VI AVANT-PROPOS
sujets. Et il y a des articles qu'en les relisant on a jugés plus mauvais que les autres.
Quant à ceux que j'ai conservés dans ce recueil, je les publie tels qu'ils ont été écrits, dans un ordre qui reste nécessairement arbitraire, mais sans autre modification que les corrections ou coupures indispensables. J'ai livré dans toute leur spontanéité mes impressions successives. Je n'ai cherché ni à dissimuler, ni à rendre plus apparentes, les opinions de tout ordre, et notamment les opinions politiques ou sociales, qui s'y décèlent. Surtout je n'ai fait nul effort pour pallier deux défauts qui s'étaleront ici presque à chaque page, les deux défauts les plus ordinales au critique, et qui sont, le premier de se répéter, le second de se contredire.
M. iMAURICE BARRES
Amori et Dolori Sacrum.
Pour définir l'émotion que j'éprouve en ouvrant un livre nouveau de M. Barres, j'userai d'une image inattendue : il me semble que je viens do passer une frontière. Voilà brusquement d'autres aspects, d'autres visages; l'atmosphère et le langage ont changé. C'est une première surprise dépaysée à laquelle je ne crois pas qu'aucun lecteur puisse échapper, si préparé soit- il, et je le suis. Ensuite viendront, suivant l'éducation, et surtout suivant Page, l'ennui de l'exil ou la joie d'un rapatriement, car il me semblera toujours, quant à moi, qu'en retrouvant M. Barrés. j*ai regagné le pays de ma jeunesse.
Il est véritablement un grand écrivain. Quel art certain de toucher toujours aux points sensibles du cœur! Quelle grâce, quelle magnificence! Il se joue et s'éploie au-dessus des sujets avec une fierté, une liberté inimitable. Ces pages appartiennent, comme il l'a bien senti, à la même veine que Du Sang, de la Volupté et de la Mort, et c'est la veine la plus rare et la plus riche de sa sensibilité. « Une société silencieuse et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci, toutefois, me parait plus lourd dans la main et plus savant à l'oreille que mon recueil de 1895. » Oui. plus lourd dans la main et par là moins parfait peut-être, moins complètement heureux, car, dans le recueil de 1895, il y avait des pages impérissables. Mais ce livre a pourtant mérité son titre. Il est digne d'avoir été dédié à l'amour et à la douleur. Il est singulier comme l'amour, et fécond comme la souffrance. Il est nourri d'analyse et d'enthousiasme, d'expérience et d'illusion, d'ardente réflexion et de passion désabusée.
On y voit d'abord une ville qui meurt. C'est Venise s'enfonçant lentement dans l'eau molle de sa lagune, Venise fiévreuse et sanglante au soleil, mais parée, avant de mourir, de la beauté spirituelle qui précède la décomposition. C'est Venise entourée des îles qui l'ont devancée dans la décrépitude et qui lui présagent son sort, peuplée des
ombres immortelles qui l'habitent encore. Goethe. Byron, Wagner, et tant d'autres, parmi lesquels je déplore qu'on ait oublié le triste Rousseau. Sur ce thème magnifique. M. Barrés a écrit cent pages lyriques et désolées, et je n'y vois rien d'égal que les tableaux épars dans le roman de d'Annunzio. Choisissez celle qu'il vous conviendra, celle, par exemple, qui peint le retour à Venise en revenant de Torcello dont la terre trop vieille est déjà pourrie, et pressentez ici tout ce que l'analyse aurait pu suggérer à un Sainte-Beuve.
Après cette ville agonisante. M. Barrés a voulu nous arrêter sur des morts : Stanislas de Guaita, qui fut son ami, et qui. dans leur commune jeunesse, lui révéla le premier la beauté lyrique ; Leconte de Lisle, qu'il admirait et qui l'aima ; puis « l'impératrice de la solitude », Elisabeth d'Autriche, qui vécut triste et mourut assassinée. Et, pour clore ces nécrologies passionnées, il a inséré à la fin de son livre un morceau d'une grande beauté, mais d'un caractère tout différent : Le 2 Novembre en Lorraine. On y trouvera l'effort le plus tendu qu'il ait jamais essayé pour relier logiquement l'égotisme d'autrefois au nationalisme d'aujourd'hui. Ce n'est pas l'occasion de discuter son système. Mais comment taire cette étrange contradiction? M. Barrés, théoricien du nationalisme. professe que nous ne sommes qu'un prolongement de nos pères, de notre sol, que notre raison n'est qu'une « reine enchaînée » sur les traies de nos aïeux. Et M. Barrés, écrivain, semble avoir surgi
dans la littérature par un phénomène de génération spontanée... A aucun âge de notre histoire, Rousseau mis à part, il ne s'est levé d'écrivain plus complètement original. Et son originalité tient, comme celle de Rousseau, à ce qu'on ne lui voit ni devancier, ni maître, à ce qu'on ne distingue dans la tradition nationale aucune route, aucune trace menant à lui. v
Ce philosophe nationaliste a paru parmi nous comme un homme nouveau, comme un étranger. A une société très positive, très froidement sceptique, que Renan et Taine avaient dressée soit à la recherche tranquille des faits, soit au maniement un peu détaché des idées, M. Barrés venait apporter une pensés sèche en apparence, mais sèche comme la main d'un fiévreux, une pensée toute chargée de métaphysique et de poésie provocante, toute frémissante d'orgueil et de domination. Il parlait avec une assurance catégorique, à la fois hautaine et gamine, et si dédaigneuse des différences ou des incompréhensions ! Toute une génération, séduite ou conquise, respira cet entêtant mélange d'activité conquérante, de philosophie et de sensualité. Dupée par sa surprise et par l'éternelle joie d'admirer, comme M. Barrés était un maître, elle crut avoir trouvé son maître, son modèle et son conducteur.
Oui. nous nous imaginâmes que les tendances que M. Barrés dégageait en « formules contagieuses » vivaient en nous déjà d'une vie latente, en un « houillonnement confus ». Illusion bien excu-
sable, mais si confiante, que je sens aujourd'hui quelque tremblement à dénoncer, pour ma part, le pacte tacite ainsi conclu il y a quinze ans. Tel est le prestige du talent que l'histoire pourra bien s'y tromper après nous. On s'imaginera que le Culte du Moi fut le livre de toute une jeunesse, quand ce n'est le livre que d'un grand écrivain. Peutêtre commettons-nous la même erreur quand nous persistons à nommer le « mal du siècle » ce qui fut le mal d'Adolphe, de René, ou d'Obermann.
J'incline à le penser quand je vois qu'avant M. Barrés. Chateaubriaud et Benjamin Constant parurent comme des étrangers dans leur temps, puis qu'ils v vécurent solitaires. Sitôt épuisée la joie d'étonner et d'aq-ir. l'isolement se referma tout autour d'eux. Isolement splendide et fécond, qui assura jusqu'au bout la hauteur de leur pensée et préserva de tout mélange leur originalité. Comme eux, M. Barrés est un solitaire. De là cette impression, que je marquais, quand nous lisons de lui un livre nouveau, d'entrer dans une terre nouvelle. De là cette magnifique mélancolie, cette ardeur de jouissance mêlée au goût de la mort qui fait la saveur intime de ses ouvrages.
Je suis bien sûr que l'homme qui aurait entendu battre avec la sienne la pensée d'une génération, qui aurait agi. qui aurait trouvé, comme il l'a dit.
des compagnons dans cette débauche, reconnaîtrait à sa tristesse un autre son. Ces admirables lamentations, je suis bien sûr qu'elles sont le cri de la solitude. Et c'est pourquoi elles m'émeuvent et me pénètrent pendant que je viens de les évoquer. M. Barrés a voulu être un maître de la jeunesse, puis un professeur d'énergie, puis un théoricien politique. Peut-on le plaindre, quand on l'a aimé, de le voir resté malgré lui ce qu'il y a de plus rare et de plus grand : un poète ?
Les Amitiés Françaises.
J'ai repris dans son ensemble ce livre que j'avais lu déjà par fragments. Mon impression reste la même. C'est ce qu'il y a tout à la fois de plus aimable et de plus haïssable dans l'œuvre entière de M. Maurice Barrés.
Jamais M. Barrés n'a mieux écrit, avec une perfection plus sûre et plus neuve. Il se trouve, je crois, au point exact de maturité de son métier et de son talent. Sans que son style ait rien perdu de ses merveilleuses qualités poétiques, il atteint aujourd'hui une certitude et une simplicité magistrales. L'ampleur décorative est la môme. Sa force de suggestion et d'évocation sentimentale reste aussi intense, mais les mêmes effets sont obtenus par des moyens plus directs. On n'est plus gêné, connue il arrivait parfois, par un excès de couleurs,
par l'empâtement, par la surcharge, par une certaine magnificence à l'espagnole qui pouvait inquiéter le lecteur scrupuleux. Si l'on excepte les développements purement abstraits qui restent toujours confus et troubles — car M. Barres est éloigné de la pensée abstraite, et par son éducation, et par la nature même de son talent — tout ce livre est d'un véritable classique français.
D'autre part, dans les Amitiés françaises, on sentira une finesse, une sincérité d'émotion, qui est peut-être nouvelle dans l'œuvre de M. Barrés. Ce petit livre est tout pénétré d'une tendresse familière qu'aucune déception n'atteint, qu'aucune ironie ne restreint, et que l'auteur exprime comme il l'a éprouvée, c'est-à-dire avec une intime et douce simplicité. C'est le livre d'un père qui s'avance dans la vie en tenant son petit garçon par la main, qui comprend la gravité de son devoir, mais qu'émeut aussi la douceur charmante de son geste. Et ce petit garçon aux yeux bleus, délicat et candide, pose sur les spectacles où Fa conduit l'amitié paternelle un regard si droit et si fin qu'il faut bien se sentir charmé de sa compagnie.
Chez cet enfant souple et loyal, M. Barrés veut cultiver « les amitiés françaises », et il convient de préciser ce qu'il entend exactement par ce terme. L'amitié, c'est l'affinité cultivée. Le mot d'affinité désigne « ces sentiments instinctifs de sym-
pathie par quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner.... le fait d'être de même race, de même famille ». Mais« si ce fait brut, l'affinité, est humanisé et cultivé systématiquement, si la notion que nous en prenons est mêlée de tendresse et de respect », le mot d'amitié le définira plus justement. Par exemple. « entre un jeune Lorrain conscient et sa vallée de la Moselle, il y a autre chose qu'une affinité, il y a une amitié ». On cultivera donc chez le pL*ti t Philippe les amitiés qui doivent l'unir à son pays et à sa race historique, c'est à-dire les am'tiés lorraines et françaises, qui. d'ailleurs, dans l'histoire, ne sont pas toujours tombées d'accord.
Dans cette éducation, M. Barrés se défend de laisser aucune part à la raison, à la persuasion dialectique. Il ne veut user que de commotions nerveuses, d'excitations sensibles. On pourrait, objecter, en passant, que ce n'est pas là une conception spécialement française, et que Montagne, les Cartésiens, Port-Royal. Rousseau, ont conçu la pédagogie d'un point de vue tout opposé. Mais M. Barrés est. du moins, fort cohérent avec soi-même, car son but n'est pas d'introduire rien de nouveau dans l'esprit du petit garçon qu'il élève, mais seulement d'éveiller en lui Pâme lorraine, l'a me française qu'a formée la longue série de ses aïeux. Le service qu'il rend au petit Philippe, c'est de « lui donner les mots pour les vérités qu'il a dans le sang, les mots pour dégager cette conception de
l'univers à la lorraine qu'il porte dans les brouillards de sa conscience ». Ces brouillards sont tellement épais qu'il me paraîtra toujours incertain, en pareil cas. si l'on dégage ou si l'on crée. Mais M. Barrés est convaincu, d'une part, qu'on ne donne à un homme que ce qu'il possède déjà ; d'autre part, qu'il ne possède que ce que lui ont légué ses ancêtres. C'est cette âme atavique et innée que doivent éveiller « l'amour et la douleur, les plus beaux livres et. les plus beaux paysages, toutes les magnifiques secousses de la vie ».
Les éléments essentiels de cette àme atavique, M. Barrés les décompose tout à la fin de son livre en quelques mots, et un peu négligemment à mon gré. Les amitiés françaises auront accompli sur le petit Philippe leur travail de formation quand seront parfaites dans sa jeune àme l'idée de l'amour, de façon que « son désir se nuance de fierté, de beauté, comme on voit chez Racine », l'idée de l'honneur, de façon qu'il « place, instruit par Corneille, la gloire en dehors du succès », l'idée de la Nature, de façon qu'il sache goûter « nos paysages formés par l'histoire ». Tel est le but, et, sans me perdre à discuter si la réunion de ces trois idées forme un tout particulièrement français, car une telle affirmation, par sa nature même, échappe à toute discussion, il faut bien m'étonner un peu des moyens que M. Barrés imagine pour arriver à sa fin. Et en effet, il commence par mener le jeune Philippe en Suisse et en Italie. Les lecteurs ne s'en plaindront pas, car, pour passer de Suisse
M. MAURICE BARliÈS il
en Italie, le jeune Philippe et ses parents traversent le Siinplon, dans la neige, et cette traversée est peut- être le plus j m riait morceau du livre. Mais M. Charles Maurras relèvera sévèrement cette inconséquence. Il s'étonnera que M. Barrés parle de l'Italie comme de « l'éternelle éducatrice, et qui continue d'adoucir les jeunes barbares ». Il s'étonnera de même, quelques pages plus loin, que, pour préparer le jeune Philippe à comprendre la vie féodale de la Lorraine, on exalte son imagination par une lecture préalable de l'Arioste. Je crois fâcheux de donner ces habitudes à un jeune garçon qu'on n'a pas « acheté pour qu'il soit internationaliste ». Mais ce sont là des détails, et sur lesquels il faut passer.
L'essentiel, c'est que, pour éveiller en Philippe l'âme française, cette âme faite d'amour, d'honneur et du sentiment de la nature. M. Barres emploie presque exclusivement deux modes d'excitation : l'idée du choix mystique, de la mission divine, représentée par Jeanne de Domrémv et par Bernadette de Lourdes, puis, et surtout, l'idée de la revanche. Le petit Philippe « connaît très sûrement que sa raison de vivre, c'est la revanche »,et à celte sure connaissance l'idée de justice reste d'ailleurs totalement étrangère. Car « c'est quelque chose de dégradant et qui convient proprement aux esclaves, de répéter avec obstination qu'il faut qu'une
chose soit parce que cette chose serait juste »... Ou peut relire : ou ne s'est pas trompé, et ma citation est exacte. Quand le petit Philippe est dressé à la guerre de revanche, ou plutôt quand son père précise en lui. par des spectacles appropriés, la volonté atavique et héréditaire de reprendre la Lorraine et l'Alsace, ce n'est donc pas parce que cette guerre serait juste, ce n'est pas parce que le droit fut jadis violé par la victoire. Le droit est une notion toute rationnelle, et cela n'entre pas, comme on a vu, dans l'éducation du jeune Philippe. On ne lui a pas enseigné le droit des peuples, ou le droit des individus, qui ne s'en distingue pas. Et la justice est une idée d'esclaves que l'honneur des maîtres doit ignorer. Pendant que nous pourrirons dans notre ergastule, — où nous tacherons de nous consoler en reconnaissant, parmi nos compagnons de chaîne, ce que l'humanité a produit de plus nohle dans toutes les races et dans tous les temps. — le jeune Philippe ira donc, tout simplement, entendre les musiques militaires, humer l'odeur des champs de bataille, s'habituer à ce que l'idée de revanche peut avoir de plus matériel, de plus violent et de plus brutal. On lui contera, sur la foi d'un habitant de Wœrth, qu'au soir de la bataille un officier allemand cracha au visage d'un Français défait et prisonnier et que la marque en est encore, à lui Philippe, sur sa joue...
La haine, le mépris, la volonté de redevenir les plus forts par [la violence physique, la certitude que la victoire définitive est due à la supériorité, à
la primauté de notre race, voilà donc dans quels excès tombe finalement M. Barrés! Et pourquoi faut-il que le souci de rester apparemment d'accord avec lui-même l'ait induit à troubler jusqu'à la délicatesse exquise de ce livre, qu'il était si facile de préserver? Xous découvrons ici la forme . extrême de la doctrine que M. Barres avait exposée pour la première fois dans ses Déracinés, et il est visible qu'elle tombe dans des contradictions plus vives, plus choquantes, qu'à aucun point de son développement. Ce débat a déjà rempli des volumes : pour ma part je n'y ajouterai plus rien. Je sens trop bien, et plus clairement que jamais, que M. Barrés n'a conçu cette philosophie politique que par une sorte d'instinct de conservation individuelle, et qu'elle est plutôt un remède pour sa sensibilité qu'une conviction de son intelligence. Trop longtemps nous l'avons vu promener à travers le monde une inquiétude exaltée, un appel pathétique vers le bonheur, vers le repos du cœur et la plénitude de la vie. On se rappelle sa déclamation désolée sur le quai silencieux de Venise. Les Amitiés françaises s'achèvent par une sorte d'examen de conscience où Ton trouvera une cantilène. une mélopée du même accent : « Musiques enchanteresses! Jaillissantes évocations! Parfois on voudrait mourir pour ne plus entendre ces promesses de bonheur !... La vie n'a pas de sens. Je crois même que chaque jour elle devient plus absurde... De quelque point qu'on les considère, l'univers et notre existence sont des tumultes insen-
ses»... L'amertume de ces négations désolées, cet appétit infatigable, et constamment déçu, de paix et de jouissance, de plus simples l'ont apaisé par la religion commune. C'est bien par une religion, mais qui lui fût propre, que M. Barres a voulu calmer l'angoisse infatigable de ses désirs.
Sur la colline de Vaudement, qui domine le pays lorrain, il s'est bâti comme une cellule d'ermite. Il s'est reposé dans la solitude; il s'est consolé par une foi, ou plutôt par la pratique régulière d'une liturgie. Le « régionalisme », le « culte des morts » ne sont que les exercices spirituels qui ont rendu la paix à cette imagination magnifique et déchirée. Mais un tel drame est celui d'une seule conscience, non pas d'une génération, encore moins d'une nation ou d'une race. Pour aboutir à la religion finale de M. Barrés, il faudrait d'abord avoir embrassé le monde avec la même ardeur méfiante et calculatrice, il faudrait avoir trouvé dans l'action les mômes déceptions dégoûtées; et son nihilisme lyrique n'est qu'à lui seul. Il faudrait avoir considéré l'existence comme un « tumulte insensé », avant d'éprouver le besoin de lui apporter, du dehors, une explication toute faite. Si notre vie avait, par elle-même, un sens, et notre activité une durée, il serait inutile de la faire dériver de nos pères et de la prolonger dans nos enfants. Toute la doctrine positive de M. Barrés n'est donc que le contrepoids d'une négation pessimiste et lyrique qui lui est propre. C'est pourquoi, et bien que cette constatation n'agrée point aux jeunes
royalistes qui troirvent commode de prêter leurs idées à M. Barres pour les lui emprunter ensuite, je continuerai à parler de son « splendide isolement ». Je ne m'en plains pas d'ailleurs : l'isolement nourrit la mélancolie poétique de ce grand écrivain, un des plus fiers et des plus puissants qu'ait produits notre littérature, et qui, par une dernière contradiction, compte encore aujourd'hui parmi les ennemis de son apparente doctrine les plus sûrs admirateurs de son talent.
Au Service de l'Allemagne.
Ce livre est une dissertation sentimentale sur un problème de politique.
La question est de savoir quelle conduite doivent choisir, contre la domination allemande, les Alsaciens-Lorrains annexés. Le problème s'est posé, pour les pères, avec une gravité dramatique, au moment de l'annexion même. Il se renouvelle chaque jour pour les fils. Quand l'âge leur est venu d'être soldat, doivent-ils déserter le sol natal, ou paraîtront-ils désavouer, par un acte décisif, leur nationalité historique? Quel est pour eux, au point de vue français, le plus utile sacrifice? Yaut-il mieux qu'il y ait un Alsacien de plus en France ou un Français de plus en Allemagne?
Il y a là un cas de conscience collectif, devant lequel il faut s'incliner avec une sorte de respect
religieux, que je louerai tout de suite M. Barrés d'avoir senti et fait sentir. Le cas a déjà donné texte à plus d'un livre, notamment à un roman bien connu de M. Bazin. Mais dans res grands conflits cornéliens, où les instincts les plus forts et les passions les plus nobles se contredisent, la matière dramatique est inépuisable. M. Barrés, pour sa part, en a volontairement rejeté tous les éléments passionnels, personnels. Il s'en tient à un point de vue unique, qui est celui de l'intérêt français, de la persistance du patriotisme français sur la terre conquise. Son héros. l'Alsacien Ehrmann. ne lutte ni contre sa famille, ni contre des intérêts hostiles, ni contre un amour partagé. Se proclamant Français, il s'interroge seulement sur son devoir exact envers la France, et, de même que son père. aux jours tragiques, s'est résolu à demeurer sur la terre conquise, lui se résout à devenir soldat allemand.
Ehrmann heurtera par là beaucoup de préjugés vis-à-vis desquels M. Barrés a grande raison de se montrer sévère. Un jeune sot parisien, tout pétri de ce patriotisme bavard et bravache dont les plus beaux exemplaires se sont trouvés dans un parti que M. Barrés connaît bien, traitera son héros, de renégat et de poltron. Mais l'injure n'ébranle pas les graves résolutions de ce garçon studieux et stoïque. Le jour venu, il entre à la caserne: le voici artilleur au service de l'Allemagne, de l'Empereur. Ses raisons d'agir, ses souffrances, son triomphe sur lui-même et sur un milieu hostile, c'est tout le
sujet du livre. Ce sobre récit est à peine égayé, éclairci par quelques digressions : souvenirs, anecdotes ou descriptions. 11 est conçu et exécuté dans un goût sec et précis, écrit d'un style qui n'a jamais été plus exact, plus lucide, mieux épuré. On y trouvera beaucoup d'agréments, mais nul ornement parasitaire. Tout l'art du livre est dans son exactitude ; toute sa grâce dans les paysages larges et lumineux, où, par instants, l'action se repose, et qui, tout peuplés de réminiscences et d'histoire, s'animent et s'ennoblissent comme un tableau de Poussin.
Voilà donc jusqu'ici notre émotion d'accord avec celle de M. Barres. Où la résistance commence, c'est quand nous nous mettons à réfléchir sur les mobiles de son héros. Parmi les sentiments qui le déterminent, certains surprennent dès l'abord. 11 nous expose que son père est notable et riche, que sa maison est puissante dans le canton, qu'il lui répugne de rompre, en désertant, une situation acquise et une famille prospère. Rien de plus légitime, mais de tels sentiments n'ont pas de valeur générale. Il n'y a pas de patriotisme spécial aux propriétaires ou aux familles nombreuses, et M. Barrés va contre sa thèse en nous laissant supposer que, si l'usine d'Ehrmann le père eût été moins florissante, Ehrmann le fils eût peut-être agi d'autre façon. Mais c'est un détail, sans grande importance. Passons.
Le fond de la nature d'Ehrmann, c'est qu'il se
considère,, en face de l'envahisseur, comme un tenant et un défenseur de l'influence française. En attendant l'heure de la délivrance, il est de ceux qui tiennent garnison," au nom de la France, sur la terre alsacienne, et qui y conservent intact son souvenir et son esprit. La vie d'étudiant, entre des camarades allemands, ira fait qu'aviver en lui sa conscience de Français, et, dans le régiment d'artillerie où il sert, il n'en veut rien cacher ou rien abdiquer. Son orgueil, sa victoire, ce sera, sans jamais céder sur ces sentiments, d'imposer aux autres soldats, aux officiers, le respect et la considération pour « le Français », de faire sentir qu'il est un autre, de prouver qu'il est le meilleur. Il y réussit, et cela est noble.
Mais ici je veux faire une objection au romancier. Ehrmann, dans sou régiment d'artillerie, ce n'est pas un Français entre des Allemands, c'est un jeune homme de culture plus raffinée entre des camarades plus brutaux. Dans sa solitude, dans les froissements de sa sensibilité, dans sa tristesse, je ne vois rien qui soit spécifique et particulier à son cas. je ne vois rien que M. Barres, ou tout autre, n'eût pu souffrir, pendant son année de service, dans un régiment de hussards. Je perçois bien ce qu'il y a de spécialement dramatique dans ses sentiments ; je ne distingue pas ce qu'on lui impose de spécialement pénible dans le détail de sa vie. Et môme, son lieutenant montre aux difficultés de sa situation plus de sollicitude qu'il ne serait raisonnable d'en attendre de beaucoup d'officiers français'.
Je sais bien ce que répondra le romancier. Les compagnons d'Ehrmann ne sont pas seulement d'une éducation différente, ils appartiennent à une autre nation, et, dans cette nation, tout doit choquer et révolter un homme qui, de conscience et de cœur, se sent Français. Un soldat allemand est grossier par nature, tout comme un étudiant allemand, un policier, un professeur allemand. Et voilà le sentiment qui. en réalité, anime toute l'œuvre: non seulement la fierté nationale, le souvenir de la défaite, l'espoir de la revanche, mais le dédain du vainqueur, la certitude intime qu'il est de pâte grossière, d'essence vulgaire, et qu'à vivre dans sa compagnie et sous sa force, c'est une sorte de dégradation dans la hiérarchie humaine que l'on encourt.
Encore une fois, cette conviction n'est pas justifiée par des faits, du moins par des faits probants. Les grossièretés d'étudiants que rapporte M. Barres sont de celles qu'on a vues partout. Les insolences d'officiers traînant leur sabre sur le pavé de Strasbourg ne sont pas un phénomène national. J'ai vu de pareils visages, il y a sept ans, aux officiers italiens dans Milan prise d'assaut. Mais, quoi qu'il en soit, c'est bien là l'idée conductrice et la morale du livre, et, quant à moi, j'ai trop de gêne à suivre l'auteur sur ce terrain. Quand je le vois poser en fait qu'entre le Français et le « Germain » il y a une différence foncière de qualité, de nature, d'essence, quand je l'entends parler du « Germain » à peu près comme un
explorateur, revenant d'Asie centrale, pourrait parler des civilisations ou plutôt des barbaries étrangères qu'il traversa, je ne me sens aucun goût à lui opposer des noms, des exemples ou des raisons. Objecter, faire l'effort de réfuter, ce serait admettre la légitimité, la possibilité d'une discussion à laquelle on ne peut qu'opposer une sorte de question préalable.
Comment M. Barrés, qui a tant de goût, n'a-t-il pas prévu à quel point des partis-pris si choquants affaiblissaient sa thèse, et son livre? Mais dès qu'il touche à ce sujet, on le sent comme aveuglé ; il semble qu'il ne se connaisse plus. Je me souviens d'avoir lu, dans une enquête sur l'influence allemande en France1, les dépositions de deux disciples de M. Barrés, nommés Gorpechot et Quinton. Ces messieurs avaient découvert que le cerveau clés Allemands n'est pas constitué, physiologiquement, de la môme façon que le nôtre. Encore leur concédaient-ils un cerveau, tandis que M. Barrés, quand son petit garçon l'interroge si les hommes et les chiens ont une âme, s'en dit moins sur pour les gens d'Allemagne que pour les chiens de chez nous.
Oh! je sais bien qu'ici encore, l'expression volontairement grossie de la pensée est une habile précaution. Le propos est tel que M. Barrés pourra toujours répliquer : Comment, vous avez été assez