des carrioles. Ses cinq religieuses y grimpenl comme elle. Et, s'ébranlant enfin non sans peine, le petit convoi prend lentement la route de Verdun.

On ne parvint aux portes de la ville que le soir, à 6 heures seulement. A maintes reprises, afin de soulager les pauvres haridelles essoufflées, les religieuses avaient dû descendre de voiture et faire à pied plusieurs côtes meusiennes. Aussi toute la caravane était-elle harrassée en arrivant. Mais il n'y a pas de lassitude qui tienne devant la charité. Et c'est pourquoi dès le surlendemain même les vieillards conduits à Sens par leur Supérieure, les cinq Sœurs demandaient au gouverneur de Verdun à être affectées à l'ambulance de la rue Meautroté, ce qui à leur joie très grande leur fut immédiatement accordé !

A mettre en pendant de ces deux douzaines de vieillards peureusement groupés autour d'une religieuse qui porte le Saint-Sacrement dans une

méchante carriole de campagne, une autre troupe de fugitifs, celle des pensionnaires de l'hôpital-asile de Termonde 1.

Même brutalité du côté de l'Allemand : c'est un browning braqué sur la poitrine que la Prieure s'entend notifier l'ordre d'évacuation. « Il faut partir, et tout de suite, car on va brûler l'hôpital ».

Même douceur, même dévouement du côté des religieuses : à force de supplications elles obtiennent que les impotents, qui sont cloués sur leurs lits, seront au moins mis à l'abri des flammes par les incendiaires, lesquels, déjà prêts, attendent sur la place en ricanant.

Môme souvenir tendre et pieux du Très Saint-Sacrement. « Ma Mère, dit à la Prieure une de ses plus jeunes religieuses au moment où l'on va partir, nous n'avons plus d'aumônier. Ils l'ont pris comme otage. Si j'allais chercher le ciboire pour l'emporter, le bon Dieu ne me le pardonnerait-il pas? »

Quelques instants après, une file de malades, de vieillards, d'estropiés, guidés par les bonnes Sœurs, se traînait vers Gand, sur la droite de la chaussée presque entièrement occupée par les soldats qui, en sens contraire, descendaient vers le Sud. Au milieu d'eux, les bras croisés sur la poitrine, la jeune religieuse qui portait le Saint Ciboire marchait, si angéliquement grave qu'en la croisant un officier la salua de l'épée, pendant qu'à l'horizon, Termonde flambant comme une gigantesque torche, le ciel rougeoyait lugubrement.

Nouvel exode. Et celui-là plus lamentable encore peut-être, car il s'agit cette fois de pauvres petits

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